éclatèrent de tous les côtés.
La revue terminée, il vint se placer en avant du pavillon de
l'horloge, ayant Murat à sa droite, Lannes à sa gauche, et
derrière lui tout le glorieux état-major de l'armée d'Italie.
Alors le défilé commença.
Là, il trouva une de ces inspirations qui se gravaient
profondément dans le coeur du soldat.
Quand passèrent devant lui les drapeaux de la -96e, -de la -30e
-et de la -33e -demi-brigades, voyant ces drapeaux qui ne
présentaient plus qu'un bâton surmonté de quelques lambeaux
criblés de balles et noircis par la poudre, il ôta son chapeau et
s'inclina.
Puis, le défilé achevé, il descendit de cheval et monta d'un pied
hardi l'escalier des Valois et des Bourbons.
Le soir, quand il se retrouva seul avec Bourrienne:
-- Eh bien, général, lui demanda celui-ci, êtes-vous content?
-- Oui, répondit vaguement Bonaparte; tout s'est bien passé,
n'est-ce pas?
-- À merveille!
-- Je vous ai vu près de madame Bonaparte à la fenêtre du rez-de-
chaussée du pavillon de Flore.
-- Moi aussi, je vous ai vu, général: vous lisiez l'inscription du
guichet du Carrousel.
-- Oui, dit Bonaparte: 10 -août 1792. La royauté est abolie en
France, et ne se relèvera jamais.-
-- Faut-il la faire enlever, général? demanda Bourrienne.
-- Inutile, répondit le premier consul, elle tombera bien toute
seule.
Puis, avec un soupir:
-- Savez-vous, Bourrienne, l'homme qui m'a manqué aujourd'hui?
demanda-t-il.
-- Non général.
-- Roland... Que diable peut-il faire, qu'il ne nous donne pas de
ses nouvelles?
Ce que faisait Roland, nous allons le savoir.
XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE
Le lecteur n'a pas oublié dans quelle situation l'escorte du -7e
-chasseurs avait retrouvé la malle-poste de Chambéry.
La première chose dont on s'occupa fut de chercher l'obstacle qui
s'opposait à la sortie de Roland; on reconnut la présence d'un
cadenas, on brisa la portière.
Roland bondit hors de la voiture comme un tigre hors de sa cage.
Nous avons dit que la terre était couverte de neige.
Roland, chasseur et soldat, n'avait qu'une idée: c'était de suivre
la piste des compagnons de Jéhu.
Il les avait vus s'enfoncer dans la direction de Thoissey; mais il
avait pensé qu'ils n'avaient pu suivre cette direction, puisque
entre cette petite ville et eux coulait la Saône, et qu'il n'y
avait de ponts pour traverser la rivière qu'à Belleville et à
Mâcon.
Il donna l'ordre à l'escorte et au conducteur de l'attendre sur la
grande route, et, à pied, s'enfonça seul, sans songer même à
recharger ses pistolets, sur les traces de Morgan et de ses
compagnons.
Il ne s'était pas trompé: à un quart de lieue de la route, les
fugitifs avaient trouvé la Saône; là, ils s'étaient arrêtés,
avaient délibéré un instant -- on le voyait au piétinement des
chevaux -- puis ils s'étaient séparés en deux troupes: l'une avait
remonté la rivière du côté de Mâcon, l'autre l'avait descendue du
côté de Belleville.
Cette division avait eu pour but évident de jeter dans le doute
ceux qui les poursuivraient s'ils étaient poursuivis.
Roland avait entendu le cri de ralliement du chef: «Demain soir où
vous savez.»
Il ne doutait donc pas que, quelle que fût la piste qu'il suivît,
soit celle qui remontait, soit celle qui descendait la Saône, elle
ne le conduisît -- si la neige ne fondait pas trop vite -- au lieu
du rendez-vous, puisque, soit réunis, soit séparément, les
compagnons de Jéhu devaient aboutir au même but.
Il revint, suivant ses propres traces, ordonna au conducteur de
passer les bottes abandonnées sur la grande route par le faux
postillon, de monter à cheval et de conduire la malle jusqu'au
prochain relais, c'est-à-dire jusqu'à Belleville; le maréchal des
logis des chasseurs et quatre chasseurs sachant écrire devaient
accompagner le conducteur pour signer avec lui au procès-verbal.
Défense absolue de faire mention de lui, Roland, ni de ce qu'il
était devenu, rien ne devant mettre les détrousseurs de diligences
en éveil sur ses projets futurs.
Le reste de l'escorte ramènerait le corps du chef de brigade à
Mâcon, et ferait, de son côté, un procès-verbal qui concorderait
avec celui du conducteur, et dans lequel il ne serait pas plus
question de Roland que dans l'autre.
Ces ordres donnés, le jeune homme démonta un chasseur, choisissant
dans toute l'escorte le cheval qui lui paraissait le plus solide;
puis il rechargea ses pistolets qu'il mit dans les fontes de sa
selle à la place des pistolets d'arçon du chasseur démonté.
