-- En ce cas, il n'y a pas un instant à perdre.
-- Vous voyez bien que je ne perds pas un instant, dit le jeune
homme en faisant quelques pas pour rentrer dans le village.
-- Une minute encore: tu te chargeras de mes dépêches pour Paris,
n'est-ce pas?
-- Je comprends: je suis le courrier dont vous parliez tout à
l'heure à Bourrienne.
-- Justement.
-- Alors, venez.
-- Attends encore. Les jeunes gens que tu as arrêtés...
-- Les compagnons de Jéhu?
-- Oui... Et bien, il paraît que tout cela appartient à des
familles nobles; ce sont des fanatiques plutôt que des coupables.
Il paraît que ta mère, victime de je ne sais quelle surprise
judiciaire, a témoigné dans leur procès et a été cause de leur
condamnation.
-- C'est possible. Ma mère, comme vous le savez, avait été arrêtée
par eux et avait vu la figure de leur chef.
-- Eh bien, ta mère me supplie, par l'intermédiaire de Joséphine,
de faire grâce à ces pauvres fous: c'est le terme dont elle se
sert. Ils se sont pourvus en cassation. Tu arriveras avant que le
pourvoi soit rejeté, et, si tu juges la chose convenable, tu diras
de ma part au ministre de la justice de surseoir. À ton retour,
nous verrons ce qu'il y aura à faire définitivement.
-- Merci, général. N'avez-vous rien autre chose à me dire?
-- Non, si ce n'est de penser à la conversation que nous venons
d'avoir.
-- À propos?
-- À propos de mariage.
LII -- LE JUGEMENT
-- Eh bien, je vous dirai comme vous disiez vous-même tout à
l'heure: nous parlerons de cela à mon retour, si je reviens.
-- Oh! pardieu! fit Bonaparte, tu tueras encore celui-là comme tu
as tué les autres, je suis bien tranquille; cependant, je te
l'avoue, si tu le tues, je le regretterai.
-- Si vous devez le regretter tant que cela, général, il est bien
facile que ce soit moi qui sois tué à sa place.
-- Ne vas pas faire une bêtise comme celle-là, niais! fit vivement
le premier consul; je te regretterais encore bien davantage.
-- En vérité, mon général, fit Roland avec son rire saccadé, vous
êtes l'homme le plus difficile à contenter que je connaisse.
Et, cette fois, il reprit le chemin de Chivasso sans que le
général le retînt.
Une demi-heure après Roland galopait sur la route d'Ivrée dans une
voiture de poste; il devait voyager ainsi jusqu'à Aoste; à Aoste
prendre un mulet, traverser le Saint-Bernard, descendre à
Martigny, et, par Genève, gagner Bourg, et, de Bourg, Paris.
Pendant que Roland galope, voyons ce qui s'était passé en France,
et éclaircissons les points qui peuvent être restés obscurs pour
nos lecteurs dans la conversation que nous venons de rapporter
entre Bonaparte et son aide de camp.
Les prisonniers faits par Roland dans la grotte de Ceyzeriat
n'avaient passé qu'une nuit seulement dans la prison de Bourg, et
avaient été immédiatement transférés dans celle de Besançon, où
ils devaient comparaître devant un conseil de guerre.
On se rappelle que deux de ces prisonniers avaient été si
grièvement blessés, qu'on avait été obligé de les transporter sur
des brancards; l'un était mort le même soir, l'autre trois jours
après son arrivée à Besançon.
Le nombre des prisonniers était donc réduit à quatre: Morgan, qui
s'était rendu volontairement et qui était sain et sauf, et
Montbar, Adler et d'Assas, qui avaient été plus ou moins blessés
pendant le combat, mais dont aucun n'avait reçu de blessures
dangereuses.
Ces quatre pseudonymes cachaient, on se le rappellera, les noms du
baron de Sainte-Hermine, du comte de Jahiat, du vicomte de
Valensolle et du marquis de Ribier.
Pendant que l'on instruisait, devant la commission militaire de
Besançon, le procès des quatre prisonniers, arriva l'expiration de
la loi qui soumettait aux tribunaux militaires les délits
d'arrestation de diligences sur les grands chemins.
Les prisonniers se trouvaient dès lors passibles des tribunaux
civils.
C'était une grande différence pour eux, non point relativement à
la peine, mais quant au mode d'exécution de la peine.
Condamnés par les tribunaux militaires, ils étaient fusillés;
condamnés par les tribunaux civils, ils étaient guillotinés.
La fusillade n'était point infamante, la guillotine l'était.
Du moment où ils devaient être jugés par un jury, leur procès
relevait du jury de Bourg.
Vers la fin de mars, les accusés avaient donc été transférés des
prisons de Besançon dans celle de Bourg, et l'instruction avait
commencé.
Mais les quatre accusés avaient adopté un système qui ne laissait
pas que d'embarrasser le juge d'instruction.
Ils déclarèrent s'appeler le baron de Sainte-Hermine, le comte de
Jahiat, le vicomte de Valensolle et le marquis de Rihier, mais
n'avoir jamais eu aucune relation avec les détrousseurs de
diligences qui s'étaient fait appeler Morgan, Montbar, Adler et
d'Assas.
