-- On lui a prouvé que l'on agissait pour le bien de la
République.
-- Moi, je leusse cru ambitieux, dit Roland.
Lucien tressaillit et regarda le jeune homme.
-- Vous êtes dans le vrai, vous, dit il.
-- Eh bien, alors, demanda Joséphine, s'il est ambitieux, il ne
laissera pas Bonaparte s'emparer du pouvoir.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu'il le voudra pour lui-même.
-- Oui; mais il attendra qu'on le lui apporte tout fait, vu qu'il
ne saura pas le créer et qu'il n'osera pas le prendre.
Pendant ce temps Bonaparte s'approchait du groupe qui s'était
formé, comme avant le dîner, autour de Talma; les hommes
supérieurs sont toujours au centre.
-- Que racontez-vous là, Talma? demanda Bonaparte; il me semble
qu'on vous écoute avec bien de lattention.
-- Oui, mais voilà mon règne fini, dit l'artiste.
-- Et pourquoi cela?
-- Je fais comme le citoyen Barras, j'abdique.
-- Le citoyen Barras abdique donc?
-- Le bruit en court.
-- Et sait-on qui sera nommé à sa place?
-- On s'en doute.
-- Est-ce un de vos amis, Talma?
-- Autrefois, dit Talma en s'inclinant, il m'a fait lhonneur de
me dire que j'étais le sien.
-- Eh bien, en ce cas, Talma, je vous demande votre protection.
-- Elle vous est acquise, dit Talma, en riant; maintenant reste à
savoir pourquoi faire.
-- Pour m'envoyer en Italie, où le citoyen Barras ne veut pas que
je retourne.
-- Dame, fit Talma, vous connaissez la, chanson, général?
«-Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés-!»
-- Ô Roscius! Roscius! dit en souriant Bonaparte, serais-tu devenu
flatteur en mon absence?
-- Roscius était l'ami de César, général, et, à son retour des
Gaules, il dut lui dire à peu près ce que je vous dis.
Bonaparte posa la main sur lépaule de Talma.
-- Lui eût-il dit les mêmes paroles après le passage du Rubicon?
Talma regarda Bonaparte en face:
-- Non, répondit-il; il lui eût dit, comme le devin: «-César,
prends garde aux ides de mars-!»
Bonaparte fourra sa main dans sa poitrine comme pour y chercher
quelque chose, et, y retrouvant le poignard des compagnons de
Jéhu, il l'y serra convulsivement.
Avait-il un pressentiment des conspirations d'Aréna, de Saint-
Régent et de Cadoudal?
En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça:
-- Le général Bernadotte.
-- Bernadotte! ne put s'empêcher de murmurer Bonaparte, que vient-
il faire ici?
En effet, depuis le retour de Bonaparte, Bernadotte s'était tenu à
l'écart, se refusant à toutes les instances que le général en chef
lui avait faites ou lui avait fait faire par ses amis.
C'est que, dès longtemps, Bernadotte avait deviné l'homme
politique sous la capote du soldat, le dictateur sous le général
en chef; c'est que Bernadotte, tout roi qu'il fut depuis, était
alors bien autrement républicain que Moreau.
D'ailleurs, Bernadotte croyait avoir à se plaindre de Bonaparte.
Sa carrière militaire avait été non moins brillante que celle du
jeune général; sa fortune devait égaler la sienne jusqu'au bout;
seulement, plus heureux que lui, il devait mourir sur le trône.
Il est vrai que, ce trône, Bernadotte ne l'avait pas conquis: il y
avait été appelé.
Fils d'un avocat de Pau, Bernadotte, né en 1764, c'est-à-dire cinq
ans avant Bonaparte, s'était engagé comme simple soldat à l'âge de
dix-sept ans. En 1789, il n'était encore que sergent-major; mais
c'était l'époque des avancements rapides; en 1794, Kléber l'avait
proclamé général de brigade sur le champ de bataille même où il
venait de décider de la victoire; devenu général de division, il
avait pris une part brillante aux journées de Fleurus et de
Juliers, fait capituler Maëstricht, pris Altdorf, et protégé,
contre une armée une fois plus nombreuse que la sienne, la marche
de Jourdan forcé de battre en retraite; en 1797, le Directoire
l'avait chargé de conduire dix-sept mille hommes à Bonaparte: ces
dix-sept mille hommes, c'étaient ses vieux soldats, les vieux
soldats de Kléber, de Marceau, de Hoche, des soldats de Sambre-et-
Meuse, et alors, il avait oublié la rivalité et secondé Bonaparte
de tout son pouvoir, ayant sa part du passage du Tagliamento,
prenant Gradiska, Trieste, Laybach, Idria, venant après la
campagne rapporter au Directoire les drapeaux pris à l'ennemi, et
acceptant, à contrecoeur peut-être, lambassade de Vienne, tandis
que Bonaparte se faisait donner le commandement en chef de l'armée
d'Égypte.
