--Pourquoi ne m'a-t-elle pas répondu, puisqu'elle m'aime? --Parce qu'elle a compris qu'elle avait tort de vous aimer. Puis les femmes permettent quelquefois qu'on trompe leur amour, jamais qu'on blesse leur amour-propre, et l'on blesse toujours l'amour-propre d'une femme quand, deux jours après qu'on est son amant, on la quitte, quelles que soient les raisons que l'on donne à cette rupture. Je connais Marguerite, elle mourrait plutôt que de vous répondre. --Que faut-il que je fasse alors? --Rien. Elle vous oubliera, vous l'oublierez, et vous n'aurez rien à vous reprocher l'un à l'autre. --Mais si je lui écrivais pour lui demander pardon? --Gardez-vous-en bien, elle vous pardonnerait. Je fus sur le point de sauter au cou de Prudence. Un quart d'heure après, j'étais rentré chez moi et j'écrivais à Marguerite: «Quelqu'un qui se repent d'une lettre qu'il a écrite hier, qui partira demain si vous ne lui pardonnez, voudrait savoir à quelle heure il pourra déposer son repentir à vos pieds. «Quand vous trouvera-t-il seule? Car, vous le savez, les confessions doivent être faites sans témoins.» Je pliai cette espèce de madrigal en prose, et je l'envoyai par Joseph, qui remit la lettre à Marguerite elle-même, laquelle lui répondit qu'elle répondrait plus tard. Je ne sortis qu'un instant pour aller dîner, et à onze heures du soir je n'avais pas encore de réponse. Je résolus alors de ne pas souffrir plus longtemps et de partir le lendemain. En conséquence de cette résolution, convaincu que je ne m'endormirais pas si je me couchais, je me mis à faire mes malles. Chapitre XV Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte. --Faut-il ouvrir? me dit Joseph. --Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite. --Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames. --C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de Prudence. Je sortis de ma chambre. Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon; Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait. Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux mains, et, tout ému, je lui dis: pardon. Elle m'embrassa au front et me dit: --Voilà déjà trois fois que je vous pardonne. --J'allais partir demain. --En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais peut-être. --Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment? --Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux. Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait attentivement. --Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites. --C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence; peut-on voir la chambre à coucher! --Oui. Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et moi. --Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors. --Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner. --N'étais-je pas là? --Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi, et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous partissiez avec le droit de me reprocher un refus. --Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir? --Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait me faire le plus grand tort. --Est-ce bien la seule raison? --S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à avoir des secrets l'un pour l'autre. --Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu? --Beaucoup. --Alors, pourquoi m'avez-vous trompé? --Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile. --C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou. --Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois; vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard. J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe. J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait été, il tend encore à autre chose. --C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c'est sa seule distraction et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme, je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé. «Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions moins ruineuses. «Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort. «Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité. «Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont. Il nous est défendu d'avoir du cœur sous peine d'être huées et de ruiner notre crédit. «Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude, jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui ne sortiront pas de leurs cartons. «Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un incendie que de s'asphyxier avec du charbon. «Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi et n'en parlons plus. Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux. --Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre, que nous sommes jeunes et que nous nous aimons. «Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais. Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me dit avec un sourire d'une douceur ineffable: --Tiens, je te la rapportais. Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la rendait. En ce moment Prudence reparut. --Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite. --Il vous demande pardon. --Justement. --Et vous pardonnez? --Il le faut bien, mais il veut encore autre chose. --Quoi donc? --Il veut venir souper avec nous. --Et vous y consentez? --Qu'en pensez-vous? --Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons. --Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre. J'embrassai Marguerite à l'étouffer. Joseph entra là-dessus. --Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles sont faites. --Entièrement? --Oui, monsieur. --Eh bien, défaites-les: je ne pars pas. Chapitre XVI J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés, moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus pouvoir vivre qu'avec moi. C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je lui envoyai Manon Lescaut. À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse. Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à sa maîtresse. Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté, grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est l'homme le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sœur et moi le jour où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon fils. Du reste pas un sou de dettes. Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite. Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter Marguerite. Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité. Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté des détails et toute la simplicité des développements. Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais. Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait, on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra facilement pourquoi. Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu; et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent mille livres de rente. Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive. Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi le complément inévitable de mon amour pour Marguerite. Que vouliez-vous que je fisse? Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et le reportait sur une passion dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la quittant. Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède. Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu. Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que j'aurais pu perdre. Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage. Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai qu'à midi. En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance. J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver, m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, avaient disparu presque complètement. Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte, définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on la réveillât. Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me paraissaient un capital inépuisable. L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre auprès d'eux. À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que je mettais à ma visite annuelle. Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda si je voulais la mener toute la journée à la campagne. On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec madame Duvernoy. Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les œufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin le déjeuner traditionnel des environs de Paris. Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions. Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras. --Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle. --Oui. --Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould. Armand, allez louer une calèche. Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould. Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire, on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers et le murmure de ses saules. Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le paysage. Au fond, Paris dans la brume! Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois le dire, ce fut un vrai déjeuner. Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village gaiement couché au pied de la colline qui le protège. Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie. On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois. Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle, quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et sans crainte. La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre amour. Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les espérances qu'elle rencontrait. Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier fait la veille. Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage. À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres auraient jamais été aussi heureuses que nous. --Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de mon regard et peut-être de ma pensée. --Où? fit Prudence. --Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question. --Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît? --Beaucoup. --Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez. Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet avis. Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout étourdi de la chute. --En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que je disais. --Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si elle est à louer. La maison était vacante et à louer deux mille francs. --Serez-vous heureux ici? me dit-elle. --Suis-je sûr d'y venir? --Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous? --Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même. --Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux; vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme, laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien. --Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer chez vous, dit Prudence. Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux. Chapitre XVII Le lendemain, Marguerite me congédia de bonne heure, me disant que le duc devait venir de grand matin, et me promettant de m'écrire dès qu'il serait parti, pour me donner le rendez-vous de chaque soir. En effet, dans la journée, je reçus ce mot: «Je vais à Bougival avec le duc; soyez chez Prudence, ce soir, à huit heures.» À l'heure indiquée, Marguerite était de retour, et venait me rejoindre chez madame Duvernoy. --Et bien, tout est arrangé, dit-elle en entrant. --La maison est louée? demanda Prudence. --Oui; il a consenti tout de suite. Je ne connaissais pas le duc, mais j'avais honte de le tromper comme je le faisais. --Mais, ce n'est pas tout! reprit Marguerite. --Quoi donc encore? --Je me suis inquiétée du logement d'Armand. --Dans la même maison? demanda Prudence en riant. --Non, mais au Point-du-Jour, où nous avons déjeuné, le duc et moi. Pendant qu'il regardait la vue, j'ai demandé à madame Arnould, car c'est madame Arnould qu'elle s'appelle, n'est-ce pas? je lui ai demandé si elle avait un appartement convenable. Elle en a justement un, avec salon, antichambre et chambre à coucher. C'est tout ce qu'il faut, je pense. Soixante francs par mois. Le tout meublé de façon à distraire un hypocondriaque. J'ai retenu le logement. Ai-je bien fait? Je sautai au cou de Marguerite. --Ce sera charmant, continua-t-elle, vous avez une clef de la petite porte, et j'ai promis au duc une clef de la grille qu'il ne prendra pas, puisqu'il ne viendra que dans le jour, quand il viendra. Je crois, entre nous, qu'il est enchanté de ce caprice qui m'éloigne de Paris pendant quelque temps, et fera taire un peu sa famille. Cependant, il m'a demandé comment moi, qui aime tant Paris, je pouvais me décider à m'enterrer dans cette campagne; je lui ai répondu que j'étais souffrante et que c'était pour me reposer. Il n'a paru me croire que très imparfaitement. Ce pauvre vieux est toujours aux abois. Nous prendrons donc beaucoup de précautions, mon cher Armand; car il me ferait surveiller là-bas, et ce n'est pas le