encore que la jeune fille eût quitté la forteresse.
Le geôlier d'ailleurs, fort méchant homme au fond, jouissait du plaisir
d'avoir inspiré à sa fille une profonde terreur.
Mais tandis qu'il se félicitait d'avoir à conter une si belle histoire
au compagnon Jacob, Jacob était aussi sur la route de Delft.
Seulement, grâce à sa carriole, il avait déjà quatre lieues d'avance sur
Rosa et sur le batelier.
Tandis qu'il se figurait Rosa tremblant ou boudant dans sa chambre, Rosa
gagnait du terrain.
Personne, excepté le prisonnier, n'était donc où Gryphus croyait que
chacun était.
Rosa paraissait si peu chez son père depuis qu'elle soignait sa tulipe,
que ce ne fut qu'à l'heure du dîner, c'est-à-dire à midi, que Gryphus
s'aperçut qu'au compte de son appétit, sa fille boudait depuis trop
longtemps.
Il la fit appeler par un de ses porte-clefs; puis comme celui-ci
descendit en annonçant qu'il l'avait cherchée et appelée en vain, il
résolut de la chercher et de l'appeler lui-même.
Il commença par aller droit à sa chambre; mais il eut beau frapper, Rosa
ne répondit point.
On fit venir le serrurier de la forteresse; le serrurier ouvrit la
porte, mais Gryphus ne trouva pas plus Rosa que Rosa n'avait trouvé la
tulipe.
Rosa, en ce moment, venait d'entrer à Rotterdam.
Ce qui fait que Gryphus ne la trouva pas plus à la cuisine que dans sa
chambre, pas plus au jardin que dans la cuisine.
Qu'on juge de la colère du geôlier, lorsqu'ayant battu les environs, il
apprit que sa fille avait loué un cheval, et, comme Bradamante ou
Clorinde, était partie en véritable chercheuse d'aventures, sans dire où
elle allait.
Gryphus remonta furieux chez van Baërle, l'injuria, le menaça, secoua
tout son pauvre mobilier, lui promit le cachot, lui promit le cul de
basse-fosse, lui promit la faim et les verges.
Cornélius, sans même écouter ce que disait le geôlier, se laissa
maltraiter, injurier, menacer, demeurant morne, immobile, anéanti,
insensible à toute émotion, mort à toute crainte.
Après avoir cherché Rosa de tous les côtés, Gryphus chercha Jacob, et
comme il ne le trouva pas plus qu'il n'avait retrouvé sa fille, il
soupçonna dès ce moment Jacob de l'avoir enlevée.
Cependant, la jeune fille, après avoir fait une halte de deux heures à
Rotterdam, s'était remise en route. Le soir même elle couchait à Delft,
et le lendemain elle arrivait à Harlem, quatre heures après que Boxtel y
était arrivé lui-même.
Rosa se fit conduire tout d'abord chez le président de la société
horticole, maître van Herysen.
Elle trouva le digne citoyen dans une situation que nous ne saurions
omettre de dépeindre, sans manquer à tous nos devoirs de peintre et
d'historien.
Le président rédigeait un rapport au comité de la société.
Ce rapport était sur grand papier et de la plus belle écriture du
président.
Rosa se fit annoncer sous son simple nom de Rosa Gryphus; mais ce nom,
si sonore qu'il fût, était inconnu du président, car Rosa fut refusée.
Il est difficile de forcer les consignes en Hollande, pays des digues et
des écluses.
Mais Rosa ne se rebuta point, elle s'était imposé une mission et s'était
juré à elle-même de ne se laisser abattre ni par les rebuffades, ni par
les brutalités, ni par les injures.
--Annoncez à M. le président, dit-elle, que je viens lui parler pour la
tulipe noire.
Ces mots, non moins magiques que le fameux: -Sésame, ouvre-toi-, des
-Mille et une Nuits-, lui servirent de -passe-porte-. Grâce à ces mots,
elle pénétra jusque dans le bureau du président van Herysen, qu'elle
trouva galamment en chemin pour venir à sa rencontre.
C'était un bon petit homme au corps grêle, représentant assez exactement
la tige d'une fleur dont la tête formait le calice, deux bras vagues et
pendants simulaient la double feuille oblongue de la tulipe, un certain
balancement qui lui était habituel complétait sa ressemblance avec cette
fleur lorsqu'elle s'incline sous le souffle du vent.
Nous avons dit qu'il s'appelait M. van Herysen.
--Mademoiselle, s'écria-t-il, vous venez, dites-vous, de la part de la
tulipe noire?
Pour M. le président de la société horticole, la -tulipa nigra- était
une puissance de premier ordre, qui pouvait bien, en sa qualité de reine
des tulipes, envoyer des ambassadeurs.
--Oui, monsieur, répondit Rosa, je viens du moins pour vous parler
d'elle.
--Elle se porte bien? fit van Herysen avec un sourire de tendre
vénération.
--Hélas! monsieur, je ne sais, dit Rosa.
