noire sur elle, mais elle n'en était que plus désespérée parce qu'elle
comprenait.
Aussi Rosa avait-elle pris une résolution pendant cette nuit terrible,
pendant cette nuit d'insomnie qu'elle avait passée.
Cette résolution, c'était de ne plus revenir au guichet.
Mais comme elle savait l'ardent désir qu'avait Cornélius d'avoir des
nouvelles de sa tulipe, comme elle voulait bien ne pas s'exposer, elle,
à revoir un homme pour lequel elle sentait sa pitié s'accroître à ce
point qu'après avoir passé par la sympathie, cette pitié s'acheminait
tout droit et à grands pas vers l'amour; mais comme elle ne voulait pas
désespérer cet homme, elle résolut de poursuivre seule les leçons de
lecture et d'écriture commencées, et heureusement elle était arrivée à
ce point de son apprentissage qu'un maître ne lui eût plus été
nécessaire si ce maître ne se fût appelé Cornélius.
Rosa se mit donc à lire avec acharnement dans la Bible du pauvre
Corneille de Witt, sur la seconde feuille de laquelle, devenue la
première depuis que l'autre était déchirée, sur la seconde feuille de
laquelle était écrit le testament de Cornélius van Baërle.
--Ah! murmurait-elle en relisant ce testament qu'elle n'achevait jamais
sans qu'une larme, perle d'amour, ne roulât dans ses yeux limpides sur
ses joues pâlies, ah! dans ce temps, j'ai pourtant cru un instant qu'il
m'aimait.
Pauvre Rosa! elle se trompait. Jamais l'amour du prisonnier n'avait été
plus réel qu'arrivé au moment où nous sommes parvenus, puisque, nous
l'avons dit avec embarras, dans la lutte entre la grande tulipe noire et
Rosa, c'était la grande tulipe noire qui avait succombé.
Mais Rosa, nous le répétons, ignorait la défaite de la grande tulipe
noire.
Aussi, sa lecture finie, opération dans laquelle Rosa avait fait de
grands progrès, Rosa prenait-elle la plume et se mettait-elle avec un
acharnement non moins louable à l'œuvre bien autrement difficile de
l'écriture.
Mais enfin, comme Rosa écrivait déjà presque lisiblement le jour où
Cornélius avait si imprudemment laissé parler son cœur, Rosa ne
désespéra point de faire des progrès assez rapides pour donner dans huit
jours au plus tard des nouvelles de sa tulipe au prisonnier.
Elle n'avait pas oublié un mot des recommandations que lui avait faites
Cornélius. Du reste, jamais Rosa n'oubliait un mot de ce que lui disait
Cornélius, même lorsque ce qu'il lui disait n'empruntait pas la forme de
la recommandation.
Lui, de son côté, se réveilla plus amoureux que jamais. La tulipe était
encore lumineuse et vivante dans sa pensée; mais enfin, il ne la voyait
plus comme un trésor auquel il dût tout sacrifier, même Rosa, mais comme
une fleur précieuse, une merveilleuse combinaison de la nature et de
l'art que Dieu lui accordait pour le corsage de sa maîtresse.
Cependant toute la journée une inquiétude vague le poursuivait. Il était
pareil à ces hommes dont l'esprit est assez fort pour oublier
momentanément qu'un grand danger les menace le soir ou le lendemain. La
préoccupation une fois vaincue, ils vivent de la vie ordinaire.
Seulement, de temps en temps, ce danger oublié leur mord le cœur tout à
coup de sa dent aiguë. Ils tressaillent, se demandent pourquoi ils ont
tressailli, puis, se rappelant ce qu'ils avaient oublié:
--Oh! oui, disent-ils avec un soupir, c'est cela!
Le -cela- de Cornélius, c'était la crainte que Rosa ne vînt pas ce
soir-là comme d'habitude. Et au fur et à mesure que la nuit s'avançait,
la préoccupation devenait plus vive et plus présente, jusqu'à ce
qu'enfin cette préoccupation s'emparât de tout le corps de Cornélius, et
qu'il n'y eût plus qu'elle qui vécût en lui. Aussi fut-ce avec un long
battement de cœur qu'il salua l'obscurité; à mesure que l'obscurité
croissait, les paroles qu'il avait dites la veille à Rosa, et qui
avaient tant affligé la pauvre fille, revenaient plus présentes à son
esprit; et il se demandait comment il avait pu dire à sa consolatrice de
le sacrifier à sa tulipe, c'est-à-dire de renoncer à le voir si besoin
était, quand chez lui la vue de Rosa était devenue une nécessité de sa
vie. Dans la chambre de Cornélius, on entendait sonner les heures à
l'horloge de la forteresse. Sept heures, huit heures, puis neuf heures
sonnèrent. Jamais timbre de bronze ne vibra plus profondément au fond
d'un cœur que ne le fit le marteau frappant le neuvième coup marquant
cette neuvième heure. Puis tout rentra dans le silence. Cornélius appuya
la main sur son cœur pour en étouffer les battements, et écouta. Le
bruit du pas de Rosa, le froissement de sa robe aux marches de
l'escalier, lui étaient si familiers que, dès le premier degré monté par
elle, il disait:
--Ah! voilà Rosa qui vient.
Ce soir-là aucun bruit ne troubla le silence du corridor; l'horloge
marqua neuf heures un quart; puis sur deux sons différents neuf heures
et demie; puis neuf heures trois quarts; puis enfin de sa voix grave
annonça non seulement aux hôtes de la forteresse, mais encore aux
habitants de Loewestein, qu'il était dix heures.
C'était l'heure à laquelle Rosa quittait d'habitude Cornélius. L'heure
était sonnée, et Rosa n'était pas encore venue.
