Après quoi, il en brûla avec soin tous les morceaux.
Alors, sonnant la fille de chambre:
-- Jusqu'à quelle heure peut-on mettre les lettres à la poste?
demanda-t-il.
-- Jusqu'à six heures et demie, répondit celle-ci; vous n'avez
plus que quelques minutes.
-- Attendez, alors.
Il prit une plume et écrivit:
«Mon cher général,
«Je vous l'avais bien dit, je suis vivant et lui mort. Vous
conviendrez que cela a l'air d'une gageure.
«Dévouement jusqu'à la mort.
«Votre paladin.»
Puis il cacheta la lettre, écrivit sur l'adresse: Au -général
Bonaparte, rue de la victoire, à Paris-, et la remit à la fille de
chambre en lui recommandant de ne pas perdre une seconde pour la
faire mettre à la poste.
Ce fut alors seulement qu'il parut remarquer sir John et qu'il lui
tendit la main.
-- Vous venez de me rendre un grand service, milord, lui dit-il,
un de ces services qui lient deux hommes pour l'éternité. Je suis
déjà votre ami; voulez-vous me faire l'honneur d'être le mien?
Sir John serra la main que lui présentait Roland.
-- Oh! dit-il; je vous remercie bien beaucoup. Je n'eusse point
osé vous demander cet honneur; mais vous me l'offrez... je
l'accepte.
Et, à son tour, limpassible Anglais sentit s'amollir son coeur et
secoua une larme qui tremblait au bout de ses cils.
Puis, regardant Roland:
-- Il est très malheureux, dit-il, que vous soyez si pressé de
partir; j'eusse été heureux et satisfait de passer encore un jour
ou deux avec vous.
-- Où alliez-vous, milord, quand je vous ai rencontré?
-- Oh! moi, nulle part, je voyageais pour désennuyer moi! J'ai le
malheur de m'ennuyer souvent.
-- De sorte que vous n'alliez nulle part?
-- J'allais partout.
-- C'est exactement la même chose, dit le jeune officier en
souriant. Eh bien, voulez-vous faire une chose?
-- Oh! très volontiers, si c'est possible.
-- Parfaitement possible: elle ne dépend que de vous.
-- Dites.
-- Vous deviez, si j'étais tué, me reconduire mort à ma mère, ou
me jeter dans le Rhône?
-- Je vous eusse reconduit mort à votre mère et pas jeté dans le
Rhône.
-- Eh bien, au lieu de me reconduire mort, reconduisez-moi vivant,
vous n'en serez que mieux reçu.
-- Oh!
-- Nous resterons quinze jours à Bourg; c'est ma ville natale, une
des villes les plus ennuyeuses de France; mais, comme vos
compatriotes brillent surtout par l'originalité, peut-être vous
amuserez-vous où les autres s'ennuient. Est-ce dit?
-- Je ne demanderais pas mieux, fit l'Anglais; mais il me semble
que c'est peu convenable de ma part.
-- Oh! nous ne sommes pas en Angleterre, milord, où l'étiquette
est une souveraine absolue. Nous, nous n'avons plus ni roi ni
reine, et nous n'avons pas coupé le cou à cette pauvre créature
qui sappelait Marie-Antoinette, pour mettre Sa Majesté
l'Étiquette à sa place.
-- J'en ai bien envie, dit sir John.
-- Vous le verrez, ma mère est une excellente femme, d'ailleurs
fort distinguée. Ma soeur avait seize ans quand je suis parti,
elle doit en avoir dix-huit; elle était jolie, elle doit être
belle. Il n'y a pas jusqu'à mon frère Édouard, un charmant gamin
de douze ans, qui vous fera partir des fusées dans les jambes et
qui baragouinera l'anglais avec vous; puis, ces quinze jours
passés, nous irons à Paris ensemble.
-- J'en viens, de Paris, fit l'Anglais.
-- Attendez donc, vous vouliez aller en Égypte pour voir le
général Bonaparte: il n'y a pas si loin d'ici à Paris que d'ici au
Caire; je vous présenterai à lui; présenté par moi, soyez
tranquille, vous serez bien reçu. Puis vous parliez de Shakespeare
tout à l'heure.
-- Oh! oui, j'en parle toujours.
-- Cela prouve que vous aimez les comédies, les drames.
-- Je les aime beaucoup, c'est vrai.
-- Eh bien, le général Bonaparte est sur le point d'en faire
représenter un à sa façon, qui ne manquera pas d'intérêt, je vous
en réponds.
-- Ainsi, dit sir John hésitant encore, je puis, sans être
indiscret, accepter votre offre?
-- Je le crois bien, et vous ferez plaisir à tout le monde, à moi
surtout.
-- J'accepte, alors.
-- Bravo! Eh bien, voyons, quand voulez-vous partir?
-- Aussitôt qu'il vous plaira. Ma calèche était attelée quand vous
avez jeté cette malheureuse assiette à la tête de Barjols; mais
comme, sans cette assiette, je ne vous eusse jamais connu, je suis
content que vous la lui ayez jetée; oui, très content.
-- Voulez-vous que nous partions ce soir?
-- À l'instant. Je vais dire au postillon de renvoyer un de ses
camarades avec d'autres chevaux, et, le postillon et les chevaux
arrivés, nous partons.