--Comment! lui serait-il donc arrivé quelque malheur?
--Un bien grand, oui, monsieur, non pas à elle, mais à moi.
--Lequel?
--On me l'a volée.
--On vous a volé la tulipe noire?
--Oui, monsieur.
--Savez-vous qui?
--Oh! je m'en doute, mais je n'ose encore accuser.
--Mais la chose sera facile à vérifier.
--Comment cela?
--Depuis qu'on vous l'a volée, le voleur ne saurait être loin.
--Pourquoi ne peut-il être loin?
--Mais parce que je l'ai vue il n'y a pas deux heures.
--Vous avez vu la tulipe noire? s'écria Rosa en se précipitant vers M.
van Herysen.
--Comme je vous vois, mademoiselle.
--Mais où cela?
--Chez votre maître, apparemment.
--Chez mon maître?
--Oui. N'êtes-vous pas au service de M. Isaac Boxtel?
--Moi?
--Sans doute, vous.
--Mais pour qui donc me prenez-vous, monsieur?
--Mais pour qui me prenez-vous, vous-même?
--Monsieur, je vous prends, je l'espère, pour ce que vous êtes,
c'est-à-dire pour l'honorable M. van Herysen, bourgmestre de Harlem et
président de la société horticole.
--Et vous venez me dire?
--Je viens vous dire, monsieur, que l'on m'a volé ma tulipe.
--Votre tulipe alors est celle de M. Boxtel. Alors, vous vous expliquez
mal mon enfant; ce n'est pas à vous, mais à M. Boxtel qu'on a volé la
tulipe.
--Je vous répète, monsieur, que je ne sais pas ce que c'est que M.
Boxtel et que voilà la première fois que j'entends prononcer ce nom.
--Vous ne savez pas ce que c'est que M. Boxtel, et vous aviez aussi une
tulipe noire?
--Mais il y en a donc une autre? demanda Rosa toute frissonnante.
--Il y a celle de M. Boxtel, oui.
--Comment est-elle?
--Noire, pardieu!
--Sans tache?
--Sans une seule tache, sans le moindre point.
--Et vous avez cette tulipe? Elle est déposée ici?
--Non, mais elle y sera déposée, car je dois en faire l'exhibition au
comité avant que le prix ne soit décerné.
--Monsieur, s'écria Rosa, ce Boxtel, cet Isaac Boxtel, qui se dit
propriétaire de la tulipe noire...
--Et qui l'est en effet.
--Monsieur, n'est-ce point un homme maigre?
--Oui.
--Chauve?
--Oui.
--Ayant l'œil hagard?
--Je crois que oui.
--Inquiet, voûté, jambes torses?
--En vérité, vous faites le portrait, trait pour trait de M. Boxtel.
--Monsieur, la tulipe est-elle dans un pot de faïence bleue et blanche à
fleurs jaunâtres qui représente une corbeille sur trois faces du pot?
--Ah! quant à cela, j'en suis moins sûr, j'ai plus regardé la fleur que
le pot.
--Monsieur, c'est ma tulipe, c'est celle qui m'a été volée; monsieur,
c'est mon bien; monsieur, je viens le réclamer ici devant vous, à vous.
--Oh! oh! fit M. van Herysen en regardant Rosa. Quoi! vous venez
réclamer ici la tulipe de M. Boxtel? Tudieu, vous êtes une hardie
commère.
--Monsieur, dit Rosa un peu troublée de cette apostrophe, je ne dis pas
que je viens réclamer la tulipe de M. Boxtel, je dis que je viens
réclamer la mienne.
--La vôtre?
--Oui: celle que j'ai plantée, élevée moi-même.
--Eh bien, allez trouver M. Boxtel à l'hôtellerie du Cygne blanc, vous
vous arrangerez avec lui; quant à moi, comme le procès me paraît aussi
difficile à juger que celui qui fût porté devant le feu roi Salomon, et
que je n'ai pas la prétention d'avoir sa sagesse, je me contenterai de
faire mon rapport, de constater l'existence de la tulipe noire et
d'ordonnancer les cent mille florins à son inventeur. Adieu, mon enfant.
--Oh! monsieur! monsieur! insista Rosa.
--Seulement, mon enfant, continua van Herysen, comme vous êtes jolie,
comme vous êtes jeune, comme vous n'êtes pas encore pervertie, recevez
mon conseil. Soyez prudente en cette affaire, car nous avons un tribunal
et une prison à Harlem; de plus, nous sommes extrêmement chatouilleux
sur l'honneur des tulipes. Allez, mon enfant, allez. M. Isaac Boxtel,
hôtel du Cygne blanc.
Et M. van Herysen, reprenant sa belle plume, continua son rapport
interrompu.
XXVI
Un membre de la société horticole
Rosa éperdue, presque folle de joie et de crainte à l'idée que la tulipe
noire était retrouvée, prit le chemin de l'hôtellerie du Cygne blanc,
suivie toujours de son batelier, robuste enfant de la Frise, capable de
dévorer à lui seul dix Boxtels.