Ainsi donc, ses pressentiments ne l'avaient pas trompé: Rosa, irritée,
se tenait dans sa chambre, et l'abandonnait.
--Oh! j'ai bien mérité ce qui m'arrive, disait Cornélius. Oh! elle ne
viendra pas, et elle fera bien de ne pas venir; à sa place, j'en ferais
autant.
Et malgré cela, Cornélius écoutait, attendait, et espérait toujours.
Il écouta et attendit ainsi jusqu'à minuit; mais à minuit il cessa
d'espérer, et, tout habillé, alla se jeter sur son lit.
La nuit fut longue et triste, puis le jour vint; mais le jour
n'apportait aucune espérance au prisonnier.
À huit heures du matin, sa porte s'ouvrit; mais Cornélius ne détourna
même pas la tête; il avait entendu le pas pesant de Gryphus dans le
corridor, mais il avait parfaitement senti que ce pas s'approchait seul.
Il ne regarda même pas du côté du geôlier. Et cependant il eût bien
voulu l'interroger pour lui demander des nouvelles de Rosa. Il fut sur
le point, si étrange qu'eût dû paraître cette demande à son père, de lui
faire cette demande. Il espérait, l'égoïste, que Gryphus lui répondrait
que sa fille était malade.
À moins d'événement extraordinaire, Rosa ne venait jamais dans la
journée. Cornélius, tant que dura le jour, n'attendit donc point en
réalité. Cependant, à ses tressaillements subits, à son oreille tendue
du côté de la porte, à son regard rapide interrogeant le guichet, on
voyait que le prisonnier avait la sourde espérance que Rosa ferait une
infraction à ses habitudes.
À la seconde visite de Gryphus, Cornélius, contre tous ses antécédents,
avait demandé au vieux geôlier et cela de sa voix la plus douce, des
nouvelles de sa santé; mais Gryphus, laconique comme un Spartiate,
s'était borné à répondre:
--Ça va bien.
À la troisième visite, Cornélius varia la forme de l'interrogation.
--Personne n'est malade à Loewestein? demanda-t-il.
--Personne! répondit plus laconiquement encore que la première fois
Gryphus, en fermant la porte au nez de son prisonnier.
Gryphus, mal habitué à de pareilles gracieusetés de la part de
Cornélius, y avait vu de la part de son prisonnier un commencement de
tentative de corruption.
Cornélius se retrouva seul; il était sept heures du soir; alors se
renouvelèrent à un degré plus intense que la veille les angoisses que
nous avons essayé de décrire.
Mais, comme la veille, les heures s'écoulèrent sans amener la douce
vision qui éclairait, à travers le guichet, le cachot du pauvre
Cornélius, et qui, en se retirant, y laissait de la lumière pour tout le
temps de son absence.
Van Baërle passa la nuit dans un véritable désespoir. Le lendemain,
Gryphus lui parut plus laid, plus brutal, plus désespérant encore que
d'habitude: il lui était passé par l'esprit ou plutôt par le cœur, cette
espérance que c'était lui qui empêchait Rosa de venir.
Il lui prit des envies féroces d'étrangler Gryphus; mais Gryphus
étranglé par Cornélius, toutes les lois divines et humaines défendaient
à Rosa de jamais revoir Cornélius.
Le geôlier échappa donc, sans s'en douter, à un des plus grands dangers
qu'il eût jamais courus de sa vie.
Le soir vint, et le désespoir tourna en mélancolie; cette mélancolie
était d'autant plus sombre que, malgré van Baërle, les souvenirs de sa
pauvre tulipe se mêlaient à la douleur qu'il éprouvait. On en était
arrivé juste à cette époque du mois d'avril que les jardiniers les plus
experts indiquent comme le point précis de la plantation des tulipes. Il
avait dit à Rosa:
--Je vous indiquerai le jour où vous devez mettre le caïeu en terre.
Ce jour, il devait, le lendemain, le fixer à la soirée suivante. Le
temps était bon, l'atmosphère, quoique encore un peu humide, commençait
à être tempérée par ces pâles rayons du soleil d'avril qui, venant les
premiers, semblent si doux, malgré leur pâleur. Si Rosa allait laisser
passer le temps de la plantation! Si à la douleur de ne pas voir la
jeune fille se joignait celle de voir avorter le caïeu, pour avoir été
planté trop tard, ou même pour n'avoir pas été planté du tout!
De ces deux douleurs réunies, il y avait certes de quoi perdre le boire
et le manger.
Ce fut ce qui arriva le quatrième jour.
C'était pitié que de voir Cornélius, muet de douleur et pâle
d'inanition, se pencher en dehors de la fenêtre grillée, au risque de ne
pouvoir retirer sa tête d'entre les barreaux, pour tâcher d'apercevoir à
gauche le petit jardin dont lui avait parlé Rosa, et dont le parapet
confinait, lui avait-elle dit, à la rivière, et cela dans l'espérance de
découvrir, à ces premiers rayons du soleil d'avril, la jeune fille ou la
tulipe, ses deux amours brisées.
Le soir, Gryphus emporta le déjeuner et le dîner de Cornélius; à peine
celui-ci y avait-il touché.
Le lendemain, il n'y toucha pas du tout, et Gryphus descendit les
comestibles destinés à ces deux repas parfaitement intacts.
Cornélius ne s'était pas levé de la journée.
--Bon, dit Gryphus en descendant après la dernière visite; bon, je crois
que nous allons être débarrassés du savant.
Rosa tressaillit.
--Bah! fit Jacob, et comment cela?
--Il ne boit plus, il ne mange plus, il ne se lève plus, dit Gryphus.
