Malaga.
Là on eut maille à partir avec la gabelle, cette éternelle ennemie du
patron de la -Jeune-Amélie-. Un douanier resta sur le carreau, et deux
matelots furent blessés. Dantès était un de ces deux matelots; une balle
lui avait traversé les chairs de l'épaule gauche.
Dantès était presque heureux de cette escarmouche et presque content de
cette blessure; elles lui avaient, ces rudes institutrices, appris à
lui-même de quel oeil il regardait le danger et de quel coeur il
supportait la souffrance. Il avait regardé le danger en riant, et en
recevant le coup il avait dit comme le philosophe grec: «Douleur, tu
n'es pas un mal.»
En outre, il avait examiné le douanier blessé à mort, et, soit chaleur
du sang dans l'action, soit refroidissement des sentiments humains,
cette vue ne lui avait produit qu'une légère impression. Dantès était
sur la voie qu'il voulait parcourir, et marchait au but qu'il voulait
atteindre: son coeur était en train de se pétrifier dans sa poitrine.
Au reste, Jacopo, qui, en le voyant tomber, l'avait cru mort, s'était
précipité sur lui, l'avait relevé, et enfin, une fois relevé, l'avait
soigné en excellent camarade.
Ce monde n'était donc pas si bon que le voyait le docteur Pangloss; mais
il n'était donc pas non plus si méchant que le voyait Dantès, puisque
cet homme, qui n'avait rien à attendre de son compagnon que d'hériter sa
part de primes, éprouvait une si vive affliction de le voir tué?
Heureusement, nous l'avons dit, Edmond n'était que blessé. Grâce à
certaines herbes cueillies à certaines époques et vendues aux
contrebandiers par de vieilles femmes sardes, la blessure se referma
bien vite. Edmond voulut tenter alors Jacopo; il lui offrit, en échange
des soins qu'il en avait reçus, sa part des primes, mais Jacopo refusa
avec indignation.
Il était résulté de cette espèce de dévouement sympathique que Jacopo
avait voué à Edmond du premier moment où il l'avait vu, qu'Edmond
accordait à Jacopo une certaine somme d'affection. Mais Jacopo n'en
demandait pas davantage: il avait deviné instinctivement chez Edmond
cette suprême supériorité à sa position, supériorité qu'Edmond était
parvenu à cacher aux autres. Et de ce peu que lui accordait Edmond, le
brave marin était content.
Aussi, pendant les longues journées de bord, quand le navire courant
avec sécurité sur cette mer d'azur n'avait besoin, grâce au vent
favorable qui gonflait ses voiles, que du secours du timonier, Edmond,
une carte marine à la main, se faisait instituteur avec Jacopo, comme le
pauvre abbé Faria s'était fait instituteur avec lui. Il lui montrait le
gisement des côtes, lui expliquait les variations de la boussole, lui
apprenait à lire dans ce grand livre ouvert au-dessus de nos têtes,
qu'on appelle le ciel, et où Dieu a écrit sur l'azur avec des lettres de
diamant.
Et quand Jacopo lui demandait:
«À quoi bon apprendre toutes ces choses à un pauvre matelot comme moi?»
Edmond répondait:
«Qui sait? tu seras peut-être un jour capitaine de bâtiment: ton
compatriote Bonaparte est bien devenu empereur!»
Nous avons oublié de dire que Jacopo était Corse.
Deux mois et demi s'étaient déjà écoulés dans ces courses successives.
Edmond était devenu aussi habile caboteur qu'il était autrefois hardi
marin; il avait lié connaissance avec tous les contrebandiers de la
côte: il avait appris tous les signes maçonniques à l'aide desquels ces
demi-pirates se reconnaissent entre eux.
Il avait passé et repassé vingt fois devant son île de Monte-Cristo,
mais dans tout cela il n'avait pas une seule fois trouvé l'occasion d'y
débarquer.
Il avait donc pris une résolution:
C'était, aussitôt que son engagement avec le patron de la -Jeune-Amélie-
aurait pris fin, de louer une petite barque pour son propre compte
(Dantès le pouvait, car dans ses différentes courses il avait amassé une
centaine de piastres), et, sous un prétexte quelconque de se rendre à
l'île de Monte-Cristo.
Là, il ferait en toute liberté ses recherches.
Non pas en toute liberté, car il serait, sans aucun doute, espionné par
ceux qui l'auraient conduit.
Mais dans ce monde il faut bien risquer quelque chose.
La prison avait rendu Edmond prudent, et il aurait bien voulu ne rien
risquer.
Mais il avait beau chercher dans son imagination, si féconde qu'elle
fût, il ne trouvait pas d'autres moyens d'arriver à l'île tant souhaitée
que de s'y faire conduire.
Dantès flottait dans cette hésitation, lorsque le patron, qui avait mis
une grande confiance en lui, et qui avait grande envie de le garder à
son service, le prit un soir par le bras et l'emmena dans une taverne de
la via del Oglio, dans laquelle avait l'habitude de se réunir ce qu'il y
a de mieux en contrebandiers à Livourne.
C'était là que se traitaient d'habitude les affaires de la côte. Déjà
deux ou trois fois Dantès était entré dans cette Bourse maritime; et en
voyant ces hardis écumeurs que fournit tout un littoral de deux mille
lieues de tour à peu près, il s'était demandé de quelle puissance ne
disposerait pas un homme qui arriverait à donner l'impulsion de sa
volonté à tous ces fils réunis ou divergents.
Cette fois, il était question d'une grande affaire: il s'agissait d'un
bâtiment chargé de tapis turcs, d'étoffes du Levant et de Cachemire; il
fallait trouver un terrain neutre où l'échange pût se faire, puis tenter
de jeter ces objets sur les côtes de France.
La prime était énorme si l'on réussissait, il s'agissait de cinquante à
soixante piastres par homme.
Le patron de la -Jeune-Amélie- proposa comme lieu de débarquement l'île
de Monte-Cristo, laquelle, étant complètement déserte et n'ayant ni
soldats ni douaniers, semble avoir été placée au milieu de la mer du
temps de l'Olympe païen par Mercure, ce dieu des commerçants et des
voleurs, classes que nous avons faites séparées, sinon distinctes, et
que l'Antiquité, à ce qu'il paraît, rangeait dans la même catégorie.
À ce nom de Monte-Cristo, Dantès tressaillit de joie: il se leva pour
cacher son émotion et fit un tour dans la taverne enfumée où tous les
idiomes du monde connu venaient se fondre dans la langue franque.
Lorsqu'il se rapprocha des deux interlocuteurs, il était décidé que l'on
relâcherait à Monte-Cristo et que l'on partirait pour cette expédition
dès la nuit suivante.
Edmond, consulté, fut d'avis que l'île offrait toutes les sécurités
possibles, et que les grandes entreprises pour réussir, avaient besoin
d'être menées vite.
Rien ne fut donc changé au programme arrêté. Il fut convenu que l'on
appareillerait le lendemain soir, et que l'on tâcherait, la mer étant
belle et le vent favorable, de se trouver le surlendemain soir dans les
eaux de l'île neutre.
XXIII
L'île de Monte-Cristo.
Enfin Dantès, par un de ces bonheurs inespérés qui arrivent parfois à
ceux sur lesquels la rigueur du sort s'est longtemps lassée, Dantès
allait arriver à son but par un moyen simple et naturel, et mettre le
pied dans l'île sans inspirer à personne aucun soupçon.
Une nuit le séparait seulement de ce départ tant attendu.
Cette nuit fut une des plus fiévreuses que passa Dantès. Pendant cette
nuit, toutes les chances bonnes et mauvaises se présentèrent tour à tour
à son esprit: s'il fermait les yeux, il voyait la lettre du cardinal
Spada écrite en caractères flamboyants sur la muraille; s'il s'endormait
un instant, les rêves le plus insensés venaient tourbillonner dans son
cerveau. Il descendait dans les grottes aux pavés d'émeraudes, aux
parois de rubis, aux stalactites de diamants. Les perles tombaient
goutte à goutte comme filtre d'ordinaire l'eau souterraine.
