-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie.
-- Mon officier, c'est une précaution de la municipalité.
-- Comment! une précaution de la municipalité?
-- Oui.
-- Dans quel but?
-- Celui de sauvegarder léglise. On allait la démolir; mais le
maire a décrété qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle
avait servi, elle serait convertie en magasin à fourrages.
Roland éclata de rire, et, se retournant vers sir John:
-- Mon cher lord, dit-il, l'église était curieuse à voir; mais je
crois que ce que monsieur nous raconte là est non moins curieux.
Vous trouverez toujours, soit à Strasbourg, soit à Cologne, soit à
Milan, une chapelle ou un dôme qui vaudront la chapelle de Brou;
mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez
bêtes pour vouloir démolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez
spirituel pour en faire une église à fourrages. Mille
remerciements, capitaine; voilà vos clefs.
-- Comme je le disais à Avignon, la première fois que j'eus
l'honneur de vous voir, mon cher Roland, répliqua sir John, c'est
un peuple bien amusant que le peuple français.
-- Cette fois, milord, vous êtes trop poli, répondit Roland: c'est
bien idiot qu'il faut dire; écoutez: je comprends les cataclysmes
politiques qui ont bouleversé notre société depuis mille ans; je
comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les
maillotins, la Saint-Barthélemy, la Ligue, la Fronde, les
dragonnades, la Révolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6
octobre, le 20 juin, le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 21
janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la
torche des guerres civiles avec son feu grégeois qui se rallume
dans le sang au lieu de séteindre; je comprends la marée des
révolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrête, et
son reflux qui roule les débris des institutions que son flux a
renversées; je comprends tout cela, mais lance contre lance, épée
contre épée, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je
comprends la colère mortelle des vainqueurs, je comprends les
réactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans
politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent
la terre, qui renversent les trônes, qui culbutent les monarchies,
qui font rouler têtes et couronnes sur les échafauds... mais ce
que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise
hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimées qui
n'appartiennent ni à ceux qui les détruisent, ni à l'époque qui
les détruit; c'est la mise au pilon de cette bibliothèque
gigantesque où lantiquaire peut lire l'histoire archéologique
d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela,
les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et
des débauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour
l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant
de tous, ces Pharaons, ces Ménès, ces Chéops, ces Osymandias qui
faisaient bâtir des pyramides, non pas avec des rinceaux de
guipure et des jubés de dentelle, mais avec des blocs de granit de
cinquante pieds de long! Ils ont bien dû rire au fond de leurs
sépulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y
retourner leurs ongles. Bâtissons des pyramides, mon cher lord: ce
n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme
art; mais c'est solide, et cela permet à un général de dire au
bout de quatre mille ans: «Soldats, du haut de ces monuments,
quarante siècles vous contemplent!» Tenez, ma parole d'honneur,
mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin
à vent pour lui chercher querelle.
Et Roland, éclatant de son rire habituel, entraîna sir John dans
la direction du château.
Sir John l'arrêta.
--Oh! dit-il, n'y avait-il donc à voir dans toute la ville que
l'église de Brou?
-- Autrefois, mon cher lord, répondit Roland, avant qu'elle fût
convertie en magasin à fourrages, je vous eusse offert de
descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous
eussions cherché ensemble un passage souterrain qu'on dit exister,
qui a près d'une lieue de long, et qui communique, à ce que l'on
assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je
n'aurais pas proposé une pareille partie de plaisir à un autre
qu'un Anglais -- c'était rentrer dans les -Mystères d'Udolphe-, de
la célèbre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible.
Allons, il faut en faire notre deuil, venez.
-- Et où allons-nous?
-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mené
vers les établissements où l'on engraissait les poulardes. Les
poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une réputation
européenne; Bourg était une succursale de la grande rue de
Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les
engraisseurs ont fermé boutique; on était réputé aristocrate pour
avoir mangé de la poularde, et vous connaissez le refrain
fraternel: -Ah! ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne-!-
-Après la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le
18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, même pour la
volaille. N'importe, venez toujours, à défaut de poulardes, je
vous ferai voir autre chose: la place où l'on exécutait ceux qui
en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu
en ville, nos rues ont changé de nom; je connais toujours les
sacs, mais je ne connais plus les étiquettes.
-- Ah çà! demanda sir John, vous n'êtes donc pas républicain?
