Enfin Henry d'Albaret pensa qu'il ne devait pas attendre plus longtemps. Une dernière risée, qui vint jusqu'à la corvette, lui permit d'arriver d'un quart. Après avoir rectifié sa position, de manière à bien avoir les deux bricks par le travers, à moins d'un demi-mille: «Attention sur le pont et dans la batterie!» cria-t-il. Un léger bruissement se fit entendre à bord, et fut suivi d'un silence absolu. «À couler!» dit Henry d'Albaret. L'ordre fut aussitôt répété par les officiers, et les pointeurs de la batterie visèrent soigneusement la coque des deux bricks, tandis que ceux du pont visaient la mâture. «Feu!» cria le commandant d'Albaret. La bordée de tribord éclata. Du pont et de la batterie de la corvette, onze canons et trois caronades vomirent leurs projectiles, et entre autres, plusieurs paires de ces boulets ramés, qui sont disposés pour obtenir un démâtage à moyenne distance. Dès que les vapeurs de la poudre, repoussées en arrière, eurent démasqué l'horizon, l'effet produit par cette décharge sur les deux bâtiments, put être immédiatement constaté. Il n'était pas complet, mais ne laissait pas d'être important. Un des deux bricks, qui occupaient le centre de la ligne, avait été atteint au-dessus de la flottaison. En outre, plusieurs de ses haubans et galhaubans ayant été coupés, son mât de misaine, entamé à quelques pieds au-dessus du pont, venait de tomber en avant, brisant du même coup la flèche du grand mât. Dans ces conditions, ce brick allait perdre quelque temps à réparer ses avaries; mais il pouvait toujours porter sur la corvette. Le danger qu'elle courait d'être cernée, n'était donc pas atténué par ce début du combat. En effet, les deux autres bricks, placés à l'extrémité de l'aile droite et de l'aile gauche, étaient maintenant arrivés à hauteur de la -Syphanta. -De là, ils commençaient à se rabattre sur elle en dépendant; mais ils ne le firent pas sans l'avoir saluée d'une bordée d'enfilade qu'il lui était impossible d'éviter. Il y eut là un double coup malheureux. Le mât d'artimon de la corvette fut coupé à la hauteur des jottereaux. Tout le phare de l'arrière s'abattit en pagale[3], par bonheur, sans rien entraîner du gréement du grand mât. En même temps, les drômes et une embarcation étaient fracassées. Ce qu'il y eut de plus regrettable, ce fut la mort d'un officier et de deux matelots, tués sur le coup, sans compter trois ou quatre autres, grièvement blessés, que l'on transporta dans le faux-pont. Aussitôt Henry d'Albaret donna des ordres pour que le déblaiement de la dunette se fit sans retard. Agrès, voiles, débris de vergues, espars, furent enlevés en quelques minutes. La place redevint libre et praticable. C'est qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Le combat d'artillerie allait recommencer avec plus de violence. La corvette, prise entre deux feux, serait obligée à résister des deux bords. À ce moment, une nouvelle bordée fut envoyée par la -Syphanta-, et si bien pointée, cette fois, que deux bâtiments de la flottille -- un des senaux et une saïque -- atteints en plein bois au-dessous de la ligne de flottaison, coulèrent en quelques instants. Les équipages n'eurent que le temps de se jeter dans les embarcations, afin de regagner les deux bricks du centre, où ils furent aussitôt recueillis. «Hurrah! Hurrah!» Ce fut le cri des matelots de la corvette, après ce coup double qui faisait honneur à ses chefs de pièce. «Deux de coulés! dit le capitaine Todros. -- Oui, répondit Henry d'Albaret, mais les coquins, qui les montaient, ont pu embarquer à bord des bricks, et je redoute toujours un abordage qui leur donnerait l'avantage du nombre!» Pendant un quart d'heure encore, la canonnade continua de part et d'autre. Les navires pirates, aussi bien que la corvette, disparaissaient au milieu des vapeurs blanches de la poudre, et il fallait attendre qu'elles se fussent dissipées pour reconnaître le mal que l'on s'était fait réciproquement. Par malheur, ce mal n'était que trop sensible à bord de la -Syphanta. -Plusieurs matelots avaient été tués; d'autres, en plus grand nombre, étaient grièvement blessés. Un officier français, frappé en pleine poitrine, venait de tomber, au moment où le commandant lui donnait ses ordres. Les morts et les blessés furent aussitôt descendus dans le faux- pont. Déjà le chirurgien et ses aides ne pouvaient suffire aux pansements et aux opérations, que nécessitait l'état de ceux qui avaient été frappés directement par les projectiles, ou indirectement par les éclats de bois sur le pont et dans la batterie. Si la mousqueterie n'avait pas encore parlé entre ces bâtiments qui se tenaient toujours à demi-portée de canon, s'il n'y avait ni balle, ni biscaïen à extraire, les blessures n'en étaient pas moins graves, en même temps que plus horribles. En cette occasion, les femmes, qui avaient été confinées dans la cale, ne faillirent point à leur devoir. Hadjine