vais écrire à mon père qu'il ne m'attende pas.
--Non! Non! s'écria-t-elle brusquement, ne fais pas cela. Ton père
m'accuserait encore de t'empêcher d'aller chez lui quand il veut te
voir; non, non, il faut que tu y ailles, il le faut! D'ailleurs, je ne
suis pas malade, je me porte à merveille. C'est que j'ai fait un mauvais
rêve, et que je n'étais pas bien réveillée!
A partir de ce moment, Marguerite essaya de paraître plus gaie. Elle ne
pleura plus.
Quand vint l'heure où je devais partir, je l'embrassai, et lui demandai
si elle voulait m'accompagner jusqu'au chemin de fer: j'espérais que la
promenade la distrairait et que l'air lui ferait du bien.
Je tenais surtout à rester le plus longtemps possible avec elle.
Elle accepta, prit un manteau et m'accompagna avec Nanine, pour ne pas
revenir seule.
Vingt fois je fus au moment de ne pas partir. Mais l'espérance de
revenir vite et la crainte d'indisposer de nouveau mon père contre moi
me soutinrent, et le convoi m'emporta.
--À ce soir, dis-je à Marguerite en la quittant.
Elle ne me répondit pas.
Une fois déjà elle ne m'avait pas répondu à ce même mot, et le comte de
G..., vous vous le rappelez, avait passé la nuit chez elle; mais ce
temps était si loin, qu'il semblait effacé de ma mémoire, et si je
craignais quelque chose, ce n'était certes plus que Marguerite me
trompât.
En arrivant à Paris, je courus chez Prudence la prier d'aller voir
Marguerite, espérant que sa verve et sa gaieté la distrairaient.
J'entrai sans me faire annoncer, et je trouvai Prudence à sa toilette.
--Ah! me dit-elle d'un air inquiet. Est-ce que Marguerite est avec vous?
--Non.
--Comment va-t-elle?
--Elle est souffrante.
--Est-ce qu'elle ne viendra pas?
--Est-ce qu'elle devait venir?
Madame Duvernoy rougit, et me répondit, avec un certain embarras:
--Je voulais dire: puisque vous venez à Paris, est-ce qu'elle ne viendra
pas vous y rejoindre?
--Non.
Je regardai Prudence; elle baissa les yeux, et sur sa physionomie je
crus lire la crainte de voir ma visite se prolonger.
--Je venais même vous prier, ma chère Prudence, si vous n'avez rien à
faire, d'aller voir Marguerite ce soir; vous lui tiendriez compagnie, et
vous pourriez coucher là-bas. Je ne l'ai jamais vue comme elle était
aujourd'hui, et je tremble qu'elle ne tombe malade.
--Je dîne en ville, me répondit Prudence, et je ne pourrai pas voir
Marguerite ce soir; mais je la verrai demain.
Je pris congé de madame Duvernoy, qui me paraissait presque aussi
préoccupée que Marguerite, et je me rendis chez mon père, dont le
premier regard m'étudia avec attention.
Il me tendit la main.
--Vos deux visites m'ont fait plaisir, Armand, me dit-il, elles m'ont
fait espérer que vous auriez réfléchi de votre côté, comme j'ai
réfléchi, moi, du mien.
--Puis-je me permettre de vous demander, mon père, quel a été le
résultat de vos réflexions?
--Il a été, mon ami, que je m'étais exagéré l'importance des rapports
que l'on m'avait faits, et que je me suis promis d'être moins sévère
avec toi.
--Que dites-vous, mon père! m'écriai-je avec joie.
--Je dis, mon cher enfant, qu'il faut que tout jeune homme ait une
maîtresse, et que, d'après de nouvelles informations, j'aime mieux te
savoir l'amant de mademoiselle Gautier que d'une autre.
--Mon excellent père! que vous me rendez heureux!
Nous causâmes ainsi quelques instants, puis nous nous mîmes à table. Mon
père fut charmant tout le temps que dura le dîner.
J'avais hâte de retourner à Bougival pour raconter à Marguerite cet
heureux changement. À chaque instant je regardais la pendule.
--Tu regardes l'heure, me disait mon père, tu es impatient de me
quitter. Oh! jeunes gens! vous sacrifierez donc toujours les affections
sincères aux affections douteuses?
--Ne dites pas cela, mon père! Marguerite m'aime, j'en suis sûr.
Mon père ne répondit pas; il n'avait l'air ni de douter ni de croire.
Il insista beaucoup pour me faire passer la soirée entière avec lui, et
pour que je ne repartisse que le lendemain; mais j'avais laissé
Marguerite souffrante, je le lui dis, et je lui demandai la permission
d'aller la retrouver de bonne heure, lui promettant de revenir le
lendemain.
Il faisait beau; il voulut m'accompagner jusqu'au débarcadère. Jamais je
n'avais été si heureux. L'avenir m'apparaissait tel que je cherchais à
le voir depuis longtemps.
