Ainsi van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires
et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux:
chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui
avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui,
pour ne pas nuire par l'influence des esprits animaux à ses caïeux et à
ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.
Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule,
un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d'être quelque jardinier
obscur, inconnu, c'était le filleul de maître Corneille de Witt,
c'est-à-dire une célébrité!
Boxtel, on le voit, avait l'esprit moins bien fait que Porus, qui se
consolait d'avoir été vaincu par Alexandre justement à cause de la
célébrité de son vainqueur.
En effet, qu'arriverait-il si jamais van Baërle trouvait une tulipe
nouvelle et la nommait la -Jean de Witt-, après en avoir nommé une la
-Corneille-? Ce serait à en étouffer de rage.
Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour
lui même, devinait ce qui allait arriver.
Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit
qui se puisse imaginer.
VI
La haine d'un tulipier
À partir de ce moment, au lieu d'une préoccupation, Boxtel eut une
crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du
corps et de l'esprit, la culture d'une idée favorite, Boxtel le perdit
en ruminant tout le dommage qu'allait lui causer l'idée du voisin.
Van Baërle, comme on peut le penser, du moment où il eut appliqué à ce
point la parfaite intelligence dont la nature l'avait doué, van Baërle
réussit à élever les plus belles tulipes.
Mieux que qui que ce soit à Harlem et à Leyde, villes qui offrent les
meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornélius réussit à
varier les couleurs, à modeler les formes, à multiplier les espèces.
Il était de cette école ingénieuse et naïve qui prit pour devise, dès le
VIIe siècle, cet aphorisme développé en 1653 par un de ses adeptes:
«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.»
Prémisse dont l'école tulipière, la plus exclusive des écoles, fit en
1653 le syllogisme suivant:
«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.
«Plus la fleur est belle, plus en la méprisant on offense Dieu.
«La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.
«Donc qui méprise la tulipe offense démesurément Dieu.»
Raisonnement à l'aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volonté,
les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du
Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l'Inde et de la
Chine, eussent mis l'univers hors la loi, et déclaré schismatiques,
hérétiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d'hommes
froids pour la tulipe.
Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique
ennemi mortel de van Baërle, n'eût marché sous le même drapeau que lui.
Donc van Baërle obtint des succès nombreux et fit parler de lui, si bien
que Boxtel disparut à tout jamais de la liste des notables tulipiers de
la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut représentée par
Cornélius van Baërle, le modeste et inoffensif savant.
Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus
fiers, et l'églantier aux quatre pétales incolores commence la rose
gigantesque et parfumée. Ainsi les maisons royales ont pris parfois
naissance dans la chaumière d'un bûcheron ou dans la cabane d'un
pêcheur.
Van Baërle, adonné tout entier à ses travaux de semis, de plantation, de
récolte, van Baërle, caressé par toute la tuliperie d'Europe, ne
soupçonna pas même qu'à ses côtés il y eut un malheureux détrôné dont il
était l'usurpateur. Il continua ses expériences, et par conséquent ses
victoires, et en deux années couvrit ses plates-bandes de sujets
tellement merveilleux que jamais personne, excepté peut-être Shakespeare
et Rubens, n'avait tant créé après Dieu.
Aussi fallait-il, pour prendre une idée d'un damné oublié par Dante,
fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que van Baërle sarclait,
amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu'agenouillé sur le talus
de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et
méditait les modifications qu'on y pouvait faire, les mariages de
couleurs qu'on y pouvait essayer, Boxtel, caché derrière un petit
sycomore qu'il avait planté le long du mur, et dont il se faisait un
éventail, suivait, l'œil gonflé, la bouche écumante, chaque pas, chaque
geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il
surprenait un sourire sur ses lèvres, un éclair de bonheur dans ses
yeux, alors il leur envoyait tant de malédictions, tant de furieuses
menaces, qu'on ne saurait concevoir comment ces souffles empestés
d'envie et de colère n'allaient point s'infiltrant dans les tiges des
fleurs y porter des principes de décadence et des germes de mort.
Bientôt, tant le mal, une fois maître d'une âme humaine, y fait de
rapides progrès, bientôt Boxtel ne se contenta plus de voir van Baërle.
