C'était le gouverneur qui, ayant appris par le geôlier l'accident de Faria, venait s'assurer par lui-même de sa gravité. Faria le reçut assis, évita tout geste compromettant, et parvint à cacher au gouverneur la paralysie qui avait déjà frappé de mort la moitié de sa personne. Sa crainte était que le gouverneur, touché de pitié pour lui, ne le voulût mettre dans une prison plus saine et ne le séparât ainsi de son jeune compagnon; mais il n'en fut heureusement pas ainsi, et le gouverneur se retira convaincu que son pauvre fou, pour lequel il ressentait au fond du coeur une certaine affection, n'était atteint que d'une indisposition légère. Pendant ce temps, Edmond, assis sur son lit et la tête dans ses mains, essayait de rassembler ses pensées; tout était si raisonné, si grand et si logique dans Faria depuis qu'il le connaissait, qu'il ne pouvait comprendre cette suprême sagesse sur tous les points alliée à la déraison sur un seul: était-ce Faria qui se trompait sur son trésor, était-ce tout le monde qui se trompait sur Faria? Dantès resta chez lui toute la journée, n'osant retourner chez son ami. Il essayait de reculer ainsi le moment où il acquerrait la certitude que l'abbé était fou. Cette conviction devait être effroyable pour lui. Mais vers le soir, après l'heure de la visite ordinaire, Faria, ne voyant pas revenir le jeune homme, essaya de franchir l'espace qui le séparait de lui. Edmond frissonna en entendant les efforts douloureux que faisait le vieillard pour se traîner: sa jambe était inerte, et il ne pouvait plus s'aider de son bras. Edmond fut obligé de l'attirer à lui, car il n'eût jamais pu sortir seul par l'étroite ouverture qui donnait dans la chambre de Dantès. «Me voici impitoyablement acharné à votre poursuite, dit-il avec un sourire rayonnant de bienveillance. Vous aviez cru pouvoir échapper à ma magnificence, mais il n'en sera rien. Écoutez donc.» Edmond vit qu'il ne pouvait reculer; il fit asseoir le vieillard sur son lit, et se plaça près de lui sur son escabeau. «Vous savez, dit l'abbé, que j'étais le secrétaire, le familier, l'ami du cardinal Spada, le dernier des princes de ce nom. Je dois à ce digne seigneur tout ce que j'ai goûté de bonheur en cette vie. Il n'était pas riche bien que les richesses de sa famille fussent proverbiales et que j'aie entendu dire souvent: Riche comme un Spada. Mais lui, comme le bruit public, vivait sur cette réputation d'opulence. Son palais fut mon paradis. J'instruisis ses neveux, qui sont morts, et lorsqu'il fut seul au monde, je lui rendis, par un dévouement absolu à ses volontés, tout ce qu'il avait fait pour moi depuis dix ans. «La maison du cardinal n'eut bientôt plus de secrets pour moi; j'avais vu souvent Monseigneur travailler à compulser des livres antiques et fouiller avidement dans la poussière des manuscrits de famille. Un jour que je lui reprochais ses inutiles veilles et l'espèce d'abattement qui les suivait, il me regarda en souriant amèrement et m'ouvrit un livre qui est l'histoire de la ville de Rome. Là, au vingtième chapitre de la Vie du pape Alexandre VI, il y avait les lignes suivantes, que je n'ai pu jamais oublier: «Les grandes guerres de la Romagne étaient terminées. César Borgia, qui avait achevé sa conquête, avait besoin d'argent pour acheter l'Italie tout entière. Le pape avait également besoin d'argent pour en finir avec Louis XII, roi de France, encore terrible malgré ses derniers revers. Il s'agissait donc de faire une bonne spéculation, ce qui devenait difficile dans cette pauvre Italie épuisée. «Sa Sainteté eut une idée. Elle résolut de faire deux cardinaux. «En choisissant deux des grands personnages de Rome, deux riches surtout, voici ce qui revenait au Saint-Père de la spéculation: d'abord il avait à vendre les grandes charges et les emplois magnifiques dont ces deux cardinaux étaient en possession; en outre, il pouvait compter sur un prix très brillant de la vente de ces deux chapeaux. «Il restait une troisième part de spéculation, qui va apparaître bientôt. «Le pape et César Borgia trouvèrent d'abord les deux cardinaux futurs: c'était Jean Rospigliosi, qui tenait à lui seul quatre des plus hautes dignités du Saint-Siège, puis César Spada, l'un des plus nobles et des plus riches Romains. L'un et l'autre sentaient le prix d'une pareille faveur du pape. Ils étaient ambitieux. Ceux-là trouvés, César trouva bientôt des acquéreurs pour leurs charges. «Il résulta que Rospigliosi et Spada payèrent pour être cardinaux, et que huit autres payèrent pour être ce qu'étaient auparavant les deux cardinaux de création nouvelle. Il entra huit cent mille écus dans les coffres des spéculateurs. «Passons à la dernière partie de la spéculation, il est temps. Le pape ayant comblé de caresses Rospigliosi et Spada, leur ayant conféré les insignes du cardinalat, sûr qu'ils avaient dû, pour acquitter la dette non fictive de leur reconnaissance, rapprocher et réaliser leur fortune pour se fixer à Rome, le pape et César Borgia invitèrent à dîner ces deux cardinaux. «Ce fut le sujet d'une contestation entre le Saint-Père et son fils: César pensait qu'on pouvait user de l'un de ces moyens qu'il tenait toujours à la disposition de ses amis intimes, savoir: d'abord, de la fameuse clef avec laquelle on priait certaines gens d'aller ouvrir certaine armoire. Cette clef était garnie d'une petite pointe de fer, négligence de l'ouvrier. Lorsqu'on forçait pour ouvrir l'armoire, dont la serrure était difficile, on se piquait avec cette petite pointe, et l'on en mourait le lendemain. Il y avait aussi la bague à tête de lion, que César passait à son doigt lorsqu'il donnait de certaines poignées de main. Le lion mordait l'épiderme de ces mains favorisées, et la morsure était mortelle au bout de vingt-quatre heures. «César proposa donc à son père, soit d'envoyer les cardinaux ouvrir l'armoire, soit de leur donner à chacun une cordiale poignée de main, mais Alexandre VI lui répondit: «--Ne regardons pas à un dîner quand il s'agit de ces excellents cardinaux Spada et Rospigliosi. Quelque