--Rosa, vous avez tant travaillé, Rosa, vous avez tant fait pour moi; Rosa, ma tulipe va fleurir, et ma tulipe fleurira noire! Rosa, Rosa, vous êtes ce que Dieu a créé de plus parfait sur la terre! --Après la tulipe cependant? --Ah! taisez-vous, mauvaise; taisez-vous! Par pitié, ne me gâtez pas ma joie! Mais, dites-moi, Rosa, si la tulipe en est à ce point, dans deux ou trois jours au plus tard elle va fleurir? --Demain ou après-demain, oui. --Oh! et je ne la verrai pas, s'écria Cornélius, en se renversant en arrière, et je ne la baiserai pas comme une merveille de Dieu qu'on doit adorer, comme je baise vos mains, Rosa, comme je baise vos cheveux, comme je baise vos joues, quand par hasard elles se trouvent à portée du guichet. Rosa approcha sa joue, non point par hasard, mais avec volonté; les lèvres du jeune homme s'y collèrent avidement. --Dame! je la cueillerai si vous voulez, dit Rosa. --Ah! non! non! Sitôt qu'elle sera ouverte, mettez-la bien à l'ombre, Rosa, et à l'instant même, à l'instant, envoyez à Harlem prévenir le président de la société d'horticulture que la grande tulipe noire est fleurie. C'est loin, je le sais bien, Harlem, mais avec de l'argent vous trouverez un messager. Avez-vous de l'argent, Rosa? Rosa sourit. --Oh oui! dit-elle. --Assez? demanda Cornélius. --J'ai trois cents florins. --Oh! si vous avez trois cents florins, ce n'est point un messager qu'il vous faut envoyer, c'est vous-même, vous-même, Rosa, qui devez aller à Harlem. --Mais pendant ce temps, la fleur?... --Oh! la fleur, vous l'emporterez. Vous comprenez bien qu'il ne faut pas vous séparer d'elle un instant. --Mais en ne me séparant point d'elle, je me sépare de vous, M. Cornélius, dit Rosa attristée. --Ah! c'est vrai, ma douce, ma chère Rosa. Mon Dieu! que les hommes sont méchants! Que leur ai-je donc fait? et pourquoi m'ont-ils privé de la liberté? Vous avez raison, Rosa, je ne pourrais vivre sans vous. Eh bien, vous enverrez quelqu'un à Harlem, voilà; ma foi, le miracle est assez grand pour que le président se dérange; il viendra lui-même à Loewestein chercher la tulipe. Puis, s'arrêtant tout à coup et d'une voix tremblante: --Rosa! murmura Cornélius, Rosa! si elle allait ne pas être noire? --Dame! vous le saurez demain ou après-demain soir. --Attendre jusqu'au soir pour savoir cela, Rosa!... Je mourrai d'impatience. Ne pourrions-nous convenir d'un signal? --Je ferai mieux. --Que ferez-vous? --Si c'est la nuit qu'elle s'entr'ouvre, je viendrai, je viendrai vous le dire moi-même. Si c'est le jour, je passerai devant la porte et vous glisserai un billet, soit dessous la porte, soit par le guichet, entre la première et la deuxième inspection de mon père. --Oh! Rosa, c'est cela! un mot de vous m'annonçant cette nouvelle, c'est-à-dire un double bonheur. --Voilà dix heures, dit Rosa, il faut que je vous quitte. --Oui! oui! dit Cornélius, oui! allez, Rosa, allez! Rosa se retira presque triste. Cornélius l'avait presque renvoyée. Il est vrai que c'était pour veiller sur la tulipe noire. XXII Épanouissement La nuit s'écoula bien douce, mais en même temps bien agitée pour Cornélius. À chaque instant il lui semblait que la douce voix de Rosa l'appelait; il s'éveillait en sursaut, il allait à la porte, il approchait son visage du guichet; le guichet était solitaire, le corridor était vide. Sans doute Rosa veillait de son côté; mais plus heureuse que lui, elle veillait sur la tulipe; elle avait là sous ses yeux la noble fleur, cette merveille des merveilles, non seulement inconnue encore, mais crue impossible. Que dirait le monde lorsqu'il apprendrait que la tulipe noire était trouvée, qu'elle existait, et que c'était van Baërle le prisonnier qui l'avait trouvée? Comme Cornélius eût envoyé loin de lui un homme qui fût venu lui proposer la liberté en échange de sa tulipe! Le jour vint sans nouvelles. La tulipe n'était pas fleurie encore. La journée passa comme la nuit. La nuit vint, et avec la nuit Rosa joyeuse, Rosa légère comme un oiseau. --Eh bien? demanda Cornélius. --Eh bien! tout va à merveille. Cette nuit sans faute votre tulipe fleurira! --Et fleurira noire? --Noire comme du jais. --Sans une seule tache d'une autre couleur? --Sans une seule tache. --Bonté du Ciel! Rosa, j'ai passé la nuit à rêver, à vous d'abord... Rosa fit un petit signe d'incrédulité. --Puis à ce que nous devions faire. --Eh bien? --Eh bien! voilà ce que j'ai décidé. La tulipe fleurie, quand il sera constaté qu'elle est noire et parfaitement noire, il vous faut trouver un messager. --Si ce n'est que cela, j'ai un messager tout trouvé. --Un messager sûr? --Un messager dont je réponds, un de mes amoureux. --Ce n'est pas Jacob, j'espère? --Non, soyez tranquille. C'est le batelier de Loewestein, un garçon alerte, de vingt-cinq à vingt-six