fusiller, guillotiner, rouer, écarteler, mais sauvons l'honneur de
la famille. Je m'appelle Adler et ne réponds pas à d'autre nom.
-- Pardon, j'ai tort; tu disais donc...?
-- Que la malle de Paris à Chambéry passerait samedi entre la
Chapelle-de-Guinchay et Belleville, portant cinquante mille francs
du gouvernement aux religieux du mont Saint-Bernard, ce à quoi
j'ajoutais qu'il y avait, entre ces deux localités, un endroit
nommé la Maison-Blanche, lequel me paraît admirable pour tendre
une embuscade.
-- Qu'en dites-vous, messieurs? demanda Morgan; faisons-nous
l'honneur au citoyen Fouché de nous inquiéter de sa police?
Partons-nous? Quittons-nous la France? ou bien restons-nous les
fidèles compagnons de Jéhu?
Il n'y eut qu'un cri:
-- Restons!
-- À la bonne heure! dit Morgan; je nous reconnais là, frères;
Cadoudal nous a tracé notre route dans l'admirable lettre que nous
venons de recevoir de lui; adoptons donc son héroïque devise:
-Etiamsi omnes, ego non.-
Alors, s'adressant au paysan breton:
-- Branche-d'or, lui dit-il, les quarante neuf mille francs sont à
ta disposition; pars quand tu voudras; promets en notre nom
quelque chose de mieux pour la prochaine fois, et dis au général,
de ma part, que, partout où il ira, même à l'échafaud, je me ferai
un honneur de le suivre ou de le précéder; au revoir, Branche-
d'or!
Puis, se retournant vers le jeune homme qui avait paru si fort
désirer que l'on respectât son incognito:
-- Mon cher Adler, lui dit-il en homme qui a retrouvé sa gaieté un
instant absente, c'est moi qui me charge de vous nourrir et de
vous coucher cette nuit, si toutefois vous daignez m'accepter pour
votre hôte.
-- Avec reconnaissance, ami Morgan, répondit le nouvel arrivant:
seulement, je te préviens que je m'accommoderai de tous les lits,
attendu que je tombe de fatigue; mais pas de tous les soupers,
attendu que je meurs de faim.
-- Tu auras un bon lit et un souper excellent.
-- Que faut-il faire pour cela?
-- Me suivre.
-- Je suis prêt.
-- Alors, viens. Bonne nuit, messieurs! C'est toi qui veilles,
Montbar?
-- Oui.
-- En ce cas, nous pouvons dormir tranquilles.
Sur quoi, Morgan passa un de ses bras sous le bras de son ami,
prit de l'autre main une torche qu'on lui présentait, et s'avança
dans les profondeurs de la grotte, où nous allons le suivre si le
lecteur n'est pas trop fatigué de cette longue séance.
C'était la première fois que Valensolle, qui était, ainsi que nous
l'avons vu, des environs d'Aix, avait l'occasion de visiter la
grotte de Ceyzeriat, tout récemment adoptée par les compagnons de
Jéhu pour lieu de refuge. Dans les réunions précédentes, il avait
eu l'occasion seulement d'explorer les tours et les détours de la
chartreuse de Seillon, qu'il avait fini par connaître assez
intimement pour que, dans la comédie jouée devant Roland, on lui
confiât le rôle de fantôme.
Tout était donc curieux et inconnu pour lui dans le nouveau
domicile où il allait faire son premier somme, et qui paraissait
être, pour quelques jours du moins, le quartier général de Morgan.
Comme il en est de toutes les carrières abandonnées, et qui
ressemblent, au premier abord, à une cité souterraine, les
différentes rues creusées pour l'extraction de la pierre
finissaient toujours par aboutir à un cul-de-sac, c'est-à-dire à
ce point de la mine où le travail avait été interrompu.
Une seule de ces rues semblait se prolonger indéfiniment.
Cependant, arrivait un point où elle-même avait dû s'arrêter un
jour; mais, vers l'angle de l'impasse, avait été creusée -- dans
quel but? la chose est restée un mystère pour les gens du pays
même -- une ouverture des deux tiers moins large que la galerie à
laquelle elle aboutissait, et pouvant donner passage à deux hommes
de front à peu près.
Les deux amis s'engagèrent dans cette ouverture.
L'air y devenait si rare, que leur torche, à chaque pas, menaçait
de s'éteindre.
Valensolle sentit des gouttes d'eau glacées tomber sur ses épaules
et sur ses mains.
-- Tiens! dit-il, il pleut ici?
--Non, répondit Morgan en riant: seulement, nous passons sous la
Reyssouse.
-- Alors, nous allons à Bourg?
-- À peu près.
-- Soit; tu me conduis, tu me promets à souper et à coucher: je
n'ai à m'inquiéter de rien, que de voir s'éteindre notre lampe
cependant..., ajouta le jeune homme en suivant des yeux la lumière
pâlissante de la torche.
-- Et ce ne serait pas bien inquiétant, attendu que nous nous
retrouverions toujours.
-- Enfin! dit Valensolle, et quand on pense que c'est pour des
princes qui ne savent pas même notre nom, et qui, s'ils le
savaient un jour, l'auraient oublié le lendemain du jour où ils
l'auraient su, qu'à trois heures du matin nous nous promenons dans
une grotte, que nous passons sous des rivières, et que nous allons
coucher je ne sais où, avec la perspective d'être pris, jugés et
guillotinés un beau matin; sais-tu que c'est stupide, Morgan?