Après quoi, promettant au conducteur et aux soldats une prompte
vengeance, subordonnée cependant à la façon dont ils lui
garderaient le secret, il monta à cheval et disparut dans la même
direction qu'il avait déjà suivie.
Arrivé au point où les deux troupes s'étaient séparées, il lui
fallut faire un choix entre les deux pistes.
Il choisit celle qui descendait la Saône et se dirigeait vers
Belleville. Il avait, pour faire ce choix, qui peut-être
l'éloignait de deux ou trois lieues, une excellente raison.
D'abord, il était plus près de Belleville que de Mâcon.
Puis il avait fait un séjour de vingt-quatre heures à Mâcon, et
pouvait être reconnu, tandis qu'il n'avait jamais stationné à
Belleville que le temps de changer de chevaux, lorsque par hasard
il y avait passé en poste.
Tous les événements que nous venons de raconter avaient pris une
heure à peine; huit heures du soir sonnaient donc à l'horloge de
Thoissey lorsque Roland se lança à la poursuite des fugitifs.
La route était toute tracée; cinq ou six chevaux avaient laissé
leurs empreintes, sur la neige; un de ces chevaux marchait
l'amble.
Roland franchit les deux ou trois ruisseaux qui coupent la prairie
qu'il traversait pour arriver à Belleville.
À cent pas de Belleville, il s'arrêta: là avait eu lieu une
nouvelle division: deux des six cavaliers avaient pris à droite,
c'est-à-dire s'étaient éloignés de la Saône, quatre avaient pris à
gauche, c'est-à-dire avaient continué leur chemin vers Belleville.
Aux premières maisons de Belleville, une troisième scission
s'était opérée: trois cavaliers avaient tourné la ville; un seul
avait suivi la rue.
Roland s'attacha à celui qui avait suivi la rue, bien certain de
retrouver la trace des autres.
Celui qui avait suivi la rue s'était lui-même arrêté à une jolie
maison entre cour et jardin, portant le n° 67. Il avait sonné;
quelqu'un était venu lui ouvrir. On voyait à travers la grille les
pas de la personne qui était venue lui ouvrir, puis, à côté de ces
pas, une autre trace: celle du cheval, que l'on menait à l'écurie.
Il était évident qu'un des compagnons de Jéhu s'était arrêté là.
Roland, en se rendant chez le maire, en exhibant ses pouvoirs, en
requérant la gendarmerie, pouvait le faire arrêter à l'instant
même.
Mais ce n'était point là son but, ce n'était point un individu
isolé qu'il voulait arrêter: c'était toute la troupe qu'il tenait
à prendre d'un coup de filet.
Il grava dans son souvenir le n° 67 et continua son chemin.
Il traversa toute la ville, fit une centaine de pas au-delà de la
dernière maison sans revoir aucune trace.
Il allait retourner sur ses pas; mais il songea que ces traces, si
elles devaient reparaître, reparaîtraient à la tête du pont
seulement.
En effet, à la tête du pont, il reconnut la piste de ses trois
chevaux. C'étaient bien les mêmes: un des chevaux marchait
l'amble.
Roland galopa sur la voie même de ceux qu'il poursuivait. En
arrivant à Monceaux, même précaution; les trois cavaliers avaient
tourné le village; mais Roland était trop bon limier pour
s'inquiéter de cela; il suivit son chemin, et, à l'autre bout de
Monceaux il retrouva les traces des fugitifs.
Un peu avant Châtillon, un des trois chevaux quittait la route,
prenait à droite, et se dirigeait vers un petit château situé sur
une colline, à quelques de la route de Châtillon à Trévoux.
Cette fois, les cavaliers restants, croyant avoir assez fait pour
dépister ceux qui auraient eu envie de les suivre, avaient
tranquillement traversé Châtillon et pris la route de Neuville.
La direction suivie par les fugitifs réjouissait fort Roland; ils
se rendaient évidemment à Bourg: s'ils ne s'y fussent pas rendus,
ils eussent pris la route de Marlieux.
Or, Bourg était le quartier général qu'avait choisi lui-même
Roland pour en faire le centre de ses opérations; Bourg, c'était
sa ville à lui, et, avec cette sûreté des souvenirs de l'enfance,
il connaissait jusqu'au moindre buisson, jusqu'à la moindre
masure, jusqu'à la moindre grotte des environs.
À Neuville, les fugitifs avaient tourné le village.
Roland ne s'inquiéta pas de cette ruse déjà connue et éventée:
seulement, de l'autre côté de Neuville, il ne retrouva plus que la
trace d'un seul cheval.
Mais il n'y avait pas à s'y tromper: c'était celui qui marchait
l'amble.
Sûr de retrouver la trace qu'il abandonnait pour un instant,
Roland remonta la piste.
Les deux amis s'étaient séparés à la route de Vannas; l'un l'avait
suivie, l'autre avait contourné le village, et, comme nous l'avons
dit, était revenu prendre la route de Bourg.
C'était celui-là qu'il fallait suivre; d'ailleurs, l'allure de son
cheval donnait une facilité de plus à celui qui le poursuivait,
puisque son pas ne pouvait se confondre avec un autre pas.
