Et l'Anglais tira un papier de sa poche.
-- Qu'est-ce? demanda Roland.
-- Mon passeport.
-- Qu'ai-je affaire de votre passeport? demanda Roland; je ne suis
pas gendarme.
-- Non; mais comme je viens vous offrir mes services, peut-être ne
les accepteriez-vous point, si vous ne saviez pas qui je suis.
-- Vos services, monsieur?
-- Oui; mais lisez.
«Au nom de la République française, le Directoire exécutif invite
à laisser circuler librement, et à lui prêter aide et protection
en cas de besoin, sir John Tanlay, dans toute létendue du
territoire de la République.
«Signé: FOUCHÉ.»
-- Et plus bas, voyez.
«Je recommande tout particulièrement à qui de droit sir John
Tanlay comme un philanthrope et un ami de la liberté.
«Signé: BARRAS.»
-- Vous avez lu?
-- Oui, j'ai lu; après?...
-- Oh! après?... Mon père, milord Tanlay, a rendu des services à
M. Barras; c'est pourquoi M. Barras permet que je me promène en
France, et je suis bien content de me promener en France; je
m'amuse beaucoup.
-- Oui, je me le rappelle, sir John; vous nous avez déjà fait
l'honneur de nous dire cela à table.
-- Je l'ai dit, c'est vrai; j'ai dit aussi que j'aimais beaucoup
les Français.
Roland s'inclina.
-- Et surtout le général Bonaparte, continua sir John.
-- Vous aimez beaucoup le général Bonaparte?
-- Je l'admire; c'est un grand, un très grand homme.
-- Ah! pardieu! sir John, je suis fâché qu'il n'entende pas un
Anglais dire cela de lui..
-- Oh! s'il était là, je ne le dirais point.
-- Pourquoi?
-- Je ne voudrais pas qu'il crût que je dis cela pour lui faire
plaisir, je dis cela parce que c'est mon opinion.
-- Je n'en doute pas, milord, fit Roland, qui ne savait pas où
l'Anglais en voulait venir, et qui, ayant appris par le passeport
ce qu'il voulait savoir, se tenait sur la réserve.
-- Et quand j'ai vu, continua l'Anglais avec le même flegme, quand
j'ai vu que vous preniez le parti du général Bonaparte, cela m'a
fait plaisir.
-- Vraiment?
-- Grand plaisir, fit l'Anglais avec un mouvement de tête
affirmatif.
-- Tant mieux!
-- Mais quand j'ai vu que vous jetiez une assiette à la tête de
M. Alfred de Barjols, cela m'a fait de la peine.
-- Cela vous a fait de la peine, milord; et en quoi?
-- Parce qu'en Angleterre, un gentleman ne jette pas une assiette
à la tête d'un autre gentleman.
-- Ah! milord, dit Roland en se levant et fronçant le sourcil,
seriez-vous venu, par hasard, pour me faire une leçon?
-- Oh! non; je suis venu vous dire: vous êtes embarrassé peut-être
de trouver un témoin?
-- Ma foi, sir John, je vous lavouerai, et, au moment où vous
avez frappé à la porte, je m'interrogeais pour savoir à qui je
demanderais ce service.
-- Moi, si voulez, dit lAnglais, je serai votre témoin.
-- Ah! pardieu! fit Roland, j'accepte et de grand coeur!
-- Voilà le service que je voulais rendre, moi, à vous!
Roland lui tendit la main.
-- Merci, dit-il.
L'Anglais s'inclina.
-- Maintenant, continua Roland, vous avez eu le bon goût, milord,
avant de m'offrir vos services, de me dire qui vous étiez; il est
trop juste, du moment où je les accepte, que vous sachiez qui je
suis.
-- Oh! comme vous voudrez.
-- Je me nomme Louis de Montrevel; je suis aide de camp du général
Bonaparte.
-- Aide de camp du général Bonaparte! je suis bien aise.
-- Cela vous explique comment j'ai pris, un peu trop chaudement
peut-être, la défense de mon général.
-- Non, pas trop chaudement; seulement, l'assiette...
-- Oui, je sais bien, la provocation pouvait se passer de
l'assiette; mais, que voulez-vous! je la tenais à la main, je ne
savais qu'en faire, je l'ai jetée à la tête de M. de Barjols; elle
est partie toute seule sans que je le voulusse.
-- Vous ne lui direz pas cela, à lui?
-- Oh! soyez tranquille; je vous le dis, à vous, pour mettre votre
conscience en repos.
-- Très bien; alors, vous vous battrez?
-- Je suis resté pour cela, du moins.
-- Et à quoi vous battrez-vous?
-- Cela ne vous regarde pas, milord.
-- Comment, cela ne me regarde pas?
-- Non; M. de Barjols est l'insulté, c'est à lui de choisir ses
armes.
-- Alors, l'arme qu'il proposera, vous l'accepterez?
-- Pas moi, sir John, mais vous, en mon nom, puisque vous me
faites l'honneur d'être mon témoin.
-- Et, si c'est le pistolet qu'il choisit, à quelle distance et
comment désirez-vous vous battre?
-- Ceci, c'est votre affaire, milord, et non la mienne. Je ne sais
pas si cela se fait ainsi en Angleterre, mais, en France, les
combattants ne se mêlent de rien; c'est aux témoins d'arranger les
choses; ce qu'ils font est toujours bien fait.
-- Alors ce que je ferai sera bien fait?
-- Parfaitement fait, milord.
L'Anglais s'inclina.
-- L'heure et le jour du combat?
-- Oh! cela, le plus tôt possible; il y a deux ans que je n'ai vu
ma famille, et je vous avoue que je suis pressé d'embrasser tout
mon monde.
L'Anglais regarda Roland avec un certain étonnement; il parlait
avec tant d'assurance, qu'on eût dit qu'il avait d'avance la
certitude de ne pas être tué.
En ce moment, on frappa à la porte, et la voix de l'aubergiste
demanda:
-- Peut-on entrer?
Le jeune homme répondit affirmativement: la porte s'ouvrit, et
l'aubergiste entra effectivement, tenant à la main une carte qu'il
présenta à son hôte.
Le jeune homme prit la carte et lut:
«Charles de Valensolle.»
-- De la part de M. Alfred de Barjols, dit l'hôte.
-- Très bien! fit Roland.
Puis, passant la carte à lAnglais:
-- Tenez, cela vous regarde; c'est inutile que je voie ce
monsieur, puisque, dans ce pays-ci, on n'est plus citoyen...
M. de Valensolle est le témoin de M. de Barjols, vous êtes le
mien: arrangez la chose entre vous; seulement, ajouta le jeune
homme en serrant la main de l'Anglais et en le regardant fixement,
tâchez que ce soit sérieux; je ne récuserais ce que vous aurez
fait que s'il n'y avait point chance de mort pour l'un ou pour
lautre.
-- Soyez tranquille, dit lAnglais, je ferai comme pour moi.