ans. --Diable! --Soyez tranquille, dit Rosa en riant, il n'a pas encore l'âge, puisque vous-même vous avez fixé l'âge de vingt-six à vingt-huit ans. --Enfin, vous croyez pouvoir compter sur ce jeune homme? --Comme sur moi, il se jetterait de son bateau dans le Wahal ou dans la Meuse, à mon choix, si je le lui ordonnais. --Eh bien, Rosa, en dix heures ce garçon peut être à Harlem; vous me donnerez un crayon et du papier, mieux encore serait une plume et de l'encre, et j'écrirai, ou plutôt vous écrirez, vous; moi, pauvre prisonnier, peut-être verrait-on, comme voit votre père, une conspiration là-dessous. Vous écrirez au président de la société d'horticulture, et, j'en suis certain, le président viendra. --Mais s'il tarde? --Supposez qu'il tarde un jour, deux jours même; mais c'est impossible, un amateur de tulipes comme lui ne tardera pas une heure, pas une minute, pas une seconde à se mettre en route pour voir la huitième merveille du monde. Mais, comme je le disais, tardât-il un jour, tardât-il deux, la tulipe serait encore dans toute sa splendeur. La tulipe vue par le président, le procès-verbal dressé par lui, tout est dit, vous gardez un double du procès-verbal, Rosa, et vous lui confiez la tulipe. Ah! si nous avions pu la porter nous-mêmes, Rosa, elle n'eût quitté mes bras que pour passer dans les vôtres; mais c'est un rêve auquel il ne faut pas songer, continua Cornélius en soupirant; d'autres yeux la verront défleurir. Oh! surtout, Rosa, avant que ne la voie le président, ne la laissez voir à personne. La tulipe noire, bon Dieu! si quelqu'un voyait la tulipe noire, on la volerait!... --Oh! --Ne m'avez-vous pas dit vous-même ce que vous craignez à l'endroit de votre amoureux Jacob? On vole bien un florin, pourquoi n'en volerait-on pas cent mille? --Je veillerai, allez, soyez tranquille. --Si pendant que vous êtes ici elle allait s'ouvrir? --La capricieuse en est bien capable, dit Rosa. --Si vous la trouviez ouverte en rentrant? --Eh bien? --Ah! Rosa, du moment où elle sera ouverte, rappelez-vous qu'il n'y aura pas un moment à perdre pour prévenir le président. --Et vous prévenir, vous. Oui, je comprends. Rosa soupira, mais sans amertume et en femme qui commence à comprendre une faiblesse, sinon à s'y habituer. --Je retourne auprès de la tulipe, M. van Baërle, et aussitôt ouverte, vous êtes prévenu; aussitôt vous prévenu, le messager part. --Rosa, Rosa, je ne sais plus à quelle merveille du ciel ou de la terre vous comparer. --Comparez-moi à la tulipe noire, M. Cornélius, et je serai bien flattée, je vous jure; disons-nous donc au revoir, M. Cornélius. --Oh! dites: Au revoir, mon ami. --Au revoir, mon ami, dit Rosa un peu consolée. --Dites: Mon ami bien-aimé. --Oh! mon ami... --Bien-aimé, Rosa, je vous en supplie, bien-aimé, bien-aimé, n'est-ce pas? --Bien-aimé, oui, bien-aimé, fit Rosa palpitante, enivrée, folle de joie. --Alors, Rosa, puisque vous avez dit bien-aimé, dites aussi bienheureux, dites heureux comme jamais homme n'a été heureux et béni sous le ciel. Il ne me manque qu'une chose, Rosa. --Laquelle? --Votre joue, votre joue fraîche, votre joue rose, votre joue veloutée. Oh! Rosa, de votre volonté, non plus par surprise, non plus par accident, Rosa. Ah! Le prisonnier acheva sa prière dans un soupir; il venait de rencontrer les lèvres de la jeune fille, non plus par accident, non plus par surprise, comme cent ans plus tard Saint-Preux devait rencontrer les lèvres de Julie. Rosa s'enfuit. Cornélius resta l'âme suspendue à ses lèvres, le visage collé au guichet. Cornélius étouffait de joie et de bonheur, il ouvrit sa fenêtre et contempla longtemps, avec un cœur gonflé de joie, l'azur sans nuages du ciel, la lune qui argentait le double fleuve, ruisselant par-delà les collines. Il se remplit les poumons d'air généreux et pur, l'esprit de douces idées, l'âme de reconnaissance et d'admiration religieuse. --Oh! vous êtes toujours là-haut, mon Dieu! s'écria-t-il à demi prosterné, les yeux ardemment tendus vers les étoiles; pardonnez-moi d'avoir presque douté de vous ces jours derniers; vous vous cachiez derrière vos nuages, et un instant j'ai cessé de vous voir, Dieu bon, Dieu éternel, Dieu miséricordieux! Mais aujourd'hui, mais ce soir, mais cette nuit, oh! je vous vois tout entier dans le miroir de vos cieux et surtout dans le miroir de mon cœur. Il était guéri, le pauvre malade, il était libre, le pauvre prisonnier! Pendant une partie de la nuit Cornélius demeura suspendu aux barreaux de sa fenêtre, l'oreille au guet, concentrant ses cinq sens en un seul, ou plutôt en deux seulement: il regardait et écoutait. Il regardait le ciel, il écoutait la terre. Puis, l'œil tourné de temps en temps vers le corridor: --Là-bas, disait-il, est Rosa, Rosa qui veille comme moi, comme moi attendant de