tout qu'il me loue une maison, il faut encore qu'il paye mes dettes, et j'en ai malheureusement quelques-unes. Tout cela vous convient-il? --Oui, répondis-je en essayant de faire taire tous les scrupules que cette façon de vivre réveillait de temps en temps en moi. --Nous avons visité la maison dans tous ses détails, nous y serons à merveille. Le duc s'inquiétait de tout. Ah! mon cher, ajouta la folle en m'embrassant, vous n'êtes pas malheureux, c'est un millionnaire qui fait votre lit. --Et quand emménagez-vous? demanda Prudence. --Le plus tôt possible. --Vous emmenez votre voiture et vos chevaux? --J'emmènerai toute ma maison. Vous vous chargerez de mon appartement pendant mon absence. Huit jours après, Marguerite avait pris possession de la maison de campagne, et moi j'étais installé au Point-du-Jour. Alors commença une existence que j'aurais bien de la peine à vous décrire. Dans les commencements de son séjour à Bougival, Marguerite ne put rompre tout à fait avec ses habitudes, et comme la maison était toujours en fête, toutes ses amies venaient la voir; pendant un mois, il ne se passa pas de jour que Marguerite n'eût huit ou dix personnes à sa table. Prudence amenait de son côté tous les gens qu'elle connaissait, et leur faisait tous les honneurs de la maison, comme si cette maison lui eût appartenu. L'argent du duc payait tout cela, comme vous le pensez bien, et cependant il arriva de temps en temps à Prudence de me demander un billet de mille francs, soi-disant au nom de Marguerite. Vous savez que j'avais fait quelque gain au jeu; je m'empressai donc de remettre à Prudence ce que Marguerite me faisait demander par elle, et dans la crainte qu'elle n'eût besoin de plus que je n'avais, je vins emprunter à Paris une somme égale à celle que j'avais déjà empruntée autrefois, et que j'avais rendue très exactement. Je me trouvai donc de nouveau riche d'une dizaine de mille francs, sans compter ma pension. Cependant le plaisir qu'éprouvait Marguerite à recevoir ses amies se calma un peu devant les dépenses auxquelles ce plaisir l'entraînait, et surtout devant la nécessité où elle était quelquefois de me demander de l'argent. Le duc, qui avait loué cette maison pour que Marguerite s'y reposât, n'y paraissait plus, craignant toujours d'y rencontrer une joyeuse et nombreuse compagnie de laquelle il ne voulait pas être vu. Cela tenait surtout à ce que, venant un jour pour dîner en tête-à-tête avec Marguerite, il était tombé au milieu d'un déjeuner de quinze personnes qui n'était pas encore fini à l'heure où il comptait se mettre à table pour dîner. Quand, ne se doutant de rien, il avait ouvert la porte de la salle à manger, un rire général avait accueilli son entrée, et il avait été forcé de se retirer brusquement devant l'impertinente gaieté des filles qui se trouvaient là. Marguerite s'était levée de table, avait été retrouver le duc dans la chambre voisine, et avait essayé, autant que possible, de lui faire oublier cette aventure; mais le vieillard, blessé dans son amour-propre, avait gardé rancune: il avait dit assez cruellement à la pauvre fille qu'il était las de payer les folies d'une femme qui ne savait même pas le faire respecter chez elle, et il était parti fort courroucé. Depuis ce jour on n'avait plus entendu parler de lui. Marguerite avait eu beau congédier ses convives, changer ses habitudes, le duc n'avait plus donné de ses nouvelles. J'y avais gagné que ma maîtresse m'appartenait plus complètement, et que mon rêve se réalisait enfin. Marguerite ne pouvait plus se passer de moi. Sans s'inquiéter de ce qui en résulterait, elle affichait publiquement notre liaison, et j'en étais arrivé à ne plus sortir de chez elle. Les domestiques m'appelaient monsieur, et me regardaient officiellement comme leur maître. Prudence avait bien fait, à propos de cette nouvelle vie, force morale à Marguerite; mais celle-ci avait répondu qu'elle m'aimait, qu'elle ne pouvait vivre sans moi, et quoi qu'il en dût advenir, elle ne renoncerait pas au bonheur de m'avoir sans cesse auprès d'elle, ajoutant que tous ceux à qui cela ne plairait pas étaient libres de ne pas revenir. Voilà ce que j'avais entendu un jour où Prudence avait dit à Marguerite qu'elle avait quelque chose de très important à lui communiquer, et où j'avais écouté à la porte de la chambre où elles s'étaient renfermées. Quelque temps après Prudence revint. J'étais