-- Moi, pas républicain? allons donc! je me crois un excellent
républicain, au contraire, et je suis capable de me laisser brûler
le poignet comme Mucius Scévola, ou de me jeter dans un gouffre
comme Curtius, pour sauver la république; mais j'ai le malheur
d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgré moi
aux côtes et me chatouille à me faire crever de rire. J'accepte
volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Hérault
de Séchelles écrivait au directeur de la bibliothèque nationale de
lui envoyer les lois de Minos afin qu'il pût faire une
constitution sur le modèle de celle de l'île de Crête, je trouvais
que c'était aller chercher un modèle un peu loin et que nous
pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que
janvier, février et mars, tout mythologiques qu'ils étaient,
valaient bien nivôse, pluviôse et ventôse. Je ne comprends pas
pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on
s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voilà
une honnête rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait
rien d'indécent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle
s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription):
elle s'appelle aujourd'hui la -rue de la Révolution. -En voilà une
autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la -rue du
Temple. -Pourquoi la rue du Temple? Pour éterniser probablement le
souvenir de l'endroit où l'infâme Simon a essayé d'apprendre
l'état de savetier à l'héritier de soixante-trois rois: je me
trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela.
Enfin, voyez cette troisième: elle s'appelait la rue Crèvecoeur,
un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle
s'appelle la rue -de la Fédération-. La Fédération est une belle
chose, mais Crèvecoeur était un beau nom. Et puis, voyez-vous,
elle conduit tout droit aujourd'hui à la place de la Guillotine;
ce qui est un tort, à mon avis. Je voudrais qu'il n'y eût point de
rues pour conduire à ces places-là. Celle-ci a un avantage: elle
est à cent pas de la prison; ce qui économisait et ce qui
économise même encore une charrette et un cheval à -M. de Bourg.
-Remarquez que le bourreau est resté noble, lui. Au surplus, la
place est admirablement bien disposée pour les spectateurs, et mon
aïeul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prévoyance
sans doute de sa destination, résolu ce grand problème, encore à
résoudre dans les théâtres: c'est qu'on voit bien de partout. Si
jamais on m'y coupe la tête, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire
par les temps où nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui
d'être moins bien placé et de voir plus mal que les autres. Là,
maintenant montons cette petite rampe; nous voilà sur la place
-des Lices. -Nos révolutionnaires lui ont laissé son nom, parce
que, selon toute probabilité, ils ne savent pas ce que cela veut
dire; je ne le sais guère mieux qu'eux, mais je crois me rappeler
qu'un sire d'Estavayer a défié je ne sais quel comte flamand, et
que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher
lord, quant à la prison, c'est un bâtiment qui vous donnera une
idée des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent
changé d'état que ce monument de destination. Avant l'arrivée de
César, c'était un temple gaulois; César en fit une forteresse
romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage
militaire du Moyen-Âge; les sires de Baye, à l'exemple de César,
le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une
résidence; c'était là que demeurait la tante de Charles Quint
quand elle visitait son église de Brou, qu'elle ne devait pas
avoir la satisfaction de voir terminée. Enfin, après le traité de
Lyon, quand la Bresse fit retour à la France, on en tira à la fois
une prison et un palais de justice. Attendez-moi là, milord, si
vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous.
J'ai une visite à rendre à certain cachot.
-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un
bruit fort récréatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien
vous charger de mon éducation, conduisez-moi à votre cachot.
-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une
foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler.
Et, en effet, peu à peu une espèce de rumeur semblait se répandre
dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans
la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosité.
Roland sonna à la grille située, à cette époque, à l'endroit où
elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le préau de la
prison.
Un guichetier vint ouvrir.
-- Ah! ah! c'est toujours vous, père Courtois? demanda le jeune
homme.
Puis, se retournant vers sir John:
-- Un beau nom de geôlier, n'est-ce pas, milord?
Le geôlier regarda le jeune homme avec étonnement.
-- Comment se fait-il, demanda-t-il à travers la grille, que vous
sachiez mon nom et que je ne sache pas le vôtre?
-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre
opinion; vous êtes un vieux royaliste, père Courtois!
-- Monsieur, dit le geôlier tout effrayé, pas de mauvaises
plaisanteries, s'il vous plaît, et dites ce que vous désirez.
-- Eh bien, mon brave père Courtois, je désirerais visiter le
cachot où l'on a mis ma mère et ma soeur, madame et mademoiselle
de Montrevel.
-- Ah! s'écria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis?
Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous.
Savez-vous que vous voilà devenu fièrement beau garçon?
-- Vous trouvez, père Courtois? Eh bien, je vous rends la
pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille.
-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle
en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur
Roland, Est-ce vrai que vous êtes aide de camp du général
Bonaparte?