Ils avouaient bien avoir fait partie d'un rassemblement à main
armée; mais ce rassemblement appartenait aux bandes de
M. de Teyssonnet, et était une ramification de l'armée de Bretagne
destinée à opérer dans le Midi ou dans l'Est, tandis que l'armée
de Bretagne, qui venait de signer la paix, était destinée à opérer
dans l'Ouest.
Ils n'attendaient eux-mêmes que la soumission de Cadoudal pour
faire la leur, et l'avis de leur chef allait sans doute leur
arriver, quand ils avaient été attaqués et pris.
La preuve contraire était difficile à fournir; la spoliation des
diligences avait toujours été faite par des hommes masqués, et, à
part madame de Montrevel et sir John, personne n'avait vu le
visage d'un de nos aventuriers.
On se rappelle dans quelles circonstances: sir John, dans la nuit
où il avait été jugé, condamné, frappé par eux; madame de
Montrevel, lors de l'arrestation de la diligence, et quand, en se
débattant contre une crise nerveuse, elle avait fait tomber le
masque de Morgan.
Tous deux avaient été appelés devant le juge d'instruction, tous
deux avaient été confrontés avec les quatre accusés; mais sir John
et madame de Montrevel avaient déclaré ne reconnaître aucun de ces
derniers.
D'où venait cette réserve?
De la part de madame de Montrevel, elle était compréhensible:
madame de Montrevel avait gardé une double reconnaissance à
lhomme qui avait sauvegardé son fils Édouard, et qui lui avait
porté secours à elle.
De la part de sir John, le silence était plus difficile à
expliquer; car, bien certainement, parmi les quatre prisonniers,
sir John reconnaissait au moins deux ses assassins.
Eux lavaient reconnu, et un certain frissonnement avait passé
dans leurs veines à sa vue, mais ils n'en avaient pas moins
résolument fixé leurs regards sur lui, lorsque, à leur grand
étonnement, sir John, malgré l'insistance du juge, avait
obstinément répondu:
-- -Je n'ai pas l'honneur de reconnaître ces messieurs.-
- -
Amélie -- nous n'avons point parlé d'elle: il y a des douleurs que
la plume ne doit pas même essayer de peindre -- Amélie, pâle,
fiévreuse, mourante depuis la nuit fatale où Morgan avait été
arrêté, Amélie attendait avec anxiété le retour de sa mère et de
lord Tanlay de chez le juge d'instruction.
Ce fut lord Tanlay qui rentra le premier; madame de Montrevel
était restée un peu en arrière pour donner des ordres à Michel.
Dès qu'elle aperçut sir John, Amélie s'élança vers lui en
s'écriant:
-- Eh bien?
Sir John regarda autour de lui pour s'assurer que madame de
Montrevel ne pouvait ni le voir ni l'entendre.
-- Ni votre mère ni moi n'avons reconnu personne, répondit-il.
-- Ah! que vous êtes noble! que vous êtes généreux! que vous êtes
bon, milord! s'écria la jeune fille en essayant de baiser la main
de sir John.
Mais lui, retirant sa main:
-- Je n'ai fait que tenir ce que je vous avais promis, dit-il;
mais silence! voici votre mère.
Amélie fit un pas en arrière.
-- Ainsi, madame, dit-elle, vous n'avez pas contribué à
compromettre ces malheureux?
-- Comment, répondit madame de Montrevel, voulais-tu que
j'envoyasse à léchafaud un homme qui m'avait porté secours, et
qui, au lieu de frapper Édouard, l'avait embrassé?
-- Et cependant, madame, demanda Amélie toute tremblante, vous
laviez reconnu?
-- Parfaitement, répondit madame de Montrevel; cest le blond avec
des sourcils et des yeux noirs, celui qui se fait appeler Charles
de Sainte-Hermine.
Amélie jeta un cri étouffé; puis, faisant un effort sur elle-même:
-- Alors, dit-elle, tout est fini pour vous et pour milord, et
vous ne serez plus appelés?
-- Il est probable que non, répondit madame de Montrevel.
-- En tout cas, répondit sir John, je crois que, comme moi qui
n'ai effectivement reconnu personne, madame de Montrevel
persisterait dans sa déposition.
-- Oh! bien certainement, fit madame de Montrevel; Dieu me garde
de causer la mort de ce malheureux jeune homme, je ne me le
pardonnerais jamais; c'est bien assez que lui et ses compagnons
aient été arrêtés par Roland.
Amélie poussa un soupir; cependant, un peu de calme se répandit
sur son visage.
Elle jeta un regard de reconnaissance à sir John et remonta dans
son appartement, où l'attendait Charlotte.
Charlotte était devenue pour Amélie plus qu'une femme de chambre,
elle était devenue presque une amie.
Tous les jours, depuis que les accusés avaient été ramenés à la
prison de Bourg, Charlotte allait passer une heure près de son
père.
Pendant cette heure, il n'était question que des prisonniers, que
le digne geôlier, en sa qualité de royaliste, plaignait de tout
son coeur.