Puis il prenait la route de Bourg, et, de Neuville à Bourg, il n'y
avait d'autre village que Saint-Denis.
Au reste, il n'était pas probable que le dernier des fugitifs
allât plus loin que Bourg.
Roland se remit sur la voie avec d'autant plus d'acharnement,
qu'il approchait visiblement du but. En effet, le cavalier n'avait
pas tourné Bourg, il s'était bravement engagé dans la ville.
Là, il parut à Roland que le cavalier avait hésité sur le chemin
qu'il devait suivre, à moins que l'hésitation ne fût une ruse pour
faire perdre sa trace.
Mais, au bout de dix minutes employées à suivre ces tours et ces
détours, Roland fut sûr de son fait; ce n'était point une ruse,
c'était de l'hésitation.
Les pas d'un homme à pied venaient par une rue transversale; le
cavalier et lhomme à pied avaient conféré un instant; puis le
cavalier avait obtenu du piéton qu'il lui servît de guide. On
voyait, à partir de ce moment, des pas d'homme côtoyant les pas de
l'animal.
Les uns et les autres aboutissaient à l'auberge de la -Belle-
Alliance.-
Roland se rappela que c'était à cette auberge qu'on avait ramené
le cheval blessé après l'attaque des Carronnières.
Il y avait, selon toute probabilité, connivence entre l'aubergiste
et les compagnons de Jéhu.
Au reste, selon toute probabilité encore, le voyageur de la
-Belle-Alliance -y resterait jusqu'au lendemain soir. Roland
sentait à sa propre fatigue que celui-ci devait avoir besoin de se
reposer.
Et Roland, pour ne point forcer son cheval et aussi pour
reconnaître la route suivie, avait mis six heures à faire les
douze lieues.
Trois heures sonnaient au clocher tronqué de Notre-Dame.
Qu'allait faire Roland? S'arrêter dans quelque auberge de la
ville? Impossible; il était trop connu à Bourg; d'ailleurs son
cheval, équipé d'une chabraque de chasseur, donnerait des
soupçons.
Une des conditions de son succès était que sa présence à Bourg fût
complètement ignorée.
Il pouvait se cacher au château des Noires-Fontaines, et là, se
tenir en observation; mais serait-il sûr de la discrétion des
domestiques?
Michel et Jacques se tairaient, Roland était sûr d'eux; Amélie se
tairait; mais Charlotte, la fille du geôlier, ne bavarderait-elle
point?
Il était trois heures du matin, tout le monde dormait; le plus sûr
pour le jeune homme était de se mettre en communication avec
Michel.
Michel trouverait bien moyen de le cacher.
Au grand regret de sa monture, qui avait sans doute flairé une
auberge, Roland lui fit tourner bride et prit la route de Pont-
d'Ain.
En passant devant léglise de Brou, il jeta un regard sur la
caserne des gendarmes. Selon toute probabilité, les gendarmes et
leur capitaine dormaient du sommeil des justes.
Roland traversa la petite aile de forêt qui enjambait par-dessus
la route. La neige amortissait le bruit des pas de son cheval.
En débouchant de l'autre côté, il vit deux hommes qui longeaient
le fossé en portant un chevreuil suspendu à un petit arbre par ses
quatre pattes liées.
Il lui sembla reconnaître la tournure de ces hommes.
Il piqua son cheval pour les rejoindre.
Les deux hommes avaient l'oreille au guet; ils se retournèrent,
virent un cavalier qui semblait en vouloir à eux; ils jetèrent
l'animal dans le fossé, et s'enfuirent à travers champs, pour
regagner la forêt de Seillon.
-- Hé! Michel! cria Roland de plus en plus convaincu qu'il avait
affaire à son jardinier.
Michel s'arrêta court; l'autre homme continua de gagner aux
champs.
-- Hé! Jacques! cria Roland.
L'autre homme s'arrêta.
S'ils étaient reconnus, inutile de fuir; d'ailleurs, l'appel
n'avait rien d'hostile: la voix était plutôt amie que menaçante.
-- Tiens! fit Jacques, on dirait M. Roland.
-- Et que c'est lui tout de même, dit Michel.
Et les deux hommes, au lieu de continuer à fuir vers le bois,
revinrent vers la grande route.
Roland n'avait point entendu ce qu'avaient dit les deux
braconniers, mais il l'avait deviné.
-- Eh! pardieu, oui, c'est moi! cria-t-il.
Au bout d'un instant, Michel et Jacques étaient près de lui.
Les interrogations du père et du fils se croisèrent, et il faut
convenir qu'elles étaient motivées.
Roland en bourgeois, monté sur un cheval de chasseur, à trois
heures du matin, sur la route de Bourg aux Noires-Fontaines.
Le jeune officier coupa court aux questions.
-- Silence, braconniers! dit-il; que l'on mette ce chevreuil en
croupe derrière moi et que l'on s'achemine vers la maison; tout le
monde doit ignorer ma présence aux Noires-Fontaines, même ma
soeur.
Roland parlait avec la fermeté d'un militaire, et chacun savait
que, lorsqu'une fois il avait donné un ordre, il n'y avait point à
répliquer.
