Le surlendemain du jour, ou plutôt de la nuit, où s'étaient passés
les événements que nous venons de raconter, deux hommes marchaient
côte à côte dans le grand salon des Tuileries donnant sur le
jardin.
Ils parlaient vivement; des deux côtés, les paroles étaient
accompagnées de gestes rapides et animés.
Ces deux hommes, c'étaient le premier consul Bonaparte et Georges
Cadoudal.
Georges Cadoudal, touché des malheurs que pouvait entraîner pour
la Bretagne une plus longue résistance, venait de signer la paix
avec Brune.
C'était après la signature de cette paix qu'il avait délié de leur
serment les compagnons de Jéhu.
Par malheur, le congé qu'il leur donnait était arrivé, comme nous
l'avons vu, vingt-quatre heures trop tard.
En traitant avec Brune, Georges Cadoudal n'avait rien stipulé pour
lui-même, que la liberté de passer immédiatement en Angleterre.
Mais Brune avait tant insisté, que le chef vendéen avait consenti
à une entrevue avec le premier consul.
Il était, en conséquence, parti pour Paris.
Le matin même de son arrivée, il s'était présenté aux Tuileries,
s'était nommé et avait été reçu.
C'était Rapp qui, en l'absence de Roland, lavait introduit.
En se retirant, l'aide de camp avait laissé les deux portes
ouvertes, afin de tout voir du cabinet de Bourrienne, et de porter
secours au premier consul, s'il était besoin.
Mais Bonaparte, qui avait compris l'intention de Rapp, avait été
fermer la porte.
Puis, revenant vivement vers Cadoudal:
-- Ah! c'est vous, enfin! lui avait-il dit; je suis bien aise de
vous voir; un de vos ennemis, mon aide de camp, Roland de
Montrevel, m'a dit le plus grand bien de vous.
-- Cela ne m'étonne point, avait répondu Cadoudal; pendant le peu
de temps que j'ai vu M. de Montrevel, j'ai cru reconnaître en lui
les sentiments les plus chevaleresques.
-- Oui, et cela vous a touché? répondit le premier consul.
Puis, fixant sur le chef royaliste son oeil de faucon:
-- Écoutez, Georges, reprit-il, j'ai besoin d'hommes énergiques
pour accomplir loeuvre que j'entreprends. Voulez-vous être des
miens? Je vous ai fait offrir le grade de colonel; vous valez
mieux que cela: je vous offre le grade de général de division.
-- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, citoyen premier
consul, répondit Georges; mais vous me mépriseriez si j'acceptais.
-- Pourquoi cela? demanda vivement Bonaparte.
-- Parce que j'ai prêté serment à la maison de Bourbon, et que je
lui resterai fidèle, quand même.
-- Voyons, reprit le premier consul, n'y a-t-il aucun moyen de
vous rallier à moi?
-- Général, répondit l'officier royaliste, m'est-il permis de vous
répéter ce que l'on ma dit?
-- Et pourquoi pas?
-- C'est que cela touche aux plus profonds arcanes de la
politique.
-- Bon! quelque niaiserie, fit le premier consul avec un sourire
inquiet.
Cadoudal s'arrêta et regarda fixement son interlocuteur.
-- On dit qu'il y a eu un accord fait à Alexandrie, entre vous et
le commodore Sidney Smith; que cet accord avait pour objet de vous
laisser le retour libre en France, à la condition, acceptée par
vous, de relever le trône de nos anciens rois.
Bonaparte éclata de rire.
-- Que vous êtes étonnants, vous autres plébéiens, dit-il, avec
votre amour pour vos anciens rois! Supposez que je rétablisse ce
trône -- chose dont je n'ai nulle envie, je vous le déclare -- que
vous en reviendra-t-il, à vous qui avez versé votre sang pour le
rétablissement de ce trône? Pas même la confirmation du grade que
vous avez conquis, colonel! Et où avez-vous vu dans les armées
royales un colonel qui ne fût pas noble? Avez-vous jamais entendu
dire que, près de ces gens-là, un homme se soit élevé par son
propre mérite? Tandis qu'auprès de moi, Georges, vous pouvez
atteindre à tout, puisque plus je m'élèverai, plus j'élèverai avec
moi ceux qui m'entoureront. Quant à me voir jouer le rôle de Monk,
n'y comptez pas; Monk vivait dans un siècle où les préjugés que
nous avons combattus et renversés en 1789 avaient toute leur
vigueur; Monk eût voulu se faire roi, qu'il ne l'eût pas pu;
dictateur, pas davantage! Il fallait être Cromwell pour cela.
Richard n'y a pas pu tenir; il est vrai que c'était un véritable
fils de grand homme, c'est-à-dire un sot. Si j'eusse voulu me
faire roi, rien ne m'en eût empêché, et, si l'envie m'en prend
jamais, rien ne m'en empêchera. Voyons, vous avez quelque chose à
répondre! Répondez.