-- Mon cher, répondit Morgan, ce qui passe pour stupide, et ce qui
n'est pas compris du vulgaire en pareil cas, a bien des chances
pour être sublime.
-- Allons, dit Valensolle, je vois que tu perds encore plus que
moi au métier que nous faisons; je n'y mets que du dévouement, et
tu y mets de l'enthousiasme.
Morgan poussa un soupir.
-- Nous sommes arrivés, dit-il, laissant tomber la conversation
comme un fardeau qui lui pesait à porter plus longtemps.
En effet, il venait de heurter du pied les premières marches d'un
escalier.
Morgan, éclairant et précédant Valensolle, monta dix degrés et
rencontra une grille.
Au moyen d'une clef qu'il tira de sa poche, la grille fut ouverte.
On se trouva dans un caveau funéraire.
Aux deux côtés de ce caveau, deux cercueils étaient soutenus par
des trépieds de fer; des couronnes ducales et l'écusson d'azur à
la croix d'argent indiquaient que ces cercueils devaient renfermer
des membres de la famille de Savoie avant que cette famille portât
la couronne royale.
Un escalier apparaissait dans la profondeur du caveau, conduisant
à un étage supérieur.
Valensolle jeta un regard curieux autour de lui, et, à la lueur
vacillante de la torche, reconnut la localité funèbre dans
laquelle il se trouvait.
-- Diable! fit-il, nous sommes, à ce qu'il paraît, tout le
contraire des Spartiates.
-- En ce qu'ils étaient républicains et que nous sommes
royalistes? demanda Morgan.
-- Non: en ce qu'ils faisaient venir un squelette à la fin de
leurs repas, tandis que nous, c'est au commencement.
-- Es-tu bien sûr que ce soient les Spartiates qui donnassent
cette preuve de philosophie? demanda Morgan en refermant la porte.
-- Eux ou d'autres, peu m'importe, dit Valensolle; par ma foi, ma
citation est faite; l'abbé Vertot ne recommençait pas son siège,
je ne recommencerai pas ma citation.
-- Eh bien! une autre fois, tu diras les Égyptiens.
-- Bon! fit Valensolle avec une insouciance qui ne manquait pas
d'une certaine mélancolie, je serai probablement un squelette moi-
même avant d'avoir loccasion de montrer mon érudition une seconde
fois. Mais que diable fais-tu donc? et pourquoi éteins-tu la
torche? Tu ne vas pas me faire souper et coucher ici, j'espère
bien?
En effet, Morgan venait d'éteindre sa torche sur la première
marche de l'escalier qui conduisait à l'étage supérieur.
-- Donne-moi la main, répondit le jeune homme.
Valensolle saisit la main de son ami avec un empressement qui
témoignait d'un médiocre désir de faire, au milieu des ténèbres,
un long séjour dans le caveau des ducs de Savoie, quelque honneur
qu'il y eût pour un vivant à frayer avec de si illustres morts.
Morgan monta les degrés.
Puis il parut, au roidissement de sa main, qu'il faisait un
effort.
En effet, une dalle se souleva, et, par louverture, une lueur
crépusculaire tremblota aux yeux de Valensolle, tandis qu'une
odeur aromatique, succédant à l'atmosphère méphitique du caveau,
vint réjouir son odorat.
-- Ah! dit-il, par ma foi, nous sommes dans une grange, j'aime
mieux cela.
Morgan ne répondit rien; il aida son compagnon à sortir du caveau,
et laissa retomber la dalle.
Valensolle regarda tout autour de lui: il était au centre d'un
vaste bâtiment rempli de foin, et dans lequel la lumière pénétrait
par des fenêtres si admirablement découpées, que ce ne pouvaient
être celles d'une grange.
-- Mais, dit Valensolle, nous ne sommes pas dans une grange?
-- Grimpe sur ce foin et va t'asseoir près de cette fenêtre,
répondit Morgan.
Valensolle obéit, grimpa sur le foin comme un écolier en vacances,
et alla, ainsi que le lui avait dit Morgan, s'asseoir près de la
fenêtre. Un instant après, Morgan déposa entre les jambes de son
ami une serviette contenant un pâté, du pain, une bouteille de
vin, deux verres, deux couteaux et deux fourchettes.
-- Peste! dit Valensolle, Lucullus soupe chez Lucullus.
Puis, plongeant son regard, à travers les vitraux sur un bâtiment
percé d'une quantité de fenêtres, qui semblait une aile de celui
où les deux amis se trouvaient, et devant lequel se promenait un
factionnaire:
-- Décidément, fit-il, je souperai mal si je ne sais pas où nous
sommes; quel est ce bâtiment? et pourquoi ce factionnaire se
promène-t-il devant la porte?
-- Eh bien! dit Morgan, puisque tu le veux absolument, je vais te
le dire: nous sommes dans l'église de Brou, qu'un arrêté du
conseil municipal a convertie en magasin à fourrage. Ce bâtiment
auquel nous touchons, c'est la caserne de la gendarmerie, et ce
factionnaire, c'est la sentinelle chargée d'empêcher qu'on ne nous
dérange pendant notre souper et qu'on ne nous surprenne pendant
notre sommeil.
-- Braves gendarmes, dit Valensolle, en remplissant son verre. À
leur santé, Morgan!
-- Et à la nôtre! dit le jeune homme en riant; le diable
m'étrangle si l'on a lidée de venir nous chercher ici.