On ramassa le chevreuil, on le mit en croupe derrière Roland, et
les deux hommes, prenant le grand trot, suivirent le petit trot du
cheval.
Il restait à peine un quart de lieue à faire.
Il se fit en dix minutes.
À cent pas du château, Roland s'arrêta.
Les deux hommes furent envoyés en éclaireurs, pour s'assurer que
tout était calme.
L'exploration achevée, ils firent signe à Roland de venir.
Roland vint, descendit de cheval, trouva la porte du pavillon
ouverte et entra.
Michel conduisit le cheval à l'écurie et porta le chevreuil à
l'office; car Michel appartenait à cette honorable classe de
braconniers qui tuent le gibier pour le plaisir de le tuer, et non
pour l'intérêt de le vendre.
Il ne fallait s'inquiéter ni du cheval ni du chevreuil; Amélie ne
se préoccupait pas plus de ce qui se passait à l'écurie que de ce
qu'on lui servait à table.
Pendant ce temps, Jacques allumait du feu.
En revenant, Michel apporta un reste de gigot et une demi-douzaine
d'oeufs destinés à faire une omelette; Jacques prépara un lit dans
un cabinet.
Roland se réchauffa et soupa sans prononcer une parole.
Les deux hommes le regardaient avec un étonnement qui n'était
point exempt d'une certaine inquiétude.
Le bruit de l'expédition de Seillon s'était répandu, et l'on
disait tout bas que c'était Roland qui l'avait dirigée.
Il était évident qu'il revenait pour quelque expédition du même
genre.
Lorsque Roland eut soupé, il releva la tête et appela Michel.
-- Ah! tu étais là? fit Roland.
-- J'attendais les ordres de monsieur.
-- Voici mes ordres; écoute-moi bien.
-- Je suis tout oreilles.
-- Il s'agit de vie et de mort; il s'agit de plus encore: il
s'agit de mon honneur.
-- Parlez, monsieur Roland.
Roland tira sa montre.
-- Il est cinq heures. À l'ouverture de l'auberge de la -Belle-
Alliance, -tu seras là comme si tu passais, tu t'arrêteras à
causer avec celui qui t'ouvrira.
-- Ce sera probablement Pierre.
-- Pierre ou un autre, tu sauras de lui quel est le voyageur qui
est arrivé chez son maître sur un cheval marchant l'amble; tu sais
ce que c'est, l'amble?
-- Parbleu! c'est un cheval qui marche comme les ours, les deux
jambes du même côté à la fois.
-- Bravo... Tu pourras bien savoir aussi, n'est-ce pas, si le
voyageur est disposé à partir ce matin, ou s'il paraît devoir
passer la journée à l'hôtel?
-- Pour sûr je le saurai.
-- Eh bien, quand tu sauras tout cela, tu viendras me le dire;
mais le plus grand silence sur mon séjour ici. Si l'on te demande
de mes nouvelles, on a reçu une lettre de moi hier; je suis à
Paris, près du premier consul.
-- C'est convenu.
Michel partit. Roland se coucha et s'endormit, laissant à Jacques
la garde du pavillon.
Lorsque Roland se réveilla, Michel était de retour.
Il savait tout ce que son maître lui avait recommandé de savoir.
Le cavalier arrivé dans la nuit devait repartir dans la soirée,
et, sur le registre des voyageurs que chaque aubergiste était
forcé de tenir régulièrement à cette époque, on avait écrit:
«Samedi, 30 pluviôse, dix -heures du soir: -le citoyen Valensolle,
arrivant de Lyon, allant à Genève.»
Ainsi l'alibi était préparé, puisque le registre faisait foi que
le citoyen Valensolle était arrivé à dix heures du soir et qu'il
était impossible qu'il eût arrêté, à huit heures et demie, la
malle à la Maison-Blanche, et qu'il fût entré à dix heures à
l'hôtel de la -Belle-Alliance.-
Mais ce qui préoccupa le plus Roland, c'est que celui qu'il avait
suivi une partie de la nuit, et dont il venait de découvrir la
retraite et le nom, n'était autre que le témoin d'Alfred de
Barjols, tué par lui en duel à la fontaine de Vaucluse, témoin
qui, selon toute probabilité, avait joué le rôle du fantôme dans
la chartreuse du Seillon.
Les compagnons de Jéhu n'étaient donc pas des voleurs ordinaires,
mais, au contraire, comme le bruit en courait, des gentilshommes
de bonne famille, qui, tandis que les nobles bretons risquaient
leur vie dans l'Ouest pour la cause royaliste, affrontaient, de
leur côté, l'échafaud pour faire passer aux combattants l'argent
recueilli à l'autre bout de la France dans leurs hasardeuses
expéditions.
XLVI -- UNE INSPIRATION
Nous avons vu que, dans la poursuite qu'il avait faite la nuit
précédente, Roland eût pu faire arrêter un ou deux de ceux qu'il
poursuivait.
Il pouvait en faire autant de M. de Valensolle, qui, probablement,
faisait ce qu'avait fait Roland, c'est-à-dire prenait un jour de
repos après une nuit de fatigue.
