LA DAME AUX CAMÉLIAS,
Par
Alexandre Dumas, Fils
Chapitre I
Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
condition de l'avoir sérieusement apprise.
N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.
J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
encore.
D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.
Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.--Le 12 du
mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
cinq heures.
L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
l'appartement et les meubles.
J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.
Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.
Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
s'étalait sous leurs yeux.
Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.
Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.
Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
locataire.
Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
manquait.
Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
haut point la prodigalité de la morte.
Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
complétée.
Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
portaient des initiales variées et des couronnes différentes.
Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.
En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.
La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.
Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
dégoût.
Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.
On eût dit une figure de la Résignation.
Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
temps perdu.
Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.
Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
faite.
La mère vit encore: comment? Dieu le sait.
Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
ne dérobais rien.
Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
inquiétudes.
--Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
demeurait ici?
--Mademoiselle Marguerite Gautier.
Je connaissais cette fille de nom et de vue.
--Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?
--Oui, monsieur.
--Et quand cela?
--Il y a trois semaines, je crois.
--Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?
--Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.
--Elle avait donc des dettes?
--Oh! Monsieur, en quantité.
--Mais la vente les couvrira sans doute?
--Et au-delà.
--À qui reviendra le surplus, alors?
--À sa famille.
--Elle a donc une famille?
--À ce qu'il paraît.
--Merci, monsieur.
Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.
--Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
Gautier.
Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
la peine de discuter cette indulgence.
Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
une femme à première vue.
Chapitre II
La vente était pour le 16.
Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.
À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
d'une larme.
Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
qu'ils y mettent.
Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.
Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.
Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
accompagnées on ne sait de qui.
Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.
Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.
Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
elle au grand trot de son attelage.
Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
regrette la destruction totale d'une belle œuvre.
Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
Marguerite.
Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
contour des lignes.
La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.
Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
aurez l'ensemble de cette charmante tête.
Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
chacun.
Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.
Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.
Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.
Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
camélias.
Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
avaient remarquée comme moi.
On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.
Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.
Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
grâce.
Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.
Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.
Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.
Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.
Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
vivante de sa fille morte.
Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
demandait.
Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
excuse de vivre encore.
Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
pourrait désirer. Elle promit.
Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
conversion.
En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.
Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
comme à Bagnères.
Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.
On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
excepté ce qui était.
Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
n'eût pu entendre.
Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.
Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
presque toujours le résultat des affections de poitrine.
Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
jusqu'au lendemain.
Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.
Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.
Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.
Chapitre III
Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.
De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.
L'appartement était plein de curieux.
Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.
Madame la duchesse de F... coudoyait Mademoiselle A..., une des plus
tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T...
hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D..., la
femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
duc d'Y... qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
tout en causant avec madame M..., une de nos plus spirituelles conteuses
qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N...,
cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et... qu'elle lui a payés;
enfin mademoiselle R... qui se fait avec son seul talent le double de ce
que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
moins.
Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
de lasser le lecteur.
Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.
On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.
Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.
Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
les intérêts de leur honteux crédit.
Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
les marchands et pour les voleurs!
Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.
Tout à coup j'entendis crier:
--Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.
--Douze, dit une voix après un silence assez long.
--Quinze, dis-je.
Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.
--Quinze, répéta le commissaire-priseur.
--Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
mît davantage.
Cela devenait une lutte.
--Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.
--Quarante.
--Cinquante.
--Soixante.
--Cent.
J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
ce volume.
Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
fort gracieusement, quoique un peu tard:
--Je cède, monsieur.
Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.
Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.
Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.
Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
ces seuls mots:
/*
MANON À MARGUERITE,
HUMILITÉ.
*/
Elle était signée: Armand Duval.
Que voulait dire ce mot: humilité?
Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?
La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.
Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
lorsque je me couchai.
Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
enterrée Manon.
Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
lente et douloureuse agonie.
Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
presque toujours invariable.
Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
de la foi.
Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
crainte seule les retenait.
Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.
Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
voie.
Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.
Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
éveiller une foi sublime.
Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
la convalescence du cœur?
C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
faire de mal.
Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
qu'un point, et il embrasse des lieues.
Chapitre IV
Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
produit cent cinquante mille francs.
Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.
Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.
Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
disparition.
Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.
Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
quelle source lui venait cette fortune inespérée.
Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
quatre et demi qu'elle venait de faire.
Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
l'écris.
Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.
Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
avait remise désirait me parler.
Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
Duval.
Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
feuille du volume de Manon Lescaut.
Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.
Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
était couvert de poussière.
M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
dit:
--Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
rencontrer.
Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.
--Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
vous demander un grand service.
--Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?
--Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?
A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.
--Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
vous voulez bien m'écouter.
--Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
vous obliger.
La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
lui être agréable.
Il me dit alors:
--Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?
--Oui, monsieur, un livre.
--Manon Lescaut?
--Justement.
--Avez-vous encore ce livre?
--Il est dans ma chambre à coucher.
Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
gardant ce volume.
Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
remis.
--C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
et en feuilletant, c'est bien cela.
Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.
--Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?
--Pourquoi, monsieur?
--Parce que je viens vous demander de me le céder.
--Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
l'avez donné à Marguerite Gautier?
--C'est moi-même.
--Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
vous le rendre.
--Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
en donne le prix que vous l'avez payé.
--Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
payé celui-ci.
--Vous l'avez payé cent francs.
--C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?
--C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
quelconque à la possession de ce volume.
En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
connu Marguerite comme lui l'avait connue.
Je m'empressai de le rassurer.
--Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
intimes.
--C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
vie.
J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
mêler de ses affaires.
On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:
--Vous avez lu ce volume?
--En entier.
--Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?
--J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.
--Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
dit-il, lisez cette lettre.
Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.
Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:
«Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
où je n'aurai plus la force d'écrire.
«Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.
«Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
soulagement.
«Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.
«Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.
«Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
qui est juste et inflexible.
«Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
saisis.
«Triste vie que celle que je quitte!
«Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.
«MARGUERITE GAUTIER.»
En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.
Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
reprenant:
--Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.
--Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
disant mon nom, pauvre chère Marguerite!
Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
tendait la main et continuait:
--On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.
Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
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