Roland fit un signe d'assentiment.
Sir John sortit pour donner ses ordres, remonta en disant qu'il
venait de faire servir deux côtelettes et une volaille froide.
Roland prit la valise et descendit.
L'Anglais réintégra ses pistolets dans le coffre de sa voiture.
Tous deux mangèrent un morceau pour pouvoir marcher toute la nuit
sans s'arrêter, et, comme neuf heures sonnaient à l'église des
Cordeliers, tous deux s'accommodèrent dans la voiture et
quittèrent Avignon, où leur passage laissait une nouvelle tache de
sang, Roland avec linsouciance de son caractère, sir John Tanlay
avec limpassibilité de sa nation.
Un quart d'heure après, tous deux dormaient, ou du moins le
silence que chacun gardait de son côté pouvait faire croire qu'ils
avaient cédé au sommeil.
Nous profiterons de cet instant de repos pour donner à nos
lecteurs quelques renseignements indispensables sur Roland et sa
famille.
Roland était né le 1er juillet 1773, quatre ans et quelques jours
après Bonaparte, aux côtés duquel, ou plutôt à la suite duquel il
a fait son apparition dans ce livre.
Il était fils de M. Charles de Montrevel, colonel d'un régiment
longtemps en garnison à la Martinique, où il s'était marié à une
créole nommée Clotilde de la Clémencière.
Trois enfants étaient nés de ce mariage, deux garçons et une
fille: Louis, avec qui nous avons fait connaissance sous le nom de
Roland; Amélie, dont celui-ci avait vanté la beauté à sir John, et
Édouard.
Rappelé en France vers 1782, M. de Montrevel avait obtenu
l'admission du jeune Louis de Montrevel (nous verrons plus tard
comment il troqua son nom de Louis contre celui de Roland) à
l'École militaire de Paris.
Louis était le plus jeune des élèves.
Quoiqu'il n'eût que treize ans, il se faisait déjà remarquer par
ce caractère indomptable et querelleur dont nous lui avons vu,
dix-sept ans plus tard, donner un exemple à la table d'hôte
d'Avignon.
Bonaparte avait, lui, tout enfant aussi, le bon côté de ce
caractère, c'est-à-dire que, sans être querelleur, il était
absolu, entêté, indomptable; il reconnut dans lenfant quelques
unes des qualités qu'il avait lui-même, et cette parité de
sentiments fit qu'il lui pardonna ses défauts et s'attacha à lui.
De son côté, l'enfant, sentant dans le jeune Corse un soutien, s'y
appuya.
Un jour, lenfant vint trouver son grand ami, c'est ainsi qu'il
appelait Napoléon, au moment où celui-ci était profondément
enseveli dans la solution d'un problème de mathématiques.
Il savait limportance que le futur officier d'artillerie
attachait à cette science qui lui avait valu, jusque-là, ses plus
grands, ou plutôt ses seuls succès.
Il se tint debout près de lui, sans parler, sans bouger.
Le jeune mathématicien devina la présence de lenfant et s'enfonça
de plus en plus dans ses déductions mathématiques, d'où, au bout
de dix minutes, il se tira enfin à son honneur.
Alors, il se retourna vers son jeune camarade avec la satisfaction
intérieure de lhomme qui sort vainqueur d'une lutte quelconque,
soit contre la science, soit contre la matière.
L'enfant était debout, pâle, les dents serrées, les bras roides,
les poings fermés.
-- Oh! oh! dit le jeune Bonaparte, qu'y a-t-il donc de nouveau?
-- Il y a que Valence, le neveu du gouverneur, m'a donné un
soufflet.
-- Ah! dit Bonaparte en riant, et tu viens me chercher pour que je
le lui rende?
L'enfant secoua la tête.
-- Non, dit-il je viens te chercher parce que je veux me battre.
-- Avec Valence?
-- Oui.
-- Mais c'est Valence qui te battra, mon enfant; il est quatre
fois fort comme toi.
-- Aussi, je ne veux pas me battre contre lui comme se battent les
enfants, mais comme se battent les hommes.
-- Ah bah!
-- Cela tétonne? demanda l'enfant.
-- Non, dit Bonaparte. Et à quoi veux-tu te battre?
-- À lépée.
-- Mais les sergents seuls ont des épées, et ils ne vous en
prêteront pas.
-- Nous nous passerons d'épées.
-- Et avec quoi vous battrez-vous?
L'enfant montra au jeune mathématicien le compas avec lequel il
venait de faire ses équations.
-- Oh! mon enfant, dit Bonaparte, c'est une bien mauvaise blessure
que celle d'un compas.
Tant mieux, répliqua Louis, je le tuerai.
-- Et, s'il te tue, toi?
-- J'aime mieux cela que de garder son soufflet.
Bonaparte n'insista pas davantage: il aimait le courage par
instinct: celui de son jeune camarade lui plut.
-- Eh bien soit! reprit-il; j'irai dire à Valence que tu veux te
battre avec lui, mais demain.
-- Pourquoi demain?
-- Tu auras la nuit pour réfléchir.
-- Et d'ici à demain, répliqua l'enfant, Valence croira que je
suis un lâche!