Comme M. Grotius, il sortira d'ici dans un coffre, seulement, ce coffre
sera une bière.
Rosa devint pâle comme la mort.
--Oh! murmura-t-elle, je comprends: il est inquiet de sa tulipe.
Et se levant tout oppressée, elle rentra dans sa chambre, où elle prit
une plume et du papier, et pendant toute la nuit s'exerça à tracer des
lettres.
Le lendemain, en se levant pour se traîner jusqu'à la fenêtre, Cornélius
aperçut un papier qu'on avait glissé sous la porte.
Il s'élança sur ce papier, l'ouvrit, et lut, d'une écriture qu'il eut
peine à reconnaître pour celle de Rosa, tant elle s'était améliorée
pendant cette absence de sept jours:
«Soyez tranquille, votre tulipe se porte bien.»
Quoique ce petit mot de Rosa calmât une partie des douleurs de
Cornélius, il n'en fut pas moins sensible à l'ironie. Ainsi, c'était
bien cela, Rosa n'était point malade, Rosa était blessée; ce n'était
point par force que Rosa ne venait plus, c'était volontairement qu'elle
restait éloignée de Cornélius.
Ainsi Rosa libre, Rosa trouvait dans sa volonté la force de ne pas venir
voir celui qui mourait du chagrin de ne pas l'avoir vue.
Cornélius avait du papier et un crayon que lui avait apportés Rosa. Il
comprit que la jeune fille attendait une réponse, mais que cette réponse
elle ne la viendrait chercher que la nuit. En conséquence il écrivit sur
un papier pareil à celui qu'il avait reçu:
«Ce n'est point l'inquiétude que me cause ma tulipe qui me rend malade;
c'est le chagrin que j'éprouve de ne pas vous voir.»
Puis, Gryphus sorti, puis le soir venu, il glissa le papier sous la
porte et écouta.
Mais, avec quelque soin qu'il prêta l'oreille, il n'entendit ni le pas
ni le froissement de sa robe.
Il n'entendit qu'une voix faible comme un souffle, et douce comme une
caresse, qui lui jetait par le guichet ces deux mots:
--À demain.
Demain, c'était le huitième jour. Pendant huit jours Cornélius et Rosa
ne s'étaient point vus.
XX
Ce qui s'était passé pendant ces huit jours
Le lendemain en effet, à l'heure habituelle, van Baërle entendit gratter
à son guichet comme avait l'habitude de le faire Rosa dans les bons
jours de leur amitié.
On devine que Cornélius n'était pas loin de cette porte, à travers le
grillage de laquelle il allait revoir enfin la charmante figure disparue
depuis trop longtemps.
Rosa, qui l'attendait sa lampe à la main, ne put retenir un mouvement
quand elle vit le prisonnier si triste et si pâle.
--Vous êtes souffrant, M. Cornélius? demanda-t-elle.
--Oui, mademoiselle, répondit Cornélius, souffrant d'esprit et de corps.
--J'ai vu, monsieur, que vous ne mangiez plus, dit Rosa; mon père m'a
dit que vous ne vous leviez plus; alors je vous ai écrit pour vous
tranquilliser sur le sort du précieux objet de vos inquiétudes.
--Et moi, dit Cornélius, je vous ai répondu. Je croyais, vous voyant
revenir, chère Rosa, que vous aviez reçu ma lettre.
--C'est vrai, je l'ai reçue.
--Vous ne donnerez pas pour excuse, cette fois, que vous ne savez pas
lire. Non seulement vous lisez couramment, mais encore vous avez
énormément profité sous le rapport de l'écriture.
--En effet, j'ai non seulement reçu, mais lu votre billet. C'est pour
cela que je suis venue pour voir s'il n'y aurait pas quelque moyen de
vous rendre à la santé.
--Me rendre à la santé! s'écria Cornélius, mais vous avez donc quelque
bonne nouvelle à m'apprendre?
Et en parlant ainsi, le jeune homme attachait sur Rosa des yeux
brillants d'espoir.
Soit qu'elle ne comprit pas ce regard, soit qu'elle ne voulût pas le
comprendre, la jeune fille répondit gravement:
--J'ai seulement à vous parler de votre tulipe, qui est, je le sais, la
plus grave préoccupation que vous ayez.
Rosa prononça ce peu de mots avec un accent glacé qui fit tressaillir
Cornélius.
Le zélé tulipier ne comprenait pas tout ce que cachait, sous le voile de
l'indifférence, la pauvre enfant toujours aux prises avec sa rivale, la
tulipe noire.
--Ah! murmura Cornélius, encore, encore! Rosa, ne vous ai-je pas dit,
mon Dieu! que je ne songeais qu'à vous, que c'était vous seule que je
regrettais, vous seule qui me manquiez, vous seule qui, par votre
absence, me retiriez l'air, le jour, la chaleur, la lumière, la vie.
Rosa sourit mélancoliquement.
--Ah! dit-elle, c'est que votre tulipe a couru un si grand danger.
Cornélius tressaillit malgré lui, et se laissa prendre au piège si c'en
était un.
--Un si grand danger! s'écria-t-il tout tremblant, mon Dieu, et lequel?
Rosa le regarda avec une douce compassion, elle sentait que ce qu'elle
voulait était au-dessus des forces de cet homme, et qu'il fallait
accepter celui-là avec sa faiblesse.
--Oui, dit-elle, vous aviez deviné juste, le prétendant amoureux, le
Jacob, ne venait pas pour moi.
--Et pour qui venait-il donc? demanda Cornélius avec anxiété.
--Il venait pour la tulipe.