-- Vous dites, citoyen premier consul, que la situation n'est
point la même en France en 1800 qu'en Angleterre en 1660; je n'y
vois moi aucune différence. Charles Ier avait été décapité en
1649, Louis XVI la été en 1793; onze ans se sont écoulés en
Angleterre entre la mort du père et la restauration du fils; sept
ans se sont déjà écoulés en France depuis la mort de Louis XVI...
Peut-être me direz-vous que la révolution anglaise fut une
révolution religieuse, tandis que la révolution française est une
révolution politique; eh bien, je répondrai qu'une charte est
aussi facile à faire qu'une abjuration.
Bonaparte sourit.
-- Non, reprit-il, je ne vous dirai pas cela; je vous dirai
simplement: Cromwell avait cinquante ans quand Charles Ier a été
exécuté; moi, j'en avais vingt-quatre, à la mort de Louis XVI.
Cromwell est mort en 1658, c'est-à-dire à cinquante-neuf ans; en
dix ans de pouvoir, il a eu le temps d'entreprendre beaucoup, mais
d'accomplir peu; et, d'ailleurs, lui, c'était une réforme complète
qu'il entreprenait, réforme politique par la substitution du
gouvernement républicain au gouvernement monarchique. Eh bien,
accordez-moi de vivre les années de Cromwell, cinquante-neuf ans,
ce n'est pas beaucoup. J'ai encore vingt ans à vivre, juste le
double de Cromwell, et, remarquez-le, je ne change rien, je
poursuis; je ne renverse pas, j'élève. Supposez qu'à trente ans,
César, au lieu de nêtre encore que le premier débauché de Rome,
en ait été le premier citoyen; supposez que sa campagne des Gaules
ait été faite, sa campagne d'Égypte achevée, sa campagne d'Espagne
menée à bonne fin; supposez qu'il ait eu trente ans au lieu d'en
avoir cinquante, croyez-vous qu'il n'eût pas été à la fois César
et Auguste?
-- Oui, s'il n'eût pas trouvé sur son chemin Brutus, Cassius et
Casca.
-- Ainsi, dit Bonaparte avec mélancolie, c'est sur un assassinat
que mes ennemis comptent! en ce cas, la chose leur sera facile et
à vous tout le premier, qui êtes mon ennemi; car qui vous empêche
en ce moment, si vous avez la conviction de Brutus, de me frapper
comme il a frappé César? Je suis seul avec vous, les portes sont
fermées; vous auriez le temps d'être à moi avant qu'on fût à vous.
Cadoudal fit un pas en arrière.
-- Non, dit-il, nous ne comptons point sur l'assassinat, et je
crois qu'il faudrait une extrémité bien grave pour que l'un de
nous se déterminât à se faire assassin; mais les chances de la
guerre sont là. Un seul revers peut vous faire perdre votre
prestige; une défaite introduit l'ennemi au coeur de la France:
des frontières de la Provence, on peut voir le feu des bivouacs
autrichiens; un boulet peut vous enlever la tête, comme au
maréchal de Berwick; alors, que devient la France? Vous n'avez
point d'enfants, et vos frères...
-- Oh! sous ce point de vue, vous avez raison; mais, si vous ne
croyez pas à la Providence, j'y crois, moi; je crois qu'elle ne
fait rien au hasard; je crois que, lorsqu'elle a permis que, le 15
août 1769 -- un an jour pour jour après que Louis XV eut rendu
lédit qui réunissait la Corse à la France -- naquît à Ajaccio un
enfant qui ferait le 13 vendémiaire et le 18 brumaire, elle avait
sur cet enfant de grandes vues, de suprêmes projets. Cet enfant,
c'est moi; si j'ai une mission, je ne crains rien, ma mission me
sert de bouclier; si je n'en ai pas, si je me trompe, si, au lieu
de vivre les vingt-cinq ou trente ans qui me sont nécessaires pour
achever mon oeuvre, je suis frappé d'un coup de couteau comme
César, ou atteint d'un boulet comme Berwick, c'est que la
Providence aura sa raison d'agir ainsi, et ce sera à elle de
pourvoir à ce qui convient à la France... Nous parlions de César
tout à l'heure: quand Rome suivait en deuil les funérailles du
dictateur et brûlait les maisons de ses assassins; quand, aux
quatre points cardinaux du monde, la ville éternelle regardait
d'où lui viendrait le génie qui mettrait fin à ses guerres
civiles; quand elle tremblait à la vue de l'ivrogne Antoine ou de
l'hypocrite Lépide, elle était loin de songer à l'écolier
d'Apollonie, au neveu de César, au jeune Octave. Qui pensait à ce
fils du banquier de Velletri, tout blanchi par la farine de ses
aïeux? Qui le devina lorsqu'on le vit arriver boitant et
clignotant des yeux pour passer en revue les vieilles bandes de
César? Pas même le prévoyant Cicéron: O-rnandum et tollen-dum,
disait-il. Eh bien, l'enfant joua toutes les barbes grises du
sénat, et régna presque aussi longtemps que Louis XIV! Georges,
Georges, ne luttez pas contre la Providence qui me suscite; car la
Providence vous brisera.
-- J'aurai été brisé en suivant la voie et la religion de mes
pères, répondit Cadoudal en s'inclinant, et j'espère que Dieu me
pardonnera mon erreur qui sera celle d'un chrétien fervent et d'un
fils pieux.