J'aimais plus mon père que je ne l'avais jamais aimé.
Au moment où j'allais partir, il insista une dernière fois pour que je
restasse; je refusai.
--Tu l'aimes donc bien? me demanda-t-il.
--Comme un fou.
--Va alors! Et il passa la main sur son front comme s'il eût voulu en
chasser une pensée, puis il ouvrit la bouche comme pour me dire quelque
chose; mais il se contenta de me serrer la main, et me quitta
brusquement en me criant:
--À demain! donc.
Chapitre XXII
Il me semblait que le convoi ne marchait pas.
Je fus à Bougival à onze heures.
Pas une fenêtre de la maison n'était éclairée, et je sonnai sans que
l'on me répondît.
C'était la première fois que pareille chose m'arrivait. Enfin le
jardinier parut. J'entrai.
Nanine me rejoignit avec une lumière. J'arrivai à la chambre de
Marguerite.
--Où est madame?
--Madame est partie pour Paris, me répondit Nanine.
--Pour Paris!
--Oui, monsieur.
--Quand?
--Une heure après vous.
--Elle ne vous a rien laissé pour moi?
--Rien.
Nanine me laissa.
«Elle est capable d'avoir eu des craintes, pensai-je, et d'être allée à
Paris pour s'assurer si la visite que je lui avais dit aller faire à mon
père n'était pas un prétexte pour avoir un jour de liberté.
«Peut-être Prudence lui a-t-elle écrit pour quelque affaire importante»,
me dis-je quand je fus seul; mais j'avais vu Prudence à mon arrivée, et
elle ne m'avait rien dit qui pût me faire supposer qu'elle eût écrit à
Marguerite.
Tout à coup je me souvins de cette question que madame Duvernoy m'avait
faite: «Elle ne viendra donc pas aujourd'hui?» quand je lui avais dit
que Marguerite était malade. Je me rappelai en même temps l'air
embarrassé de Prudence, lorsque je l'avais regardée après cette phrase
qui semblait trahir un rendez-vous. À ce souvenir se joignait celui des
larmes de Marguerite pendant toute la journée, larmes que le bon accueil
de mon père m'avait fait oublier un peu.
À partir de ce moment, tous les incidents du jour vinrent se grouper
autour de mon premier soupçon et le fixèrent si solidement dans mon
esprit que tout le confirma, jusqu'à la clémence paternelle.
Marguerite avait presque exigé que j'allasse à Paris; elle avait affecté
le calme lorsque je lui avais proposé de rester auprès d'elle. Étais-je
tombé dans un piège? Marguerite me trompait-elle? Avait-elle compté être
de retour assez à temps pour que je ne m'aperçusse pas de son absence,
et le hasard l'avait-il retenue? Pourquoi n'avait-elle rien dit à
Nanine, ou pourquoi ne m'avait-elle pas écrit? Que voulaient dire ces
larmes, cette absence, ce mystère?
Voilà ce que je me demandais avec effroi, au milieu de cette chambre
vide, et les yeux fixés sur la pendule qui, marquant minuit, semblait me
dire qu'il était trop tard pour que j'espérasse encore voir revenir ma
maîtresse.
Cependant, après les dispositions que nous venions de prendre, avec le
sacrifice offert et accepté, était-il vraisemblable qu'elle me trompât?
Non. J'essayai de rejeter mes premières suppositions.
--La pauvre fille aura trouvé un acquéreur pour son mobilier, et elle
sera allée à Paris pour conclure. Elle n'aura pas voulu me prévenir, car
elle sait que, quoique je l'accepte, cette vente, nécessaire à notre
bonheur à venir, m'est pénible, et elle aura craint de blesser mon
amour-propre et ma délicatesse en m'en parlant. Elle aime mieux
reparaître seulement quand tout sera terminé. Prudence l'attendait
évidemment pour cela, et s'est trahie devant moi: Marguerite n'aura pu
terminer son marché aujourd'hui, et elle couche chez elle, ou peut-être
même va-t-elle arriver tout à l'heure, car elle doit se douter de mon
inquiétude et ne voudra certainement pas m'y laisser.
Mais alors, pourquoi ces larmes? Sans doute, malgré son amour pour moi,
la pauvre fille n'aura pu se résoudre sans pleurer à abandonner le luxe
au milieu duquel elle a vécu jusqu'à présent et qui la faisait heureuse
et enviée.
Je pardonnais bien volontiers ces regrets à Marguerite. Je l'attendais
impatiemment pour lui dire, en la couvrant de baisers, que j'avais
deviné la cause de sa mystérieuse absence.
Cependant, la nuit avançait et Marguerite n'arrivait pas.
L'inquiétude resserrait peu à peu son cercle et m'étreignait la tête et
le cœur. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose! Peut-être
était-elle blessée, malade, morte! Peut-être allais-je voir arriver un
messager m'annonçant quelque douloureux accident! Peut-être le jour me
trouverait-il dans la même incertitude et dans les mêmes craintes!