Pendant la route, le batelier avait été mis au courant; il ne reculait
pas devant la lutte, au cas où une lutte s'engagerait; seulement, ce cas
échéant, il avait ordre de ménager la tulipe.
Mais arrivée dans le Groote Markt, Rosa s'arrêta tout à coup; une pensée
subite venait de la saisir, semblable à cette Minerve d'Homère, qui
saisit Achille par les cheveux, au moment où la colère va l'emporter.
--Mon Dieu! murmura-t-elle, j'ai fait une faute énorme, j'ai perdu
peut-être et Cornélius, et la tulipe et moi!... J'ai donné l'éveil, j'ai
donné des soupçons. Je ne suis qu'une femme, ces hommes peuvent se
liguer contre moi, et alors je suis perdue... Oh! moi perdue, ce ne
serait rien, mais Cornélius, mais la tulipe!
Elle se recueillit un moment.
--Si je vais chez ce Boxtel et que je ne le connaisse pas, si ce Boxtel
n'est pas mon Jacob, si c'est un autre amateur qui, lui aussi, a
découvert la tulipe noire, ou bien si ma tulipe a été volée par un autre
que celui que je soupçonne, ou a déjà passé dans d'autres mains, si je
ne reconnais pas l'homme, mais seulement ma tulipe, comment prouver que
la tulipe est à moi? D'un autre côté, si je reconnais ce Boxtel pour le
faux Jacob, qui sait ce qu'il adviendra? Tandis que nous contesterons
ensemble, la tulipe mourra! Oh! inspirez-moi, sainte Vierge! il s'agit
du sort de ma vie, il s'agit du pauvre prisonnier qui expire peut-être
en ce moment.
Cette prière faite, Rosa attendit pieusement l'inspiration qu'elle
demandait au ciel.
Cependant un grand bruit bourdonnait à l'extrémité du Groote Markt. Les
gens couraient, les portes s'ouvraient; Rosa, seule, était insensible à
tout ce mouvement de la population.
--Il faut, murmura-t-elle, retourner chez le président.
--Retournons, dit le batelier.
Ils prirent la petite rue de la Paille qui les mena droit au logis de M.
van Herysen, lequel, de sa plus belle écriture et avec sa meilleure
plume, continuait à travailler à son rapport. Partout, sur son passage,
Rosa n'entendait parler que de la tulipe noire et du prix de cent mille
florins; la nouvelle courait déjà la ville. Rosa n'eut pas peu de peine
à pénétrer de nouveau chez M. van Herysen, qui cependant se sentit ému,
comme la première fois, au mot magique de la tulipe noire. Mais quand il
reconnut Rosa, dont il avait dans son esprit, fait une folle, ou pis que
cela, la colère le prit et il voulut la renvoyer.
Mais Rosa joignit les mains, et avec cet accent d'honnête vérité qui
pénètre les cœurs:
--Monsieur, dit-elle, au nom du ciel! ne me repoussez pas: écoutez, au
contraire, ce que je vais vous dire, et si vous ne pouvez me faire
rendre justice, du moins vous n'aurez pas à vous reprocher un jour, en
face de Dieu, d'avoir été complice d'une mauvaise action.
Van Herysen trépignait d'impatience; c'était la seconde fois que Rosa le
dérangeait au milieu d'une rédaction à laquelle il mettait son double
amour-propre de bourgmestre et de président de la société horticole.
--Mais mon rapport! s'écria-t-il, mon rapport sur la tulipe noire!
--Monsieur, continua Rosa avec la fermeté de l'innocence et de la
vérité, monsieur, votre rapport sur la tulipe noire reposera, si vous ne
m'écoutez, sur des faits criminels ou sur des faits faux. Je vous en
supplie, monsieur, faites venir ici, devant vous et devant moi, ce M.
Boxtel, que je soutiens, moi, être M. Jacob, et je jure Dieu de lui
laisser la propriété de sa tulipe si je ne reconnais pas et la tulipe et
son propriétaire.
--Pardieu! la belle avance, dit van Herysen.
--Que voulez-vous dire?
--Je vous demande ce que cela prouvera quand vous les aurez reconnus?
--Mais enfin, dit Rosa désespérée, vous êtes honnête homme, monsieur. Eh
bien, si non seulement vous alliez donner le prix à un homme pour une
œuvre qu'il n'a pas faite, mais encore pour une œuvre volée.
Peut-être l'accent de Rosa avait-il amené une certaine conviction dans
le cœur de van Herysen et allait-il répondre plus doucement à la pauvre
fille, quand un grand bruit se fit entendre dans la rue, qui paraissait
purement et simplement être une augmentation du bruit que Rosa avait
déjà entendu, mais sans y attacher d'importance, au Groote Markt, et qui
n'avait pas eu le pouvoir de la réveiller de sa fervente prière.
Des acclamations bruyantes ébranlèrent la maison.