Il voulut voir aussi ses fleurs, il était artiste au fond, et le
chef-d'œuvre d'un rival lui tenait au cœur.
Il acheta un télescope, à l'aide duquel, aussi bien que le propriétaire
lui-même, il put suivre chaque évolution de la fleur, depuis le moment
où elle pousse, la première année, son pâle bourgeon hors de terre,
jusqu'à celui où, après avoir accompli sa période de cinq années, elle
arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparaît l'incertaine
nuance de sa couleur et se développent les pétales de la fleur, qui
seulement alors révèle les trésors secrets de son calice.
Oh! que de fois le malheureux jaloux, perché sur son échelle, aperçut-il
dans les plates-bandes de van Baërle des tulipes qui l'aveuglaient par
leur beauté, le suffoquaient par leur perfection!
Alors, après la période d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il
subissait la fièvre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui
change le cœur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l'un
l'autre, source infâme d'horribles douleurs.
Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne
saurait donner l'idée, Boxtel fut-il tenté de sauter la nuit dans le
jardin, d'y ravager les plantes, de dévorer les oignons avec les dents,
et de sacrifier à sa colère le propriétaire lui-même s'il osait défendre
ses tulipes.
Mais, tuer une tulipe, c'est, aux yeux d'un véritable horticulteur, un
si épouvantable crime!
Tuer un homme, passe encore.
Cependant, grâce aux progrès que faisait tous les jours van Baërle dans
la science qu'il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint à un tel
paroxysme de fureur qu'il médita de lancer des pierres et des bâtons
dans les planches de tulipes de son voisin.
Mais comme il réfléchit que le lendemain, à la vue du dégât, van Baërle
informerait, que l'on constaterait alors que la rue était loin, que
pierres et bâtons ne tombaient plus du ciel au XVIIe siècle comme au
temps des Amalécites, que l'auteur du crime, quoiqu'il eût opéré dans la
nuit, serait découvert et non seulement puni par la loi, mais encore
déshonoré à tout jamais aux yeux de l'Europe tulipière, Boxtel aiguisa
la haine par la ruse et résolut d'employer un moyen qui ne le compromît
pas.
Il chercha longtemps, c'est vrai, mais enfin il trouva.
Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrière avec une
ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de
la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande
royale, qui non seulement contenait la -Corneille de Witt-, mais encore
la -Brabançonne-, blanc de lait, pourpre et rouge, la -Marbrée-, de
Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant, et la
-Merveille-, de Harlem, la tulipe -Colombin obscur- et -Colombin clair
terni-.
Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent
d'abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu'à
ce que le fil qui les retenait l'un à l'autre fût tendu; mais alors,
sentant l'impossibilité d'aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec
d'affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu
desquelles ils se débattaient; puis enfin, après un quart d'heure de
lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils
disparurent.
Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de
l'obscurité de la nuit; mais aux cris enragés des deux chats, il
supposait tout, et son cœur, dégonflant de fiel, s'emplissait de joie.
Le désir de s'assurer du dégât commis était si grand dans le cœur de
Boxtel, qu'il resta jusqu'au jour pour jouir par ses yeux de l'état où
la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.
Il était glacé par le brouillard du matin; mais il ne sentait pas le
froid; l'espoir de la vengeance lui tenait chaud.
La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.
Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s'ouvrit;
van Baërle apparut, et s'approcha de ses plates-bandes, souriant comme
un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.
Tout à coup, il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain
plus uni la veille qu'un miroir; tout à coup, il aperçoit les rangs
symétriques de ses tulipes désordonnées comme sont les piques d'un
bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.
Il accourt tout pâlissant.
Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées,
gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà
pâlissantes; la sève coulait de leurs blessures; la sève, ce sang
précieux que van Baërle eût voulu racheter au prix du sien.
Mais, ô surprise! ô joie de van Baërle! ô douleur inexprimable de
Boxtel! pas une des quatre tulipes menacées par l'attentat de ce dernier
n'avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes
au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C'était assez pour consoler
van Baërle, c'était assez pour faire crever de rage l'assassin, qui
s'arrachait les cheveux à la vue de son crime commis, et commis
inutilement.