Charlotte se faisait renseigner sur les moindres paroles, et,
chaque jour, elle rapportait à Amélie des nouvelles des accusés.
C'était sur ces entrefaites qu'étaient arrivés aux Noires-
Fontaines madame de Montrevel et sir John.
Avant de quitter Paris, le premier consul avait fait dire par
Roland, et redire par Joséphine, à madame de Montrevel qu'il
désirait que le mariage eût lieu en son absence et le plus
promptement possible.
Sir John, en partant avec madame de Montrevel pour les Noires-
Fontaines, avait déclaré que ses désirs les plus ardents seraient
accomplis par cette union, et qu'il n'attendait que les ordres
d'Amélie pour devenir le plus heureux des hommes.
Les choses étant arrivées à ce point, madame de Montrevel -- le
matin même du jour où sir John et elle devaient déposer comme
témoins -- avait autorisé un tête-à-tête entre sir John et sa
fille.
L'entrevue avait duré plus d'une heure, et sir John n'avait quitté
Amélie que pour monter en voiture avec madame de Montrevel et
aller faire sa déposition.
Nous avons vu que cette déposition avait été tout à la décharge
des accusés; nous avons vu encore comment, à son retour, sir John
avait été reçu par Amélie.
Le soir, madame de Montrevel avait eu à son tour une conférence
avec sa fille.
Aux instances pressantes de sa mère, Amélie s'était contentée de
répondre que son état de souffrance lui faisait désirer
lajournement de son mariage, mais qu'elle s'en rapportait sur ce
point à la délicatesse de lord Tanlay.
Le lendemain, madame de Montrevel avait été forcée de quitter
Bourg pour revenir à Paris, sa position auprès de madame Bonaparte
ne lui permettant pas une longue absence.
Le matin du départ, elle avait fortement insisté pour qu'Amélie
laccompagnât à Paris; mais Amélie s'était, sur ce point encore,
appuyée de la faiblesse de sa santé. On allait entrer dans les
mois doux et vivifiants de lannée, dans les mois d'avril et de
mai; elle demandait à passer ces deux mois à la campagne,
certaine, disait-elle, que ces deux mois lui feraient du bien.
Madame de Montrevel ne savait rien refuser à Amélie, surtout
lorsqu'il s'agissait de sa santé.
Ce nouveau délai fut accordé à la malade.
Comme, pour venir à Bourg, madame de Montrevel avait voyagé avec
lord Tanlay, pour retourner à Paris, elle voyagea avec lui; à son
grand étonnement, pendant les deux jours que dura le voyage, sir
John ne lui avait pas dit un mot de son mariage avec Amélie.
Mais madame Bonaparte, en revoyant son amie, lui avait fait sa
question accoutumée:
-- Eh bien, quand marions-nous Amélie avec sir John? Vous savez
que ce mariage est un des désirs du premier consul!
Ce à quoi madame de Montrevel avait répondu:
-- La chose dépend entièrement de lord Tanlay.
Cette réponse avait longuement fait réfléchir madame Bonaparte.
Comment, après avoir paru d'abord si empressé, lord Tanlay était-
il devenu si froid?
Le temps seul pouvait expliquer un pareil mystère.
Le temps s'écoulait et le procès des prisonniers s'instruisait.
On les avait confrontés avec tous les voyageurs qui avaient signé
les différents procès-verbaux que nous avons vus entre les mains
du ministre de la police; mais aucun des voyageurs n'avait pu les
reconnaître, aucun ne les ayant vus à visage découvert.
Les voyageurs avaient, en outre, attesté qu'aucun objet leur
appartenant, argent ou bijoux, ne leur avait été pris.
Jean Picot avait attesté qu'on lui avait rapporté les deux cents
louis qui lui avaient été enlevés par mégarde.
L'instruction avait pris deux mois, et, au bout de ces deux mois,
les accusés, dont nul n'avait pu constater l'identité, restaient
sous le seul poids de leurs propres aveux: c'est-à-dire
qu'affiliés à la révolte bretonne et vendéenne, ils faisaient
simplement partie des bandes armées qui parcouraient le Jura sous
les ordres de M. de Teyssonnet.
Les juges avaient, autant que possible, retardé l'ouverture des
débats, espérant toujours que quelque témoin à charge se
produirait; leur espérance avait été trompée.
Personne, en réalité, n'avait souffert des faits imputés aux
quatre jeunes gens, à l'exception du Trésor, dont le malheur
n'intéressait personne.
Il fallait bien ouvrir les débats.
De leur côté, les accusés avaient mis le temps à profit.
On a vu qu'au moyen d'un habile échange de passeports, Morgan
voyageait sous le nom de Ribier, Ribier sous celui de Sainte-
Hermine, et ainsi des autres; il en était résulté dans les
témoignages des aubergistes une confusion que leurs livres étaient
encore venus augmenter.
L'arrivée des voyageurs, consignée sur les registres une heure
plus tôt ou une heure plus tard, appuyait des alibis irrécusables.