À Vienne, une émeute suscitée par le drapeau tricolore arboré à la
porte de lambassade, émeute dont lambassadeur ne put obtenir
satisfaction, le força de demander ses passeports. De retour à
Paris, il avait été nommé par le Directoire ministre de la guerre;
une subtilité de Sieyès, que le républicanisme de Bernadotte
offusquait, avait amené celui-ci à donner sa démission, la
démission avait été acceptée, et, lorsque Bonaparte avait débarqué
à Fréjus, le démissionnaire était depuis trois mois remplacé par
Dubois-Crancé.
Depuis le retour de Bonaparte, quelques amis de Bernadotte avaient
voulu le rappeler au ministère; mais Bonaparte s'y était opposé;
il en résultait une hostilité, sinon ouverte, du moins réelle,
entre les deux généraux.
La présence de Bernadotte dans le salon de Bonaparte était donc un
événement presque aussi extraordinaire que celle de Moreau, et
l'entrée du vainqueur de Maëstricht fit retourner au moins autant
de têtes que l'entrée du vainqueur de Rastadt.
Seulement, au lieu d'aller à lui comme il avait été au-devant de
Moreau, Bonaparte, pour le nouveau venu, se contenta de se
retourner et d'attendre.
Bernadotte, du seuil de la porte, jeta un regard rapide sur le
salon; il divisa et analysa les groupes, et, quoiqu'il eût, au
centre du groupe principal, aperçu Bonaparte, il s'approcha de
Joséphine, à demi couchée au coin de la cheminée sur une chaise
longue, belle et drapée comme la statue d'Agrippine du musée
Pitti, et la salua avec toute la courtoisie d'un chevalier, lui
adressa quelques compliments, s'informa de sa santé, et, alors
seulement, releva la tête pour voir sur quel point il devait aller
chercher Bonaparte.
Toute chose avait trop de signification dans un pareil moment pour
que chacun ne remarquât point cette affectation de courtoisie de
la part de Bernadotte.
Bonaparte, avec son esprit rapide et compréhensif, n'avait point
été le dernier à faire cette remarque; aussi limpatience le prit-
elle, et, au lieu d'attendre Bernadotte au milieu du groupe où il
se trouvait, se dirigea-t-il vers l'embrasure d'une fenêtre, comme
s'il portait à l'ex-ministre de la guerre le défi de l'y suivre.
Bernadotte salua gracieusement à droite et à gauche, et,
commandant le calme à sa physionomie d'ordinaire si mobile, il
s'avança vers Bonaparte, qui l'attendait comme un lutteur attend
son adversaire, le pied droit en avant et les lèvres serrées.
Les deux hommes se saluèrent; seulement, Bonaparte ne fit aucun
mouvement pour tendre la main à Bernadotte; celui-ci, de son côté,
ne fit aucun mouvement pour la lui prendre.
-- C'est vous, dit Bonaparte; je suis bien aise de vous voir.
-- Merci, général, répondit Bernadotte; je viens ici parce que je
crois avoir à vous donner quelques explications.
-- Je ne vous avais pas reconnu d'abord.
-- Mais il me semble cependant, général, que mon nom avait été
prononcé, par le domestique qui m'a annoncé, d'une voix assez
haute et assez claire pour qu'il n'y eût point de doute sur mon
identité.
-- Oui: mais il avait annoncé le général Bernadotte.
-- Eh bien?
-- Eh bien, j'ai vu un homme en bourgeois, et, tout en vous
reconnaissant, je doutais que ce fût vous.
Depuis quelque temps, en effet, Bernadotte affectait de porter
lhabit bourgeois, de préférence à l'uniforme.
-- Vous savez, répondit-il en riant, que je ne suis plus militaire
qu'à moitié: je suis mis au traitement de réforme par le citoyen
Sieyès.
-- Il paraît qu'il n'est point malheureux pour moi que vous n'ayez
plus été ministre de la guerre, lors de mon débarquement à Fréjus.
-- Pourquoi cela?
-- Vous avez dit, à ce que l'on m'assure, que si vous aviez reçu
lordre de me faire arrêter pour avoir transgressé les lois
sanitaires, vous l'eussiez fait.
-- Je l'ai dit et je le répète, général; soldat, j'ai toujours été
un fidèle observateur de la discipline; ministre, je devenais un
esclave de la loi.
Bonaparte se mordit les lèvres.
-- Et vous direz après cela que vous n'avez pas une inimitié
personnelle contre moi!