M. van Herysen prêta l'oreille à ces acclamations, qui pour Rosa
n'avaient point été un bruit d'abord, et maintenant n'étaient qu'un
bruit ordinaire.
--Qu'est-ce que cela? s'écria le bourgmestre, qu'est-ce cela? Serait-il
possible et ai-je bien entendu?
Et il se précipita vers son antichambre, sans plus se préoccuper de Rosa
qu'il laissa dans son cabinet.
À peine arrivé dans son antichambre, M. van Herysen poussa un grand cri
en apercevant le spectacle de son escalier envahi jusqu'au vestibule.
Accompagné, ou plutôt suivi de la multitude, un jeune homme vêtu
simplement d'un habit de petit velours violet brodé d'argent montait
avec une noble lenteur les degrés de pierre, éclatants de blancheur et
de propreté.
Derrière lui marchaient deux officiers, l'un de la marine, l'autre de la
cavalerie.
Van Herysen, se faisant faire place au milieu des domestiques effarés,
vint s'incliner, se prosterner presque devant le nouvel arrivant, qui
causait toute cette rumeur.
--Monseigneur, s'écria-t-il, monseigneur, Votre Altesse chez moi!
honneur éclatant à jamais pour mon humble maison.
--Cher M. van Herysen, dit Guillaume d'Orange avec une sérénité qui,
chez lui, remplaçait le sourire, je suis un vrai Hollandais, moi, j'aime
l'eau, la bière et les fleurs, quelquefois même ce fromage dont les
Français estiment le goût; parmi les fleurs, celles que je préfère sont
naturellement les tulipes. J'ai ouï dire à Leyde que la ville de Harlem
possédait enfin la tulipe noire, et, après m'être assuré que la chose
était vraie, quoique incroyable, je viens en demander des nouvelles au
président de la société d'horticulture.
--Oh! monseigneur, monseigneur, dit van Herysen ravi, quelle gloire pour
la société si ses travaux agréent à Votre Altesse.
--Vous avez la fleur ici? dit le prince qui sans doute se repentait déjà
d'avoir trop parlé.
--Hélas, non, monseigneur, je ne l'ai pas ici.
--Et où est-elle?
--Chez son propriétaire.
--Quel est ce propriétaire?
--Un brave tulipier de Dordrecht.
--De Dordrecht?
--Oui.
--Et il s'appelle?...
--Boxtel.
--Il loge?
--Au Cygne blanc; je vais le mander, et si, en attendant, Votre Altesse
veut me faire l'honneur d'entrer au salon, il s'empressera, sachant que
monseigneur est ici, d'apporter sa tulipe à monseigneur.
--C'est bien, mandez-le.
--Oui, Votre Altesse. Seulement...
--Quoi?
--Oh! rien d'important, monseigneur.
--Tout est important dans ce monde, M. van Herysen.
--Eh bien, monseigneur, une difficulté s'élevait.
--Laquelle?
--Cette tulipe est déjà revendiquée par des usurpateurs. Il est vrai
qu'elle vaut cent mille florins.
--En vérité!
--Oui, monseigneur, par des usurpateurs, par des faussaires.
--C'est un crime cela, M. van Herysen.
--Oui, Votre Altesse.
--Et, avez-vous les preuves de ce crime?
--Non, monseigneur, la coupable...
--La coupable, monsieur?...
--Je veux dire, celle qui réclame la tulipe, monseigneur, est là, dans
la chambre à côté.
--Là! Qu'en pensez-vous, M. van Herysen?
--Je pense, monseigneur, que l'appât des cent mille florins l'aura
tentée.
--Et elle réclame la tulipe?
--Oui, monseigneur.
--Et que dit-elle, de son côté, comme preuve?
--J'allais l'interroger, quand Votre Altesse est entrée.
--Écoutons-la, M. van Herysen, écoutons-la; je suis le premier magistrat
du pays, j'entendrai la cause et ferai justice.
--Voilà mon roi Salomon trouvé, dit van Herysen en s'inclinant et en
montrant le chemin au prince.
Celui-ci allait prendre le pas sur son interlocuteur, quand s'arrêtant
soudain:
--Passez devant, dit-il, et appelez-moi monsieur.
Ils entrèrent dans le cabinet.
Rosa était toujours à la même place, appuyée à la fenêtre et regardant
par les vitres dans le jardin.
--Ah! ah! une Frisonne, dit le prince en apercevant le casque d'or et
les jupes rouges de Rosa.
Celle-ci se retourna au bruit, mais à peine vit-elle le prince, qui
s'asseyait à l'angle le plus obscur de l'appartement.
Toute son attention, on le comprend, était pour cet important personnage
que l'on appelait van Herysen, et non pour cet humble étranger qui
suivait le maître de la maison, et qui probablement ne s'appelait pas
Monsieur.
L'humble étranger prit un livre dans la bibliothèque et fit signe à van
Herysen de commencer l'interrogatoire.