-- Hélas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je
fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc
d'Angoulême?
-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis!
Puis, s'approchant de loreille du jeune homme:
-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif?
-- Quoi, père Courtois?
-- Que le général Bonaparte soit passé hier à Lyon?
-- Il paraît qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle,
car voilà deux fois que je lentends répéter. Ah! je comprends
maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosité et
qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont
comme vous, père Courtois, ils désirent savoir à quoi s'en tenir
sur cette arrivée du général Bonaparte.
-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis!
-- On dit donc encore autre chose père Courtois?
-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas.
-- Quoi donc?
-- On dit qu'il vient réclamer au Directoire le trône de Sa
Majesté Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le
citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualité de président, le lui
rendre de bonne volonté, il le lui rendra de force.
-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait
jusqu'à la raillerie.
Mais le père Courtois insista par un signe de tête affirmatif.
-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant à cela, ce
n'est pas la seconde nouvelle, c'est la première; et maintenant
que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir?
-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc?
Et le geôlier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il
avait paru d'abord y mettre de répugnance.
Le jeune homme entra; sir John le suivit.
Le geôlier referma la grille avec soin et marcha le premier;
Roland le suivit, lAnglais suivit Roland.
Il commençait à s'habituer au caractère fantasque de son jeune
ami.
Le -spleen-, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et
l'esprit d'Alceste.
Le geôlier traversa tout le préau, séparé du palais de justice par
une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu
retour en arrière, de quelques pieds, sur la partie antérieure de
laquelle on avait scellé, pour donner passage aux prisonniers sans
que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de
chêne massif. Le geôlier, disons-nous, traversa tout le préau et
gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui
conduisait à l'intérieur de la prison.
Si nous insistons sur ces détails, c'est que nous aurons à revenir
un jour sur ces localités; et que, par conséquent, nous désirons
qu'arrivé à ce moment-là de notre récit, elles ne soient point
complètement étrangères à nos lecteurs.
L'escalier conduisait d'abord à l'antichambre de la prison, c'est-
à-dire à la chambre du concierge du présidial; puis, de cette
chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une
première cour, séparée de celle des prisonniers par une muraille
dans le genre de celle que nous avons décrite, mais percée de
trois portes; à lextrémité de cette cour, un couloir conduisait à
la chambre du geôlier, laquelle donnait de plain-pied, à l'aide
d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appelés
cages.
Le geôlier s'arrêta à la première de ces cages, et, frappant à la
porte:
-- C'est ici, dit-il; j'avais mis là madame votre Mère et
mademoiselle votre soeur, afin que, si les chères dames avaient
besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'à frapper.
-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot?
-- Personne.
-- Eh bien, faites-moi la grâce de m'en ouvrir la porte; voici mon
ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir
si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles
d'Angleterre. Entrez, milord, entrez.
Et, le père Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John
dans un cachot formant un carré parfait de dix à douze pieds sur
toutes les faces.
-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre.
-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voilà lendroit où ma
mère, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous
la connaissez, ont passé six semaines, avec la perspective de n'en
sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion;
remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par
conséquent, douze à peine.
-- Mais quel crime avaient-elles donc commis?
-- Oh! un crime énorme: dans la fête anniversaire que la ville de
Bourg a cru devoir consacrer à la mort de l'Ami du peuple, ma mère
a refusé de laisser faire à ma soeur une des vierges qui portaient
les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous!
pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en
lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour
l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La
patrie, à ce qu'il paraît, réclamait encore les larmes de sa
fille; pour le coup, elle a trouvé que c'était trop, du moment
surtout où ses larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en
résulta que, le soir même de la fête, au milieu de l'enthousiasme
que cette fête avait excité, ma mère fut décrétée d'accusation.