minute en minute. Là-bas, sous les yeux de Rosa, est la fleur mystérieuse, qui vit, qui s'entr'ouvre, qui s'ouvre; peut-être en ce moment Rosa tient-elle la tige de la tulipe entre ses doigts délicats et tiédis. Touche cette tige doucement, Rosa. Peut-être touche-t-elle de ses lèvres son calice entr'ouvert. Effleure-le avec précaution, Rosa. Rosa, tes lèvres brûlent. Peut-être en ce moment, mes deux amours se caressent-ils sous le regard de Dieu. En ce moment, une étoile s'enflamma au midi, traversa tout l'espace qui séparait l'horizon de la forteresse et vint s'abattre sur Loewestein. Cornélius tressaillit. --Ah! dit-il, voilà Dieu qui envoie une âme à ma fleur. Et comme s'il eût deviné juste, presque au même moment, le prisonnier entendit dans le corridor des pas légers, comme ceux d'une sylphide, le froissement d'une robe qui semblait un battement d'ailes et une voix bien connue qui disait: --Cornélius, mon ami, mon ami bien-aimé et bien heureux, venez, venez vite. Cornélius ne fit qu'un bon de la croisée au guichet. Cette fois encore ses lèvres rencontrèrent les lèvres murmurantes de Rosa, qui lui dit dans un baiser: --Elle est ouverte, elle est noire, la voilà! --Comment, la voilà! s'écria Cornélius, détachant ses lèvres des lèvres de la jeune fille. --Oui, oui, il faut bien risquer un petit danger pour donner une grande joie: la voilà, tenez. Et, d'une main, elle leva à la hauteur du guichet, une petite lanterne sourde, qu'elle venait de faire lumineuse; tandis qu'à la même hauteur elle levait, de l'autre, la miraculeuse tulipe. Cornélius jeta un cri et pensa s'évanouir. --Oh! murmura-t-il, mon Dieu! mon Dieu! vous me récompensez de mon innocence et de ma captivité, puisque vous avez fait pousser ces deux fleurs au guichet de ma prison. --Embrassez-la, dit Rosa, comme je l'ai embrassée tout à l'heure. Cornélius retenant son haleine toucha du bout des lèvres la pointe de la fleur, et jamais baiser donné aux lèvres d'une femme, fût-ce aux lèvres de Rosa, ne lui entra si profondément dans le cœur. La tulipe était belle, splendide, magnifique; sa tige avait plus de dix-huit pouces de hauteur; elle s'élançait du sein de quatre feuilles vertes, lisses, droites comme des fers de lance; sa fleur tout entière était noire et brillante comme du jais. --Rosa, dit Cornélius tout haletant, Rosa, plus un instant à perdre, il faut écrire la lettre. --Elle est écrite, mon bien-aimé Cornélius, dit Rosa. --En vérité! --Pendant que la tulipe s'ouvrait, j'écrivais, moi, car je ne voulais pas qu'un seul instant fût perdu. Voyez la lettre, et dites-moi si vous la trouvez bien. Cornélius prit la lettre et lut, sur une écriture qui avait encore fait de grands progrès depuis le petit mot qu'il avait reçu de Rosa: «Monsieur le président, «La tulipe noire va s'ouvrir dans dix minutes peut-être. Aussitôt ouverte, je vous enverrai un messager pour vous prier de venir vous-même en personne la chercher dans la forteresse de Loewestein. Je suis la fille du geôlier Gryphus, presque aussi prisonnière que les prisonniers de mon père. Je ne pourrai donc vous porter cette merveille. C'est pourquoi j'ose vous supplier de la venir prendre vous-même. «Mon désir est qu'elle s'appelle -Rosa Baërlensis-. «Elle vient de s'ouvrir; elle est parfaitement noire... Venez M. le président, venez. «J'ai l'honneur d'être votre humble servante. «ROSA GRYPHUS.» --C'est cela, c'est cela, chère Rosa. Cette lettre est à merveille. Je ne l'eusse point écrite avec cette simplicité. Au congrès, vous donnerez tous les renseignements qui vous seront demandés. On saura comment la tulipe a été créée, à combien de soins, de veilles, de craintes, elle a donné lieu; mais, pour le moment, Rosa, pas un instant à perdre... Le messager! le messager! --Comment s'appelle le président? --Donnez que je mette l'adresse. Oh! il est bien connu. C'est mynheer van Herysen, le bourgmestre de Harlem... Donnez, Rosa, donnez. Et, d'une main tremblante, Cornélius écrivit sur la lettre: «À mynheer Peters van Herysen, bourgmestre et président de la Société horticole de Harlem.» --Et maintenant, allez, Rosa, allez, dit Cornélius; et mettons-nous sous la garde de Dieu, qui jusqu'ici nous a si bien gardés. XXIII L'envieux En effet, les pauvres jeunes gens avaient grand besoin d'être gardés par la protection directe du Seigneur. Jamais ils n'avaient été si près du désespoir que dans ce moment même où ils croyaient être certains de leur bonheur. Nous ne douterons point de l'intelligence de notre lecteur à ce point de douter qu'il n'ait reconnu dans Jacob, notre ancien ami, ou plutôt notre ancien ennemi, Isaac Boxtel. Le lecteur a donc deviné que Boxtel avait suivi du Buitenhof à Loewestein l'objet de son amour et l'objet de sa haine: La tulipe noire et Cornélius van Baërle. Ce que