Il lui suffisait, pour cela, d'écrire un petit mot au capitaine de
gendarmerie, ou au chef de brigade de dragons qui avait fait avec
lui l'expédition de Seillon: leur honneur était engagé dans
l'affaire; on cernait M. de Valensolle dans son lit, on en était
quitte pour deux coups de pistolet, c'est-à-dire pour deux hommes
tués ou blessés, et M. de Valensolle était pris.
Mais l'arrestation de M. de Valensolle donnait l'éveil au reste de
la troupe, qui se mettait à l'instant même en sûreté en traversant
la frontière.
Il valait donc mieux s'en tenir à la première idée de Roland,
c'est-à-dire temporiser, suivre les différentes pistes qui
devaient converger à un même centre, et, au risque d'un véritable
combat, jeter le filet sur toute la compagnie.
Pour cela, il ne fallait point arrêter M. de Valensolle; il
fallait continuer de le suivre dans son prétendu voyage à Genève,
qui n'était, vraisemblablement, qu'un prétexte pour dérouter les
investigations.
Il fut convenu cette fois que Roland, qui, si bien déguisé qu'il
fût, pouvait être reconnu, resterait au pavillon, et que ce
seraient Michel et Jacques qui, pour cette nuit, détourneraient le
gibier.
Selon toute probabilité, M. de Valensolle ne se mettrait en voyage
qu'à la nuit close.
Roland se fit renseigner sur la vie que menait sa soeur depuis le
départ de sa mère.
Depuis le départ de sa mère, Amélie n'avait pas une seule fois
quitté le château des Noires-Fontaines. Ses habitudes étaient les
mêmes, moins les sorties habituelles qu'elle faisait avec madame
de Montrevel.
Elle se levait à sept ou huit heures du matin, dessinait ou
faisait de la musique jusqu'au déjeuner; après le déjeuner, elle
lisait ou s'occupait de quelque ouvrage de tapisserie, ou bien
encore profitait d'un rayon de soleil pour descendre jusqu'à la
rivière avec Charlotte; parfois elle appelait Michel, faisait
détacher la petite barque, et, bien enveloppée dans ses fourrures,
remontait la Reyssouse jusqu'à Montagnac ou la descendait jusqu'à
Saint-Just, puis rentrait sans jamais avoir parlé à personne;
dînait; après son dîner, montait dans sa chambre avec Charlotte,
et, à partir de ce moment, ne paraissait plus.
À six heures et demie, Michel et Jacques pouvaient donc décamper
sans que personne au monde s'inquiétât de ce qu'ils étaient
devenus.
À six heures, Michel et Jacques prirent leurs blouses, leurs
carniers, leurs fusils, et partirent.
Ils avaient reçu leurs instructions.
Suivre le cheval marchant l'amble jusqu'à ce qu'on sût où il
menait son cavalier, ou jusqu'à ce que l'on perdît sa trace.
Michel devait aller s'embusquer en face de la ferme de la Belle-
Alliance; Jacques, se placer à la patte-d'oie que forment, en
sortant de Bourg, les trois routes de Saint-Amour, de Saint-Claude
et de Nantua.
Cette dernière est en même temps celle de Genève.
Il était évident qu'à moins de revenir sur ses pas, ce qui n'était
pas probable, M. de Valensolle prendrait une de ces trois routes.
Le père partit d'un côté, le fils de l'autre.
Michel remonta vers la ville par la route de Pont-d'Ain, en
passant devant l'église de Brou.
Jacques traversa la Reyssouse, suivit la rive droite de la petite
rivière, et se trouva, en appuyant d'une centaine de pas hors du
faubourg, à l'angle aigu que faisaient les trois routes en
aboutissant à la ville.
Au même moment, à peu près, où le fils prenait son poste, le père
devait être arrivé au sien.
En ce moment encore, c'est-à-dire vers sept heures du soir,
interrompant la solitude et le silence accoutumés du château des
Noires-Fontaines, une voiture de poste s'arrêtait devant la
grille, et un domestique en livrée tirait la chaîne de fer de la
sonnette.
C'eût été l'office de Michel d'ouvrir, mais Michel était où vous
savez.
Amélie et Charlotte comptaient probablement sur lui, car le
tintement de la cloche se renouvela trois fois sans que personne
vînt ouvrir.
Enfin, la femme de chambre parut au haut de l'escalier. Elle
s'approcha timidement, appelant Michel.
Michel ne répondit point.
Enfin, protégée par la grille, Charlotte se hasarda à s'approcher.
Malgré l'obscurité, elle reconnut le domestique.
-- Ah! c'est vous, monsieur James? s'écria-t-elle un peu rassurée.
James était le domestique de confiance de sir John.
-- Oh! oui, dit le domestique, ce était moi, mademoiselle
Charlotte, ou plutôt ce était milord.
En ce moment, la portière s'ouvrit et l'on entendit la voix de sir
John qui disait:
-- Mademoiselle Charlotte, veuillez dire à votre maîtresse que
j'arrive de Paris et que je viens m'inscrire chez elle, non pas
pour être reçu ce soir, mais pour lui demander la permission de me
présenter demain, si elle veut bien m'accorder cette faveur;
demandez-lui l'heure à laquelle je serai le moins indiscret.