Van Herysen, toujours à l'invitation du jeune homme à l'habit violet,
s'assit à son tour, et tout heureux et tout fier de l'importance qui lui
était accordée:
--Ma fille, dit-il, vous me promettez la vérité, toute la vérité sur
cette tulipe?
--Je vous la promets.
--Eh bien! parlez donc devant monsieur; monsieur est un des membres de
la société horticole.
--Monsieur, dit Rosa, que vous dirai-je que je ne vous ai point dit
déjà?
--Eh bien alors?
--Alors, j'en reviendrai à la prière que je vous ai adressée.
--Laquelle?
--De faire venir ici M. Boxtel avec sa tulipe; si je ne la reconnais pas
pour la mienne, je le dirai franchement; mais si je la reconnais, je la
réclamerai, dussé-je aller devant Son Altesse le stathouder lui-même,
mes preuves à la main!
--Vous avez donc des preuves, la belle enfant?
--Dieu, qui sait mon bon droit, m'en fournira.
Van Herysen échangea un regard avec le prince, qui, depuis les premiers
mots de Rosa, semblait essayer de rappeler ses souvenirs, comme si ce
n'était point la première fois que cette voix douce frappât ses
oreilles. Un officier partit pour aller chercher Boxtel. Van Herysen
continua l'interrogatoire.
--Et sur quoi, dit-il, basez-vous cette assertion, que vous êtes la
propriétaire de la tulipe noire?
--Mais sur une chose bien simple, c'est que c'est moi qui l'ai plantée
et cultivée dans ma propre chambre.
--Dans votre chambre, et où était votre chambre?
--À Loewestein.
--Vous êtes à Loewestein?
--Je suis la fille du geôlier de la forteresse.
Le prince fit un petit mouvement qui voulait dire:--Ah! c'est cela, je
me rappelle maintenant.
Et tout en faisant semblant de lire, il regarda Rosa avec plus
d'attention encore qu'auparavant.
--Et vous aimez les fleurs? continua van Herysen.
--Oui, monsieur.
--Alors, vous êtes une savante fleuriste?
Rosa hésita un instant, puis avec un accent tiré du plus profond de son
cœur:
--Messieurs, je parle à des gens d'honneur? dit-elle.
L'accent était si vrai, que van Herysen et le prince répondirent tous
deux en même temps par un mouvement de tête affirmatif.
--Eh bien, non, ce n'est pas moi qui suis une savante fleuriste, non!
moi je ne suis qu'une pauvre fille du peuple, une pauvre paysanne de la
Frise, qui, il y a trois mois encore, ne savait ni lire ni écrire. Non!
la tulipe n'a pas été trouvée par moi-même.
--Et par qui a-t-elle été trouvée?
--Par un pauvre prisonnier de Loewestein.
--Par un prisonnier de Loewestein? dit le prince.
Au son de cette voix, ce fut Rosa qui tressaillit à son tour.
--Par un prisonnier d'État alors, continua le prince, car à Loewestein,
il n'y a que des prisonniers d'État?
Et il se remit à lire, ou du moins fit semblant de se remettre à lire.
--Oui, murmura Rosa tremblante, oui, par un prisonnier d'État.
Van Herysen pâlit en entendant prononcer un pareil aveu devant un pareil
témoin.
--Continuez, dit froidement Guillaume au président de la société
horticole.
--Oh! monsieur, dit Rosa en s'adressant à celui qu'elle croyait son
véritable juge, c'est que je vais m'accuser bien gravement.
--En effet, dit van Herysen, les prisonniers d'État doivent être au
secret à Loewestein.
--Hélas! monsieur.
--Et, d'après ce que vous dites, il semblerait que vous auriez profité
de votre position comme fille du geôlier et que vous auriez communiqué
avec lui pour cultiver des fleurs?
--Oui, monsieur, murmura Rosa éperdue; oui, je suis forcée de l'avouer,
je le voyais tous les jours.
--Malheureuse! s'écria M. van Herysen.
Le prince leva la tête en observant l'effroi de Rosa et la pâleur du
président.
--Cela, dit-il de sa voix nette et fermement accentuée, cela ne regarde
pas les membres de la société horticole; ils ont à juger de la tulipe
noire et ne connaissent pas les délits politiques. Continuez, jeune
fille, continuez.
Van Herysen, par un éloquent regard, remercia au nom des tulipes le
nouveau membre de la société horticole.
Rosa, rassurée par cette espèce d'encouragement que lui avait donné
l'inconnu, raconta tout ce qui s'était passé depuis trois mois, tout ce
qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait souffert. Elle parla des
duretés de Gryphus, de la destruction du premier caïeu, de la douleur du
prisonnier, des précautions prises pour que le second caïeu arrivât
bien, de la patience du prisonnier, de ses angoisses pendant leur
séparation; comment il avait voulu mourir de faim parce qu'il n'avait
plus de nouvelles de sa tulipe; de la joie qu'il avait éprouvée à leur
réunion, enfin de leur désespoir à tous deux lorsqu'ils avaient su que
la tulipe qui venait de fleurir leur avait été volée une heure après sa
floraison.