L'idée que Marguerite me trompait à l'heure où je l'attendais au milieu
des terreurs que me causait son absence ne me revenait plus à l'esprit.
Il fallait une cause indépendante de sa volonté pour la retenir loin de
moi, et plus j'y songeais, plus j'étais convaincu que cette cause ne
pouvait être qu'un malheur quelconque. Ô vanité de l'homme! Tu te
représentes sous toutes les formes.
Une heure venait de sonner. Je me dis que j'allais attendre une heure
encore, mais qu'à deux heures, si Marguerite n'était pas revenue, je
partirais pour Paris.
En attendant, je cherchai un livre, car je n'osais penser.
Manon Lescaut était ouvert sur la table. Il me sembla que d'endroits en
endroits les pages étaient mouillées comme par des larmes. Après l'avoir
feuilleté, je refermai ce livre, dont les caractères m'apparaissaient
vides de sens à travers le voile de mes doutes.
L'heure marchait lentement. Le ciel était couvert. Une pluie d'automne
fouettait les vitres. Le lit vide me paraissait prendre par moments
l'aspect d'une tombe. J'avais peur.
J'ouvris la porte. J'écoutais et n'entendais rien que le bruit du vent
dans les arbres. Pas une voiture ne passait sur la route. La demie sonna
tristement au clocher de l'église.
J'en étais arrivé à craindre que quelqu'un n'entrât. Il me semblait
qu'un malheur seul pouvait venir me trouver à cette heure et par ce
temps sombre.
Deux heures sonnèrent. J'attendis encore un peu. La pendule seule
troublait le silence de son bruit monotone et cadencé.
Enfin je quittai cette chambre dont les moindres objets avaient revêtu
cet aspect triste que donne à tout ce qui l'entoure l'inquiète solitude
du cœur.
Dans la chambre voisine, je trouvai Nanine endormie sur son ouvrage. Au
bruit de la porte, elle se réveilla et me demanda si sa maîtresse était
rentrée.
--Non, mais, si elle rentre, vous lui direz que je n'ai pu résister à
mon inquiétude, et que je suis parti pour Paris.
--À cette heure?
--Oui.
--Mais comment? Vous ne trouverez pas de voiture.
--J'irai à pied.
--Mais il pleut.
--Que m'importe?
--Madame va rentrer, ou, si elle ne rentre pas, il sera toujours temps,
au jour, d'aller voir ce qui l'a retenue. Vous allez vous faire
assassiner sur la route.
--Il n'y a pas de danger, ma chère Nanine; à demain.
La brave fille alla me chercher mon manteau, me le jeta sur les épaules,
m'offrit d'aller réveiller la mère Arnould, et de s'enquérir d'elle s'il
était possible d'avoir une voiture; mais je m'y opposai, convaincu que
je perdrais à cette tentative, peut-être infructueuse, plus de temps que
je n'en mettrais à faire la moitié du chemin.
Puis j'avais besoin d'air et d'une fatigue physique qui épuisât la
surexcitation à laquelle j'étais en proie.
Je pris la clef de l'appartement de la rue d'Antin, et après avoir dit
adieu à Nanine, qui m'avait accompagné jusqu'à la grille, je partis.
Je me mis d'abord à courir, mais la terre était fraîchement mouillée, et
je me fatiguais doublement. Au bout d'une demi-heure de cette course, je
fus forcé de m'arrêter, j'étais en nage. Je repris haleine et je
continuai mon chemin. La nuit était si épaisse que je tremblais à chaque
instant de me heurter contre un des arbres de la route, lesquels, se
présentant brusquement à mes yeux, avaient l'air de grands fantômes
courant sur moi.
Je rencontrai une ou deux voitures de rouliers que j'eus bientôt
laissées en arrière.
Une calèche se dirigeait au grand trot du côté de Bougival. Au moment où
elle passait devant moi, l'espoir me vint que Marguerite était dedans.
Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»
Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la
regardai s'éloigner, et je repartis.
Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile.
La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la
longue allée que j'avais parcourue tant de fois.
Cette nuit-là personne n'y passait.
On eût dit la promenade d'une ville morte.
Le jour commençait à poindre.
Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu
avant de se réveiller tout à fait.
Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans
la maison de Marguerite.
Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de
vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures
chez mademoiselle Gautier.
Je passai donc sans obstacle.
J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu
me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car
en doutant j'espérais encore.
Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un
mouvement.
Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.
J'ouvris la porte, et j'entrai.
Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.
Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à
coucher dont je poussai la porte.
Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.
Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.
Il était vide!
J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les
chambres.
Personne.
C'était à devenir fou.
Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et
j'appelai Prudence à plusieurs reprises.
La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.
Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle
Gautier était venue chez elle pendant le jour.
--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.
--Elle n'a rien dit pour moi?
--Rien.
--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?
--Elles sont montées en voiture.