Edmond, ravi, émerveillé, remplissait ses poche de pierreries; puis il
revenait au jour, et ces pierreries s'étaient changées en simples
cailloux. Alors il essayait de rentrer dans ces grottes merveilleuses,
entrevues seulement; mais le chemin se tordait en spirales infinies:
l'entrée était redevenue invisible. Il cherchait inutilement dans sa
mémoire fatiguée ce mot magique et mystérieux qui ouvrait pour le
pêcheur arabe les cavernes splendides d'Ali-Baba. Tout était inutile; le
trésor disparu était redevenu la propriété des génies de la terre,
auxquels il avait eu un instant l'espoir de l'enlever.
Le jour vint presque aussi fébrile que l'avait été la nuit; mais il
amena la logique à l'aide de l'imagination, et Dantès put arrêter un
plan jusqu'alors vague et flottant dans son cerveau.
Le soir vint, et avec le soir les préparatifs du départ. Ces préparatifs
étaient un moyen pour Dantès de cacher son agitation. Peu à peu, il
avait pris cette autorité sur ses compagnons, de commander comme s'il
était le maître du bâtiment; et comme ses ordres étaient toujours
clairs, précis et faciles à exécuter, ses compagnons lui obéissaient non
seulement avec promptitude, mais encore avec plaisir.
Le vieux marin le laissait faire: lui aussi avait reconnu la supériorité
de Dantès sur ses autres matelots et sur lui-même. Il voyait dans le
jeune homme son successeur naturel, et il regrettait de n'avoir pas une
fille pour enchaîner Edmond par cette haute alliance.
À sept heures du soir tout fut prêt; à sept heures dix minutes on
doublait le phare, juste au moment où le phare s'allumait.
La mer était calme, avec un vent frais venant du sud-est; on naviguait
sous un ciel d'azur, où Dieu allumait aussi tour à tour ses phares, dont
chacun est un monde. Dantès déclara que tout le monde pouvait se coucher
et qu'il se chargeait du gouvernail.
Quand le Maltais (c'est ainsi que l'on appelait Dantès) avait fait une
pareille déclaration, cela suffisait, et chacun s'en allait coucher
tranquille.
Cela arrivait quelquefois: Dantès, rejeté de la solitude dans le monde,
éprouvait de temps en temps d'impérieux besoins de solitude. Or, quelle
solitude à la fois plus immense et plus poétique que celle d'un bâtiment
qui flotte isolé sur la mer, pendant l'obscurité de la nuit, dans le
silence de l'immensité et sous le regard du Seigneur?
Cette fois, la solitude fut peuplée de ses pensées, la nuit éclairée par
ses illusions, le silence animé par ses promesses.
Quand le patron se réveilla, le navire marchait sous toutes voiles: il
n'y avait pas un lambeau de toile qui ne fût gonflé par le vent; on
faisait plus de deux lieues et demie à l'heure.
L'île de Monte-Cristo grandissait à l'horizon.
Edmond rendit le bâtiment à son maître et alla s'étendre à son tour dans
son hamac: mais, malgré sa nuit d'insomnie, il ne put fermer l'oeil un
seul instant.
Deux heures après, il remonta sur le pont; le bâtiment était en train de
doubler l'île d'Elbe. On était à la hauteur de Mareciana et au-dessus de
l'île plate et verte de la Pianosa. On voyait s'élancer dans l'azur du
ciel le sommet flamboyant de Monte-Cristo.
Dantès ordonna au timonier de mettre la barre à bâbord, afin de laisser
la Pianosa à droite; il avait calculé que cette manoeuvre devrait
raccourcir la route de deux ou trois noeuds.
Vers cinq heures du soir, on eut la vue complète de l'île. On en
apercevait les moindres détails, grâce à cette limpidité atmosphérique
qui est particulière à la lumière que versent les rayons du soleil à son
déclin.
Edmond dévorait des yeux cette masse de rochers qui passait par toutes
les couleurs crépusculaires, depuis le rose vif jusqu'au bleu foncé; de
temps en temps, des bouffées ardentes lui montaient au visage; son front
s'empourprait, un nuage pourpre passait devant ses yeux.
Jamais joueur dont toute la fortune est en jeu n'eut, sur un coup de
dés, les angoisses que ressentait Edmond dans ses paroxysmes
d'espérance.
La nuit vint: à dix heures du soir on aborda; la -Jeune-Amélie- était la
première au rendez-vous.
Dantès, malgré son empire ordinaire sur lui-même, ne put se contenir: il
sauta le premier sur le rivage; s'il l'eût osé comme Brutus, il eût
baisé la terre.
Il faisait nuit close; mais à onze heures la lune se leva du milieu de
la mer, dont elle argenta chaque frémissement; puis ses rayons, à mesure
qu'elle se leva, commencèrent à se jouer, en blanches cascades de
lumière, sur les roches entassées de cet autre Pélion.
L'île était familière à l'équipage de la -Jeune-Amélie-: c'était une de
ses stations ordinaires. Quant à Dantès, il l'avait reconnue à chacun de
ses voyages dans le Levant, mais jamais il n'y était descendu.
Il interrogea Jacopo.
«Où allons-nous passer la nuit? demanda-t-il.
--Mais à bord de la tartane, répondit le marin.
--Ne serions-nous pas mieux dans les grottes?
--Dans quelles grottes?
--Mais dans les grottes de l'île.
--Je ne connais pas de grottes», dit Jacopo.
Une sueur froide passa sur le front de Dantès.
«Il n'y a pas de grottes à Monte-Cristo? demanda-t-il.
--Non.»
Dantès demeura un instant étourdi; puis il songea que ces grottes
pouvaient avoir été comblées depuis par un accident quelconque, ou même
bouchées, pour plus grandes précautions, par le cardinal Spada. Le tout,
dans ce cas, était donc de retrouver cette ouverture perdue. Il était
inutile de la chercher pendant la nuit. Dantès remit donc
l'investigation au lendemain. D'ailleurs, un signal arboré à une
demi-lieue en mer, et auquel la -Jeune-Amélie- répondit aussitôt par un
signal pareil, indiqua que le moment était venu de se mettre à la
besogne. Le bâtiment retardataire, rassuré par le signal qui devait
faire connaître au dernier arrivé qu'il y avait toute sécurité à
s'aboucher, apparut bientôt blanc et silencieux comme un fantôme, et
vint jeter l'ancre à une encablure du rivage.
Aussitôt le transport commença.
Dantès songeait, tout en travaillant, au hourra de joie que d'un seul
mot il pourrait provoquer parmi tous ces hommes s'il disait tout haut
l'incessante pensée qui bourdonnait tout bas à son oreille et à son
coeur. Mais, tout au contraire de révéler le magnifique secret, il
craignait d'en avoir déjà trop dit et d'avoir, par ses allées et venues,
ses demandes répétées, ses observations minutieuses et sa préoccupation
continuelle, éveillé les soupçons. Heureusement, pour cette circonstance
du moins, que chez lui un passé bien douloureux reflétait sur son visage
une tristesse indélébile, et que les lueurs de gaieté entrevues sous ce
nuage n'étaient réellement que des éclairs.
Personne ne se doutait donc de rien, et lorsque le lendemain, en prenant
un fusil, du plomb et de la poudre, Dantès manifesta le désir d'aller
tuer quelqu'une de ces nombreuses chèvres sauvages que l'on voyait
sauter de rocher en rocher, on n'attribua cette excursion de Dantès qu'à
l'amour de la chasse ou au désir de la solitude. Il n'y eut que Jacopo
qui insista pour le suivre. Dantès ne voulut pas s'y opposer, craignant
par cette répugnance à être accompagné d'inspirer quelques soupçons.
Mais à peine eut-il fait un quart de lieue, qu'ayant trouvé l'occasion
de tirer et de tuer un chevreau, il envoya Jacopo le porter à ses
compagnons, les invitant à le faire cuire et à lui donner lorsqu'il
serait cuit, le signal d'en manger sa part en tirant un coup de fusil;
quelques fruits secs et un fiasco de vin de Monte-Pulciano devaient
compléter l'ordonnance du repas.