--Oh! fit Cornélius pâlissant à cette nouvelle plus qu'il n'avait pâli
lorsque Rosa, se trompant, lui avait annoncé quinze jours auparavant que
Jacob venait pour elle.
Rosa vit cette terreur, et Cornélius s'aperçut à l'expression de son
visage qu'elle pensait ce que nous venons de dire.
--Oh! pardonnez-moi, Rosa, dit-il, je vous connais, je sais la bonté et
l'honnêteté de votre cœur. Vous, Dieu vous a donné la pensée, le
jugement, la force et le mouvement pour vous défendre, mais à ma pauvre
tulipe menacée, Dieu n'a rien donné de tout cela.
Rosa ne répondit point à cette excuse du prisonnier et continua:
--Du moment où cet homme, qui m'avait suivie au jardin et que j'avais
reconnu pour Jacob, vous inquiétait, il m'inquiétait bien plus encore.
Je fis donc ce que vous m'aviez dit, le lendemain du jour où je vous ai
vu pour la dernière fois et où vous m'aviez dit...
Cornélius l'interrompit.
--Pardon, encore une fois, Rosa, s'écria-t-il. Ce que je vous ai dit,
j'ai eu tort de vous le dire. J'en ai déjà demandé mon pardon, de cette
fatale parole. Je le demande encore. Sera-ce donc toujours vainement?
--Le lendemain de ce jour-là, reprit Rosa, me rappelant ce que vous
m'aviez dit... de la ruse à employer pour m'assurer si c'était moi ou la
tulipe que cet odieux homme suivait...
--Oui, odieux... N'est-ce pas, dit-il, vous le haïssez bien cet homme.
--Oui, je le hais, dit Rosa, car il est cause que j'ai bien souffert
depuis huit jours!
--Ah! vous aussi, vous avez donc souffert? Merci de cette bonne parole,
Rosa.
--Le lendemain de ce malheureux jour, continua Rosa, je descendis donc
au jardin, et m'avançai vers la plate-bande où je devais planter la
tulipe, tout en regardant derrière moi si, cette fois comme l'autre,
j'étais suivie.
--Eh bien? demanda Cornélius.
--Eh bien! la même ombre se glissa entre la porte et la muraille, et
disparut encore derrière les sureaux.
--Vous fîtes semblant de ne pas la voir, n'est-ce pas? demanda
Cornélius, se rappelant dans tous les détails le conseil qu'il avait
donné à Rosa.
--Oui, et je m'inclinai sur la plate-bande que je creusai avec une bêche
comme si je plantais le caïeu.
--Et lui... lui... pendant ce temps?
--Je voyais briller ses yeux ardents comme ceux d'un tigre à travers les
branches des arbres.
--Voyez-vous? voyez-vous? dit Cornélius.
--Puis, ce semblant d'opération achevé, je me retirai.
--Mais derrière la porte du jardin seulement, n'est-ce pas? De sorte
qu'à travers les fentes ou la serrure de cette porte vous pûtes voir ce
qu'il fit, vous une fois partie.
--Il attendit un instant sans doute pour s'assurer que je ne reviendrais
pas, puis il sortit à pas de loup de sa cachette, s'approcha de la
plate-bande par un long détour, puis arrivé enfin à son but,
c'est-à-dire en face de l'endroit où la terre était fraîchement remuée,
il s'arrêta d'un air indifférent, regarda de tous côtés, interrogea
chaque angle du jardin, interrogea chaque fenêtre des maisons voisines,
interrogea la terre, le ciel, l'air, et croyant qu'il était bien seul,
bien isolé, bien hors de la vue de tout le monde, il se précipita sur la
plate-bande, enfonça ses deux mains dans la terre molle, en enleva une
portion qu'il brisa doucement entre ses mains pour voir si le caïeu s'y
trouvait, recommença trois fois le même manège, et chaque fois avec une
action plus ardente, jusqu'à ce qu'enfin, commençant à comprendre qu'il
pouvait être dupe de quelque supercherie, il calma l'agitation qui le
dévorait, prit le râteau, égalisa le terrain pour le laisser à son
départ dans le même état où il se trouvait avant qu'il ne l'eût fouillé,
et, tout honteux, tout penaud, il reprit le chemin de la porte affectant
l'air innocent d'un promeneur ordinaire.
--Oh! le misérable, murmura Cornélius, essuyant les gouttes de sueur qui
ruisselaient sur son front. Oh! le misérable, je l'avais deviné. Mais le
caïeu, Rosa, qu'en avez-vous fait? Hélas! il est déjà un peu tard pour
le planter.
--Le caïeu, il est depuis six jours en terre.
--Où cela? comment cela? s'écria Cornélius. Oh! mon Dieu, quelle
imprudence! Où est-il? Dans quelle terre est-il? Est-il bien ou mal
exposé? Ne risque-t-il pas de nous être volé par cet affreux Jacob?
--Il ne risque pas de nous être volé, à moins que Jacob ne force la
porte de ma chambre.
--Ah! il est chez vous, il est dans votre chambre, dit Cornélius un peu
tranquillisé. Mais dans quelle terre, dans quel récipient? Vous ne le
faites pas germer dans l'eau comme les bonnes femmes de Harlem et de
Dordrecht qui s'entêtent à croire que l'eau peut remplacer la terre,
comme si l'eau, qui est composée de trente-trois parties d'oxygène et de
soixante-six parties d'hydrogène, pouvait remplacer... Mais qu'est-ce
que je vous dis là, moi, Rosa!
--Oui, c'est un peu savant pour moi, répondit, en souriant, la jeune
fille, je me contenterai donc de vous répondre, pour vous tranquilliser,
que votre caïeu n'est pas dans l'eau.