--Quel genre de voiture?
--Un coupé de maître.
Qu'est-ce que tout cela voulait dire?
Je sonnai à la porte voisine.
--Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert.
--Chez madame Duvernoy.
--Elle n'est pas rentrée.
--Vous en êtes sûr?
--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier
au soir et que je ne lui ai pas encore remise.
Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement
les yeux.
Je reconnus l'écriture de Marguerite.
Je pris la lettre.
L'adresse portait ces mots:
«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»
--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai
l'adresse.
--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.
--Oui.
--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.
Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.
La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté
que je le fus par cette lecture.
«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la
maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.
«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sœur, jeune
fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle
vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille
perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer
un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui,
elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.»
Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.
Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un
nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.
Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir
la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur.
Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me
portait.
Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que
dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût
la cause de ma douleur, il la partagerait.
Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je
trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai.
Il lisait.
Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il
m'attendait.
Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la
lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai
à chaudes larmes.
Chapitre XXIII
Quand toutes les choses de la vie eurent repris leur cours, je ne pus
croire que le jour qui se levait ne serait pas semblable pour moi à ceux
qui l'avaient précédé. Il y avait des moments où je me figurais qu'une
circonstance, que je ne me rappelais pas, m'avait fait passer la nuit
hors de chez Marguerite, mais que, si je retournais à Bougival, j'allais
la retrouver inquiète, comme je l'avais été, et qu'elle me demanderait
qui m'avait ainsi retenu loin d'elle.
Quand l'existence a contracté une habitude comme celle de cet amour, il
semble impossible que cette habitude se rompe sans briser en même temps
tous les autres ressorts de la vie.
J'étais donc forcé de temps en temps de relire la lettre de Marguerite,
pour bien me convaincre que je n'avais pas rêvé.
Mon corps, succombant sous la secousse morale, était incapable d'un
mouvement. L'inquiétude, la marche de la nuit, la nouvelle du matin
m'avaient épuisé. Mon père profita de cette prostration totale de mes
forces pour me demander la promesse formelle de partir avec lui.
Je promis tout ce qu'il voulut. J'étais incapable de soutenir une
discussion, et j'avais besoin d'une affection réelle pour m'aider à
vivre après ce qui venait de se passer.
J'étais trop heureux que mon père voulût bien me consoler d'un pareil
chagrin.
Tout ce que je me rappelle, c'est que ce jour-là, vers cinq heures, il
me fit monter avec lui dans une chaise de poste. Sans me rien dire, il
avait fait préparer mes malles, les avait fait attacher avec les siennes
derrière la voiture, et il m'emmenait.
Je ne sentis ce que je faisais que lorsque la ville eut disparu, et que
la solitude de la route me rappela le vide de mon cœur.
Alors les larmes me reprirent.
Mon père avait compris que des paroles, même de lui, ne me consoleraient
pas, et il me laissait pleurer sans me dire un mot, se contentant
parfois de me serrer la main, comme pour me rappeler que j'avais un ami
à côté de moi.
La nuit, je dormis un peu. Je rêvai de Marguerite.
Je me réveillai en sursaut, ne comprenant pas pourquoi j'étais dans une
voiture.
Puis la réalité me revint à l'esprit et je laissai tomber ma tête sur ma
poitrine.
Je n'osais entretenir mon père, je craignais toujours qu'il ne me dît:
«Tu vois que j'avais raison quand je niais l'amour de cette femme.»
Mais il n'abusa pas de son avantage, et nous arrivâmes à C... sans qu'il
m'eût dit autre chose que des paroles complètement étrangères à
l'événement qui m'avait fait partir.
Quand j'embrassai ma sœur, je me rappelai les mots de la lettre de
Marguerite qui la concernaient, mais je compris tout de suite que, si
bonne qu'elle fût, ma sœur serait insuffisante à me faire oublier ma
maîtresse.
La chasse était ouverte, mon père pensa qu'elle serait une distraction
pour moi. Il organisa donc des parties de chasse avec des voisins et des
amis. J'y allai sans répugnance comme sans enthousiasme, avec cette
sorte d'apathie qui était le caractère de toutes mes actions depuis mon
départ.
Nous chassions au rabat. On me mettait à mon poste. Je posais mon fusil
désarmé à côté de moi, et je rêvais.
Je regardais les nuages passer. Je laissais ma pensée errer dans les
plaines solitaires, et de temps en temps je m'entendais appeler par
quelque chasseur me montrant un lièvre à dix pas de moi.
Aucun de ces détails n'échappait à mon père, et il ne se laissait pas
prendre à mon calme extérieur. Il comprenait bien que, si abattu qu'il
fût, mon cœur aurait quelque jour une réaction terrible, dangereuse
peut-être, et tout en évitant de paraître me consoler, il faisait son
possible pour me distraire.
