main sur eux, et les domptait et les dirigeait comme un habile
écuyer dompte et dirige un cheval fougueux.
Sa grandeur rapide au milieu des révolutions, les changements
politiques qu'il avait préparés ou vus s'accomplir, les événements
qu'il avait dominés lui avaient donné un certain mépris des
hommes, que, d'ailleurs, par sa nature, il n'était point porté à
estimer: aussi avait-il souvent à la bouche cette maxime d'autant
plus désolante qu'il en avait reconnu la vérité:
«-Il y a deux leviers pour remuer les hommes, la crainte et
l'intérêt.-»
Avec de pareils sentiments, Bonaparte ne devait pas croire et ne
croyait point à l'amitié.
«Combien de fois, dit Bourrienne, ne m'a-t-il pas répété:
-L'amitié n'est qu'un mot; je n'aime personne, pas même mes
frères... Joseph un peu, peut-être; et encore, si je laime, c'est
par habitude et parce qu'il est mon aîné... Duroc, oui, lui, je
l'aime; mais pourquoi? parce que son caractère me plaît, parce
qu'il est froid, sec et sévère; puis Duroc ne pleure jamais!...
D'ailleurs, pourquoi aimerais-je? Croyez-vous que j'aie de vrais
amis, moi? Tant que je serai ce que je suis, je m'en ferai, en
apparence du moins; mais que je cesse d'être heureux, et, vous
verrez! Les arbres n'ont pas de feuilles pendant l'hiver... Voyez-
vous, Bourrienne, il faut laisser pleurnicher les femmes. C'est
leur affaire; mais, moi, pas de sensibilité. Il faut avoir la main
vigoureuse et le coeur ferme; autrement il ne faut se mêler ni de
guerre ni de gouvernement.-»
Dans ses relations familières, Bonaparte était ce que l'on appelle
au collège un taquin; mais ses taquineries étaient exemptes de
méchanceté et presque jamais désobligeantes; sa mauvaise humeur,
facile d'ailleurs à exciter, passait comme un nuage chassé par le
vent, s'exhalait en paroles, se dissipait dans ses propres éclats.
Pourtant, lorsqu'il s'agissait des affaires publiques, de quelque
faute d'un de ses lieutenants ou de ses ministres, il se laissait
aller à de graves emportements; ses boutades alors étaient vives
et dures toujours, humiliantes parfois; il donnait un coup de
massue sous lequel il fallait, bon gré mal gré, courber la tête:
ainsi sa scène avec Jomini, ainsi sa scène avec le duc de Bellune.
Bonaparte avait deux sortes d'ennemis, les jacobins et les
royalistes: il détestait les premiers et craignait les seconds;
lorsqu'il parlait des jacobins, il ne les appelait que les
assassins de Louis XVI; quant aux royalistes, c'était autre chose:
on eût dit qu'il prévoyait la Restauration.
Il avait près de lui deux hommes qui avaient voté la mort du roi:
Fouché et Cambacérès.
Il renvoya Fouché de son ministère, et, s'il garda Cambacérès, ce
fut à cause des services que pouvait rendre l'éminent légiste;
mais il n'y pouvait tenir, et, souvent, prenant par l'oreille son
collègue le second consul:
-- Mon pauvre Cambacérès, disait-il, j'en suis bien fâché, mais
votre affaire est claire: si jamais les Bourbons reviennent, vous
serez pendu!
Un jour, Cambacérès s'impatienta, et, par un hochement de tête,
arrachant son oreille aux pinces vivantes qui la tenaient:
-- Allons, dit-il, laissez donc de côté vos mauvaises
plaisanteries!
Toutes les fois que Bonaparte échappait à un danger, une habitude
d'enfance, une habitude corse reparaissait: il faisait sur sa
poitrine, et avec le pouce, un rapide signe de croix.
Quand il éprouvait quelque contrariété ou était en proie à une
pensée désagréable, il fredonnait: quel air? un air à lui, qui
n'en était pas un, que personne n'a reconnu, tant il avait la voix
fausse; alors, et tout en chantonnant, il s'asseyait devant sa
table de travail, se dandinant dans son fauteuil, se penchant en
arrière au point de tomber à la renverse, et mutilant, comme nous
l'avons dit, le bras de son fauteuil avec un canif qui n'avait pas
pour lui d'autre utilité, attendu que jamais il ne taillait une
plume lui-même: c'était son secrétaire qui avait cette charge, et
qui les lui taillait du mieux possible, intéressé qu'il était à ce
que cette effroyable écriture que l'on connaît ne fût pas tout à
fait illisible.
On sait l'effet que produisait sur Bonaparte le son des cloches:
c'était la seule musique qu'il comprît et qui lui allât au coeur;
s'il était assis lorsque la vibration se faisait entendre, d'un
signe de la main il recommandait le silence et se penchait du côté
du son; s'il était en train de se promener, il s'arrêtait,
inclinait la tête et écoutait: tant que la cloche tintait, il
restait immobile; le bruit éteint dans l'espace, il reprenait son
travail, répondant à ceux qui le priaient d'expliquer cette
singulière sympathie pour la voix de bronze:
-- Cela me rappelle les premières années que j'ai passées à
Brienne. J'étais heureux alors!