Bonaparte posa la main sur l'épaule du jeune chef:
-- Soit, lui dit-il; mais, au moins, restez neutre; laissez les
événements s'accomplir, regardez les trônes s'ébranler, regardez
tomber les couronnes; ordinairement, ce sont les spectateurs qui
payent: moi, je vous payerai pour regarder faire.
-- Et combien me donnerez-vous pour cela, citoyen premier consul?
demanda en riant Cadoudal.
-- Cent mille francs par an, monsieur, répondit Bonaparte.
-- Si vous donnez cent mille francs par an à un simple chef de
rebelles, dit Cadoudal, combien offrirez-vous au prince pour
lequel il a combattu?
-- Rien, monsieur; ce que je paye en vous, c'est le courage et non
pas le principe qui vous a fait agir; je vous prouve que pour moi,
homme de mes oeuvres, les hommes n'existent que par leurs oeuvres.
Acceptez, Georges, je vous en prie.
-- Et si je refuse?
-- Vous aurez tort.
-- Serai-je toujours libre de me retirer où il me conviendra?
Bonaparte alla à la porte et l'ouvrit.
-- L'aide de camp de service! demanda-t-il.
Il s'attendait à voir paraître Rapp.
Il vit paraître Roland.
-- Ah! dit-il, c'est toi?
Puis, se retournant vers Cadoudal:
-- Je n'ai pas besoin, colonel, de vous présenter mon aide de camp
Roland de Montrevel: c'est une de vos connaissances.
-- Roland, dis au colonel qu'il est aussi libre à Paris que tu
l'étais dans son camp de Muzillac, et que, s'il désire un
passeport pour quelque pays du monde que ce soit, Fouché a l'ordre
de le lui donner.
-- Votre parole me suffit, citoyen premier consul, répondit en
s'inclinant Cadoudal; ce soir, je pars.
-- Et peut-on vous demander où vous allez?
-- À Londres, général.
-- Tant mieux.
-- Pourquoi tant mieux?
-- Parce que, là, vous verrez de près les hommes pour lesquels
vous vous êtes battu.
-- Après?
-- Et que, quand vous les aurez vus...
-- Eh bien?
-- Vous les comparerez à ceux contre lesquels vous vous êtes
battu... Seulement, une fois sorti de France, colonel...
Bonaparte s'arrêta.
-- J'attends, fit Cadoudal.
-- Eh bien, n'y rentrez qu'en me prévenant, ou sinon, ne vous
étonnez pas d'être traité en ennemi.
-- Ce sera un honneur pour moi, général, puisque vous me
prouverez, en me traitant ainsi, que je suis un homme à craindre.
Et Georges salua le premier consul et se retira.
-- Eh bien, général, demanda Roland, après que la porte fut
refermée sur Cadoudal, est-ce bien l'homme que je vous avais dit?
-- Oui, répondit Bonaparte pensif; seulement, il voit mal l'état
des choses; mais l'exagération de ses principes prend sa source
dans de nobles sentiments, qui doivent lui donner une grande
influence parmi les siens.
Alors, à voix basse:
-- Il faudra pourtant en finir! ajouta-t-il.
Puis, s'adressant à Roland:
-- Et toi? demanda-t-il.
-- Moi, répondit Roland, j'en ai fini.
-- Ah! ah! de sorte que les compagnons de Jéhu...?
-- Ont cessé d'exister, général; les trois quarts sont morts, le
reste est prisonnier.
-- Et toi sain et sauf?
-- Ne m'en parlez pas, général; je commence à croire que, sans
m'en douter, j'ai fait un pacte avec le diable.
Le même soir, comme il l'avait dit au premier consul, Cadoudal
partit pour l'Angleterre.
À la nouvelle que le chef breton était heureusement arrivé à
Londres, Louis XVIII lui écrivait:
«J'ai appris avec la plus vive satisfaction, général, que vous
êtes enfin échappé aux mains du tyran, qui vous a méconnu au point
de vous proposer de le servir; j'ai gémi des malheureuses
circonstances qui vous ont forcé de traiter avec lui; mais je n'ai
jamais conçu la plus légère inquiétude: le coeur de mes fidèles
Bretons et le vôtre en particulier me sont trop bien connus.
Aujourd'hui, vous êtes libre, vous êtes auprès de mon frère: tout
mon espoir renaît: je n'ai pas besoin d'en dire davantage à un
Français tel que vous.
«Louis»
À cette lettre étaient joints le brevet de lieutenant-général et
le grand cordon de Saint-Louis.
LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE
Le premier consul en était arrivé au point qu'il désirait: les
compagnons de Jéhu étaient détruits, la Vendée était pacifiée.
Tout en demandant la paix à l'Angleterre, il avait espéré la
guerre; il comprenait très bien que, né de la guerre, il ne
pouvait grandir que par la guerre; il semblait deviner qu'un jour
un poète l'appellerait -le géant des batailles.-
Mais cette guerre, comment la ferait-il?