Dantès continua son chemin en se retournant de temps en temps. Arrivé au
sommet d'une roche, il vit à mille pieds au-dessous de lui ses
compagnons que venait de rejoindre Jacopo et qui s'occupaient déjà
activement des apprêts du déjeuner, augmenté, grâce à l'adresse
d'Edmond, d'une pièce capitale.
Edmond les regarda un instant avec ce sourire doux et triste de l'homme
supérieur.
«Dans deux heures, dit-il, ces gens-là repartiront, riches de cinquante
piastres, pour aller, en risquant leur vie, essayer d'en gagner
cinquante autres; puis reviendront, riches de six cents livres,
dilapider ce trésor dans une ville quelconque, avec la fierté des
sultans et la confiance des nababs. Aujourd'hui, l'espérance fait que je
méprise leur richesse, qui me paraît la plus profonde misère; demain, la
déception fera peut-être que je serai forcé de regarder cette profonde
misère comme le suprême bonheur.... Oh! non, s'écria Edmond, cela ne sera
pas; le savant, l'infaillible Faria ne se serait pas trompé sur cette
seule chose. D'ailleurs autant vaudrait mourir que de continuer de
mener cette vie misérable et inférieure.»
Ainsi Dantès, qui, il y a trois mois, n'aspirait qu'à la liberté,
n'avait déjà plus assez de la liberté et aspirait à la richesse; la
faute n'en était pas à Dantès, mais à Dieu, qui, en bornant la puissance
de l'homme, lui a fait des désirs infinis! Cependant par une route
perdue entre deux murailles de roches, suivant un sentier creusé par le
torrent et que, selon toute probabilité, jamais pied humain n'avait
foulé, Dantès s'était approché de l'endroit où il supposait que les
grottes avaient dû exister. Tout en suivant le rivage de la mer et en
examinant les moindres objets avec une attention sérieuse, il crut
remarquer sur certains rochers des entailles creusées par la main de
l'homme.
Le temps, qui jette sur toute chose physique son manteau de mousse,
comme sur les choses morales son manteau d'oubli, semblait avoir
respecté ces signes tracés avec une certaine régularité, et dans le but
probablement d'indiquer une trace; de temps en temps cependant, ces
signes disparaissaient sous des touffes de myrtes, qui s'épanouissaient
en gros bouquets chargés de fleurs, ou sous des lichens parasites. Il
fallait alors qu'Edmond écartât les branches ou soulevât les mousses
pour retrouver les signes indicateurs qui le conduisaient dans cet autre
labyrinthe. Ces signes avaient, au reste, donné bon espoir à Edmond.
Pourquoi ne serait-ce pas le cardinal qui les aurait tracés pour qu'ils
pussent, en cas d'une catastrophe qu'il n'avait pas pu prévoir si
complète, servir de guide à son neveu? Ce lieu solitaire était bien
celui qui convenait à un homme qui voulait enfouir un trésor.
Seulement, ces signes infidèles n'avaient-ils pas attiré d'autres yeux
que ceux pour lesquels ils étaient tracés, et l'île aux sombres
merveilles avait-elle fidèlement gardé son magnifique secret?
Cependant, à soixante pas du port à peu près, il sembla à Edmond,
toujours caché à ses compagnons par les accidents du terrain, que les
entailles s'arrêtaient; seulement, elles n'aboutissaient à aucune
grotte. Un gros rocher rond posé sur une base solide était le seul but
auquel elles semblassent conduire. Edmond pensa qu'au lieu d'être arrivé
à la fin, il n'était peut-être, tout au contraire, qu'au commencement;
il prit en conséquence le contre-pied et retourna sur ses pas.
Pendant ce temps, ses compagnons préparaient le déjeuner, allaient
puiser de l'eau, à la source, transportaient le pain et les fruits à
terre et faisaient cuire le chevreau. Juste au moment où ils le tiraient
de sa broche improvisée, ils aperçurent Edmond qui, léger et hardi comme
un chamois, sautait de rocher en rocher: ils tirèrent un coup de fusil
pour lui donner le signal. Le chasseur changea aussitôt de direction, et
revint tout courant à eux. Mais au moment où tous le suivaient des yeux
dans l'espèce de vol qu'il exécutait, taxant son adresse de témérité,
comme pour donner raison à leurs craintes, le pied manqua à Edmond; on
le vit chanceler à la cime d'un rocher, pousser un cri et disparaître.
Tous bondirent d'un seul élan, car tous aimaient Edmond, malgré sa
supériorité; cependant, ce fut Jacopo qui arriva le premier.
Il trouva Edmond étendu sanglant et presque sans connaissance: il avait
dû rouler d'une hauteur de douze ou quinze pieds. On lui introduisit
dans la bouche quelques gouttes de rhum, et ce remède qui avait déjà eu
tant d'efficacité sur lui, produisit le même effet que la première fois.
Edmond rouvrit les yeux, se plaignit de souffrir une vive douleur au
genou, une grande pesanteur à la tête et des élancements insupportables
dans les reins. On voulut le transporter jusqu'au rivage; mais lorsqu'on
le toucha, quoique ce fût Jacopo qui dirigeât l'opération, il déclara en
gémissant qu'il ne se sentait point la force de supporter le transport.
On comprend qu'il ne fut point question de déjeuner pour Dantès; mais il
exigea que ses camarades, qui n'avaient pas les mêmes raisons que lui
pour faire diète, retournassent à leur poste. Quant à lui, il prétendit
qu'il n'avait besoin que d'un peu de repos, et qu'à leur retour ils le
trouveraient soulagé.
Les marins ne se firent pas trop prier: les marins avaient faim, l'odeur
du chevreau arrivait jusqu'à eux et l'on n'est point cérémonieux entre
loups de mer.
Une heure après, ils revinrent. Tout ce qu'Edmond avait pu faire,
c'était de se traîner pendant un espace d'une dizaine de pas pour
s'appuyer à une roche moussue.
Mais, loin de se calmer, les douleurs de Dantès avaient semblé croître
en violence. Le vieux patron, qui était forcé de partir dans la matinée
pour aller déposer son chargement sur les frontières du Piémont et de
la France, entre Nice et Fréjus, insista pour que Dantès essayât de se
lever. Dantès fit des efforts surhumains pour se rendre à cette
invitation mais à chaque effort, il retombait plaintif et pâlissant.
«Il a les reins cassés, dit tout bas le patron: n'importe! c'est un bon
compagnon, et il ne faut pas l'abandonner; tâchons de le transporter
jusqu'à la tartane.»
Mais Dantès déclara qu'il aimait mieux mourir où il était que de
supporter les douleurs atroces que lui occasionnerait le mouvement, si
faible qu'il fût.
«Eh bien, dit le patron, advienne que pourra, mais il ne sera pas dit
que nous avons laissé sans secours un brave compagnon comme vous. Nous
ne partirons que ce soir.»
Cette proposition étonna fort les matelots, quoique aucun d'eux ne la
combattît, au contraire. Le patron était un homme si rigide, que c'était
la première fois qu'on le voyait renoncer à une entreprise, ou même
retarder son exécution.
Aussi Dantès ne voulut-il pas souffrir qu'on fit en sa faveur une si
grave infraction aux règles de la discipline établie à bord.
«Non, dit-il au patron, j'ai été un maladroit, et il est juste que je
porte la peine de ma maladresse. Laissez-moi une petite provision de
biscuit, un fusil, de la poudre et des balles pour tuer des chevreaux,
ou même pour me défendre, et une pioche pour me construire, si vous
tardiez trop à me venir prendre, une espèce de maison.
--Mais tu mourras de faim, dit le patron.
--J'aime mieux cela, répondit Edmond, que de souffrir les douleurs
inouïes qu'un seul mouvement me fait endurer.»
Le patron se retournait du côté du bâtiment, qui se balançait avec un
commencement d'appareillage dans le petit port, prêt à reprendre la mer
dès que sa toilette serait achevée.
«Que veux-tu donc que nous fassions, Maltais, dit-il, nous ne pouvons
t'abandonner ainsi, et nous ne pouvons rester, cependant?