À l'époque où nous sommes arrivés, sa grande préoccupation était
l'achat qu'il venait de faire du domaine de la Malmaison; il
allait tous les samedis soirs à cette campagne, y passait, comme
un écolier en vacances, la journée du dimanche et souvent même
celle du lundi. Là, le travail était négligé pour la promenade;
pendant cette promenade, il surveillait lui-même les
embellissements qu'il faisait exécuter. Quelquefois, et dans les
commencements surtout, ses promenades s'étendaient hors des
limites de la maison de campagne; les rapports de la police mirent
bientôt ordre à ces excursions, qui furent supprimées complètement
après la conspiration d'Aréna et l'affaire de la machine
infernale.
Le revenu de la Malmaison, calculé par Bonaparte lui-même, en
supposant qu'il fit vendre ses fruits et ses légumes, pouvait
monter à six mille francs.
-- Cela n'est pas mal, disait-il à Bourrienne; mais, ajoutait-il
avec un soupir, il faudrait avoir trente mille livres de rente en
dehors pour pouvoir vivre ici.
Bonaparte mêlait une certaine poésie à son goût pour la campagne:
il aimait à voir sous les allées sombres du parc se promener une
femme à la taille haute et flexible; seulement, il fallait qu'elle
fût vêtue de blanc: il détestait les robes de couleur foncée, et
avait en horreur les grosses femmes; quant aux femmes enceintes,
il éprouvait pour elles une telle répugnance, qu'il était bien
rare qu'il les invitât à ses soirées ou à ses fêtes; du reste, peu
galant de sa nature, imposant trop pour attirer, à peine poli avec
les femmes, il prenait rarement sur lui de dire, même aux plus
jolies, une chose agréable; souvent même on tressaillait, étonné
des mauvais compliments qu'il faisait aux meilleures amies de
Joséphine. À telle femme il avait dit: «Oh! comme vous avez les
bras rouges!» à telle autre: «Oh! la vilaine coiffure que vous
avez là!» à celle-ci: «Vous avez une robe bien sale, je vous l'ai
déjà vue vingt fois!» à celle-là: «Vous devriez bien changer de
couturière, car vous êtes singulièrement fagotée.»
Un jour, il dit à la duchesse de Chevreuse, charmante blonde dont
tout le monde admirait la chevelure:
-- Ah! c'est singulier, comme vous êtes rousse!
-- C'est possible, répondit la duchesse; seulement, c'est la
première fois qu'un homme me le dit.
Bonaparte n'aimait pas le jeu, et, quand il jouait par hasard,
c'était au vingt-et-un; du reste, il avait cela de commun avec
Henri IV, qu'il trichait; mais, le jeu fini, il laissait tout ce
qu'il avait d'or et de billets sur la table en disant:
-- Vous êtes des niais! j'ai triché pendant tout le temps que nous
avons joué, et vous ne vous en êtes pas aperçus. Que ceux qui ont
perdu se rattrapent.
Bonaparte, né et élevé dans la religion catholique, n'avait de
préférence pour aucun dogme; lorsqu'il rétablit l'exercice du
culte, ce fut un acte politique qu'il accomplit et non un acte
religieux. Il aimait cependant les causeries qui portaient sur ce
sujet; mais lui-même se traçait d'avance sa part dans la
discussion en disant:
-- Ma raison me tient dans l'incrédulité de beaucoup de choses;
mais les impressions de mon enfance et les inspirations de ma
première jeunesse me rejettent dans l'incertitude.
Pourtant, il ne voulait pas entendre parler de matérialisme; peu
lui importait le dogme, pourvu que ce dogme reconnût un Créateur.
Pendant une belle soirée de messidor, tandis que son bâtiment
glissait entre le double azur de la mer et du ciel, les
mathématiciens soutenaient qu'il n'y avait pas de Dieu, mais
seulement une matière animée. Bonaparte regarda cette voûte
céleste, plus brillante cent fois entre Malte et Alexandrie
qu'elle ne l'est dans notre Europe, et, au moment où l'on croyait
qu'il était bien loin de la conversation:
-- Vous avez beau dire, s'écria-t-il en montrant les étoiles,
c'est un Dieu qui a fait tout cela.
Bonaparte, très exact à payer ses dépenses particulières, l'était
infiniment moins pour les dépenses publiques; il était convaincu
que, dans les marchés passés entre les ministres et les
fournisseurs, si le ministre qui avait conclu le marché n'était
pas dupe, l'État, en tout cas, était volé; aussi reculait-il
autant que possible l'époque du payement; alors il n'y avait point
de chicanes et de difficultés qu'il ne fit, point de mauvaises
raisons qu'il ne donnât; c'était chez lui une idée fixe, un
principe invariable, que tout fournisseur était un fripon.
Un jour, on lui présente un homme qui avait fait une soumission et
avait été accepté.
-- Comment vous appelez-vous? demanda-t-il avec sa brusquerie
ordinaire.
-- Vollant, citoyen premier consul.
-- Beau nom de fournisseur.
-- Mon nom, citoyen, s'écrie avec deux ll.
-- On n'en vole que mieux, monsieur, reprit Bonaparte.
Et il lui tourna le dos.