Un article de la constitution de l'an VIII s'opposait à ce que le
premier consul commandât les armées en personne et quittât la
France.
Il y a toujours dans les constitutions un article absurde; bien
heureuses les constitutions où il n'y en a qu'un!
Le premier consul trouva un moyen.
Il établit un camp à Dijon; larmée qui devait occuper ce camp
prendrait le nom d'armée de réserve.
Le noyau de cette armée fut formé par ce que l'on put tirer de la
Vendée et de la Bretagne, trente mille hommes à peu près. Vingt
mille conscrits y furent incorporés. Le général Berthier en fut
nommé commandant en chef.
Le plan qu'avait, un jour, dans son cabinet du Luxembourg,
expliqué Bonaparte à Roland, était resté le même dans son esprit.
Il comptait reconquérir l'Italie par une seule bataille; cette
bataille devait être une grande victoire.
Moreau, en récompense de sa coopération au 18 brumaire, avait
obtenu ce commandement militaire qu'il désirait: il était général
en chef de l'armée du Rhin, et avait quatre-vingt mille hommes
sous ses ordres.
Augereau commandait l'armée gallo-batave, forte de vingt-cinq
mille hommes.
Enfin, Masséna commandait l'armée d'Italie, réfugiée dans le pays
de Gênes, et soutenait avec acharnement le siège de la capitale de
ce pays, bloquée du côté de la terre par le général autrichien
Ott, et du côté de la mer par l'amiral Keith.
Pendant que ces mouvements s'opéraient en Italie, Moreau avait
pris l'offensive sur le Rhin et battu lennemi à Stockach et à
Moeskirch. Une seule victoire devait être, pour l'armée de
réserve, le signal d'entrer à son tour en ligue; deux victoires ne
laissaient aucun doute sur l'opportunité de ses opérations.
Seulement, comment cette armée descendrait-elle en Italie?
La première pensée de Bonaparte avait été de remonter le Valais et
de déboucher par le Simplon: on tournait ainsi le Piémont et l'on
entrait à Milan; mais l'opération était longue et se manifestait
au grand jour.
Bonaparte y renonça; il entrait dans son plan de surprendre les
Autrichiens, et d'être avec toute son armée dans les plaines du
Piémont avant que l'on pût se douter qu'il eût passé les Alpes.
Il s'était donc décidé à opérer son passage par le grand Saint-
Bernard.
C'était alors qu'il avait envoyé aux pères desservant le monastère
qui couronne cette montagne les cinquante mille francs dont
s'étaient emparés les compagnons de Jéhu.
Cinquante mille autres avaient été expédiés, qui étaient parvenus
heureusement à leur destination.
Grâce à ces cinquante mille francs, les moines devaient être
abondamment pourvus de rafraîchissements nécessaires à une armée
de cinquante mille hommes faisant une halte d'un jour.
En conséquence, vers la fin d'avril, toute l'artillerie fut
dirigée sur Lausanne, Villeneuve, Martigny et Saint-Pierre.
Le général Marmont, commandant lartillerie, avait été envoyé en
avant pour veiller au transport des pièces.
Ce transport des pièces était une chose à peu près impraticable.
Il fallait cependant qu'il eût lieu.
Il n'y avait point d'antécédent sur lequel on pût s'appuyer;
Annibal avec ses éléphants, ses Numides et ses Gaulois,
Charlemagne avec ses Francs, navaient rien eu de semblable à
surmonter.
Lors de la première campagne d'Italie, en 1796, on n'avait pas
franchi les Alpes, on les avait tournées; on était descendu de
Nice à Chérasco par la route de la Corniche.
Cette fois, on allait entreprendre une oeuvre véritablement
gigantesque.
Il fallait d'abord s'assurer que la montagne n'était point
occupée; la montagne sans Autrichiens était déjà un ennemi assez
difficile à vaincre!
Lannes fut lancé en enfant perdu avec toute une division; il passa
le col du Saint-Bernard, sans artillerie, sans bagages, et
s'empara de Châtillon.
Les Autrichiens n'avaient rien laissé dans le Piémont, que de la
cavalerie, des dépôts et quelques postes d'observation; il n'y
avait donc plus d'autres obstacles à vaincre que ceux de la
nature. On commença les opérations.
On avait fait construire des traîneaux pour transporter les
canons; mais, si étroite que fût leur voie, on reconnut qu'elle
serait toujours trop large.
Il fallut aviser à un autre moyen.
On creusa des troncs de sapins, on y emboîta les pièces; à
l'extrémité supérieure, on fixa un câble pour tirer; à lextrémité
inférieure, un levier pour diriger.
Vingt grenadiers s'attelaient au câble, vingt autres portaient,
avec leur bagage, le bagage de ceux qui traînaient les pièces. Un
artilleur commandait chaque détachement, et avait sur lui pouvoir
absolu, au besoin droit de vie et de mort.
Le bronze, en pareille circonstance, était bien autrement précieux
que la chair!
Avant de partir, on donna à chaque homme une paire de souliers
neufs et vingt biscuits.
Chacun chaussa les souliers, et se pendit les biscuits au cou.