Puis, secouant la tête:
-- C'est trop long d'ici à demain.
Et il s'éloigna.
-- Où vas-tu? lui demanda Bonaparte.
-- Je vais demander à un autre s'il veut être mon ami.
-- Je ne le suis donc plus, moi?
-- Tu ne l'es plus, puisque tu me crois un lâche.
-- C'est bien, dit le jeune homme en se levant.
-- Tu y vas?
-- J'y vais.
-- Tout de suite?
-- Tout de suite.
-- Ah! s'écria l'enfant, je te demande pardon: tu es toujours mon
ami.
Et il lui sauta au cou en pleurant.
C'étaient les premières larmes qu'il avait versées depuis le
soufflet reçu.
Bonaparte alla trouver Valence et lui expliqua gravement la
mission dont il était chargé.
Valence était un grand garçon de dix-sept ans, ayant déjà, comme
chez certaines natures hâtives, de la barbe et des moustaches: il
en paraissait vingt. II avait, en outre, la tête de plus que celui
qu'il avait insulté.
Valence répondit que Louis était venu lui tirer la queue de la
même façon qu'il eût tiré un cordon de sonnette -- on portait des
queues à cette époque -- qu'il l'avait prévenu deux fois de ne pas
y revenir, que Louis y était revenu une troisième, et qu'alors, ne
voyant en lui qu'un gamin, il l'avait traité comme un gamin.
On alla porter la réponse de Valence à Louis, qui répliqua que
tirer la queue d'un camarade n'était qu'une taquinerie, tandis que
donner un soufflet était une insulte.
L'entêtement donnait à un enfant de treize ans la logique d'un
homme de trente.
Le moderne Popilius retourna porter la guerre à Valence.
Le jeune homme était fort embarrassé: il ne pouvait, sous peine de
ridicule, se battre avec un enfant: s'il se battait et qu'il le
blessât, c'était odieux; s'il était blessé lui-même, c'était à ne
jamais s'en consoler de sa vie.
Cependant l'entêtement de Louis, qui n'en démordait pas, rendait
l'affaire grave.
On assembla le conseil des -grands-, comme cela se faisait dans
les circonstances sérieuses.
Le conseil des grands décida qu'un des leurs ne pouvait pas se
battre avec un enfant; mais que, puisque cet enfant s'obstinait à
se regarder comme un jeune homme, Valence lui dirait devant tous
ses compagnons qu'il était fâché de s'être laissé emporter à le
traiter comme un enfant et que désormais il le regarderait comme
un jeune homme.
On envoya chercher Louis, qui attendait dans la chambre de son
ami; on l'introduisit au milieu du cercle que faisaient dans la
cour les jeunes élèves.
Là, Valence, à qui ses camarades avaient dicté une sorte de
discours longtemps débattu entre eux pour sauvegarder l'honneur
des grands à l'endroit des petits, déclara à Louis qu'il était au
désespoir de ce qui était arrivé, qu'il l'avait traité selon son
âge, et non selon son intelligence et son courage, le priant de
vouloir bien excuser sa vivacité et de lui donner la main en signe
que tout était oublié.
Mais Louis secoua la tête.
-- J'ai entendu dire un jour à mon père, qui est colonel,
répliqua-t-il, que celui qui recevait un soufflet et qui ne se
battait pas était un lâche. La première fois que je verrai mon
père, je lui demanderai si celui qui donne le soufflet et qui fait
des excuses pour ne pas se battre n'est pas plus lâche que celui
qui l'a reçu.
Les jeunes gens se regardèrent; mais l'avis général avait été
contre un duel qui eût ressemblé à un assassinat, et les jeunes
gens à l'unanimité, Bonaparte compris, affirmèrent à l'enfant
qu'il devait se contenter de ce qu'avait dit Valence, ce que
Valence avait dit étant le résumé de l'opinion générale.
Louis se retira pâle de colère, et boudant son grand ami, qui,
disait-il avec un imperturbable sérieux, avait abandonné les
intérêts de son honneur.
Le lendemain, à la leçon de mathématiques des grands, Louis se
glissa dans la salle d'études, et, tandis que Valence faisait une
démonstration sur la table noire, il s'approcha de lui sans que
personne le remarquât, monta sur un tabouret, afin de parvenir à
la hauteur de son visage, et lui rendit le soufflet qu'il en avait
reçu la veille.
-- Là, dit-il, maintenant nous sommes quittes et j'ai tes excuses
de plus; car, moi, je ne t'en ferai pas, tu peux bien être
tranquille.
Le scandale fut grand; le fait s'était passé en présence du
professeur, qui fut obligé de faire son rapport au gouverneur de
l'école, le marquis Tiburce Valence.
Celui-ci qui ne connaissait pas les antécédents du soufflet reçu
par son neveu, fit venir le délinquant devant lui, et après une
effroyable semonce, lui annonça qu'il ne faisait plus partie de
l'école, et qu'il devait le même jour se tenir prêt à retourner à
Bourg, près de sa mère.
Louis répondit que, dans dix minutes, son paquet serait fait, et
que, dans un quart d'heure, il serait hors de l'école.
Du soufflet qu'il avait reçu lui-même, il ne dit point un mot.