chose me dit que nous regagnerons cet argent-là. D'ailleurs, vous oubliez, César, qu'une indigestion se déclare tout de suite, tandis qu'une piqûre ou une morsure n'aboutissent qu'après un jour ou deux. «César se rendit à ce raisonnement. Voilà pourquoi les cardinaux furent invités à ce dîner. «On dressa le couvert dans la vigne que possédait le pape près de Saint-Pierre-ès-Liens, charmante habitation que les cardinaux connaissaient bien de réputation. «Rospigliosi, tout étourdi de sa dignité nouvelle, apprêta son estomac et sa meilleure mine. Spada, homme prudent et qui aimait uniquement son neveu, jeune capitaine de la plus belle espérance, prit du papier, une plume, et fit son testament. «Il fit dire ensuite à ce neveu de l'attendre aux environs de la vigne, mais il paraît que le serviteur ne le trouva pas. «Spada connaissait la coutume des invitations. Depuis que le christianisme, éminemment civilisateur, avait apporté ses progrès dans Rome, ce n'était plus un centurion qui arrivait de la part du tyran vous dire: «César veut que tu meures»; mais c'était un légat -a latere-, qui venait, la bouche souriante, vous dire de la part du pape: «Sa Sainteté veut que vous dîniez avec elle.» «Spada partit vers les deux heures pour la vigne de Saint-Pierre-ès-Liens; le pape l'y attendait. La première figure qui frappa les yeux de Spada fut celle de son neveu tout paré, tout gracieux, auquel César Borgia prodiguait les caresses. Spada pâlit; et César, qui lui décocha un regard plein d'ironie, laissa voir qu'il avait tout prévu, que le piège était bien dressé. «On dîna. Spada n'avait pu que demander à son neveu: «Avez-vous reçu mon message?» Le neveu répondit que non et comprit parfaitement la valeur de cette question: il était trop tard, car il venait de boire un verre d'excellent vin mis à part pour lui par le sommelier du pape. Spada vit au même moment approcher une autre bouteille dont on lui offrit libéralement. Une heure après, un médecin les déclarait tous deux empoisonnés par des morilles vénéneuses, Spada mourait sur le seuil de la vigne, le neveu expirait à sa porte en faisant un signe que sa femme ne comprit pas. «Aussitôt César et le pape s'empressèrent d'envahir l'héritage, sous prétexte de rechercher les papiers des défunts. Mais l'héritage consistait en ceci: un morceau de papier sur lequel Spada avait écrit: «Je lègue à mon neveu bien-aimé mes coffres, mes livres, parmi lesquels mon beau bréviaire à coins d'or, désirant qu'il garde ce souvenir de son oncle affectionné. «Les héritiers cherchèrent partout, admirèrent le bréviaire, firent main basse sur les meubles et s'étonnèrent que Spada, l'homme riche, fût effectivement le plus misérable des oncles; de trésors, aucun: si ce n'est des trésors de science renfermés dans la bibliothèque et les laboratoires. «Ce fut tout. César et son père cherchèrent, fouillèrent et espionnèrent, on ne trouva rien, ou du moins très peu de chose: pour un millier d'écus, peut-être, d'orfèvrerie, et pour autant à peu près d'argent monnayé; mais le neveu avait eu le temps de dire en rentrant à sa femme: «Cherchez parmi les papiers de mon oncle, il y a un -testament réel.- «On chercha plus activement encore peut-être que n'avaient fait les augustes héritiers. Ce fut en vain: il resta deux palais et une vigne derrière le Palatin. Mais à cette époque les biens immobiliers avaient une valeur médiocre; les deux palais et la vigne restèrent à la famille, comme indignes de la rapacité du pape et de son fils. «Les mois et les années s'écoulèrent. Alexandre VI mourut empoisonné, vous savez par quelle méprise; César, empoisonné en même temps que lui, en fut quitte pour changer de peau comme un serpent, et revêtir une nouvelle enveloppe où le poison avait laissé des taches pareilles à celles que l'on voit sur la fourrure du tigre; enfin, forcé de quitter Rome, il alla se faire tuer obscurément dans une escarmouche nocturne et presque oubliée par l'histoire. «Après la mort du pape, après l'exil de son fils, on s'attendait généralement à voir reprendre à la famille le train princier qu'elle menait du temps du cardinal Spada; mais il n'en fut pas ainsi. Les Spada restèrent dans une aisance douteuse, un mystère éternel pesa sur cette sombre affaire, et le bruit public fut que César, meilleur politique que son père, avait enlevé au pape la fortune des deux cardinaux; je dis des deux, parce que le cardinal Rospigliosi, qui n'avait pris aucune précaution, fut dépouillé complètement. «Jusqu'à présent, interrompit Faria en souriant, cela ne vous semble pas trop insensé, n'est-ce pas? --Ô mon ami, dit Dantès, il me semble que je lis, au contraire, une chronique pleine d'intérêt. Continuez, je vous prie. --Je continue: «La famille s'accoutuma à cette obscurité. Les années s'écoulèrent; parmi les descendants les uns furent soldats, les autres diplomates; ceux-ci gens d'Église, ceux-là banquiers; les uns s'enrichirent, les autres achevèrent de se ruiner. J'arrive au dernier de la famille, à celui-là dont je fus le secrétaire, au comte de Spada. «Je l'avais bien souvent entendu se plaindre de la disproportion de sa fortune avec son rang, aussi lui avais-je donné le conseil de placer le peu de biens qui lui restait en rentes viagères; il suivit ce conseil, et doubla ainsi son revenu. «Le fameux bréviaire était resté dans la famille, et c'était le comte de Spada qui le possédait: on l'avait conservé de père en fils, car la clause bizarre du seul testament qu'on eût retrouvé en avait fait une véritable relique gardée avec une superstitieuse vénération dans la famille; c'était un livre enluminé des plus belles figures gothiques, et si pesant d'or, qu'un domestique le portait toujours devant le cardinal dans les jours de grande solennité. «À la vue des papiers de toutes sortes, titres, contrats, parchemins, qu'on gardait dans les archives de la famille et qui tous venaient du cardinal empoisonné, je me mis à mon tour, comme vingt serviteurs, vingt intendants, vingt secrétaires qui m'avaient précédé, à compulser les liasses formidables: malgré l'activité et la religion de mes recherches, je ne retrouvai absolument rien. Cependant j'avais lu, j'avais même écrit une histoire exacte et presque éphéméridique de la famille des Borgia, dans le seul but de m'assurer si un supplément de fortune était survenu à ces princes à la mort de mon cardinal César Spada, et je n'y avais remarqué que l'addition des biens du cardinal Rospigliosi, son compagnon d'infortune. «J'étais donc à peu près sûr que l'héritage n'avait profité ni aux Borgia ni à la famille, mais était resté sans maître, comme ces trésors des contes arabes qui dorment au sein de la terre sous les regards d'un génie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et mille fois les revenus et les dépenses de la famille depuis trois cents ans: tout fut inutile, je restai dans mon ignorance, et le comte de Spada dans sa misère. «Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait excepté ses papiers de famille, sa bibliothèque, composée de cinq mille volumes, et son fameux bréviaire. Il me légua tout cela, avec un millier d'écus romains qu'il possédait en argent comptant, à la condition que je ferais dire des messes anniversaires et que je dresserais un arbre généalogique et une histoire de sa maison, ce que je fis fort exactement.... «Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous approchons de la fin. «En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze jours après la mort du comte de Spada, le 25 du mois de décembre, vous allez comprendre tout à l'heure comment la date de ce jour mémorable est restée dans mon souvenir, je relisais pour la millième fois ces papiers que je coordonnais, car, le palais appartenant désormais à un étranger, j'allais quitter Rome pour aller m'établir à Florence, en emportant une douzaine de mille livres que je possédais, ma bibliothèque et mon fameux bréviaire, lorsque, fatigué de cette étude assidue, mal disposé par un dîner assez lourd quel j'avais fait, je laissai tomber ma tête sur mes deux mains et m'endormis: il était trois heures de l'après-midi. «Je me réveillai comme la pendule sonnait six heures. «Je levai la tête, j'étais dans l'obscurité la plus profonde. Je sonnai pour qu'on m'apportât de la lumière, personne ne vint; je résolus alors de me servir moi-même. C'était d'ailleurs une habitude de philosophe qu'il allait me falloir prendre. Je pris d'une main une bougie toute préparée, et de l'autre je cherchai, à défaut des allumettes absentes de leur boîte, un papier que je comptais allumer à un dernier reste de flamme au-dessus du foyer; mais, craignant dans l'obscurité de prendre un papier précieux à la place d'un papier inutile, j'hésitais, lorsque je me rappelai avoir vu, dans le fameux bréviaire qui était posé sur la table à côté de moi, un vieux papier tout jaune par le haut, qui avait l'air de servir de signet, et qui avait traversé les siècles maintenu à sa place par la vénération des héritiers. Je cherchai, en tâtonnant, cette feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la présentant à la flamme mourante, je l'allumai. «Mais, sous mes doigts, comme par magie, à mesure que le feu montait, je vis des caractères jaunâtres sortir du papier blanc et apparaître sur la feuille; alors la terreur me prit: je serrai dans mes mains le papier, j'étouffai le feu, j'allumai directement la bougie au foyer, je rouvris avec une indicible émotion la lettre froissée, et je reconnus qu'une encre mystérieuse et sympathique avait tracé ces lettres apparentes seulement au contact de la vive chaleur. Un peu plus du tiers du papier avait été consumé par la flamme: c'est ce papier que vous avez lu ce matin; relisez-le, Dantès; puis quand vous l'aurez relu, je vous compléterai, moi, les phrases interrompues et le sens incomplet.» Et Faria, interrompant, offrit le papier à Dantès qui, cette fois, relut avidement les mots suivants tracés avec une encre rousse, pareille à la rouille: -Cejourd'hui 25 avril 1498, ay- -Alexandre VI, et craignant que, non- -il ne veuille hériter de moi et ne me ré- -et Bentivoglio, morts empoisonnés-, -mon légataire universel, que j'ai enf- -pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans- -île de Monte-Cristo, tout ce que je pos- -reries, diamants, bijoux; que seul- -peut monter à peu près à deux mil- -trouvera ayant levé la vingtième roch- -crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu- -dans ces grottes: le trésor est dans l'angle le plus é- -lequel trésor je lui lègue et cède en tou- -seul héritier-. -25 avril 1498- -CES- «Maintenant, reprit l'abbé, lisez cet autre papier.» Et il présenta à Dantès une seconde feuille avec d'autres fragments de lignes. Dantès prit et lut: -ant été invité à dîner par Sa Sainteté- -content de m'avoir fait payer le chapeau-, -serve le sort des cardinaux Crapara- -je déclare à mon neveu Guido Spada-, -oui dans un endroit qu'il connaît- -les grottes de la petite- -sédais de lingots, d'or monnayé, de pier- -je connais l'existence de ce trésor, qui- -lions d'écus romains, et qu'il- -e, à partir de la petite- -res ont été pratiquées- -loigné de la deuxième-, -te propriété comme à mon- AR-SPADA Faria le suivait d'un oeil ardent. «Et maintenant, dit-il, lorsqu'il eut vu que Dantès en était arrivé à la dernière ligne, rapprochez les deux fragments, et jugez vous-même.» Dantès obéit; les deux fragments rapprochés donnaient l'ensemble suivant: «Cejourd'hui 25 avril 1498, ay... ant été invité à dîner par Sa Sainteté Alexandre VI, et craignant que, non... content de m'avoir fait payer le chapeau, il ne veuille hériter de moi et ne me ré... serve le sort des cardinaux Crapara et Bentivoglio, morts empoisonnés,... je déclare à mon neveu Guido Spada, mon légataire universel, que j'ai en... foui dans un endroit qu'il connaît pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans... les grottes de la petite île de Monte-Cristo, tout ce que je pos... sédais de lingots, d'or monnayé, pierreries, diamants bijoux; que seul... je connais l'existence de ce trésor qui peut monter à peu près à deux mil... lions