--Partez, partez! s'écria Dantès.
--Nous serons au moins huit jours absents, dit le patron, et encore
faudra-t-il que nous nous détournions de notre route pour te venir
prendre.
--Écoutez, dit Dantès: si d'ici deux ou trois jours, vous rencontrez
quelque bâtiment pêcheur ou autre qui vienne dans ces parages,
recommandez-moi à lui, je donnerai vingt-cinq piastres pour mon retour à
Livourne. Si vous n'en trouvez pas, revenez.»
Le patron secoua la tête.
«Écoutez, patron Baldi, il y a un moyen de tout concilier, dit Jacopo;
partez; moi, je resterai avec le blessé pour le soigner.
--Et tu renonceras à ta part de partage, dit Edmond, pour rester avec
moi?
--Oui, dit Jacopo, et sans regret.
--Allons, tu es un brave garçon, Jacopo, dit Edmond, Dieu te
récompensera de ta bonne volonté; mais je n'ai besoin de personne,
merci: un jour ou deux de repos me remettront et j'espère trouver dans
ces rochers certaines herbes excellentes contre les contusions.»
Et un sourire étrange passa sur les lèvres de Dantès; il serra la main
de Jacopo avec effusion, mais il demeura inébranlable dans sa
résolution de rester, et de rester seul.
Les contrebandiers laissèrent à Edmond ce qu'il demandait et
s'éloignèrent non sans se retourner plusieurs fois, lui faisant à chaque
fois qu'ils détournaient tous les signes d'un cordial adieu, auquel
Edmond répondait de la main seulement, comme s'il ne pouvait remuer le
reste du corps.
Puis, lorsqu'ils eurent disparu:
«C'est étrange, murmura Dantès en riant, que ce soit parmi de pareils
hommes que l'on trouve des preuves d'amitié et des actes de dévouement.»
Alors il se traîna avec précaution jusqu'au sommet d'un rocher qui lui
dérobait l'aspect de la mer, et de là il vit la tartane achever son
appareillage, lever l'ancre, se balancer gracieusement comme une mouette
qui va prendre son vol, et partir.
Au bout d'une heure, elle avait complètement disparu: du moins, de
l'endroit où était demeuré le blessé, il était impossible de la voir.
Alors Dantès se releva, plus souple et plus léger qu'un des chevreaux
qui bondissaient parmi les myrtes et les lentisques sur ces rochers
sauvages, prit son fusil d'une main, sa pioche de l'autre, et courut à
cette roche à laquelle aboutissaient les entailles qu'il avait
remarquées sur les rochers.
«Et maintenant, s'écria-t-il en se rappelant cette histoire du pêcheur
arabe que lui avait racontée Faria, maintenant, Sésame, ouvre-toi!»
XXIV
Éblouissement.
Le soleil était arrivé au tiers de sa course à peu près, et ses rayons
de mai donnaient, chauds et vivants, sur ces rochers, qui eux-mêmes
semblaient sensibles à sa chaleur; des milliers de cigales, invisibles
dans les bruyères, faisaient entendre leur murmure monotone et continu;
les feuilles des myrtes et des oliviers s'agitaient frissonnantes, et
rendaient un bruit presque métallique; à chaque pas que faisait Edmond
sur le granit échauffé, il faisait fuir des lézards qui semblaient des
émeraudes; on voyait bondir, sur les talus inclinés, les chèvres
sauvages qui parfois y attirent les chasseurs: en un mot, l'île était
habitée, vivante, animée, et cependant Edmond s'y sentait seul sous la
main de Dieu.
Il éprouvait je ne sais quelle émotion assez semblable à de la crainte:
c'était cette défiance du grand jour, qui fait supposer, même dans le
désert, que des yeux inquisiteurs sont ouverts sur nous.
Ce sentiment fut si fort, qu'au moment de se mettre à la besogne, Edmond
s'arrêta, déposa sa pioche, reprit son fusil, gravit une dernière fois
le roc le plus élevé de l'île, et de là jeta un vaste regard sur tout ce
qui l'entourait.
Mais, nous devons le dire, ce qui attira son attention, ce ne fut ni
cette Corse poétique dont il pouvait distinguer jusqu'aux maisons, ni
cette Sardaigne presque inconnue qui lui fait suite, ni l'île d'Elbe aux
souvenirs gigantesques, ni enfin cette ligne imperceptible qui
s'étendait à l'horizon et qui à l'oeil exercé du marin révélait Gênes la
superbe et Livourne la commerçante; non: ce fut le brigantin qui était
parti au point du jour, et la tartane qui venait de partir. Le premier
était sur le point de disparaître au détroit de Bonifacio; l'autre,
suivant la route opposée, côtoyait la Corse, qu'elle s'apprêtait à
doubler.
Cette vue rassura Edmond.
Il ramena alors les yeux sur les objets qui l'entouraient plus
immédiatement; il se vit sur le point le plus élevé de l'île, conique,
grêle statue de cet immense piédestal; au-dessous de lui, pas un homme;
autour de lui, pas une barque: rien que la mer azurée qui venait battre
la base de l'île, et que ce choc éternel bordait d'une frange d'argent.
Alors il descendit d'une marche rapide, mais cependant pleine de
prudence: il craignait fort, en un pareil moment, un accident semblable
à celui qu'il avait si habilement et si heureusement simulé.
Dantès, comme nous l'avons dit, avait repris le contre-pied des
entailles laissées sur les rochers et il avait vu que cette ligne
conduisait à une espèce de petite crique cachée comme un bain de nymphe
antique; cette crique était assez large à son ouverture et assez
profonde à son centre pour qu'un petit bâtiment du genre des spéronares
pût y entrer et y demeurer caché. Alors, en suivant le fil des
inductions, ce fil qu'aux mains de l'abbé Faria il avait vu guider
l'esprit d'une façon si ingénieuse dans le dédale des probabilités, il
songea que le cardinal Spada, dans son intérêt à ne pas être vu, avait
abordé à cette crique, y avait caché son petit bâtiment, avait suivi la
ligne indiquée par des entailles, et avait, à l'extrémité de cette
ligne, enfoui son trésor.
C'était cette supposition qui avait ramené Dantès près du rocher
circulaire.
Seulement, cette chose inquiétait Edmond et bouleversait toutes les
idées qu'il avait en dynamique: comment avait-on pu, sans employer des
forces considérables, hisser ce rocher, qui pesait peut-être cinq ou six
milliers, sur l'espèce de base où il reposait?
Tout à coup, une idée vint à Dantès.
«Au lieu de le faire monter, se dit-il, on l'aura fait descendre.»
Et lui-même s'élança au-dessus du rocher, afin de chercher la place de
sa base première.
En effet, bientôt il vit qu'une pente légère avait été pratiquée; le
rocher avait glissé sur sa base et était venu s'arrêter à l'endroit; un
autre rocher, gros comme une pierre de taille ordinaire, lui avait servi
de cale; des pierres et des cailloux avaient été soigneusement rajustés
pour faire disparaître toute solution de continuité; cette espèce de
petit ouvrage en maçonnerie avait été recouvert de terre végétale,
l'herbe y avait poussé, la mousse s'y était étendue, quelques semences
de myrtes et de lentisques s'y étaient arrêtées, et le vieux rocher
semblait soudée au sol.
Dantès enleva avec précaution la terre, et reconnut ou crut reconnaître
tout cet ingénieux artifice.
Alors il se mit à attaquer avec sa pioche cette muraille intermédiaire
cimentée par le temps.
Après un travail de dix minutes, la muraille céda, et un trou à y
fourrer le bras fut ouvert.
Dantès alla couper l'olivier le plus fort qu'il put trouver, le dégarnit
de ses branches, l'introduisit dans le trou et en fit un levier.
Mais le roc était à la fois trop lourd et calé trop solidement par le
rocher inférieur, pour qu'une force humaine, fût-ce celle d'Hercule
lui-même, pût l'ébranler.
Dantès réfléchit alors que c'était cette cale elle-même qu'il fallait
attaquer.
Mais par quel moyen?