La réponse parut plus qu'irrévérencieuse au marquis Tiburce
Valence; il avait bonne envie d'envoyer l'insolent pour huit jours
au cachot, mais il ne pouvait à la fois l'envoyer au cachot et le
mettre à la porte.
On donna à l'enfant un surveillant qui ne devait plus le quitter
qu'après l'avoir déposé dans la voiture de Mâcon; madame de
Montrevel serait prévenue d'aller recevoir son fils à la descente
de la voiture.
Bonaparte rencontra le jeune homme suivi de son surveillant, et
lui demanda une explication sur cette espèce de garde de la
connétablie attaché à sa personne.
-- Je vous raconterais cela si vous étiez encore mon ami, répondit
l'enfant; mais vous ne l'êtes plus: pourquoi vous inquiétez-vous
de ce qui m'arrive de bon ou de mauvais?
Bonaparte fit un signe au surveillant, qui, tandis que Louis
faisait sa petite malle, vint lui parler à la porte.
Il apprit alors que l'enfant était chassé de l'école.
La mesure était grave: elle désespérait toute une famille et
brisait peut-être l'avenir de son jeune camarade.
Avec cette rapidité de décision qui était un des signes
caractéristiques de son organisation, il prit le parti de faire
demander une audience au gouverneur, tout en recommandant au
surveillant de ne pas presser le départ de Louis.
Bonaparte était un excellent élève, fort aimé à l'école, fort
estimé du marquis Tiburce Valence; sa demande lui fut donc
accordée à l'instant même.
Introduit près du gouverneur, il lui raconta tout, et, sans
charger le moins du monde Valence, il tâcha d'innocenter Louis.
-- C'est vrai, ce que vous me racontez là, monsieur? demanda le
gouverneur.
-- Interrogez votre neveu lui-même, je m'en rapporterai à ce qu'il
vous dira.
On envoya chercher Valence. Il avait appris l'expulsion de Louis
et venait lui même raconter à son oncle ce qui s'était passé.
Son récit fut entièrement conforme à celui du jeune Bonaparte.
-- C'est bien, dit le gouverneur; Louis ne partira pas, c'est vous
qui partirez; vous êtes en âge de sortir de l'école.
Puis, sonnant:
-- Que l'on me donne le tableau des sous-lieutenances vacantes,
dit-il au planton.
Le même jour, une sous-lieutenance était demandée d'urgence au
ministre pour le jeune Valence.
Le même soir, Valence partait pour rejoindre son régiment.
Il alla dire adieu à Louis, qu'il embrassa moitié de gré, moitié
de force, tandis que Bonaparte lui tenait les mains.
L'enfant ne reçut l'accolade qu'à contrecoeur.
-- C'est bien pour maintenant, dit-il; mais, si nous nous
rencontrons jamais et que nous ayons tous deux l'épée au côté...
Un geste de menace acheva sa phrase.
Valence partit.
Le 10 octobre 1785, Bonaparte recevait lui-même son brevet de
sous-lieutenant: il faisait partie des cinquante-huit brevets que
Louis XVI venait de signer pour lécole militaire.
Onze ans plus tard, le 15 novembre 1796, Bonaparte, général en
chef de l'armée d'Italie, à la tête du pont d'Arcole, que
défendaient deux régiments de Croates et deux pièces de canon,
voyant la mitraille et la fusillade décimer ses rangs, sentant la
victoire plier entre ses mains, s'effrayant de l'hésitation des
plus braves, arrachait aux doigts crispés d'un mort un drapeau
tricolore et s'élançait sur le pont en s'écriant: «Soldats!
n'êtes-vous plus les hommes de Lodi?» lorsqu'il s'aperçut qu'il
était dépassé par un jeune lieutenant qui le couvrait de son
corps.
Ce n'était point ce que voulait Bonaparte; il voulait passer le
premier; il eût voulu, si la chose eût été possible, passer seul.
Il saisit le jeune homme par le pan de son habit, et, le tirant en
arrière:
-- Citoyen, dit-il, tu nes que lieutenant, je suis général en
chef; à moi le pas.
-- Cest trop juste, répondit celui-ci.
Et il suivit Bonaparte, au lieu de le précéder.
Le soir, en apprenant que deux divisions autrichiennes avaient été
complètement détruites, en voyant les deux mille prisonniers quil
avait faits, en comptant les canons et les drapeaux enlevés,
Bonaparte se souvint de ce jeune lieutenant quil avait trouvé
devant lui au moment où il croyait navoir devant lui que la mort.
-- Berthier, dit-il, donne lordre à mon aide de camp Valence de
me chercher un jeune lieutenant de grenadiers avec lequel jai eu
une affaire ce matin sur le pont dArcole.
-- Général, répondit Berthier en balbutiant, Valence est blessé.
-- En effet, je ne lai pas vu aujourdhui. Blessé, où? comment?
sur le champ de bataille?
-- Non général; il a pris hier une querelle et a reçu un coup
dépée à travers la poitrine.
Bonaparte fronce le sourcil:
-- On sait cependant autour de moi que je naime pas les duels; le
sang dun soldat nest pas à lui, il est à la France. Donne
lordre à Muiron, alors.