-- À la bonne heure, allez, et, quand tout sera arrêté, remontez;
je ne bouge pas d'ici.
Sir John suivit laubergiste; Roland se rassit, fit pirouetter son
fauteuil dans le sens inverse et se retrouva devant sa table.
Il prit sa plume et se mit à écrire.
Lorsque sir John rentra, Roland, après avoir écrit et cacheté deux
lettres, mettait ladresse sur la troisième.
Il fit signe de la main à l'Anglais d'attendre qu'il eût fini afin
de pouvoir lui donner toute son attention.
Il acheva ladresse, cacheta la lettre, et se retourna.
-- Eh bien, demanda-t-il, tout est-il réglé?
-- Oui, dit lAnglais, et ça a été chose facile, vous avez affaire
à un vrai gentleman.
-- Tant mieux! fit Roland.
Et il attendit.
-- Vous vous battez dans deux heures à la fontaine de Vaucluse --
un lieu charmant -- au pistolet, en marchant l'un sur l'autre,
chacun tirant à sa volonté et pouvant continuer de marcher après
le feu de son adversaire.
-- Par ma foi! vous avez raison, sir John; voilà qui est tout à
fait bien. C'est vous qui avez réglé cela?
-- Moi et le témoin de M. Barjols, votre adversaire ayant renoncé
à tous ses privilèges d'insulté.
-- S'est-on occupé des armes?
-- J'ai offert mes pistolets; ils ont été acceptés, sur ma parole
d'honneur qu'ils étaient aussi inconnus à vous qu'à M. de Barjols;
ce sont d'excellentes armes avec lesquelles, à vingt pas, je coupe
une balle sur la lame d'un couteau.
-- Peste! vous tirez bien, à ce qu'il paraît, milord?
-- Oui; je suis, à ce que l'on dit, le meilleur tireur de
lAngleterre.
-- C'est bon à savoir; quand je voudrai me faire tuer, sir John,
je vous chercherai querelle.
-- Oh! ne cherchez jamais une querelle à moi, dit l'Anglais, cela
me ferait trop grand-peine d'être obligé de me battre avec vous.
-- On tâchera, milord, de ne pas vous faire de chagrin. Ainsi,
c'est dans deux heures.
-- Oui; vous m'avez dit que vous étiez pressé.
-- Parfaitement. Combien y a-t-il d'ici à l'endroit charmant?
-- D'ici à Vaucluse?
-- Oui.
-- Quatre lieues.
-- C'est l'affaire d'une heure et demie; nous n'avons pas de temps
à perdre; débarrassons-nous donc des choses ennuyeuses pour
n'avoir plus que le plaisir.
L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement.
Roland ne parut faire aucune attention à ce regard.
-- Voici trois lettres, dit-il: une pour madame de Montrevel, ma
mère; une pour mademoiselle de Montrevel, ma soeur, une pour le
citoyen Bonaparte, mon général. Si je suis tué, vous les mettrez
purement et simplement à la poste. Est-ce trop de peine?
-- Si ce malheur arrive, je porterai moi-même les lettres, dit
l'Anglais. Où demeurent madame votre mère et mademoiselle votre
soeur? demanda celui-ci.
-- À Bourg, chef-lieu du département de l'Ain.
-- C'est tout près d'ici, répondit l'Anglais. Quant au général
Bonaparte, j'irai, s'il le faut, en Égypte; je serais extrêmement
satisfait de voir le général Bonaparte.
-- Si vous prenez, comme vous le dites, milord, la peine de porter
la lettre vous-même, vous n'aurez pas une si longue course à
faire: dans trois jours, le général Bonaparte sera à Paris.
-- Oh! fit l'Anglais, sans manifester le moindre étonnement, vous
croyez?
-- J'en suis sûr, répondit Roland.
-- C'est, en vérité, un homme fort extraordinaire, que le général
Bonaparte. Maintenant, avez-vous encore quelque autre
recommandation à me faire, monsieur de Montrevel?
-- Une seule, milord.
-- Oh! plusieurs si vous voulez.
-- Non, merci, une seule, mais très importante.
-- Dites.
-- Si je suis tué... mais je doute que j'aie cette chance...
Sir John regarda Roland avec cet oeil étonné qu'il avait déjà deux
ou trois fois arrêté sur lui.
-- Si je suis tué, reprit Roland, car, au bout du compte, il faut
bien tout prévoir...
-- Oui, si vous êtes tué, j'entends.
-- Écoutez bien ceci, milord, car je tiens expressément en ce cas,
à ce que les choses se passent exactement comme je vais vous le
dire.
-- Cela se passera comme vous le direz, répliqua sir John; je suis
un homme fort exact.
-- Eh bien donc, si je suis tué, insista Roland en posant et en
appuyant la main sur l'épaule de son témoin, comme pour mieux
imprimer dans sa mémoire la recommandation qu'il allait lui faire,
vous mettrez mon corps comme il sera, tout habillé, sans permettre
que personne le touche, dans un cercueil de plomb que vous ferez
souder devant vous; vous enfermerez le cercueil de plomb dans une
bière de chêne, que vous ferez également clouer devant vous.
Enfin, vous expédierez le tout à ma mère, à moins que vous
n'aimiez mieux jeter le tout dans le Rhône, ce que je laisse
absolument à votre choix, pourvu qu'il y soit jeté.
-- Il ne me coûtera pas plus de peine, reprit l'Anglais, puisque
je porte la lettre, de porter le cercueil avec moi.
--Allons, décidément, milord, dit Roland riant aux éclats de son
rire étrange, vous êtes un homme charmant, et c'est la Providence
en personne qui a permis que je vous rencontre. En route, milord,
en route!
Tous deux sortirent de la chambre de Roland. Celle de sir John
était située sur le même palier. Roland attendit que l'Anglais
rentrât chez lui pour prendre ses armes.
Il en sortit après quelques secondes, tenant à la main une boîte
de pistolets.
-- Maintenant, milord, demanda Roland, comment allons-nous à
Vaucluse? à cheval ou en voiture?
-- En voiture, si vous voulez bien. Une voiture, c'est commode
beaucoup plus si l'on était blessé: la mienne attend en bas.
-- Je croyais que vous aviez fait dételer?
-- J'en avais donné l'ordre, mais j'ai fait courir après le
postillon pour lui donner contre-ordre.
On descendit l'escalier.
-- Tom! Tom! dit sir John en arrivant à la porte, où l'attendait
un domestique dans la sévère livrée d'un groom anglais, chargez-
vous de cette boîte.
- -
--- I am going with, mylord -?- -demanda- -le domestique?
-- -Yes-! répondit sir John.
Puis, montrant à Roland le marchepied de la calèche qu'abaissait
son domestique.
-- Venez, monsieur de Montrevel, dit-il.
Roland monta dans la calèche et s'y étendit voluptueusement.