Dantès jeta les yeux autour de lui, comme font les hommes embarrassés;
et son regard tomba sur une corne de mouflon pleine de poudre que lui
avait laissée son ami Jacopo.
Il sourit: l'invention infernale allait faire son oeuvre.
À l'aide de sa pioche Dantès creusa, entre le rocher supérieur et celui
sur lequel il était posé, un conduit de mine comme ont l'habitude de
faire les pionniers, lorsqu'ils veulent épargner au bras de l'homme une
trop grande fatigue, puis il le bourra de poudre; puis, effilant son
mouchoir et le roulant dans le salpêtre, il en fit une mèche.
Le feu mis à cette mèche, Dantès s'éloigna.
L'explosion ne se fit pas attendre: le rocher supérieur fut en un
instant soulevé par l'incalculable force, le rocher inférieur vola en
éclats; par la petite ouverture qu'avait d'abord pratiquée Dantès,
s'échappa tout un monde d'insectes frémissants, et une couleuvre énorme,
gardien de ce chemin mystérieux, roula sur ses volutes bleuâtres et
disparut.
Dantès s'approcha: le rocher supérieur, désormais sans appui, inclinait
vers l'abîme; l'intrépide chercheur en fit le tour, choisit l'endroit
le plus vacillant, appuya son levier dans une de ses arêtes et, pareil à
Sisyphe, se raidit de toute sa puissance contre le rocher.
Le rocher, déjà ébranlé par la commotion chancela; Dantès redoubla
d'efforts: on eût dit un de ces Titans qui déracinaient des montagnes
pour faire la guerre au maître des dieux. Enfin le rocher céda, roula,
bondit, se précipita et disparut, s'engloutissant dans la mer.
Il laissait découverte une place circulaire, et mettait au jour un
anneau de fer scellé au milieu d'une dalle de forme carrée.
Dantès poussa un cri de joie et d'étonnement: jamais plus magnifique
résultat n'avait couronné une première tentative.
Il voulut continuer; mais ses jambes tremblaient si fort, mais son coeur
battait si violemment, mais un nuage si brûlant passait devant ses yeux,
qu'il fut forcé de s'arrêter.
Ce moment d'hésitation eut la durée de l'éclair. Edmond passa son levier
dans l'anneau, leva vigoureusement, et la dalle descellée s'ouvrit,
découvrant la pente rapide d'une sorte d'escalier qui allait s'enfonçant
dans l'ombre d'une grotte de plus en plus obscure.
Un autre se fût précipité, eût poussé des exclamations de joie; Dantès
s'arrêta, pâlit, douta.
«Voyons, se dit-il, soyons homme! accoutumé à l'adversité, ne nous
laissons pas abattre par une déception; ou sans cela ce serait donc pour
rien que j'aurais souffert! Le coeur se brise, lorsque après avoir été
dilaté outre mesure par l'espérance à la tiède haleine il rentre et se
renferme dans la froide réalité! Faria a fait un rêve: le cardinal Spada
n'a rien enfoui dans cette grotte, peut-être même n'y est-il jamais
venu, ou, s'il y est venu, César Borgia l'intrépide aventurier,
l'infatigable et sombre larron, y est venu après lui, a découvert sa
trace, a suivi les mêmes brisées que moi, comme moi a soulevé cette
pierre, et, descendu avant moi, ne m'a rien laissé à prendre après lui.»
Il resta un moment immobile, pensif, les yeux fixés sur cette ouverture
sombre et continue.
«Or, maintenant que je ne compte plus sur rien, maintenant que je me
suis dit qu'il serait insensé de conserver quelque espoir, la suite de
cette aventure est pour moi une chose de curiosité, voilà tout.»
Et il demeura encore immobile et méditant.
«Oui, oui, ceci est une aventure à trouver sa place dans la vie mêlée
d'ombre et de lumière de ce royal bandit, dans ce tissu d'événements
étranges qui composent la trame diaprée de son existence; ce fabuleux
événement a dû s'enchaîner invinciblement aux autres choses; oui, Borgia
est venu quelque nuit ici, un flambeau d'une main, une épée de l'autre,
tandis qu'à vingt pas de lui, au pied de cette roche peut-être, se
tenaient, sombres et menaçants, deux sbires interrogeant la terre,
l'air et la mer, pendant que leur maître entrait comme je vais le faire,
secouant les ténèbres de son bras redoutable et flamboyant.
«Oui; mais des sbires auxquels il aura livré ainsi son secret, qu'en
aura fait César? se demanda Dantès.
«Ce qu'on fit, se répondit-il en souriant, des ensevelisseurs d'Alaric,
que l'on enterra avec l'enseveli.
«Cependant s'il y était venu, reprit Dantès, il eût retrouvé et pris le
trésor; Borgia, l'homme qui comparait l'Italie à un artichaut et qui la
mangeait feuille à feuille, Borgia savait trop bien l'emploi du temps
pour avoir perdu le sien à replacer ce rocher sur sa base.
«Descendons.»
Alors il descendit, le sourire du doute sur les lèvres, en murmurant ce
dernier mot de la sagesse humaine: Peut-être!...
Mais, au lieu des ténèbres qu'il s'était attendu trouver, au lieu d'une
atmosphère opaque et viciée, Dantès ne vit qu'une douce lueur décomposée
en jour bleuâtre; l'air et la lumière filtraient non seulement par
l'ouverture qui venait d'être pratiquée, mais encore par des gerçures de
rochers invisibles du sol extérieur, et à travers lesquels on voyait
l'azur du ciel où se jouaient les branches tremblotantes des chênes
verts et des ligaments épineux et rampants des ronces.
Après quelques secondes de séjour dans cette grotte, dont l'atmosphère
plutôt tiède qu'humide, plutôt odorante que fade, était à la température
de l'île ce que la lueur bleue était au soleil, le regard de Dantès,
habitué, comme nous l'avons dit, aux ténèbres, put sonder les angles les
plus reculés de la caverne: elle était de granit dont les facettes
pailletées étincelaient comme des diamants.
«Hélas! se dit Edmond en souriant, voilà sans doute tous les trésors
qu'aura laissés le cardinal; et ce bon abbé, en voyant en rêve ces murs
tout resplendissants, se sera entretenu dans ses riches espérances.»
Mais Dantès se rappela les termes du testament, qu'il savait par coeur:
«Dans l'angle le plus éloigné de la seconde ouverture», disait ce
testament.
Dantès avait pénétré seulement dans la première grotte, il fallait
chercher maintenant l'entrée de la seconde.
Dantès s'orienta: cette seconde grotte devait naturellement s'enfoncer
dans l'intérieur de l'île; il examina les souches des pierres, et il
alla frapper à une des parois qui lui parut celle où devait être cette
ouverture, masquée sans doute pour plus grande précaution.
La pioche résonna pendant un instant, tirant du rocher un son mat, dont
la compacité faisait germer la sueur au front de Dantès; enfin il sembla
au mineur persévérant qu'une portion de la muraille granitique répondait
par un écho plus sourd et plus profond à l'appel qui lui était fait; il
rapprocha son regard ardent de la muraille et reconnut, avec le tact du
prisonnier, ce que nul autre n'eût reconnu peut-être: c'est qu'il devait
y avoir là une ouverture.
Cependant, pour ne pas faire une besogne inutile, Dantès, qui, comme
César Borgia, avait étudié le prix du temps, sonda les autres parois
avec sa pioche, interrogea le sol avec la crosse de son fusil, ouvrit le
sable aux endroits suspects, et n'ayant rien trouvé rien reconnu, revint
à la portion de la muraille qui rendait ce son consolateur.
Il frappa de nouveau et avec plus de force.
Alors il vit une chose singulière, c'est que, sous les coups de
l'instrument, une espèce d'enduit, pareil à celui qu'on applique sur
les murailles pour peindre à fresque, se soulevait et tombait en
écailles découvrant une pierre blanchâtre et molle, pareille à nos
pierres de taille ordinaires. On avait fermé l'ouverture du rocher avec
des pierres d'une autre nature, puis on avait étendu sur ces pierres cet
enduit, puis sur cet enduit on avait imité la teinte et le cristallin du
granit.