Ma sœur, naturellement, n'était pas dans la confidence de tous ces
événements, elle ne s'expliquait donc pas pourquoi, moi, si gai
autrefois, j'étais tout à coup devenu si rêveur et si triste.
Parfois, surpris au milieu de ma tristesse par le regard inquiet de mon
père, je lui tendais la main et je serrais la sienne comme pour lui
demander tacitement pardon du mal que, malgré moi, je lui faisais.
Un mois se passa ainsi, mais ce fut tout ce que je pus supporter.
Le souvenir de Marguerite me poursuivait sans cesse. J'avais trop aimé
et j'aimais trop cette femme pour qu'elle pût me devenir indifférente
tout à coup. Il fallait ou que je l'aimasse ou que je la haïsse. Il
fallait surtout, quelque sentiment que j'eusse pour elle, que je la
revisse, et cela tout de suite.
Ce désir entra dans mon esprit, et s'y fixa avec toute la violence de la
volonté qui reparaît enfin dans un corps inerte depuis longtemps.
Ce n'était pas dans l'avenir, dans un mois, dans huit jours qu'il me
fallait Marguerite, c'était le lendemain même du jour où j'en avais eu
l'idée; et je vins dire à mon père que j'allais le quitter pour des
affaires qui me rappelaient à Paris, mais que je reviendrais
promptement.
Il devina sans doute le motif qui me faisait partir, car il insista pour
que je restasse; mais, voyant que l'inexécution de ce désir, dans l'état
irritable où j'étais, pourrait avoir des conséquences fatales pour moi,
il m'embrassa, et me pria, presque avec des larmes, de revenir bientôt
auprès de lui.
Je ne dormis pas avant d'être arrivé à Paris.
Une fois arrivé, qu'allais-je faire? Je l'ignorais; mais il fallait
avant tout que je m'occupasse de Marguerite.
J'allai chez moi m'habiller, et comme il faisait beau, et qu'il en était
encore temps, je me rendis aux Champs-Elysées.
Au bout d'une demi-heure, je vis venir de loin, et du rond-point à la
place de la Concorde, la voiture de Marguerite.
Elle avait racheté ses chevaux, car la voiture était telle qu'autrefois;
seulement elle n'était pas dedans.
À peine avais-je remarqué cette absence, qu'en reportant les yeux autour
de moi, je vis Marguerite qui descendait à pied, accompagnée d'une femme
que je n'avais jamais vue auparavant.
En passant à côté de moi, elle pâlit, et un sourire nerveux crispa ses
lèvres. Quant à moi un violent battement de cœur m'ébranla la poitrine;
mais je parvins à donner une expression froide à mon visage, et je
saluai froidement mon ancienne maîtresse, qui rejoignit presque aussitôt
sa voiture, dans laquelle elle monta avec son amie.
Je connaissais Marguerite. Ma rencontre inattendue avait dû la
bouleverser. Sans doute elle avait appris mon départ, qui l'avait
tranquillisée sur la suite de notre rupture; mais me voyant revenir, et
se trouvant face à face avec moi, pâle comme je l'étais, elle avait
compris que mon retour avait un but, et elle devait se demander ce qui
allait avoir lieu.
Si j'avais retrouvé Marguerite malheureuse, si, pour me venger d'elle,
j'avais pu venir à son secours, je lui aurais peut-être pardonné, et
n'aurais certainement pas songé à lui faire du mal; mais je la
retrouvais heureuse, en apparence du moins; un autre lui avait rendu le
luxe que je n'avais pu lui continuer; notre rupture, venue d'elle,
prenait par conséquent le caractère du plus bas intérêt; j'étais humilié
dans mon amour-propre comme dans mon amour, il fallait nécessairement
qu'elle payât ce que j'avais souffert.
Je ne pouvais être indifférent à ce que faisait cette femme; par
conséquent, ce qui devait lui faire le plus de mal, c'était mon
indifférence; c'était donc ce sentiment-là qu'il fallait feindre, non
seulement à ses yeux, mais aux yeux des autres.
J'essayai de me faire un visage souriant, et je me rendis chez Prudence.
La femme de chambre alla m'annoncer et me fit attendre quelques instants
dans le salon.
Madame Duvernoy parut enfin, et m'introduisit dans son boudoir; au
moment où je m'y asseyais, j'entendis ouvrir la porte du salon, et un
pas léger fit crier le parquet, puis la porte du carré fut fermée
violemment.
--Je vous dérange? demandai-je à Prudence.
--Pas du tout, Marguerite était là. Quand elle vous a entendu annoncer,
elle s'est sauvée: c'est elle qui vient de sortir.
--Je lui fais donc peur maintenant?
--Non, mais elle craint qu'il ne vous soit désagréable de la revoir.
--Pourquoi donc? dis-je en faisant un effort pour respirer librement,
car l'émotion m'étouffait; la pauvre fille m'a quitté pour ravoir sa
voiture, ses meubles et ses diamants, elle a bien fait, et je ne dois
pas lui en vouloir. Je l'ai rencontrée aujourd'hui, continuai-je
négligemment.