Tout cela était dit avec un accent de vérité qui laissait le prince
impassible, en apparence du moins, mais qui ne laissait pas de faire son
effet sur M. van Herysen.
--Mais, dit le prince, il n'y a pas longtemps que vous connaissiez ce
prisonnier.
Rosa ouvrit ses grands yeux et regarda l'inconnu, qui s'enfonça dans
l'ombre, comme s'il eût voulu fuir ce regard.
--Pourquoi cela, monsieur? demanda-t-elle.
--Parce qu'il n'y a que quatre mois que le geôlier Gryphus et sa fille
sont à Loewestein.
--C'est vrai, monsieur.
--Et à moins que vous n'ayez sollicité le changement de votre père pour
suivre quelque prisonnier qui aurait été transporté de la Haye à
Loewestein...
--Monsieur! fit Rosa en rougissant.
--Achevez, dit Guillaume.
--Je l'avoue, j'avais connu le prisonnier à la Haye.
--Heureux prisonnier! dit en souriant Guillaume.
En ce moment l'officier qui avait été envoyé près de Boxtel rentra et
annonça au prince que celui qu'il était allé quérir le suivait avec sa
tulipe.
XXVII
Le troisième caïeu
L'annonce du retour de Boxtel était à peine faite, que Boxtel entra en
personne dans le salon de M. van Herysen, suivi de deux hommes portant
dans une caisse le précieux fardeau, qui fut déposé sur une table.
Le prince, prévenu, quitta le cabinet, passa dans le salon, admira et se
tut, et revint silencieusement prendre sa place dans l'angle obscur où
lui-même avait placé son fauteuil.
Rosa, palpitante, pâle, pleine de terreur, attendait qu'on l'invitât à
aller voir à son tour.
Elle entendit la voix de Boxtel.
--C'est lui! s'écria-t-elle.
Le prince lui fit signe d'aller regarder dans le salon par la porte
entr'ouverte.
--C'est ma tulipe, s'écria Rosa, c'est elle, je la reconnais. Ô mon
pauvre Cornélius.
Et elle fondit en larmes. Le prince se leva, alla jusqu'à la porte, où
il demeura un instant dans la lumière.
Les yeux de Rosa s'arrêtèrent sur lui. Plus que jamais elle était
certaine que ce n'était pas la première fois qu'elle voyait cet
étranger.
--M. Boxtel, dit le prince, entrez donc ici.
Boxtel accourut avec empressement et se trouva face à face avec
Guillaume d'Orange.
--Son Altesse! s'écria-t-il en reculant.
--Son Altesse! répéta Rosa tout étourdie.
À cette exclamation partie à sa gauche, Boxtel se retourna et aperçut
Rosa.
À cette vue, tout le corps de l'envieux frissonna comme au contact d'une
pile de Volta.
--Ah! murmura le prince se parlant à lui-même, il est troublé.
Mais Boxtel, par un puissant effort sur lui-même, s'était déjà remis.
--M. Boxtel, dit Guillaume, il paraît que vous avez trouvé le secret de
la tulipe noire?
--Oui, monseigneur, répondit Boxtel d'une voix où perçait un peu de
trouble.
Il est vrai que ce trouble pouvait venir de l'émotion que le tulipier
avait éprouvée en reconnaissant Guillaume.
--Mais, reprit le prince, voici une jeune fille qui prétend l'avoir
trouvé aussi.
Boxtel sourit de dédain et haussa les épaules.
Guillaume suivait tous ses mouvements avec un intérêt de curiosité
remarquable.
--Ainsi, vous ne connaissez pas cette jeune fille? dit le prince.
--Non, monseigneur.
--Et vous, jeune fille, connaissez-vous M. Boxtel?
--Non, je ne connais pas M. Boxtel, mais je connais M. Jacob.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire qu'à Loewestein, celui qui se fait appeler Isaac Boxtel
se faisait appeler M. Jacob.
--Que dites-vous à cela, M. Boxtel?
--Je dis que cette jeune fille ment, monseigneur.
--Vous niez avoir jamais été à Loewestein?
Boxtel hésita; l'œil fixe et impérieusement scrutateur, le prince
l'empêchait de mentir.
--Je ne puis nier avoir été à Loewestein, monseigneur, mais je nie avoir
volé la tulipe.
--Vous me l'avez volée et dans ma chambre! s'écria Rosa indignée.
--Je le nie.
--Écoutez, niez-vous m'avoir suivie dans le jardin, le jour où je
préparai la plate-bande où je devais l'enfouir? Niez-vous m'avoir suivie
dans le jardin où j'ai fait semblant de la planter? Niez-vous ce soir-là
vous être précipité, après ma sortie, sur l'endroit où vous espériez
trouver le caïeu? Niez-vous avoir fouillé la terre avec vos mains, mais
inutilement, Dieu merci! car ce n'était qu'une ruse pour reconnaître vos
intentions? Dites, niez-vous tout cela?