Dantès frappa alors par le bout aigu de la pioche, qui entra d'un pouce
dans la porte-muraille.
C'était là qu'il fallait fouiller.
Par un mystère étrange de l'organisation humaine, plus les preuves que
Faria ne s'était pas trompé devaient, en s'accumulant, rassurer Dantès,
plus son coeur défaillant se laissait aller au doute et presque au
découragement: cette nouvelle expérience, qui aurait dû lui donner une
force nouvelle, lui ôta la force qui lui restait: la pioche descendit,
s'échappant presque de ses mains; il la posa sur le sol, s'essuya le
front et remonta vers le jour, se donnant à lui-même le prétexte de voir
si personne ne l'épiait, mais, en réalité, parce qu'il avait besoin
d'air, parce qu'il sentait qu'il allait s'évanouir.
L'île était déserte, et le soleil à son zénith semblait la couvrir de
son oeil de feu; au loin, de petites barques de pêcheurs ouvraient leurs
ailes sur la mer d'un bleu de saphir.
Dantès n'avait encore rien pris: mais c'était bien long de manger dans
un pareil moment; il avala une gorgée de rhum et rentra dans la grotte
le coeur raffermi.
La pioche qui lui avait semblé si lourde était redevenue légère; il la
souleva comme il eût fait d'une plume, et se remit vigoureusement à la
besogne.
Après quelques coups, il s'aperçut que les pierres n'étaient point
scellées, mais seulement posées les unes sur les autres et recouvertes
de l'enduit dont nous avons parlé; il introduisit dans une des fissures
la pointe de la pioche, pesa sur le manche et vit avec joie la pierre
tomber à ses pieds.
Dès lors, Dantès n'eut plus qu'à tirer chaque pierre à lui avec la dent
de fer de la pioche, et chaque pierre à son tour tomba près de la
première.
Dès la première ouverture, Dantès eût pu entrer; mais en tardant de
quelques instants, c'était retarder la certitude en se cramponnant à
l'espérance.
Enfin, après une nouvelle hésitation d'un instant, Dantès passa de cette
première grotte dans la seconde.
Cette seconde grotte était plus basse, plus sombre et d'un aspect plus
effrayant que la première; l'air, qui n'y pénétrait que par l'ouverture
pratiquée à l'instant même, avait cette odeur méphitique que Dantès
s'était étonné de ne pas trouver dans la première.
Dantès donna le temps à l'air extérieur d'aller raviver cette
atmosphère morte, et entra.
À gauche de l'ouverture, était un angle profond et sombre.
Mais, nous l'avons dit, pour l'oeil de Dantès il n'y avait pas de
ténèbres.
Il sonda du regard la seconde grotte: elle était vide comme la première.
Le trésor, s'il existait, était enterré dans cet angle sombre.
L'heure de l'angoisse était arrivée; deux pieds de terre à fouiller,
c'était tout ce qui restait à Dantès entre la suprême joie et le suprême
désespoir.
Il s'avança vers l'angle, et, comme pris d'une résolution subite, il
attaqua le sol hardiment.
Au cinquième ou sixième coup de pioche, le fer résonna sur du fer.
Jamais tocsin funèbre, jamais glas frémissant ne produisit pareil effet
sur celui qui l'entendit. Dantès n'aurait rien rencontré qu'il ne fût
certes pas devenu plus pâle.
Il sonda à côté de l'endroit où il avait sondé déjà, et rencontra la
même résistance mais non pas le même son.
«C'est un coffre de bois, cerclé de fer», dit-il.
En ce moment, une ombre rapide passa interceptant le jour.
Dantès laissa tomber sa pioche, saisit son fusil, repassa par
l'ouverture, et s'élança vers le jour.
Une chèvre sauvage avait bondi par-dessus la première entrée de la
grotte et broutait à quelques pas de là.
C'était une belle occasion de s'assurer son dîner, mais Dantès eut peur
que la détonation du fusil n'attirât quelqu'un.
Il réfléchit un instant, coupa un arbre résineux, alla l'allumer au feu
encore fumant où les contrebandiers avaient fait cuire leur déjeuner, et
revint avec cette torche.
Il ne voulait perdre aucun détail de ce qu'il allait voir.
Il approcha la torche du trou informe et inachevé, et reconnut qu'il ne
s'était pas trompé: ses coups avaient alternativement frappé sur le fer
et sur le bois.
Il planta sa torche dans la terre et se remit à l'oeuvre.
En un instant, un emplacement de trois pieds de long sur deux pieds de
large à peu près fut déblayé, et Dantès put reconnaître un coffre de
bois de chêne cerclé de fer ciselé. Au milieu du couvercle
resplendissaient, sur une plaque d'argent que la terre n'avait pu
ternir, les armes de la famille Spada, c'est-à-dire une épée posée en
pal sur un écusson ovale, comme sont les écussons italiens, et surmonté
d'un chapeau de cardinal.
Dantès les reconnut facilement: l'abbé Faria les lui avait tant de fois
dessinées!
Dès lors, il n'y avait plus de doute, le trésor était bien là; on n'eût
pas pris tant de précautions pour remettre à cette place un coffre vide.
En un instant, tous les alentours du coffre furent déblayés, et Dantès
vit tour à tour apparaître la serrure du milieu, placée entre deux
cadenas, et les anses des faces latérales; tout cela était ciselé comme
on ciselait à cette époque, où l'art rendait précieux les plus vils
métaux.
Dantès prit le coffre par les anses et essaya de le soulever: c'était
chose impossible.
Dantès essaya de l'ouvrir: serrure et cadenas étaient fermés; les
fidèles gardiens semblaient ne pas vouloir rendre leur trésor.
Dantès introduisit le côté tranchant de sa pioche entre le coffre et le
couvercle, pesa sur le manche de la pioche, et le couvercle, après avoir
crié, éclata. Une large ouverture des ais rendit les ferrures inutiles,
elles tombèrent à leur tour, serrant encore de leurs ongles tenaces les
planches entamées par leur chute, et le coffre fut découvert.
Une fièvre vertigineuse s'empara de Dantès; il saisit son fusil, l'arma
et le plaça près de lui. D'abord il ferma les yeux, comme font les
enfants, pour apercevoir, dans la nuit étincelante de leur imagination,
plus d'étoiles qu'ils n'en peuvent compter dans un ciel encore éclairé,
puis il les rouvrit et demeura ébloui.
Trois compartiments scindaient le coffre.
Dans le premier brillaient de rutilants écus d'or aux fauves reflets.
Dans le second, des lingots mal polis et rangés en bon ordre, mais qui
n'avaient de l'or que le poids et la valeur.
Dans le troisième enfin, à demi plein, Edmond remua à poignée les
diamants, les perles, les rubis, qui, cascade étincelante, faisaient, en
retombant les uns sur les autres, le bruit de la grêle sur les vitres.
Après avoir touché, palpé, enfoncé ses mains frémissantes dans l'or et
les pierreries, Edmond se releva et prit sa course à travers les
cavernes avec la tremblante exaltation d'un homme qui touche à la folie.
Il sauta sur un rocher d'où il pouvait découvrir la mer, et n'aperçut
rien; il était seul, bien seul, avec ces richesses incalculables,
inouïes, fabuleuses, qui lui appartenaient: seulement rêvait-il ou
était-il éveillé? faisait-il un songe fugitif ou étreignait-il corps à
corps une réalité?
Il avait besoin de revoir son or, et cependant il sentait qu'il
n'aurait pas la force, en ce moment, d'en soutenir la vue. Un instant,
il appuya ses deux mains sur le haut de sa tête, comme pour empêcher sa
raison de s'enfuir; puis il s'élança tout au travers de l'île, sans
suivre, non pas de chemin, il n'y en a pas dans l'île de Monte-Cristo,
mais de ligne arrêtée, faisant fuir les chèvres sauvages et effrayant
les oiseaux de mer par ses cris et ses gesticulations. Puis, par un
détour, il revint, doutant encore, se précipitant de la première grotte
dans la seconde, et se retrouvant en face cette mine d'or et de
diamants.