Bonaparte revenait rarement sur une décision arrêtée, même quand
il l'avait reconnue injuste; jamais nul ne lui entendit dire:
«J'ai eu tort.» tout au contraire, son mot favori était: «Je
commence toujours par croire le mal.» La maxime était plus digne
de Timon que d'Auguste.
Mais, avec tout cela, on sentait que c'était chez Bonaparte plutôt
un parti pris d'avoir l'air de mépriser les hommes que de les
mépriser véritablement. Il n'était ni haineux ni vindicatif;
seulement, parfois croyait-il trop à la -nécessité-, la déesse aux
coins de fer; au reste, hors du champ de la politique, sensible,
bon, accessible à la pitié, aimant les enfants, grande preuve d'un
coeur doux et pitoyable, ayant dans la vie privée de l'indulgence
pour les faiblesses humaines, et parfois une certaine bonhomie,
celle de Henri IV jouant avec ses enfants, malgré l'arrivée de
l'ambassadeur d'Espagne.
Si nous faisions ici de l'histoire, nous aurions encore bien des
choses à dire de Bonaparte, sans compter -- quand nous aurions
fini avec Bonaparte -- ce qui nous resterait à dire de Napoléon.
Mais nous écrivons une simple chronique dans laquelle Bonaparte
joue son rôle; par malheur, là où se montre Bonaparte, ne fît-il
qu'apparaître, il devient, malgré le narrateur, un personnage
principal.
Qu'on nous pardonne donc d'être retombé dans la digression, cet
homme qui est à lui seul tout un monde, nous a, en dépit de nous-
même, entraîné dans son tourbillon.
Revenons à Roland et, par conséquent, à notre récit.
XXXVII -- L'AMBASSADEUR
Nous avons vu qu'en rentrant, Roland avait demandé le premier
consul, et qu'on lui avait répondu que le premier consul
travaillait avec le ministre de la police.
Roland était le familier de la maison; quel que fût le
fonctionnaire avec lequel travaillât Bonaparte, à son retour d'un
voyage ou d'une simple course, il avait l'habitude d'entr'ouvrir
la porte du cabinet et de passer la tête.
Souvent le premier consul était si occupé, qu'il ne faisait pas
attention à cette tête qui passait.
Alors, Roland prononçait ce seul mot:
«Général!» ce qui voulait dire dans cette langue intime que les
deux condisciples avaient continué de parler: «Général, je suis
là; avez-vous besoin de moi? j'attends vos ordres.» Si le premier
n'avait pas besoin de Roland, il répondait: «C'est bien.» Si, au
contraire, il avait besoin de lui, il disait ce seul mot: «Entre.»
Roland entrait alors, et attendait dans l'embrasure d'une fenêtre
que son général lui dit pour quel motif il l'avait fait entrer.
Comme d'habitude, Roland passa la tête en disant:
-- Général!
-- Entre, répondit le premier consul, avec une satisfaction
visible. Entre! Entre!
Roland entra.
Comme on le lui avait dit, Bonaparte travaillait avec le ministre
de la police.
L'affaire dont s'occupait le premier consul, et qui paraissait le
préoccuper fort, avait aussi pour Roland son côté d'intérêt.
Il s'agissait de nouvelles arrestations de diligences opérées par
les compagnons de Jéhu.
Sur la table étaient trois procès-verbaux constatant l'arrestation
d'une diligence et de deux malles-poste.
Dans une de ces malles-poste se trouvait le caissier de l'armée
d'Italie, Triber.
Les arrestations avaient eu lieu, la première sur la grande route
de Meximieux à Montluel, dans la partie du chemin qui traverse le
territoire de la commune de Belignieux; la seconde, à l'extrémité
du lac de Silans, du côté de Nantua; la troisième, sur la grande
route de Saint-Étienne à Bourg, à l'endroit appelé les
Carronnières.
Un fait particulier se rattachait à l'une de ces arrestations.
Une somme de quatre mille francs et une caisse de bijouterie
avaient, par mégarde, été confondues avec les groupes d'argent
appartenant au gouvernement, et enlevées aux voyageurs; ceux-ci
les croyaient perdues, lorsque le juge de paix de Nantua reçut une
lettre sans signature, qui lui indiquait l'endroit où ces objets
avaient été enterrés, avec prière de les remettre à leurs
propriétaires, les compagnons de Jéhu faisant la guerre au
gouvernement, mais non aux particuliers.
D'un autre côté, dans l'affaire des Cartonnières, où les voleurs,
pour arrêter la malle-poste, qui, malgré leur ordre de faire
halte, redoublait de vitesse, avaient été forcés de faire feu sur
un cheval, les compagnons de Jéhu avaient cru devoir un
dédommagement au maître de poste, et celui-ci avait reçu cinq
cents francs en paiement de son cheval tué.
C'était juste ce que le cheval avait coûté huit jours auparavant,
et cette estimation prouvait que l'on avait affaire à des gens qui
se connaissaient en chevaux.
Les procès-verbaux dressés par les autorités locales étaient
accompagnés des déclarations des voyageurs.
Bonaparte chantonnait cet air inconnu dont nous avons parlé; ce
qui prouvait qu'il était furieux.
Aussi, comme de nouveaux renseignements devaient lui arriver avec
Roland, avait-il répété trois fois à Roland d'entrer.