-- Une inimitié personnelle contre vous, général? répondit
Bernadotte; pourquoi cela? nous avons toujours marché à peu près
sur le même rang, j'étais même général avant vous; mes campagnes
sur le Rhin, pour être moins brillantes que vos campagnes sur
lAdige, n'ont pas été moins profitables à la République, et,
quand j'ai eu lhonneur de servir sous vos ordres en Italie, vous
avez, je l'espère, trouvé en moi un lieutenant dévoué, sinon à
lhomme, du moins à la patrie. Il est vrai que, depuis votre
départ, général, j'ai été plus heureux que vous, n'ayant pas la
responsabilité d'une grande armée que, s'il faut en croire les
dernières dépêches de Kléber, vous avez laissée dans une fâcheuse
position.
-- Comment! d'après les dernières dépêches de Kléber? Kléber a
écrit?
-- L'ignorez-vous, général? Le Directoire ne vous aurait-il pas
communiqué les plaintes de votre successeur? Ce serait une grande
faiblesse de sa part, et je me félicite alors doublement d'être
venu redresser dans votre esprit ce que l'on dit de moi, et vous
apprendre ce que l'on dit de vous.
Bonaparte fixa sur Bernadotte un oeil sombre comme celui de
l'aigle.
-- Et que dit-on de moi? demanda-t-il.
-- Un dit que, puisque vous reveniez, vous auriez du ramener
l'armée avec vous.
-- Avais-je une flotte? et ignorez-vous que Brueys a laissé brûler
la sienne?
-- Alors, on dit, général, que, n'ayant pu ramener l'armée, il eût
peut-être été meilleur pour votre renommée de rester avec elle.
-- C'est ce que j'eusse fait, monsieur, si les événements ne
m'eussent pas rappelé en France.
-- Quels événements, général?
-- Vos défaites.
-- Pardon, général, vous voulez dire les défaites de Scherer?
-- Ce sont toujours vos défaites.
-- Je ne réponds des généraux qui ont commandé nos armées du Rhin
et d'Italie que depuis que je suis ministre de la guerre. Or,
depuis ce temps-là, énumérons défaites et victoires, général, et
nous verrons de quel côté penchera la balance.
-- Ne viendrez-vous pas me dire que vos affaires sont en bon état?
-- Non; mais je vous dirai qu'elles ne sont pas dans un état aussi
désespéré que vous affectez de le croire.
-- Que j'affecte!... En vérité, général, à vous entendre, il
semblerait que j'eusse intérêt à ce que la France soit abaissée
aux yeux de l'étranger...
-- Je ne dis pas cela: je dis que je suis venu pour établir avec
vous la balance de nos victoires et de nos défaites depuis trois
mois, et, comme je suis venu pour cela, que je suis chez vous, que
j'y viens en accusé...
-- Ou en accusateur!
-- En accusé d'abord... je commence.
-- Et, moi, dit Bonaparte visiblement sur les charbons, j'écoute.
-- Mon ministère date du 30 prairial, du 8 juin, si vous l'aimez
mieux; nous n'aurons jamais de querelle pour les mots.
-- Ce qui veut dire que nous en aurons pour les choses.
Bernadotte continua sans répondre:
-- J'entrai donc, comme je vous le disais, au ministère le 8 juin,
c'est-à-dire quelques jours après la levée du siège de Saint-Jean
d'Acre.
Bonaparte se mordit les lèvres.
-- Je n'ai levé le siège de Saint-Jean d'Acre qu'après avoir ruiné
les fortifications, répliqua-t-il.
-- Ce n'est pas ce qu'écrit Kléber; mais cela ne me regarde
point...
Et, en souriant, il ajouta:
-- C'était du temps du ministère de Clarke.
Il y eut un instant de silence pendant lequel Bonaparte essaya de
faire baisser les yeux à Bernadotte; mais, voyant qu'il n'y
réussissait pas:
-- Continuez, lui dit-il.
Bernadotte s'inclina et reprit:
-- Jamais ministre de la guerre peut-être -- et les archives du
ministère sont là pour en faire foi -- jamais ministre de la
guerre ne reçut son portefeuille dans des circonstances plus
critiques: la guerre civile à l'intérieur, l'étranger à nos
portes, le découragement dans nos vieilles armées, le dénuement le
plus absolu de moyens pour en mettre sur pied de nouvelles; voilà
où j'en étais le 8 juin au soir; mais j'étais déjà entré en
fonctions... À partir du 8 juin, une correspondance active,
établie avec les autorités civiles et militaires, ranimait leur
courage et leurs espérances; mes adresses aux armées -- c'est un
tort peut-être -- sont celles, non pas d'un ministre à des
soldats, mais d'un camarade à des camarades, de même que mes
adresses aux administrateurs sont celles d'un citoyen à ses
concitoyens. Je m'adressais au courage de l'armée et au coeur des
Français, j'obtins tout ce que je demandais: la garde nationale
s'organisa avec un nouveau zèle, des légions se formèrent sur le
Rhin, sur la Moselle, des bataillons de vétérans prirent la place
d'anciens régiments pour aller renforcer ceux qui défendent nos
frontières; aujourd'hui, notre cavalerie se recrute d'une remonte
de quarante mille chevaux, cent mille conscrits habillés, armés et
équipés, reçoivent au cri de «Vive la République!» les drapeaux
sous lesquels ils vont combattre et vaincre...