Par bonheur, Bourg n'était pas à la hauteur de Paris sous le
rapport de la célérité. Un ami que nous avions au greffe fit
traîner l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout à la fois la
chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de
choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe
fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris était à
la clémence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et,
le seizième, on vint dire à ma mère et à ma soeur qu'elles étaient
libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait
faire les plus hautes réflexions philosophiques -- de sorte que,
si mademoiselle Térésa Cabarrus n'était pas venue d'Espagne en
France; que si elle n'avait pas épousé M. Fontenay, conseiller au
parlement; que si elle n'avait pas été arrêtée et conduite devant
le proconsul Tallien, fils du maître d'hôtel du marquis de Bercy,
ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis
expéditionnaire, ex-secrétaire de la commune de Paris, pour le
moment en mission à Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fût pas
devenu amoureux d'elle, que si elle n'eût pas été emprisonnée, que
si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard
avec ces mots: «si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs
demain» que si Saint-Just n'avait pas été arrêté au milieu de son
discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour là, un chat
dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crié:
«C'est le sang de Danton qui tétouffe!» que si Louchet n'avait
pas demandé son arrestation; que s'il n'avait pas été arrêté,
délivré par la Commune, repris sur elle, eu la mâchoire cassée
d'un coup de pistolet, été exécuté le lendemain, ma mère avait,
selon toute probabilité, le cou coupé pour n'avoir pas permis que
sa fille pleurât le citoyen Marat dans une des douze urnes que la
ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu
es un brave, homme; tu as donné à ma mère et à ma soeur un peu de
vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur
leur pain, un peu d'espérance à mettre sur leur coeur; tu leur as
prêté ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles-
mêmes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas
riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voilà. Venez milord.
Et le jeune homme entraîna sir John avant que le geôlier fût
revenu de sa surprise et eût le temps de remercier Roland ou de
refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eût été une
bien grande preuve de désintéressement pour un geôlier, surtout
quand ce geôlier était d'une opinion contraire au gouvernement
qu'il servait.
En sortant de la prison, Roland et sir John trouvèrent la place
des Lices encombrée de gens qui avaient appris le retour du
général Bonaparte en France et qui criaient: «-Vive Bonaparte!-» à
tue-tête, les uns parce qu'ils étaient effectivement les
admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les
autres parce qu'on leur avait dit, comme au père Courtois, que ce
même vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majesté Louis
XVIII.
Cette fois, comme Roland et sir John avaient visité tout ce que la
ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du
château des Noires-Fontaines, où ils arrivèrent sans que rien les
arrêtât davantage.
Madame de Montrevel et Amélie étaient sorties. Roland installa sir
John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes.
Au bout de cinq minutes, il revint tenant à la main une espèce de
brochure en papier gris, assez mal imprimée.
-- Mon cher hôte, dit-il, vous m'avez paru élever quelques doutes
sur lauthenticité de la fête dont je vous parlais tout à l'heure,
et qui a failli coûter la vie à ma mère et à ma soeur; je vous en
apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai
voir ce que lon a fait de mes chiens; car je présume que vous me
tenez quitte de la journée de pêche et que nous passerons tout de
suite à la chasse.
Et il sortit, laissant entre les mains de sir John larrêté de la
municipalité de la ville de Bourg touchant la fête funèbre à
célébrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort.
XIII -- LE RAGOT
Sir John achevait la lecture de cette pièce intéressante, lorsque
madame de Montrevel et sa fille rentrèrent.
Amélie, qui ne savait point qu'il eût été si fort question d'elle
entre Roland et sir John, fut étonnée de l'expression avec
laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.
Amélie semblait à celui-ci plus ravissante que jamais.
Il comprenait bien cette mère qui, au péril de sa vie, n'avait
point voulu que cette charmante créature profanât sa jeunesse et
sa beauté en servant de comparse à une fête dont Marat était le
dieu.
Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visité une
heure auparavant, et il frissonnait à l'idée que cette blanche et
délicate hermine qu'il avait sous les yeux y était resté six
semaines enfermée, sans air et sans soleil.
Il regardait ce cou, un peu trop long peut-être, mais, comme celui
du cygne, plein de mollesse et de grâce dans son exagération, et
il se rappelait ce mot si mélancolique de la pauvre princesse de
Lamballe, passant la main sur le sien: «Il ne donnera pas grand
mal au bourreau!»
Les pensées qui se succédaient dans lesprit de sir John donnaient
à sa physionomie une expression si différente de celle qu'il avait
habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empêcher de lui
demander ce qu'il avait.
Sir John alors raconta à madame de Montrevel sa visite à la prison
et le pieux pèlerinage de Roland au cachot qui avait enfermé sa
mère et sa soeur.
Au moment où sir John terminait son récit, une fanfare de chasse
sonnant le -bien aller -se fit entendre, et Roland entra son cor à
la bouche.
Mais, le détachant presque aussitôt de ses lèvres:
-- Mon cher hôte, dit-il, remerciez ma mère: grâce à elle, nous
ferons demain une chasse magnifique.
-- Grâce à moi? demanda madame de Montrevel.
-- Comment cela? dit sir John.
-- Je vous ai quitté pour aller voir ce que l'on avait fait de mes
chiens, n'est-ce pas?