À peine Morgan eut-il vidé son verre, que, comme si le diable eût
accepté le défi qui lui était porté, on entendit la voix stridente
de la sentinelle qui criait: «Qui vive?»
-- Eh! firent les deux jeunes gens, que veut dire cela?
En effet, une troupe d'une trentaine d'hommes venait du côté de
Pont-d'Ain, et, après avoir échangé le mot d'ordre avec la
sentinelle, se fractionna: une partie, la plus considérable,
conduite par deux hommes qui semblaient des officiers, rentra dans
la caserne; l'autre poursuivit son chemin.
-- Attention! fit Morgan.
Et tous deux sur leurs genoux, l'oreille au guet, loeil collé
contre la vitre, attendirent.
Expliquons au lecteur ce qui causait une interruption dans un
repas qui, pour être pris à trois heures du matin, n'en était pas,
comme on le voit, plus tranquille.
XL -- BUISSON CREUX
La fille du concierge ne s'était point trompée: c'était bien
Roland qu'elle avait vu parler dans la geôle au capitaine de
gendarmerie.
De son côté, Amélie n'avait pas tort de craindre; car c'était bien
sur les traces de Morgan qu'il était lâché.
S'il ne s'était point présenté au château des Noires-Fontaines, ce
n'était pas qu'il eût le moindre soupçon de l'intérêt que sa soeur
portait au chef des compagnons de Jéhu; mais il se défiait d'une
indiscrétion d'un de ses domestiques.
Il avait bien reconnu Charlotte chez son père; mais celle-ci
n'ayant manifesté aucun étonnement, il croyait n'avoir pas été
reconnu par elle; d'autant plus qu'après avoir échangé quelques
mots avec le maréchal des logis, il était allé attendre ce dernier
sur la place du Bastion, fort déserte à une pareille heure.
Son écrou terminé, le capitaine de gendarmerie était allé le
rejoindre.
Il avait trouvé Roland se promenant de long en large et
l'attendant impatiemment.
Chez le concierge Roland s'était contenté de se faire reconnaître;
là, il pouvait entrer en matière.
Il initia, en conséquence, le capitaine de gendarmerie au but de
son voyage.
De même que, dans les assemblées publiques, on demande la parole
pour un fait personnel et on l'obtient sans contestation, Roland
avait demandé au premier consul, et cela pour un fait personnel,
que la poursuite des compagnons de Jéhu lui fût confiée; et il
avait obtenu cette faveur sans difficulté.
Un ordre du ministre de la guerre mettait à sa disposition les
garnisons non seulement de Bourg, mais encore des villes
environnantes.
Un ordre du ministre de la police enjoignait à tous les officiers
de gendarmerie de lui prêter main-forte.
Il avait pensé naturellement, et avant tout, à s'adresser au
capitaine de la gendarmerie de Bourg, qu'il connaissait de longue
date, et qu'il savait être un homme de courage et d'exécution.
Il avait trouvé ce qu'il cherchait: le capitaine de gendarmerie de
Bourg avait la tête horriblement montée contre les compagnons de
Jéhu, qui arrêtaient les diligences à un quart de lieue de la
ville, et sur lesquels il ne pouvait point arriver à mettre la
main.
Il connaissait les rapports envoyés sur les trois dernières
arrestations au ministre de la police, et il comprenait la
mauvaise humeur de celui-ci.
Mais Roland porta le comble à son étonnement en lui racontant ce
qui lui était arrivé, dans la chartreuse de Seillon, la nuit où il
avait veillé, et surtout ce qui était arrivé, dans la même
chartreuse, à sir John pendant la nuit suivante.
Le capitaine avait bien su par la rumeur publique que l'hôte de
madame de Montrevel avait reçu un coup de poignard; mais, comme
personne n'avait porté plainte, il ne s'était pas cru le droit de
percer l'obscurité dans laquelle il lui semblait que Roland
voulait laisser l'affaire ensevelie.
À cette époque de trouble, la force armée avait des indulgences
qu'elle n'eût point eues en d'autres temps..
Quant à Roland, il n'avait rien dit, désirant se réserver la
satisfaction de poursuivre, en temps et lieu, les hôtes de la
chartreuse, mystificateurs ou assassins.
Cette fois, il venait avec tous les moyens de mettre son dessein à
exécution, et bien résolu à ne pas revenir près du premier consul
sans l'avoir accompli.
D'ailleurs, c'était là une de ces aventures comme les cherchait
Roland. N'y avait-il pas à la fois du danger et du pittoresque?
N'était-ce point une occasion de jouer sa vie contre des gens qui,
ne ménageant pas la leur, ne ménageraient probablement pas la
sienne?
Roland était loin d'attribuer à sa véritable cause, c'est-à-dire
la sauvegarde étendue sur lui par Morgan, le bonheur avec lequel
il s'était tiré du danger, la nuit où il avait veillé dans la
chartreuse et le jour où il avait combattu contre Cadoudal.
Comment supposer qu'une simple croix avait été faite au-dessus de
son nom, et qu'à deux cent cinquante lieues de distance ce signe
de la rédemption l'avait protégé aux deux bouts de la France?
Au reste, la première chose à faire était d'envelopper la
chartreuse de Seillon et de la fouiller dans ses recoins les plus
secrets; ce que Roland se croyait parfaitement en état de faire.
Seulement, la nuit était trop avancée pour que cette expédition
pût avoir lieu avant la nuit prochaine.