-- En vérité, dit-il, il n'y a décidément que vous autres Anglais
pour comprendre les voitures de voyage; on est dans la vôtre comme
dans son lit. Je parie que vous faites capitonner vos bières avant
de vous y coucher.
-- Oui, c'est un fait, répondit John, le peuple anglais, il entend
très bien le confortable; mais le peuple français, il est un
peuple plus curieux et plus amusant...
-- Postillon, à Vaucluse.
IV -- LE DUEL
La route n'est praticable que d'Avignon à l'Isle. On fit les trois
lieues qui séparent l'Isle d'Avignon en une heure.
Pendant cette heure, Roland, comme s'il eût pris à tâche de faire
paraître le temps court à son compagnon de voyage, fut verveux et
plein d'entrain; plus il approchait du lieu du combat, plus sa
gaieté redoublait. Quiconque n'eût pas su la cause du voyage ne se
fût jamais douté que ce jeune homme, au babil intarissable et au
rire incessant, fût sous la menace d'un danger mortel.
Au village de l'Isle, il fallut descendre de voiture. On
s'informa; Roland et sir John étaient les premiers arrivés.
Ils s'engagèrent dans le chemin qui conduit à la fontaine.
-- Oh! oh! dit Roland, il doit y avoir un bel écho ici.
Il y jeta un ou deux cris auxquels l'écho répondit avec une
complaisance parfaite.
-- Ah! par ma foi, dit le jeune homme, voici un écho merveilleux.
Je ne connais que celui de la Seinonnetta, à Milan, qui lui soit
comparable. Attendez, milord.
Et il se mit, avec des modulations qui indiquaient à la fois une
voix admirable et une méthode excellente, à chanter une tyrolienne
qui semblait un défi porté, par la musique révoltée, au gosier
humain.
Sir John regardait et écoutait Roland avec un étonnement qu'il ne
se donnait plus la peine de dissimuler.
Lorsque la dernière note se fut éteinte dans la cavité de la
montagne:
-- Je crois, Dieu me damne! dit sir John, que vous avez le spleen.
Roland tressaillit et le regarda comme pour l'interroger. Mais,
voyant que sir John n'allait pas plus loin:
-- Bon! et qui vous fait croire cela demanda-t-il.
-- Vous êtes trop bruyamment gai pour n'être pas profondément
triste.
-- Oui, et cette anomalie vous étonne?
-- Rien ne m'étonne, chaque chose a sa raison d'être.
-- C'est juste; le tout est d'être dans le secret de la chose. Eh
bien, je vais vous y mettre.
-- Oh! je ne vous y force aucunement.
-- Vous êtes trop courtois pour cela; mais avouez que cela vous
ferait plaisir d'être fixé à mon endroit.
-- Par intérêt pour vous, oui.
-- Eh bien, milord, voici le mot de l'énigme, et je vais vous
dire, à vous, ce que je n'ai encore dit à personne. Tel que vous
me voyez, et avec les apparences d'une santé excellente, je suis
atteint d'un anévrisme qui me fait horriblement souffrir. Ce sont
à tout moment des spasmes, des faiblesses, des évanouissements qui
feraient honte à une femme. Je passe ma vie à prendre des
précautions ridicules, et, avec tout cela, Larrey m'a prévenu que
je dois m'attendre à disparaître de ce monde d'un moment à
l'autre, l'artère attaquée pouvant se rompre dans ma poitrine au
moindre effort que je ferai. Jugez comme c'est amusant pour un
militaire! Vous comprenez que, du moment où j'ai été éclairé sur
ma situation, j'ai décidé que je me ferais tuer avec le plus
d'éclat possible. Je me suis mis incontinent à l'oeuvre. Un autre
plus chanceux aurait réussi déjà cent fois; mais moi, ah bien,
oui, je suis ensorcelé: ni balles ni boulets ne veulent de moi; on
dirait que les sabres ont peur de s'ébrécher sur ma peau. Je ne
manque pourtant pas une occasion; vous l'avez vu d'après ce qui
s'est passé à table. Eh bien, nous allons nous battre, n'est-ce
pas? Je vais me livrer comme un fou, donner tous les avantages à
mon adversaire, cela n'y fera absolument rien: il tirera à quinze
pas, à dix pas, à cinq pas, à bout portant sur moi, et il me
manquera, ou son pistolet brûlera l'amorce sans partir; et tout
cela, la belle avance, je vous le demande un peu, pour que je
crève un beau jour au moment où je m'y attendrai le moins, en
tirant mes bottes? Mais silence, voici mon adversaire.
En effet, par la même route qu'avaient suivie Roland et sir John à
travers les sinuosités du terrain et les aspérités du rocher, on
voyait apparaître la partie supérieure du corps de trois
personnages qui allaient grandissant à mesure qu'ils approchaient.
Roland les compta.
-- Trois. Pourquoi trois, dit-il, quand nous ne sommes que deux.
-- Ah! j'avais oublié, dit l'Anglais: M. de Barjols, autant dans
votre intérêt que dans le sien, a demandé d'amener un chirurgien
de ses amis.
-- Pourquoi faire? demanda Roland d'un ton brusque et en fronçant
le sourcil.
-- Mais pour le cas où l'un de vous serait blessé; une saignée,
dans certaines circonstances, peut sauver la vie à un homme.
-- Sir John, fit Roland avec une expression presque féroce, je ne
comprends pas toutes ces délicatesses en matière de duel. Quand on
se bat, c'est pour se tuer. Qu'on se fasse auparavant toutes
sortes de politesses, comme vos ancêtres et les miens s'en sont
fait à Fontenoy, très bien; mais, une fois que les épées sont hors
du fourreau ou les pistolets chargés, il faut que la vie d'un
homme paye la peine que l'on a prise et les battements de coeur
que l'on a perdus. Moi, sur votre parole dhonneur, sir John, je
vous demande une chose: c'est que blessé ou tué, vivant ou mort,
le chirurgien de M. de Barjols ne me touchera pas.
-- Mais cependant, monsieur Roland...
-- Oh! c'est à prendre ou à laisser. Votre parole d'honneur,
milord, ou, le diable m'emporte, je ne me bats pas.
L'Anglais regarda le jeune homme avec étonnement: son visage était
devenu livide, ses membres étaient agités d'un tremblement qui
ressemblait à de la terreur.
Sans rien comprendre à cette impression inexplicable, sir John
donna sa parole.
-- À la bonne heure, fit Roland; tenez, c'est encore un des effets
de cette charmante maladie: toujours je suis prêt à me trouver mal
à lidée dune trousse déroulée, à la vue d'un bistouri ou d'une
lancette. J'ai dû devenir très pâle, n'est-ce pas?
-- J'ai cru un instant que vous alliez vous évanouir.
Roland éclata de rire.