Elizundo leur donna l'exemple. Toutes s'empressèrent à donner leurs soins aux blessés, les encourageant, les réconfortant. Ce fut alors que la vieille prisonnière de Scarpanto quitta son obscure retraite. La vue du sang n'était pas pour l'effrayer, et, sans doute, les hasards de sa vie l'avaient déjà conduite sur plus d'un champ de bataille. À la lueur des lampes du faux-pont, elle se pencha au chevet des cadres où reposaient les blessés, elle prêta la main aux opérations les plus douloureuses, et, lorsqu'une nouvelle bordée faisait trembler la corvette jusque dans ses carlingues, pas un mouvement de ses yeux n'indiquait que ces effroyables détonations l'eussent fait tressaillir. Cependant, l'heure approchait où l'équipage de la -Syphanta- allait être obligé de lutter à l'arme blanche contre les pirates. Leur ligne s'était refermée, leur cercle se rétrécissait. La corvette devenait le point de mire de tous ces feux convergents. Mais elle se défendait bien pour l'honneur du pavillon qui battait toujours à sa corne. Son artillerie faisait de grands ravages à bord de la flottille. Deux autres bâtiments, une saïque et une felouque, furent encore détruits. L'une coula. L'autre, percée de boulets rouges, ne tarda pas à disparaître au milieu des flammes. Toutefois, l'abordage était inévitable. La -Syphanta- n'eût pu l'éviter qu'en forçant la ligne qui l'entourait. Faute de vent, elle ne le pouvait pas, tandis que les pirates, mus par leurs avirons de galère, s'approchaient en resserrant leur cercle. Le brick au pavillon noir n'était plus qu'à une portée de pistolet, quand il lâcha toute sa bordée. Un boulet vint frapper les ferrures de l'étambot à l'arrière de la corvette, et la démonta de son gouvernail. Henry d'Albaret se prépara donc à recevoir l'assaut des pirates et fit hisser ses filets de casse-tête et d'abordage. Maintenant, c'était la mousqueterie qui éclatait de part et d'autre. Pierriers et espingoles, mousquets et pistolets, faisaient pleuvoir une grêle de balles sur le pont de la -Syphanta. -Bien des hommes tombèrent encore, presque tous frappés mortellement. Vingt fois Henry d'Albaret faillit être atteint; mais, immobile et calme sur son banc de quart, il donnait ses ordres avec le même sang-froid que s'il eût commandé une salve d'honneur dans une revue d'escadre. En ce moment, à travers les déchirures de la fumée, les équipages ennemis pouvaient se voir face à face. On entendait les horribles imprécations des bandits. À bord du brick au pavillon noir, Henry d'Albaret cherchait en vain à apercevoir ce Sacratif, dont le nom seul était une épouvante dans tout l'Archipel. Ce fut alors que, par tribord et par bâbord, ce brick et un de ceux qui avaient refermé la ligne, soutenus un peu en arrière par les autres bâtiments, vinrent élonger la corvette, dont les préceintes gémirent à cette pression. Les grappins, lancés à propos, s'accrochèrent au gréement et lièrent les trois navires. Leurs canons durent se taire; mais, comme les sabords de la -Syphanta- étaient autant de brèches ouvertes aux pirates, les servants restèrent à leur poste pour les défendre à coups de haches, de pistolets et de piques. Tel était l'ordre du commandant -- ordre qui fut envoyé dans la batterie, au moment où les deux bricks venaient de l'accoster. Soudain, un cri éclata de toutes parts, et avec une telle violence qu'il domina un instant les fracas de la mousqueterie. «À l'abordage! À l'abordage!» Ce combat, corps à corps, devint alors effroyable. Ni les décharges d'espingoles, de pierriers et de fusils, ni les coups de haches et de piques, ne purent empêcher ces enragés, ivres de fureur, avides de sang, de prendre pied sur la corvette. De leurs hunes, ils faisaient un feu plongeant de grenades, qui rendait intenable le pont de la -Syphanta-, bien qu'elle aussi leur répondit de ses hunes par la main de ses gabiers. Henry d'Albaret se vit assailli de tous côtés. Ses bastingages, bien qu'ils fussent plus élevés que ceux des bricks, furent emportés d'assaut. Les forbans passaient de vergues en vergues, et, trouant les filets de casse-tête, se laissaient affaler sur le pont. Qu'importait que quelques-uns fussent tués avant de l'atteindre! Leur nombre était tel qu'il n'y paraissait pas. L'équipage de la corvette, réduit maintenant à moins de deux cents hommes valides, avait à se battre contre plus de six cents. En effet, les deux bricks servaient incessamment de passage à de nouveaux assaillants, amenés par les embarcations de la flottille. C'était une masse à laquelle il était presque impossible de résister. Le sang ne tarda pas à couler à flots sur le pont de la -Syphanta-. Les blessés, dans les convulsions de l'agonie, se redressaient encore pour donner un dernier coup de pistolet ou de poignard. Tout était confusion au milieu de la fumée. Mais le pavillon corfiote ne s'abaisserait pas tant qu'il resterait un homme pour le