Il y avait conviction morale chez les juges; seulement, cette
conviction était impuissante devant les témoignages.
Puis, il faut le dire, d'un autre côté, il y avait pour les
accusés sympathie complète dans le public.
Les débats s'ouvrirent.
La prison de Bourg est attenante au prétoire; par les corridors
intérieurs, on pouvait conduire les prisonniers à la salle
d'audience.
Si grande que fût cette salle d'audience, elle fut encombrée le
jour de l'ouverture des débats; toute la ville de Bourg se
pressait aux portes du tribunal, et l'on était venu de Mâcon, de
Lons-le-Saulnier, de Besançon et de Nantua, tant les arrestations
de diligences avaient fait de bruit, tant les exploits des
compagnons de Jéhu étaient devenus populaires.
L'entrée des quatre accusés fut saluée d'un murmure qui n'avait
rien de répulsif: on y démêlait en partie presque égale la
curiosité et la sympathie.
Et leur présence était bien faite, il faut le dire, pour éveiller
ces deux sentiments. Parfaitement beaux, mis à la dernière mode de
l'époque, assurés sans impudence, souriants vis-à-vis de
l'auditoire, courtois envers leurs juges, quoique railleurs
parfois, leur meilleure défense était dans leur propre aspect.
Le plus âgé des quatre avait à peine trente ans.
Interrogés sur leurs noms, prénoms, âge et lieu de naissance, ils
répondirent se nommer:
Charles de Sainte-Hermine, né à Tours, département d'Indre-et-
Loire, âgé de vingt-quatre ans;
Louis-André de Jahiat, né à Bagé-le-Château, département de l'Ain,
âgé de vingt-neuf ans;
Raoul-Frédéric-Auguste de Valensolle, né à Sainte-Colombe,
département du Rhône, âgé de vingt-sept ans;
Pierre-Hector de Ribier, né à Bollène, département de Vaucluse,
âgé de vingt-six ans.
Interrogés sur leur condition et leur état, tous quatre
déclarèrent être gentilshommes et royalistes.
Ces quatre beaux jeunes gens qui se défendaient contre la
guillotine, mais non contre la fusillade, qui demandaient la mort,
qui déclaraient l'avoir méritée, mais qui voulaient la mort des
soldats, formaient un groupe admirable de jeunesse, de courage et
de générosité.
Aussi les juges comprenaient que, sous la simple accusation de
rébellion à main armée, la Vendée étant soumise, la Bretagne
pacifiée, ils seraient acquittés.
Et ce n'était point cela que voulait le ministre de la police; la
mort prononcée par un conseil de guerre ne lui suffisait même pas,
il lui fallait la mort déshonorante, la mort des malfaiteurs, la
mort des infâmes.
Les débats étaient ouverts depuis trois jours et n'avaient pas
fait un seul pas dans le sens du ministère public. Charlotte, qui
par la prison pouvait pénétrer la première dans la salle
d'audience, assistait chaque jour aux débats, et chaque soir
venait rapporter à Amélie une parole d'espérance.
Le quatrième jour, Amélie n'y put tenir; elle avait fait faire un
costume exactement pareil à celui de Charlotte; seulement, la
dentelle noire qui enveloppait le chapeau était plus longue et
plus épaisse qu'aux chapeaux ordinaires.
Il formait un voile et empêchait que l'on ne pût voir le visage.
Charlotte présenta Amélie à son père, comme une de ses jeunes
amies curieuse d'assister aux débats; le bonhomme Courtois ne
reconnut point mademoiselle de Montrevel, et, pour qu'elles
vissent bien les accusés, il les plaça dans le corridor où ceux-ci
devaient passer et qui conduisait de la chambre du concierge du
présidial à la salle d'audience.
Le corridor était si étroit au moment où lon passait de la
chambre du concierge à lendroit que l'on désignait sous le nom de
bûcher, que, des quatre gendarmes qui accompagnaient les
prisonniers, deux passaient d'abord, puis venaient les prisonniers
un à un, puis les deux derniers gendarmes.
Ce fut dans le rentrant de la porte du bûcher que se rangèrent
Charlotte et Amélie.
Lorsqu'elle entendit ouvrir les portes, Amélie fut obligée de
s'appuyer sur l'épaule de Charlotte; il lui semblait que la terre
manquait sous ses pieds et la muraille derrière elle.
Elle entendit le bruit des pas, les sabres retentissants des
gendarmes; enfin, la porte de communication s'ouvrit.
Un gendarme passa.
Puis un second.
Sainte-Hermine marchait le premier, comme s'il se fût encore
appelé Morgan.
Au moment où il passait:
-- Charles! murmura Amélie.
Le prisonnier reconnut la voix adorée, poussa un faible cri et
sentit qu'on lui glissait un billet dans la main.
Il serra cette chère main, murmura le nom d'Amélie et passa.
Les autres vinrent ensuite et ne remarquèrent point ou firent
semblant de ne point remarquer les deux jeunes filles.
Quant aux gendarmes, ils n'avaient rien vu ni entendu.
Dès qu'il fut dans un endroit éclairé, Morgan déplia le billet.