En attendant, Roland se cacherait dans la caserne de gendarmerie
et se tiendrait dans la chambre du capitaine, afin que personne ne
soupçonnât à Bourg sa présence ni la cause qui l'amenait. Le
lendemain, il guiderait l'expédition.
Dans la journée du lendemain, un des gendarmes, qui était
tailleur, lui confectionnerait un costume complet de maréchal des
logis.
Il passerait pour être attaché à la brigade de Lons-le-Saulnier,
et, grâce à cet uniforme, il pourrait, sans être reconnu, diriger
la perquisition dans la chartreuse.
Tout s'accomplit selon le plan convenu.
Vers une heure, Roland rentra dans la caserne avec le capitaine,
monta à la chambre de ce dernier, s'y arrangea un lit de camp, et
y dormit en homme qui vient de passer deux jours et deux nuits, en
chaise de poste.
Le lendemain il prit patience en faisant, pour l'instruction du
maréchal des logis, un plan de la chartreuse de Seillon à l'aide
duquel, même sans l'aide de Roland, le digne officier eût pu
diriger l'expédition sans s'égarer d'un pas.
Comme le capitaine n'avait que dix-huit soldats sous ses ordres,
que ce n'était point assez pour cerner complètement la chartreuse,
ou plutôt pour en garder les deux issues et la fouiller
entièrement, qu'il eût fallu deux ou trois jours pour compléter la
brigade disséminée dans les environs et attendre un chiffre
d'hommes nécessaire, le capitaine, par ordre de Roland, alla dans
la journée mettre le colonel des dragons, dont le régiment était
en garnison à Bourg, au courant de l'événement, et lui demander
douze hommes qui, avec les dix-huit du capitaine, feraient un
total de trente.
Non seulement le colonel accorda ces douze hommes, mais encore,
apprenant que l'expédition devait être dirigée par le chef de
brigade Roland de Montrevel, aide de camp du premier consul, il
déclara qu'il voulait, lui aussi, être de la partie, et qu'il
conduirait ses douze hommes.
Roland accepta son concours, et il fut convenu que le colonel --
nous employons indifféremment le titre de colonel ou celui de chef
de brigade qui désignait le même grade -- et il fut convenu,
disons-nous, que le colonel et douze dragons prendraient en
passant Roland, le capitaine et leurs dix-huit gendarmes, la
caserne de la gendarmerie se trouvant justement sur la route de la
chartreuse de Seillon.
Le départ était fixé à onze heures.
À onze heures, heure militaire, c'est-à-dire à onze heures
précises, le colonel des dragons et ses douze hommes ralliaient
les gendarmes, et les deux troupes, réunies en une seule, se
mettaient en marche.
Roland, sous son costume de maréchal des logis de gendarmerie,
s'était fait reconnaître de son collègue le colonel de dragons;
mais, pour les dragons et les gendarmes, il était, comme la chose
avait été convenue, un maréchal des logis détaché de la brigade de
Lons-le-Saulnier.
Seulement, comme ils eussent pu s'étonner qu'un maréchal des logis
étranger aux localités leur fût donné pour guide, on leur avait
dit que, dans sa jeunesse, Roland avait été novice à Seillon,
noviciat qui l'avait mis à même de reconnaître mieux que personne
les détours les plus mystérieux de la Chartreuse.
Le premier sentiment de ces braves militaires avait bien été de se
trouver un peu humiliés d'être conduits par un ex-moine; mais, au
bout du compte, comme cet ex-moine portait le chapeau à trois
cornes d'une façon assez coquette, comme son allure était celle
d'un homme qui, en portant l'uniforme, semblait avoir complètement
oublié qu'il eût autrefois porté la robe, ils avaient fini par
prendre leur parti de cette humiliation, se réservant d'arrêter
définitivement leur opinion sur le maréchal des logis d'après la
façon dont il manierait le mousquet qu'il portait au bras, les
pistolets qu'il portait à la ceinture, et le sabre qu'il portait
au côté.
On se munit de torches, et l'on se mit en route dans le plus
profond silence et en trois pelotons: l'un de huit hommes commandé
par le capitaine de gendarmerie, l'autre de dix hommes commandé
par le colonel, l'autre de douze commandé par Roland.
En sortant de la ville, on se sépara.
Le capitaine de gendarmerie, qui connaissait mieux les localités
que le colonel de dragons, se chargea de garder la fenêtre de la
Correrie donnant sur le bois de Seillon; il avait avec lui huit
gendarmes.
Le colonel de dragons fut chargé par Roland de garder la grande
porte d'entrée de la Chartreuse. Il avait avec lui cinq dragons et
cinq gendarmes.
Roland se chargea de fouiller l'intérieur; il avait avec lui cinq
gendarmes et sept dragons.
On donna une demi-heure à chacun pour être à son poste. C'était
plus qu'il ne fallait.
À onze heures et demie sonnantes à l'église de Péronnaz, Roland et
ses hommes devaient escalader le mur du verger.
Le capitaine de gendarmerie suivit la route de Pont-d'Ain jusqu'à
la lisière de la forêt, et, en côtoyant la lisière, gagna le poste
qui lui était indiqué.
Le colonel de dragons prit le chemin de traverse qui s'embranche
sur la route de Pont-d'Ain et qui mène à la grande porte de la
Chartreuse.
Enfin, Roland prit à travers terres, et gagna le mur du verger
qu'en d'autres circonstances il avait, on se le rappelle, déjà
escaladé deux fois.