--Où? fit Prudence, qui me regardait et semblait se demander si cet
homme était bien celui qu'elle avait connu si amoureux.
--Aux Champs-Elysées, elle était avec une autre femme fort jolie. Quelle
est cette femme?
--Comment est-elle?
--Une blonde, mince, portant des anglaises; des yeux bleus, très
élégante.
--Ah! c'est Olympe; une très jolie fille, en effet.
--Avec qui vit-elle?
--Avec personne, avec tout le monde.
--Et elle demeure?
--Rue Tronchet, numéro... Ah çà, vous voulez lui faire la cour?
--On ne sait pas ce qui peut arriver.
--Et Marguerite?
--Vous dire que je ne pense plus du tout à elle, ce serait mentir; mais
je suis de ces hommes avec qui la façon de rompre fait beaucoup. Or,
Marguerite m'a donné mon congé d'une façon si légère, que je me suis
trouvé bien sot d'en avoir été amoureux comme je l'ai été, car j'ai été
vraiment fort amoureux de cette fille.
Vous devinez avec quel ton j'essayais de dire ces choses-là: l'eau me
coulait sur le front.
--Elle vous aimait bien, allez, et elle vous aime toujours: la preuve,
c'est qu'après vous avoir rencontré aujourd'hui, elle est venue tout de
suite me faire part de cette rencontre. Quand elle est arrivée, elle
était toute tremblante, près de se trouver mal.
--Eh bien, que vous a-t-elle dit?
--Elle m'a dit: «Sans doute il viendra vous voir», et elle m'a priée
d'implorer de vous son pardon.
--Je lui ai pardonné, vous pouvez le lui dire. C'est une bonne fille,
mais c'est une fille; et ce qu'elle m'a fait, je devais m'y attendre. Je
lui suis même reconnaissant de sa résolution, car aujourd'hui je me
demande à quoi nous aurait menés mon idée de vivre tout à fait avec
elle. C'était de la folie.
--Elle sera bien contente en apprenant que vous avez pris votre parti de
la nécessité où elle se trouvait. Il était temps qu'elle vous quittât,
mon cher. Le gredin d'homme d'affaires à qui elle avait proposé de
vendre son mobilier avait été trouver ses créanciers pour leur demander
combien elle leur devait; ceux-ci avaient eu peur, et l'on allait vendre
dans deux jours.
--Et maintenant, c'est payé?
--À peu près.
--Et qui a fait les fonds?
--Le comte de N... Ah! mon cher! il y a des hommes faits exprès pour
cela. Bref, il a donné vingt mille francs; mais il en est arrivé à ses
fins. Il sait bien que Marguerite n'est pas amoureuse de lui, ce qui ne
l'empêche pas d'être très gentil pour elle. Vous avez vu, il lui a
racheté ses chevaux, il lui a retiré ses bijoux et lui donne autant
d'argent que le duc lui en donnait; si elle veut vivre tranquillement,
cet homme-là restera longtemps avec elle.
--Et que fait-elle? Habite-t-elle tout à fait Paris?
--Elle n'a jamais voulu retourner à Bougival depuis que vous êtes parti.
C'est moi qui suis allée y chercher toutes ses affaires, et même les
vôtres, dont j'ai fait un paquet que vous ferez prendre ici. Il y a
tout, excepté un petit portefeuille avec votre chiffre. Marguerite a
voulu le prendre et l'a chez elle. Si vous y tenez, je le lui
redemanderai.
--Qu'elle le garde, balbutiai-je, car je sentais les larmes monter de
mon cœur à mes yeux au souvenir de ce village où j'avais été si heureux,
et à l'idée que Marguerite tenait à garder une chose qui venait de moi
et me rappelait à elle.
Si elle était entrée à ce moment, mes résolutions de vengeance auraient
disparu et je serais tombé à ses pieds.
--Du reste, reprit Prudence, je ne l'ai jamais vue comme elle est
maintenant: elle ne dort presque plus, elle court les bals, elle soupe,
elle se grise même. Dernièrement, après un souper, elle est restée huit
jours au lit; et quand le médecin lui a permis de se lever, elle a
recommencé, au risque d'en mourir. Irez-vous la voir?
--À quoi bon? Je suis venu vous voir, vous, parce que vous avez été
toujours charmante pour moi, et que je vous connaissais avant de
connaître Marguerite. C'est à vous que je dois d'avoir été son amant,
comme c'est à vous que je dois de ne plus l'être, n'est-ce pas?
--Ah! dame, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'elle vous quittât, et
je crois que, plus tard, vous ne m'en voudrez pas.
--Je vous en ai une double reconnaissance, ajoutai-je en me levant, car
j'avais du dégoût pour cette femme, à la voir prendre au sérieux tout ce
que je lui disais.
--Vous vous en allez?
--Oui.
J'en savais assez.