-- Mais, interrompit amèrement Bonaparte, c'est toute une apologie
que vous faites là de vous-même!
-- Soit; je diviserai mon discours en deux parties: la première
sera une apologie contestable; la seconde sera une exposition de
faits incontestés; laissons de côté l'apologie, je passe aux
faits.
«Les 17 et 18 juin, bataille de la Trebbia: Mac Donald veut
combattre sans Moreau; il franchit la Trebbia, attaque l'ennemi,
est battu par lui et se retire sur Modène. Le 20 juin, combat de
Tortona: Moreau bat lAutrichien Bellegarde. Le 22 juillet,
reddition de la citadelle d'Alexandrie aux Austro-Russes. La
balance penche pour la défaite. Le 30, reddition de Mantoue:
encore un échec! Le 15 août, bataille de Novi: cette fois, c'est
plus qu'un échec, c'est une défaite; enregistrez-la, général,
c'est la dernière.
«En même temps que nous nous faisons battre à Novi, Masséna se
maintient dans ses positions de Zug et de Lucerne, et s'affermit
sur l'Aar et sur le Rhin, tandis que Lecourbe, les 14 et 15 août,
prend le Saint-Gothard. Le 19, bataille de Bergen: Brune défait
larmée anglo-russe, forte de quarante-quatre mille hommes et fait
prisonnier le général russe Hermann. Les 25, 26 et 27 du même
mois, combats de Zurich: Masséna bat les Austro-Russes commandés
par Korsakov; Hotze et trois autres généraux autrichiens sont
pris, trois sont tués; lennemi perd douze mille hommes, cent
canons, tous ses bagages! les Autrichiens, séparés des Russes, ne
peuvent les rejoindre qu'au-delà du lac de Constance. Là
s'arrêtent les progrès que lennemi faisait depuis le commencement
de la campagne; depuis la reprise de Zurich, le territoire de la
France est garanti de toute invasion.
«Le 30 août, Molitor bat les généraux autrichiens Jeilachich et
Linken, et les rejette dans les Grisons. Le 1er septembre, Molitor
attaque et bat dans la Muttathalle le général Rosemberg. Le 2,
Molitor force Souvaroff d'évacuer Glaris, d'abandonner ses
blessés, ses canons et seize cents prisonniers. Le 6, le général
Brune bat pour la seconde fois les Anglo-Russes, commandés par le
duc d'York. Le 7, le général Gazan s'empare de Constance. Le 9,
vous abordez près de Fréjus.
«Eh bien, général, continua Bernadotte, puisque la France va
probablement passer entre vos mains, il est bon que vous sachiez
dans quel état vous la prenez, et qu'à défaut de reçu, un état des
lieux fasse foi de la situation dans laquelle nous vous la
donnons. Ce que nous faisons à cette heure-ci, général, c'est de
lhistoire, et il est important que ceux qui auront intérêt à la
falsifier un jour, trouvent sur leur chemin le démenti de
Bernadotte!
-- Dites-vous cela pour moi, général?
-- Je dis cela pour les flatteurs... Vous avez prétendu, assure-t-
on, que vous reveniez parce que nos armées étaient détruites,
parce que la France était menacée, la République aux abois. Vous
pouvez être parti d'Égypte dans cette crainte; mais, une fois
arrivé en France, il faut que cette crainte disparaisse et fasse
place à une croyance contraire.
-- Je ne demande pas mieux que de me ranger à votre avis, général,
répondit Bonaparte avec une suprême dignité, et plus vous me
montrerez la France grande et puissante, plus j'en serai
reconnaissant à ceux à qui elle devra sa puissance et sa grandeur.
-- Oh! le résultat est clair, général! Trois armées battues et
disparues, les Russes exterminés, les Autrichiens vaincus et mis
en déroute; vingt mille prisonniers, cent pièces de canon; quinze
drapeaux, tous les bagages de l'ennemi en notre pouvoir; neuf
généraux pris ou tués, la Suisse libre, nos frontières assurées,
le Rhin fier de leur servir de limite; voilà le contingent de
Masséna et la situation de l'Helvétie.
«L'armée anglo-russe deux fois vaincue, entièrement découragée,
nous abandonnant son artillerie, ses bagages, ses magasins de
guerre et de bouche, et jusqu'aux femmes et aux enfants débarqués
avec les Anglais, qui se regardaient déjà comme maîtres de la
Hollande; huit mille prisonniers français et bataves rendus à la
patrie, la Hollande complètement évacuée: voilà le contingent de
Brune et la situation de la Hollande.