-- Ah! la belle affaire que cela eût fait, dit-il, nos adversaires
arrivant et vous trouvant occupé à me faire respirer des sels
comme à une femme qui a des syncopes. Savez-vous ce qu'ils
auraient dit, eux, et ce que vous auriez dit vous le premier? Ils
auraient dit que j'avais peur.
Les trois nouveaux venus, pendant ce temps, s'étaient avancés et
se trouvaient à portée de la voix, de sorte que sir John n'eut pas
même le temps de répondre à Roland.
Ils saluèrent en arrivant. Roland, le sourire sur les lèvres, ses
belles dents à fleur de lèvres, répondit à leur salut.
Sir John s'approcha de son oreille.
-- Vous êtes encore un peu pâle, dit-il; allez faire un tour
jusqu'à la fontaine; j'irai vous chercher quand il sera temps.
-- Ah! c'est une idée, cela, dit Roland; j'ai toujours eu envie de
voir cette fameuse fontaine de Vaucluse, Hippocrène de Pétrarque.
Vous connaissez son sonnet?
-Chiare, fresche e dolci acque-
-Ove le belle membra-
-Pose colei, che sofa a me par donna.-
-- Et cette occasion-ci passée, je n'en retrouverais peut-être pas
une pareille. De quel côté est-elle, votre fontaine?
-- Vous en êtes à trente pas; suivez le chemin, vous allez la
trouver au détour de la route, au pied de cet énorme rocher dont
vous voyez le faîte.
-- Milord, dit Roland, vous êtes le meilleur cicérone que je
connaisse; merci.
Et, faisant à son témoin un signe amical de la main, il s'éloigna
dans la direction de la fontaine en chantonnant entre ses dents la
charmante villanelle de Philippe Desportes:
-Rosette, pour un peu dabsence,-
-Votre coeur vous avez changé.-
-Et, moi sachant cette inconstance,-
-Le mien autre part jai rangé.-
-Jamais plus beauté si légère-
-Sur moi tant de pouvoir naura;-
-Nous verrons, volage bergère,-
-Qui premier sen repentira.»-
Sir John se retourna aux modulations de cette voix à la fois
fraîche et tendre, et qui, dans les notes élevées, avait quelque
chose de la voix d'une femme; son esprit méthodique et froid ne
comprenait rien à cette nature saccadée et nerveuse, sinon qu'il
avait sous les yeux une des plus étonnantes organisations que l'on
pût rencontrer.
Les deux jeunes gens l'attendaient; le chirurgien se tenait un peu
à l'écart.
Sir John portait à la main sa boîte de pistolets; il la posa sur
un rocher ayant la forme d'une table, tira de sa poche une petite
clef qui semblait travaillée par un orfèvre, et non par un
serrurier, et ouvrit la boîte.
Les armes étaient magnifiques, quoique d'une grande simplicité;
elles sortaient des ateliers de Menton, le grand-père de celui qui
aujourd'hui est encore un des meilleurs arquebusiers de Londres.
Il les donna à examiner au témoin de M. de Barjols, qui en fit
jouer les ressorts et poussa la gâchette d'arrière en avant, pour
voir s'ils étaient à double détente.
Ils étaient à détente simple.
M. de Barjols jeta dessus un coup d'oeil; mais ne les toucha même
pas.
-- Notre adversaire ne connaît point vos armes? demanda
M. de Valensolle.
-- Il ne les a même pas vues, répondit sir John, je vous en donne
ma parole d'honneur.
-- Oh! fit M. de Valensolle, une simple dénégation suffisait.
On régla une seconde fois, afin qu'il n'y eût point de malentendu,
les conditions du combat déjà arrêtées; puis, ces conditions
réglées, afin de perdre le moins de temps possible en préparatifs
inutiles, on chargea les pistolets, on les remit tout chargés dans
la boîte, on confia la boîte au chirurgien, et sir John, la clef
de sa boîte dans sa poche alla chercher Roland.
Il le trouva causant avec un petit pâtre qui faisait paître trois
chèvres aux flancs roides et rocailleux de la montagne, et jetant
des cailloux dans le bassin.
Sir John ouvrait la bouche pour lui dire que tout était prêt; mais
lui, sans donner à lAnglais le temps de parler:
-- Vous ne savez pas ce que me raconte cet enfant, milord! Une
véritable légende des bords du Rhin. Il dit que ce bassin, dont on
ne connaît pas le fond, s'étend à plus de deux ou trois lieues
sous la montagne, et sert de demeure à une fée, moitié femme,
moitié serpent, qui, dans les nuits calmes et pures de l'été,
glisse à la surface de leau, appelant les pâtres de la montagne
et ne leur montrant, bien entendu, que sa tête aux longs cheveux,
ses épaules nues et ses beaux bras; mais les imbéciles se laissent
prendre à ce semblant de femme: ils s'approchent, lui font signe
de venir à eux, tandis que, de son côté, la fée leur fait signe de
venir à elle. Les imprudents s'avancent sans s'en apercevoir, ne
regardant pas à leurs pieds; tout à coup la terre leur manque, la
fée étend le bras, plonge avec eux dans ses palais humides, et, le
lendemain, reparaît seule. Qui diable a pu faire à ces idiots de
bergers le même conte que Virgile racontait en si beaux vers à
Auguste et à Mécène?
Il demeura pensif un instant, et les yeux fixés sur cette eau
azurée et profonde; puis, se retournant vers sir John:
-- On dit que jamais nageur, si vigoureux qu'il soit, n'a reparu
après avoir plongé dans ce gouffre; si j'y plongeais, milord, ce
serait peut-être plus sûr que la balle de M. de Barjols. Au fait,
ce sera toujours une dernière ressource; en attendant, essayons de
la balle. Allons, milord, allons.
Et, prenant par dessous le bras l'Anglais émerveillé de cette
mobilité d'esprit, il le ramena vers ceux qui les attendaient.
Eux, pendant ce temps, s'étaient occupés de chercher un endroit
convenable et l'avaient trouvé.
C'était un petit plateau, accroché en quelque sorte à la rampe
escarpée de la montagne, exposé au soleil couchant et portant une
espèce de château en ruine, qui servait d'asile aux pâtres surpris
par le mistral.
Un espace plan, d'une cinquantaine de pas de long et d'une
vingtaine de pas de large, lequel avait dû être autrefois la
plate-forme du château, allait être le théâtre du drame qui
approchait de son dénouement.
-- Nous voici, messieurs, dit sir John.
-- Nous sommes prêts, messieurs, dit M. de Valensolle.
-- Que les adversaires veuillent bien écouter les conditions du
combat, dit sir John.
Puis, s'adressant à M. de Valensolle:
-- Redites-les, monsieur, ajouta-t-il; vous êtes Français et moi
étranger; vous les expliquerez plus clairement que moi.
-- Vous êtes de ces étrangers, milord, qui montreraient la langue
à de pauvres Provençaux comme nous; mais, puisque vous avez la
courtoisie de me céder la parole, j'obéirai à votre invitation.