d'écus romains, et qu'il trouvera ayant levé la vingtième roch... e à partir de la petite crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu... res ont été pratiquées dans ces grottes: le trésor est dans l'angle le plus é... loigné de la deuxième, lequel trésor je lui lègue et cède en tou... te propriété, comme à mon seul héritier. «25 avril 1498 «CESAR.... SPADA.» «Eh bien, comprenez-vous enfin? dit Faria. --C'était la déclaration du cardinal Spada et le testament que l'on cherchait depuis si longtemps? dit Edmond encore incrédule. --Oui, mille fois oui. --Qui l'a reconstruite ainsi? --Moi, qui, à l'aide du fragment restant, ai deviné le reste en mesurant la longueur des lignes par celle du papier et en pénétrant dans le sens caché au moyen du sens visible, comme on se guide dans un souterrain par un reste de lumière qui vient d'en haut. --Et qu'avez-vous fait quand vous avez cru avoir acquis cette conviction? --J'ai voulu partir et je suis parti à l'instant même, emportant avec moi le commencement de mon grand travail sur l'unité d'un royaume d'Italie; mais depuis longtemps la police impériale, qui, dans ce temps, au contraire de ce que Napoléon a voulu depuis, quand un fils lui fut né, voulait la division des provinces, avait les yeux sur moi: mon départ précipité, dont elle était loin de deviner la cause, éveilla ses soupçons, et au moment où je m'embarquais à Piombino je fus arrêté. «Maintenant, continua Faria en regardant Dantès avec une expression presque paternelle, maintenant, mon ami, vous en savez autant que moi: si nous nous sauvons jamais ensemble, la moitié de mon trésor est à vous; et si je meurs ici et que vous vous sauviez seul, il vous appartient en totalité. --Mais, demanda Dantès hésitant, ce trésor n'a-t-il pas dans ce monde quelque plus légitime possesseur que nous? --Mais non, rassurez-vous, la famille est éteinte complètement; le dernier comte de Spada, d'ailleurs, m'a fait son héritier; en me léguant ce bréviaire symbolique il m'a légué ce qu'il contenait; non, non, tranquillisez-vous: si nous mettons la main sur cette fortune, nous pourrons en jouir sans remords. --Et vous dites que ce trésor renferme.... --Deux millions d'écus romains, treize millions à peu près de notre monnaie. --Impossible! dit Dantès effrayé par l'énormité de la somme. --Impossible! et pourquoi? reprit le vieillard. La famille Spada était une des plus vieilles et des plus puissantes familles du quinzième siècle. D'ailleurs, dans ces temps où toute spéculation et toute industrie étaient absentes, ces agglomérations d'or et de bijoux ne sont pas rares, il y a encore aujourd'hui des familles romaines qui meurent de faim près d'un million en diamants et en pierreries transmis par majorat, et auquel elles ne peuvent toucher.» Edmond croyait rêver: il flottait entre l'incrédulité et la joie. «Je n'ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua Faria, d'abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous surprendre; si nous nous fussions évadés avant mon accès de catalepsie, je vous conduisais à Monte-Cristo; maintenant, ajouta-t-il avec un soupir, c'est vous qui m'y conduirez. Eh bien, Dantès, vous ne me remerciez pas? --Ce trésor vous appartient, mon ami, dit Dantès, il appartient à vous seul, et je n'y ai aucun droit: je ne suis point votre parent. --Vous êtes mon fils, Dantès! s'écria le vieillard, vous êtes l'enfant de ma captivité; mon état me condamnait au célibat: Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois l'homme qui ne pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre.» Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se jeta à son cou en pleurant. XIX Le troisième accès. Maintenant que ce trésor, qui avait été si longtemps l'objet des méditations de l'abbé, pouvait assurer le bonheur à venir de celui que Faria aimait véritablement comme son fils, il avait encore doublé de valeur à ses yeux; tous les jours il s'appesantissait sur la quantité de ce trésor, expliquant à Dantès tout ce qu'avec treize ou quatorze millions de fortune un homme dans nos temps modernes pouvait faire de bien à ses amis; et alors le visage de Dantès se rembrunissait, car le serment de vengeance qu'il avait fait se représentait à sa pensée, et il songeait lui, combien dans nos temps modernes aussi un homme avec treize ou quatorze millions de fortune pouvait faire de mal à ses ennemis. L'abbé ne connaissait pas l'île de Monte-Cristo mais Dantès la connaissait: il avait souvent passé devant cette île, située à vingt-cinq milles de la Pianosa, entre la Corse et l'île d'Elbe, et une fois même il y avait relâché. Cette île était, avait toujours été et est encore complètement déserte; c'est un rocher de forme presque conique, qui semble avoir été poussé par quelque cataclysme volcanique du fond de l'abîme à la surface de la mer. Dantès faisait le plan de l'île à Faria, et Faria donnait des conseils à Dantès sur les moyens à employer pour retrouver le trésor. Mais Dantès était loin d'être aussi enthousiaste et surtout aussi confiant que le vieillard. Certes, il était bien certain maintenant que Faria n'était pas fou, et la façon dont il était arrivé à la découverte qui avait fait croire à sa folie redoublait encore son admiration pour lui; mais aussi il ne pouvait croire que ce dépôt en supposant qu'il eût existé, existât encore, et, quand il ne regardait pas le trésor comme chimérique, il le regardait du moins comme absent. Cependant, comme si le destin eût voulu ôter aux prisonniers leur dernière espérance et leur faire comprendre qu'ils étaient condamnés à une prison perpétuelle, un nouveau malheur les atteignit: la galerie du bord de la mer, qui depuis longtemps menaçait ruine, avait été reconstruite; on avait réparé les assises et bouché avec d'énormes quartiers de roc le trou déjà à demi comblé par Dantès. Sans cette précaution, qui avait été suggérée, on se le rappelle, au jeune homme par l'abbé, leur malheur était bien plus grand encore, car on découvrait leur tentative d'évasion, et on les séparait indubitablement: une nouvelle porte, plus forte, plus inexorable que les autres, s'était donc encore refermée sur eux. «Vous voyez bien, disait le jeune homme avec une douce tristesse à Faria, que Dieu veut m'ôter jusqu'au mérite de ce que vous appelez mon dévouement pour vous. Je vous ai promis de rester éternellement avec vous, et je ne suis plus libre maintenant de ne pas tenir ma promesse; je n'aurai pas plus le trésor que vous, et nous ne sortirons d'ici ni l'un ni l'autre. Au reste, mon véritable trésor, voyez-vous, mon ami, n'est pas celui qui m'attendait sous les sombres roches de Monte-Cristo, c'est votre présence, c'est notre cohabitation de cinq ou six heures par jour, malgré nos geôliers; ce sont ces rayons d'intelligence que vous avez versés dans mon cerveau, ces langues que vous avez implantées dans ma mémoire et qui y poussent avec toutes leurs ramifications philologiques. Ces sciences diverses que vous m'avez rendues si faciles par la profondeur de la connaissance que vous en avez et la netteté des principes où vous les avez réduites, voilà mon trésor, ami, voilà en quoi vous m'avez fait riche et heureux. Croyez-moi et consolez-vous, cela vaut mieux pour moi que des tonnes d'or et des caisses de diamants, ne fussent-elles pas problématiques, comme ces nuages que l'on voit le matin flotter sur la mer, que l'on prend pour des terres fermes, et qui s'évaporent, se volatilisent et s'évanouissent à mesure qu'on s'en approche. Vous avoir près de moi le plus longtemps possible, écouter votre voix éloquente orner mon esprit, retremper mon âme, faire toute mon organisation capable de grandes et terribles choses si jamais je suis libre, les emplir si bien que le désespoir auquel j'étais prêt à me laisser aller quand je vous ai connu n'y trouve plus de place, voilà ma fortune, à moi: celle-là n'est point chimérique; je vous la dois bien véritable, et tous les souverains de la terre, fussent-ils des César Borgia, ne viendraient pas à bout de me l'enlever.» Ainsi, ce furent pour les deux infortunés, sinon d'heureux jours, du moins des jours assez promptement écoulés que les jours qui suivirent. Faria, qui pendant de si longues années avait gardé le silence sur le trésor, en reparlait maintenant à toute occasion. Comme il l'avait prévu, il était resté paralysé du bras droit et de la jambe gauche, et avait à peu près perdu tout espoir d'en jouir lui-même; mais il rêvait toujours pour son jeune compagnon une délivrance ou une évasion, et il en jouissait pour lui. De peur que la lettre ne fût un jour égarée ou perdue, il avait forcé Dantès de l'apprendre par coeur, et Dantès la savait depuis le premier jusqu'au dernier mot. Alors il avait détruit la seconde partie, certain qu'on pouvait retrouver et saisir la première sans en deviner le véritable sens. Quelquefois, des heures entières se passèrent pour Faria à donner des instructions à Dantès, instructions qui devaient lui servir au jour de sa liberté. Alors, une fois libre, du jour, de l'heure, du moment où il serait libre, il ne devait plus avoir qu'une seule et unique pensée, gagner Monte-Cristo par un moyen quelconque, y rester seul sous un prétexte qui ne donnât point de soupçons, et, une fois là, une fois seul, tâcher de retrouver les grottes merveilleuses et fouiller l'endroit indiqué. L'endroit indiqué, on se le rappelle, c'est l'angle le plus éloigné de la seconde ouverture. En attendant, les heures passaient, sinon rapides, du moins supportables. Faria, comme nous l'avons dit, sans avoir retrouvé l'usage de sa main et de son pied, avait reconquis toute la netteté de son intelligence, et avait peu à peu, outre les connaissances morales que nous avons détaillées, appris à son jeune compagnon ce métier patient et sublime du prisonnier, qui de rien sait faire quelque chose. Ils s'occupaient donc éternellement, Faria de peur de se voir vieillir, Dantès de peur de se rappeler son passé presque éteint, et qui ne flottait plus au plus profond de sa mémoire que comme une lumière lointaine égarée dans la nuit; tout allait ainsi, comme dans ces existences où le malheur n'a rien dérangé et qui s'écoulent machinales et calmes sous l'oeil de la Providence. Mais, sous ce calme superficiel, il y avait dans le coeur du jeune homme, et dans celui du vieillard peut-être, bien des élans retenus, bien des soupirs étouffés, qui se faisaient jour lorsque Faria était resté seul et qu'Edmond était rentré chez lui. Une nuit, Edmond se réveilla en sursaut, croyant s'être entendu appeler. Il ouvrit les yeux et essaya de percer les épaisseurs de l'obscurité. Son nom, ou plutôt une voix plaintive qui essayait d'articuler son nom, arriva jusqu'à lui. Il se leva sur son lit, la sueur de l'angoisse au front, et écouta. Plus de doute, la plainte venait du cachot de son compagnon. «Grand Dieu! murmura Dantès; serait-ce...?» Et il déplaça son lit, tira la pierre, s'élança dans le corridor et parvint à l'extrémité opposée; la dalle était levée. À la lueur de cette lampe informe et vacillante dont nous avons parlé, Edmond vit le vieillard pâle, debout encore et se cramponnant au bois de son lit. Ses traits étaient bouleversés par ces horribles symptômes qu'il connaissait déjà et qui l'avaient tant épouvanté lorsqu'ils étaient apparus pour la première fois. «Eh bien, mon ami dit Faria résigné, vous comprenez, n'est-ce pas? et je n'ai besoin de vous rien apprendre!» Edmond poussa un cri douloureux, et perdant complètement la tête, il s'élança vers la porte en criant: «Au secours! au secours!» Faria eut encore la force de l'arrêter par le bras. «Silence! dit-il, ou vous êtes perdu. Ne songeons plus qu'à vous mon ami, à vous rendre votre captivité supportable ou votre fuite possible. Il vous faudrait des années pour refaire seul tout ce que j'ai fait ici, et qui serait détruit à l'instant même par la connaissance que nos surveillants auraient de notre intelligence. D'ailleurs, soyez tranquille, mon ami, le cachot que je vais quitter ne restera pas longtemps vide: un autre malheureux viendra prendre ma place. À cet autre, vous apparaîtrez