-- Eh bien, lui dit-il, décidément ton département est en révolte
contre moi; tiens, regarde.
Roland jeta un coup d'oeil sur les papiers et comprit.
-- Justement, dit-il, je revenais pour vous parler de cela, mon
général.
-- Alors, parlons-en; mais, d'abord, demande à Bourrienne mon
atlas départemental.
Roland demanda l'atlas, et, devinant ce que désirait Bonaparte,
l'ouvrit au département de l'Ain.
-- C'est cela, dit Bonaparte; montre-moi où les choses se sont
passées.
Roland posa le doigt sur l'extrémité de la carte, du côté de Lyon.
-- Tenez, mon général, voici l'endroit précis de la première
attaque, ici, en face de Bellignieux.
-- Et la seconde?
-- A eu lieu ici, dit Roland reportant son doigt de l'autre côté
du département, vers Genève; voici le lac de Nantua, et voici
celui de Silans.
-- Maintenant, la troisième?
Roland ramena son doigt vers le centre.
-- Général, voici la place précise; les Cartonnières ne sont point
marquées sur la carte, à cause de leur peu d'importance.
-- Qu'est-ce que les Cartonnières? demanda le premier consul.
-- Général, on appelle Cartonnières, chez nous, des fabriques de
tuiles; elles appartiennent au citoyen Terrier: voici la place
qu'elles devraient occuper sur la carte.
Et Roland indiqua, du bout d'un crayon qui laissa sa trace sur le
papier, l'endroit précis où devait avoir eu lieu l'arrestation.
-- Comment, dit Bonaparte, la chose s'est passée à une demi-lieue
à peine de Bourg!
-- À peine, oui, général; cela explique comment le cheval blessé a
été ramené à Bourg, et n'est mort que dans les écuries de la
Belle-Alliance.
-- Vous entendez tous ces détails, monsieur! dit Bonaparte en
s'adressant au ministre de la police.
-- Oui, citoyen premier consul, répondit celui-ci.
-- Vous savez que je veux que les brigandages cessent.
-- J'y ferai tous mes efforts.
-- Il ne s'agit pas de faire tous vos efforts, il s'agit de
réussir.
Le ministre s'inclina.
-- Ce n'est qu'à cette condition, continua Bonaparte, que je
reconnaîtrai que vous êtes véritablement l'homme habile que vous
prétendez être.
-- Je vous y aiderai, citoyen, dit Roland.
-- Je n'osais vous demander votre concours, dit le ministre.
-- Oui, mais moi je vous loffre; ne faites rien que nous ne nous
soyons concertés ensemble.
Le ministre regarda Bonaparte.
-- C'est bien, dit Bonaparte, allez. Roland passera au ministère.
Le ministre salua et sortit.
-- En effet, continua le premier consul, il y va de ton honneur
d'exterminer ces bandits, Roland: d'abord, la chose se passe dans
ton département; puis ils paraissent en vouloir particulièrement à
toi et à ta famille.
-- Au contraire, dit Roland, et voilà ce dont j'enrage, c'est
qu'ils épargnent moi et ma famille.
-- Revenons là-dessus, Roland; chaque détail a son importance;
c'est la guerre de Bédouins que nous recommençons.
-- Remarquez ceci, général: je vais passer une nuit à la
chartreuse de Seillon, attendu, m'assure-t-on, qu'il y revient des
fantômes. En effet, un fantôme m'apparaît, mais parfaitement
inoffensif: je tire sur lui deux coups de pistolet, il ne se
retourne même pas. Ma mère se trouve dans une diligence arrêtée,
elle s'évanouit: un des voleurs a pour elle les soins les plus
délicats, lui frotte les tempes avec du vinaigre et lui fait
respirer des sels. Mon frère Édouard se défend autant qu'il est en
lui: on le prend, on l'embrasse, on lui fait toutes sortes de
compliments sur son courage; peu s'en faut qu'on ne lui donne des
bonbons en récompense de sa belle conduite. Tout au contraire, mon
ami sir John m'imite, va où j'ai été; on le traite en espion et on
le poignarde!
-- Mais il n'en est pas mort?
-- Non: tout au contraire, il se porte si bien, qu'il veut épouser
ma soeur.
-- Ah! ah! il a fait la demande?
-- Officielle.
-- Et tu as répondu?...
-- J'ai répondu que ma soeur dépendait de deux personnes.
-- Ta mère et toi, c'est trop juste.
-- Non pas: ma soeur elle-même... et vous.
-- Elle, je comprends; mais moi?
-- Ne m'avez-vous pas dit, général, que vous vouliez la marier?
Bonaparte se promena un instant, les bras croisés, et
réfléchissant; puis, tout à coup, s'arrêtant devant Roland:
-- Qu'est-ce que ton Anglais?
-- Vous lavez vu, général.
-- Je ne parle pas physiquement; tous les Anglais se ressemblent:
des yeux bleus, les cheveux roux, le teint blanc et la mâchoire
allongée.
-- C'est le -the, -dit gravement Roland.
-- Comment, le thé?
-- Oui; vous avez appris l'anglais, général?
-- C'est-à-dire que j'ai essayé de lapprendre.