Il ne contenait que ces mots:
«Sois tranquille, mon Charles, je suis et serai ta fidèle Amélie
dans la vie comme dans la mort. J'ai tout avoué à lord Tanlay;
c'est l'homme le plus généreux de la terre: j'ai sa parole qu'il
rompra le mariage et prendra sur lui la responsabilité de cette
rupture. Je t'aime!»
Morgan baisa le billet et le posa sur son coeur; puis il jeta un
regard du côté du corridor; les deux jeunes Bressanes étaient
appuyées contre la porte.
Amélie avait tout risqué pour le voir une fois encore.
Il est vrai que l'on espérait que cette séance serait suprême s'il
ne se présentait point de nouveaux témoins à charge: il était
impossible de condamner les accusés, vu l'absence de preuves.
Les premiers avocats du département, ceux de Lyon, ceux de
Besançon avaient été appelés par les accusés pour les défendre.
Ils avaient parlé, chacun à son tour, détruisant pièce à pièce
l'acte d'accusation, comme, dans un tournoi du moyen âge, un
champion adroit et fort faisait tomber pièce à pièce l'armure de
son adversaire.
De flatteuses interruptions avaient, malgré les avertissements des
huissiers et les admonestations du président, accueilli les
parties les plus remarquables de ces plaidoyers.
Amélie, les mains jointes, remerciait Dieu, qui se manifestait si
visiblement en faveur des accusés; un poids affreux s'écartait de
sa poitrine brisée; elle respirait avec délices, et elle
regardait, à travers des larmes de reconnaissance, le Christ placé
au-dessus de la tête du président.
Les débats allaient être fermés.
Tout à coup, un huissier entra, s'approcha du président et lui dit
quelques mots à l'oreille.
-- Messieurs, dit le président, la séance est suspendue; que l'on
fasse sortir les accusés.
Il y eut un mouvement d'inquiétude fébrile dans l'auditoire.
Qu'était-il arrivé de nouveau? qu'allait-il se passer d'inattendu?
Chacun regarda son voisin avec anxiété. Un pressentiment serra le
coeur d'Amélie; elle porta la main à sa poitrine, elle avait senti
quelque chose de pareil à un fer glacé, pénétrant jusqu'aux
sources de sa vie.
Les gendarmes se levèrent, les accusés les suivirent et reprirent
le chemin de leur cachot.
Ils repassèrent les uns après les autres devant Amélie.
Les mains des deux jeunes gens se touchèrent, la main d'Amélie
était froide comme celle d'une morte.
-- Quoi qu'il arrive, merci, dit Charles en passant.
Amélie voulut lui répondre; les paroles expirèrent sur ses lèvres.
Pendant ce temps, le président s'était levé et avait passé dans la
chambre du conseil.
Il y avait trouvé une femme voilée qui venait de descendre de
voiture à la porte même du tribunal, et qu'on avait amenée où elle
était sans qu'elle eût échangé une seule parole avec qui que ce
fût.
-- Madame, lui dit-il, je vous présente toutes mes excuses pour la
façon un peu brutale dont, en vertu de mon pouvoir
discrétionnaire, je vous ai fait prendre à Paris et conduire ici:
mais il y va de la vie d'un homme, et, devant cette considération,
toutes les autres ont dû se taire.
-- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, monsieur, répondit la
dame voilée: je sais quelles sont les prérogatives de la justice,
et me voici à ses ordres.
-- Madame, reprit le président, le tribunal et, moi apprécions le
sentiment d'exquise délicatesse qui vous a poussée, au moment de
votre confrontation avec les accusés, à ne pas vouloir reconnaître
celui qui vous avait porté des secours; alors, les accusés niaient
leur identité avec les spoliateurs de diligences; depuis, ils ont
tout avoué: seulement, nous avons besoin de connaître celui qui
vous a donné cette marque de courtoisie de vous secourir, afin de
le recommander à la clémence du premier consul.
-- Comment! s'écria la dame voilée, ils ont avoué?
-- Oui, madame, mais ils s'obstinent à taire celui d'entre eux qui
vous a secourue; sans doute craignent-ils de vous mettre en
contradiction avec votre témoignage, et ne veulent-ils pas que
l'un d'eux achète sa grâce à ce prix.
-- Et que demandez-vous de moi, monsieur?
-- Que vous sauviez votre sauveur.
-- Oh! bien volontiers, dit la dame en se levant; qu'aurai-je à
faire?
-- À répondre à la question qui vous sera adressée par moi.
-- Je me tiens prête, monsieur.
-- Attendez un instant ici; vous serez introduite dans quelques
secondes.
Le président rentra.
Un gendarme placé à chaque porte empêchait que personne ne
communiquât avec la dame voilée.
Le président reprit sa place.
-- Messieurs, dit-il, la séance est rouverte.
Il se fit un grand murmure; les huissiers crièrent silence.
Le silence se rétablit.
-- Introduisez le témoin, dit le président.
Un huissier ouvrit la porte du conseil; la dame voilée fut
introduite.
Tous les regards se portèrent sur elle.