--Quand vous verra-t-on?
--Bientôt. Adieu.
--Adieu.
Prudence me conduisit jusqu'à la porte, et je rentrai chez moi des
larmes de rage dans les yeux et un besoin de vengeance dans le cœur.
Ainsi Marguerite était décidément une fille comme les autres; ainsi, cet
amour profond qu'elle avait pour moi n'avait pas lutté contre le désir
de reprendre sa vie passée, et contre le besoin d'avoir une voiture et
de faire des orgies.
Voilà ce que je me disais au milieu de mes insomnies, tandis que, si
j'avais réfléchi aussi froidement que je l'affectais, j'aurais vu dans
cette nouvelle existence bruyante de Marguerite l'espérance pour elle de
faire taire une pensée continue, un souvenir incessant.
Malheureusement, la passion mauvaise dominait en moi, et je ne cherchai
qu'un moyen de torturer cette pauvre créature.
Oh! l'homme est bien petit et bien vil quand l'une de ses étroites
passions est blessée.
Cette Olympe, avec qui je l'avais vue, était sinon l'amie de Marguerite,
du moins celle qu'elle fréquentait le plus souvent depuis son retour à
Paris. Elle allait donner un bal, et comme je supposais que Marguerite y
serait, je cherchai à me faire donner une invitation et je l'obtins.
Quand, plein de mes douloureuses émotions, j'arrivai à ce bal, il était
déjà fort animé. On dansait, on criait même, et, dans un des quadrilles,
j'aperçus Marguerite dansant avec le comte de N..., lequel paraissait
tout fier de la montrer, et semblait dire à tout le monde:
--Cette femme est à moi!
J'allai m'adosser à la cheminée, juste en face de Marguerite, et je la
regardai danser. À peine m'eut-elle aperçu qu'elle se troubla. Je la vis
et je la saluai distraitement de la main et des yeux.
Quand je songeais que après le bal, ce ne serait plus avec moi, mais
avec ce riche imbécile qu'elle s'en irait, quand je me représentais ce
qui vraisemblablement allait suivre leur retour chez elle, le sang me
montait au visage, et le besoin me venait de troubler leurs amours.
Après la contredanse, j'allai saluer la maîtresse de la maison, qui
étalait aux yeux des invités des épaules magnifiques et la moitié d'une
gorge éblouissante.
Cette fille-là était belle, et, au point de vue de la forme, plus belle
que Marguerite. Je le compris mieux encore à certains regards que
celle-ci jeta sur Olympe pendant que je lui parlais. L'homme qui serait
l'amant de cette femme pourrait être aussi fier que l'était M. de N...,
et elle était assez belle pour inspirer une passion égale à celle que
Marguerite m'avait inspirée.
Elle n'avait pas d'amant à cette époque. Il ne serait pas difficile de
le devenir. Le tout était de montrer assez d'or pour se faire regarder.
Ma résolution fut prise. Cette femme serait ma maîtresse.
Je commençai mon rôle de postulant en dansant avec Olympe.
Une demi-heure après, Marguerite, pâle comme une morte, mettait sa
pelisse et quittait le bal.
Chapitre XXIV
C'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez. Je comprenais
l'empire que j'avais sur cette femme et j'en abusais lâchement.
Quand je pense qu'elle est morte maintenant, je me demande si Dieu me
pardonnera jamais le mal que j'ai fait.
Après le souper, qui fut des plus bruyants, on se mit à jouer.
Je m'assis à côté d'Olympe et j'engageai mon argent avec tant de
hardiesse qu'elle ne pouvait s'empêcher d'y faire attention. En un
instant, je gagnai cent cinquante ou deux cents louis, que j'étalais
devant moi et sur lesquels elle fixait des yeux ardents.
J'étais le seul que le jeu ne préoccupât point complètement et qui
s'occupât d'elle. Tout le reste de la nuit je gagnai, et ce fut moi qui
lui donnai de l'argent pour jouer, car elle avait perdu tout ce qu'elle
avait devant elle et probablement chez elle.
À cinq heures du matin on partit.
Je gagnais trois cents louis.
Tous les joueurs étaient déjà en bas, moi seul étais resté en arrière
sans que l'on s'en aperçût, car je n'étais l'ami d'aucun de ces
messieurs.
Olympe éclairait elle-même l'escalier et j'allais descendre comme les
autres, quand, revenant vers elle, je lui dis:
--Il faut que je vous parle.
--Demain, me dit-elle.
--Non, maintenant.
--Qu'avez-vous à me dire?
--Vous le verrez.
Et je rentrai dans l'appartement.
--Vous avez perdu, lui dis-je?
--Oui.
--Tout ce que vous aviez chez vous?
Elle hésita.
--Soyez franche.
--Eh bien, c'est vrai.
--J'ai gagné trois cents louis, les voilà, si vous voulez me garder ici.
Et, en même temps, je jetai l'or sur la table.