Le premier consul, installé au bas de la montagne, donnait à
chaque prolonge le signal du départ.
Il faut avoir traversé les mêmes chemins en simple touriste, à
pied ou à mulet, avoir sondé de l'oeil les mêmes précipices pour
se faire une idée de ce qu'était ce voyage: toujours gravir par
des pentes escarpées, par des sentiers étroits, sur des cailloux
qui coupaient les souliers d'abord, les pieds ensuite!
De temps en temps, on s'arrêtait, on reprenait haleine et l'on se
remettait en route sans une plainte.
On arriva aux glaces: avant de s'y engager, les hommes reçurent
d'autres souliers: ceux du matin étaient en lambeaux; on cassa un
morceau de biscuit, on but une goutte d'eau-de-vie à la gourde, et
l'on se remit en chemin.
On ne savait où l'on montait; quelques-uns demandaient pour
combien de jours on en avait encore; d'autres, s'il serait permis
de s'arrêter un instant à la lune.
Enfin, l'on atteignit les neiges éternelles.
Là, le travail devenait plus facile; les sapins glissaient sur la
neige, et l'on allait plus vite.
Un fait donnera la mesure du pouvoir concédé à l'artilleur
conduisant chaque prolonge.
Le général Chamberlhac passait; il trouva que l'on n'allait pas
assez vite, et, voulant faire hâter le pas, il s'approcha du
canonnier et prit avec lui un ton de maître.
-- Ce n'est pas vous qui commandez ici, répondit l'artilleur;
c'est moi! c'est moi qui suis responsable de la pièce, c'est moi
qui la dirige; passez votre chemin!
Le général s'avança vers le canonnier comme pour lui mettre la
main au collet.
Mais celui-ci, faisant un pas en arrière:
-- Général, dit-il, ne me touchez pas, ou je vous assomme d'un
coup de levier et je vous jette dans le précipice.
Après des fatigues inouïes, on atteignit le pied de la montée au
sommet de laquelle s'élève le couvent.
Le général se retira.
Là, on trouva la trace du passage de la division Lannes: comme la
pente est très rapide, les soldats avaient pratiqué une espèce
d'escalier gigantesque.
On lescalada.
Les pères du Saint-Bernard attendaient sur la plate-forme. Ils
conduisirent successivement à lhospice chaque peloton formant les
prolonges. Des tables étaient dressées dans de longs corridors,
et, sur ces tables, il y avait du pain, du fromage de Gruyère et
du vin.
En quittant le couvent, les soldats serraient les mains des moines
et embrassaient leurs chiens.
La descente, au premier abord, semblait plus commode que
l'ascension; aussi les officiers déclarèrent-ils que c'était à
leur tour de traîner les pièces. Mais, cette fois, les pièces
entraînaient l'attelage et quelques-unes descendaient beaucoup
plus vite qu'ils n'eussent voulu.
Le général Lannes, avec sa division, marchait toujours à l'avant-
garde. Il était descendu avant le reste de l'armée dans la vallée;
il était entré à Aoste et avait reçu l'ordre de se porter sur
Ivrée, à l'entrée des plaines du Piémont.
Mais, là, il rencontra un obstacle que nul n'avait prévu: c'était
le fort de Bard.
Le village de Bard est situé à huit lieues d'Aoste; en descendant
le chemin d'Ivrée, un peu en arrière du village, un monticule
ferme presque hermétiquement la vallée; la Doire coule entre ce
monticule et la montagne de droite.
La rivière ou plutôt le torrent remplit tout l'intervalle.
La montagne de gauche présente à peu près le même aspect;
seulement, au lieu de la rivière, c'est la route qui y passe.
C'est de ce côté qu'est bâti le fort de Bard; il occupe le sommet
du monticule et descend jusqu'à la moitié de son élévation.
Comment personne n'avait-il songé à cet obstacle, qui était tout
simplement insurmontable?
Il n'y avait pas moyen de le battre en brèche du bas de la vallée,
et il était impossible de gravir les rocs qui le dominaient.
Cependant, à force de chercher, on trouva un sentier que l'on
aplanit et par lequel l'infanterie et la cavalerie pouvaient
passer; mais on essaya vainement de le faire gravir à
l'artillerie, même en la démontant comme au Saint-Bernard.
Bonaparte fit braquer deux pièces de canon sur la route et ouvrir
le feu contre la forteresse; mais on s'aperçut bientôt que ces
pièces étaient sans effet; d'ailleurs, un boulet du fort
s'engouffra dans une des deux pièces qui fut brisée et perdue.
Le premier consul ordonna un assaut par escalade; des colonnes
formées dans le village et munies d'échelles s'élancèrent au pas
de course et se présentèrent sur plusieurs points. Il fallait,
pour réussir, non seulement de la célérité, mais encore du
silence: c'était une affaire de surprise. Au lieu de cela, le
colonel Dufour, qui commandait une des colonnes, fit battre la
charge et marcha bravement à l'assaut.
La colonne fut repoussée, et le commandant reçut une balle au
travers du corps.
Alors, on fit choix des meilleurs tireurs; on les approvisionna de
vivres et de cartouches; ils se glissèrent entre les rochers et
parvinrent à une plate-forme d'où ils dominaient le fort.