-- Vous me lavez dit, du moins.
-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes bêtes,
le mâle et la femelle.
-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?
-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mère que voilà
(et il prit madame de Montrevel par la tête et lembrassa sur les
deux joues) n'a pas voulu qu'on jetât à l'eau un seul des petits
qu'ils ont faits, sous le prétexte que c'étaient les chiens de mes
chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits-
enfants et les arrière-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont
aussi nombreux aujourd'hui que les descendants dIsmaël, et que ce
n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute,
vingt-cinq bêtes chassant du même pied; tout cela noir comme une
bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au
poitrail, et un régiment de queues en trompette qui vous fera
plaisir à voir.
Et, là-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir
son jeune frère.
-- Ah! s'écria celui-ci en entrant, tu vas demain à la chasse,
frère Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!
-- Bon! fit Roland, mais sais-tu à quelle chasse nous allons?
-- Non; je sais seulement que j'y vais.
-- Nous allons à la chasse au sanglier.
-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites
mains l'une contre l'autre.
-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en pâlissant.
-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plaît?
-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.
-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que
mon frère est revenu de celle-là, je reviendrai bien de l'autre.
-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amélie, plongée dans
une rêverie profonde, ne prenait aucune part à la discussion,
Roland, fais donc entendre raison à Édouard, et dis-lui donc qu'il
n'a pas le sens commun.
Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans
son jeune frère, au lieu de le blâmer, souriait à ce courage
enfantin.
-- Ce serait bien volontiers que je t'emmènerais, dit-il à
l'enfant; mais, pour aller à la chasse, il faut au moins savoir ce
que c'est qu'un fusil.
-- Oh! monsieur Roland, fit Édouard, venez un peu dans le jardin,
et mettez votre chapeau à cent pas, et je vous montrerai ce que
c'est qu'un fusil.
-- Malheureux enfant! s'écria madame de Montrevel toute
tremblante; mais où l'as-tu appris?
-- Tiens, chez larmurier de Montagnat, où sont les fusils de papa
et de frère Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de
mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achète de la poudre et des
balles, et j'apprends à tuer les Autrichiens et les Arabes, comme
fait mon frère Roland.
Madame de Montrevel leva les mains au ciel.
-- Que voulez-vous, ma mère, dit Roland, bon chien chasse de race;
il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu
viendras avec nous demain, Édouard.
L'enfant sauta au cou de son frère.
-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui
chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante
petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre
patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.
-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Édouard?
-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut écrire en
Angleterre, je vous préviens que je n'y crois pas.
-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter à ma chambre et
ouvrir ma boîte à fusil; vous voyez que cela sera bientôt fait.
-- Alors, montons-y tout de suite, à votre chambre.
-- Venez, fit sir John.
Et il sortit, suivi d'Édouard.
Un instant après, Amélie, toujours rêveuse, se leva et sortit à
son tour.
Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention à sa sortie;
ils étaient engagés dans une grave discussion.
Madame de Montrevel tâchait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenât
point, le lendemain, son jeune frère à la chasse, et Roland lui
expliquait comme quoi Édouard, destiné à être soldat comme son
père et son frère, ne pouvait que gagner à faire le plus tôt
possible ses premières armes et à se familiariser avec la poudre
et le plomb.
La discussion n'était pas encore finie lorsque Édouard rentra avec
sa carabine en bandoulière.
-- Tiens, frère, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le
beau cadeau que milord m'a fait.
Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte
cherchant des yeux, mais inutilement, Amélie.
C'était, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, exécutée avec
cette sobriété d'ornements et cette simplicité de forme
particulière aux armes anglaises, était du plus précieux fini;
comme les pistolets, dont Roland avait pu apprécier la justesse,
elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du
calibre 24. Elle avait dû être faite pour une femme: c'était
facile à voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de
velours dont était garnie la couche; cette destination primitive
en faisait une arme parfaitement appropriée à la taille d'un
enfant de douze ans.
Roland enleva la carabine des épaules du petit Édouard, la regarda
en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta
d'une main dans l'autre, et, la rendant à Édouard:
-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as là une carabine
qui a été faite pour un fils de roi; allons lessayer.
Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John,
laissant madame de Montrevel triste comme Thétis lorsqu'elle vit
Achille, sous sa robe de femme, tirer lépée du fourreau d'Ulysse.
Un quart d'heure après, Édouard rentrait triomphant; il rapportait
à sa mère un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans
lequel, à cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.
Les deux hommes étaient restés à causer et à se promener dans le
parc.