Quelle était cette dame voilée? que venait-elle faire? à quelle
fin était-elle appelée?
Avant ceux de personne, les yeux d'Amélie s'étaient fixés sur
elle.
-- Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, j'espère que je me trompe.
-- Madame, dit le président, les accusés vont rentrer dans cette
salle; désignez à la justice celui d'entre eux qui, lors de
l'arrestation de la diligence de Genève, vous a prodigué des soins
si touchants.
Un frissonnement courut dans l'assemblée; on comprit qu'il y avait
quelque piège sinistre tendu sous les pas des accusés.
Dix voix allaient s'écrier: «Ne parlez pas!» lorsque, sur un signe
du président, l'huissier d'une voix impérative cria:
-- Silence!
Un froid mortel enveloppa le coeur d'Amélie, une sueur glacée
perla son front, ses genoux plièrent et tremblèrent sous elle.
-- Faites entrer les accusés, dit le président en imposant silence
du regard comme l'huissier l'avait fait de la voix, et vous,
madame, avancez et levez votre voile.
La dame voilée obéit à ces deux invitations.
-- Ma mère! s'écria Amélie, mais d'une voix assez sourde pour que
ceux qui l'entouraient l'entendissent seuls.
-- Madame de Montrevel! murmura l'auditoire.
En ce moment, le premier gendarme parut à la porte, puis le
second; après lui venaient les accusés, mais dans un autre ordre:
Morgan s'était placé le troisième, afin que, séparé qu'il était
des gendarmes par Montbar et Adler, qui marchaient devant lui, et
par d'Assas, qui marchait derrière, il pût serrer plus facilement
la main d'Amélie.
Montbar entra donc d'abord.
Madame de Montrevel secoua la tête.
Puis vint Adler.
Madame de Montrevel fit le même signe de dénégation.
En ce moment, Morgan passait devant Amélie.
-- Oh! nous sommes perdus! dit-elle.
Il la regarda avec étonnement; une main convulsive serrait la
sienne.
Il entra.
-- C'est monsieur, dit madame de Montrevel en apercevant Morgan,
ou, si vous le voulez, le baron Charles de Sainte-Hermine, qui ne
faisait plus qu'un seul et même homme du moment où madame de
Montrevel venait de donner cette preuve d'identité.
Ce fut dans tout l'auditoire un long cri de douleur.
Montbar éclata de rire.
-- Oh! par ma foi, dit-il, cela t'apprendra, cher ami, à faire le
galant auprès des femmes qui se trouvent mal.
Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
-- Madame, lui dit-il, avec deux mots vous venez de faire tomber
quatre têtes. Il se fit un silence terrible, au milieu duquel un
sourd gémissement se fit entendre.
-- Huissier, dit le président, n'avez-vous pas prévenu le public
que toute marque d'approbation ou d'improbation était défendue?
L'huissier s'informa pour savoir qui avait manqué à la justice en
poussant ce gémissement.
C'était une femme portant le costume de Bressane, et que lon
venait d'emporter chez le concierge de la prison.
Dès lors, les accusés n'essayèrent même plus de nier; seulement,
de même que Morgan s'était réuni à eux, ils se réunirent à lui.
Leurs quatre têtes devaient être sauvées ou tomber ensemble.
Le même jour, à dix heures du soir, le jury déclara les accusés
coupables, et la cour prononça la peine de mort.
Trois jours après, à force de prières, les avocats obtinrent que
les accusés se pourvussent en cassation.
Mais ils ne purent obtenir qu'ils se pourvussent en grâce.
LIII -- OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE
Le verdict rendu par le jury de la ville de Bourg avait produit un
effet terrible, non seulement dans l'audience, mais encore dans
toute la ville.
Il y avait parmi les quatre accusés un tel accord de fraternité
chevaleresque, une telle élégance de manières, une telle
conviction dans la foi qu'ils professaient, que leurs ennemis eux-
mêmes admiraient cet étrange dévouement qui avait fait des voleurs
de grand chemin de gentilshommes de naissance et de nom.
Madame de Montrevel, désespérée de la part qu'elle venait de
prendre au procès et du rôle qu'elle avait bien involontairement
joué dans ce drame au dénouement mortel, n'avait vu qu'un moyen de
réparer le mal qu'elle avait fait: c'était de repartir à l'instant
même pour Paris, de se jeter aux pieds du premier consul et de lui
demander la grâce des quatre condamnés.
Elle ne prit pas même le temps d'aller embrasser Amélie au château
des Noires-Fontaines; elle savait que le départ de Bonaparte était
fixé aux premiers jours de mai, et l'on était au 6.
Lorsqu'elle avait quitté Paris, tous les apprêts du départ étaient
faits.
Elle écrivit un mot à sa fille, lui expliqua par quelle fatale
suggestion elle venait, en essayant de sauver un des quatre
accusés, de les faire condamner tous les quatre.
Puis, comme si elle eût eu honte d'avoir manqué à la promesse
qu'elle avait faite à Amélie, et surtout qu'elle s'était faite à
elle-même, elle envoya chercher des chevaux frais à la poste,
remonta en voiture et repartit pour Paris.