comme un ange sauveur. Celui-là sera peut-être jeune, fort et patient comme vous, celui-là pourra vous aider dans votre fuite, tandis que je l'empêchais. Vous n'aurez plus une moitié de cadavre liée à vous pour vous paralyser tous vos mouvements. Décidément, Dieu fait enfin quelque chose pour vous: il vous rend plus qu'il ne vous ôte, et il est bien temps que je meure.» Edmond ne put que joindre les mains et s'écrier: «Oh! mon ami, mon ami, taisez-vous!» Puis reprenant sa force un instant ébranlée par ce coup imprévu et son courage plié par les paroles du vieillard: «Oh! dit-il, je vous ai déjà sauvé une fois, je vous sauverai bien une seconde!» Et il souleva le pied du lit et en tira le flacon encore au tiers plein de la liqueur rouge. «Tenez, dit-il; il en reste encore, de ce breuvage sauveur. Vite, vite, dites-moi ce qu'il faut que je fasse cette fois; y a-til des instructions nouvelles? Parlez, mon ami, j'écoute. --Il n'y a pas d'espoir, répondit Faria en secouant la tête; mais n'importe; Dieu veut que l'homme qu'il a créé, et dans le coeur duquel il a si profondément enraciné l'amour de la vie, fasse tout ce qu'il pourra pour conserver cette existence si pénible parfois, si chère toujours. --Oh! oui, oui, s'écria Dantès, et je vous sauverai, vous dis-je! --Eh bien, essayez donc! le froid me gagne; je sens le sang qui afflue à mon cerveau; cet horrible tremblement qui fait claquer mes dents et semble disjoindre mes os commence à secouer tout mon corps; dans cinq minutes le mal éclatera, dans un quart d'heure il ne restera plus de moi qu'un cadavre. --Oh! s'écria Dantès le coeur navré de douleur. --Vous ferez comme la première fois, seulement vous n'attendrez pas si longtemps. Tous les ressorts de la vie sont bien usés à cette heure, et la mort, continua-t-il en montrant son bras et sa jambe paralysés, n'aura plus que la moitié de la besogne à faire. Si après m'avoir versé douze gouttes dans la bouche, au lieu de dix, vous voyez que je ne reviens pas, alors vous verserez le reste. Maintenant, portez-moi sur mon lit, car je ne puis plus me tenir debout.» Edmond prit le vieillard dans ses bras et le déposa sur le lit. «Maintenant ami, dit Faria, seule consolation de ma vie misérable, vous que le ciel m'a donné un peu tard, mais enfin qu'il m'a donné, présent inappréciable et dont je le remercie; au moment de me séparer de vous pour jamais, je vous souhaite tout le bonheur, toute la prospérité que vous méritez: mon fils je vous bénis!» Le jeune homme se jeta à genoux, appuyant sa tête contre le lit du vieillard. «Mais surtout, écoutez bien ce que je vous dis à ce moment suprême: le trésor des Spada existe; Dieu permet qu'il n'y ait plus pour moi ni distance ni obstacle. Je le vois au fond de la seconde grotte; mes yeux percent les profondeurs de la terre et sont éblouis de tant de richesses. Si vous parvenez à fuir, rappelez-vous que le pauvre abbé que tout le monde croyait fou ne l'était pas. Courez à Monte-Cristo, profitez de notre fortune, profitez-en, vous avez assez souffert.» Une secousse violente interrompit le vieillard; Dantès releva la tête, il vit les yeux qui s'injectaient de rouge: on eût dit qu'une vague de sang venait de monter de sa poitrine à son front. «Adieu! adieu! murmura le vieillard en pressant convulsivement la main du jeune homme, adieu! --Oh! pas encore, pas encore! s'écria celui-ci; ne nous abandonnez pas, ô mon Dieu! secourez-le... à l'aide... à moi.... --Silence! silence! murmura le moribond, qu'on ne nous sépare pas si vous me sauvez! --Vous avez raison. Oh! oui, oui, soyez tranquille, je vous sauverai! D'ailleurs, quoique vous souffriez beaucoup, vous paraissez souffrir moins que la première fois. --Oh! détrompez-vous! je souffre moins, parce qu'il y a en moi moins de force pour souffrir. À votre âge on a foi dans la vie, c'est le privilège de la jeunesse de croire et d'espérer, mais les vieillards voient plus clairement la mort. Oh! la voilà... elle vient... c'est fini... ma vue se perd... ma raison s'enfuit.... Votre main, Dantès!... adieu!... adieu!» Et se relevant par un dernier effort dans lequel il rassembla toutes ses facultés. «Monte-Cristo! dit-il, n'oubliez pas Monte-Cristo!» Et il retomba sur son lit. La crise fut terrible: des membres tordus, des paupières gonflées, une écume sanglante, un corps sans mouvement, voilà ce qui resta sur ce lit de douleur à la place de l'être intelligent qui s'y était couché un instant auparavant. Dantès prit la lampe, la posa au chevet du lit sur une pierre qui faisait saillie et d'où sa lueur tremblante éclairait d'un reflet étrange et fantastique ce visage décomposé et ce corps inerte et raidi. Les yeux fixés, il attendit intrépidement le moment d'administrer le remède sauveur. Lorsqu'il crut le moment arrivé, il prit le couteau, desserra les dents, qui offrirent moins de résistance que la première fois, compta l'une après l'autre dix gouttes et attendit; la fiole contenait le double encore à peu près de ce qu'il avait versé. Il attendit dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure, rien ne bougea. Tremblant, les cheveux roidis, le front glacé de sueur, il comptait les secondes par les battements de son coeur. Alors il pensa qu'il était temps d'essayer la dernière épreuve: il approcha la fiole des lèvres violettes de Faria, et, sans avoir besoin de desserrer les mâchoires restées ouvertes, il versa toute la liqueur qu'elle contenait. Le remède produisit un effet galvanique, un violent tremblement secoua les membres du vieillard, ses yeux se rouvrirent effrayants à voir, il poussa un soupir qui ressemblait à un cri, puis tout ce corps frissonnant rentra peu à peu dans son immobilité. Les yeux seuls restèrent ouverts. Une demi-heure, une heure, une heure et demie s'écoulèrent. Pendant cette heure et demie d'angoisse, Edmond, penché sur son ami, la main appliquée à son coeur, sentit successivement ce corps se refroidir et ce coeur éteindre son battement de plus en plus sourd et profond. Enfin rien ne survécut; le dernier frémissement du coeur cessa, la