--Ah! je respire.
--Il est dans un bon pot de grès, juste de la largeur de la cruche où
vous aviez enterré le vôtre. Il est dans un terrain composé de trois
quarts de terre ordinaire prise au meilleur endroit du jardin, et d'un
quart de terre de rue. Oh! j'ai entendu dire si souvent à vous et à cet
infâme Jacob, comme vous l'appelez, dans quelle terre doit pousser la
tulipe, que je sais cela comme le premier jardinier de Harlem!
--Ah! maintenant, reste l'exposition. À quelle exposition est-il, Rosa?
--Maintenant il a le soleil toute la journée, les jours où il y a du
soleil. Mais quand il sera sorti de terre, quand le soleil sera plus
chaud, je ferai comme vous faisiez ici, chez M. Cornélius. Je
l'exposerai sur ma fenêtre au levant de huit heures du matin à onze
heures, et sur ma fenêtre du couchant depuis trois heures de
l'après-midi jusqu'à cinq.
--Oh! c'est cela, c'est cela! s'écria Cornélius, et vous êtes un
jardinier parfait, ma belle Rosa. Mais j'y pense, la culture de ma
tulipe va vous prendre tout votre temps.
--Oui, c'est vrai, dit Rosa, mais qu'importe; votre tulipe, c'est ma
fille. Je lui donne le temps que je donnerais à mon enfant, si j'étais
mère. Il n'y a qu'en devenant sa mère, ajouta Rosa en souriant, que je
puisse cesser de devenir sa rivale.
--Bonne et chère Rosa! murmura Cornélius en jetant sur la jeune fille un
regard où il y avait plus de l'amant que de l'horticulteur, et qui
consola un peu Rosa.
Puis, au bout d'un instant de silence, pendant le temps que Cornélius
avait cherché par les ouvertures du grillage la main fugitive de Rosa:
--Ainsi, reprit Cornélius, il y a déjà six jours que le caïeu est en
terre?
--Six jours, oui, M. Cornélius, reprit la jeune fille.
--Et il ne paraît pas encore?
--Non, mais je crois que demain il paraîtra.
--Demain soir, vous me donnerez de ses nouvelles en me donnant des
vôtres, n'est-ce pas? Je m'inquiète bien de la fille, comme vous disiez
tout à l'heure; mais je m'intéresse bien autrement à la mère.
--Demain, dit Rosa en regardant Cornélius de côté, demain, je ne sais
pas si je pourrai.
--Eh! mon Dieu! dit Cornélius, pourquoi donc ne pourriez-vous pas
demain?
--M. Cornélius, j'ai mille choses à faire.
--Tandis que moi je n'en ai qu'une, murmura Cornélius.
--Oui, répondit Rosa, à aimer votre tulipe.
--À vous aimer, Rosa.
Rosa secoua la tête.
Il se fit un nouveau silence.
--Enfin, continua van Baërle, interrompant ce silence, tout change dans
la nature: aux fleurs du printemps succèdent d'autres fleurs, et l'on
voit les abeilles, qui caressaient tendrement les violettes et les
giroflées, se poser avec le même amour sur les chèvrefeuilles, les
roses, les jasmins, les chrysanthèmes et les géraniums.
--Que veut dire cela? demanda Rosa.
--Cela veut dire, mademoiselle, que vous avez d'abord aimé à entendre le
récit de mes joies et de mes chagrins; vous avez caressé la fleur de
notre mutuelle jeunesse; mais la mienne s'est fanée à l'ombre. Le jardin
des espérances et des plaisirs d'un prisonnier n'a qu'une saison. Ce
n'est pas comme ces beaux jardins à l'air libre et au soleil. Une fois
la moisson de mai faite, une fois le butin récolté, les abeilles comme
vous, Rosa, les abeilles au fin corsage, aux antennes d'or, aux
diaphanes ailes, passent entre les barreaux, désertent le froid, la
solitude, la tristesse, pour aller trouver ailleurs les parfums et les
tièdes exhalaisons... le bonheur, enfin!
Rosa regardait Cornélius avec un sourire que celui-ci ne voyait pas; il
avait les yeux au ciel.
Il continua avec un soupir:
--Vous m'avez abandonné, mademoiselle Rosa, pour avoir vos quatre
saisons de plaisirs. Vous avez bien fait; je ne me plains pas; quel
droit avais-je d'exiger votre fidélité?
--Ma fidélité! s'écria Rosa tout en larmes, et sans prendre la peine de
cacher plus longtemps à Cornélius cette rosée de perles qui roulait sur
ses joues; ma fidélité! je ne vous ai pas été fidèle, moi?
--Hélas! est-ce m'être fidèle, s'écria Cornélius, que de me quitter, que
de me laisser mourir ici?
--Mais, M. Cornélius, dit Rosa, ne fais-je pas pour vous tout ce qui
pouvait vous faire plaisir? ne m'occupé-je pas de votre tulipe?
--De l'amertume, Rosa! vous me reprochez la seule joie sans mélange que
j'ai eue en ce monde.
--Je ne vous reproche rien, M. Cornélius, sinon le seul chagrin profond
que j'aie ressenti depuis le jour où l'on vint me dire au Buitenhof que
vous alliez être mis à mort.
--Cela vous déplaît, Rosa, ma douce Rosa, cela vous déplaît que j'aime
les fleurs.
--Cela ne me déplaît pas que vous les aimiez, M. Cornélius; seulement
cela m'attriste que vous les aimiez plus que vous ne m'aimez moi-même.