au fond du jardin quand elle entra; elle ne me vit pas. Je me doutais, à la façon dont Marguerite était venue au-devant d'elle, qu'une conversation pareille à celle que j'avais déjà surprise allait avoir lieu de nouveau et je voulus l'entendre comme l'autre. Les deux femmes se renfermèrent dans un boudoir et je me mis aux écoutes. --Eh bien? demanda Marguerite. --Eh bien! j'ai vu le duc. --Que vous a-t-il dit? --Qu'il vous pardonnait volontiers la première scène, mais qu'il avait appris que vous viviez publiquement avec M. Armand Duval, et que cela il ne vous le pardonnait pas. Que Marguerite quitte ce jeune homme, m'a-t-il dit, et comme par le passé je lui donnerai tout ce qu'elle voudra, sinon, elle devra renoncer à me demander quoi que ce soit. --Vous avez répondu? --Que je vous communiquerais sa décision, et je lui ai promis de vous faire entendre raison. Réfléchissez, ma chère enfant, à la position que vous perdez et que ne pourra jamais vous rendre Armand. Il vous aime de toute son âme, mais il n'a pas assez de fortune pour subvenir à tous vos besoins, et il faudra bien un jour vous quitter, quand il sera trop tard et que le duc ne voudra plus rien faire pour vous. Voulez-vous que je parle à Armand? Marguerite paraissait réfléchir, car elle ne répondit pas. Le cœur me battait violemment en attendant sa réponse. --Non, reprit-elle, je ne quitterai pas Armand, et je ne me cacherai pas pour vivre avec lui. C'est peut-être une folie, mais je l'aime! que voulez-vous? Et puis, maintenant il a pris l'habitude de m'aimer sans obstacle; il souffrirait trop d'être forcé de me quitter ne fût-ce qu'une heure par jour. D'ailleurs, je n'ai pas tant de temps à vivre pour me rendre malheureuse et faire les volontés d'un vieillard dont la vue seule me fait vieillir. Qu'il garde son argent; je m'en passerai. --Mais comment ferez-vous? --Je n'en sais rien. Prudence allait sans doute répondre quelque chose, mais j'entrai brusquement et je courus me jeter aux pieds de Marguerite, couvrant ses mains des larmes que me faisait verser la joie d'être aimé ainsi. --Ma vie est à toi, Marguerite, tu n'as plus besoin de cet homme, ne suis-je pas là? T'abandonnerais-je jamais et pourrais-je payer assez le bonheur que tu me donnes? Plus de contrainte, ma Marguerite, nous nous aimons! Que nous importe le reste? --Oh! oui, je t'aime, mon Armand! murmura-t-elle en enlaçant ses deux bras autour de mon cou, je t'aime comme je n'aurais pas cru pouvoir aimer. Nous serons heureux, nous vivrons tranquilles, et je dirai un éternel adieu à cette vie dont je rougis maintenant. Jamais tu ne me reprocheras le passé, n'est-ce pas? Les larmes voilaient ma voix. Je ne pus répondre qu'en pressant Marguerite contre mon cœur. --Allons, dit-elle en se retournant vers Prudence et d'une voix émue, vous rapporterez cette scène au duc, et vous ajouterez que nous n'avons pas besoin de lui. À partir de ce jour il ne fut plus question du duc. Marguerite n'était plus la fille que j'avais connue. Elle évitait tout ce qui aurait pu me rappeler la vie au milieu de laquelle je l'avais rencontrée. Jamais femme, jamais sœur n'eut pour son époux ou son frère l'amour et les soins qu'elle avait pour moi. Cette nature maladive était prête à toutes les impressions, accessible à tous les sentiments. Elle avait rompu avec ses amies comme avec ses habitudes, avec son langage comme avec les dépenses d'autrefois. Quand on nous voyait sortir de la maison pour aller faire une promenade dans un charmant petit bateau que j'avais acheté, on n'eût jamais cru que cette femme vêtue d'une robe blanche, couverte d'un grand chapeau de paille, et portant sur son bras la simple pelisse de soie qui devait la garantir de la fraîcheur de l'eau, était cette Marguerite Gautier qui, quatre mois auparavant, faisait bruit de son luxe et de ses scandales. Hélas! nous nous hâtions d'être heureux, comme si nous avions deviné que nous ne pouvions pas l'être longtemps. Depuis deux mois nous n'étions même pas allés à Paris. Personne n'était venu nous voir, excepté Prudence, et cette Julie Duprat dont je vous ai parlé, et à qui Marguerite devait remettre plus tard le touchant récit que j'ai là. Je passais des journées entières aux pieds de ma maîtresse. Nous ouvrions les fenêtres qui donnaient sur le jardin, et regardant l'été s'abattre joyeusement dans les fleurs qu'il fait éclore et sous l'ombre des