Du haut de cette plate-forme, on en découvrait une autre moins
élevée et qui cependant plongeait également sur le fort; à grand-
peine on y hissa deux pièces de canon que l'on mit en batterie.
Ces deux pièces d'un côté, et les tirailleurs, de l'autre,
commencèrent à inquiéter l'ennemi.
Pendant ce temps, le général Marmont proposait au premier consul
un plan tellement hardi, qu'il n'était pas possible que l'ennemi
s'en défiât.
C'était de faire tout simplement passer l'artillerie, la nuit, sur
la grande route, malgré la proximité du fort.
On fit répandre sur cette route du fumier et la laine de tous les
matelas que l'on put trouver dans le village, puis on enveloppa
les roues, les chaînes et toutes les parties sonnantes des
voitures avec du foin tordu.
Enfin, on détela les canons et les caissons, et l'on remplaça,
pour chaque pièce, les chevaux par cinquante hommes placés en
galère.
Cet attelage offrait deux avantages considérables: d'abord, les
chevaux pouvaient hennir, tandis que les hommes avaient tout
intérêt à garder le plus profond silence; ensuite un cheval tué
arrêtait tout le convoi, tandis qu'un homme tué ne tenait point à
la voiture, était poussé de côté, remplacé par un autre, et
n'arrêtait rien.
On mit à la tête de chaque voiture un officier et un sous-officier
d'artillerie, et l'on promit six cents francs pour le transport de
chaque voiture hors de la vue du fort.
Le général Marmont, qui avait donné ce conseil, présidait lui-même
à la première opération.
Par bonheur, un orage avait rendu la nuit fort obscure.
Les six premières pièces d'artillerie et les six premiers caissons
arrivèrent à leur destination sans qu'un seul coup de fusil eût
été tiré du fort.
On revint par le même chemin sur la pointe du pied, à la queue les
uns des autres; mais, cette fois, lennemi entendit quelque bruit,
et, voulant en connaître la cause, il lança des grenades.
Les grenades, par bonheur, tombaient de lautre côté du chemin.
Pourquoi ces hommes, une fois passés, revenaient-ils sur leurs
pas?
Pour chercher leurs fusils et leurs bagages; on eût pu leur
épargner cette peine et ce danger, en plaçant bagages et fusils
sur les caissons; mais on ne pense pas à tout; et la preuve, c'est
que l'on n'avait pas pensé non plus au fort de Bard.
Une fois la possibilité du passage démontrée, le transport de
l'artillerie fut un service comme un autre; seulement, lennemi
prévenu, il devenait plus dangereux. Le fort semblait un volcan,
tant il vomissait de flammes et de fumée; mais, vu la façon
verticale dont il était obligé de tirer, il faisait plus de bruit
que de mal.
On perdit cinq ou six hommes par voiture, c'est-à-dire un dixième
sur cinquante; mais lartillerie passa, le sort de la campagne
était là!
Plus tard, on s'aperçut que le col du petit Saint-Bernard était
praticable et que l'on eût pu y faire passer toute lartillerie
sans démonter une seule pièce.
Il est vrai que le passage eût été moins beau, étant moins
difficile.
Enfin, on se trouva dans les magnifiques plaines du Piémont.
Sur le Tessin, on rencontra un corps de douze mille hommes détaché
de l'armée du Rhin par Moreau, qui, après les deux victoires
remportées par lui, pouvait prêter à l'armée d'Italie ce
supplément de soldats; il avait débouché par le Saint-Gothard, et,
renforcé de ces douze mille hommes, le premier consul entra dans
Milan sans coup férir.
À propos, comment avait fait le premier consul, qui, d'après un
article de la constitution de lan VIII, ne pouvait sortir de
France et se mettre à la tête des armées?
Nous allons vous le dire.
La veille du jour où il devait quitter Paris, c'est-à-dire le 5
mai, ou, selon le calendrier du temps, le 15 floréal, il avait
fait venir chez lui les deux autres consuls et les ministres, et
avait dit à Lucien:
-- Préparez pour demain une circulaire aux préfets.
Puis, à Fouché:
-- Vous ferez publier cette circulaire dans les journaux; elle
dira que je suis parti pour Dijon, où je vais inspecter larmée de
réserve; vous ajouterez, mais sans rien affirmer, que j'irai peut-
être jusqu'à Genève; en tous cas, faites bien remarquer que je ne
serai pas absent plus de quinze jours. S'il se passait quelque
chose d'insolite, je reviendrais comme la foudre. Je vous
recommande à tous les grands intérêts de la France; j'espère que
bientôt on parlera de moi, à Vienne et à Londres.
Et, le 6, il était parti.
Dès lors, son intention était bien de descendre dans les plaines
du Piémont et d'y livrer une grande bataille; puis, comme il ne
doutait pas de la victoire, il répondrait, de même que Scipion
accusé, à ceux qui lui reprocheraient de violer la constitution:
«À pareil jour et à pareille heure, je battais les Carthaginois;
montons au Capitole et rendons grâce aux dieux!»