--Ah! chère, chère bien-aimée, s'écria Cornélius, regardez mes mains
comme elles tremblent, regardez mon front comme il est pâle, écoutez,
écoutez mon cœur comme il bat; eh bien! ce n'est point parce que ma
tulipe noire me sourit et m'appelle; non, c'est parce que vous me
souriez, vous, c'est parce que vous penchez votre front vers moi; c'est
parce que--je ne sais si cela est vrai--, c'est parce qu'il me semble
que, tout en les fuyant, vos mains aspirent aux miennes, et je sens la
chaleur de vos belles joues derrière le froid grillage. Rosa, mon amour,
rompez le caïeu de la tulipe noire, détruisez l'espoir de cette fleur,
éteignez la douce lumière de ce rêve chaste et charmant que je m'étais
habitué à faire chaque jour; soit! plus de fleurs aux riches habits, aux
grâces élégantes, aux caprices divins, ôtez-moi tout cela, fleur jalouse
des autres fleurs, ôtez-moi tout cela, mais ne m'ôtez point votre voix,
votre geste, le bruit de vos pas dans l'escalier lourd, ne m'ôtez pas le
feu de vos yeux dans le corridor sombre, la certitude de votre amour qui
caressait perpétuellement mon cœur; aimez-moi, Rosa, car je sens bien
que je n'aime que vous.
--Après la tulipe noire, soupira la jeune fille, dont les mains tièdes
et caressantes consentaient enfin à se livrer à travers le grillage de
fer aux lèvres de Cornélius.
--Avant tout, Rosa...
--Faut-il que je vous croie?
--Comme vous croyez en Dieu.
--Soit, cela ne vous engage pas beaucoup de m'aimer?
--Trop peu malheureusement, chère Rosa, mais cela vous engage, vous.
--Moi, demanda Rosa, et à quoi cela m'engage-t-il?
--À ne pas vous marier d'abord.
Elle sourit.
--Ah! voilà comme vous êtes, dit-elle, vous autres tyrans. Vous adorez
une belle: vous ne pensez qu'à elle, vous ne rêvez que d'elle; vous êtes
condamné à mort, et en marchant à l'échafaud vous lui consacrez votre
dernier soupir, et vous exigez de moi, pauvre fille, vous exigez le
sacrifice de mes rêves, de mon ambition.
--Mais de quelle belle me parlez-vous donc, Rosa? dit Cornélius
cherchant, mais inutilement dans ses souvenirs, une femme à laquelle
Rosa pût faire allusion.
--Mais de la belle noire, monsieur, de la belle noire à la taille
souple, aux pieds fins, à la tête pleine de noblesse. Je parle de votre
fleur, enfin.
Cornélius sourit.
--Belle imaginaire, ma bonne Rosa, tandis que vous, sans compter votre
amoureux, ou plutôt mon amoureux Jacob, vous êtes entourée de galants
qui vous font la cour. Vous rappelez-vous, Rosa, ce que vous m'avez dit
des étudiants, des officiers, des commis de la Haye? Eh bien, à
Loewestein, n'y a-t-il point de commis, point d'officiers, point
d'étudiants?
--Oh! si fait qu'il y en a, et beaucoup même, dit Rosa.
--Qui écrivent?
--Qui écrivent.
--Et maintenant que vous savez lire...
Et Cornélius poussa un soupir en songeant que c'était à lui, pauvre
prisonnier, que Rosa devait le privilège de lire les billets doux
qu'elle recevait.
--Eh bien! mais, dit Rosa, il me semble, M. Cornélius, qu'en lisant les
billets qu'on m'écrit, qu'en examinant les galants qui se présentent, je
ne fais que suivre vos instructions.
--Comment! mes instructions?
--Oui, vos instructions; oubliez-vous, continua Rosa en soupirant à son
tour, oubliez-vous le testament écrit par vous, sur la Bible de M.
Corneille de Witt. Je ne l'oublie pas, moi; car, maintenant que je sais
lire, je le relis tous les jours, et plutôt deux fois qu'une. Eh bien!
dans ce testament, vous m'ordonnez d'aimer et d'épouser un beau jeune
homme de vingt-six à vingt-huit ans. Je le cherche, ce jeune homme, et
comme toute ma journée est consacrée à votre tulipe, il faut bien que
vous me laissiez le soir pour le trouver.
--Ah! Rosa, le testament est fait dans la prévision de ma mort, et,
grâce au ciel, je suis vivant.
--Eh bien! donc, je ne chercherai pas ce beau jeune homme de vingt-six à
vingt-huit ans, et je viendrai vous voir.
--Ah! oui, Rosa, venez! venez!
--Mais à une condition.
--Elle est acceptée d'avance!
--C'est que de trois jours il ne sera pas question de la tulipe noire.
--Il n'en sera plus question jamais si vous l'exigez, Rosa.
--Oh! dit la jeune fille, il ne faut pas demander l'impossible. Et,
comme par mégarde, elle approcha sa joue fraîche, si proche du grillage
que Cornélius put la toucher de ses lèvres. Rosa poussa un petit cri
plein d'amour et disparut.
XXI
Le second caïeu
La nuit fut bonne et la journée du lendemain meilleure encore.
Les jours précédents, la prison s'était alourdie, assombrie, abaissée;
elle pesait de tout son poids sur le pauvre prisonnier. Ses murs étaient
noirs, son air était froid, les barreaux étaient serrés à laisser passer
à peine le jour.
Mais lorsque Cornélius se réveilla, un rayon de soleil matinal jouait
dans les barreaux; des pigeons fendaient l'air de leurs ailes étendues,
tandis que d'autres roucoulaient amoureusement sur le toit voisin de la
fenêtre encore fermée.
Cornélius courut à cette fenêtre et l'ouvrit; il lui sembla que la vie,
la joie, presque la liberté, entraient avec ce rayon de soleil dans la
sombre chambre.