tout autre tulipier et qu'un tulipier envieux n'eût jamais pu découvrir, c'est-à-dire l'existence des caïeux et les ambitions du prisonnier, l'envie l'avait fait, sinon découvrir, du moins deviner à Boxtel. Nous l'avons vu, plus heureux sous le nom de Jacob que sous le nom d'Isaac, faire amitié avec Gryphus, dont il arrosa la reconnaissance et l'hospitalité pendant quelques mois avec le meilleur genièvre que l'on eût jamais fabriqué du Texel à Anvers. Il endormit ses défiances; car nous l'avons vu, le vieux Gryphus était défiant; il endormit ses défiances, disons-nous, en le flattant d'une alliance avec Rosa. Il caressa en outre ses instincts de geôlier, après avoir flatté son orgueil de père. Il caressa ses instincts de geôlier en lui peignant sous les plus sombres couleurs le savant prisonnier que Gryphus tenait sous ses verrous, et qui, au dire du faux Jacob, avait passé un pacte avec Satan pour nuire à Son Altesse le prince d'Orange. Il avait d'abord aussi bien réussi près de Rosa, non pas en lui inspirant des sentiments sympathiques--Rosa avait toujours fort peu aimé mynheer Jacob--, mais en lui parlant mariage et passion folle, il avait d'abord éteint tous les soupçons qu'elle eût pu avoir. Nous avons vu comment son imprudence à suivre Rosa dans le jardin l'avait dénoncé aux yeux de la jeune fille, et comment les craintes instinctives de Cornélius avaient mis les deux jeunes gens en garde contre lui. Ce qui avait surtout inspiré des inquiétudes au prisonnier--notre lecteur doit se rappeler cela--c'est cette grande colère dans laquelle Jacob était entré contre Gryphus, à propos du caïeu écrasé. En ce moment, cette rage était d'autant plus grande, que Boxtel soupçonnait bien Cornélius d'avoir un second caïeu, mais n'en était rien moins que sûr. Ce fut alors qu'il épia Rosa et la suivit non seulement au jardin, mais encore dans les corridors. Seulement, comme cette fois il la suivait dans la nuit et nu-pieds, il ne fut ni vu ni entendu, excepté cette fois où Rosa crut avoir vu passer quelque chose comme une ombre dans l'escalier. Mais il était trop tard, Boxtel avait appris, de la bouche même du prisonnier, l'existence du second caïeu. Dupe de la ruse de Rosa, qui avait fait semblant de l'enfouir dans la plate-bande, et ne doutant pas que cette petite comédie n'eût été jouée pour le forcer à se trahir, il redoubla de précautions et mit en jeu toutes les ruses de son esprit pour continuer à épier les autres sans être épié lui-même. Il vit Rosa transporter un grand pot de faïence de la cuisine de son père dans sa chambre. Il vit Rosa laver, à grande eau, ses belles mains pleines de terre qu'elle avait pétrie pour préparer à la tulipe le meilleur lit possible. Enfin il loua, dans un grenier, une petite chambre juste en face de la fenêtre de Rosa, assez éloignée pour qu'on ne pût pas le reconnaître à l'œil nu, mais assez proche pour qu'à l'aide de son télescope il pût suivre tout ce qui se passait à Loewestein dans la chambre de la jeune fille, comme il avait suivi à Dordrecht tout ce qui se passait dans le séchoir de Cornélius. Il n'était pas installé depuis trois jours dans son grenier, qu'il n'avait plus aucun doute. Dès le matin au soleil levant, le pot de faïence était sur la fenêtre, et pareille à ces charmantes femmes de Miéris et de Metzu, Rosa apparaissait à cette fenêtre encadrée par les premiers rameaux verdissants de la vigne vierge et du chèvrefeuille. Rosa regardait le pot de faïence d'un œil qui dénonçait à Boxtel la valeur réelle de l'objet renfermé dans le pot. Ce que renfermait le pot, c'était donc le deuxième caïeu, c'est-à-dire la suprême espérance du prisonnier. Lorsque les nuits menaçaient d'être trop froides, Rosa rentrait le pot de faïence. C'était bien cela: elle suivait les instructions de Cornélius, qui craignait que le caïeu ne fût gelé. Quand le soleil devint plus chaud, Rosa rentrait le pot de faïence depuis onze heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi. C'était bien cela encore: Cornélius craignait que la terre ne fût desséchée. Mais quand la lance de la fleur sortit de terre, Boxtel fut convaincu tout à fait; elle n'était pas haute d'un pouce que, grâce à son télescope, l'envieux n'avait plus de doute. Cornélius possédait deux caïeux, et le second caïeu était confié à l'amour et aux soins de Rosa. Car, on le pense bien, l'amour des deux jeunes gens n'avait point échappé à Boxtel. C'était donc ce second caïeu qu'il fallait trouver moyen d'enlever aux soins de Rosa et à l'amour de Cornélius. Seulement, ce n'était pas chose facile. Rosa veillait sa tulipe comme une mère veillerait son enfant; mieux que cela, comme une colombe couve ses œufs. Rosa ne quittait pas la chambre de la journée; il y avait plus, chose étrange! Rosa ne quittait plus sa chambre