Cette fois, il tomba à genoux, comprimant de ses deux mains convulsives
son coeur bondissant, et murmurant une prière intelligible pour Dieu
seul.
Bientôt, il se sentit plus calme et partant plus heureux, car de cette
heure seulement il commençait à croire à sa félicité.
Il se mit alors à compter sa fortune; il y avait mille lingots d'or de
deux à trois livres chacun; ensuite, il empila vingt-cinq mille écus
d'or, pouvant valoir chacun quatre-vingts francs de notre monnaie
actuelle, tous à l'effigie du pape Alexandre VI et de ses prédécesseurs,
et il s'aperçut que le compartiment n'était qu'à moitié vide; enfin, il
mesura dix fois la capacité de ses deux mains en perles, en pierreries,
en diamants, dont beaucoup, montés par les meilleurs orfèvres de
l'époque, offraient une valeur d'exécution remarquable, même à côté de
leur valeur intrinsèque.
Dantès vit le jour baisser et s'éteindre peu à peu. Il craignit d'être
surpris s'il restait dans la caverne, et sortit son fusil à la main. Un
morceau de biscuit et quelques gorgées de vin furent son souper. Puis il
replaça la pierre, se coucha dessus, et dormit à peine quelques heures,
couvrant de son corps l'entrée de la grotte.
Cette nuit fut à la fois une de ces nuits délicieuses et terribles,
comme cet homme aux foudroyantes émotions en avait déjà passé deux ou
trois dans la vie.
XXV
L'inconnu.
Le jour vint. Dantès l'attendait depuis longtemps, les yeux ouverts. À
ses premiers rayons, il se leva, monta, comme la veille, sur le rocher
le plus élevé de l'île, afin d'explorer les alentours; comme la veille,
tout était désert.
Edmond descendit, leva la pierre, emplit ses poches de pierreries,
replaça du mieux qu'il put les planches et les ferrures du coffre, le
recouvrit de terre, piétina cette terre, jeta du sable dessus, afin de
rendre l'endroit fraîchement retourné pareil au reste du sol; sortit de
la grotte, replaça la dalle, amassa sur la dalle des pierres de
différentes grosseurs; introduisit de la terre dans les intervalles,
.
1
2
,
3
-
-
-
.
,
4
.
;
5
'
.
6
7
8
;
,
,
9
-
10
.
,
11
:
«
,
12
'
.
»
13
14
,
,
,
15
'
,
,
16
'
.
17
'
,
'
18
:
.
19
20
,
,
,
,
'
,
'
21
,
'
,
,
,
'
22
.
23
24
'
;
25
'
,
26
,
'
'
27
,
?
28
29
,
'
,
'
.
30
31
,
32
.
;
,
33
'
,
,
34
.
35
36
37
'
,
'
38
'
.
'
39
:
40
,
'
41
.
,
42
.
43
44
,
,
45
'
'
,
46
,
,
,
47
,
,
48
'
.
49
,
,
50
-
,
51
'
,
'
52
.
53
54
:
55
56
«
?
»
57
58
:
59
60
«
?
-
:
61
!
»
62
63
.
64
65
'
.
66
'
67
;
68
:
'
69
-
.
70
71
-
,
72
'
'
'
73
.
74
75
:
76
77
'
,
-
-
-
78
,
79
(
,
80
)
,
,
81
'
-
.
82
83
,
.
84
85
,
,
,
86
'
.
87
88
.
89
90
,
91
.
92
93
,
'
94
,
'
'
'
95
'
.
96
97
,
,
98
,
99
,
'
100
,
'
'
101
.
102
103
'
'
.
104
;
105
106
,
'
107
'
108
.
109
110
,
'
:
'
'
111
,
'
;
112
'
,
113
.
114
115
'
,
'
116
.
117
118
-
-
-
'
119
-
,
,
'
120
,
121
'
,
122
,
,
,
123
'
,
'
,
.
124
125
-
,
:
126
127
.
128
129
'
,
'
130
-
'
131
.
132
133
,
,
'
'
134
,
,
135
'
.
136
137
.
'
138
,
'
,
139
,
140
'
.
141
142
143
144
145
146
147
'
-
.
148
149
150
,
151
'
,
152
,
153
'
.
154
155
.
156
157
.
158
,
159
:
'
,
160
;
'
'
161
,
162
.
'
,
163
,
.
164
'
'
.
165
166
,
,
,
;
167
,
'
168
.
,
169
;
:
170
'
.
171
172
'
-
.
;
173
,
174
'
'
.
175
176
'
;
177
'
'
,
178
'
.
179
180
,
.
181
.
,
182
,
'
183
;
184
,
,
185
,
.
186
187
:
188
-
.
189
,
'
190
.
191
192
;
193
,
'
.
194
195
,
-
;
196
'
,
,
197
.
198
'
.
199
200
(
'
'
)
201
,
,
'
202
.
203
204
:
,
,
205
'
.
,
206
'
207
,
'
,
208
'
?
209
210
,
,
211
,
.
212
213
,
:
214
'
;
215
'
.
216
217
'
-
'
.
218
219
'
220
:
,
'
,
'
221
.
222
223
,
;
224
'
'
.
-
225
'
.
'
'
226
-
.
227
228
,
229
;
230
.
231
232
,
'
.
233
,
234
235
.
236
237
238
,
'
;
239
,
;
240
'
,
.
241
242
'
,
243
,
244
'
.
245
246
:
;
-
-
-
247
-
.
248
249
,
-
,
:
250
;
'
'
,
251
.
252
253
;
254
,
;
,
255
'
,
,
256
,
.
257
258
'
'
-
-
-
:
'
259
.
,
'
260
,
'
.
261
262
.
263
264
«
-
?
-
-
.
265
266
-
-
,
.
267
268
-
-
-
?
269
270
-
-
?
271
272
-
-
'
.
273
274
-
-
»
,
.
275
276
.
277
278
«
'
-
?
-
-
.
279
280
-
-
.
»
281
282
;
283
,
284
,
,
.
,
285
,
.
286
.
287
'
.
'
,
288
-
,
-
-
-
289
,
290
.
,
291
'
292
'
,
,
293
'
.
294
295
.
296
297
,
,
'
298
'
299
'
300
.
,
,
301
'
'
,
,
302
,
303
,
.
,
304
,
305
,
306
'
.
307
308
,
,
309
,
,
'
310
'
'
311
,
'
'
312
'
.
'
313
.
'
,
314
'
.
315
-
,
'
'
316
,
317
,
'
318
,
'
;
319
-
320
'
.
321
322
.
323
'
,
-
324
'
325
,
,
'
326
'
,
'
.
327
328
'
329
.
330
331
«
,
-
,
-
,
332
,
,
,
'
333
;
,
,
334
,
335
.
'
,
'
336
,
;
,
337
-
338
.
.
.
.
!
,
'
,
339
;
,
'
340
.
'
341
.
»
342
343
,
,
,
'
'
,
344
'
;
345
'
,
,
,
346
'
,
!
347
,
348
,
,
'
349
,
'
'
350
.
351
,
352
353
'
.
354
355
,
,
356
'
,
357
,
358
'
;
,
359
,
'
360
,
.
361
'
362
363
.
,
,
.
364
-
'
365
,
'
'
'
366
,
?
367
.
368
,
'
-
'
369
,
'
370
-
?
371
372
,
,
,
373
,
374
'
;
,
'
375
.
376
.
'
'
377
,
'
-
,
,
'
;
378
-
.
379
380
,
,
381
'
,
,
382
.
383
,
,
384
,
:
385
.
,
386
.
387
'
'
,
,
388
,
;
389
'
,
.
390
391
'
,
,
392
;
,
.
393
394
:
395
'
.
396
,
397
'
,
.
398
399
,
400
,
401
.
'
;
'
402
,
'
,
403
'
.
404
405
'
;
406
,
'
407
,
.
,
408
'
'
'
,
'
409
.
410
411
:
,
'
412
'
'
'
413
.
414
415
,
.
'
,
416
'
'
417
'
.
418
419
,
,
420
.
,
421
422
,
,
423
.
424
,
.
425
426
«
,
:
'
!