arbres, nous respirions à côté l'un de l'autre cette vie véritable que ni Marguerite ni moi n'avions comprise jusqu'alors. Cette femme avait des étonnements d'enfant pour les moindres choses. Il y avait des jours où elle courait dans le jardin, comme une fille de dix ans, après un papillon ou une demoiselle. Cette courtisane, qui avait fait dépenser en bouquets plus d'argent qu'il n'en faudrait pour faire vivre dans la joie une famille entière, s'asseyait quelquefois sur la pelouse, pendant une heure, pour examiner la simple fleur dont elle portait le nom. Ce fut pendant ce temps-là qu'elle lut si souvent Manon Lescaut. Je la surpris bien des fois annotant ce livre: et elle me disait toujours que lorsqu'une femme aime, elle ne peut pas faire ce que faisait Manon. Deux ou trois fois le duc lui écrivit. Elle reconnut l'écriture et me donna les lettres sans les lire. Quelquefois les termes de ces lettres me faisaient venir les larmes aux yeux. Il avait cru, en fermant sa bourse à Marguerite, la ramener à lui; mais quand il avait vu l'inutilité de ce moyen, il n'avait pas pu y tenir; il avait écrit, redemandant, comme autrefois, la permission de revenir, quelles que fussent les conditions mises à ce retour. J'avais donc lu ces lettres pressantes et réitérées, et je les avais déchirées, sans dire à Marguerite ce qu'elles contenaient, et sans lui conseiller de revoir le vieillard, quoiqu'un sentiment de pitié pour la douleur du pauvre homme m'y portât: mais je craignais qu'elle ne vit dans ce conseil le désir, en faisant reprendre au duc ses anciennes visites, de lui faire reprendre les charges de la maison; je redoutais par-dessus tout qu'elle me crût capable de dénier la responsabilité de sa vie dans toutes les conséquences où son amour pour moi pouvait l'entraîner. Il en résulta que le duc, ne recevant pas de réponse, cessa d'écrire, et que Marguerite et moi nous continuâmes à vivre ensemble sans nous occuper de l'avenir. Chapitre XVIII Vous donner des détails sur notre nouvelle vie serait chose difficile. Elle se composait d'une série d'enfantillages charmants pour nous, mais insignifiants pour ceux à qui je les raconterais. Vous savez ce que c'est que d'aimer une femme, vous savez comment s'abrègent les journées, et avec quelle amoureuse paresse on se laisse porter au lendemain. Vous n'ignorez pas cet oubli de toutes choses, qui naît d'un amour violent, confiant et partagé. Tout être qui n'est pas la femme aimée semble un être inutile dans la création. On regrette d'avoir déjà jeté des parcelles de son cœur à d'autres femmes, et l'on n'entrevoit pas la possibilité de presser jamais une autre main que celle que l'on tient dans les siennes. Le cerveau n'admet ni travail ni souvenir, rien enfin de ce qui pourrait le distraire de l'unique pensée qu'on lui offre sans cesse. Chaque jour on découvre dans sa maîtresse un charme nouveau, une volupté inconnue. L'existence n'est plus que l'accomplissement réitéré d'un désir continu, l'âme n'est plus que la vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour. Souvent nous allions, la nuit venue, nous asseoir sous le petit bois qui dominait la maison. Là nous écoutions les gaies harmonies du soir, en songeant tous deux à l'heure prochaine qui allait nous laisser jusqu'au lendemain dans les bras l'un de l'autre. D'autres fois nous restions couchés toute la journée, sans laisser même le soleil pénétrer dans notre chambre. Les rideaux étaient hermétiquement fermés, et le monde extérieur s'arrêtait un moment pour nous. Nanine seule avait le droit d'ouvrir notre porte, mais seulement pour apporter nos repas; encore les prenions-nous sans nous lever, et en les interrompant sans cesse de rires et de folies. À cela succédait un sommeil de quelques instants, car disparaissant dans notre amour, nous étions comme deux plongeurs obstinés qui ne reviennent à la surface que pour reprendre haleine. Cependant je surprenais des moments de tristesse et quelquefois même des larmes chez Marguerite; je lui demandais d'où venait ce chagrin subit, et elle me répondait: --Notre amour n'est pas un amour ordinaire, mon cher Armand. Tu m'aimes comme si je n'avais jamais appartenu à personne, et je tremble que plus tard, te repentant de ton amour et me faisant un crime de mon passé, tu ne me forces à me rejeter dans l'existence au milieu de laquelle tu m'as prise. Songe que maintenant que j'ai