Boxtel ne jugea point à propos de répondre à ces diverses
interrogations. Mais laissant la polémique entamée avec Rosa et se
retournant vers le prince:
--Il y a vingt ans, monseigneur, dit-il que je cultive les tulipes à
Dordrecht; j'ai même acquis dans cet art une certaine réputation: une de
mes hybrides porte au catalogue un nom illustre. Je l'ai dédiée au roi
de Portugal. Maintenant voici la vérité. Cette jeune fille savait que
j'avais trouvé la tulipe noire, et de concert avec un certain amant
qu'elle a dans la forteresse de Loewestein, cette jeune fille a formé le
projet de me ruiner en s'appropriant le prix de cent mille florins que
je gagnerai, j'espère, grâce à votre justice.
--Oh! s'écria Rosa outrée de colère.
--Silence, dit le prince.
Puis se tournant vers Boxtel:
--Et quel est, dit-il, ce prisonnier que vous dites être l'amant de
cette jeune fille?
Rosa faillit s'évanouir, car le prisonnier était recommandé par le
prince comme un grand coupable.
Rien ne pouvait être plus agréable à Boxtel que cette question.
--Quel est ce prisonnier? répéta-t-il.
--Ce prisonnier, monseigneur, est un homme dont le nom seul prouvera à
Votre Altesse combien elle peut avoir foi en sa probité. Ce prisonnier
est un criminel d'État, condamné une fois à mort.
--Et qui s'appelle...?
Rosa cacha sa tête dans ses deux mains avec un mouvement désespéré.
--Qui s'appelle Cornélius van Baërle, dit Boxtel et qui est le propre
filleul de ce scélérat de Corneille de Witt.
Le prince tressaillit. Son œil calme jeta une flamme, et le froid de la
mort s'étendit de nouveau sur son visage immobile.
Il alla à Rosa et lui fit du doigt signe d'écarter ses mains de son
visage.
Rosa obéit, comme eût fait sans voir une femme soumise à un pouvoir
magnétique.
--C'est donc pour suivre cet homme que vous êtes venue me demander à
Leyde le changement de votre père?
Rosa baissa la tête et s'affaissa écrasée en murmurant:
--Oui, monseigneur.
--Poursuivez, dit le prince à Boxtel.
--Je n'ai rien à dire, continua celui-ci, Votre Altesse sait tout.
Maintenant, voici ce que je ne voulais pas dire, pour ne pas faire
rougir cette fille de son ingratitude. Je suis venu à Loewestein parce
que mes affaires m'y appelaient; j'y ai fait connaissance avec le vieux
Gryphus, je suis devenu amoureux de sa fille, je l'ai demandée en
mariage, et comme je n'étais pas riche, imprudent que j'étais, je lui ai
confié mon espérance de toucher cent mille florins; et pour justifier
cette espérance, je lui ai montré la tulipe noire. Alors, comme son
amant, à Dordrecht, pour faire prendre le change sur les complots qu'il
tramait, affectait de cultiver des tulipes, tous deux ont comploté ma
perte. La veille de la floraison de la fleur, la tulipe a été enlevée de
chez moi par cette jeune fille, portée dans sa chambre, où j'ai eu le
bonheur de la reprendre au moment où elle avait l'audace d'expédier un
messager pour annoncer à MM. les membres de la société d'horticulture
qu'elle venait de trouver la grande tulipe noire; mais elle ne s'est pas
démontée pour cela. Sans doute pendant les quelques heures qu'elle l'a
gardée dans sa chambre, l'aura-t-elle montrée à quelques personnes
qu'elle appellera en témoignage? Mais heureusement, monseigneur, vous
voilà prévenu contre cette intrigue et ses témoins.
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! l'infâme! gémit Rosa en larmes, en se jetant
aux pieds du stathouder, qui, tout en la croyant coupable, prenait en
pitié son horrible angoisse.
--Vous avez mal agi, jeune fille, dit-il, et votre amant sera puni pour
vous avoir ainsi conseillée; car vous êtes si jeune et vous avez l'air
si honnête, que je veux croire que le mal vient de lui et non de vous.
--Monseigneur! monseigneur! s'écria Rosa, Cornélius n'est pas coupable.
Guillaume fit un mouvement.
--Pas coupable de vous avoir conseillée. C'est cela que vous voulez
dire, n'est-ce pas?
--Je veux dire, monseigneur, que Cornélius n'est pas plus coupable du
second crime qu'on lui impute qu'il ne l'est du premier.
--Du premier? Et savez-vous quel a été ce premier crime? Savez-vous de
quoi il a été accusé et convaincu? D'avoir, comme complice de Corneille
de Witt, caché la correspondance du grand pensionnaire et du marquis de
Louvois.