-- Votre professeur a dû vous dire alors que le -the -se
prononçait en appuyant la langue contre les dents; eh bien, à
force de prononcer le -the, -et, par conséquent, de repousser
leurs dents avec leur langue, les Anglais finissent par avoir
cette mâchoire allongée qui, comme vous le disiez tout à lheure,
est un des caractères distinctifs de leur physionomie.
Bonaparte regarda Roland pour savoir si l'éternel railleur riait
ou parlait sérieusement.
Roland demeura imperturbable.
-- C'est ton opinion? dit Bonaparte.
-- Oui, général, et je crois que, physiologiquement, elle en vaut
bien une autre; j'ai une foule d'opinions comme celle-là que je
mets au jour au fur et à mesure que loccasion s'en présente.
-- Revenons à ton Anglais.
-- Volontiers, général.
-- Je te demandais ce qu'il était.
-- Mais c'est un excellent gentleman: très brave, très calme, très
impassible, très noble, très riche, et, de plus -- ce qui n'est
probablement pas une recommandation pour vous -- neveu de lord
Grenville, premier ministre de Sa Majesté.
-- Tu dis?
-- Je dis premier ministre de Sa Majesté Britannique.
Bonaparte reprit sa promenade, et, revenant à Roland:
-- Puis-je le voir ton Anglais?
-- Vous savez bien, mon général, que vous pouvez tout.
-- Où est-il?
-- À Paris.
-- Va le chercher et amène-le-moi.
Roland avait l'habitude d'obéir sans répliquer; il prit son
chapeau et s'avança vers la porte.
-- Envoie-moi Bourrienne, dit le premier consul, au moment où
Roland passait dans le cabinet de son secrétaire.
Cinq minutes après que Roland avait disparu, Bourrienne
paraissait.
-- Asseyez-vous là, Bourrienne, dit le premier consul.
Bourrienne s'assit, prépara son papier, trempa sa plume dans
l'encre et attendit.
-- Y êtes-vous? demanda Bonaparte en s'asseyant sur le bureau même
où écrivait Bourrienne, ce qui était encore une de ses habitudes,
habitude qui désespérait le secrétaire, Bonaparte ne cessant point
de se balancer pendant tout le temps qu'il dictait, et, par ce
balancement, agitant le bureau de la même façon à peu près que
s'il eût été au milieu de l'Océan sur une mer houleuse.
-- J'y suis, répondit Bourrienne, qui avait fini par se faire,
tant bien que mal, à toutes les excentricités du premier consul.
-- Alors, écrivez.
Et il dicta:
«Bonaparte, premier consul de la République, à Sa Majesté le roi
de la Grande-Bretagne et d'Irlande.
«Appelé par le voeu de la nation française à occuper la première
magistrature de la République, je crois convenable d'en faire
directement part à Votre Majesté.
«La guerre qui, depuis huit ans, ravage les quatre parties du
monde, doit-elle être éternelle? N'est-il donc aucun moyen de
s'entendre?
«Comment les deux nations les plus éclairées de lEurope,
puissantes et fortes toutes deux plus que ne l'exigent leur sûreté
et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine
grandeur ou à des antipathies mal raisonnées le bien du commerce,
la prospérité intérieure, le bonheur des familles? comment ne
sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la
première des gloires?
«Ces sentiments ne sauraient être étrangers au coeur de Votre
Majesté, qui gouverne une nation libre dans le seul but de la
rendre heureuse.
«Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir sincère
de contribuer efficacement, pour la seconde fois, à la
pacification générale par une démarche prompte, toute de confiance
et dégagée de ces formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser
la dépendance des États faibles, ne décèlent dans les États forts
que le désir mutuel de se tromper.
«La France et lAngleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
lépuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les nations
civilisées est attaché à la fin d'une guerre qui embrase le monde
entier.»
Bonaparte s'arrêta.
-- Je crois que c'est bien ainsi, dit-il; relisez-moi cela,
Bourrienne.
Bourrienne lut la lettre qu'il venait d'écrire.
Après chaque paragraphe, le premier consul approuvait de la tête,
en disant:
-- Allez.
Avant même les derniers mots, il prit la lettre des mains de
Bourrienne, et signa avec une plume neuve.
C'était son habitude de ne se servir qu'une fois de la même plume,
rien ne lui était plus désagréable qu'une tache d'encre aux
doigts.
-- C'est bien, dit-il; cachetez et mettez l'adresse: À -lord
Grenville.-
Bourrienne fit ce qui lui était recommandé.
En ce moment, on entendit le bruit d'une voiture qui s'arrêtait
dans la cour du Luxembourg.
Puis, un instant après, la porte s'ouvrit et Roland parut.
-- Eh bien? demanda Bonaparte.
-- Quand je vous disais que vous pouviez tout ce que vous vouliez,
général.
-- Tu as ton Anglais?
-- Je l'ai rencontré au carrefour de Buci, et, sachant que vous
n'aimiez pas à attendre, je l'ai pris tel qu'il était et l'ai
forcé de monter en voiture. Par ma foi, un instant j'ai cru que je
serais obligé de le faire conduire ici par le poste de la rue
Mazarine; il est en bottes et en redingote.
-- Qu'il entre, dit Bonaparte.
-- Entrez, milord, fit Roland en se retournant.