C'est que l'amour y fleurissait et faisait fleurir chaque chose autour
de lui: l'amour, fleur du ciel bien autrement radieuse, bien autrement
parfumée que toutes les fleurs de la terre.
Quand Gryphus entra dans la chambre du prisonnier, au lieu de le trouver
morose et couché comme les autres jours, il le trouva debout et chantant
un petit air d'opéra.
--Hein! fit celui-ci.
--Comment allons-nous, ce matin? dit Cornélius.
Gryphus le regarda de travers.
--Le chien, et M. Jacob, et notre belle Rosa, comment tout cela va-t-il?
Gryphus grinça des dents.
--Voilà votre déjeuner, dit-il.
--Merci, ami Cerberus, fit le prisonnier; il arrive à temps, car j'ai
grand faim.
--Ah! vous avez faim? dit Gryphus.
--Tiens, pourquoi pas? demanda van Baërle.
--Il paraît que la conspiration marche, dit Gryphus.
--Quelle conspiration? demanda van Baërle.
--Bon! on sait ce qu'on dit, mais on veillera, M. le savant; soyez
tranquille, on veillera.
--Veillez, ami Gryphus! dit van Baërle, veillez! ma conspiration, comme
ma personne, est toute à votre service.
--On verra cela à midi, dit Gryphus.
Et il sortit.
--À midi, répéta Cornélius, que veut-il dire? Soit, attendons midi; à
midi nous verrons. C'était facile à Cornélius d'attendre midi: Cornélius
attendait neuf heures.
Midi sonna et l'on entendit dans l'escalier, non seulement le pas de
Gryphus, mais des pas de trois ou quatre soldats montant avec lui.
La porte s'ouvrit, Gryphus entra, introduisit les hommes, et referma la
porte derrière eux.
--Là! Maintenant, cherchons.
On chercha dans les poches de Cornélius, entre sa veste et son gilet,
entre son gilet et sa chemise, entre sa chemise et sa chair; on ne
trouva rien.
On chercha dans les draps, dans les matelas, dans la paillasse du lit;
on ne trouva rien.
Ce fut alors que Cornélius se félicita de ne point avoir accepté le
troisième caïeu. Gryphus, dans cette perquisition, l'eût bien
certainement trouvé, si bien caché qu'il fût, et il l'eût traité comme
le premier.
Au reste, jamais prisonnier n'assista d'un visage plus serein à une
perquisition faite dans son domicile.
Gryphus se retira avec le crayon et les trois ou quatre feuilles de
papier blanc que Rosa avait donnés à Cornélius; ce fut le seul trophée
de l'expédition.
À six heures, Gryphus revint, mais seul; Cornélius voulut l'adoucir;
mais Gryphus grogna, montra un croc qu'il avait dans le coin de la
bouche, et sortit à reculons, comme un homme qui a peur qu'on ne le
force.
Cornélius éclata de rire.
Ce qui fit que Gryphus, qui connaissait les auteurs, lui cria à travers
la grille:
--C'est bon, c'est bon; rira bien qui rira le dernier.
Celui qui devait rire le dernier, ce soir-là du moins, c'était
Cornélius, car Cornélius attendait Rosa. Rosa vint à neuf heures; mais
Rosa vint sans lanterne. Rosa n'avait plus besoin de lumière, elle
savait lire.
Puis la lumière pouvait dénoncer Rosa, espionnée plus que jamais par
Jacob.
Puis enfin, à la lumière on voyait trop la rougeur de Rosa lorsque Rosa
rougissait.
De quoi parlèrent les deux jeunes gens ce soir-là? Des choses dont
parlent les amoureux au seuil d'une porte en France, de l'un et de
l'autre côté d'un balcon en Espagne, du haut en bas d'une terrasse en
Orient.
Ils parlèrent de ces choses qui mettent des ailes au pied des heures,
qui ajoutent des plumes aux ailes du temps.
Ils parlèrent de tout, excepté de la tulipe noire.
Puis à dix heures, comme d'habitude, ils se quittèrent.
Cornélius était heureux, aussi complètement heureux que peut l'être un
tulipier à qui on n'a point parlé de sa tulipe.
Il trouvait Rosa jolie comme tous les Amours de la terre; il la trouvait
bonne, gracieuse, charmante.
Mais pourquoi Rosa défendait-elle qu'on parlât tulipe?
C'était un grand défaut qu'avait là Rosa.
Cornélius se dit, en soupirant, que la femme n'était point parfaite.
Une partie de la nuit, il médita sur cette imperfection. Ce qui veut
dire que tant qu'il veilla il pensa à Rosa.
Une fois endormi, il rêva d'elle.
Mais la Rosa des rêves était bien autrement parfaite que la Rosa de la
réalité. Non seulement celle-là parlait tulipe, mais encore celle-là
apportait à Cornélius une magnifique tulipe noire éclose dans un vase de
Chine.
Cornélius se réveilla tout frissonnant de joie et en murmurant:
--Rosa, Rosa, je t'aime.
Et comme il faisait jour, Cornélius ne jugea point à propos de se
rendormir.
Il resta donc toute la journée sur l'idée qu'il avait eue à son réveil.
Ah! si Rosa eût parlé tulipe, Cornélius eût préféré Rosa à la reine
Sémiramis, à la reine Cléopâtre, à la reine Élisabeth, à la reine Anne
d'Autriche, c'est-à-dire aux plus grandes ou aux plus belles reines du
monde.
Mais Rosa avait défendu sous peine de ne plus revenir, Rosa avait
défendu qu'avant trois jours on causât tulipe.