le soir. Pendant sept jours, Boxtel épia inutilement Rosa; Rosa ne sortit point de sa chambre. C'était pendant les sept jours de brouille qui rendirent Cornélius si malheureux, en lui enlevant à la fois toute nouvelle de Rosa et de sa tulipe. Rosa allait-elle bouder éternellement Cornélius? Cela eût rendu le vol bien autrement difficile que ne l'avait cru d'abord mynheer Isaac. Nous disons vol, car Isaac s'était tout simplement arrêté à ce projet de voler la tulipe; et, comme elle poussait dans le plus profond mystère, comme les deux jeunes gens cachaient son existence à tout le monde, comme on le croirait plutôt, lui, tulipier reconnu, qu'une jeune fille étrangère à tous les détails de l'horticulture ou qu'un prisonnier condamné pour crime de haute trahison, gardé, surveillé, épié, et qui réclamerait mal du fond de son cachot; d'ailleurs, comme il serait possesseur de la tulipe et qu'en fait de meubles et autres objets transportables, la possession fait foi de la propriété, il obtiendrait bien certainement le prix et serait bien certainement couronné en place de Cornélius, et la tulipe, au lieu de s'appeler -tulipa nigra Barlænsis-, s'appellerait -tulipa nigra Boxtellensis- ou -Boxtellea-. Mynheer Isaac n'était point encore fixé sur celui de ces deux noms qu'il donnerait à la tulipe noire; mais comme tous deux signifiaient la même chose, ce n'était point là le point important. Le point important, c'était de voler la tulipe. Mais, pour que Boxtel pût voler la tulipe, il fallait que Rosa sortît de sa chambre. Aussi, fût-ce avec une véritable joie que Jacob ou Isaac, comme on voudra, vit reprendre les rendez-vous accoutumés du soir. Il commença par profiter de l'absence de Rosa pour étudier sa porte. La porte fermait bien et à double tour, au moyen d'une serrure simple, mais dont Rosa seule avait la clef. Boxtel eut l'idée de voler la clef à Rosa, mais outre que ce n'était pas chose facile que de fouiller dans la poche de la jeune fille, Rosa s'apercevant qu'elle avait perdu sa clef faisait changer la serrure, ne sortait pas de sa chambre que la serrure ne fût changée, et Boxtel avait commis un crime inutile. Mieux valait donc employer un autre moyen. Boxtel réunit toutes les clefs qu'il put trouver, et pendant que Rosa et Cornélius passaient au guichet une de leurs heures fortunées, il les essaya toutes. Deux entrèrent dans la serrure, une des deux fit le premier tour et ne s'arrêta qu'au second. Il n'y avait donc que peu de chose à faire à cette clef. Boxtel l'enduisit d'une légère couche de cire et renouvela l'expérience. L'obstacle que la clef avait rencontré au second tour avait laissé son empreinte sur la cire. Boxtel n'eût qu'à suivre cette empreinte avec le mordant d'une lime à la lame étroite comme celle d'un couteau. Avec deux autres jours de travail, Boxtel mena sa clef à la perfection. La porte de Rosa s'ouvrit sans bruit, sans efforts, et Boxtel se trouva dans la chambre de la jeune fille, seul à seul avec la tulipe. La première action condamnable de Boxtel avait été de passer par-dessus un mur pour déterrer la tulipe; la seconde avait été de pénétrer dans le séchoir de Cornélius par une fenêtre ouverte; la troisième de s'introduire dans la chambre de Rosa avec une fausse clef. On le voit, l'envie faisait faire à Boxtel des pas rapides dans la carrière du crime. Boxtel se trouva donc seul à seul avec la tulipe. Un voleur ordinaire eût mit le pot sous son bras et l'eût emporté. Mais Boxtel n'était point un voleur ordinaire, et il réfléchit. Il réfléchit en regardant la tulipe, à l'aide de sa lanterne sourde, qu'elle n'était pas encore assez avancée pour lui donner la certitude qu'elle fleurirait noire, quoique les apparences offrissent toute probabilité. Il réfléchit que si elle ne fleurissait pas noire, ou que, si elle fleurissait avec une tache quelconque, il aurait fait un vol inutile. Il réfléchit que le bruit de ce vol se répandrait, que l'on soupçonnerait le voleur, d'après ce qui s'était passé dans le jardin, que l'on ferait des recherches, et que, si bien qu'il cachât la tulipe, il serait possible de la retrouver. Il réfléchit que, cachât-il la tulipe de façon à ce qu'elle ne fût pas retrouvée, il pourrait, dans tous les transports qu'elle serait obligée de subir, lui arriver malheur. Il réfléchit enfin que mieux valait, puisqu'il avait une clef de la chambre de Rosa et pouvait y entrer quand il voulait, il réfléchit qu'il valait mieux attendre la floraison, la prendre une heure avant qu'elle s'ouvrît, ou une heure après qu'elle serait ouverte, et partir à l'instant même sans retard pour Harlem, où, avant qu'on eût même réclamé, la tulipe serait devant les juges. Alors, ce serait celui ou celle qui réclamerait que Boxtel accuserait de vol. C'était un plan bien conçu et digne