-- Il est tué, général.
-- À Elliot, en ce cas.
-- Tué aussi.
Bonaparte tira un mouchoir de sa poche et le passa sur son front
inondé de sueur.
-- À qui vous voudrez, alors; mais je veux voir ce lieutenant.
Il n'osait plus nommer personne, de peur d'entendre encore
retentir cette fatale parole: «Il est tué.»
Un quart d'heure après, le jeune lieutenant était introduit sous
sa tente.
La lampe ne jetait qu'une faible lueur.
-- Approchez, lieutenant, dit Bonaparte.
Le jeune homme fit trois pas et entra dans le cercle de lumière.
-- C'est donc vous, continua Bonaparte, qui vouliez ce matin
passer avant -moi?-
-- C'était un pari que j'avais fait, général, répondit gaiement le
jeune lieutenant, dont la voix fit tressaillir le général en chef.
-- Et je vous lai fait perdre?
-- Peut-être oui, peut-être non.
-- Et quel était ce pari?
-- Que je serais nommé aujourd'hui capitaine.
-- Vous avez gagné.
-- Merci, général.
Et le jeune homme sélança comme pour serrer la main de Bonaparte;
mais presque aussitôt il fit un mouvement en arrière.
La lumière avait éclairé son visage pendant une seconde; cette
seconde avait suffi au général en chef pour remarquer le visage
comme il avait remarqué la voix.
Ni l'un ni lautre ne lui étaient inconnus.
Il chercha un instant dans sa mémoire; mais, trouvant sa mémoire
rebelle:
-- Je vous connais, dit-il.
-- C'est possible, général.
-- C'est certain même; seulement je ne puis me rappeler votre nom.
-- Vous vous êtes arrangé, général, de manière qu'on n'oublie pas
le vôtre.
-- Qui êtes-vous?
-- Demandez à Valence, général.
Bonaparte poussa un cri de joie.
-- Louis de Montrevel, dit-il.
Et il ouvrit ses deux bras.
Cette fois, le jeune lieutenant ne fit point difficulté de s'y
jeter.
-- C'est bien, dit Bonaparte, tu feras huit jours le service de
ton nouveau grade, afin qu'on s'habitue à te voir sur le dos les
épaulettes de capitaine, et puis tu remplaceras mon pauvre Muiron
comme aide de, camp. Va!
-- Encore une fois, dit le jeune homme en faisant le geste d'un
homme qui ouvre les bras.
-- Ah! ma foi! oui, dit Bonaparte avec joie.
Et, le retenant contre lui après l'avoir embrassé une seconde
fois:
-- Ah çà! c'est donc toi qui as donné un coup d'épée à Valence?
lui demanda-t-il.
-- Dame! général, répondit le nouveau capitaine et le futur aide
de camp, vous étiez là quand je le lui ai promis: un soldat n'a
que sa parole.
Huit jours après, le capitaine Montrevel faisait le service
d'officier d'ordonnance près du général en chef qui avait remplacé
son prénom de Louis, malsonnant à cette époque, par le pseudonyme
de -Roland-.
Et le jeune homme s'était consolé de ne plus descendre de saint
Louis en devenant le neveu de Charlemagne.
Roland -- nul ne se serait avisé d'appeler le capitaine Montrevel
Louis, du moment où Bonaparte lavait baptisé Roland -- Roland fit
avec le général en chef la campagne d'Italie, et revint avec lui à
Paris, après la paix de Campo-Formio.
Lorsque lexpédition d'Égypte fut décidée, Roland, que la mort du
général de brigade de Montrevel, tué sur le Rhin tandis que son
fils combattait sur l'Adige et le Mincio, avait rappelé près de sa
mère, Roland fut désigné un des premiers par le général en chef
pour prendre rang dans l'inutile mais poétique croisade qu'il
entreprenait.
Il laissa sa mère, sa soeur Amélie et son jeune frère Édouard à
Bourg, ville natale du général de Montrevel; ils habitaient à
trois quarts de lieue de la ville, c'est-à-dire aux Noires-
Fontaines, une charmante maison à laquelle on donnait le nom de
château, et qui, avec une ferme et quelques centaines d'arpents de
terre situés aux environs, formait toute la fortune du général,
six ou huit mille livres de rente à peu près.
Ce fut une grande douleur au coeur de la pauvre veuve que le
départ de Roland pour cette aventureuse expédition; la mort du
père semblait présager celle du fils, et madame de Montrevel,
douce et tendre créole, était loin d'avoir les âpres vertus d'une
mère de Sparte ou de Lacédémone.
Bonaparte, qui aimait de tout son coeur son ancien camarade de
l'École militaire, avait permis à celui-ci de le rejoindre au
dernier moment à Toulon.
Mais la peur d'arriver trop tard empêcha Roland de profiter de la
permission dans toute son étendue. Il quitta sa mère en lui
promettant une chose qu'il n'avait garde de tenir: c'était de ne
s'exposer que dans les cas d'une absolue nécessité, et arriva à
Marseille huit jours avant que la flotte ne mît à la voile.
Notre intention n'est pas plus de faire une relation de la
campagne d'Égypte que nous n'en avons fait une de la campagne
d'Italie. Nous n'en dirons que ce qui sera absolument nécessaire à
l'intelligence de cette histoire et au développement du caractère
de Roland.