À onze heures et demie sonnantes, il donna le signal à ses hommes
et escalada le mur du verger; gendarmes et dragons le suivirent.
Arrivés de l'autre côté du mur, ils ne savaient pas encore si
Roland était brave, mais ils savaient qu'il était leste.
Roland leur montra dans l'obscurité la porte sur laquelle ils
devaient se diriger; c'était celle qui donnait du verger dans le
cloître.
Puis il s'élança le premier à travers les hautes herbes, le
premier poussa la porte, le premier se trouva dans le cloître.
Tout était obscur, muet, solitaire.
Roland, servant toujours de guide à ses hommes, gagna le
réfectoire.
Partout la solitude, partout le silence.
Il s'engagea sous la voûte oblique, et se retrouva dans le jardin
sans avoir effarouché d'autres êtres vivants que les chats-huants
et les chauves-souris.
Restait à visiter la citerne, le caveau mortuaire et le pavillon
ou plutôt la chapelle de la forêt.
Roland traversa l'espace vide qui le séparait de la citerne.
Arrivé au bas des degrés, il alluma trois torches, en garda une et
remit les deux autres, l'une aux mains d'un dragon, l'autre aux
mains d'un gendarme; puis il souleva la pierre qui masquait
l'escalier.
Les gendarmes qui suivaient Roland commençaient à croire qu'il
était aussi brave que leste.
On franchit le couloir souterrain et l'on rencontra la première
grille; elle était poussée, mais non fermée.
On entra dans le caveau funèbre.
Là, c'était plus que la solitude, plus que le silence: c'était la
mort.
Les plus braves sentirent un frisson passer dans la racine de
leurs cheveux.
Roland alla de tombe en tombe, sondant les sépulcres avec la
crosse du pistolet qu'il tenait à la main.
Tout resta muet.
On traversa le caveau funèbre, on rencontra la seconde grille, on
pénétra dans la chapelle.
Même silence, même solitude; tout était abandonné, et, on eût pu
le croire, depuis des années.
Roland alla droit au choeur; il retrouva le sang sur les dalles:
personne n'avait pris la peine de l'effacer.
Là, on était à bout de recherches et il fallait désespérer.
Roland, ne pouvait se décider à la retraite.
Il pensa que peut-être n'avait-il pas été attaqué, à cause de sa
nombreuse escorte; il laissa dix hommes et une torche dans la
chapelle, les chargea de se mettre, par la fenêtre ruinée, en
communication avec le capitaine de gendarmerie embusqué dans là
forêt, à quelques pas de cette fenêtre, et, avec deux hommes,
revint, sur ses pas.
Cette fois, les deux hommes qui suivaient Roland le trouvaient
plus que brave, ils le trouvaient téméraire.
Mais Roland, ne s'inquiétant pas même s'il était suivi, reprit sa
propre piste, à défaut de celle des bandits.
Les deux hommes eurent honte et le suivirent.
Décidément, la chartreuse était abandonnée.
Arrivé devant la grande porte, Roland appela le colonel de
dragons; le colonel et ses dix hommes étaient à leur poste.
Roland ouvrit la porte et fit sa jonction avec eux.
Ils n'avaient rien vu, rien entendu.
Ils rentrèrent tous ensemble, refermant et barricadant la porte
derrière eux pour couper la retraite aux bandits, s'ils avaient le
bonheur d'en rencontrer.
Puis ils allèrent rejoindre leurs compagnons, qui, de leur côté,
avaient rallié le capitaine de gendarmerie et ses huit hommes.
Tout cela les attendait dans le choeur.
Il fallait se décider à la retraite: deux heures du matin venaient
de sonner; depuis près de trois heures, on était en quête sans
avoir rien trouvé.
Roland, réhabilité dans lesprit des gendarmes et des dragons, qui
trouvaient que l'ex-novice ne boudait pas, donna, à son grand
regret, le signal de la retraite en ouvrant la porte de la
chapelle qui donnait sur la forêt.
Cette fois, comme on n'espérait plus rencontrer personne, Roland
se contenta de la fermer derrière lui.
Puis, au pas accéléré, la petite troupe reprit le chemin de Bourg.
Le capitaine de gendarmerie, ses dix-huit hommes et Roland
rentrèrent à leur caserne après s'être fait reconnaître de la
sentinelle.
Le colonel de dragons et ses douze hommes continuèrent leur chemin
et rentrèrent dans la ville.
C'était ce cri de la sentinelle qui avait attiré lattention de
Morgan et de Valensolle; c'était la rentrée de ces dix-huit hommes
à la caserne qui avait interrompu leur repas; c'était enfin cette
circonstance imprévue qui avait fait dire à Morgan: «Attention!»
En effet, dans la situation où se trouvaient les deux jeunes gens,
tout méritait attention.
Aussi le repas fut-il interrompu, les mâchoires cessèrent-elles de
fonctionner pour laisser les yeux et les oreilles remplir leur
office dans toute son étendue.
On vit bientôt que les yeux seuls seraient occupés.
Chaque gendarme regagna sa chambre sans lumière; rien n'attira
donc l'attention des deux jeunes gens sur les nombreuses fenêtres
de la caserne, de sorte qu'elle put se concentrer sur un seul
point.
Au milieu de toutes ces fenêtres obscures, deux s'illuminèrent;
elles étaient placées en retour relativement au reste du bâtiment,
et juste en face de celle, où les deux amis prenaient leur repas.