en tout point de celui qui le concevait. Ainsi tous les soirs, pendant cette douce heure que les jeunes gens passaient au guichet de la prison, Boxtel entrait dans la chambre de la jeune fille, non pas pour violer le sanctuaire de virginité, mais pour suivre les progrès que faisait la tulipe noire dans sa floraison. Le soir où nous sommes arrivés, il allait entrer comme les autres soirs; mais, nous l'avons vu, les jeunes gens n'avaient échangé que quelques paroles, et Cornélius avait renvoyé Rosa pour veiller sur la tulipe. En voyant Rosa entrer dans sa chambre, dix minutes après en être sortie, Boxtel comprit que la tulipe avait fleuri ou allait fleurir. C'était donc pendant cette nuit-là que la grande partie allait se jouer; aussi Boxtel se présenta-t-il chez Gryphus avec une provision de genièvre double de coutume, c'est-à-dire avec une bouteille dans chaque poche. Gryphus gris, Boxtel était maître de la maison à peu près. À onze heures, Gryphus était ivre mort. À deux heures du matin, Boxtel vit sortir Rosa de sa chambre, mais visiblement elle tenait dans ses bras un objet qu'elle portait avec précaution. Cet objet, c'était sans aucun doute la tulipe noire qui venait de fleurir. Mais qu'allait-elle en faire? Allait-elle à l'instant même partir pour Harlem avec elle? Il n'était pas possible qu'une jeune fille entreprît seule, la nuit, un pareil voyage. Allait-elle seulement montrer la tulipe à Cornélius? C'était probable. Il suivit Rosa pieds nus et sur la pointe du pied. Il la vit s'approcher du guichet. Il l'entendit appeler Cornélius. À la lueur de la lanterne sourde, il vit la tulipe ouverte, noire comme la nuit dans laquelle il était caché. Il entendit tout le projet arrêté entre Cornélius et Rosa d'envoyer un messager à Harlem. Il vit les lèvres des deux jeunes gens se toucher, puis il entendit Cornélius renvoyer Rosa. Il vit Rosa éteindre la lanterne sourde et reprendre le chemin de sa chambre. Il la vit rentrer dans sa chambre. Puis il la vit, dix minutes après, sortir de sa chambre et en fermer avec soin la porte à double clef. Pourquoi fermait-elle cette porte avec tant de soin? C'est que derrière cette porte elle enfermait la tulipe noire. Boxtel, qui voyait tout cela caché sur le palier de l'étage supérieur à la chambre de Rosa, descendit une marche de son étage à lui, lorsque Rosa descendait une marche du sien. De sorte que, lorsque Rosa touchait la dernière marche de l'escalier, de son pied léger, Boxtel, d'une main plus légère encore, touchait la serrure de la chambre de Rosa avec sa main. Et dans cette main, on doit le comprendre, était la fausse clef qui ouvrait la porte de Rosa, ni plus ni moins facilement que la vraie. Voilà pourquoi nous avons dit au commencement de ce chapitre que les pauvres jeunes gens avaient bien besoin d'être gardés par la protection directe du Seigneur. XXIV Où la tulipe noire change de maître Cornélius était resté à l'endroit où l'avait laissé Rosa, cherchant presque inutilement en lui la force de porter le double fardeau de son bonheur. Une demi-heure s'écoula. Déjà les premiers rayons du jour entraient, bleuâtres et frais, à travers les barreaux de la fenêtre dans la prison de Cornélius, lorsqu'il tressaillit tout à coup à des pas qui montaient l'escalier et à des cris qui se rapprochaient de lui. Presque au même moment, son visage se trouva en face du visage pâle et décomposé de Rosa. Il recula, pâlissant lui-même d'effroi. --Cornélius! Cornélius! s'écria celle-ci haletante. --Quoi donc? mon Dieu! demanda le prisonnier. --Cornélius! la tulipe... --Eh bien?... --Comment vous dire cela? --Dites, dites, Rosa. --On nous l'a prise, on nous l'a volée. --On nous l'a prise, on nous l'a volée! s'écria Cornélius. --Oui, dit Rosa en s'appuyant contre la porte pour ne pas tomber. Oui, prise, volée! Et, malgré elle, les jambes lui manquant, elle glissa et tomba sur ses genoux. --Mais comment cela? demanda Cornélius. Dites-moi, expliquez-moi... --Oh! il n'y a pas de ma faute, mon ami. Pauvre Rosa! elle n'osait plus dire: Mon bien-aimé. --Vous l'avez laissée seule! dit Cornélius avec un accent lamentable. --Un seul instant, pour aller prévenir notre messager qui demeure à cinquante pas à peine, sur le bord du Wahal. --Et pendant ce temps, malgré mes recommandations, vous avez laissé la clef à la porte, malheureuse enfant! --Non, non, non, la clef ne m'a point quittée; je l'ai constamment tenue dans ma main, la serrant comme si j'eusse eu peur qu'elle ne m'échappât. --Mais alors comment cela se fait-il? --Le sais-je moi-même? J'avais donné la lettre à mon messager; mon messager était parti devant moi; je rentre, la porte était fermée; chaque chose était à sa place dans ma chambre, excepté la tulipe qui avait disparu. Il faut que quelqu'un se soit procuré une