Et il salua sir John, qui lui rendit son salut.
-- Messieurs, continua le gentilhomme qui servait de témoin à
M. de Barjols, il est convenu que l'on vous placera à quarante
pas; que vous marcherez l'un vers l'autre; que chacun tirera à sa
volonté, et, blessé ou non, aura la liberté de marcher après le
feu de son adversaire.
Les deux combattants s'inclinèrent en signe d'assentiment, et,
d'une même voix, presque en même temps, dirent:
-- Les armes!
Sir John tira la petite clef de sa poche et ouvrit la boîte.
Puis il s'approcha de M. de Barjols et la lui présenta tout
ouverte.
Celui-ci voulut renvoyer le choix des armes à son adversaire;
mais, d'un signe de la main, Roland refusa en disant avec une voix
d'une douceur presque féminine:
-- Après vous, monsieur de Barjols; j'apprends que, quoique
insulté par moi, vous avez renoncé à tous vos avantages; c'est
bien le moins que je vous laisse celui-ci, si toutefois cela en
est un.
M. de Barjols n'insista point davantage et prit au hasard un des
deux pistolets.
Sir John alla offrir l'autre à Roland, qui le prit, l'arma, et,
sans même en étudier le mécanisme, le laissa pendre au bout de son
bras.
Pendant ce temps, M. de Valensolle mesurait les quarante pas: une
canne avait été plantée au point de départ.
-- Voulez-vous mesurer après moi, monsieur? demanda-t-il à sir
John.
-- Inutile, monsieur, répondit celui-ci; nous nous en rapportons,
M. de Montrevel et moi, parfaitement à vous.
M. de Valensolle planta une seconde canne au quarantième pas.
-- Messieurs, dit-il, quand vous voudrez.
L'adversaire de Roland était déjà à son poste, chapeau et habit
bas.
Le chirurgien et les deux témoins se tenaient à l'écart.
L'endroit avait été si bien choisi, que nul ne pouvait avoir sur
son ennemi désavantage de terrain ni de soleil.
Roland jeta près de lui son habit, son chapeau, et vint se placer
à quarante pas de M. de Barjols, en face de lui.
Tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, envoyèrent un regard
sur le même horizon.
L'aspect en était en harmonie avec la terrible solennité de la
scène qui allait s'accomplir.
Rien à voir à la droite de Roland, ni à la gauche de
M. de Barjols; c'était la montagne descendant vers eux avec la
pente rapide et élevée d'un toit gigantesque.
Mais du côté opposé, c'est-à-dire à la droite de M. de Barjols et
à la gauche de Roland, c'était tout autre chose.
L'horizon était infini.
Au premier plan, c'était cette plaine aux terrains rougeâtres
trouée de tous côtés par des points de roches, et pareille à un
cimetière de Titans dont les os perceraient la terre.
Au second plan, se dessinant en vigueur sur le soleil couchant,
c'était Avignon avec sa ceinture de murailles et son palais
gigantesque, qui, pareil à un lion accroupi, semble tenir la ville
haletante sous sa griffe.
Au-delà d'Avignon, une lime lumineuse comme une rivière d'or fondu
dénonçait le Rhône.
Enfin, de l'autre côté du Rhône, se levait, comme une lime d'azur
foncé, la chaîne de collines qui séparent Avignon de Nîmes et
d'Uzès.
Au fond, tout au fond, le soleil, que l'un de ces deux hommes
regardait probablement pour la dernière fois, s'enfonçait
lentement et majestueusement dans un océan d'or et de pourpre.
Au reste, ces deux hommes formaient un contraste étrange.
L'un, avec ses cheveux noirs, son teint basané, ses membres
grêles, son oeil sombre, était le type de cette race méridionale
qui compte parmi ses ancêtres des Grecs, des Romains, des Arabes
et des Espagnols.
L'autre, avec son teint rosé, ses cheveux blonds, ses grands yeux
azurés, ses mains potelées comme celles d'une femme, était le type
de cette race des pays tempérés, qui compte les Gaulois, les
Germains et les Normands parmi ses aïeux.
Si l'on voulait grandir la situation, il était facile d'en arriver
à croire que c'était quelque chose de plus qu'un combat singulier
entre deux hommes.
On pouvait croire que c'était le duel d'un peuple contre un autre
peuple, d'une race contre une autre race, du Midi contre le Nord.
Étaient-ce les idées que nous venons d'exprimer qui occupaient
l'esprit de Roland et qui le plongeaient dans une mélancolique
rêverie?
Ce n'est point probable.
Le fait est qu'un moment il sembla oublier témoins, duel,
adversaire, abîmé qu'il était dans la contemplation du splendide
spectacle.
La voix de M. de Barjols le tira de ce poétique engourdissement.
-- Quand vous serez prêt, monsieur, dit-il, je le suis.
Roland tressaillit.
-- Pardon de vous avoir fait attendre, monsieur, dit-il; mais il
ne fallait pas vous préoccuper de moi, je suis fort distrait; me
voici, monsieur.
Et, le sourire aux lèvres, les cheveux soulevés par le vent du
soir, sans s'effacer, comme il eût fait dans une promenade
ordinaire, tandis qu'au contraire son adversaire prenait toutes
les précautions usitées en pareil cas, Roland marcha droit sur
M. de Barjols.
La physionomie de sir John, malgré son impassibilité ordinaire,
trahissait une angoisse profonde.
La distance s'effaçait rapidement entre les deux adversaires.
M. de Barjols s'arrêta le premier, visa et fit feu, au moment où
Roland n'était plus qu'à dix pas de lui.
La balle de son pistolet enleva une boucle des cheveux de Roland,
mais ne l'atteignit pas.
Le jeune homme se retourna vers son témoin.
-- Eh bien, demanda-t-il, que vous avais-je dit?
-- Tirez, monsieur, tirez donc! dirent les témoins.
M. de Barjols resta muet et immobile à la place où il avait fait
feu.
-- Pardon, messieurs, répondit Roland; mais vous me permettrez, je
l'espère, d'être juge du moment et de la façon dont je dois
riposter. Après avoir essuyé le feu de M. de Barjols, j'ai à lui
dire quelques paroles que je ne pouvais lui dire auparavant.
Puis, se retournant vers le jeune aristocrate, pâle mais calme:
-- Monsieur, lui dit-il, peut-être ai-je été un peu vif dans notre
discussion de ce matin.
Et il attendit.
-- C'est à vous de tirer, monsieur, répondit M. de Barjols.
-- Mais, continua Roland comme s'il n'avait pas entendu, vous
allez comprendre la cause de cette vivacité et l'excuser peut-
être. Je suis militaire et aide de camp du général Bonaparte.
-- Tirez, monsieur, répéta le jeune noble.