C'était soixante-douze heures données à l'amant, c'est vrai; mais
c'était soixante-douze heures retranchées à l'horticulteur.
Il est vrai que sur ces soixante-douze heures, trente-six étaient déjà
passées.
Les trente-six autres passeraient bien vite, dix-huit à attendre,
dix-huit au souvenir.
Rosa revint à la même heure; Cornélius supporta héroïquement sa
pénitence. C'eût été un pythagoricien très distingué que Cornélius, et
pourvu qu'on lui eût permis de demander une fois par jour des nouvelles
de sa tulipe, il fût bien resté cinq ans, selon les statuts de l'ordre,
sans parler d'autre chose.
Au reste, la belle visiteuse comprenait bien que lorsqu'on commande d'un
côté, il faut céder de l'autre. Rosa laissait Cornélius tirer ses doigts
par le guichet; Rosa laissait Cornélius baiser ses cheveux à travers le
grillage.
Pauvre enfant! toutes ces mignardises de l'amour étaient bien autrement
dangereuses pour elle que de parler tulipe.
Elle comprit cela en rentrant chez elle, le cœur bondissant, les joues
ardentes, les lèvres sèches et les yeux humides.
Aussi, le lendemain soir, après les premières paroles échangées, après
les premières caresses faites, elle regarda Cornélius à travers le
grillage, et dans la nuit, avec ce regard qu'on sent quand on ne le voit
pas:
--Eh bien! dit-elle, elle a levé!
--Elle a levé! quoi? qui? demanda Cornélius, n'osant croire que Rosa
abrégeât d'elle-même la durée de son épreuve.
--La tulipe, dit Rosa.
--Comment, s'écria Cornélius, vous permettez donc...?
--Eh oui, dit Rosa d'un ton d'une mère tendre qui permet une joie à son
enfant.
--Ah! Rosa! dit Cornélius en allongeant ses lèvres à travers le
grillage, dans l'espérance de toucher une joue, une main, un front,
quelque chose enfin.
Il toucha mieux que tout cela, il toucha deux lèvres entr'ouvertes.
Rosa poussa un petit cri.
Cornélius comprit qu'il fallait se hâter de continuer la conversation;
il sentait que ce contact inattendu avait fort effarouché Rosa.
--Levé bien droit? demanda-t-il.
--Droit comme un fuseau de Frise, dit Rosa.
--Et elle est bien haute?
--Haute de deux pouces au moins.
--Oh! Rosa ayez-en bien soin et vous verrez comme elle va grandir vite.
--Puis-je en avoir plus de soin? dit Rosa. Je ne songe qu'à elle.
--Qu'à elle, Rosa? Prenez garde, c'est moi qui vais être jaloux à mon
tour.
--Eh! vous savez bien que penser à elle c'est penser à vous. Je ne la
perds pas de vue. De mon lit je la vois; en m'éveillant, c'est le
premier objet que je regarde; en m'endormant, le dernier objet que je
perds de vue. Le jour je m'assieds et je travaille près d'elle, car
depuis qu'elle est dans ma chambre, je ne quitte plus ma chambre.
--Vous avez raison, Rosa c'est votre dot, vous savez.
--Oui, et grâce à elle je pourrai épouser un jeune homme de vingt-six ou
vingt-huit ans que j'aimerai.
--Taisez-vous, méchante.
Et Cornélius parvint à saisir les doigts de la jeune fille, ce qui fit,
sinon changer de conversation, du moins succéder le silence au dialogue.
Ce soir-là, Cornélius fut le plus heureux des hommes. Rosa lui laissa sa
main tant qu'il lui plut de la garder, et il parla tulipe tout à son
aise. À partir de ce moment, chaque jour amena un progrès dans la tulipe
et dans l'amour des deux jeunes gens. Une fois c'étaient les feuilles
qui s'étaient ouvertes, l'autre fois c'était la fleur elle-même qui
s'était nouée. À cette nouvelle, la joie de Cornélius fut grande, et ses
questions se succédèrent avec une rapidité qui témoignait de leur
importance.
--Nouée! s'écria Cornélius, elle est nouée?
--Elle est nouée, répéta Rosa.
Cornélius chancela de joie et fut forcé de se retenir au guichet.
--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.
Puis revenant à Rosa:
--L'ovale est-il régulier? le cylindre est-il plein? les pointes
sont-elles bien vertes?
--L'ovale a près d'un pouce et s'effile comme une aiguille, le cylindre
gonfle ses flancs, les pointes sont prêtes à s'entr'ouvrir.
Cette nuit-là, Cornélius dormit peu: c'était un moment suprême que celui
où les pointes s'entr'ouvriraient. Deux jours après, Rosa annonçait
qu'elles étaient entr'ouvertes.
--Entr'ouvertes, Rosa! s'écria Cornélius, l'involucrum est entr'ouvert!
Mais alors on voit donc, on peut distinguer déjà...?
Et le prisonnier s'arrêta haletant.
--Oui, répondit Rosa, oui, l'on peut distinguer un filet de couleur
différente, mince comme un cheveu.
--Et la couleur? fit Cornélius en tremblant.
--Ah! répondit Rosa, c'est bien foncé.
--Brun!
--Oh! plus foncé.
--Plus foncé, bonne Rosa, plus foncé! merci. Foncé comme l'ébène, foncé
comme...
--Foncé comme l'encre avec laquelle je vous ai écrit.
Cornélius poussa un cri de joie folle.
Puis s'arrêtant tout à coup:
--Oh! dit-il en joignant les mains, oh! il n'y a pas d'ange qui puisse
vous être comparé, Rosa.
--Vraiment! dit Rosa, souriant à cette exaltation.
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