Lord Tanlay parut sur le seuil de la porte.
Bonaparte n'eut besoin que de jeter un coup d'oeil sur lui pour
reconnaître le parfait gentleman.
Un peu d'amaigrissement, un reste de pâleur donnaient à sir John
tous les caractères d'une haute distinction.
Il s'inclina et attendit la présentation en véritable Anglais
qu'il était.
-- Général, dit Roland, j'ai l'honneur de vous présenter sir John
Tanlay, qui voulait, pour avoir l'honneur de vous voir, aller
jusqu'à la troisième cataracte, et qui, aujourd'hui, se fait tirer
l'oreille pour venir jusqu'au Luxembourg.
-- Venez, milord, venez, dit Bonaparte; ce n'est ni la première
fois que nous nous voyons, ni la première fois que j'exprime le
désir de vous connaître; il y avait donc presque de l'ingratitude,
à vous, de vous refuser à mon désir.
-- Si j'ai hésité, général, répondit sir John en excellent
français, selon son habitude, c'est que je ne pouvais croire à
l'honneur que vous me faites.
-- Et puis, tout naturellement et par sentiment national, vous me
détestez, n'est-ce pas, comme tous vos compatriotes?
-- Je dois avouer, général, répondit sir John en souriant, qu'ils
n'en sont encore qu'à l'admiration.
-- Et partagez-vous cet absurde préjugé de croire que l'honneur
national veut que l'on haïsse aujourd'hui l'ennemi qui peut être
notre ami demain?
-- La France a presque été pour moi une seconde patrie, général,
et mon ami Roland vous dira que j'aspire au moment où, de mes deux
patries, celle à qui je devrai le plus sera la France.
-- Ainsi, vous verriez sans répugnance la France et l'Angleterre
se donner la main pour le bonheur du monde?
-- Le jour où je verrais cela serait pour moi un jour heureux.
-- Et, si vous pouviez contribuer à amener ce résultat, vous y
prêteriez-vous?
-- J'y exposerais ma vie.
-- Roland m'a dit que vous étiez parent de lord Grenville.
-- Je suis son neveu.
-- Êtes-vous en bons termes avec lui?
-- Il aimait fort ma mère, qui était sa soeur aînée.
-- Avez-vous hérité de la tendresse qu'il portait à votre mère?
-- Oui; seulement, je crois qu'il la tient en réserve pour le jour
où je rentrerai en Angleterre.
-- Vous chargeriez-vous de lui porter une lettre de moi?
-- Adressée à qui?
-- Au roi George III.
-- Ce serait un grand honneur pour moi.
-- Vous chargeriez-vous de dire de vive voix à votre oncle ce que
l'on ne peut écrire dans une lettre?
-- Sans y changer un mot: les paroles du général Bonaparte sont de
l'histoire.
-- Eh bien, dites-lui...
Mais, s'interrompant et se retournant vers Bourrienne:
-- Bourrienne, dit-il, cherchez-moi la dernière lettre de
l'empereur de Russie.
Bourrienne ouvrit un carton, et, sans chercher, mit la main sur
une lettre qu'il donna à Bonaparte.
Bonaparte jeta un coup d'oeil sur la lettre, et, la présentant à
lord Tanlay:
-- Dites-lui, reprit-il, d'abord et avant toute chose que vous
avez lu cette lettre.
Sir John s'inclina et lut:
«Citoyen premier consul,
«J'ai reçu, armés et habillés à neuf, chacun avec l'uniforme de
son corps, les neuf mille Russes faits prisonniers en Hollande, et
que vous m'avez envoyés sans rançon, sans échange, sans condition
aucune.
«C'est de la pure chevalerie, et j'ai la prétention d'être un
chevalier.
«Je crois que ce que je puis vous offrir de mieux, citoyen premier
consul, en échange de ce magnifique cadeau, c'est mon amitié.
«La voulez-vous?
«Comme arrhes de cette amitié, j'envoie ses passeports à lord
Whitworth, ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg.
«En outre, si vous voulez être, je ne dirai pas même mon second,
mais mon témoin, je provoque en duel personnel et particulier tous
les rois qui ne prendront point parti contre l'Angleterre et qui
ne lui fermeront pas leurs ports.
«Je commence par mon voisin, le roi du Danemark, et vous pouvez
lire, dans la -Gazette de -la Cour, le cartel que je lui envoie.
«Ai-je encore autre chose à vous dire?
«Non.
«Si ce n'est qu'à nous deux nous pouvons faire la loi au monde.
«Et puis encore que je suis votre admirateur et sincère ami.
«PAUL.»
Lord Tanlay se retourna vers le premier consul.
-- Vous savez que l'empereur de Russie est fou, dit-il.
-- Serait-ce cette lettre qui vous lapprendrait, milord? demanda
Bonaparte.
-- Non; mais elle me confirme dans mon opinion.
-- C'est d'un fou que Henri VI de Lancastre a reçu la couronne de
saint Louis, et le blason d'Angleterre -- jusqu'au moment où je
les y gratterai avec mon épée -- porte encore les fleurs de lis de
France.
Sir John sourit; son orgueil national se révoltait à cette
prétention du vainqueur des Pyramides.
-- Mais, reprit Bonaparte, il n'est point question de cela
aujourd'hui, et chaque chose viendra en son temps.