-- Dites une simple parole de rétractation, monsieur, reprit le
jeune officier; dites que la réputation d'honneur et de
délicatesse du général Bonaparte est telle, qu'un mauvais proverbe
italien, fait par des vaincus de mauvaise humeur, ne peut lui
porter atteinte; dites cela, et je jette cette arme loin de moi,
et je vais vous serrer la main; car, je le reconnais, monsieur,
vous êtes un brave.
-- Je ne rendrai hommage à cette réputation d'honneur et de
délicatesse dont vous parlez, monsieur, que lorsque votre général
en chef se servira de l'influence que lui a donnée son génie sur
les affaires de la France, pour faire ce qu'a fait Monk, c'est-à-
dire pour rendre le trône à son souverain légitime.
-- Ah! fit Roland avec un sourire, c'est trop demander d'un
général républicain.
-- Alors, je maintiens ce que j'ai dit, répondit le jeune noble;
tirez, monsieur, tirez.
Puis, comme Roland ne se hâtait pas d'obéir à linjonction:
-- Mais, ciel et terre! tirez donc! dit-il en frappant du pied.
Roland, à ces mots, fit un mouvement indiquant qu'il allait tirer
en l'air.
Alors, avec une vivacité de parole et de geste qui ne lui permit
pas de laccomplir:
-- Ah! s'écria M. de Barjols, ne tirez point en l'air, par grâce!
ou j'exige que l'on recommence et que vous fassiez feu le premier.
-- Sur mon honneur! s'écria Roland devenant aussi pâle que si tout
son sang l'abandonnait, voici la première fois que j'en fais
autant pour un homme, quel qu'il soit. Allez-vous en au diable!
et, puisque vous ne voulez pas de la vie, prenez la mort.
Et à l'instant même, sans prendre la peine de viser, il abaissa
son arme et fit feu.
Alfred de Barjols porta la main à sa poitrine, oscilla en avant et
en arrière, fit un tour sur lui-même et tomba la face contre
terre.
La balle de Roland lui avait traversé le coeur.
Sir John, en voyant tomber M. de Barjols, alla droit à Roland et
l'entraîna vers l'endroit où il avait jeté son habit et son
chapeau.
-- C'est le troisième, murmura Roland avec un soupir; mais vous
m'êtes témoin que celui-ci l'a voulu.
Et, rendant son pistolet tout fumant à sir John, il revêtit son
habit et son chapeau.
Pendant ce temps, M. de Valensolle ramassait le pistolet échappé à
la main de son ami et le rapportait avec la boîte à sir John.
-- Eh bien? demanda lAnglais en désignant des yeux Alfred de
Barjols.
-- Il est mort, répondit le témoin.
-- Ai-je fait en homme d'honneur, monsieur? demanda Roland en
essuyant avec son mouchoir la sueur qui, à l'annonce de la mort de
son adversaire, lui avait subitement inondé le visage.
-- Oui, monsieur, répondit M. de Valensolle; seulement, laissez-
moi vous dire ceci: vous avez la main malheureuse.
Et, saluant Roland et son témoin avec une exquise politesse, il
retourna près du cadavre de son ami.
-- Et vous, milord, reprit Roland, que dites-vous?
-- Je dis, répliqua sir John avec une espèce d'admiration forcée,
que vous êtes de ces hommes à qui le divin Shakespeare fait dire
d'eux-mêmes: «Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour:
mais je suis l'aîné.»
V -- ROLAND
Le retour fut muet et triste; on eût dit qu'en voyant s'évanouir
ses chances de mort, Roland avait perdu toute sa gaieté.
La catastrophe dont il venait d'être l'auteur pouvait bien être
pour quelque chose dans cette taciturnité; mais, hâtons-nous de le
dire, Roland, sur le champ de bataille, et surtout dans sa
dernière campagne contre les Arabes, avait eu trop souvent à
enlever son cheval par-dessus les cadavres qu'il venait de faire,
pour que l'impression produite sur lui par la mort d'un inconnu
l'eût si fort impressionné.
Il y avait donc une autre raison à cette tristesse; il fallait
donc que ce fût bien réellement celle que le jeune homme avait
confiée à sir John. Ce n'était donc pas le regret de la mort
d'autrui, c'était le désappointement de sa propre mort.
En rentrant à l'hôtel du Palais-Royal, sir John monta dans sa
chambre pour y déposer ses pistolets, dont la vue pouvait exciter
dans l'esprit de Roland quelque chose de pareil à un remords; puis
il vint rejoindre le jeune officier pour lui remettre les trois
lettres qu'il en avait reçues.
Il le trouva tout pensif et accoudé sur sa table.
Sans prononcer une parole, l'Anglais déposa les trois lettres
devant Roland.
Le jeune homme jeta les yeux sur les adresses, prit celle qui
était destinée à sa mère, la décacheta et la lut.
À mesure qu'il la lisait, de grosses larmes coulaient sur ses
joues.
Sir John regardait avec étonnement cette nouvelle face sous
laquelle Roland lui apparaissait.
Il eût cru tout possible à cette nature multiple, excepté de
verser les larmes qui coulaient silencieusement de ses yeux.
Puis, secouant la tête et sans faire le moins du monde attention à
la présence de sir John, Roland murmura:
-- Pauvre mère! elle eût bien pleuré; peut-être vaut-il mieux que
cela soit ainsi: des mères ne sont pas faites pour pleurer leurs
enfants!
Et, d'un mouvement machinal, il déchira la lettre écrite à sa
mère, celle écrite à sa soeur, et celle écrite au général
Bonaparte.
'
.
1
2
-
-
'
-
?
.
3
4
-
-
.
5
6
-
-
'
-
?
;
7
.
8
9
-
-
;
,
-
10
-
,
.
11
12
-
-
,
?
13
14
-
-
;
.
15
16
«
,
17
,
18
,
,
19
.
20
21
«
:
.
»
22
23
-
-
,
.
24
25
«
26
.
27
28
«
:
.
»
29
30
-
-
?
31
32
-
-
,
'
;
?
.
.
.
33
34
-
-
!
?
.
.
.
,
,
35
.
;
'
.
36
,
;
37
'
.
38
39
-
-
,
,
;
40
'
.
41
42
-
-
'
,
'
;
'
'
43
.
44
45
'
.
46
47
-
-
,
.
48
49
-
-
?
50
51
-
-
'
;
'
,
.
52
53
-
-
!
!
,
'
'
54
.
.
55
56
-
-
!
'
,
.
57
58
-
-
?
59
60
-
-
'
61
,
'
.
62
63
-
-
'
,
,
,
64
'
,
,
65
'
,
.
66
67
-
-
'
,
'
,
68
'
,
'
69
.
70
71
-
-
?
72
73
-
-
,
'
74
.
75
76
-
-
!
77
78
-
-
'
79
.
,
'
.
80
81
-
-
,
;
?
82
83
-
-
'
,
84
'
.
85
86
-
-
!
,
,
87
-
,
,
?
88
89
-
-
!
;
:
-
90
?
91
92
-
-
,
,
,
,
93
,
'
94
.