Elle y arriva le 8 mai au matin.
Bonaparte en était parti le 6 au soir.
Il avait dit, en partant, qu'il n'allait qu'à Dijon, peut-être à
Genève, mais qu'en tout cas il ne serait pas plus de trois
semaines absent.
Le pourvoi des condamnés, fût-il rejeté, devait prendre au moins
cinq ou six semaines.
Tout espoir n'était donc pas perdu.
Mais il le fut, lorsqu'on apprit que la revue de Dijon n'était
qu'un prétexte, que le voyage à Genève n'avait jamais été sérieux,
et que Bonaparte, au lieu d'aller en Suisse, allait en Italie.
Alors, madame de Montrevel, ne voulant pas s'adresser à son fils,
quand elle savait le serment qu'il avait fait au moment où lord
Tanlay avait été assassiné, et la part qu'il avait prise à
l'arrestation des compagnons de Jéhu; alors, disons-nous, madame
de Montrevel s'adressa à Joséphine: Joséphine promit d'écrire à
Bonaparte.
Le même soir, elle tint parole.
Mais le procès avait fait grand bruit; il n'en était point de ces
accusés-là comme d'accusés ordinaires, la justice fit diligence,
et, le trente-cinquième jour après le jugement, le pourvoi en
cassation fut rejeté.
Le rejet fut expédié immédiatement à Bourg, avec ordre d'exécuter
les condamnés dans les vingt-quatre heures.
Mais quelque diligence qu'eût faite le ministère de la justice,
l'autorité judiciaire ne fut point prévenue la première.
Tandis que les prisonniers se promenaient dans la cour intérieure,
une pierre passa par-dessus les murs et vint tomber à leurs pieds.
Une lettre était attachée à cette pierre.
Morgan, qui avait, à l'endroit de ses compagnons, conservé, même
en prison, la supériorité d'un chef, ramassa la pierre, ouvrit la
lettre et la lut.
Puis, se retournant vers ses compagnons:
-- Messieurs, dit-il, notre pourvoi est rejeté, comme nous devions
nous y attendre, et, selon toute probabilité, la cérémonie aura
lieu demain.
Valensolle et Ribier, qui jouaient au petit palet avec des écus de
six livres et des louis, avaient quitté leur jeu pour écouter la
nouvelle.
La nouvelle entendue, ils reprirent leur partie sans faire de
réflexion.
Jahiat, qui lisait -la Nouvelle Héloïse, -reprit sa lecture en
disant:
-- Je crois que je n'aurai pas le temps de finir le chef-d'oeuvre
de M. Jean-Jacques Rousseau; mais, sur l'honneur, je ne le
regrette pas: c'est le livre le plus faux et le plus ennuyeux que
j'aie lu de ma vie.
Sainte-Hermine passa la main sur son front en murmurant:
-- Pauvre Amélie!
Puis, apercevant Charlotte, qui se tenait à la fenêtre de la geôle
donnant dans la cour des prisonniers, il alla à elle:
-- Dites à Amélie que c'est cette nuit qu'elle doit tenir la
promesse qu'elle m'a faite.
La fille du geôlier referma la fenêtre et embrassa son père, en
lui annonçant qu'il la reverrait selon toute probabilité dans la
soirée.
Puis elle prit le chemin des Noires-Fontaines, chemin que depuis
deux mois elle faisait tous les jours deux fois: une fois vers le
milieu du jour pour aller à la prison, une fois le soir pour
revenir au château.
Chaque soir, en rentrant, elle trouvait Amélie à la même place,
c'est-à-dire assise à cette fenêtre qui, dans des jours plus
heureux, s'ouvrait pour donner passage à son bien-aimé Charles.
Depuis le jour de son évanouissement, à la suite du verdict du
jury, Amélie n'avait pas versé une larme, et nous pourrions
presque ajouter n'avait pas prononcé une parole.
Au lieu d'être le marbre de l'antiquité s'animant pour devenir
femme, on eût pu croire que c'était l'être animé qui peu à peu se
pétrifiait.
Chaque jour, il semblait qu'elle fût devenue un peu plus pâle, un
peu plus glacée.
Charlotte la regardait avec étonnement: les esprits vulgaires,
très impressionnables aux bruyantes démonstrations, c'est-à-dire
aux cris et aux pleurs, ne comprennent rien aux douleurs muettes.
Il semble que, pour eux, le mutisme, c'est l'indifférence.
Elle fut donc étonnée du calme avec lequel Amélie reçut le message
qu'elle était chargée de transmettre.
Elle ne vit pas que son visage, plongé dans la demi-teinte du
crépuscule, passait de la pâleur à la lividité; elle ne sentit
point l'étreinte mortelle qui, comme une tenaille de fer, lui
broya le coeur; elle ne comprit point, lorsqu'elle s'achemina vers
la porte, qu'une roideur plus automatique encore que de coutume
accompagnait ses mouvements.
Seulement, elle s'apprêta à la suivre.
Mais, arrivée à la porte, Amélie étendit la main:
-- Attends-moi là, dit-elle.