Ces fenêtres étaient au premier étage; mais, dans la position
qu'ils occupaient, c'est-à-dire sur le faîte des bottes de
fourrage, Morgan et Valensolle non seulement se trouvaient à la
même hauteur qu'elles, mais encore plongeaient dessus.
Ces fenêtres étaient celles du capitaine de gendarmerie.
Soit insouciance du brave capitaine, soit pénurie de l'État, on
avait oublié de garnir ces fenêtres de rideaux, de sorte que,
grâce aux deux chandelles allumées par l'officier de gendarmerie
pour faire honneur à son hôte, Morgan et Valensolle pouvaient voir
tout ce qui se passait dans cette chambre.
Tout à coup, Morgan saisit le bras de Valensolle et létreignit
avec force:
-- Bon! dit Valensolle, qu'y a-t-il encore de nouveau?
Roland venait de jeter son chapeau à trois cornes sur une chaise,
et Morgan l'avait reconnu.
-- Roland de Montrevel! dit-il, Roland sous l'uniforme d'un
maréchal des logis de gendarmerie! cette fois, nous tenons sa
piste, tandis qu'il cherche encore la nôtre. C'est à nous de ne
pas la perdre.
-- Que fais-tu? demanda Valensolle sentant que son ami s'éloignait
de lui.
-- Je vais prévenir nos compagnons; toi, reste, et ne le perds pas
de vue; il détache son sabre et dépose ses pistolets, il est
probable qu'il passera la nuit dans la chambre du capitaine:
demain, je le défie de prendre une route, quelle qu'elle soit,
sans avoir l'un de nous sur ses talons.
Et Morgan, se laissant glisser sur la déclivité du fourrage,
disparut aux yeux de son compagnon, qui, accroupi comme un sphinx,
ne perdait pas de vue Roland de Montrevel.
Un quart d'heure après, Morgan était de retour et les fenêtres de
lofficier de gendarmerie étaient, comme toutes les autres
fenêtres de la caserne, rentrées dans lobscurité.
-- Eh bien? demanda Morgan.
-- Eh bien, répondit Valensolle, la chose a fini de la façon la
plus prosaïque du monde: ils se sont déshabillés, ont éteint les
chandelles et se sont couchés, le capitaine dans son lit, et
Roland sur un matelas; il est probable qu'à cette heure ils
ronflent à qui mieux mieux.
-- En ce cas, dit Morgan, bonne nuit à eux et à nous aussi.
Dix minutes après, ce souhait était exaucé, et les deux jeunes
gens dormaient comme s'ils n'avaient pas eu le danger pour
camarade de lit.
XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE
Le même jour, vers six heures du matin, c'est-à-dire pendant le
lever grisâtre et froid d'un des derniers jours de février, un
cavalier, éperonnant un bidet de poste et précédé d'un postillon
chargé de ramener le cheval en main, sortait de Bourg par la route
de Mâcon ou de Saint-Jullien.
Nous disons par la route de Mâcon ou de Saint-Jullien, parce qu'à
une lieue de la capitale de la Bresse la route bifurque et
présente deux chemins, lun qui conduit, en suivant tout droit, à
Saint-Jullien; lautre qui, en déviant à gauche, mène à Mâcon.
Arrivé à lembranchement des deux routes, le cavalier allait
prendre le chemin de Mâcon, lorsqu'une voix qui semblait sortir de
dessous une voiture renversée implora sa miséricorde.
Le cavalier ordonna au postillon de voir ce que c'était.
Un pauvre maraîcher était pris, en effet, sous une voiture de
légumes. Sans doute avait-il voulu la soutenir au moment où la
roue, mordant sur le fossé, perdait l'équilibre; la voiture était
tombée sur lui, et cela avec tant de bonheur, qu'il espérait,
disait-il, n'avoir rien de cassé, et ne demandait qu'une chose,
c'est qu'on aidât sa voiture à se remettre sur ses roues; il
espérait, lui, alors, pouvoir se remettre sur ses jambes.
Le cavalier était miséricordieux pour son prochain, car non
seulement il permit que le postillon s'arrêtât pour tirer le
maraîcher de lembarras où il se trouvait, mais encore il mit lui-
même pied à terre, et, avec une vigueur qu'on eût été loin
d'attendre d'un homme de taille moyenne comme il létait, il aida
le postillon à remettre la voiture, non seulement sur ses roues,
mais encore sur le pavé du chemin.
Après quoi, il voulut aider lhomme à se relever à son tour; mais
celui-ci avait dit vrai: il était sain et sauf, et, s'il lui
restait une espèce de flageolement dans les jambes, c'était pour
justifier le proverbe qui prétend qu'il y a un Dieu pour les
ivrognes.
Le maraîcher se confondit en remerciements et prit son cheval par
la bride, mais tout autant -- la chose était facile à voir -- pour
se soutenir lui-même que pour conduire l'animal par le droit
chemin.
Les deux cavaliers se remirent en selle, lancèrent leurs chevaux
au galop et disparurent bientôt au coude que fait la route cinq
minutes avant d'arriver au bois Monnet.
Mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se fit un changement
notable dans les allures du maraîcher: il arrêta son cheval, se
redressa, porta à ses lèvres l'embouchure d'une petite trompe, et
sonna trois coups.
Une espèce de palefrenier sortit du bois qui borde la route,
conduisant un cheval de maître par la bride.