95
96
-
-
,
,
,
.
97
98
-
-
!
!
,
'
!
99
100
-
-
,
,
!
101
102
.
103
104
-
-
,
-
.
105
106
'
'
.
107
108
-
-
,
,
,
,
109
'
,
;
110
,
,
111
.
112
113
-
-
!
.
114
115
-
-
;
116
.
117
118
-
-
!
.
119
120
-
-
'
,
121
-
,
.
122
123
-
-
,
;
,
'
.
.
.
124
125
-
-
,
,
126
'
;
,
-
!
,
127
'
,
'
.
;
128
.
129
130
-
-
,
?
131
132
-
-
!
;
,
,
133
.
134
135
-
-
;
,
?
136
137
-
-
,
.
138
139
-
-
-
?
140
141
-
-
,
.
142
143
-
-
,
?
144
145
-
-
;
.
'
,
'
146
.
147
148
-
-
,
'
'
,
'
?
149
150
-
-
,
,
,
,
151
'
'
.
152
153
-
-
,
'
'
,
154
-
?
155
156
-
-
,
'
,
,
.
157
,
,
,
158
;
'
'
159
;
'
.
160
161
-
-
?
162
163
-
-
,
.
164
165
'
'
.
166
167
-
-
'
?
168
169
-
-
!
,
;
'
170
,
'
171
.
172
173
'
;
174
'
,
'
'
'
175
.
176
177
,
,
'
178
:
179
180
-
-
-
?
181
182
:
'
,
183
'
,
'
184
.
185
186
:
187
188
«
.
»
189
190
-
-
.
,
'
.
191
-
-
!
.
192
193
,
:
194
195
-
-
,
;
'
196
,
,
-
,
'
.
.
.
197
.
.
,
198
:
;
,
199
'
,
200
;
201
'
'
'
202
.
203
204
-
-
,
,
.
205
206
-
-
,
,
,
,
;
207
'
.
208
209
;
,
210
.
211
212
.
213
214
,
,
215
,
.
216
217
'
'
'
218
.
219
220
,
,
.
221
222
-
-
,
-
-
,
-
?
223
224
-
-
,
,
,
225
.
226
227
-
-
!
.
228
229
.
230
231
-
-
-
-
232
-
-
,
'
'
,
233
234
.
235
236
-
-
!
,
;
237
.
'
?
238
239
-
-
.
,
240
'
.
241
242
-
-
'
-
?
243
244
-
-
'
;
,
245
'
'
'
.
;
246
'
,
,
247
'
.
248
249
-
-
!
,
'
,
?
250
251
-
-
;
,
'
,
252
.
253
254
-
-
'
;
,
,
255
.
256
257
-
-
!
,
'
,
258
-
'
.
259
260
-
-
,
,
.
,
261
'
.
262
263
-
-
;
'
.
264
265
-
-
.
-
-
'
'
?
266
267
-
-
'
?
268
269
-
-
.
270
271
-
-
.
272
273
-
-
'
'
'
;
'
274
;
-
275
'
.
276
277
'
.
278
279
.
280
281
-
-
,
-
:
,
282
;
,
,
283
,
.
,
284
.
-
?
285
286
-
-
,
-
,
287
'
.
288
?
-
.
289
-
-
,
-
'
.
290
291
-
-
'
'
,
'
.
292
,
'
,
'
,
;
293
.
294
295
-
-
,
,
,
296
-
,
'
297
:
,
.
298
299
-
-
!
'
,
,
300
?
301
302
-
-
'
,
.
303
304
-
-
'
,
,
,
305
.
,
-
306
,
?
307
308
-
-
,
.
309
310
-
-
!
.
311
312
-
-
,
,
,
.
313
314
-
-
.
315
316
-
-
.
.
.
'
.
.
.
317
318
'
319
.
320
321
-
-
,
,
,
,
322
.
.
.
323
324
-
-
,
,
'
.
325
326
-
-
,
,
,
327
328
.
329
330
-
-
,
;
331
.
332
333
-
-
,
,
334
'
,
335
'
,
336
,
,
337
,
338
;
339
,
.
340
,
,
341
'
,
342
,
'
.
343
344
-
-
,
'
,
345
,
.
346
347
-
-
,
,
,
348
,
,
'
349
.
,
,
350
!
351
352
.
353
.
'
354
.
355
356
,
357
.
358
359
-
-
,
,
,
-
360
?
?
361
362
-
-
,
.
,
'
363
'
:
.
364
365
-
-
?
366
367
-
-
'
'
,
'
368
-
.
369
370
'
.
371
372
-
-
!
!
,
'
373
'
,
-
374
.
375
-
-
376
-
-
-
,
-
?
-
-
-
-
?
377
378
-
-
-
-
!
.
379
380
,
'
381
.
382
383
-
-
,
,
-
.
384
385
'
.
386
387
-
-
,
-
,
'
388
;
389
.
390
.
391
392
-
-
,
'
,
,
,
393
;
,
394
.
.
.
395
396
-
-
,
.
397
398
399
-
-
400
401
'
'
'
.
402
'
'
.
403
404
,
,
'
405
,
406
'
;
,
407
.
'
408
,
409
,
'
.
410
411
'
,
.
412
'
;
.
413
414
'
.
415
416
-
-
!
!
,
.
417
418
'
419
.
420
421
-
-
!
,
,
.
422
,
,
423
.
,
.
424
425
,
426
,
427
,
,
428
.
429
430
'
431
.
432
433
:
434
435
-
-
,
!
,
.
436
437
'
.
,
438
'
:
439
440
-
-
!
-
-
.
441
442
-
-
'
443
.
444
445
-
-
,
?
446
447
-
-
'
,
'
.
448
449
-
-
'
;
'
.
450
,
.
451
452
-
-
!
.
453
454
-
-
;
455
'
.
456
457
-
-
,
.
458
459
-
-
,
,
'
,
460
,
,
'
.
461
,
'
,
462
'
.
463
,
,
464
.
465
,
,
,
'
466
'
'
467
'
,
'
468
.
'
469
!
,
'
470
,
'
471
'
.
'
.
472
;
,
,
473
,
:
;
474
'
.
475
;
'
'
476
'
.
,
,
'
-
477
?
,
478
,
'
:
479
,
,
,
,
480
,
'
;
481
,
,
,
482
'
,
483
?
,
.
484
485
,
'
486
,
487
488
'
.
489
490
.
491
492
-
-
.
,
-
,
.
493
494
-
-
!
'
,
'
:
.
,
495
,
'
496
.
497
498
-
-
?
'
499
.
500
501
-
-
'
;
,
502
,
.
503
504
-
-
,
,
505
.
506
,
'
.
'
507
,
'
508
,
;
,
509
,
'
510
'
511
'
.
,
,
,
512
:
'
,
,
513
.
.
514
515
-
-
,
.
.
.
516
517
-
-
!