Madame de Montrevel écouta sur ses prouesses le récit légèrement
gascon d'Édouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte
tristesse des mères pour lesquelles la gloire n'est pas une
compensation du sang qu'elle fait répandre.
Oh! bien ingrat lenfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et
qui ne se rappelle pas éternellement ce regard!
Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation
douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:
-- Et toi aussi, murmura-t-elle en éclatant en sanglots, toi
aussi, un jour tu abandonneras donc ta mère?
-- Oui, ma mère, dit lenfant, mais pour devenir général comme mon
père, ou aide de camp comme mon frère.
-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton père, et comme
se fera tuer ton frère, peut-être.
Car ce changement étrange qui s'était fait dans le caractère de
Roland n'avait point échappé à madame de Montrevel, et c'était une
inquiétude de plus à ajouter à ses autres inquiétudes.
Au nombre de ces dernières, il fallait ranger cette rêverie et
cette pâleur d'Amélie.
Amélie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait été celle d'une
enfant rieuse, pleine de joie et de santé.
La mort de son père était venue jeter un voile noir sur sa
jeunesse et sur sa gaieté; mais ces orages du printemps passent
vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, était revenu,
et, comme celui de la nature, il avait brillé à travers cette
rosée du coeur qu'on appelle les larmes.
Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, à peu près -- le
front d'Amélie s'était attristé, ses joues avaient pâli, et de
même que les oiseaux voyageurs s'éloignent à lapproche des temps
brumeux, les rires enfantins qui s'échappent des lèvres
entr'ouvertes et des dents blanches, s'étaient envolés de la
bouche d'Amélie, mais pour ne pas revenir.
Madame de Montrevel avait interrogé sa fille; mais Amélie avait
prétendu être toujours la même: elle avait fait un effort pour
sourire; puis comme une pierre jetée dans un lac y crée des
cercles mouvants qui s'effacent peu à peu, les cercles créés par
les inquiétudes maternelles s'étaient peu à peu effacés du visage
d'Amélie.
Avec cet instinct admirable des mères, madame de Montrevel avait
songé à l'amour; mais qui pouvait aimer Amélie? On ne recevait
personne au château des Noires-Fontaines; les troubles politiques
avaient détruit la société, et Amélie ne sortait jamais seule.
Madame de Montrevel avait donc été forcée d'en rester aux
conjectures.
Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet
espoir avait bientôt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression
produite sur Amélie par ce retour.
Ce n'était point une soeur, c'était un spectre, on se le rappelle,
qui était venu au-devant de lui.
Depuis l'arrivée de son fils, madame de Montrevel n'avait pas
perdu de vue Amélie, et, avec un étonnement douloureux, elle
s'était aperçue de l'effet que causait sur sa soeur la présence du
jeune officier; c'était presque de l'effroi.
Il n'y avait qu'un instant encore, Amélie n'avait-elle pas profité
du premier moment de liberté qui s'était offert à elle pour
remonter dans sa chambre, seul endroit du château où elle parût se
trouver à peu près bien, et où elle passait, depuis six mois, la
plus grande partie de son temps.
La journée s'était passée, pour Roland et pour sir John, à visiter
Bourg, comme nous l'avons dit, et à faire les préparatifs de la
chasse du lendemain.
Du matin à midi, on devait faire une battue; de midi au soir on
devait chasser à courre. Michel, braconnier enragé, retenu sur sa
chaise par une entorse, comme l'avait raconté le petit Édouard à
son frère, s'était senti soulagé dès qu'il s'était agi de chasse,
et s'était hissé sur un petit cheval qui servait à faire les
courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs à Saint-
Just et à Montagnat.
Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la
meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Édouard,
au centre à peu près de la forêt, percée seulement d'une grande
route et de deux sentiers praticables.
Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse à courre,
reviendraient au château avec le gibier tué.
Le lendemain, à six heures du matin, les rabatteurs étaient à la
porte.
Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux quà onze
heures.
Le château des Noires-Fontaines touchait à la forêt même de
Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immédiatement après
la sortie de la grille.
Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et
des lièvres, elle devait se faire à plomb. Roland donna à Édouard
un fusil simple qui lui avait servi à lui-même quand il était
enfant, et avec lequel il avait fait ses premières armes; il
n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de
l'enfant pour lui confier un fusil à deux coups.
Quant à la carabine que sir John lui avait donnée la veille,
c'était un canon rayé qui ne pouvait porter que la balle. Elle
avait donc été remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas
où on lancerait un sanglier, être remise à l'enfant pour la
seconde partie de la chasse.
Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John
changeraient aussi de fusils et seraient armés de carabines à deux
coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards,
affilés comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de
sir John, et qui pouvaient indifféremment se pendre au côté ou se
visser au bout du canon, en guise de baïonnette.
Dès la première battue, il fut facile de voir que la chasse serait
bonne: on tua un chevreuil et deux lièvres.
À midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient été
tués: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb
qu'ils avaient reçus, ils s'étaient contentés de répondre en
secouant la peau et avaient disparu.
Édouard était au comble de la joie: il avait tué un chevreuil.
Comme il était convenu, les rabatteurs, bien récompensés de la
fatigue qu'ils avaient prise, avaient été envoyés au château avec
le gibier.
On sonna d'une espèce de cornet pour savoir où était Michel;
Michel répondit.
En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent réunis au
jardinier, à la meute et aux chevaux.
Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait détourner
par l'aîné de ses fils: il était dans une enceinte, à cent pas des
chasseurs.
Jacques -- c'était l'aîné des fils de Michel -- fourra l'enceinte
avec sa tête de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq
minutes, le sanglier tenait à la bauge.
On eût pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la
chasse eût été trop tôt finie; on lâcha toute la meute sur
lanimal, qui, voyant ce troupeau de pygmées fondre sur lui,
partit au petit trot.
Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal
prenait son parti du côté de la chartreuse de Seillon, les trois
cavaliers enfilèrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa
longueur.
L'animal se fit battre jusqu'à cinq heures du soir, revenant sur
ses voies et ne pouvant pas se décider à quitter une forêt si bien
fourrée.
Enfin, vers cinq heures, on comprit, à la violence et à
l'intensité des abois, que l'animal tenait aux chiens.
C'était à une centaine de pas du pavillon dépendant de la
chartreuse, à l'un des endroits les plus difficiles de la forêt.
Il était impossible de pénétrer à cheval jusqu'à la bête. On mit
pied à terre.
Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manière qu'ils ne
pouvaient dévier du chemin qu'autant que les difficultés du
terrain les empêchaient de suivre la ligne droite.
De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des
assaillants s'était hasardé à attaquer l'animal de trop près et
avait reçu le prix de sa témérité.
À vingt pas de l'endroit où se passait le drame cynégétique, on
commençait d'apercevoir les personnages qui en composaient
faction.
Le ragot s'était acculé à un rocher, de façon à ne pouvoir être
attaqué par derrière; arc-bouté sur ses deux pattes de devant, il
présentait aux chiens sa tête aux yeux sanglants, armée de deux
énormes défenses.
Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-même,
comme un tapis mouvant.
Cinq ou six, blessés plus ou moins grièvement, tachaient de sang
le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins à assaillir
le sanglier avec un acharnement qui eût pu servir d'exemple de
courage aux hommes les plus courageux.
Chacun des chasseurs était arrivé en face de ce spectacle dans la
condition de son âge, de son caractère et de sa nation.
Édouard, le plus imprudent et en même temps le plus petit,
éprouvant moins d'obstacle à cause de sa taille, y était arrivé le
premier.
Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fût, le cherchait plutôt
qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.
Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus réfléchi, y était
arrivé le troisième.
Au moment où le sanglier avait aperçu les chasseurs, il n'avait
plus paru faire aucune attention aux chiens.
Ses yeux s'étaient arrêtés, fixes et sanglants, sur eux, et le
seul mouvement qu'il indiquât était un mouvement de ses mâchoires,
qui, en se rapprochant violemment l'une contre lautre, faisaient
un bruit menaçant.
Roland regarda un instant ce spectacle, éprouvant évidemment le
désir de se jeter, son couteau de chasse à la main, au milieu du
groupe et d'égorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau,
ou un charcutier d'un cochon ordinaire.
Ce mouvement était si visible, que sir John le retint par le bras,
tandis que le petit Édouard disait
-- Oh! mon frère, laisse-moi tirer le sanglier.
Roland se retint.
-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en
restant armé seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du
fourreau, tire-le: attention!
-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrées, le visage
pâle mais résolu, et levant le canon de sa carabine à la hauteur
de l'animal.
-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir
John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons
le temps de le voir?
-- Je le sais, milord; mais je suis habitué à cette chasse-là,
répondit Roland, les narines dilatées, l'oeil ardent, les lèvres
entrouvertes. Feu, Édouard.
Le coup partit aussitôt le commandement; mais aussitôt le coup, en
même temps que le coup, avant peut-être, lanimal, rapide comme
léclair, avait foncé sur l'enfant.