--Eh bien! monseigneur, il ignorait qu'il fût détenteur de cette
correspondance; il l'ignorait entièrement. Eh! mon Dieu! il me l'eût
dit. Est-ce que ce cœur de diamant aurait pu avoir un secret qu'il m'eût
caché? Non, non, monseigneur, je le répète, dussé-je encourir votre
colère, Cornélius n'est pas plus coupable du premier crime que du
second, et du second que du premier. Oh! si vous connaissiez mon
Cornélius, monseigneur!
--Un de Witt! s'écria Boxtel. Eh! monseigneur ne le connaît que trop,
puisqu'il lui a déjà fait une fois grâce de la vie.
--Silence, dit le prince. Toutes ces choses d'État, je l'ai déjà dit, ne
sont point du ressort de la société horticole de Harlem.
Puis, fronçant le sourcil:
--Quant à la tulipe, soyez tranquille, M. Boxtel, ajouta-t-il, justice
sera faite.
Boxtel salua, le cœur plein de joie, et reçut les félicitations du
président.
--Vous, jeune fille, continua Guillaume d'Orange, vous avez failli
commettre un crime, je ne vous en punirai pas; mais le vrai coupable
paiera pour vous deux. Un homme de son nom peut conspirer, trahir
même... mais il ne doit pas voler.
--Voler! s'écria Rosa, voler! lui, Cornélius, oh! monseigneur, prenez
garde; mais il mourrait s'il entendait vos paroles! mais vos paroles le
tueraient plus sûrement que n'eût fait l'épée du bourreau sur le
Buitenhof. S'il y a eu un vol, monseigneur, je le jure, c'est cet homme
qui l'a commis.
--Prouvez-le, dit froidement Boxtel.
--Eh bien, oui. Avec l'aide de Dieu je le prouverai, dit la Frisonne
avec énergie.
Puis se retournant vers Boxtel:
--La tulipe était à vous?
--Oui.
--Combien avait-elle de caïeux?
Boxtel hésita un instant; mais il comprit que la jeune fille ne ferait
pas cette question si les deux caïeux connus existaient seuls.
--Trois, dit-il.
--Que sont devenus ces caïeux? demanda Rosa.
--Ce qu'ils sont devenus?... l'un a avorté, l'autre a donné la tulipe
noire...
--Et le troisième?
--Le troisième?
--Le troisième, où est-il?
--Le troisième est chez moi, dit Boxtel tout troublé.
--Chez vous? Où cela? À Loewestein ou à Dordrecht?
--À Dordrecht, dit Boxtel.
--Vous mentez! s'écria Rosa. Monseigneur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le prince, la véritable histoire de ces trois caïeux, je vais vous
la dire, moi. Le premier a été écrasé par mon père dans la chambre du
prisonnier, et cet homme le sait bien, car il espérait s'en emparer, et
quand il vit cet espoir déçu, il faillit se brouiller avec mon père qui
le lui enlevait. Le second, soigné par moi, a donné la tulipe noire, et
le troisième, le dernier, (la jeune fille le tira de sa poitrine), le
troisième le voici dans le même papier qui l'enveloppait avec les deux
autres quand, au moment de monter sur l'échafaud, Cornélius van Baërle
me les donna tous trois. Tenez, monseigneur, tenez.
Et Rosa, démaillotant le caïeu du papier qui l'enveloppait, le tendit au
prince, qui le prit de ses mains et l'examina.
--Mais, monseigneur, cette jeune fille ne peut-elle pas l'avoir volé
comme la tulipe? balbutia Boxtel effrayé de l'attention avec laquelle le
prince examinait le caïeu et surtout de celle avec laquelle Rosa lisait
quelques lignes tracées sur le papier resté entre ses mains.
Tout à coup les yeux de la jeune fille s'enflammèrent, elle relut
haletante ce papier mystérieux, et poussant un cri en tendant le papier
au prince:
--Oh! lisez, monseigneur, dit-elle, au nom du Ciel, lisez! Guillaume
passa le troisième caïeu au président, prit le papier et lut. À peine
Guillaume eut-il jeté les yeux sur cette feuille qu'il chancela; sa main
trembla comme si elle était prête à laisser échapper le papier; ses yeux
prirent une effrayante expression de douleur et de pitié. Cette feuille,
que venait de lui remettre Rosa, était la page de la Bible que Corneille
de Witt avait envoyée à Dordrecht, par Craeke, le messager de son frère
Jean, pour prier Cornélius de brûler la correspondance du grand
pensionnaire avec Louvois. Cette prière, on se le rappelle, était conçue
en ces termes:
«Cher filleul,
«Brûle le dépôt que je t'ai confié, brûle-le sans le regarder, sans
l'ouvrir, afin qu'il demeure inconnu à toi-même: les secrets du genre de
celui qu'il contient tuent les dépositaires. Brûle-le, et tu auras sauvé
Jean et Corneille.
«Adieu, et aime-moi.
«CORNEILLE DE WITT.
«20 août 1672.»
Cette feuille était à la fois la preuve de l'innocence de van Baërle et
son titre de propriété aux caïeux de la tulipe.
Rosa et le stathouder échangèrent un seul regard.
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