'
.
'
,
518
,
,
'
,
.
519
520
'
:
521
,
'
522
.
523
524
,
525
.
526
527
-
-
,
;
,
'
528
:
529
,
'
'
530
.
'
,
'
-
?
531
532
-
-
'
.
533
534
.
535
536
-
-
!
,
-
,
537
538
.
-
'
539
,
,
?
540
'
.
541
,
,
'
542
,
'
543
.
544
545
.
,
,
546
,
.
547
548
'
.
549
550
-
-
,
-
;
551
'
;
'
.
552
553
-
-
!
'
,
,
;
'
554
,
.
555
?
556
557
-
,
-
558
-
-
559
-
,
.
-
560
561
-
-
-
,
'
-
562
.
-
,
?
563
564
-
-
;
,
565
,
566
.
567
568
-
-
,
,
569
;
.
570
571
,
,
'
572
573
:
574
575
-
,
,
-
576
-
.
-
577
-
,
,
-
578
-
.
-
579
-
-
580
-
;
-
581
-
,
,
-
582
-
.
»
-
583
584
585
,
,
,
586
'
;
587
,
'
588
'
589
.
590
591
'
;
592
'
.
593
594
;
595
'
,
596
,
597
,
.
598
,
'
;
599
,
-
600
'
.
601
.
,
602
'
,
603
'
.
604
605
.
606
607
.
'
;
608
.
609
610
-
-
?
611
.
.
612
613
-
-
,
,
614
'
.
615
616
-
-
!
.
,
.
617
618
,
'
'
,
619
;
,
620
,
621
,
,
622
,
,
,
623
.
624
625
626
,
627
.
628
629
;
630
,
:
631
632
-
-
,
!
633
.
,
634
,
'
635
,
,
,
636
,
,
'
,
637
,
638
,
,
,
639
;
640
:
'
,
641
,
,
,
642
.
'
'
,
643
;
,
644
,
,
,
645
,
.
646
647
?
648
649
,
650
;
,
:
651
652
-
-
,
'
,
'
653
;
'
,
,
654
-
.
.
,
655
;
,
656
.
,
,
.
657
658
,
'
659
'
,
.
660
661
,
,
'
662
'
.
663
664
'
,
665
,
666
,
'
667
.
668
,
'
'
669
,
670
-
,
671
.
672
673
-
-
,
,
.
674
675
-
-
,
,
.
.
676
677
-
-
678
,
.
679
680
,
'
.
:
681
682
-
-
-
,
,
-
-
;
683
;
.
684
685
-
-
,
,
686
;
,
687
,
'
.
688
689
,
.
690
691
-
-
,
692
.
,
'
693
;
'
'
;
694
,
,
,
695
.
696
697
'
'
,
,
698
'
,
,
:
699
700
-
-
!
701
702
.
703
704
'
.
705
.
706
707
-
;
708
,
'
,
709
'
:
710
711
-
-
,
;
'
,
712
,
;
'
713
-
,
714
.
715
716
.
'
717
.
718
719
'
,
,
'
,
,
720
,
721
.
722
,
.
:
723
.
724
725
-
-
-
,
?
-
-
726
.
727
728
-
-
,
,
-
;
,
729
.
,
.
730
731
.
.
732
733
-
-
,
-
,
.
734
735
'
,
736
.
737
738
'
.
739
740
'
,
741
.
742
743
,
,
744
.
,
.
745
746
,
'
,
'
,
747
.
748
749
'
750
'
.
751
752
,
753
.
;
'
754
'
.
755
756
,
'
-
-
.
757
,
'
.
758
759
'
.
760
761
,
'
762
,
763
.
764
765
,
,
766
'
767
,
,
,
768
.
769
-
'
,
'
770
.
771
772
,
'
,
,
'
773
,
774
'
.
775
776
,
,
,
'
777
,
'
778
'
.
779
780
,
.
781
782
'
,
,
,
783
,
,
784
,
,
785
.
786
787
'
,
,
,
788
,
'
,
789
,
,
790
.
791
792
'
,
'
793
'
'
794
.
795
796
'
'
797
,
'
,
.
798
799
-
'
800
'
801
?
802
803
'
.
804
805
'
,
,
806
,
'
807
.
808
809
.
.
810
811
-
-
,
,
-
,
.
812
813
.
814
815
-
-
,
,
-
;
816
,
;
817
,
.
818
819
,
,
820
,
'
,
821
,
'
822
,
823
.
.
824
825
,
,
826
.
827
828
'
.
829
830
.
'
,
,
831
'
'
.
832
833
,
834
'
.
835
836
.
837
838
-
-
,
-
-
,
-
?
839
840
-
-
,
,
!
.
841
842
.
843
.
844
845
-
-
,
,
;
,
846
'
,
'
847
.
.
,
'
848
.
849
850
,
,
:
851
852
-
-
,
-
,
-
-
853
.
854
855
.
856
857
-
-
'
,
,
.
.
858
859
-
-
,
'
'
,
860
'
-
861
.
.
862
863
-
-
,
,
.
864
865
-
-
,
,
866
;
'
867
,
'
868
,
,
869
;
,
,
870
;
,
,
,
871
.
872
873
-
-
'
874
,
,
875
'
876
,
'
,
'
-
-
877
.
878
879
-
-
!
,
'
'
880
.
881
882
-
-
,
'
,
;
883
,
,
.
884
885
,
'
:
886
887
-
-
,
!
!
-
.
888
889
,
,
'
890
'
.
891
892
,
893
:
894
895
-
-
!
'
.
,
'
,
!
896
'
'
.
897
898
-
-
!
'
899
'
,
'
900
,
'
.
-
!
901
,
,
.
902
903
'
,
,
904
.
905
906
,
907
,
-
908
.
909
910
.
911
912
,
.
,
913
'
'
914
.
915
916
-
-
'
,
;
917
'
-
'
.
918
919
,
,
920
.
921
922
,
.
923
.
924
925
-
-
?
926
.
927
928
-
-
,
.
929
930
-
-
-
'
,
?
931
,
'
932
,
.
933
934
-
-
,
,
.
;
,
-
935
:
.
936
937
,
,
938
.
939
940
-
-
,
,
,
-
?
941
942
-
-
,
'
,
943
944
'
-
:
«
:
945
'
.
»
946
947
948
-
-
949
950
;
'
'
951
,
.
952
953
'
'
954
;
,
-
955
,
,
,
956
,
957
-
'
,
958
'
'
959
'
.
960
961
;
962
963
.
'
964
'
,
'
.
965
966
'
-
,
967
,
968
'
;
969
970
'
.
971
972
.
973
974
,
'
975
.
976
977
,
978
,
.
979
980
'
,
981
.
982
983
984
.
985
986
,
987
.
988
989
,
990
,
:
991
992
-
-
!
;
-
-
993
:
994
!
995
996
,
'
,
997
,
,
998
.
999
1000