«L'arrière-garde du général Klenau forcée de mettre bas les armes
à Villanova; mille prisonniers, trois pièces de canon tombées
entre nos mains et les Autrichiens rejetés derrière la Bormida; en
tout, avec les combats de la Stura, de Pignerol, quatre mille
prisonniers, seize bouches à feu, la place de Mondovi,
l'occupation de tout le pays situé entre la Stura et le Tanaso;
voilà le contingent de Championnet et la situation de l'Italie.
«Deux cent mille soldats sous les armes, quarante mille cavaliers
montés, voilà mon contingent à moi, et la situation de la France.
-- Mais, demanda Bonaparte d'un air railleur, si vous avez, comme
vous le dites, deux cent quarante mille soldats sous les armes,
qu'aviez-vous affaire que je vous ramenasse les quinze ou vingt
mille hommes que j'avais en Égypte et qui sont utiles là-bas pour
coloniser?
-- Si je vous les réclame, général, ce n'est pas pour le besoin
que nous avons d'eux, c'est dans la crainte qu'il ne leur arrive
malheur.
-- Et quel malheur voulez-vous qu'il leur arrive, commandés par
Kléber?
-- Kléber peut être tué, général, et, derrière Kléber, que reste-
t-il? Menou... Kléber et vos vingt mille hommes sont perdus,
général!
-- Comment, perdus?
-- Oui, le sultan enverra des troupes -; -il a la terre. Les
Anglais enverront des flottes; ils ont la mer. Nous, nous n'avons
ni la terre ni la mer, et nous serons obligés dassister d'ici à
l'évacuation de l'Égypte et à la capitulation de notre armée.
-- Vous voyez les choses en noir, général!
-- L'avenir dira qui de nous deux les a vues comme elles étaient.
- -
---- Queussiez-vous donc fait à ma place?
-- Je ne sais pas; mais, quand jaurais dû les ramener par
Constantinople, je neusse pas abandonné ceux que la France
mavait confiés. Xénophon, sur les rives du Tigre, était dans une
situation plus désespérée que vous sur les bords du Nil: il ramena
les dix mille jusquen Ionie, et ces dix mille, ce nétaient point
des enfants dAthènes, ce nétaient pas ses concitoyens, cétaient
des mercenaires!
Depuis que Bernadotte avait prononcé le mot de Constantinople,
Bonaparte nécoutait plus; on eût dit que ce nom avait éveillé en
lui une source didées nouvelles et quil suivait sa propre
pensée.
Il posa sa main sur le bras de Bernadotte étonné, et les yeux
perdus comme un homme qui suit, dans l'espace, le fantôme d'un
grand projet évanoui:
-- Oui, dit-il, oui! j'y ai pensé, et voilà pourquoi je
m'obstinais à prendre cette bicoque de Saint-Jean d'Acre. Vous
n'avez vu d'ici que mon entêtement, vous, une perte d'hommes
inutile-, -sacrifice à l'amour-propre d'un général médiocre qui
craint qu'on ne lui reproche un échec; que m'eût importé la levée
du siège de Saint-Jean d'Acre, si Saint-Jean d'Acre n'avait été
une barrière placée au-devant du plus immense projet qui ait
jamais été conçu!... Des villes! eh! mon Dieu, j'en prendrai
autant qu'en ont pris Alexandre et César; mais c'était Saint-Jean
d'Acre qu'il fallait prendre! si j'avais pris Saint-Jean d'Acre,
savez-vous ce que je faisais?
Et son regard se fixa, ardent, sur celui de Bernadotte, qui, cette
fois, baissa les yeux sous la flamme du génie.
-- Ce que je faisais, répéta Bonaparte, et, comme Ajax, il sembla
menacer le ciel du poing, si j'avais pris Saint-Jean d'Acre, je
trouvais dans la ville les trésors du pacha et des armes pour
trois cent mille hommes; je soulevais et jarmais toute la Syrie,
qu'avait tant indignée la férocité de Djezzar, qu'à chacun de mes
assauts, les populations en prière demandaient sa chute à Dieu; je
marchais sur Damas et Alep; je grossissais mon armée de tous les
mécontents; à mesure que javançais dans le pays, j'annonçais aux
peuples labolition de la servitude et lanéantissement du
gouvernement tyrannique des pachas. Jarrivais à Constantinople
avec des masses armées; je renversais lempire turc, et je fondais
à Constantinople un grand empire qui fixait ma place dans la
postérité au-dessus de Constantin et de Mahomet II! Enfin, peut-
être revenais-je à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir
anéanti la maison dAutriche. Eh bien! Mon cher général, voilà le
projet que cette bicoque de Saint-Jean d'Acre a fait avorter!