Le maraîcher dépouilla rapidement sa blouse, jeta bas son pantalon
de grosse toile, et se trouva en veste et en culotte de daim et
chaussé de bottes à retroussis.
Il fouilla dans sa voiture, en tira un paquet qu'il ouvrit, secoua
un habit de chasse vert, à brandebourgs d'or, l'endossa, passa
par-dessus une houppelande marron, prit des mains du palefrenier
un chapeau que celui-ci lui présentait et qui était assorti à son
élégant costume, se fit visser des éperons à ses bottes, et,
sautant sur son cheval avec la légèreté et l'adresse d'un écuyer
consommé:
-- Trouve-toi ce soir à sept heures, dit-il au palefrenier, entre
Saint-Just et Ceyzeriat; tu y rencontreras Morgan, et tu lui diras
que celui -qu'il sait -va à Mâcon, mais que j'y serai avant lui.
Et, en effet, sans s'inquiéter de la voiture de légumes, qu'il
laissait d'ailleurs à la garde de son domestique, l'ex-maraîcher,
qui n'était autre que notre ancienne connaissance Montbar, tourna
la tête de son cheval du côté du bois Monnet et le mit au galop.
Celui-là n'était pas un mauvais bidet de poste, comme celui que
montait Roland, mais, au contraire, c'était un excellent cheval de
course; de sorte qu'entre le bois Monnet et Polliat, Montbar
rejoignit et dépassa les deux cavaliers.
Le cheval, sauf une courte halte à Saint-Cyr-sur-Menthon, fit
d'une seule traite, et en moins de trois heures, les neuf ou dix
lieues qui séparent Bourg de Mâcon.
Arrivé à Mâcon, Montbar descendit à l'hôtel de la Poste, le seul
qui, à cette époque, avait la réputation d'accaparer tous les
voyageurs de distinction.
Au reste, à la façon dont Montbar fut reçu dans l'hôtel, on voyait
que l'hôte avait affaire à une ancienne connaissance.
-- Ah! c'est vous, monsieur de Jayat, dit lhôte; nous nous
demandions hier ce que vous étiez devenu; il y a plus d'un mois
qu'on ne vous a vu dans nos pays.
-- Vous croyez qu'il y a aussi longtemps que cela, mon ami? dit le
jeune homme en affectant le grasseyement à la mode; oui, c'est ma
parole, vrai! J'ai été chez des amis, chez les Treffort, les
Hautecourt; vous connaissez ces messieurs de nom, n'est-ce pas?
-- Oh! de nom et de personne.
-- Nous avons chassé à courre; ils ont d'excellents équipages,
parole d'honneur! Mais déjeune-t-on chez vous, ce matin?
-- Pourquoi pas?
-- Eh bien alors, servez-moi un poulet, une bouteille de vin de
Bordeaux, deux côtelettes, des fruits, la moindre chose.
-- Dans un instant. Voulez-vous être servi dans votre chambre, ou
dans la salle commune?
-- Dans la salle commune, c'est plus gai; seulement, servez-moi
sur une table à part. Ah! n'oubliez pas mon cheval: c'est une
excellente bête, et que j'aime mieux que certains chrétiens,
parole d'honneur.
L'hôte donna ses ordres, Montbar se mit devant la cheminée,
retroussa sa houppelande et se chauffa les mollets.
-- C'est toujours vous qui tenez la poste? demanda-t-il à lhôte,
comme pour ne pas laisser tomber la conversation.
-- Je crois bien!
Alors, c'est chez vous que relayent les diligences?
-- Non pas les diligences, les malles.
-- Ah! dites donc: il faut que j'aille à Chambéry un de ces jours,
combien y a-t-il de places dans la malle?
-- Trois: deux dans l'intérieur, une avec le courrier.
-- Et ai-je chance de trouver une place libre?
-- Ça se peut encore quelquefois; mais le plus sûr, voyez-vous,
c'est toujours d'avoir sa calèche ou son cabriolet à soi.
-- On ne peut donc pas retenir sa place d'avance?
-- Non; car vous comprenez bien, monsieur de Jayat, s'il y a des
voyageurs qui aient pris leurs places de Paris à Lyon, ils vous
priment.
-- Voyez-vous, les aristocrates! dit en riant Montbar. À propos
d'aristocrates, il vous en arrive un derrière moi en poste; je
l'ai dépassé à un quart de lieue de Polliat: il m'a semblé qu'il
montait un bidet un peu poussif.
-- Oh! fit l'hôte, ce n'est pas étonnant, mes confrères sont si
mal équipés en chevaux!
-- Et tenez, justement voilà notre homme reprit Montbar; je
croyais avoir plus d'avance que cela sur lui.
En effet, Roland au moment même passait au galop devant les
fenêtres et entrait dans la cour.
-- Prenez-vous toujours la chambre n° 1, monsieur de Jayat?
demanda l'hôte.
-- Pourquoi la question?
-- Mais parce que c'est la meilleure, et que, si vous ne la prenez
pas, nous la donnerions à la personne qui arrive, dans le cas où
elle ferait séjour.
-- Oh! ne vous préoccupez pas de moi, je ne saurai que dans le
courant de la journée si je reste ou si je pars. Si le nouvel
arrivant fait séjour comme vous dites, donnez-lui le n° 1; je me
contenterai du n° 2.
-- Monsieur est servi, dit le garçon en paraissant sur la porte de
communication qui conduisait de la cuisine à la salle commune.