Le 19 mai 1798, Bonaparte et tout son état-major mettaient à la
voile pour l'Orient; le 15 juin, les chevaliers de Malte lui
rendaient les clefs de la citadelle. Le 2 juillet, l'armée
débarquait au Marabout; le même jour, elle prenait Alexandrie; le
25, Bonaparte entrait au Caire après avoir battu les mameluks à
Chébreïss et aux Pyramides.
Pendant cette suite de marches et de combats, Roland avait été
l'officier que nous connaissons, gai, courageux, spirituel,
bravant la chaleur dévorante des jours, la rosée glaciale des
nuits, se jetant en héros ou en fou au milieu des sabres turcs ou
des balles bédouines.
En outre, pendant les quarante jours de traversée, il n'avait
point quitté l'interprète Ventura; de sorte qu'avec sa facilité
admirable, il était arrivé, non point à parler couramment l'arabe,
mais à se faire entendre dans cette langue.
Aussi arrivait-il souvent que, quand le général en chef ne voulait
point avoir recours à linterprète juré, c'était Roland qu'il
chargeait de faire certaines communications aux muftis, aux ulémas
et aux cheiks.
Pendant la nuit du 20 au 21 octobre, le Caire se révolta; à cinq
heures du matin, on apprit la mort du général Dupuy, tué d'un coup
de lance; à huit heures du matin, au moment où l'on croyait être
maître de linsurrection, un aide de camp du général mort
accourut, annonçant que les Bédouins de la campagne menaçaient
Bab-el-Nasr ou la porte de la Victoire.
Bonaparte déjeunait avec son aide de camp Sulkowsky, grièvement
blessé à Salahieh, et qui se levait à grand-peine de son lit de
douleur.
Bonaparte, dans sa préoccupation, oublia l'état dans lequel était
le jeune Polonais.
-- Sulkowsky, dit-il, prenez quinze guides, et allez voir ce que
nous veut cette canaille.
Sulkowsky se leva.
-- Général, dit Roland, chargez-moi de la commission; vous voyez
bien que mon camarade peut à peine se tenir debout.
-- C'est juste, dit Bonaparte; va.
Roland sortit, prit quinze guides et partit.
Mais l'ordre avait été donné à Sulkowsky, et Sulkowsky tenait à
l'exécuter.
Il partit de son côté avec cinq ou six hommes qu'il trouva prêts.
Soit hasard, soit qu'il connût mieux que Roland les rues du Caire,
il arriva quelques. secondes avant lui à la porte de la Victoire.
En arrivant à son tour, Roland vit un officier que les Arabes
emmenaient; ses cinq ou six hommes étaient déjà tués.
Quelquefois les Arabes, qui massacraient impitoyablement les
soldats, épargnaient les officiers dans l'espoir d'une rançon.
Roland reconnut Sulkowsky; il le montra de la pointe de son sabre
à ses quinze hommes, et chargea au galop.
Une demi-heure après, un guide rentrait seul au quartier général,
annonçant la mort de Sulkowsky, de Roland et de ses vingt et un
compagnons.
Bonaparte, nous l'avons dit, aimait Roland comme un frère, comme
un fils, comme il aimait Eugène; il voulut connaître la
catastrophe dans tous ses détails et interrogea le guide.
Le guide avait vu un Arabe trancher la tête de Sulkowsky et
attacher cette tête à l'arçon de sa selle.
Quant à Roland, son cheval avait été tué. Pour lui, il s'était
dégagé des étriers et avait combattu un instant à pied; mais
bientôt il avait disparu dans une fusillade presque à bout
portant.
Bonaparte poussa un soupir, versa une larme, murmura: «Encore un!»
et sembla n'y plus penser.
Seulement, il s'informa à quelle tribu appartenaient les Arabes
bédouins qui venaient de lui tuer deux des hommes qu'il aimait le
mieux.
Il apprit que c'était une tribu d'Arabes insoumis dont le village
était distant de dix lieues à peu près.
Bonaparte leur laissa un mois, afin qu'ils crussent bien à leur
impunité; puis, un mois écoulé, il ordonna à un de ses aides de
camp, nommé Croisier, de cerner le village, de détruire les
buttes, de faire couper la tête aux hommes, de mettre les têtes
dans des sacs, et d'amener au Caire le reste de la population,
c'est-à-dire les femmes et les enfants.
Croisier exécuta ponctuellement l'ordre; on amena au Caire toute
la population de femmes et d'enfants que l'on put prendre, et,
parmi cette population, un Arabe vivant, lié et garrotté sur son
cheval.
-- Pourquoi cet homme vivant? demanda Bonaparte; j'avais dit de
trancher la tête à tout ce qui était en état de porter les armes.
-- Général, dit Croisier, qui, lui aussi, baragouinait quelques
mots d'arabe, au moment où j'allais faire couper la tête de cet
homme, j'ai cru comprendre qu'il offrait d'échanger sa vie contre
celle d'un prisonnier. J'ai pensé que nous aurions toujours le
temps de lui couper la tête, et je l'ai amené. Si je me suis
trompé, la cérémonie qui aurait dû avoir lieu là-bas se fera ici
même; ce qui est différé n'est pas perdu.