Et il oubliait si bien à qui il parlait, pour se bercer dans les
débris de son rêve évanoui, qu'il appelait Bernadotte, -mon cher
général-.
Celui-ci, presque épouvanté de la grandeur du projet que venait de
lui développer Bonaparte, avait fait un pas en arrière.
-- Oui, dit Bernadotte, je vois ce qu'il vous faut, et vous venez
de trahir votre pensée: en Orient et en Occident, un trône! Un
trône! soit; pourquoi pas! Comptez sur moi pour le conquérir, mais
partout ailleurs qu'en France: je suis républicain et je mourrai
républicain.
Bonaparte secoua la tête, comme pour chasser les pensées qui le
soutenaient dans les nuages.
-- Et moi aussi, je suis républicain, dit-il; mais voyez donc ce
qu'est devenue votre République!
-- Quimporte! s'écria Bernadotte, ce n'est ni au mot ni à la
forme que je suis fidèle, c'est au principe. Que les directeurs me
donnent le pouvoir, et je saurai bien défendre la République de
ses ennemis intérieurs comme je l'ai défendue de ses ennemis
extérieurs.
Et, en disant ces derniers mots, Bernadotte releva les yeux; son
regard se croisa avec celui de Bonaparte.
Deux glaives nus qui se choquent ne jettent pas un éclair plus
terrible et plus brûlant.
Depuis longtemps, Joséphine, inquiète, observait les deux hommes
avec attention.
Elle vit ce double regard, plein de menaces réciproques.
Elle se leva vivement, et, allant à Bernadotte:
-- Général, dit-elle.
Bernadotte s'inclina.
-- Vous êtes lié avec Gohier, n'est-ce pas? continua-t-elle.
-- C'est un de mes meilleurs amis, madame, dit Bernadotte.
-- Eh bien, nous dînons chez lui après-demain, 18 brumaire; venez
donc y dîner aussi, et amenez-nous madame Bernadotte; je serais si
heureuse de me lier avec elle!
-- Madame, dit Bernadotte, du temps des Grecs, vous eussiez été
une des trois Grâces; au moyen âge, vous eussiez été une fée;
aujourd'hui, vous êtes la femme la plus adorable que je connaisse.
Et, faisant trois pas en arrière, en saluant, il trouva moyen de
se retirer sans que Bonaparte eût la moindre part à son salut.
Joséphine suivit des yeux Bernadotte jusqu'à ce qu'il fût sorti.
Alors, se retournant vers son mari:
-- Eh bien, lui demanda-t-elle, il paraît que cela n'a pas été
avec Bernadotte comme avec Moreau?
-- Entreprenant, hardi, désintéressé, républicain sincère,
inaccessible à la séduction. C'est un homme obstacle: on le
tournera puisqu'on ne peut le renverser.
Et, quittant le salon sans prendre congé de personne, il remonta
dans son cabinet, où Roland et Bourrienne le suivirent.
À peine y étaient-ils depuis un quart d'heure, que la clef tourna
doucement dans la serrure et que la porte s'ouvrit.
Lucien parut.
XXII -- UN PROJET DE DÉCRET
Lucien était évidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte,
depuis son entrée dans le cabinet, n'avait prononcé son nom; mais,
tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience
croissante, tourné trois ou quatre fois la tête vers la porte, et,
lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite
s'échappa de la bouche de Bonaparte.
Lucien, frère du général en chef, était né en 1775, ce qui lui
donnait vingt-cinq ans à peine: depuis 1797, c'est-à-dire à lâge
de vingt-deux ans et demi, il était entré au conseil des Cinq-
Cents, qui, pour faire honneur à Bonaparte, venait de le nommer
son président.
Avec les projets qu'il avait conçus, c'était ce que Bonaparte
pouvait désirer de plus heureux.
Franc et loyal au reste, républicain de coeur, Lucien, en
secondant les projets de son frère, croyait servir encore plus la
République que le futur premier consul.
À ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que
celui qui lavait déjà sauvée une première.
C'est donc animé de ce sentiment qu'il venait retrouver son frère.
-- Te voilà! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience.
-- Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un
moment où personne ne songeait à moi.
-- Et tu crois que tu as réussi?
-- Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et
Dumouriez. Tout intéressante qu'elle paraissait être, je me suis
privé de lhistoire et me voilà.
-- Je viens d'entendre une voiture qui s'éloignait; la personne
qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon
cabinet?
-- La personne qui sortait, c'était moi-même; la voiture qui
s'éloignait, c'était la mienne; ma voiture absente, tout le monde
me croira parti.
Bonaparte respira.
-- Eh bien, voyons, demanda-t-il; à quoi as-tu employé ta journée?
-- Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va!
-- Aurons-nous le décret du conseil des Anciens?
-- Nous l'avons rédigé aujourd'hui, et je te lapporte -- le
brouillon du moins -- pour que tu voies s'il y a quelque chose à
en retrancher ou à y ajouter.
-- Voyons! dit Bonaparte.
Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci
lui présentait, il lut:
«Art. 1er. Le Corps législatif est transféré dans la commune de
Saint-Cloud; les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du
palais...»
-- C'était larticle important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en
tête pour qu'il frappe tout d'abord le peuple.
-- Oui, oui, fit Bonaparte.
Et il continua:
«Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire...»
-- Non; non, dit Bonaparte: «Demain 19.» Changez la date,
Bourrienne.
Et il passa le papier à son secrétaire.
-- Tu crois être en mesure pour le 18?
-- Je le serai. Fouché m'a dit avant-hier: «-Pressez-vous ou je ne
réponds plus de rien-.»
-- «19 brumaire» dit Bourrienne en rendant le papier au général.
Bonaparte reprit:
«Art. 2. -- Ils seront rendus demain, 19 brumaire, à midi. Toute
continuation de délibérations est interdite ailleurs et avant ce
terme.»
Bonaparte relut cet article.
-- C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il
poursuivit:
«Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de lexécution du présent
décret: il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté
de la représentation nationale.»
Un sourire railleur passa sur les lèvres de pierre du lecteur;
mais, presque aussitôt, continuant:
«Le général commandant la 17e division militaire, la garde du
Corps législatif, la garde nationale sédentaire, les troupes de
ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans
larrondissement constitutionnel et dans toute létendue de la 47e
division, sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus de le
reconnaître en cette qualité.»
-- Ajoute, Bourrienne: «Tous les citoyens lui porteront main-forte
à sa première réquisition.» Les bourgeois adorent se mêler des
affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos
projets, il faut leur donner cette satisfaction.
Bourrienne obéit; puis il rendit le papier au général, qui
continua:
«Art. 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil
pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter
serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des
deux Conseils.»
«Art. 5. Le présent décret sera -de suite -transmis par un
messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire exécutif.»
«Il sera imprimé, affiché, promulgué dans toutes les communes de
la République par des courriers extraordinaires.»
«Paris, ce...»
-- La date est en blanc, dit Lucien.
-- Mets: «18 brumaire» Bourrienne; il faut que le décret surprenne
tout le monde. Rendu à sept heures du matin, il faut qu'en même
temps qu'il sera rendu, auparavant même, il soit affiché sur tous
les murs de Paris.
-- Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...?
-- Raison de plus pour qu'il soit affiché, niais! dit Bonaparte;
nous agirons comme s'il était rendu.
-- Faut-il corriger en même temps une faute de français qui se
trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant.
-- Laquelle? fit Lucien avec laccent d'un auteur blessé dans son
amour-propre.
-- -De suite, -reprit Bourrienne; dans ce cas-là on ne dit pas -de
suite, -on dit -tout de suite-.
-- Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez
tranquille, comme s'il y avait -tout de suite-.
Puis, après une seconde de réflexion:
-- Quant à ce que tu disais tout à lheure de la crainte que tu
avais que le décret ne passât point, il y a un moyen bien simple
pour qu'il passe.
-- Lequel?
-- C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont
nous sommes sûrs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas
sûrs. N'ayant que des hommes à nous, c'est bien le diable si nous
manquons la majorité.
-- Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit
Lucien.
-- Prends deux secrétaires différents; il y en aura un qui se sera
trompé.
Puis, se tournant vers Bourrienne:
-- Écris, lui dit-il.
Et, tout en se promenant, il dicta sans hésiter, comme un homme
qui a songé d'avance et longtemps à ce qu'il dicte, mais en
s'arrêtant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la
plume du secrétaire suivait sa parole:
«Citoyens!
«Le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale,
vient de rendre le décret ci-joint; il y est autorisé par les
articles 102 et 103 de lacte constitutionnel.
«Il me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la
représentation nationale, sa translation nécessaire et
momentanée...»
Bourrienne regarda Bonaparte: c'était -instantanée -que celui-ci
avait voulu dire; mais, comme le général ne se reprit point,
Bourrienne laissa -momentanée.-
Bonaparte continua de dicter:
«Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation
du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de
ladministration nous a conduits.
«Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et
de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est
le seul moyen d'asseoir la République sur les bases de la liberté
civile, du bonheur intérieur, de la victoire et de la paix.»
Bonaparte relut cette espèce de proclamation, et, de la tête, fit
signe que c'était bien.
Puis il tira sa montre:
-- Onze heures, dit-il; il est temps encore.
Alors, s'asseyant à la place de Bourrienne, il écrivit quelques
mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: «Au citoyen
Barras.»