-- Oui, murmura sir John, nous sommes encore trop près d'Aboukir.
-- Oh! ce n'est pas sur mer que je vous battrai, dit Bonaparte: il
me faudrait cinquante ans pour faire de la France une nation
maritime; c'est là-bas...
Et de sa main, il montra l'Orient.
-- Pour le moment, je vous le répète, il s'agit, non pas de
guerre, mais de paix: j'ai besoin de la paix pour accomplir le
rêve que je fais, et surtout de la paix avec l'Angleterre. Vous
voyez que je joue cartes sur table: je suis assez fort pour être
franc. Le jour où un diplomate dira la vérité, ce sera le premier
diplomate du monde, attendu que personne ne le croira, et que, dès
lors, il arrivera sans obstacle à son but.
-- J'aurai donc à dire à mon oncle que vous voulez la paix?
-- Tout en lui disant que je ne crains pas la guerre. Ce que je ne
fais pas avec le roi George, vous le voyez, je puis le faire avec
l'empereur Paul; mais la Russie n'en est pas au point de
civilisation où je la voudrais pour en faire une alliée.
-- Un instrument vaut quelquefois mieux qu'un allié.
-- Oui; mais, vous l'avez dit, l'empereur est fou, et, au lieu
d'armer les fous, milord, mieux vaut les désarmer. Je vous dis
donc que deux nations comme la France et lAngleterre doivent être
deux amies inséparables ou deux ennemies acharnées: amies, elles
sont les deux pôles de la terre, équilibrant son mouvement par un
poids égal; ennemies, il faut que l'une détruise lautre et se
fasse l'axe du monde.
-- Et si lord Grenville, sans douter de votre génie, doutait de
votre puissance; s'il est de lavis de notre poète Coleridge, s'il
croit que l'Océan au rauque murmure garde son île et lui sert de
rempart, que lui dirai-je?
-- Déroulez-nous une carte du monde, Bourrienne, dit Bonaparte.
Bourrienne déroula une carte; Bonaparte s'en approcha.
-- Voyez-vous ces deux fleuves? dit-il.
Et il montrait à sir John le Volga et le Danube.
-- Voilà la route de l'Inde, ajouta-t-il.
-- Je croyais que c'était l'Égypte, général, dit sir John.
-- Je l'ai cru un instant comme vous, ou plutôt, j'ai pris celle-
là parce que je n'en avais pas d'autre. Le tzar m'ouvre celle-ci;
que votre gouvernement ne me force point à la prendre! Me suivez-
vous?
-- Oui, citoyen; marchez devant.
-- Eh bien, si lAngleterre me force à la combattre, si je suis
obligé d'accepter lalliance du successeur de Catherine, voici ce
que je fais: j'embarque quarante mille Russes sur le Volga; je
leur fais descendre le fleuve jusqu'à Astrakan; ils traversent la
mer Caspienne et vont m'attendre à Asterabad.
Sir John s'inclina en signe d'attention profonde.
Bonaparte continua.
-- J'embarque quarante mille Français sur le Danube.
-- Pardon, citoyen premier consul, mais le Danube est un fleuve
autrichien.
-- J'aurai pris Vienne.
Sir John regarda Bonaparte.
-- J'aurai pris Vienne, continua celui-ci. J'embarque donc
quarante mille Français sur le Danube; je trouve, à son
embouchure, des vaisseaux russes qui les transportent jusqu'à
Taganrog; je leur fais remonter par terre le cours du Don jusqu'à
Pratisbianskaïa, d'où ils se portent à Tzaritsin; là, ils
descendent le Volga à leur tour avec les mêmes bâtiments qui ont
conduit les quarante mille Russes à Asterabad; quinze jours après,
j'ai quatre-vingt mille hommes dans la Perse occidentale.
D'Asterabad, les deux corps réunis se porteront sur l'Indus; la
Perse, ennemie de l'Angleterre, est notre alliée naturelle.
-- Oui; mais, une fois dans le Pendjab, l'alliance perse vous
manque, et une armée de quatre-vingt mille hommes ne traîne point
facilement avec elle ses approvisionnements.
-- Vous oubliez une chose, dit Bonaparte, comme si l'expédition
était faite, c'est que j'ai laissé des banquiers à Téhéran et à
Caboul; or, rappelez-vous ce qui arriva, il y a neuf ans, dans la
guerre de lord Cornwallis contre Tippo-Saïb: le général en chef
manquait de vivres; un simple capitaine... je ne me rappelle plus
son nom...
-- Le capitaine Malcom, fit lord Tanlay.
-- C'est cela, s'écria Bonaparte, vous savez l'affaire! Le
capitaine Malcom eut recours à la caste des brinjaries, ces
bohémiens de l'Inde, qui couvrent de leurs campements la péninsule
hindoustanique, où ils font exclusivement le commerce de grains;
eh bien, ces bohémiens sont à ceux qui les payent, fidèles
jusqu'au dernier sou: ce sont eux qui me nourriront.
-- Il faudra passer l'Indus.