Mademoiselle Charlotte avait une grande considération pour milord;
aussi s'empressa-t-elle de s'acquitter de la commission.
Cinq minutes après, elle revenait annoncer à milord qu'il serait
revu le lendemain, de midi à une heure.
Roland savait ce que venait faire milord; dans son esprit, le
mariage était décidé, et sir John était son beau-frère.
Il hésita un instant pour savoir s'il se ferait reconnaître à lui
et s'il le mettrait de moitié dans ses projets; mais il réfléchit
que lord Tanlay n'était pas homme à le laisser opérer seul. Il
avait une revanche à prendre avec les compagnons de Jéhu; il
voudrait accompagner Roland dans l'expédition, quelle qu'elle fût.
L'expédition, quelle qu'elle fût, serait dangereuse, et il
pourrait lui arriver malheur.
La chance qui accompagnait Roland -- et Roland l'avait éprouvé --
ne s'étendait point à ses amis; sir John, grièvement blessé, en
était revenu à grand-peine; le chef de brigade des chasseurs avait
été tué roide.
Il laissa donc sir John s'éloigner sans donner signe d'existence.
Quant à Charlotte, elle ne parut nullement étonnée que Michel
n'eût point été là pour ouvrir; on était évidemment habitué à ses
absences, et ces absences ne préoccupaient ni la femme de chambre
ni sa maîtresse.
Au reste, Roland s'expliqua cette espèce d'insouciance; Amélie,
faible devant une douleur morale, inconnue à Roland, qui
attribuait à de simples crises nerveuses les variations de
caractère de sa soeur, Amélie eût été grande et forte devant un
danger réel.
De là sans doute venait le peu de crainte que les deux jeunes
filles avaient à rester seules dans un château isolé, et sans
autres gardiens que deux hommes qui passaient leurs nuits à
braconner.
Quant à nous, nous savons comment Michel et son fils, en
s'éloignant, servaient les désirs d'Amélie bien mieux qu'en
restant au château; leur absence faisait le chemin libre à Morgan,
et c'était tout ce que demandait Amélie.
La soirée et une partie de la nuit s'écoulèrent sans que Roland
eût aucune nouvelle.
Il essaya de dormir, mais dormit mal; il croyait, à chaque
instant, entendre rouvrir la porte.
Le jour commençait en réalité de percer à travers les volets
lorsque la porte s'ouvrit.
C'étaient Michel et Jacques qui rentraient.
Voici ce qui s'était passé.
Chacun s'était rendu à son poste: Michel à la porte de l'auberge,
Jacques à la patte-d'oie.
À vingt pas de l'auberge, Michel avait trouvé Pierre; en trois
mots, il s'était assuré que M. de Valensolle était toujours à
l'auberge; celui-ci avait annoncé qu'ayant une longue route à
faire, il laisserait reposer son cheval et ne partirait que dans
la nuit.
Pierre ne doutait point que le voyageur ne partît pour Genève,
comme il l'avait dit.
Michel proposa à Pierre de boire un verre de vin; s'il manquait
l'affût du soir, il lui resterait l'affût du matin.
Pierre accepta. Dès lors Michel était bien sûr d'être prévenu;
Pierre était garçon d'écurie: rien ne pouvait se faire, dans le
département dont il était chargé, sans qu'il en eût avis.
Cet avis, un gamin attaché à l'hôtel promit de le lui donner, et
reçut en récompense, de Michel, trois charges de poudre pour faire
des fusées.
À minuit, le voyageur n'était pas encore parti; on avait bu quatre
bouteilles de vin, mais Michel s'était ménagé: sur ces quatre
bouteilles, il avait trouvé moyen d'en vider trois dans le verre
de Pierre, où, bien entendu, elles n'étaient pas restées.
À minuit, Pierre rentra pour s'informer; mais alors qu'allait
faire Michel? le cabaret fermait, et Michel avait encore quatre
heures à attendre jusqu'à l'affût du matin.
Pierre offrit à Michel un lit de paille dans l'écurie; il aurait
chaud et serait doucement couché.
Michel accepta.
Les deux amis entrèrent par la grande porte, bras dessus, bras
dessous; Pierre trébuchait, Michel faisait semblant de trébucher.
À trois heures du matin, le domestique de l'hôtel appela Pierre.
Le voyageur voulait partir.
Michel prétexta que l'heure de l'affût était arrivée, et se leva.
Sa toilette n'était pas longue à faire: il s'agissait de secouer
la paille qui pouvait s'être attachée à sa blouse, à son carnier
ou à ses cheveux.
Après quoi, Michel prit congé de son ami Pierre et alla
s'embusquer au coin d'une rue.
Un quart d'heure après, la porte s'ouvrit, un cavalier sortit de
l'hôtel: le cheval de ce cavalier marchait l'amble.
C'était bien M. de Valensolle.
Il prenait les rues qui conduisaient à la route de Genève.
Michel le suivait sans affectation, en sifflant un air de chasse.