On fit venir l'interprète Ventura et l'on interrogea le Bédouin.
Le Bédouin répondit qu'il avait sauvé la vie à un officier
français, grièvement blessé à la porte de la Victoire; que cet
officier, qui parlait un peu larabe, s'était dit aide de camp du
général Bonaparte; qu'il lavait envoyé à son frère, qui exerçait
la profession de médecin dans la tribu voisine; que l'officier
était prisonnier dans cette tribu, et que, si on voulait lui
promettre la vie, il écrirait à son frère de renvoyer le
prisonnier au Caire.
C'était peut-être une fable pour gagner du temps, mais c'était
peut-être aussi la vérité; on ne risquait rien d'attendre.
On plaça lArabe sous bonne garde, on lui donna un -thaleb- qui
écrivit sous sa dictée, il scella la lettre de son cachet, et un
Arabe du Caire partit pour mener la négociation.
Il y avait, si le négociateur réussissait, la vie pour le Bédouin,
cinq cents piastres pour le négociateur.
Trois jours après, le négociateur revint ramenant Roland.
Bonaparte avait espéré ce retour, mais il n'y avait pas cru.
Ce coeur de bronze, qui avait paru insensible à la douleur, se
fondit dans la joie. Il ouvrit ses bras à Roland comme au jour où
il lavait retrouvé, et deux larmes, deux perles -- les larmes de
Bonaparte étaient rares -- coulèrent de ses yeux.
Quant à Roland, chose étrange! il resta sombre au milieu de la
joie qu'occasionnait son retour, confirma le récit de lArabe,
appuya sa mise en liberté, mais refusa de donner aucun détail
personnel sur la façon dont il avait été pris par les bédouins et
traité par le -thaleb-: quant à Sulkowsky, il avait été tué et
décapité sous ses yeux; il n'y fallait donc plus songer.
Seulement, Roland reprit son service d'habitude, et l'on remarqua
que ce qui, jusque-là, avait été du courage chez lui, était devenu
de la témérité; que ce qui avait été un besoin de gloire, semblait
être devenu un besoin de mort.
Dun autre côté, comme il arrive à ceux qui bravent le fer et le
feu, le fer et le feu s'écartèrent miraculeusement de lui; devant,
derrière Roland, à ses côtés, les hommes tombaient: lui restait
debout, invulnérable comme le démon de la guerre.
Lors de la campagne de Syrie, on envoya deux parlementaires sommer
Djezzar-Pacha de rendre Saint-Jean d'Acre; les deux parlementaires
ne reparurent plus: ils avaient eu la tête tranchée.
On dut en envoyer un troisième: Roland se présenta, insista pour y
aller, en obtint, à force d'instances, la permission du général en
chef, et revint.
Il fut de chacun des dix-neuf assauts qu'on livra à la forteresse;
à chaque assaut on le vit parvenir sur la brèche: il fut un des
dix hommes qui pénétrèrent dans la tour Maudite; neuf y restèrent,
lui revint sans une égratignure.
Pendant la retraite, Bonaparte ordonna à ce qui restait de
cavaliers dans l'armée de donner leurs chevaux aux blessés et aux
malades; c'était à qui ne donnerait pas son cheval aux pestiférés,
de peur de la contagion.
Roland donna le sien de préférence à ceux-ci: trois tombèrent de
son cheval à terre; il remonta son cheval après eux, et arriva
sain et sauf au Caire.
À Aboukir, il se jeta au milieu de la mêlée, pénétra jusqu'au
pacha en forçant la ceinture de noirs qui l'entouraient, l'arrêta
par la barbe, et essuya le feu de ses deux pistolets, dont l'un
brûla l'amorce seulement; la balle de l'autre passa sous son bras
et alla tuer un guide derrière lui.
Quand Bonaparte prit la résolution de revenir en France, Roland
fut le premier à qui le général en chef annonça ce retour. Tout
autre eût bondi de joie; lui resta triste et sombre, disant:
-- J'aurais mieux aimé que nous restassions ici, général; j'avais
plus de chance d'y mourir.
Cependant, c'eût été une ingratitude à lui de ne pas suivre le
général en chef; il le suivit.
Pendant toute la traversée, il resta morne et impassible. Dans les
mers de Corse, on aperçut la flotte anglaise; là seulement, il
sembla se reprendre à la vie. Bonaparte avait déclaré à l'amiral
Gantheaume que l'on combattrait jusqu'à la mort, et avait donné
lordre de faire sauter la frégate plutôt que d'amener le
pavillon.
On passa sans être vu au milieu de la flotte, et, le 8 octobre
1799, on débarqua à Fréjus.
Ce fut à qui toucherait le premier la terre de France; Roland
descendit le dernier.
Le général en chef semblait ne faire attention à aucun de ces
détails, pas un ne lui échappait; il fit partir Eugène, Berthier,
Bourrienne, ses aides de camp, sa suite, par la route de Gap et de
Draguignan.
Lui prit incognito la route d'Aix, afin de juger par ses yeux de
l'état du Midi, ne gardant avec lui que Roland.