Parti de Paris le 6 mai, le 26 du même mois, le général en chef
campait avec son armée entre Turin et Casal. Il avait plu toute la
journée; vers le soir, l'orage se calma, et le ciel, comme il
arrive en Italie, passa en quelques instants de la teinte la plus
sombre au plus bel azur, et les étoiles s'y montrèrent
scintillantes.
Le premier consul fit signe à Roland de le suivre; tous deux
sortirent de la petite ville de Chivasso et suivirent les bords du
fleuve. À cent pas au-delà des dernières maisons, un arbre abattu
par la tempête offrait un banc aux promeneurs. Bonaparte s'y assit
et fit signe à Roland de prendre place près de lui.
Le général en chef avait évidemment quelque confidence intime à
faire à son aide de camp.
Tous deux gardèrent un instant le silence.
Bonaparte l'interrompit le premier.
-- Te rappelles-tu, Roland, lui dit-il, une conversation que nous
eûmes ensemble au Luxembourg?
-- Général, dit Roland en riant, nous avons eu beaucoup de
conversations au Luxembourg, une entre autres où vous m'avez
annoncé que nous descendrions en Italie au printemps, et que nous
battrions le général Mélas à Torre di Garofolo ou San-Giuliano;
cela tient-il toujours?
-- Oui; mais ce n'est pas de cette conversation que je voulais
parler.
-- Voulez-vous me remettre sur la voie, général?
-- Il était question de mariage.
-- Ah! oui, du mariage de ma soeur. Ce doit être fini à présent,
général.
-- Non pas du mariage de ta soeur, Roland, mais du tien.
-- Ah! bon! dit Roland avec son sourire amer, je croyais cette
question-là coulée à fond entre nous, général.
Et il fit un mouvement pour se lever.
Bonaparte le retint par le bras.
-- Lorsque je te parlai de cela, Roland, continua-t-il avec un
sérieux qui prouvait son désir d'être écouté, sais-tu qui je te
destinais?
-- Non, général.
-- Et bien, je te destinais ma soeur Caroline.
-- Votre soeur?
-- Oui; cela t'étonne?
-- Je ne croyais pas que jamais vous eussiez pensé à me faire un
tel honneur.
-- Tu es un ingrat, Roland, ou tu ne me dis pas ce que tu penses;
tu sais que je taime.
-- Oh! mon général! s'écria Roland.
Et il prit les deux mains du premier consul, qu'il serra avec une
profonde reconnaissance.
-- Eh bien, j'aurais voulu t'avoir pour beau-frère.
-- Votre soeur et Murat s'aimaient, général, dit Roland: mieux
vaut donc que votre projet ne se soit point réalisé. D'ailleurs,
ajouta-t-il d'une voix sourde, je croyais vous avoir déjà dit,
général, que je ne me marierais jamais.
Bonaparte sourit.
-- Que ne dis-tu tout de suite que tu te feras trappiste.
-- Ma foi; général, rétablissez les couvents et enlevez-moi les
occasions de me faire tuer, qui, Dieu merci, ne vont point nous
manquer, je lespère, et vous pourriez bien avoir deviné la façon
dont je finirai.
-- Quelque chagrin de coeur? quelque infidélité de femme?
-- Ah! bon! fit Roland, vous me croyez amoureux! il ne me manquait
plus que cela pour être dignement classé dans votre esprit.
-- Plains-toi de la place que tu y occupes, toi à qui je voulais
donner ma soeur.
-- Oui; mais, par malheur, voilà la chose devenue impossible! vos
trois soeurs sont mariées, général; la plus jeune a épousé le
général Leclerc, la seconde a épousé le prince Bacciocchi, lautre
a épousé Murat.
-- De sorte, dit Bonaparte en riant, que te voilà tranquille et
heureux; tu te crois débarrassé de mon alliance.
-- Oh! général!... fit Roland.
-- Tu n'es pas ambitieux, à ce qu'il paraît?
-- Général, laissez-moi vous aimer pour le bien que vous m'avez
fait, et non pour celui que vous voulez me faire.
-- Et si c'était par égoïsme que je désirasse tattacher à moi,
non seulement par les liens de lamitié, mais encore par ceux de
la parenté; si je te disais: «Dans mes projets d'avenir, je compte
peu sur mes frères, tandis que je ne douterais pas un instant de
toi?»
-- Sous le rapport du coeur, vous auriez bien raison.
-- Sous tous les rapports! Que veux-tu que je fasse de Leclerc?
c'est un homme médiocre; de Bacciocchi, qui n'est pas Français? de
Murat, coeur de lion, mais tête folle? Il faudra pourtant bien
qu'un jour j'en fasse des princes, puisqu'ils seront les maris de
mes soeurs. Pendant ce temps, que ferais-je de toi?
-- Vous ferez de moi un maréchal de France.
-- Et puis après?
-- Comment, après? Je trouve que c'est fort joli déjà.
-- Et alors tu seras un douzième au lieu d'être une unité.
-- Laissez-moi être tout simplement votre ami; laissez-moi vous
dire éternellement la vérité; et, je vous en réponds, vous m'aurez
tiré de la foule.