'
427
,
'
;
428
'
.
»
429
430
'
431
,
432
'
.
433
434
«
,
,
,
435
.
436
.
»
437
438
,
'
439
,
.
,
'
440
'
,
441
.
442
443
-
'
444
.
445
446
«
,
-
,
'
,
447
.
-
448
,
,
,
449
,
,
450
,
.
451
452
-
-
,
.
453
454
-
-
'
,
,
455
'
.
»
456
457
,
458
'
,
459
.
460
461
«
-
,
,
-
,
462
'
,
,
?
463
464
-
-
,
!
'
.
465
466
-
-
,
,
467
-
-
468
.
469
470
-
-
,
:
'
,
471
,
472
-
,
-
473
.
'
,
.
»
474
475
.
476
477
«
,
,
,
;
478
;
,
.
479
480
-
-
,
,
481
?
482
483
-
-
,
,
.
484
485
-
-
,
,
,
,
486
;
'
,
487
:
'
488
.
»
489
490
;
491
,
492
,
.
493
494
'
495
'
,
496
'
'
,
497
,
'
498
.
499
500
,
'
:
501
502
«
'
,
,
503
'
'
.
»
504
505
'
'
506
'
,
507
,
'
,
508
,
.
509
510
'
,
:
,
511
'
,
.
512
513
,
'
514
515
,
'
,
'
,
516
'
517
.
518
519
«
,
'
-
-
520
,
,
,
-
!
»
521
522
523
524
525
526
527
.
528
529
530
,
531
,
,
,
-
532
;
,
533
,
;
534
'
,
535
;
536
,
537
;
,
,
538
:
,
'
539
,
,
,
'
540
.
541
542
:
543
'
,
,
544
,
.
545
546
,
'
,
547
'
,
,
,
548
'
,
549
'
.
550
551
,
,
,
552
'
,
553
,
'
'
554
,
555
'
'
'
556
;
:
557
,
.
558
;
'
,
559
,
,
'
'
560
.
561
562
.
563
564
'
565
;
'
,
,
566
;
-
,
;
567
,
:
568
'
,
'
'
.
569
570
'
,
571
:
,
,
572
'
.
573
574
,
'
,
-
575
576
577
;
578
'
579
.
,
580
,
'
'
581
'
'
,
582
,
,
583
,
,
584
,
,
'
585
,
.
586
587
'
588
.
589
590
,
591
'
:
-
,
592
,
,
-
593
,
'
?
594
595
,
.
596
597
«
,
-
,
'
.
»
598
599
-
'
-
,
600
.
601
602
,
'
;
603
'
'
;
604
,
,
605
;
606
;
607
,
608
'
,
'
,
609
'
,
610
.
611
612
,
613
.
614
615
616
.
617
618
,
,
619
.
620
621
'
'
,
622
,
'
.
623
624
625
,
'
,
-
'
626
-
,
'
.
627
628
'
-
'
629
.
630
631
?
632
633
,
;
634
635
.
636
637
:
'
.
638
639
'
,
640
,
'
641
,
'
'
642
,
;
,
643
,
.
644
645
,
'
.
646
647
'
:
648
'
,
649
;
'
'
,
650
'
'
,
,
651
,
652
.
653
654
'
:
,
,
655
'
;
'
,
'
656
,
,
657
,
.
658
659
,
;
660
'
:
661
.
,
,
662
,
,
'
.
663
664
,
665
'
.
666
667
'
:
668
'
.
669
670
;
,
671
,
,
672
'
'
.
673
674
'
'
.
675
'
,
,
'
,
676
'
'
'
677
'
'
.
678
679
,
;
680
'
,
,
.
681
682
«
,
-
,
!
'
,
683
;
684
'
!
,
685
'
686
!
:
687
'
,
-
'
-
688
,
,
'
,
'
,
689
'
,
,
690
,
,
691
,
,
,
'
.
»
692
693
,
,
694
.
695
696
«
,
,
697
'
,
698
,
.
»
699
700
.
701
702
«
,
,
703
'
,
'
704
;
705
'
;
,
706
,
'
,
'
,
707
'
,
-
,
708
,
,
,
709
'
,
,
710
.
711
712
«
;
,
'
713
?
.
714
715
«
'
,
-
,
'
,
716
'
'
.
717
718
«
'
,
,
719
;
,
'
'
720
,
'
721
.
722
723
«
.
»
724
725
,
,
726
:
-
!
.
.
.
727
728
,
'
'
,
'
729
,
'
730
;
'
731
'
'
,
732
,
733
'
734
.
735
736
,
'
737
'
,
,
738
'
,
,
739
,
'
,
,
740
:
741
.
742
743
«
!
,
744
'
;
,
745
,
.
»
746
,
'
:
747
«
'
»
,
748
.
749
750
,
751
'
.
752
753
'
:
'
754
'
'
;
,
755
756
,
.
757
758
,
,
759
;
760
'
761
'
;
762
,
763
,
'
-
:
'
'
764
.
765
766
,
,
,
,
767
,
,
768
,
,
769
,
'
,
770
.
771
772
.
773
774
,
'
,
775
'
,
'
,
'
776
,
777
,
778
.
'
779
'
,
780
,
781
.
782
783
,
'
784
-
.
785
786
'
'
.
787
788
'
,
789
'
,
'
,
,
790
791
:
,
792
,
:
,
793
'
;
,
'
794
,
-
795
'
,
,
,
'
796
'
,
'
'
'
.
797
798
'
,
799
;
,
800
'
.
801
802
'
:
'
803
;
804
.
805
806
;
807
'
,
808
.
809
810
,
'
'
811
,
812
'
;
813
,
814
.
815
816
,
'
'
817
,
818
.
819
820
,
;
821
,
'
822
'
.
823
824
,
'
,
825
.
826
827
,
'
828
;
'
,
'
'
829
'
,
830
'
.
831
832
'
'
833
,
.
834
835
'
,
.
836
837
,
'
,
'
'
838
.
839
840
:
.
841
842
,
'
,
.
843
844
'
'
;
,
845
'
846
.
847
848
'
'
,
,
'
,
849
.
850
851
,
.
852
853
,
854
'
.
'
'
855
.
856
857
'
,
858
.
859
860
«
'
,
»
,
-
.
861
862
,
.
863
864
,
,
865
'
,
'
.
866
867
-
868
.
869
870
'
'
,
871
'
'
.
872
873
,
,
'
874
,
875
.
876
877
'
.
878
879
,
'
880
'
:
881
.
882
883
'
.
884
885
,
886
,
887
.
888
,
'
'
889
,
,
'
-
-
890
,
,
891
'
.
892
893
:
'
894
!
895
896
,
'
,
;
'
897
.
898
899
,
,
900
,
901
,
;
902
,
'
903
.
904
905
:
'
906
.
907
908
'
:
;
909
.
910
911
912
,
,
,
913
,
.
,
914
,
915
,
.
916
917
'
;
,
'
918
.
'
,
919
,
,
,
920
'
'
'
,
921
.
922
923
.
924
925
'
.
926
927
,
,
928
'
'
.
929
930
,
,
931
,
,
,
,
,
,
932
,
.
933
934
,
,
'
935
,
936
'
.
937
'
,
'
938
;
,
,
,
939
,
,
:
-
940
-
?
-
-
941
?
942
943
,
'
944
'
,
,
'
.
,
945
,
946
'
;
'
'
,
947
,
,
'
'
-
,
948
,
949
.
,
950
,
,
,
951
,
'
952
.
953
954
,
,
955
,
956
.
957
958
,
,
959
.
960
961
;
'
962
;
,
-
963
'
,
-
964
,
'
,
965
'
'
'
;
,
966
,
,
967
,
,
968
'
,
'
,
969
.
970
971
'
.
'
972
'
,
.
973
.
974
,
,
,
975
'
.
976
977
,
978
979
.
980
981
982
983
984
985
986
'
.
987
988
989
.
'
,
.
990
,
,
,
,
991
'
,
'
;
,
992
.
993
994
,
,
,
995
'
,
996
,
,
,
997
'
;
998
,
,
999
;
,
1000