face devint livide, les yeux restèrent ouverts, mais le regard se ternit. Il était six heures du matin, le jour commençait à paraître, et son rayon blafard, envahissant le cachot, faisait pâlir la lumière mourante de la lampe. Des reflets étranges passaient sur le visage du cadavre, lui donnant de temps en temps des apparences de vie. Tant que dura cette lutte du jour et de la nuit, Dantès put douter encore; mais dès que le jour eut vaincu, il comprit qu'il était seul avec un cadavre. Alors une terreur profonde et invincible s'empara de lui; il n'osa plus presser cette main qui pendait hors du lit, il n'osa plus arrêter ses yeux sur ces yeux fixes et blancs qu'il essaya plusieurs fois mais inutilement de fermer, et qui se rouvraient toujours. Il éteignit la lampe, la cacha soigneusement et s'enfuit, replaçant de son mieux la dalle au-dessus de sa tête. D'ailleurs, il était temps, le geôlier allait venir. Cette fois, il commença sa visite par Dantès; en sortant de son cachot, il allait passer dans celui de Faria, auquel il portait à déjeuner et du linge. Rien d'ailleurs n'indiquait chez cet homme qu'il eût connaissance de l'accident arrivé. Il sortit. Dantès fut alors pris d'une indicible impatience de savoir ce qui allait se passer dans le cachot de son malheureux ami; il rentra donc dans la galerie souterraine et arriva à temps pour entendre les exclamations du porte-clefs, qui appelait à l'aide. Bientôt les autres porte-clefs entrèrent; puis on entendit ce pas lourd et régulier habituel aux soldats, même hors de leur service. Derrière les soldats arriva le gouverneur. Edmond entendit le bruit du lit sur lequel on agitait le cadavre; il entendit la voix du gouverneur, qui ordonnait de lui jeter de l'eau au visage, et qui voyant que, malgré cette immersion, le prisonnier ne revenait pas, envoya chercher le médecin. Le gouverneur sortit; et quelques paroles de compassion parvinrent aux oreilles de Dantès, mêlées à des rires de moquerie. «Allons, allons, disait l'un, le fou a été rejoindre ses trésors, bon voyage! --Il n'aura pas, avec tous ses millions, de quoi payer son linceul, disait l'autre. --Oh! reprit une troisième voix, les linceuls du château d'If ne coûtent pas cher. --Peut-être, dit un des premiers interlocuteurs, comme c'est un homme d'Église, on fera quelques frais en sa faveur. --Alors il aura les honneurs du sac.» Edmond écoutait, ne perdait pas une parole, mais ne comprenait pas grand-chose à tout cela. Bientôt les voix s'éteignirent, et il lui sembla que les assistants quittaient la chambre. Cependant il n'osa y rentrer: on pouvait avoir laissé quelque porte-clefs pour garder le mort. Il resta donc muet, immobile et retenant sa respiration. Au bout d'une heure, à peu près, le silence s'anima d'un faible bruit, qui alla croissant. C'était le gouverneur qui revenait, suivi du médecin et de plusieurs officiers. Il se fit un moment de silence: il était évident que le médecin s'approchait du lit et examinait le cadavre. Bientôt les questions commencèrent. Le médecin analysa le mal auquel le prisonnier avait succombé et déclara qu'il était mort. Questions et réponses se faisaient avec une nonchalance qui indignait Dantès; il lui semblait que tout le monde devait ressentir pour le pauvre abbé une partie de l'affection qu'il lui portait. «Je suis fâché de ce que vous m'annoncez là, dit le gouverneur, répondant à cette certitude manifestée par le médecin que le vieillard était bien réellement mort; c'était un prisonnier doux, inoffensif, réjouissant avec sa folie et surtout facile à surveiller. --Oh! reprit le porte-clefs, on aurait pu ne pas le surveiller du tout, il serait bien resté cinquante ans ici, j'en réponds, celui-là, sans essayer de faire une seule tentative d'évasion. --Cependant, reprit le gouverneur, je crois qu'il serait urgent, malgré votre conviction, non pas que je doute de votre science, mais pour ma propre responsabilité, de nous assurer si le prisonnier est bien réellement mort. Il se fit un instant de silence absolu pendant lequel Dantès, toujours aux écoutes, estima que le médecin examinait et palpait une seconde fois le cadavre. «Vous pouvez être tranquille, dit alors le médecin, il est mort, c'est moi qui vous en réponds. --Vous savez, monsieur, reprit le gouverneur en insistant, que nous ne nous contentons pas, dans les cas pareils à celui-ci, d'un simple examen; malgré toutes les apparences, veuillez donc achever la besogne en remplissant les formalités prescrites par la loi. --Que l'on fasse chauffer les fers, dit le médecin; mais en vérité, c'est une précaution bien inutile.» Cet ordre de chauffer les fers fit frissonner Dantès. On entendit des pas empressés, le grincement de la porte, quelques allées et venues intérieures, et, quelques instants après, un guichetier rentra en disant: «Voici le brasier avec un fer.» Il se fit alors un silence d'un instant, puis on entendit le frémissement des chairs qui brûlaient, et dont l'odeur épaisse et nauséabonde perça le mur même derrière lequel Dantès écoutait avec horreur. À cette odeur de chair humaine carbonisée, la sueur jaillit du front du jeune homme et il crut qu'il allait s'évanouir. «Vous voyez, monsieur, qu'il est bien mort, dit le médecin; cette brûlure au talon est décisive: le pauvre fou est guéri de sa folie et délivré de sa captivité. --Ne s'appelait-il pas Faria? demanda un des officiers qui accompagnaient le gouverneur. --Oui, monsieur, et, à ce qu'il prétendait, c'était un vieux nom; d'ailleurs, il était fort savant et assez raisonnable même sur tous les points qui ne touchaient pas à son trésor; mais sur celui-là, il faut l'avouer, il était intraitable. --C'est l'affection que nous appelons la monomanie, dit le médecin. --Vous n'aviez jamais eu à vous plaindre de lui? demanda le gouverneur au geôlier chargé d'apporter les vivres de l'abbé. --Jamais, monsieur le gouverneur, répondit le geôlier, jamais, au grand jamais! au contraire: autrefois même il m'amusait fort en me racontant des histoires; un jour que ma femme était malade il m'a même