«J'ai voulu user de mes dernières ressources pour empêcher toutes ces
saisies, mais l'huissier m'a dit que c'était inutile, et qu'il avait
d'autres jugements encore à exécuter. Puisqu'elle va mourir, il vaut
mieux abandonner tout que de le sauver pour sa famille qu'elle n'a pas
voulu voir, et qui ne l'a jamais aimée. Vous ne pouvez vous figurer au
milieu de quelle misère dorée la pauvre fille se meurt. Hier nous
n'avions pas d'argent du tout. Couverts, bijoux, cachemires, tout est en
gage, le reste est vendu ou saisi. Marguerite a encore la conscience de
ce qui se passe autour d'elle, et elle souffre du corps, de l'esprit et
du cœur. De grosses larmes coulent sur ses joues, si amaigries et si
pâles que vous ne reconnaîtriez plus le visage de celle que vous aimiez
tant, si vous pouviez la voir. Elle m'a fait promettre de vous écrire
quand elle ne pourrait plus, et j'écris devant elle. Elle porte les yeux
de mon côté mais elle ne me voit pas, son regard est déjà voilé par la
mort prochaine; cependant elle sourit, et toute sa pensée, toute son âme
sont à vous, j'en suis sûre.
«Chaque fois que l'on ouvre la porte, ses yeux s'éclairent, et elle
croit toujours que vous allez entrer; puis, quand elle voit que ce n'est
pas vous, son visage reprend son expression douloureuse, se mouille
d'une sueur froide, et les pommettes deviennent pourpres.»
«19 février, minuit:
«La triste journée que celle d'aujourd'hui, mon pauvre monsieur Armand!
Ce matin Marguerite étouffait, le médecin l'a saignée, et la voix lui
est un peu revenue. Le docteur lui a conseillé de voir un prêtre. Elle a
dit qu'elle y consentait, et il est allé lui-même chercher un abbé à
Saint-Roch.
«Pendant ce temps, Marguerite m'a appelée près de son lit, m'a priée
d'ouvrir son armoire, puis elle m'a désigné un bonnet, une chemise
longue toute couverte de dentelles, et m'a dit d'une voix affaiblie:
«--Je vais mourir après m'être confessée, alors tu m'habilleras avec ces
objets: c'est une coquetterie de mourante.»
«Puis elle m'a embrassée en pleurant, et elle a ajouté:
«--Je puis parler, mais j'étouffe trop quand je parle; j'étouffe! de
l'air!
«Je fondais en larmes, j'ouvris la fenêtre, et quelques instants après
le prêtre entra.
«J'allai au-devant de lui.
Quand il sut chez qui il était, il parut craindre d'être mal accueilli.
«--Entrez hardiment, mon père, lui ai-je dit.
«Il est resté peu de temps dans la chambre de la malade, et il en est
ressorti en me disant:
«--Elle a vécu comme une pécheresse, mais elle mourra comme une
chrétienne.
«Quelques instants après, il est revenu accompagné d'un enfant de chœur
qui portait un crucifix, et d'un sacristain qui marchait devant eux en
sonnant, pour annoncer que Dieu venait chez la mourante.
«Ils sont entrés tous trois dans cette chambre à coucher qui avait
retenti autrefois de tant de mots étranges, et qui n'était plus à cette
heure qu'un tabernacle saint.
«Je suis tombée à genoux. Je ne sais pas combien de temps durera
l'impression que m'a produite ce spectacle, mais je ne crois pas que,
jusqu'à ce que j'en sois arrivée au même moment, une chose humaine
pourra m'impressionner autant.
«Le prêtre oignit des huiles saintes les pieds, les mains et le front de
la mourante, récita une courte prière, et Marguerite se trouva prête à
partir pour le ciel où elle ira sans doute, si Dieu a vu les épreuves de
sa vie et la sainteté de sa mort.
«Depuis ce temps elle n'a pas dit une parole et n'a pas fait un
mouvement. Vingt fois je l'aurais crue morte, si je n'avais entendu
l'effort de sa respiration.»
«20 février, cinq heures du soir:
«Tout est fini.
«Marguerite est entrée en agonie cette nuit à deux heures environ.
Jamais martyre n'a souffert pareilles tortures, à en juger par les cris
qu'elle poussait. Deux ou trois fois elle s'est dressée tout debout sur
son lit, comme si elle eût voulu ressaisir sa vie qui remontait vers
Dieu.
«Deux ou trois fois aussi, elle a dit votre nom, puis tout s'est tu,
elle est retombée épuisée sur son lit. Des larmes silencieuses ont coulé
de ses yeux et elle est morte.
«Alors, je me suis approchée d'elle, je l'ai appelée, et comme elle ne
répondait pas, je lui ai fermé les yeux et je l'ai embrassée sur le
front.
«Pauvre chère Marguerite, j'aurais voulu être une sainte femme, pour que
ce baiser te recommandât à Dieu.
«Puis, je l'ai habillée comme elle m'avait priée de le faire, je suis
allée chercher un prêtre à Saint-Roch, j'ai brûlé deux cierges pour
elle, et j'ai prié pendant une heure dans l'église.