-- Bon! dit Bonaparte, j'ai soixante lieues de développement entre
Déra-Ismaël-Khan et Attok; je connais l'Indus comme je connais la
Seine; c'est un fleuve lent qui fait une lieue à l'heure, dont la
profondeur moyenne, là où je dis, est de douze à quinze pieds et
qui a dix gués peut-être sur ma ligne d'opération.
-- Ainsi votre ligne d'opération est déjà tracée? demanda sir John
en souriant.
-- Oui, attendu qu'elle se déploie devant un massif non interrompu
de provinces fertiles et bien arrosées; attendu qu'en l'abordant
je tourne les déserts sablonneux qui séparent la vallée inférieure
de l'Indus du Radjepoutanah; attendu, enfin, que c'est sur cette
base que se sont faites toutes les invasions de l'Inde qui ont eu
quelques succès depuis Mahmoud de Ghizni, en l'an 1000, jusqu'à
Nadir-Schah, en 1739: et combien entre ces deux époques ont fait
la route que je compte faire! passons-les en revue... Après
Mahmoud de Ghizni, Mahomet-Gouri, en 1184, avec cent vingt mille
hommes; après Mahomet-Gouri, Timour-Lung ou Timour le Boiteux,
dont nous avons fait Tamerlan, avec soixante mille hommes; après
Timour-Lung, Babour; après Babour, Humayoun; que sais-je, moi!
L'Inde n'est-elle pas à qui veut ou à qui sait la prendre?
-- Vous oubliez, citoyen premier consul, que tous ces conquérants
que vous venez de nommer n'ont eu affaire qu'aux peuplades
indigènes, tandis que vous aurez affaire aux Anglais, vous. Nous
avons dans l'Inde...
-- Vingt à vingt-deux mille hommes.
-- Et cent mille cipayes.
-- J'ai fait le compte de chacun, et je traite l'Angleterre et
l'Inde, l'une avec le respect, l'autre avec le mépris qu'elle
mérite: partout où je trouve l'infanterie européenne, je prépare
une seconde, une troisième, s'il le faut une quatrième ligne de
réserve, supposant que les trois premières peuvent plier sous la
baïonnette anglaise; mais partout où je ne rencontre que des
cipayes, des fouets de poste pour cette canaille, c'est tout ce
qu'il me faut. Avez-vous encore quelques questions à me faire,
milord?
-- Une seule, citoyen premier consul: désirez-vous sérieusement la
paix?
-- Voici la lettre par laquelle je la demande à votre roi, milord;
et c'est pour être bien sûr qu'elle sera remise à Sa Majesté
Britannique, que je prie le neveu de lord Grenville d'être mon
messager.
-- Il sera fait selon votre désir, citoyen; et, si j'étais l'oncle
au lieu d'être le neveu, je promettrais davantage.
-- Quand pouvez-vous partir?
-- Dans une heure, je serai parti.
-- Vous n'avez aucun désir à m'exprimer avant votre départ?
-- Aucun. En tous cas, si j'en avais, je laisse mes pleins
pouvoirs à mon ami Roland.
-- Donnez-moi la main, milord; ce sera de bon augure, puisque nous
représentons, vous l'Angleterre, et moi la France.
Sir John accepta l'honneur que lui faisait Bonaparte, avec cette
exacte mesure qui indiquait à la fois sa sympathie pour la France
et ses réserves pour l'honneur national.
Puis, ayant serré celle de Roland avec une effusion toute
fraternelle, il salua une dernière fois le premier consul et
sortit.
Bonaparte le suivit des yeux, parut réfléchir un instant; puis,
tout à coup:
-- Roland, dit-il, non seulement je consens au mariage de ta soeur
avec lord Tanlay, mais encore je le désire: tu entends? je le
désire.
Et il pesa tellement sur chacun de ces trois mots, qu'ils
signifièrent clairement, pour quiconque connaissait le premier
consul, non plus «je le désire», mais «je le veux!»
La tyrannie était douce pour Roland; aussi l'accepta-t-il avec un
remerciement plein de reconnaissance.
XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX
Disons ce qui se passait au château des Noires-Fontaines, trois
jours après que les événements que nous venons de raconter se
passaient à Paris.
Depuis que, successivement, Roland d'abord, puis madame de
Montrevel et son fils, et enfin sir John, avaient pris la route de
Paris, Roland pour rejoindre son général, madame de Montrevel pour
conduire Édouard au collège, et sir John pour faire à Roland ses
ouvertures matrimoniales, Amélie était restée seule avec Charlotte
au château des Noires-Fontaines.
Nous disons -seule, -parce que Michel et son fils Jacques
n'habitaient pas précisément le château: ils logeaient dans un
petit pavillon attenant à la grille; ce qui adjoignait pour Michel
les fonctions de concierge à celles de jardinier.
Il en résultait que, le soir -- à part la chambre d'Amélie,
située, comme nous l'avons dit, au premier étage sur le jardin, et
celle de Charlotte, située dans les mansardes au troisième -- les
trois rangs de fenêtres du château restaient dans l'obscurité.
Madame de Montrevel avait emmené avec elle la seconde femme de
chambre.
Les deux jeunes filles étaient peut-être bien isolées dans ce
corps de bâtiment, se composant d'une douzaine de chambres et de
trois étages, surtout au moment où la rumeur publique signalait
tant d'arrestations sur les grandes routes; aussi Michel avait-il
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