Charlotte obéit.
Amélie referma la porte derrière elle et monta à la chambre de
Roland.
La chambre de Roland était une véritable chambre de soldat et de
chasseur, dont le principal ornement étaient des panoplies et des
trophées.
Il y avait là des armes de toute espèce, indigènes et étrangères,
depuis les pistolets aux canons azurés de Versailles jusqu'aux
pistolets à pommeau d'argent du Caire, depuis le couteau catalan
jusqu'au cangiar turc.
Elle détacha des trophées quatre poignards aux lames tranchantes
et aiguës; elle enleva aux panoplies huit pistolets de différentes
formes.
Elle prit des balles dans un sac, de la poudre dans une corne.
Puis elle descendit rejoindre Charlotte.
Dix minutes après, aidée de sa femme de chambre, elle avait revêtu
son costume de Bressane.
On attendit la nuit; la nuit vient tard au mois de juin.
Amélie resta debout, immobile, muette, appuyée à sa cheminée
éteinte, regardant par la fenêtre ouverte le village de Ceyzeriat,
qui disparaissait peu à peu dans les ombres crépusculaires.
Lorsque Amélie ne vit plus rien que les lumières s'allumant de
place en place:
-- Allons, dit-elle, il est temps.
Les deux jeunes filles sortirent; Michel ne fit point attention à
Amélie qu'il prit pour une amie de Charlotte qui était venue voir
celle-ci et que celle-ci allait reconduire.
Dix heures sonnaient, comme les jeunes filles passaient devant
l'église de Brou.
Il était dix heures un quart à peu près lorsque Charlotte frappa à
la porte de la prison.
Le père Courtois vint ouvrir.
Nous avons dit quelles étaient les opinions politiques du digne
geôlier.
Le père Courtois était royaliste.
Il avait donc été pris d'une profonde sympathie pour les quatre
condamnés; il espérait, comme tout le monde, que madame de
Montrevel, dont on connaissait le désespoir, obtiendrait leur
grâce du premier consul, et, autant qu'il avait pu le faire sans
manquer à ses devoirs, il avait adouci la captivité de ses
prisonniers en écartant d'eux toute rigueur inutile.
Il est vrai que, d'un autre côté, malgré cette sympathie, il avait
refusé soixante mille francs en or -- somme qui, à cette époque,
valait le triple de ce qu'elle vaut aujourd'hui -- pour les
sauver.
Mais, nous l'avons vu, mis dans la confidence par sa fille
Charlotte, il avait autorisé Amélie, déguisée en Bressane, à
assister au jugement.
On se rappelle les soins et les égards que le digne homme avait
eus pour Amélie, lorsque elle-même avait été prisonnière avec
madame de Montrevel.
Cette fois encore, et comme il ignorait le rejet du pourvoi, il se
laissa facilement attendrir.
Charlotte lui dit que sa jeune maîtresse allait dans la nuit même
partir pour Paris, afin de hâter la grâce, et qu'avant de partir
elle venait prendre congé du baron de Sainte-Hermine et lui
demander ses instructions pour agir.
Il y avait cinq portes à forcer pour gagner celle de la rue: un
corps de garde dans la cour, une sentinelle intérieure et une
extérieure; par conséquent, le père Courtois n'avait point à
craindre que les prisonniers s'évadassent.
Il permit donc qu'Amélie vît Morgan.
Qu'on nous excuse de dire tantôt Morgan, tantôt Charles, tantôt le
baron de Sainte-Hermine; nos lecteurs savent bien que, par cette
triple appellation, nous désignons le même homme.
Le père Courtois prit une lumière et marcha devant Amélie.
La jeune fille, comme si, sortant de la prison, elle devait partir
par la malle-poste, tenait à la main un sac de nuit.
Charlotte suivait sa maîtresse.
-- Vous reconnaîtrez le cachot, mademoiselle de Montrevel; c'est
celui où vous avez été enfermée avec madame votre mère. Le chef de
ces malheureux jeunes gens, le baron Charles de Sainte-Hermine,
m'a demandé comme une faveur la cage n° 4. Vous savez que c'est le
nom que nous donnons à nos cellules. Je n'ai pas cru devoir lui
refuser cette consolation, sachant que le pauvre garçon vous
aimait. Oh! soyez tranquille, mademoiselle Amélie: ce secret ne
sortira jamais de ma bouche. Puis il m'a fait des questions, m'a
demandé où était le lit de votre mère, où était le vôtre; je le
lui ai dit. Alors, il a désiré que sa couchette fût placée juste
au même endroit où la vôtre se trouvait; ce n'était pas difficile:
non seulement elle était au même endroit, mais encore c'était la
même: De sorte que, depuis le jour de son entrée dans votre
prison, le pauvre jeune homme est resté presque constamment
couché.
Amélie poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; elle
sentit, chose qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps, une
larme prête à mouiller sa paupière.
Elle était donc aimée comme elle aimait, et c'était une bouche
étrangère et désintéressée qui lui en donnait la preuve.
Au moment d'une séparation éternelle, cette conviction était le
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