Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et
faillit s'évanouir de douleur.
Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre
dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres,
retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.
--On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon
Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me
dire?
Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute
suffoquée de sanglots et de larmes.
--J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les
soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de
moi. Adieu, Rosa.
--Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit,
je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh!
cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.
Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.
Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait
le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des
soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux
familiers de la prison.
Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis
plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il
plut à ces hommes pour l'exécution de leur office.
Puis, d'un coup d'œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée,
il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas
duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques
outragées des deux frères de Witt.
Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha
des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées
et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un
visage livide à demi voilé par de longs cheveux.
Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait
appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute
vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui
avait confié Cornélius.
Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts
crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle
Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les
quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait
lues, sauvé un homme et une tulipe.
XII
L'exécution
Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour
arriver au pied de son échafaud.
Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement;
Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine
expression de douceur qui touchait à la compassion.
Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que
ceux qui sortaient libres.
On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au
pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux.
C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils
avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle
victime.
Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea
dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant
dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud,
et qu'encombrait la foule.
Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de
quatre ou cinq rivières.
Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations,
pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en
lui-même.
À quoi pensait ce juste qui allait mourir?
Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.
C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan,
soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à
la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait
égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la
politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir
trop pensé aux tulipes.
--L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve
commencera.
Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou
et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup,
c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.
Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.
Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre
Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le
voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.
Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive
joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts,
il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.
Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son
menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux
se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui
allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.
Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait
son épée.
Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller
en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une
autre couleur.
Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col
frissonnant.
Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.
Il ne vit aucun changement de nuances.
Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé
par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque
peu chancelant.
Il rouvrit les yeux.
Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé
d'un grand sceau de cire rouge.
Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil
hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du
haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis,
le regardaient du bas de la place.
À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença
de comprendre ceci.
C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que
les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait
dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait
pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.
En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà
pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait
voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de
celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait
laissé intactes les vertèbres.
Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi
encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai,
mais très supportable des voûtes célestes.
Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers,
fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un
certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que
les Grecs appelaient -trachelos-, et que nous autres Français nous
nommons modestement le cou.
Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on
allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.
Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de
Sévigné; il y avait un -post-scriptum- à la lettre, et le plus important
de cette lettre était renfermé dans le -post-scriptum-.
Par ce -post-scriptum-, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait
Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle.
Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable
pour la liberté.
Cornélius écouta donc le -post-scriptum-, puis, après la première
contrariété soulevée par la déception que le -post-scriptum- apportait:
--Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du
bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes
trois caïeux de la tulipe noire.
Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept
prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher
ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale.
Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens
de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle
dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais
pourtant bien loin.
Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île
que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.
Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que
le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de
Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre
publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient
accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa
nourriture.
--Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me
donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je
vivrai.
Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible:
--Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le
terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas
à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête
qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.
XIII
Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur
Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était
approché de l'échafaud.
Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit.
Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre
le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux
qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que
vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder
avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur
filleul sauvé de la mort.
Ce qui faisait dire aux spectateurs:
--Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de
ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi
la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme
elle vient de nous enlever celui-ci!
Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés
sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné
désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était
certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien
joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de
l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du
supplice.
Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sang -perfide- du
coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste
désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.
Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se
garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait
passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au
premier rang, comme nous avons dit, -unguibus et rostro-, caressant les
uns et frappant les autres.
Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le
bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être
mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:
--C'est convenu, n'est-ce pas?
Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait
dire:
--Soyez donc tranquille.
Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et
que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce
bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de
Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de
s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire.
Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais
celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups
de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de
Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses
indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au
prisonnier.
Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de
soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du
moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus
n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien
de l'escalier.
Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents
du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était
dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le
pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille,
en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble
jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui
proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé
le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le
dernier héritier du condamné.
Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel.
Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif,
comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il
s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla
trouver le bourreau.
Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le
cœur.
En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:
Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence.
Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts.
Moins Guillaume, Cornélius mourait.
Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur.
Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme
un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il
laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour
la somme un peu exorbitante de cent florins.
Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près
sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem?
C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra,
un assez joli placement.
Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour
gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser
mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les
restes inanimés de son ami.
La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs
maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.
Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre
fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.
Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis
qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance.
Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait
n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.
Boxtel paya d'avance, et attendit.
Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes,
greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient.
Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant
n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu
soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or
étant le plus dur de tous les métaux?
Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel
par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait
donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de
la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le
greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa
poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce
accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du
tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans
son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui
et l'eût assassiné.
Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa
prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un
jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.
Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut
décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs
dans toute la simplicité du fait.
Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme
lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant
que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le
bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés
de l'autre côté du détroit.
Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que
ressentait Boxtel?
Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec
ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha,
perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé,
meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé
sur le dos.
Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur,
en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains
égratignées.
On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel.
On se serait trompé.
Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et
les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on
appelle l'Envie.
Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la
mythologie, que des serpents en guise de coiffure.
XIV
Les pigeons de Dordrecht
C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que
d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant
M. Grotius.
Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand
l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de
Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince
d'Orange y envoya le tulipier van Baërle.
Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que,
grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le
fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter.
D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette
chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées
à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où
un premier s'était si facilement envolé.
La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en
consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour
madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus
élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante
vue.
L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain
nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre
chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà
de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette
libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice:
Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui.
Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au
moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père,
Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M.
Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en
partage.
Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du
Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de
cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons
accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout
frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.
--Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par
conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à
l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses
nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.
Puis, après un moment de rêverie:
--Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand
on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle,
c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours
de prison.
Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux--car cette pensée battait
toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la
poitrine--, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux,
se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les
ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de
France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une
femelle.
Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble,
et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha
la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en
alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.
Elle revint le soir.
Elle avait conservé le billet.
Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis
ensuite au grand désespoir de van Baërle.
Le seizième jour enfin elle revint à vide.
Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne,
et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre
le plus sûrement et le plus promptement possible.
Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet
adressé à Rosa.
Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les
murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de
pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre.
Et voici comment:
En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac
Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son
domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope,
mais encore ses pigeons.
Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu
d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.
Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit
de Cornélius van Baërle.
La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d'aimer quelque chose.
Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui
demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les
manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou
quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de
Hollande la pièce.
C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique
accepta-t-il avec une grande joie.
La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de
l'envieux.
C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations
visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du
blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût.
Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute
chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un
de ces pigeons-là.
Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre
son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein,
comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction
du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles
de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte
que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu
son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements
variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous
notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours
pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.
Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle.
Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du
soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles
naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix
qui le fit tressaillir.
Il porta la main à son cœur et écouta.
C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa.
Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant
de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait,
en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il
s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet
lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.
Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte.
Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la
Haye.
Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loewestein,
Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la
prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au
prisonnier?
Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs
sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et
Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait
pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de
Cornélius en lui disant:
--Oh! monsieur! monsieur, me voici.
Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
--Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.
--Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.
--Votre père?
--Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les
instructions du gouverneur, il va monter.
--Les instructions du gouverneur?...
--Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder
a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas
autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les
animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre
lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue,
j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince
vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père
troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye
contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se
doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au
contraire, il accorda.
--De sorte que vous voilà?
--Comme vous voyez.
--De sorte que je vous verrai tous les jours?
--Le plus souvent que je pourrai.
--Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu?
--Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.
Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls
purent se toucher à travers le grillage.
--Voici mon père! dit la jeune fille.
Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui
apparaissait au haut de l'escalier.
XV
Le guichet
Gryphus était suivi du molosse.
Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les
prisonniers.
--Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est
évadé; vous savez, M. Grotius?
--Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt,
que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de
cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne
s'en évadera après lui.
Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au
prisonnier.
Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier,
comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il
avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.
Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle.
--Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un
peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier.
Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance.
Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui
concerne la discipline.
--Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le
prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la
lanterne.
--Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous;
tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!
--Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois
que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez
la lanterne.
Gryphus fronça le sourcil.
--Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes.
Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.
--Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela?
--Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants,
vous avez commerce avec le diable.
--Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai
remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant
Cornélius.
--Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me
l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous:
au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien
arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son
affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les
règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir
m'en servir.
--Et vous n'avez pas voulu?
--J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce
bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe
de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.
--Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte
raison devez-vous vous moquer des savants.
--Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à
l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à
garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils
s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de
l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer,
s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa
tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne
vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de
papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est
sauvé.
--Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai
eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai
plus.
--C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai
autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.
--En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus.
--Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles
maintenant.
--C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se
détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami,
et l'autre... l'autre mon second père.
--Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs.
Et puis c'est par philanthropie que je parle.
--Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne
comprends pas bien.
--Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck...
--Eh bien?
--Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas
que je vais vous rendre la vie très dure.
--Merci de la promesse, maître Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa
derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique
consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour
pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans
une brume grisâtre.
--Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier.
--Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.
--Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la
voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés
dans le brouillard.
--Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier.
--Mes pigeons, répondit Cornélius.
--Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier
a quelque chose à lui?
--Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés?
--Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune
homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus
tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
--Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van
Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore
bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.
--Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus
tard que demain, je leur tordrai le cou.
Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se
pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le
temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa,
qui lui dit:
--À neuf heures ce soir.
Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons
comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et
comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit,
donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla
faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu,
que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant
des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et
démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les
chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils
messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de
sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put
distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la
présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.
Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de
Loewestein.
Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.»
La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius
entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle
Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius
fixait ardemment les yeux s'éclaira.
Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
--Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me
voici!
--Oh! bonne Rosa!
--Vous êtes content de me voir?
--Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!
--Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé;
alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à
personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer
une heure avec vous.
--Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.
Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet
que Rosa retira le sien.
--Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.
Le cœur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa
ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié.
--Ah! vous les avez donc conservés?
--Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère?
--Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble
qu'ils étaient à vous.
--Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur.
Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume
toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume
sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute
la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de
votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux;
seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la
résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de
Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre.
Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre
ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour
Leyde; vous savez le reste.
--Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre
reçue, à venir me rejoindre?
--Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur
sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela!
Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois,
Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela
sans doute pour remercier la belle jeune fille.
Rosa se recula comme la première fois.
--En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de
toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas
savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre
nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui
parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette
pour moi.
--Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à
quelle occasion?
--Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que
l'on m'écrivait.
--Vous receviez des lettres, Rosa?
--Par centaines.
--Mais qui vous les écrivait donc?...
--Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le
Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les
commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.
--Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous?
--Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et
cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre
son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les
brûle.
--Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout
à la fois par l'amour et la joie.
Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas
s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le
grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de
la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.
À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle
peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution.
Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le
cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les
palpitations de son cœur.
Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des
cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.
Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à
Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.
XVI
Maître et écolière
Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne
volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.
Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien
n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de
sinécure donnée à son âge.
Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance
de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius
avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il
était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il
surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage
courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son
effroyable rébellion contre le clément stathouder.
Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le
surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances
depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même
probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission
complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison
avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile
sans ses caïeux et sans Rosa.
C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir
causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous
l'avons vu, avait tenu parole.
Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les
mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas
trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier
coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle
commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours
enveloppés dans le même papier.
Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main
du bout de ses doigts.
Le jeune homme avait réfléchi.
--Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute
notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa,
d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme
impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons
donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à
nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à
notre but.
Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et
cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que
pour l'importance qu'elle y attachait elle-même.
--Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune
coopération à cette grande affaire.
--J'écoute, dit Rosa.
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