Van Baërle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper,
malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu'il
aurait pu être, van Baërle ne put en deviner la cause. Il s'informa
seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des
miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la
trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille
et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles
faisaient à côté sur les feuilles d'une fleur brisée, et pour éviter
qu'un pareil malheur se renouvelât à l'avenir, il ordonna qu'un garçon
jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près
des plates-bandes.
Boxtel entendit donner l'ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même
jour, et trop heureux de n'avoir pas été soupçonné, seulement plus animé
que jamais contre l'heureux horticulteur, il attendit de meilleures
occasions.
Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un
prix pour la découverte, nous n'osons pas dire pour la fabrication de la
grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme
insoluble, si l'on considère qu'à cette époque l'espèce n'existait pas
même à l'état de bistre dans la nature.
Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi
bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant
impossible.
Le monde tulipier n'en fut pas moins ému de la base à son faîte.
Quelques amateurs prirent l'idée, mais sans croire à son application;
mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en
regardant leur spéculation comme manquée à l'avance, ils ne pensèrent
plus d'abord qu'à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le
cygne noir d'Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.
Van Baërle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'idée; Boxtel fut au
nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baërle
eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il
commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener
du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu'il avait
cultivées jusque-là.
Dès l'année suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et
Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore
trouvé que le brun clair.
Peut-être serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles
théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments
ses couleurs; peut-être nous saurait-on gré d'établir que rien n'est
impossible à l'horticulteur qui met à contribution, par sa patience et
son génie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre
et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un traité de la tulipe en
général, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons
résolu d'écrire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient
les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.
Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se
dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à
l'observation.
La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil,
cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et
étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement; Boxtel
laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs
cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa
vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van
Baërle; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l'eau
qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que
saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.
Mais le plus curieux du travail ne s'opérait pas dans le jardin.
Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Baërle montait à son
laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait
si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du
jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le
génie inventif de son rival.
Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées
à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant
certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec
d'autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et
merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui
devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe
celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel
reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide
représentation hermétique de l'élément humide.
Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril
tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait
incapable, c'était de verser dans le télescope de l'envieux toute sa
vie, toute sa pensée, tout son espoir.
Chose étrange! tant d'intérêt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas
éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois,
en tenant van Baërle dans son télescope, il se faisait l'illusion qu'il
l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la
détente pour lâcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que
nous rattachions à cette époque des travaux de l'un et de l'espionnage
de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait
faire à sa ville natale.
VII
L'homme heureux fait connaissance avec le malheur
Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son
filleul, Cornélius van Baërle, au mois de janvier 1672.
La nuit tombait.
Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste,
Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres,
depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de
l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiral -les Sept-Provinces- pendant
la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donné son nom à une magnifique
tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilité d'un père pour
son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trésors de van Baërle, la
foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de
l'homme heureux.
Tout ce bruit éveilla l'attention de Boxtel, qui goûtait près de son
feu.
Il s'informa de ce que c'était, l'apprit et grimpa à son laboratoire.
Et là, malgré le froid, il s'installa, le télescope à l'œil.
Ce télescope ne lui était plus d'une grande utilité depuis l'automne de
1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se
cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intérieur
de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du
poêle. Aussi, tout l'hiver, Cornélius le passait-il dans son
laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement
allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'était pour y faire entrer
quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forçait,
en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.
Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent
visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:
--Mon fils, dit Corneille bas à van Baërle, éloignez vos gens et tâchez
que nous demeurions quelques moments seuls.
Cornélius s'inclina en signe d'obéissance.
Puis tout haut:
--Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon
séchoir de tulipes?
Le séchoir, ce -Pandémonium- de la tuliperie, ce tabernacle, ce -sanctum
sanctorum- était, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.
Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand
Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n'y laissait pénétrer
que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice,
laquelle, depuis que Cornélius s'était voué au culte des tulipes,
n'osait plus mettre d'oignons dans les ragoûts, de peur d'éplucher et
d'assaisonner le cœur de son nourrisson.
Aussi, à ce seul mot -séchoir-, les valets qui portaient les flambeaux
s'écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main
du premier et précéda son parrain dans la chambre.
Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même
cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.