Seulement, Michel ne pouvait courir, il eût été remarqué; il
résulta de cette difficulté qu'en un instant il eut perdu de vue
M. de Valensolle.
Restait Jacques, qui devait attendre le jeune homme à la patte-
d'oie.
Mais Jacques était à la patte-d'oie depuis plus de six heures, par
une nuit d'hiver, avec un froid de cinq ou six degrés!
Jacques avait-il eu le courage de rester six heures les pieds dans
la neige, à battre la semelle contre les arbres de la route?
Michel prit au galop par les rues et ruelles, raccourcissant le
chemin; mais cheval et cavalier, quelque hâte qu'il y eût mise,
avaient été plus vite que lui.
Il arriva à la patte-d'oie.
La route était solitaire.
La neige, foulée pendant toute la journée de la veille, qui était
un dimanche, ne permettait pas de suivre la trace du cheval,
perdue dans la boue du chemin.
Aussi Michel ne s'inquiéta-t-il point de la trace du cheval;
c'était chose inutile, c'était du temps perdu.
Il s'occupa de savoir ce qu'avait fait Jacques.
Son coup d'oeil de braconnier le mit bientôt sur la voie.
Jacques avait stationné au pied d'un arbre; combien de temps? Cela
était difficile à dire, assez longtemps, en tout cas, pour avoir
froid: la neige était battue par ses gros souliers de chasse.
Il avait essayé de se réchauffer en marchant de long en large.
Puis, tout à coup, il s'était souvenu qu'il y avait, de l'autre
côté de la route, une de ces petites huttes bâties avec de la
terre, où les cantonniers vont chercher un abri contre la pluie.
Il avait descendu le fossé, avait traversé le chemin; on pouvait
suivre sur les bas côtés la trace perdue un instant sur le milieu
de la route.
Cette trace formait une diagonale allant droit à la hutte.
Il était évident que c'était dans cette hutte que Jacques avait
passé la nuit.
Maintenant, depuis quand en était-il sorti? et pourquoi en était-
il sorti?
Depuis quand il en était sorti? La chose n'était guère
appréciable, tandis qu'au contraire le piqueur le plus malhabile
eût reconnu pourquoi il en était sorti.
Il en était sorti pour suivre M. de Valensolle.
Le même pas qui avait abouti à la hutte en sortait et s'éloignait
dans la direction de Ceyzeriat.
Le cavalier avait donc bien réellement pris la route de Genève: le
pas de Jacques le disait clairement.
Ce pas était allongé comme celui d'un homme qui court, et il
suivait, en dehors du fossé, du côté des champs, la ligne d'arbres
qui pouvait le dérober à la vue du voyageur.
En face d'une auberge borgne, d'une de ces auberges au-dessus de
la porte cochère desquelles sont écrits ces mots: -Ici on donne à
boire et à manger, loge à pied et à cheval, -les pas s'arrêtaient.
Il était évident que le voyageur avait fait halte dans cette
auberge, puisque à vingt pas de là Jacques avait fait lui-même
halte derrière un arbre.
Seulement, au bout d'un instant, probablement quand la porte
s'était refermée sur le cavalier et le cheval, Jacques avait
quitté son arbre, avait traversé la route, cette fois avec
hésitation, et à petits pas, et s'était dirigé non point vers la
porte, mais vers la fenêtre.
Michel emboîta son pas dans celui de son fils, et arriva à la
fenêtre; à travers le volet mal joint, on pouvait, quand
l'intérieur était éclairé, voir dans l'intérieur; mais alors
l'intérieur était sombre, et l'on ne voyait rien.
C'était pour voir dans lintérieur que Jacques s'était approché de
la fenêtre; sans doute l'intérieur avait été éclairé un instant,
et Jacques avait vu.
Où était-il allé en quittant la fenêtre?
Il avait tourné autour de la maison en longeant le mur; on pouvait
aisément le suivre dans cette excursion: la neige était vierge.
Quant à son but en contournant la maison, il n'était pas difficile
à deviner. Jacques, en garçon de sens, avait bien pensé que le
cavalier n'était point parti à trois heures du matin, en disant
qu'il allait à Genève, pour s'arrêter à un quart de lieue du bourg
dans une pareille auberge.
Il avait dû sortir par quelque porte de derrière.
Jacques contournait donc la muraille dans lespérance de retrouver
de l'autre côté de la maison, la trace du cheval ou tout au moins
celle du cavalier.
En effet, à partir d'une petite porte de derrière donnant sur la
forêt qui s'étend de Cotrez à Ceyzeriat, on pouvait suivre une
trace de pas s'avançant en ligne directe vers la lisière du bois.
Ces pas étaient ceux d'un homme élégamment chaussé, et chaussé en
cavalier.
Ses éperons avaient laissé trace sur la neige.
Jacques n'avait pas hésité, il avait suivi les pas.
On voyait la trace de son gros soulier près de celle de la fine
botte, du large pied du paysan près du pied élégant du citadin.
Il était cinq heures du matin, le jour allait venir; Michel
résolut de ne pas aller plus loin.