Montbar fit un signe de tête et se rendit à linvitation qui lui
était faite; il entrait dans la salle commune juste au moment où
Roland entrait dans la cuisine.
La table était servie en effet; Montbar changea son couvert de
côté, et se plaça de façon à tourner le dos à la porte.
La précaution était inutile: Roland n'entra point dans la salle
commune, et le déjeuneur put achever son repas sans être dérangé.
Seulement, au dessert, son hôte vint lui apporter lui-même le
café.
Montbar comprit que le digne homme était en humeur de causer; cela
tombait à merveille: il y avait certaines choses que lui-même
désirait savoir.
-- Eh bien, demanda Montbar, qu'est donc devenu notre homme? est-
ce qu'il n'a fait que changer de cheval?
-- Non, non, non, répondit l'hôte; comme vous le disiez, c'est un
aristocrate: il a demandé qu'on lui servît son déjeuner dans sa
chambre.
-- Dans sa chambre ou dans ma chambre! demanda Montbar; car je
suis bien sûr que vous lui avez donnez le fameux n° 1.
-- Dame! monsieur de Jayat, c'est votre faute; vous m'avez dit que
j'en pouvais disposer.
-- Et vous m'avez pris au mot, vous avez bien fait; je me
contenterai du n° 2.
-- Oh! vous y serez bien mal; la chambre n'est séparée du n° 1 que
par une cloison, et l'on entend tout ce qui se fait ou se dit
d'une chambre dans l'autre.
-- Ah çà! mon cher hôte, vous croyez donc que je suis venu chez
vous pour faire des choses inconvenantes ou chanter des chansons
séditieuses, que vous avez peur qu'on n'entende ce que je dirai ou
ce que je ferai?
-- Oh! ce n'est pas cela.
-- Qu'est-ce donc?
-- Je n'ai pas peur que vous dérangiez les autres; j'ai peur que
vous ne soyez dérangé.
-- Bon! votre jeune homme est donc un tapageur?
-- Non; mais ça m'a l'air d'un officier.
-- Qui a pu vous faire croire cela?
-- Sa tournure d'abord; puis il s'est informé du régiment qui
était en garnison à Mâcon; je lui ai dit que c'était le 7e
chasseurs à cheval. «Ah! bon, a-t-il repris, je connais le chef de
brigade, un de mes amis; votre garçon peut-il lui porter ma carte,
et lui demander s'il veut venir déjeuner avec moi?»
-- Ah! ah!
-- De sorte que, vous comprenez, des officiers entre eux, ça va
être du bruit, du tapage! Ils vont peut-être non seulement
déjeuner, mais dîner, mais souper.
-- Je vous ai déjà dit, mon cher hôte, que je ne croyais point
avoir le plaisir de passer la nuit chez vous; j'attends, poste
restante, des lettres de Paris qui décideront de ce que je vais
faire. En attendant, allumez-moi du feu dans la chambre n° 2, en
faisant le moins de bruit possible, pour ne pas gêner mon voisin;
vous me ferez monter en même temps une plume, de lencre et du
papier, j'ai à écrire.
Les ordres de Montbar furent ponctuellement exécutés, et lui-même
monta sur les pas du garçon de service pour veiller à ce que
Roland ne fût point incommodé de son voisinage.
La chambre était bien telle que l'hôte de la poste lavait dite,
et pas un mouvement ne pouvait se faire dans l'une, pas un mot ne
pouvait s'y dire qui ne fût entendu dans l'autre.
Aussi Montbar entendit-il parfaitement le garçon d'hôtel annoncer
à Roland le chef de brigade Saint-Maurice, et, à la suite du pas
résonnant de celui-ci dans le corridor, les exclamations que
laissèrent échapper les deux amis, enchantés de se revoir.
De son côté, Roland, distrait un instant par le bruit qui s'était
fait dans la chambre voisine, avait oublié ce bruit dès qu'il
avait cessé, et il n'y avait point de danger qu'il se renouvelât.
Montbar, une fois seul, s'était assis à la table sur laquelle
étaient déposés, encre, plume et papier, et était resté immobile.
Les deux officiers s'étaient connus autrefois en Italie, et Roland
s'était trouvé sous les ordres de Saint-Maurice lorsque celui-ci
était capitaine, et que lui, Roland, n'était que lieutenant.
Aujourd'hui, les grades étaient égaux; de plus, Roland avait
double mission du premier consul et du préfet de police, qui lui
donnait commandement sur les officiers du même grade que lui, et
même, dans les limites de sa mission, sur des officiers d'un grade
plus élevé.
Morgan ne s'était pas trompé en présumant que le frère d'Amélie
était à la poursuite des compagnons de Jéhu: quand les
perquisitions nocturnes faites dans la chartreuse de Seillon n'en
eussent pas donné la preuve, cette preuve eût ressorti de la
conversation du jeune officier avec son collègue, en supposant que
cette conversation eût été entendue.
Ainsi le premier consul envoyait bien effectivement cinquante
mille francs, à titre de don, aux pères du Saint-Bernard; ainsi
ces cinquante mille francs étaient bien réellement envoyés par la
poste; mais ces cinquante mille francs n'étaient qu'une espèce de
piège où l'on comptait prendre les dévaliseurs de diligences,
s'ils n'étaient point surpris dans la chartreuse de Seillon ou
dans quelque autre lieu de leur retraite.
Maintenant, restait à savoir comment on les prendrait.
Ce fut ce qui, tout en déjeunant, se débattit longuement entre les
deux officiers.
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