--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime?
--Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les
femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on
blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une
femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles
que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais
Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre.
--Que faut-il que je fasse alors?
--Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à
vous reprocher l'un à l'autre.
--Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon?
--Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait.
Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence.
Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à
Marguerite:
«Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira
demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il
pourra déposer son repentir à vos pieds.
«Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions
doivent être faites sans témoins.»
Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph,
qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit
qu'elle répondrait plus tard.
Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je
n'avais pas encore de réponse.
Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le
lendemain.
En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais
pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles.
Chapitre XV
Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout
pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.
--Faut-il ouvrir? me dit Joseph.
--Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure
chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.
--Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.
--C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de
Prudence.
Je sortis de ma chambre.
Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon;
Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.
Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux
mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.
Elle m'embrassa au front et me dit:
--Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.
--J'allais partir demain.
--En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas
pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu
dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous
laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne
voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais
peut-être.
--Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?
--Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et
cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.
Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait
attentivement.
--Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.
--C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence;
peut-on voir la chambre à coucher!
--Oui.
Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer
la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et
moi.
--Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.
--Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je
voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.
--N'étais-je pas là?
--Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre
qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi,
et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous
partissiez avec le droit de me reprocher un refus.
--Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?
--Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait
me faire le plus grand tort.
--Est-ce bien la seule raison?
--S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à
avoir des secrets l'un pour l'autre.
--Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en
arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?
--Beaucoup.
--Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?
--Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux
cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse
un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je
vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante
mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille
francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.
--C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de
Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.
--Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un
peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été
libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant
reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout
à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai
cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois;
vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon
Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice
plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais
pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de
moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard.
J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette
délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un
peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un
développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la
part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses
dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une
délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne
m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je
vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait
avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction
pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien
davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.
J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais
que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser
les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa
pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas
encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme
a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait
été, il tend encore à autre chose.
--C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons
des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons
tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se
ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont
avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c'est sa seule distraction
et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme,
je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as
pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature
humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais
j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste
quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé.
«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est
vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je
t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce
qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions
moins ruineuses.
«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les
intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que
j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la
jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente.
J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à
midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que
j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.
«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle
j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler
librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à
scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus
insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous
avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous,
comme ils le disent, mais pour leur vanité.
«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux,
bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont.
Il nous est défendu d'avoir du cœur sous peine d'être huées et de ruiner
notre crédit.
«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des
choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières
dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme
Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de
dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos
amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude,
jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un
conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus,
pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent
de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle
dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent
nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il
soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu
toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais
priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents
francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui
ne sortiront pas de leurs cartons.
«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un
bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme
je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me
demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien
plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le
duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru
pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais
d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un
incendie que de s'asphyxier avec du charbon.
«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de
faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante
solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais
celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme
indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi
et n'en parlons plus.
Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le
dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son
mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.
--Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je
voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et
ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre,
que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.
«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave,
ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et
ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.
Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me
dit avec un sourire d'une douceur ineffable:
--Tiens, je te la rapportais.
Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la
rendait.
En ce moment Prudence reparut.
--Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.
--Il vous demande pardon.
--Justement.
--Et vous pardonnez?
--Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.
--Quoi donc?
--Il veut venir souper avec nous.
--Et vous y consentez?
--Qu'en pensez-vous?
--Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni
l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous
consentirez, plus tôt nous souperons.
--Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez,
ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous
ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.
J'embrassai Marguerite à l'étouffer.
Joseph entra là-dessus.
--Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles
sont faites.
--Entièrement?
--Oui, monsieur.
--Eh bien, défaites-les: je ne pars pas.
Chapitre XVI
J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les
commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien
par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés,
moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus
pouvoir vivre qu'avec moi.
C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je
lui envoyai Manon Lescaut.
À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma
maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas
laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais
d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse.
Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une
apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si
désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne
coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de
loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à
sa maîtresse.
Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est
encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté,
grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer
pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs
par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et
s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est l'homme
le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé
six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sœur et moi le jour
où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt
et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq
mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très
heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une
position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu
à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup
de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé
aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort
modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et
je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en
somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon
fils. Du reste pas un sou de dettes.
Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.
Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite
était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui
n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions
dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec
moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait
avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de
Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous
allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir
quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois
mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi,
et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter
Marguerite.
Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.
Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils
furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte
est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté
des détails et toute la simplicité des développements.
Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de
me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de
soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me
bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de
Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de
brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre
tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.
Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital,
et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on
joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance
d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait,
on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que
maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine
sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on
gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra
facilement pourquoi.
Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands
besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils
mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils
gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les
maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se
contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent
par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu;
et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes
jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent
mille livres de rente.
Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un
jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.
Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui
m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi
le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.
Que vouliez-vous que je fisse?
Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées
seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et
m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un
moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et le reportait sur une passion
dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure
où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela
que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou
perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y
laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la
quittant.
Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède.
Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.
Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je
ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que
j'aurais pu perdre.
Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je
dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il
n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de
satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à
elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage.
Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de
minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans
les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne
m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai
qu'à midi.
En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était
opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre
fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance.
J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses
anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver,
m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la
santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à
substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle,
Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait
les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées
chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un
cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux
enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle
rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un
peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les
toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine,
avaient disparu presque complètement.
Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte,
définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma
liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant
que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on
la réveillât.
Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait
contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un
adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite
de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me
paraissaient un capital inépuisable.
L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma
sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment
des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre
auprès d'eux.
À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours
que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux
choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que
je mettais à ma visite annuelle.
Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été
réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda
si je voulais la mener toute la journée à la campagne.
On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que
Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu
profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec
madame Duvernoy.
Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser
le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites
exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son
appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux
qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les
œufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin
le déjeuner traditionnel des environs de Paris.
Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.
Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.
--Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.
--Oui.
--Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould.
Armand, allez louer une calèche.
Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.
Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le
dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire,
on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme
l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la
rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un
large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de
Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers
et le murmure de ses saules.
Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons
blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la
distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le
paysage.
Au fond, Paris dans la brume!
Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois
le dire, ce fut un vrai déjeuner.
Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je
dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus
jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de
plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village
gaiement couché au pied de la colline qui le protège.
Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau,
ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.
On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien
n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les
fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois.
Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle,
quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours
plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux,
vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel
vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle
soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son
unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien
plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais
amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de
Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais
coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait
le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous
n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une
nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du
bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et
sans crainte.
La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme
jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait
Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le
soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste
fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui
semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les
mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à
mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle
m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans
tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre
amour.
Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de
cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où
nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient
auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les
espérances qu'elle rencontrait.
Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une
charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à
travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du
velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses
retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier
fait la veille.
Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée
qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.
À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle
était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais
Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir
assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres
auraient jamais été aussi heureuses que nous.
--Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de
mon regard et peut-être de ma pensée.
--Où? fit Prudence.
--Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.
--Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?
--Beaucoup.
--Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis
sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.
Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet
avis.
Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et
m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout
étourdi de la chute.
--En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que
je disais.
--Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui
interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si
elle est à louer.
La maison était vacante et à louer deux mille francs.
--Serez-vous heureux ici? me dit-elle.
--Suis-je sûr d'y venir?
--Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous?
--Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.
--Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux;
vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme,
laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.
--Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer
chez vous, dit Prudence.
Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant
de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si
bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la
combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux.
Chapitre XVII
Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le
duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il
serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir.
En effet, dans la journée, je reçus ce mot:
«Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit
heures.»
À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre
chez madame Duvernoy.
--Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant.
--La maison est louée? demanda Prudence.
--Oui; il a consenti tout de suite.
Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je
le faisais.
--Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite.
--Quoi donc encore?
--Je me suis inquiétée du logement d'Armand.
--Dans la même maison? demanda Prudence en riant.
--Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi.
Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est
madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si
elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec
salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je
pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un
hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait?
Je sautai au cou de Marguerite.
--Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite
porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas,
puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre
nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant
quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a
demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à
m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante
et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très
imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons
donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait
surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il
faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement
quelques-unes. Tout cela vous convient-il?
--Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que
cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi.
--Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à
merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en
m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait
votre lit.
--Et quand emménagez-vous? demanda Prudence.
--Le plus tôt possible.
--Vous emmenez votre voiture et vos chevaux?
--J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement
pendant mon absence.
Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de
campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour.
Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous
décrire.
Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put
rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours
en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se
passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table.
Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur
faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût
appartenu.
L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et
cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un
billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que
j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à
Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la
crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à
Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et
que j'avais rendue très exactement.
Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans
compter ma pension.
Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se
calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et
surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de
l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y
reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une
joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu.
Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête
avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze
personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre
à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la
porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée,
et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente
gaieté des filles qui se trouvaient là.
Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la
chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire
oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre,
avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille
qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas
le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé.
Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait
eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait
plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse
m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin.
Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui
en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais
arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient
monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître.
Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à
Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne
pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne
renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant
que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas
revenir.
Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite
qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où
j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées.
Quelque temps après Prudence revint.
J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me
doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une
conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir
lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre.
Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux
écoutes.
--Eh bien? demanda Marguerite.
--Eh bien! j'ai vu le duc.
--Que vous a-t-il dit?
--Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait
appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il
ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme,
m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle
voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit.
--Vous avez répondu?
--Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous
faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que
vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de
toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos
besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard
et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je
parle à Armand?
Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me
battait violemment en attendant sa réponse.
--Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas
pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que
voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans
obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce
qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre
pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la
vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai.
--Mais comment ferez-vous?
--Je n'en sais rien.
Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai
brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses
mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi.
--Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne
suis-je pas là? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le
bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous
aimons! Que nous importe le reste?
--Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux
bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir
aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un
éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me
reprocheras le passé, n'est-ce pas?
Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant
Marguerite contre mon cœur.
--Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue,
vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons
pas besoin de lui.
À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était
plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me
rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais
femme, jamais sœur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les
soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes
les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec
ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les
dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour
aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais
acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche,
couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple
pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était
cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de
son luxe et de ses scandales.
Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que
nous ne pouvions pas l'être longtemps.
Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était
venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai
parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit
que j'ai là.
Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous
ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été
s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre
des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable
que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors.
Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il
y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix
ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait
fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire
vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la
pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle
portait le nom.
Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la
surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que
lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon.
Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me
donna les lettres sans les lire.
Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux
yeux.
Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais
quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il
avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir,
quelles que fussent les conditions mises à ce retour.
J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais
déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui
conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la
douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit
dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes
visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais
par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de
sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait
l'entraîner.
Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et
que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous
occuper de l'avenir.
Chapitre XVIII
Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile.
Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais
insignifiants pour ceux à qui je les raconterais.
Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment
s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse
porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui
naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la
femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir
déjà jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on
n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que
celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni
souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée
qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un
charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que
l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la
vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour.
Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui
dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en
songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au
lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions
couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans
notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde
extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit
d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les
prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de
rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants,
car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs
obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine.
Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des
larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit,
et elle me répondait:
--Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes
comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus
tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu
ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as
prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je
mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras
jamais.
--Je te le jure!
A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment
était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête
dans ma poitrine, elle me disait:
--C'est que tu ne sais pas combien je t'aime!
Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous
regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de
nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous
nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions
pas, quand Marguerite me dit:
--Voici l'hiver, veux-tu que nous partions?
--Et pour quel endroit?
--Pour l'Italie.
--Tu t'ennuies donc?
--Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris.
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