clef de ma chambre, ou en ait fait faire une fausse. Elle suffoqua, les larmes lui coupaient la parole. Cornélius, immobile, les traits altérés, écoutait presque sans comprendre, murmurant seulement: --Volée, volée, volée! Je suis perdu. --Oh! M. Cornélius, grâce! grâce! criait Rosa, j'en mourrai. À cette menace de Rosa, Cornélius saisit les grilles du guichet, et les étreignant avec fureur: --Rosa, s'écria-t-il, on nous a volés, c'est vrai, mais faut-il nous laisser abattre pour cela? Non, le malheur est grand, mais réparable peut-être, Rosa; nous connaissons le voleur. --Hélas! comment voulez-vous que je vous dise positivement? --Oh! je vous le dis, moi, c'est cet infâme Jacob. Le laisserons-nous porter à Harlem le fruit de nos travaux, le fruit de nos veilles, l'enfant de notre amour. Rosa, il faut le poursuivre, il faut le rejoindre! --Mais comment faire tout cela, mon ami, sans découvrir à mon père que nous étions d'intelligence? Comment, moi, une femme si peu libre, si peu habile, comment parviendrai-je à ce but, que vous-même n'atteindriez peut-être pas? --Rosa, Rosa, ouvrez-moi cette porte, et vous verrez si je ne l'atteins pas. Vous verrez si je ne découvre pas le voleur; vous verrez si je ne lui fais pas avouer son crime. Vous verrez si je ne lui fais pas crier grâce! --Hélas! dit Rosa en éclatant en sanglots, puis-je vous ouvrir? Ai-je les clefs sur moi? Si je les avais, ne seriez-vous pas libre depuis longtemps? --Votre père les a; votre infâme père, le bourreau qui m'a déjà écrasé le premier caïeu de ma tulipe. Oh, le misérable, le misérable! il est complice de Jacob. --Plus bas, plus bas, au nom du Ciel! --Oh! si vous ne m'ouvrez pas, Rosa, s'écria Cornélius au paroxysme de la rage, j'enfonce ce grillage et je massacre tout ce que je trouve dans la prison. --Mon ami, par pitié. --Je vous dis, Rosa, que je vais démolir le cachot pierre à pierre. Et l'infortuné, de ses deux mains, dont la colère décuplait les forces, ébranlait la porte à grand bruit, peu soucieux des éclats de sa voix qui s'en allait tonner au fond de la spirale sonore de l'escalier. Rosa, épouvantée, essayait bien inutilement de calmer cette furieuse tempête. --Je vous dis que je tuerai l'infâme Gryphus, hurlait van Baërle; je vous dis que je verserai son sang, comme il a versé celui de ma tulipe noire. Le malheureux commençait à devenir fou. --Eh bien, oui, disait Rosa palpitante, oui, oui, mais calmez-vous, oui, je lui prendrai ses clefs, oui, je vous ouvrirai; oui, mais calmez-vous, mon Cornélius. Elle n'acheva point, un hurlement poussé devant elle interrompit sa phrase. --Mon père! s'écria Rosa. --Gryphus! rugit van Baërle, ah! scélérat! Le vieux Gryphus, au milieu de tout ce bruit, était monté sans qu'on pût l'entendre. Il saisit rudement sa fille par le poignet. --Ah! vous me prendrez mes clefs, dit-il d'une voix étouffée par la colère. Ah! cet infâme, ce monstre, ce conspirateur à pendre est votre Cornélius! Ah! l'on a des connivences avec les prisonniers d'État. C'est bon! Rosa frappa dans ses deux mains avec désespoir. --Oh! continua Gryphus, passant de l'accent fiévreux de la colère à la froide ironie du vainqueur, ah! monsieur l'innocent tulipier, ah! monsieur le doux savant, ah! vous me massacrerez, ah! vous boirez mon sang! Très bien! rien que cela! Et de complicité avec ma fille! Jésus! mais je suis donc dans un antre de brigands, je suis donc dans une caverne de voleurs! Ah! M. le gouverneur saura tout ce matin, et Son Altesse le stathouder saura tout demain. Nous connaissons la loi: «Quiconque se rebellera dans la prison (article 6).» Nous allons vous donner une seconde édition du Buitenhof, monsieur le savant, et la bonne édition celle-là. Oui, oui, rongez vos poings comme un ours en cage, et vous, la belle, mangez des yeux votre Cornélius. Je vous avertis, mes agneaux, que vous n'aurez plus cette félicité de conspirer ensemble. Çà, qu'on descende, fille dénaturée. Et vous, monsieur le savant, au revoir; soyez tranquille, au revoir! Rosa, folle de terreur et de désespoir, envoya un baiser à son ami; puis, sans doute illuminée d'une pensée soudaine, elle se lança dans l'escalier en disant:--Tout n'est pas perdu encore, compte sur moi, mon Cornélius. Son père la suivit en hurlant. Quant au pauvre tulipier, il lâcha peu à peu les grilles que retenaient ses doigts convulsifs: sa tête s'alourdit, ses yeux oscillèrent dans leurs orbites, et il tomba lourdement sur le carreau de sa chambre en murmurant:--Volée! on me l'a volée! Pendant ce temps, Boxtel sortit du château par la porte qu'avait ouverte Rosa elle-même. Boxtel, la tulipe noire enveloppée dans un large manteau, Boxtel s'était jeté dans une carriole qui l'attendait à Gorcum, et disparaissait, sans avoir, on le pense bien, averti l'ami Gryphus