«J'ai donné à des pauvres de l'argent qui venait d'elle.
«Je ne me connais pas bien en religion, mais je pense que le bon Dieu
reconnaîtra que mes larmes étaient vraies, ma prière fervente, mon
aumône sincère, et qu'il aura pitié de celle, qui, morte jeune et belle,
n'a eu que moi pour lui fermer les yeux et l'ensevelir.»
«22 février:
«Aujourd'hui l'enterrement a eu lieu. Beaucoup des amies de Marguerite
sont venues à l'église. Quelques-unes pleuraient avec sincérité. Quand
le convoi a pris le chemin de Montmartre, deux hommes seulement se
trouvaient derrière, le comte de G..., qui était revenu exprès de
Londres, et le duc qui marchait soutenu par deux valets de pied.
«C'est de chez elle que je vous écris tous ces détails, au milieu de mes
larmes et devant la lampe qui brûle tristement près d'un dîner auquel je
ne touche pas, comme bien vous pensez, mais que Nanine m'a fait faire,
car je n'ai pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures.
«Ma vie ne pourra pas garder longtemps ces impressions tristes, car ma
vie ne m'appartient pas plus que la sienne n'appartenait à Marguerite,
c'est pourquoi je vous donne tous ces détails sur les lieux mêmes où ils
se sont passés, dans la crainte, si un long temps s'écoulait entre eux
et votre retour, de ne pas pouvoir vous les donner avec toute leur
triste exactitude.»
Chapitre XXVII
--Vous avez lu? me dit Armand quand j'eus terminé la lecture de ce
manuscrit.
--Je comprends ce que vous avez dû souffrir, mon ami, si tout ce que
j'ai lu est vrai!
--Mon père me l'a confirmé dans une lettre.
Nous causâmes encore quelque temps de la triste destinée qui venait de
s'accomplir, et je rentrai chez moi prendre un peu de repos.
Armand, toujours triste, mais soulagé un peu par le récit de cette
histoire, se rétablit vite, et nous allâmes ensemble faire visite à
Prudence et à Julie Duprat.
Prudence venait de faire faillite. Elle nous dit que Marguerite en était
la cause; que, pendant sa maladie, elle lui avait prêté beaucoup
d'argent pour lequel elle avait fait des billets qu'elle n'avait pu
payer, Marguerite étant morte sans le lui rendre et ne lui ayant pas
donné de reçus avec lesquels elle pût se présenter comme créancière.
À l'aide de cette fable que madame Duvernoy racontait partout pour
excuser ses mauvaises affaires, elle tira un billet de mille francs à
Armand, qui n'y croyait pas, mais qui voulut bien avoir l'air d'y
croire, tant il avait de respect pour tout ce qui avait approché sa
maîtresse.
Puis nous arrivâmes chez Julie Duprat qui nous raconta les tristes
événements dont elle avait été témoin, versant des larmes sincères au
souvenir de son amie.
Enfin, nous allâmes à la tombe de Marguerite sur laquelle les premiers
rayons du soleil d'avril faisaient éclore les premières feuilles.
Il restait à Armand un dernier devoir à remplir, c'était d'aller
rejoindre son père. Il voulut encore que je l'accompagnasse.
Nous arrivâmes à C... où je vis M. Duval tel que je me l'étais figuré
d'après le portrait que m'en avait fait son fils: grand, digne,
bienveillant.
Il accueillit Armand avec des larmes de bonheur, et me serra
affectueusement la main. Je m'aperçus bientôt que le sentiment paternel
était celui qui dominait tous les autres chez le receveur.
Sa fille, nommée Blanche, avait cette transparence des yeux et du
regard, cette sérénité de la bouche qui prouvent que l'âme ne conçoit
que de saintes pensées et que les lèvres ne disent que de pieuses
paroles. Elle souriait au retour de son frère, ignorant, la chaste jeune
fille, que loin d'elle une courtisane avait sacrifié son bonheur à la
seule invocation de son nom.
Je restai quelque temps dans cette heureuse famille, tout occupée de
celui qui leur apportait la convalescence de son cœur.
Je revins à Paris où j'écrivis cette histoire telle qu'elle m'avait été
racontée. Elle n'a qu'un mérite qui lui sera peut-être contesté, celui
d'être vraie.
Je ne tire pas de ce récit la conclusion que toutes les filles comme
Marguerite sont capables de faire ce qu'elle a fait; loin de là, mais
j'ai eu connaissance qu'une d'elles avait éprouvé dans sa vie un amour
sérieux, qu'elle en avait souffert et qu'elle en était morte. J'ai
raconté au lecteur ce que j'avais appris. C'était un devoir.
Je ne suis pas l'apôtre du vice, mais je me ferai l'écho du malheur
noble partout où je l'entendrai prier.
L'histoire de Marguerite est une exception, je le répète; mais si c'eût
été une généralité, ce n'eût pas été la peine de l'écrire.
FIN
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