L'envieux était plus que jamais à son poste.
Il vit d'abord s'éclairer les murs et les vitrages.
Puis deux ombres apparurent.
L'une d'elles, grande, majestueuse, sévère, s'assit près de la table où
Cornélius avait déposé le flambeau.
Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt,
dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.
Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont
l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de
sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet
que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une
armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.
Il avait d'abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux
nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait réfléchi bien
vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait guère que
de l'homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien
plus difficile à faire fleurir.
Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et
simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.
Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui
non seulement était, mais se vantait d'être entièrement étranger à cette
science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que
l'alchimie?
C'était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par
l'impopularité dont commençaient à l'honorer ses compatriotes, remettait
à son filleul van Baërle, et la chose était d'autant plus adroite de la
part du ruward, que certes ce n'était pas chez Cornélius, étranger à
toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dépôt.
D'ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son
voisin; Cornélius n'y eût pas tenu, et il eût à l'instant même apprécié,
en l'étudiant en amateur, la valeur des présents qu'il recevait.
Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des
mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un
tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne fût point
vu, ensuite pour qu'il ne prît pas une trop grande partie de la place
réservée à ses oignons.
Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de
son filleul et s'achemina vers la porte.
Cornélius saisit vivement le flambeau et s'élança pour passer le premier
et l'éclairer convenablement.
Alors la lumière s'éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour
aller reparaître dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans
la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter
en carrosse.
L'envieux ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis
par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c'était
la correspondance de Jean avec M. de Louvois.
Seulement ce dépôt était confié, comme l'avait dit Corneille à son
frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner
l'importance politique à son filleul.
La seule recommandation qu'il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt
qu'à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le
réclamer.
Et Cornélius, comme nous l'avons vu, avait enfermé le dépôt dans
l'armoire aux caïeux rares.
Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n'avait
plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui,
pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et
imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.
Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans
cette grasse terre qui s'étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui
voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant à nous, nous avons
tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt
n'avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que
possédait van Baërle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.
Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son
chemin vers le but proposé par la société de Harlem: il avait passé de
la tulipe bistre à la tulipe café brûlé; et revenant à lui, ce même jour
où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous
allons le retrouver vers une heure de l'après-midi, enlevant de sa
plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes
café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au
printemps de l'année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la
grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.
Le 20 août 1672, à une heure de l'après-midi, Cornélius était donc dans
son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le
tapis, considérant avec délices trois caïeux qu'il venait de détacher de
son oignon: caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables
d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis
dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom
de Cornélius van Baërle.
--Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout
en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix
proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette façon,
la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et
je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes,
continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai
pas non plus qu'un jour d'émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les
mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs
familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur
revient que j'ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C'est
résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de
Harlem. Quoique...
Et à ce -quoique-, Cornélius van Baërle fit une pause et soupira.
--Quoique, continua-t-il, c'eût été une bien douce dépense que celle de
ces cent mille florins appliqués à l'agrandissement de mon parterre ou
même à un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas! il
ne faut plus penser à tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et
proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.
Van Baërle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit
passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces
proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l'esprit d'un
honnête homme:
--Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il; comme ils sont lisses,
comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet
le noir d'ébène à ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne
paraissent même pas à l'œil nu. Oh! certes, pas une tache ne gâtera la
robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on
cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée? -Tulipa nigra
Barlænsis.-
«Oui, -Barlænsis-; beau nom. Toute l'Europe tulipière, c'est-à-dire
toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le
vent aux quatre points cardinaux du globe: LA GRANDE TULIPE NOIRE EST
TROUVÉE!--Son nom? demanderont les amateurs.---Tulipa nigra
Barlænsis-.--Pourquoi -Barlænsis-?--À cause de son inventeur van
Baërle, répondra-t-on.--Ce van Baërle, qui est-ce?--C'est celui qui déjà
avait trouvé cinq espèces nouvelles: la -Jeanne-, la -Jean de Witt-, la
-Corneille-, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de
larmes à personne. Et l'on parlera encore de la -Tulipa nigra
Baërlensis-, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera
plus connu que par la tulipe à laquelle j'ai donné son nom.