goûté d'une nouvelle vie, je mourrais en reprenant l'autre. Dis-moi donc que tu ne me quitteras jamais. --Je te le jure! A ce mot, elle me regardait comme pour lire dans mes yeux si mon serment était sincère, puis elle se jetait dans mes bras, et cachant sa tête dans ma poitrine, elle me disait: --C'est que tu ne sais pas combien je t'aime! Un soir, nous étions accoudés sur le balcon de la fenêtre, nous regardions la lune qui semblait sortir difficilement de son lit de nuages, et nous écoutions le vent agitant bruyamment les arbres, nous nous tenions la main, et depuis un grand quart d'heure nous ne parlions pas, quand Marguerite me dit: --Voici l'hiver, veux-tu que nous partions? --Et pour quel endroit? --Pour l'Italie. --Tu t'ennuies donc? --Je crains l'hiver, je crains surtout notre retour à Paris. 1 - - ' - - , ' ' ? 2 3 - - ' ' . 4 ' , ' 5 - , ' ' - ' 6 , ' , , 7 ' . 8 , . 9 10 - - - ? 11 12 - - . , ' , ' 13 ' ' . 14 15 - - ? 16 17 - - - - , . 18 19 . 20 21 ' , ' ' 22 : 23 24 « ' ' ' , 25 , 26 . 27 28 « - - ? , , 29 . » 30 31 , ' , 32 - , 33 ' . 34 35 ' , 36 ' . 37 38 39 . 40 41 , ' 42 , . 43 44 45 46 47 48 49 50 51 , ' . 52 53 - - - ? . 54 55 - - , - , 56 , ' . 57 58 - - , , . 59 60 - - ' , , 61 . 62 63 . 64 65 , , ; 66 , , . 67 68 ' , ' , ' , 69 , , , : . 70 71 ' : 72 73 - - . 74 75 - - ' . 76 77 - - - ? 78 . ' 79 , ' 80 . 81 - ; 82 - . 83 84 - - , , , ! ? 85 86 - - ! , , 87 ' ' . 88 89 , 90 . 91 92 - - , - , . 93 94 - - ' ' , ; 95 - ! 96 97 - - . 98 99 , 100 ' , , 101 . 102 103 - - - ? - . 104 105 - - ' , ' ' 106 ' ' . 107 108 - - ' - ? 109 110 - - ; , ' 111 ' ' , , 112 , ' , 113 . 114 115 - - - ? 116 117 - - , 118 . 119 120 - - - ? 121 122 - - ' , ; ' 123 ' ' . 124 125 - - , , 126 . , ' - ? 127 128 - - . 129 130 - - , ' - ? 131 132 - - , ' , ' 133 , ' 134 , 135 ; , ' 136 , , 137 ; . 138 139 - - ' , - 140 ; . 141 142 - - , , ' 143 . ' . ' 144 , ' ' - , , ' 145 , 146 ' , ' ' ' . ' 147 - ; 148 ' ; , ! 149 , . ' 150 . ' 151 : ' ; 152 , , . 153 ' ; ' 154 , ' . , 155 , 156 ; , 157 , ' 158 ' 159 . 160 ' ' ' , 161 , ' 162 - . ' 163 , 164 , , . 165 166 ' . 167 , ' 168 , 169 , , 170 ' , ' 171 , , ' 172 , . 173 174 - - ' , - ; , 175 . 176 , . 177 , ' 178 . ; ' 179 . ' , 180 ; ? , , ' 181 , , 182 . , 183 ' ' 184 ; ' ' . 185 186 « , ' ' . 187 ' ' . , 188 ' . 189 ' , 190 . 191 192 « ' , ' ' 193 , ' ' 194 ' . ' 195 , , . 196 ' , ' , 197 , , 198 ' , ' ' . 199 200 « , , 201 ' 202 . 203 , 204 . ' ' . 205 , 206 , . 207 208 « - , , 209 , . 210 ' ' 211 . 212 213 « . , 214 . - , 215 . , 216 , 217 . 218 . ' , 219 ' . ' 220 . , 221 ' , ' 222 223 . 224 . , ' 225 , ' . ' 226 - ' ' 227 ' , ' 228 ' ' 229 . 230 231 « , ' 232 , ' , , 233 , 234 , ' 235 . , ' , 236 , . ' 237 ' ; - ? 238 ' ' , 239 ' . 240 241 « ' , , , , , ' 242 ' ' 243 . ' , ' ' , 244 . ' , 245 , ; , - 246 ' . 247 248 , , 249 , , 250 ' . 251 252 - - , , - , ' , 253 ' , . 254 ' : ' ' ' , 255 . 256 257 « , , , 258 ; , , ' 259 ; ' . 260 261 , , 262 ' : 263 264 - - , . 265 266 267 . 268 269 . 270 271 - - , , - ' ? . 272 273 - - . 274 275 - - . 276 277 - - ? 278 279 - - , . 280 281 - - ? 282 283 - - . 284 285 - - ? 286 287 - - ' - ? 288 289 - - , ' ' 290 ' . ' 291 , . 292 293 - - , , . , 294 - - , , 295 , , . 296 297 ' ' . 298 299 - . 300 301 - - , - ' ' , 302 . 303 304 - - ? 305 306 - - , . 307 308 - - , - : . 309 310 311 312 313 314 315 316 ' , , 317 , 318 , 319 , , , 320 ' . 321 322 ' 323 . 324 325 , 326 , . 327 328 ' , , , ' . 329 , ' , - 330 . ' , 331 ' , ' ' 332 . ' , 333 , , ' 334 . 335 336 ' , ' . 337 . . . , 338 ' 339 . 340 , ' ' , 341 ' . ' 342 ' . , , 343 ' 344 ' ; , ' 345 , 346 , ' ' 347 , 348 , , . 349 , ' , ' , , 350 , ' 351 . 352 ; ' , 353 ' , 354 ' 355 . . 356 357 ' . 358 359 , , . 360 ' , 361 ' 362 . , 363 , ' ' 364 , , , 365 , . ' , , 366 , , ' 367 , 368 , , 369 , 370 . 371 372 , ' , . 373 374 - , ' 375 . 376 , , 377 . 378 379 , ' ' 380 , 381 ' . - - , 382 383 , ' 384 ' , 385 ' . 386 387 , 388 , ' 389 . , , 390 ' : ' , ' , 391 ' ; 392 , , 393 , , ' 394 , . 395 . 396 397 398 ' 399 ; , : 400 , 401 , . 402 , ' 403 ' ; 404 , 405 ' ' 406 . 407 408 ' , 409 . 410 411 , , , 412 ' ' , 413 . 414 415 - ? 416 417 ' , 418 , ' . ' 419 ' ; 420 421 ' , ' ' 422 . , ' 423 , 424 , , ' 425 ' 426 . 427 428 , ; ' . 429 430 , ' . 431 432 , , - - ; 433 , 434 ' . 435 436 , . , 437 ' . 438 ' 439 , , . 440 , ' . 441 442 ' , ' ' ' 443 , 444 , . 445 ' ' , ' 446 ' . 