--Et pourquoi cette proposition?
--Parce que je vous aime, pardieu!
--Non, mais parce que vous êtes amoureux de Marguerite et que vous
voulez vous venger d'elle en devenant mon amant. On ne trompe pas une
femme comme moi, mon cher ami; malheureusement je suis encore trop jeune
et trop belle pour accepter le rôle que vous me proposez.
--Ainsi, vous refusez?
--Oui.
--Préférez-vous m'aimer pour rien? C'est moi qui n'accepterais pas
alors. Réfléchissez, ma chère Olympe; je vous aurais envoyé une personne
quelconque vous proposer ces trois cents louis de ma part aux conditions
que j'y mets, vous eussiez accepté. J'ai mieux aimé traiter directement
avec vous. Acceptez sans chercher les causes qui me font agir;
dites-vous que vous êtes belle, et qu'il n'y a rien d'étonnant que je
sois amoureux de vous.
Marguerite était une fille entretenue comme Olympe, et cependant je
n'eusse jamais osé lui dire, la première fois que je l'avais vue, ce que
je venais de dire à cette femme. C'est que j'aimais Marguerite, c'est
que j'avais deviné en elle des instincts qui manquaient à cette autre
créature, et qu'au moment même où je proposais ce marché, malgré son
extrême beauté, celle avec qui j'allais le conclure me dégoûtait.
Elle finit par accepter, bien entendu, et, à midi, je sortis de chez
elle son amant: mais je quittai son lit sans emporter le souvenir des
caresses et des mots d'amour qu'elle s'était crue obligée de me
prodiguer pour les six mille francs que je lui laissais.
Et cependant on s'était ruiné pour cette femme-là.
À compter de ce jour, je fis subir à Marguerite une persécution de tous
les instants. Olympe et elle cessèrent de se voir, vous comprenez
aisément pourquoi. Je donnai à ma nouvelle maîtresse une voiture, des
bijoux, je jouai, je fis enfin toutes les folies propres à un homme
amoureux d'une femme comme Olympe. Le bruit de ma nouvelle passion se
répandit aussitôt.
Prudence elle-même s'y laissa prendre et finit par croire que j'avais
complètement oublié Marguerite. Celle-ci, soit qu'elle eût deviné le
motif qui me faisait agir, soit qu'elle se trompât comme les autres,
répondait par une grande dignité aux blessures que je lui faisais tous
les jours. Seulement elle paraissait souffrir, car partout où je la
rencontrais, je la revoyais toujours de plus en plus pâle, de plus en
plus triste. Mon amour pour elle, exalté à ce point qu'il se croyait
devenu de la haine, se réjouissait à la vue de cette douleur
quotidienne. Plusieurs fois, dans des circonstances où je fus d'une
cruauté infâme, Marguerite leva sur moi des regards si suppliants que je
rougissais du rôle que j'avais pris, et que j'étais près de lui en
demander pardon.
Mais ces repentirs avaient la durée de l'éclair et Olympe, qui avait
fini par mettre toute espèce d'amour-propre de côté, et compris qu'en
faisant du mal à Marguerite, elle obtiendrait de moi tout ce qu'elle
voudrait, m'excitait sans cesse contre elle, et l'insultait chaque fois
qu'elle en trouvait l'occasion, avec cette persistante lâcheté de la
femme autorisée par un homme.
Marguerite avait fini par ne plus aller ni au bal, ni au spectacle, dans
la crainte de nous y rencontrer, Olympe et moi. Alors les lettres
anonymes avaient succédé aux impertinences directes, et il n'y avait
honteuses choses que je n'engageasse ma maîtresse à raconter et que je
ne racontasse moi-même sur Marguerite.
Il fallait être fou pour en arriver là. J'étais comme un homme qui,
s'étant grisé avec du mauvais vin, tombe dans une de ces exaltations
nerveuses où la main est capable d'un crime sans que la pensée y soit
pour quelque chose. Au milieu de tout cela, je souffrais le martyre. Le
calme sans dédain, la dignité sans mépris, avec lesquels Marguerite
répondait à toutes mes attaques, et qui à mes propres yeux la faisaient
supérieure à moi, m'irritaient encore contre elle.
Un soir, Olympe était allée je ne sais où, et s'y était rencontrée avec
Marguerite, qui cette fois n'avait pas fait grâce à la sotte fille qui
l'insultait, au point que celle-ci avait été forcée de céder la place.
Olympe était rentrée furieuse, et l'on avait emporté Marguerite
évanouie.
En rentrant, Olympe m'avait raconté ce qui s'était passé, m'avait dit
que Marguerite, la voyant seule, avait voulu se venger de ce qu'elle
était ma maîtresse, et qu'il fallait que je lui écrivisse de respecter,
moi absent ou non, la femme que j'aimais.
Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y consentis, et que tout ce que je
pus trouver d'amer, de honteux et de cruel, je le mis dans cette épître
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