de son départ précipité. Et maintenant que nous l'avons vu monter dans sa carriole, nous le suivrons, si le lecteur y consent, jusqu'au terme de son voyage. Il marchait doucement; on ne fait pas impunément courir la poste à une tulipe noire. Mais Boxtel, craignant de ne pas arriver assez tôt, fit fabriquer à Delft une boîte garnie tout autour de belle mousse fraîche, dans laquelle il encaissa sa tulipe; la fleur s'y trouvait si mollement accoudée de tous les côtés avec de l'air par en haut, que la carriole put prendre le galop, sans préjudice possible. Il arriva le lendemain matin à Harlem, harassé mais triomphant, changea sa tulipe de pot, afin de faire disparaître toute trace de vol, brisa le pot de faïence dont il jeta les tessons dans un canal, écrivit au président de la société horticole une lettre dans laquelle il lui annonçait qu'il venait d'arriver à Harlem avec une tulipe parfaitement noire, s'installa dans une bonne hôtellerie avec sa fleur intacte. Et là attendit. XXV Le président van Herysen Rosa, en quittant Cornélius, avait pris son parti. C'était de lui rendre la tulipe que venait de lui voler Jacob, ou de ne jamais le revoir. Elle avait vu le désespoir du pauvre prisonnier, double et incurable désespoir. En effet, d'un côté, c'était une séparation inévitable, Gryphus ayant à la fois surpris le secret de leur amour et de leurs rendez-vous. De l'autre, c'était le renversement de toutes les espérances d'ambition de Cornélius van Baërle, et ces espérances, il les nourrissait depuis sept ans. Rosa était une de ces femmes qui s'abattent d'un rien, mais qui, pleines de force contre un malheur suprême, trouvent dans le malheur même l'énergie qui peut le combattre, ou la ressource qui peut le réparer. La jeune fille rentra chez elle, jeta un dernier regard dans sa chambre, pour voir si elle ne s'était pas trompée, et si la tulipe n'était point dans quelque coin où elle eût échappé à ses regards. Mais Rosa chercha vainement, la tulipe était toujours absente, la tulipe était toujours volée. Rosa fit un petit paquet des hardes qui lui étaient nécessaires, elle prit ses trois cents florins d'épargne, c'est-à-dire toute sa fortune, fouilla sous ses dentelles où était enfoui le troisième caïeu, le cacha précieusement dans sa poitrine, ferma sa porte à double tour pour retarder de tout le temps qu'il faudrait pour l'ouvrir le moment où sa fuite serait connue, descendit l'escalier, sortit de la prison par la porte qui, une heure auparavant, avait donné passage à Boxtel, se rendit chez un loueur de chevaux et demanda à louer une carriole. Le loueur de chevaux n'avait qu'une carriole, c'était justement celle que Boxtel lui avait louée depuis la veille et avec laquelle il courait sur la route de Delft. Nous disons sur la route de Delft, car il fallait faire un énorme détour pour aller de Loewestein à Harlem; à vol d'oiseau la distance n'eût pas été de moitié. Mais il n'y a que les oiseaux qui puissent voyager à vol d'oiseau en Hollande, le pays le plus coupé de fleuves, de ruisseaux, de rivières, de canaux et de lacs qu'il y ait au monde. Force fut donc à Rosa de prendre un cheval, qui lui fut confié facilement: le loueur de chevaux connaissant Rosa pour la fille du concierge de la forteresse. Rosa avait un espoir, c'était de rejoindre son messager, bon et brave garçon qu'elle emmènerait avec elle et qui lui servirait à la fois de guide et de soutien. En effet, elle n'avait point fait une lieue qu'elle l'aperçut allongeant le pas sur l'un des bas-côtés d'une charmante route qui côtoyait la rivière. Elle mit son cheval au trot et le rejoignit. Le brave garçon ignorait l'importance de son message, et cependant allait aussi bon train que s'il l'eût connue. En moins d'une heure il avait déjà fait une lieue et demie. Rosa lui reprit le billet devenu inutile et lui exposa le besoin qu'elle avait de lui. Le batelier se mit à sa disposition, promettant d'aller aussi vite que le cheval, pourvu que Rosa lui permît d'appuyer la main soit sur la croupe de l'animal, soit sur son garrot. La jeune fille lui permit d'appuyer la main partout où il voudrait, pourvu qu'il ne la retardât point. Les deux voyageurs étaient déjà partis depuis cinq heures et avaient déjà fait plus de huit lieues, que le père Gryphus ne se doutait point - - , , , ; 1 , , ! , , 2 ! 3 4 - - ? 5 6 - - ! - , ; - ! , 7 ! , - , , , 8 ? 9 10 - - - , . 11 12 - - ! , ' , 13 , ' 14 , , , , 15 , 16 . 17 18 , , ; 19 ' . 20 21 - - ! , . 22 23 - - ! ! ! ' , - ' , 24 , ' , ' , 25 ' 26 . ' , , , ' 27 . - ' , ? 28 29 . 30 31 - - ! - . 32 33 - - ? . 34 35 - - ' . 36 37 - - ! , ' ' 38 , ' - , - , , 39 . 40 41 - - , ? . . . 42 43 - - ! , ' . ' 44 ' . 45 46 - - ' , , . 47 , . 48 49 - - ! ' , , . ! 50 ! - ? 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