donné une recette qui l'a guérie. --Ah! ah! fit le médecin, j'ignorais que j'eusse affaire à un collègue; j'espère, monsieur le gouverneur, ajouta-t-il en riant, que vous le traiterez en conséquence. --Oui, oui, soyez tranquille, il sera décemment enseveli dans le sac le plus neuf qu'on pourra trouver; êtes-vous content? --Devons-nous accomplir cette dernière formalité devant vous, monsieur? demanda un guichetier. --Sans doute, mais qu'on se hâte, je ne puis rester dans cette chambre toute la journée.» De nouvelles allées et venues se firent entendre; un instant après, un bruit de toile froissée parvint aux oreilles de Dantès, le lit cria sur ses ressorts, un pas alourdi comme celui d'un homme qui soulève un fardeau s'appesantit sur la dalle, puis le lit cria de nouveau sous le poids qu'on lui rendait. «À ce soir, dit le gouverneur. --Y aura-t-il une messe? demanda un des officiers. --Impossible, répondit le gouverneur; le chapelain du château est venue me demander hier un congé pour faire un petit voyage de huit jours à Hyères, je lui ai répondu de tous mes prisonniers pendant tout ce temps-là; le pauvre abbé n'avait qu'à ne pas tant se presser, et il aurait eu son requiem. --Bah! bah! Hyères dit le médecin avec l'impiété familière aux gens de sa profession, il est homme d'Église: Dieu aura égard à l'état, et ne donnera pas à l'enfer le méchant plaisir de lui envoyer un prêtre.» Un éclat de rire suivit cette mauvaise plaisanterie. Pendant ce temps, l'opération de l'ensevelissement se poursuivait. «À ce soir! dit le gouverneur lorsqu'elle fut finie. --À quelle heure? demanda le guichetier. --Mais vers dix ou onze heures. --Veillera-t-on le mort? --Pour quoi faire? On fermera le cachot comme s'il était vivant, voilà tout.» Alors les pas s'éloignèrent, les voix allèrent s'affaiblissant, le bruit de la porte avec sa serrure criarde et ses verrous grinçants se fit entendre, un silence plus morne que celui de la solitude, le silence de la mort, envahit tout, jusqu'à l'âme glacée du jeune homme. Alors il souleva lentement la dalle avec sa tête, et jeta un regard investigateur dans la chambre. La chambre était vide: Dantès sortit de la galerie. XX Le cimetière du château d'If. Sur le lit, couché dans le sens de la longueur, et faiblement éclairé par un jour brumeux qui pénétrait à travers la fenêtre, on voyait un sac de toile grossière, sous les larges plis duquel se dessinait confusément une forme longue et raide: c'était le dernier linceul de Faria, ce linceul qui, au dire des guichetiers, coûtait si peu cher. Ainsi, tout était fini. Une séparation matérielle existait déjà entre Dantès et son vieil ami, il ne pouvait plus voir ses yeux qui étaient restés ouverts comme pour regarder au-delà de la mort, il ne pouvait plus serrer cette main industrieuse qui avait soulevé pour lui le voile qui couvrait les choses cachées. Faria, l'utile, le bon compagnon auquel il s'était habitué avec tant de force, n'existait plus que dans son souvenir. Alors il s'assit au chevet de ce lit terrible, et se plongea dans une sombre et amère mélancolie. Seul! il était redevenu seul! il était retombé dans le silence, il se retrouvait en face du néant! Seul, plus même la vue, plus même la voix du seul être humain qui l'attachait encore à la terre! Ne valait-il pas mieux comme Faria, s'en aller demander à Dieu l'énigme de la vie, au risque de passer par la porte lugubre des souffrances! L'idée du suicide, chassée par son ami, écartée par sa présence, revint alors se dresser comme un fantôme près du cadavre de Faria. «Si je pouvais mourir, dit-il, j'irais où il va, et je le retrouverais certainement. Mais comment mourir? C'est bien facile, ajouta-t-il en riant; je vais rester ici, je me jetterai sur le premier qui va entrer, je l'étranglerai et l'on me guillotinera.» Mais, comme il arrive que, dans les grandes douleurs comme dans les grandes tempêtes, l'abîme se trouve entre deux cimes de flots, Dantès recula à l'idée de cette mort infamante, et passa précipitamment de ce désespoir à une soif ardente de vie et de liberté. «Mourir! oh! non, s'écria-t-il, ce n'est pas la peine d'avoir tant vécu, d'avoir tant souffert, pour mourir maintenant! Mourir, c'était bon quand j'en avais pris la résolution, autrefois, il y a des années; mais maintenant ce serait véritablement trop aider à ma misérable destinée. Non, je veux vivre, je veux lutter jusqu'au bout; non, je veux reconquérir ce bonheur qu'on m'a enlevé! Avant que je meure, j'oubliais que j'ai mes bourreaux à punir, et peut-être bien aussi, qui sait? quelques amis à récompenser. Mais à présent on va m'oublier ici, et je ne sortirai de mon cachot que comme Faria.» Mais à cette parole, Edmond resta immobile, les yeux fixes comme un homme frappé d'une idée subite, mais que cette idée épouvante; tout à coup il se leva, porta la main à son front comme s'il avait le vertige, fit deux ou trois tours dans la chambre et revint s'arrêter devant le lit.... «Oh! oh! murmura-t-il, qui m'envoie cette pensée? est-ce vous, mon Dieu? Puisqu'il n'y a que les morts qui sortent librement d'ici, prenons la place des morts.» Et sans perdre le temps de revenir sur cette décision, comme pour ne pas donner à la pensée le terne de détruire cette résolution désespérée, il se pencha vers le sac hideux, l'ouvrit avec le couteau que Faria avait fait, retira le cadavre du sac, l'emporta chez lui, le coucha dans son lit, le coiffa du lambeau de linge dont il avait l'habitude de se 1 ' , ' 2 , ' - . 3 4 , , 5 6 . , 7 , 8 ; ' 9 , , 10 , ' 11 ' . 12 13 , , , 14 ; , 15 ' , ' 16 17 : - , 18 - ? 19 20 , ' . 21 22 ' . . 23 24 , ' , , 25 , ' 26 . 27 : , 28 ' . ' 29 , ' ' 30 . 31 32 « , - 33 . 34 , ' . . » 35 36 ' ; 37 , . 38 39 « , ' , ' , , ' 40 , . 41 ' . ' 42 43 ' : . , 44 , ' . 45 . ' , , ' 46 , , , 47 ' . 48 49 « ' ; ' 50 51 . 52 ' ' 53 , ' 54 ' . , 55 , , ' 56 : 57 58 « . , 59 , ' ' 60 . ' 61 , , . 62 ' , 63 . 64 65 « . . 66 67 « , 68 , - : ' 69 70 ; , 71 . 72 73 « , 74 . 75 76 « ' : 77 ' , 78 - , , ' 79 . 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