-- C'est peut-être assez pour toi, Roland, ce n'est point assez
pour moi, insista Bonaparte.
Puis, comme Roland gardait le silence:
-- Je n'ai plus de soeurs, dit-il, c'est vrai; mais j'ai rêvé pour
toi quelque chose de mieux encore que d'être mon frère.
Roland continua de se taire.
-- Il existe de par le monde, Roland, une charmante enfant que
j'aime comme ma fille; elle vient d'avoir dix-sept ans; tu en as
vingt-six, tu es général de brigade de fait; avant la fin de la
campagne, tu seras général de division; eh bien, Roland, à la fin
de la campagne, nous reviendrons à Paris, et tu épouseras...
-- Général, interrompit Roland, voici, je crois, Bourrienne qui
vous cherche.
En effet, le secrétaire du premier consul était à dix pas à peine
des deux causeurs.
-- C'est toi, Bourrienne? demanda Bonaparte avec quelque
impatience.
-- Oui, général... Un courrier de France.
-- Ah!
-- Et une lettre de madame Bonaparte.
-- Bon! dit le premier consul se levant vivement; donne.
Et il lui arracha presque la lettre des mains.
-- Et pour moi, demanda Roland, rien?
-- Rien.
-- C'est étrange! fit le jeune homme tout pensif.
La lune s'était levée, et, à la lueur de cette belle lune
d'Italie, Bonaparte pouvait lire et lisait.
Pendant les deux premières pages, son visage indiqua la sérénité
la plus parfaite; Bonaparte adorait sa femme: les lettres publiées
par la reine Hortense font foi de cet amour. Roland suivait sur le
visage du général les impressions de son âme.
Mais, vers la fin de la lettre, son visage se rembrunit, son
sourcil se fronça, il jeta à la dérobée un regard sur Roland.
-- Ah! fit le jeune homme, il paraît qu'il est question de moi
dans cette lettre.
Bonaparte ne répondit point et acheva sa lecture.
La lecture achevée, il plia la lettre et la mit dans la poche de
côté de son habit; puis, se tournant vers Bourrienne:
-- C'est bien, dit-il, nous allons rentrer; probablement
expédierai-je un courrier. Allez m'attendre en me taillant des
plumes.
Bourrienne salua et reprit le chemin de Chivasso.
Bonaparte alors s'approcha de Roland, et, lui posant la main sur
lépaule:
-- Je n'ai pas de bonheur avec les mariages que je désire, dit-il.
-- Pourquoi cela? demanda Roland.
-- Le mariage de ta soeur est manqué.
-- Elle a refusé?
-- Non, pas elle.
-- Comment! pas elle? Serait-ce lord Tanlay, par hasard?
-- Oui.
-- Il a refusé ma soeur après avoir demandée à moi, à ma mère, à
vous, à elle-même?
-- Voyons, ne commence point par t'emporter, et tâche de
comprendre qu'il y a quelque mystère là-dessous.
-- Je ne vois pas de mystère, je vois une insulte.
-- Ah! voilà bien mon homme! cela m'explique pourquoi ni ta mère
ni ta soeur n'ont voulu t'écrire; mais Joséphine a pensé que,
l'affaire étant grave, tu devais en être instruit. Elle m'annonce
donc cette nouvelle en m'invitant à te la transmettre si je le
crois convenable. Tu vois que je n'ai pas hésité.
-- Je vous remercie sincèrement, général... Et lord Tanlay donne-
t-il une raison à ce refus?
-- Une raison qui n'en est pas une.
-- Laquelle?
-- Cela ne peut pas être la véritable cause.
-- Mais encore?
-- Il ne faut que voir l'homme et causer cinq minutes avec lui
pour le juger sous ce rapport.
-- Mais, enfin, général, que dit-il pour dégager sa parole?
-- Que ta soeur est moins riche qu'il ne le croyait.
Roland éclata de ce rire nerveux qui décelait chez lui la plus
violente agitation.
-- Ah! fit-il, justement, c'est la première chose que je lui ai
dite.
-- Laquelle?
-- Que ma soeur n'avait pas le sou. Est-ce que nous sommes riches,
nous autres enfants de généraux républicains?
-- Et que t'a-t-il répondu?
-- Qu'il était assez riche pour deux.
-- Tu vois donc que ce ne peut être là le motif de son refus.
-- Et vous êtes d'avis qu'un de vos aides de camp ne peut pas
recevoir une insulte dans la personne de sa soeur, sans en
demander raison?
-- Dans ces sortes de situations, mon cher Roland, c'est à la
personne qui se croit offensée à peser elle-même le pour et le
contre.
-- Général, dans combien de jours croyez-vous que nous ayons une
affaire décisive?
Bonaparte calcula.
-- Pas avant quinze jours ou trois semaines, répondit-il.
-- Général, je vous demande un congé de quinze jours.
-- À une condition.
-- Laquelle?
-- C'est que tu passeras par Bourg et que tu interrogeras ta soeur
pour savoir d'elle de quel côté vient le refus.
-- C'était bien mon intention.
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