Du moment où Jacques était sur la piste, le jeune braconnier
valait le vieux. Michel fit un grand tour par la plaine, comme
s'il revenait de Ceyzeriat, et résolut d'entrer dans l'auberge et
d'y attendre Jacques.
Jacques comprendrait que son père avait dû le suivre et qu'il
s'était arrêté à la maison isolée.
Michel frappa au contrevent, se fit ouvrir; il connaissait l'hôte,
habitué à le voir dans ses exercices nocturnes, lui demanda une
bouteille de vin, se plaignit d'avoir fait buisson creux, et
demanda, tout en buvant, la permission d'attendre son fils, qui
était à laffût de son côté, et qui peut-être aurait été plus
heureux que lui.
Il va sans dire que la permission fut facile à obtenir.
Michel avait eu soin de faire ouvrir les volets pour voir sur la
route.
Au bout d'un instant, on frappa aux carreaux.
C'était Jacques.
Son père lappela.
Jacques avait été aussi malheureux que son père: il n'avait rien
tué.
Jacques était gelé.
Une brassée de bois fut jetée sur le feu, un second verre apporté.
Jacques se réchauffa et but.
Puis, comme il fallait rentrer au château des Noires-Fontaines
avec le jour, pour qu'on ne s'aperçût point de l'absence des deux
braconniers, Michel paya la bouteille de vin et la flambée, et
tous deux partirent.
Ni l'un ni l'autre n'avaient dit devant l'hôte un mot de ce qui
les préoccupait; il ne fallait point que l'on soupçonnât qu'ils
fussent en quête d'autre chose que du gibier.
Mais, une fois de l'autre côté du seuil, Michel se rapprocha
vivement de son fils.
Alors, Jacques lui raconta qu'il avait suivi les traces assez
avant dans la forêt, mais qu'arrivé à un carrefour, il avait vu
tout à coup se lever devant lui un homme armé d'un fusil; et que
cet homme lui avait demandé ce qu'il venait faire à cette heure
dans le bois.
Jacques avait répondu qu'il cherchait un affût.
-- Alors, allez plus loin, avait répondu l'homme; car, vous le
voyez, cette place est prise.
Jacques avait reconnu la justesse de la réclamation et avait, en
effet, été cent pas plus loin.
Mais, au moment où il obliquait à gauche pour rentrer dans
l'enceinte dont il avait été écarté, un autre homme, armé comme le
premier, s'était tout aussi inopinément levé devant lui, lui
adressant la même question.
Jacques n'avait pas d'autre réponse à faire que la réponse déjà
faite:
-- Je cherche un affût.
L'homme alors lui avait montré du doigt la lisière de la forêt,
et, d'un ton presque menaçant, lui avait dit:
-- Si j'ai un conseil à vous donner, mon jeune ami, c'est d'aller
là-bas; je crois qu'il fait meilleur là-bas qu'ici.
Jacques avait suivi le conseil, ou du moins avait fait semblant de
le suivre; car, arrivé à l'endroit indiqué, il s'était glissé le
long du fossé, et, convaincu de l'impossibilité de retrouver, en
ce moment du moins, la piste de M. de Valensolle, il avait gagné
au large, avait rejoint la grande route à travers champs et était
revenu vers le cabaret, où il espérait retrouver son père et où il
l'avait retrouvé en effet.
Ils étaient arrivés tous deux au château des Noires-Fontaines, on
le sait déjà, au moment où les premiers rayons du jour pénétraient
à travers les volets.
Tout ce que nous venons de dire fut raconté à Roland avec une
foule de détails que nous omettons, et qui n'eurent pour résultat
que de convaincre le jeune officier que les deux hommes armés de
fusils qui s'étaient levés à l'approche de Jacques, n'étaient
autres, tout braconniers qu'ils semblaient être, que des
compagnons de Jéhu.
Mais quel pouvait être ce repaire? Il n'y avait de ce côté-là ni
couvent abandonné, ni ruines.
Tout à coup, Roland se frappa la tête.
-- Oh! bélître que je suis! comment n'avais-je point songé à cela?
Un sourire de triomphe passa sur ses lèvres, et, s'adressant aux
deux hommes, désespérés de ne point lui apporter de nouvelles plus
précises:
-- Mes enfants, dit-il, je sais tout ce que je voulais savoir.
Couchez-vous et dormez tranquilles; vous l'avez, pardieu, bien
mérité.
Et, de son côté, donnant l'exemple, Roland dormit en homme qui
vient de résoudre un problème de la plus haute importance, qu'il a
longtemps creusé inutilement.
L'idée lui était venue que les compagnons de Jéhu avaient
abandonné la chartreuse de Seillon pour les grottes de Ceyzeriat
et en même temps il s'était rappelé la communication souterraine
qui existait entre cette grotte et l'église de Brou.
XLVII -- UNE RECONNAISSANCE
Le même jour, usant de la permission qui lui avait été accordée la
veille, sir John se présenta entre midi et une heure chez
mademoiselle de Montrevel.
Tout se passa, comme l'avait désiré Morgan. Sir John fut reçu
comme un ami de la famille, lord Tanlay fut reçu comme un
prétendant dont la recherche honorait.
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