On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumée,
on vit briller les yeux sanglants de l'animal.
Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et
le couteau de chasse à la main.
Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme
lié au sanglier, le sanglier lié à l'homme.
Puis un troisième coup de fusil se fit entendre, suivi d'un éclat
de rire de Roland.
-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une
balle perdues; ne voyez-vous pas que lanimal est éventré?
Seulement débarrassez-moi de son corps; le drôle pèse quatre cents
et m'étouffe.
Mais, avant que sir John se fût baissé, Roland, d'un vigoureux
mouvement d'épaule, avait fait rouler de côté le cadavre de
l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre
égratignure.
Le petit Édouard, soit défaut de temps, soit courage, n'avait pas
reculé d'un pas. Il est vrai qu'il était complètement protégé par
le corps de son frère, qui s'était jeté devant lui.
Sir John avait fait un saut de côté pour avoir l'animal en
travers, et il regardait Roland se secouant après ce second duel,
avec le même étonnement qu'il lavait regardé après le premier.
Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine -
- avaient suivi le sanglier et s'étaient rués sur son cadavre,
essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies
hérissées, presque aussi impénétrable que le fer.
-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de
fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous
allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.
-- En effet, demanda sir John, le couteau?
-- Il est dans sa gaine, dit Roland.
-- Ah! fit lenfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.
Et, s'élançant sur l'animal, il arracha le poignard, enfoncé en
effet, comme l'avait dit l'enfant, au défaut de l'épaule, et
jusqu'au manche.
La pointe aiguë, dirigée par un oeil calme, maintenue par une main
vigoureuse, avait pénétré droit au coeur.
On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.
La première, qui était causée par la balle de l'enfant, était
indiquée par un sillon sanglant tracé au-dessus de l'oeil, la
balle étant trop faible pour briser l'os frontal.
La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris
l'animal en biais et avait glissé sur sa cuirasse.
La troisième, reçue à bout portant, lui traversait le corps, mais
lui avait été faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il était déjà
mort.
XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION
La chasse était finie, la nuit tombée; il s'agissait de regagner
le château.
Les chevaux n'étaient qu'à cinquante pas, à peu près; on les
entendait hennir d'impatience; ils semblaient demander si l'on
doutait de leur courage en ne les faisant point participer au
drame qui venait de s'accomplir.
Édouard voulait absolument traîner le sanglier jusqu'à eux, le
charger en croupe et le rapporter au château; mais Roland lui fit
observer qu'il était bien plus simple d'envoyer pour le chercher
deux hommes avec un brancard. Ce fut aussi l'avis de sir John, et
force fut à Édouard -- qui ne cessait de dire, en montrant la
blessure de la tête: «Voilà mon coup à moi; je le visais là!» --
force fut, disons-nous, à Édouard de se rendre à lavis de la
majorité.
Les trois chasseurs regagnèrent la place où étaient attachés les
chevaux, se remirent en selle, et, en moins de dix minutes, furent
arrivés au château des Noires-Fontaines.
Madame de Montrevel les attendait sur le perron; il y avait déjà
plus d'une heure que la pauvre mère était là, tremblant qu'il ne
fût arrivé malheur à l'un ou à l'autre de ses fils.
Du plus loin qu'Édouard la vit, il mit son poney au galop, criant
à travers la grille:
-- Mère! mère! nous avons tué un sanglier gros comme un baudet;
moi, je le visais à la tête: tu verras le trou de ma balle; Roland
lui a fourré son couteau de chasse dans le ventre jusqu'à la
garde; milord lui a tiré deux coups de fusil. Vite! vite! des
hommes pour laller chercher. N'ayez pas peur en voyant Roland
couvert de sang, mère: c'est le sang de l'animal; mais Roland n'a
pas une égratignure.
Tout cela se disait avec la volubilité habituelle à Édouard,
tandis que madame de Montrevel franchissait l'espace qui se
trouvait entre le perron et la route, et ouvrait la grille.
Elle voulut recevoir Édouard dans ses bras; mais celui-ci sauta à
terre, et de terre, se jeta à son cou.
Roland et sir John arrivaient; en ce moment aussi, Amélie
paraissait à son tour sur le perron.
Édouard laissa sa mère s'inquiéter auprès de Roland qui, tout
couvert de sang, était effrayant à voir, et courut faire à sa
soeur le même récit qu'il avait débité à sa mère.
Amélie l'écouta d'une façon distraite qui sans doute blessa
lamour-propre d'Édouard; car celui-ci se précipita dans les
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