-- Roland, dit-il quand il eut achevé, tu vas prendre, soit un
cheval à l'écurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras
chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain à minuit.
Il y a réponse.
Roland sortit.
Un instant après, on entendit dans la cour de l'hôtel le galop
d'un cheval qui s'éloignait dans la direction de la rue du Mont-
Blanc.
-- Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, après avoir prêté
loreille au bruit, demain à minuit, que je sois à l'hôtel ou que
je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture
et vous irez à ma place chez Barras.
-- À votre place, général?
-- Oui; toute la journée, il comptera sur moi pour le soir, et ne
fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. À minuit, vous
serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tête m'a forcé
de me coucher, mais que je serai chez lui à sept heures du matin
sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout
cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: à sept
heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres.
-- Bien, général. Avez-vous d'autres ordres à me donner?
-- Non, pas pour ce soir, répondit Bonaparte. Soyez demain ici de
bonne heure.
-- Et moi? demanda Lucien.
-- Vois Sieyès; c'est lui qui a dans sa main le conseil des
Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on
le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous
échouons, c'est un homme à renier. Je veux après-demain être
maître de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec
personne.
-- Crois-tu avoir besoin de moi demain?
-- Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout.
-- Rentres-tu au salon?
-- Non. Je vais attendre Joséphine chez elle. Bourrienne, vous lui
direz un mot à l'oreille en passant, afin qu'elle se débarrasse le
plus vite possible de tout son monde.
Et, saluant de la main et presque du même geste son frère et
Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet
dans la chambre de Joséphine.
Là, éclairé par la simple lueur d'une lampe d'albâtre, qui faisait
le front du conspirateur plus pâle encore que d'habitude,
Bonaparte écouta le bruit des voitures qui s'éloignaient les unes
après les autres.
Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes
après, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage à
Joséphine.
Elle était seule et tenait à la main un candélabre à deux
branches.
Son visage, éclairé par la double lumière, exprimait la plus vive
angoisse.
-- Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc?
-- J'ai peur! dit Joséphine.
-- Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils?
Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyès; aux Cinq-Cents, j'ai
Lucien.
-- Tout va donc bien?
-- À merveille!
-- C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez
moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles à me
communiquer.
-- Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le
dirais?
-- Comme c'est rassurant!
-- Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je
t'ai donné une part dans la conspiration.
-- Laquelle?
-- Mets-toi là, et écris à Gohier.
-- Que nous n'irons pas dîner chez lui?
-- Au contraire: quil vienne avec sa femme déjeuner chez nous;
entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop
se voir.
Joséphine se mit à un petit secrétaire en bois de rose.
-- Dicte, dit-elle, j'écrirai.
-- Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais
bien mieux que moi comment on écrit un de ces billets charmants
auxquels il est impossible de résister.
Joséphine sourit du compliment, tendit son front à. Bonaparte qui
l'embrassa amoureusement, et écrivit ce billet que nous copions
sur l'original:
«Au citoyen Gohier, président du Directoire exécutif de la
République française...»
-- Est-ce cela? demanda-t-elle.
-- Parfait! Comme il n'a pas longtemps à garder ce titre de
président, ne le lui marchandons pas.
-- N'en ferez-vous donc rien?
-- J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux!
Continue, chère amie.
Joséphine reprit la plume et écrivit:
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi,
à huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai à causer avec vous
sur des choses très intéressantes.
«Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincère amitié!
«LA PAGERIE-BONAPARTE.»
-- J'ai mis -demain, -fit Joséphine; il faut que je date ma lettre
du 17 brumaire.
-- Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voilà minuit qui sonne.
En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abîme du temps;
la pendule tinta douze coups.
Bonaparte les écouta, grave et rêveur; il n'était plus séparé que
par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il préparait depuis un
mois, qu'il rêvait depuis trois ans!
Faisons ce qu'il eût bien voulu faire, sautons par-dessus les
vingt-quatre heures qui nous séparent de ce jour que l'histoire
n'a pas encore jugé, et voyons ce qui se passait, à sept heures du
matin, sur les différents points de Paris où les événements que
nous allons raconter devaient produire une suprême sensation.
XXIII -- ALEA JACTA EST
À sept heures du matin, le ministre de la police, Fouché, entrait
chez Gohier, président du Directoire.
-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de
nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir
de vous voir si matin?
-- Vous ne connaissez pas encore le décret? dit Fouché.
-- Quel décret? demanda l'honnête Gohier.
-- Le décret du conseil des Anciens.
-- Rendu quand?
-- Rendu cette nuit.
-- Le conseil des Anciens se réunit donc la nuit maintenant?
-- Quand il y a urgence, oui.
-- Et que dit le décret?
-- Il transfère les séances du corps législatif à Saint-Cloud.
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