«Les charmants caïeux!...
«Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la
tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres
cinquante mille florins; au bout du compte, c'est déjà beaucoup pour un
homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres
florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je
veux arriver à parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais à donner à la
tulipe l'odeur de la rose ou de l'œillet, ou même une odeur complètement
nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais à cette reine des
fleurs ce parfum naturel générique qu'elle a perdu en passant de son
trône d'Orient sur son trône européen, celui qu'elle doit avoir dans la
presqu'île de l'Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette
île qui autrefois, à ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on
appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis,
j'aimerais mieux alors être Cornélius van Baërle que d'être Alexandre,
César ou Maximilien.
«Les admirables caïeux!...»
Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius
s'absorbait dans les plus doux rêves.
Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que
d'habitude.
Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.
--Qui va là? demanda-t-il.
--Monsieur, répondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.
--Un messager de la Haye... Que veut-il?
--Monsieur, c'est Craeke.
--Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.
--Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.
Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le
séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction
aux habitudes établies dans la maison de Cornélius van Baërle, que
celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit
de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif,
lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l'un sous une table
voisine de la grande table, l'autre dans la cheminée.
--Au diable! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux,
qu'y a-t-il donc, Craeke?
--Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table
où était resté gisant le troisième oignon; il y a que vous êtes invité à
lire ce papier sans perdre un seul instant.
Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les
symptômes d'un tumulte pareil à celui qu'il venait de laisser à la Haye,
s'enfuit sans tourner la tête.
--C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras
sous la table pour y poursuivre l'oignon précieux; on le lira, ton
papier.
Puis, ramassant le caïeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour
l'examiner:
--Bon! dit-il; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va! entrer
ainsi dans mon séchoir! Voyons à l'autre maintenant.
Et sans lâcher l'oignon fugitif, van Baërle s'avança vers la cheminée,
et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui
heureusement étaient froides.
Au bout d'un instant, il sentit le second caïeu.
--Bon, dit-il, le voici.
Et le regardant avec une attention presque paternelle:--Intact comme le
premier, dit-il.
Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le
second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s'ouvrit de
telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à
ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que
l'on nomme la colère.
--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah çà! devient-on fou céans?
--Monsieur! monsieur! s'écria un domestique se précipitant dans le
séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les
avait Craeke.
--Eh bien? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double
infraction de toutes les règles.
--Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.
--Fuir, et pourquoi?
--Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.
--Que demandent-ils?
--Ils vous cherchent.
--Pour quoi faire?
--Pour vous arrêter.
--Pour m'arrêter, moi?
--Oui, monsieur, et ils sont précédés d'un magistrat.
--Que veut dire cela? demanda van Baërle en serrant ses deux caïeux dans
sa main et en plongeant son regard effaré dans l'escalier.
--Ils montent, ils montent! cria le serviteur.
--Oh! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à
son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et
fuyez, fuyez!
--Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baërle.
--Sautez par la fenêtre.
--Vingt-cinq pieds.
--Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.
--Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.
--N'importe, sautez.
Cornélius prit le troisième caïeu, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit,
mais à l'aspect du dégât qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien
plus encore qu'à la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:
--Jamais, dit-il.
Et il fit un pas en arrière.
En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les
hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.
Quant à Cornélius van Baërle, il faut le dire à la louange, non pas de
l'homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses
inestimables caïeux.
Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de
la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler,
tant son trouble était grand, d'où venait cette feuille, y enveloppa ses
trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.
Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.
--Êtes-vous le docteur Cornélius van Baërle? demanda le magistrat,
quoiqu'il connût parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se
conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit,
une grande gravité à l'interrogation.
--Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant
gracieusement son juge, et vous le savez bien.
--Alors! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.
--Les papiers séditieux? s'écria Cornélius tout abasourdi de
l'apostrophe.
--Oh! ne faites pas l'étonné.
--Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j'ignore
complètement ce que vous voulez dire.
--Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge;
livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez
vous au mois de janvier dernier.
Un éclair passa dans l'esprit de Cornélius.
--Oh! oh! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler,
n'est-ce pas?
--Sans doute; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n'ai aucun
papier de ce genre.
--Ah! vous niez?
--Certainement.
Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'œil tout le cabinet.
--Quelle est la pièce de votre maison qu'on nomme le séchoir?
demanda-t-il.
--C'est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.
Le magistrat jeta un coup d'œil sur une petite note placée au premier
rang de ses papiers.
--C'est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.
Puis se retournant vers Cornélius.
--Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.
--Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi:
ils m'ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.
--Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne
d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.
Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d'un bahut
placé près de la cheminée.
C'était dans ce troisième tiroir, en effet, qu'étaient les papiers remis
par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été
parfaitement renseignée.
--Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornélius restait
immobile de stupéfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-même.
Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord à
découvert une vingtaine d'oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis
le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait
été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.
Le magistrat rompit les cires, déchira l'enveloppe, jeta un regard avide
sur les premiers feuillets qui s'offrirent à ses regards, et s'écria
d'une voix terrible:
--Ah! la justice n'avait donc pas reçu un faux avis!
--Comment! dit Cornélius, qu'est-ce donc?
--Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Baërle, répondit le
magistrat, et suivez-nous.
--Comment! que je vous suive? s'écria le docteur.
--Oui, car au nom des États, je vous arrête.
On n'arrêtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.
Il n'y avait pas assez longtemps qu'il était stathouder pour cela.
--M'arrêter! s'écria Cornélius; mais qu'ai-je donc fait?
--Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos
juges.
--Où cela?
--À la Haye.
Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance,
donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le
magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'État, et
le fit conduire au grand galop à la Haye.
VIII
Une invasion
Ce qui venait d'arriver était, comme on le devine, l'œuvre diabolique de
mynheer Isaac Boxtel.
On se rappelle qu'à l'aide de son télescope, il n'avait pas perdu un
seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.
On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.
On se rappelle qu'il avait deviné l'importance des papiers confiés par
le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer
soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les
oignons les plus précieux.
Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup
plus d'attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt
était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il
songea à part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot à dire pour faire
arrêter le filleul en même temps que le parrain.
Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d'abord à
cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire
à l'échafaud.
Mais le terrible des mauvaises idées, c'est que peu à peu les mauvais
esprits se familiarisent avec elles.
D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:
«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute
trahison et arrêté.
«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au
monde et que je suis libre comme l'air.
«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose
certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son
complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.
«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons
citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi,
Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»
Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un
empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au
simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l'unisson du
démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.
Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa
recherche sur la grande tulipe noire.
Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus
intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673
le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de
Harlem.
Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre
qui rongeait Isaac Boxtel.
Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand
trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne
songerait à veiller sur les tulipes du jardin.
Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où
était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait
cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire
fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille
florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême
d'appeler la fleur nouvelle -tulipa nigra Boxtellensis-, résultat qui
satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.
Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne
rêvait que d'elle.
Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si
forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.
En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait
l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.
Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne
produisit un plus prompt et un plus terrible effet.
Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même
il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin
ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis
l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était
acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et
avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de
la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de
Jean de Witt.
Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas
eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni
sur l'atelier, ni sur le séchoir.
Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre
docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même
point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques
de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître,
entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:
--Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.
Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à
ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus
tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha
dans sa couverture.
--Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout
en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle
à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce
moment?
--Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque
inintelligible.
--Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius
van Baërle, comme coupable de haute trahison.
--Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!
--Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir
entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.
--Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.
--Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et
soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.
Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet.
Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.
--Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la
vérité pure.
--Comment cela?
--M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de
l'expédier à la Haye.
--À la Haye!
--Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.
--Et que dit-on? demanda Boxtel.
--Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les
bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille
et M. Jean de Witt.
--Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir
la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.
--Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit
bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille
nouvelle.
En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient
d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un
double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La
nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.
La nuit venue, il se leva.
Puis il monta dans son sycomore.
Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison
et domestiques étaient sens dessus dessous.
Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.
À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide,
il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur,
monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.
Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.
Une seule lumière veillait dans toute la maison.
C'était celle de la nourrice.
Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.
Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain
qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans
celui de Cornélius et descendit.
Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les
caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant
néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et,
arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains
dans la terre molle.
Il ne trouva rien et crut s'être trompé.
Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.
Il fouilla à côté: rien.
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