Dans l'espoir qu'à la vue de la famille, la vie rentrerait dans ce
tueur brisé d'une atteinte inconnue, il lui avait annoncé, en
arrivant à Aix, qu'il le laisserait à Lyon, et lui donnait trois
semaines de congé à titre de gratification pour lui et de surprise
à sa mère et à sa soeur.
Roland avait répondu:
-- Merci, général; ma soeur et ma mère seront bien heureuses de me
revoir.
Autrefois Roland aurait répondu: «Merci, général, je serai bien
heureux de revoir ma mère et ma soeur.»
Nous avons assisté à ce qui s'était passé à Avignon; nous avons vu
avec quel mépris profond du danger, avec quel dégoût amer de la
vie Roland avait marché à un duel terrible. Nous avons entendu la
raison qu'il avait donnée à sir John de son insouciance en face de
la mort: la raison était-elle bonne ou mauvaise, vraie ou fausse?
Sir John dut se contenter de celle-là; évidemment, Roland n'était
point disposé à en donner d'autre.
Et maintenant, nous lavons dit, tous deux dormaient ou faisaient
semblant de dormir, rapidement emportés par le galop de deux
chevaux de poste sur la route d'Avignon à Orange.
VI -- MORGAN
Il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner un instant
Roland et sir John, qui, grâce à la disposition physique et morale
dans laquelle nous les avons laissés, ne doivent leur inspirer
aucune inquiétude, et de nous occuper sérieusement d'un personnage
qui n'a fait qu'apparaître dans cette histoire et qui, cependant,
doit y jouer un grand rôle.
Nous voulons parler de l'homme qui était entré masqué et armé dans
la salle de la table d'hôte d'Avignon, pour rapporter à Jean Picot
le group de deux cents louis qui lui avait été volé par mégarde,
confondu qu'il était avec largent du gouvernement.
Nous avons vu que l'audacieux bandit, qui s'était donné à lui-même
le nom de Morgan, était arrivé à Avignon, masqué, à cheval et en
plein jour. Il avait, pour entrer dans l'hôtel du Palais-Égalité,
laissé son cheval à la porte, et, comme si ce cheval eût joui dans
la ville pontificale et royaliste de la même impunité que son
maître, il lavait retrouvé au tournebride, l'avait détaché, avait
sauté dessus, était sorti par la porte d'Oulle, avait longé les
murailles au grand galop et avait disparu sur la route de Lyon.
Seulement, à un quart de lieue d'Avignon, il avait ramené son
manteau autour de lui pour dérober aux passants la vue de ses
armes, et, ôtant son masque, il l'avait glissé dans une de ses
fontes.
Ceux qu'il avait laissés à Avignon si fort intrigués de ce que
pouvait être ce terrible Morgan, la terreur du Midi, eussent pu
alors, s'ils se fussent trouvés sur la route d'Avignon à
Bédarrides, s'assurer par leurs propres yeux si l'aspect du bandit
était aussi terrible que l'était sa renommée.
Nous n'hésitons point à dire que les traits qui se fussent alors
offerts à leurs regards leur auraient paru si peu en harmonie avec
l'idée que leur imagination prévenue s'en était faite, que leur
étonnement eût été extrême.
En effet, le masque, enlevé par une main d'une blancheur et d'une
délicatesse parfaites, venait de laisser à découvert le visage
d'un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans à peine, visage
qui, par la régularité des traits et la douceur de la physionomie,
eût pu le disputer à un visage de femme.
Un seul détail donnait à cette physionomie ou plutôt devait lui
donner, dans certains moments, un caractère de fermeté étrange:
c'étaient, sous de beaux cheveux blonds flottant sur le front et
sur les tempes, comme on les portait à cette époque, des sourcils,
des yeux et des cils d'un noir d'ébène.
Le reste du visage, nous lavons dit, était presque féminin.
Il se composait de deux petites oreilles dont on n'apercevait que
l'extrémité sous cette touffe de cheveux temporale à laquelle les
incroyables de l'époque avaient donné le nom d'oreilles de chien;
d'un nez droit et d'une proportion parfaite; d'une bouche un peu
brande, mais rosée et toujours souriante, et qui, en souriant,
laissait voir une double rangée de dents admirables; d'un menton
fin et délicat, légèrement teinté de bleu et indiquant, par cette
nuance, que, si sa barbe n'eût point été si soigneusement et si
récemment faite, elle eût, protestant contre la couleur dorée de
la chevelure, été du même ton que les sourcils, les cils et les
yeux, c'est-à-dire du noir le plus prononcé.
Quant à la taille de l'inconnu, on avait pu l'apprécier au moment
où il était entré dans la salle de la table d'hôte: elle était
élevée, bien prise, flexible, et dénotait, sinon une grande force
musculaire, du moins une grande souplesse et une grande agilité.
Quant à la façon dont il était à cheval, elle indiquait
l'assurance d'un écuyer consommé.
Son manteau rejeté sur son épaule, son masque caché dans ses
fontes, son chapeau enfoncé sur ses yeux, le cavalier reprit
l'allure rapide un instant abandonnée par lui, traversa Bédarrides
au galop, et, arrivé aux premières maisons d'Orange, entra sous
une porte qui se referma immédiatement derrière lui.
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