447 448 , ' 449 . ' , 450 , , ' . 451 ' ' 452 . , ' , 453 ' 454 , ' , ' 455 . , 456 ' 457 . 458 , , ' , ' ' 459 , ' , , 460 , - . 461 , , 462 , . 463 , , , , 464 . 465 466 , ' , 467 ; 468 , - 469 ' , ' 470 . 471 472 ' 473 ' 474 ' . , , 475 , ' 476 . 477 478 ' ' ' ' 479 , ; - 480 ' ' , 481 ' . 482 483 , 484 ' ' , 485 , , 486 . 487 488 , ' , 489 , , 490 . 491 492 , 493 ' 494 , ' 495 . 496 497 498 , 499 . 500 , ' 501 ' , ' 502 , , , , 503 . 504 505 ' . 506 507 ' . 508 509 - - - ? - - . 510 511 - - . 512 513 - - , , - - , . 514 , . 515 516 . 517 518 - , , 519 . , ' , 520 . , ' 521 ' , ' ; 522 , , 523 , ' 524 , 525 . 526 527 , , ' 528 , , 529 , 530 . 531 532 , ! 533 534 ' , ' , , 535 , . 536 537 ' 538 , , , 539 ' . ' , ' 540 , 541 . 542 543 , 544 . 545 546 ' ' : 547 ' ' , , 548 , , . 549 ' , ' , 550 ' , 551 . , , 552 ' ' 553 . , ' 554 ' , 555 . , ' 556 . ' ; ' 557 ' ' , 558 , ' - - ' , , 559 ' 560 . ' , 561 ' ' , ' 562 , , 563 , 564 . 565 566 . ' 567 , , ' , ' ' 568 : ' , ' . 569 570 . 571 572 . , 573 , ' 574 ' , 575 576 . 577 578 ' ' 579 , , ' ' 580 , 581 , 582 ' . 583 584 , ' ' , 585 , ; 586 , , , 587 , 588 , 589 . 590 591 592 ' ' . 593 594 , ' 595 , . ' 596 , , 597 , 598 . 599 600 - - ! 601 - . 602 603 - - ? . 604 605 - - - . . 606 607 - - ! , , ? 608 609 - - . 610 611 - - ! ; , ' 612 . ' , , . 613 614 , 615 . 616 617 ' , 618 ' ' 619 . 620 621 - - , ' , - , 622 . 623 624 - - , ' , , 625 . 626 . 627 628 . 629 630 - - - ? - . 631 632 - - - ' ? 633 634 - - - ' , ' ? 635 636 - - , , - - . 637 638 - - - ? ' , ; 639 ' ' ' , 640 - , , . 641 642 - - , ' , 643 , . 644 645 646 . , 647 ' , 648 . 649 650 651 652 653 654 655 656 , , 657 , ' ' 658 , - . 659 660 , , : 661 662 « ; , , 663 . » 664 665 ' , , 666 . 667 668 - - , , - . 669 670 - - ? . 671 672 - - ; . 673 674 , ' 675 . 676 677 - - , ' ! . 678 679 - - ? 680 681 - - ' . 682 683 - - ? . 684 685 - - , - - , , . 686 ' , ' , ' 687 ' ' , ' - ? 688 . , 689 , . ' ' , 690 . . 691 . ' . - ? 692 693 . 694 695 - - , - - , 696 , ' ' , 697 ' , . , 698 , ' ' 699 , . , ' 700 , , 701 ' ; ' 702 ' . ' 703 . . 704 , ; 705 - , ' ' , 706 ' , ' 707 - . - ? 708 709 - - , - 710 . 711 712 - - , 713 . ' . ! , 714 ' , ' , ' 715 . 716 717 - - - ? . 718 719 - - . 720 721 - - ? 722 723 - - ' . 724 . 725 726 , 727 , ' - - . 728 729 ' 730 . 731 732 , 733 , 734 , ; , 735 ' . 736 ' , 737 , 738 . 739 740 ' , , 741 742 , - . 743 ' ; ' 744 , 745 ' ' ' , 746 ' , 747 ' . 748 749 ' , 750 . 751 752 ' 753 ' , 754 755 ' . , ' 756 , ' , ' 757 . 758 , - - 759 , ' 760 ' ' 761 . , , 762 , , 763 ' 764 . 765 766 ' , 767 , , , 768 ; , - , 769 : 770 ' ' 771 , . 772 773 ' . 774 , , ' 775 . ' 776 ' , . 777 . ' 778 , , ' 779 . ' 780 , . 781 782 , , 783 ; - ' ' , ' 784 , ' , 785 ' ' , 786 787 . 788 789 ' 790 ' , 791 ' ' . 792 793 . 794 795 ' ; . 796 , - ' , ' 797 ' 798 ' ' . 799 800 801 . 802 803 - - ? . 804 805 - - ! ' . 806 807 - - - - ? 808 809 - - ' , ' 810 . , 811 . , 812 ' - - , ' 813 , , . 814 815 - - ? 816 817 - - , 818 . , , 819 . 820 , ' 821 , , 822 . - 823 ? 824 825 , . 826 . 827 828 - - , - , , 829 . ' - , ' ! 830 - ? , ' ' 831 ; ' - 832 ' . ' , ' 833 ' 834 . ' ; ' . 835 836 - - - ? 837 838 - - ' . 839 840 , ' 841 , 842 ' . 843 844 - - , , ' , 845 - ? ' - - 846 ? , , 847 ! ? 848 849 - - ! , ' , ! - - 850 , ' ' 851 . , , 852 . 853 , ' - ? 854 855 . ' 856 . 857 858 - - , - ' , 859 , ' 860 . 861 862 . ' 863 ' . 864 ' . 865 , ' ' 866 ' . 867 , . 868 , 869 ' . 870 ' 871 , ' ' , 872 ' , 873 ' , 874 , , 875 . 876 877 ! ' , 878 ' . 879 880 ' . ' 881 , , 882 , 883 ' . 884 885 . 886 , ' 887 ' ' ' 888 , ' ' 889 ' ' . 890 891 ' . 892 , 893 , . , 894 ' ' ' 895 , ' 896 , , 897 . 898 899 - ' . 900 : 901 ' , . 902 903 . ' 904 . 905 906 907 . 908 909 , , ; 910 ' , ' ; 911 , , , , 912 . 913 914 ' , 915 , ' , 916 , ' 917 ' : ' 918 , 919 , ; 920 - ' 921 922 ' . 923 924 , , ' , 925 926 ' . 927 928 929 930 931 932 933 934 . 935 ' ' , 936 . 937 938 ' ' , 939 ' , 940 . ' , 941 ' , . ' 942 . ' 943 ' , ' 944 ' 945 ' . ' 946 , ' 947 ' . 948 , . ' ' 949 ' ' , ' ' 950 ' ' . 951 952 , , 953 . , 954 ' ' 955 ' ' . ' 956 , 957 . , 958 ' . 959 ' , ; 960 - , 961 . , 962 , 963 . 964 965 966 ; ' , 967 : 968 969 - - ' , . ' 970 ' , 971 , , 972 ' ' 973 . ' ' , 974 ' . - 975 . 976 977 - - ! 978 979 , 980 , , 981 , : 982 983 - - ' ' ! 984 985 , , 986 987 , , 988 , ' 989 , : 990 991 - - ' , - ? 992 993 - - ? 994 995 - - ' . 996 997 - - ' ? 998 999 - - ' , . 1000