défendre! Au plus fort de cette horrible mêlée, Xaris se battait comme un lion. Il n'avait pas quitté la dunette. Vingt fois, sa hache, retenue par l'estrope à son vigoureux poignet, en s'abattant sur la tête d'un pirate, sauva de la mort Henry d'Albaret. Celui-ci, cependant, au milieu de ce trouble, ne pouvant rien contre le nombre, restait toujours maître de lui. À quoi songeait- il? À se rendre? Non. Un officier français ne se rend pas à des pirates. Mais alors, que ferait-il? Imiterait-il cet héroïque Bisson, qui, dix mois auparavant, dans des conditions semblables, s'était fait sauter pour ne pas tomber entre les mains des Turcs? Anéantirait-il, avec la corvette, les deux bricks accrochés à ses flancs? Mais c'était envelopper dans la même destruction les blessés de la -Syphanta-, les prisonniers arrachés à Nicolas Starkos, ces femmes, ces enfants!... C'était Hadjine sacrifiée!... Et ceux qu'épargnerait l'explosion, si Sacratif leur laissait la vie, comment échapperaient-ils, cette fois, aux horreurs de l'esclavage? «Prenez garde, mon commandant!» s'écria Xaris, qui venait de se jeter au devant lui. Une seconde de plus, Henry d'Albaret était frappé à mort. Mais Xaris saisit de ses deux mains le pirat qui allait le frapper, et il le précipita dans la mer. Trois fois, d'autres voulurent arriver jusqu'à Henry d'Albaret; trois fois, Xaris les étendit à ses pieds. Cependant, le pont de la corvette était alors entièrement envahi par la masse des assaillants. À peine, quelques détonations se faisaient-elles entendre. On se battait surtout à l'arme blanche, et les cris dominaient les fracas de la poudre. Les pirates, déjà maîtres du gaillard d'avant, avaient fini par emporter tout l'espace jusqu'au pied du grand mât. Peu à peu, ils repoussaient l'équipage vers la dunette. Ils étaient dix contre un -- au moins. Comment la résistance eût-elle été possible? Le commandant d'Albaret, s'il eût alors voulu faire sauter sa corvette, n'aurait pas même pu mettre son projet à exécution. Les assaillants occupaient l'entrée des écoutilles et des panneaux qui donnaient accès à l'intérieur. Ils s'étaient répandus dans la batterie et dans l'entrepont, où la lutte continuait avec le même acharnement. Arriver à la soute aux poudres, il n'y fallait plus songer. D'ailleurs, partout les pirates l'emportaient par leur nombre. Une barrière, faite des corps de leurs camarades blessés ou morts, les séparait seulement de l'arrière de la -Syphanta. -Les premiers rangs, poussés par les derniers, franchirent cette barrière, après l'avoir rendue plus haute encore, en y entassant d'autres cadavres. Puis, foulant ces corps, les pieds dans le sang, ils se précipitèrent à l'assaut de la dunette. Là s'étaient rassemblés une cinquantaine d'hommes, et cinq ou six officiers avec le capitaine Todros. Ils entouraient leur commandant, décidés à résister jusqu'à la mort. Sur cet étroit espace, la lutte fut désespérée. Le pavillon, tombé de la corne de brigantine avec le mât d'artimon, avait été rehissé au bâton de poupe. C'était le dernier poste que l'honneur commandait au dernier homme de défendre. Mais, si résolue qu'elle fût, que pouvait cette petite troupe contre les cinq ou six cents pirates qui occupaient alors le gaillard d'avant, le pont, les hunes, d'où pleuvait une grêle de grenades? Les équipages de la flottille venaient toujours en aide aux premiers assaillants. C'était autant de bandits que le combat n'avait point affaiblis encore, lorsque chaque minute diminuait le nombre des défenseurs de la dunette. Cette dunette, cependant, c'était comme une forteresse. Il fallut lui donner plusieurs fois l'assaut. On ne saurait dire ce qui fut versé de sang pour la prendre. Elle fut prise, enfin! Les hommes de la -Syphanta- durent reculer sous l'avalanche jusqu'au couronnement. Là, ils se groupèrent autour du pavillon, auquel ils firent un rempart de leurs corps. Henry d'Albaret, au milieu d'eux, le poignard d'une main, le pistolet de l'autre, porta et lâcha les derniers coups. Non! Le commandant de la corvette ne se rendit pas! Il fut accablé par le nombre! Alors il voulut mourir... Ce fut en vain! Il semblait que pour ceux qui l'attaquaient, il y eût comme un ordre secret de le prendre vivant -- ordre dont l'exécution coûta la vie à vingt des plus acharnés, sous la hache de Xaris. Henry d'Albaret fut pris enfin avec ceux de ses officiers qui avaient survécu à ses côtés. Xaris et les autres matelots se virent réduits à l'impuissance. Le pavillon de la -Syphanta- cessa de flotter à sa poupe! En même temps, des cris, des vociférations, des hurrahs, éclatèrent de toutes parts. C'étaient les vainqueurs qui hurlaient pour mieux acclamer leur chef: «Sacratif!... Sacratif!» Ce chef parut alors au-dessus des bastingages de la corvette. La masse des forbans s'écarta pour lui faire place. Il marcha lentement vers l'arrière, foulant, sans même y prendre garde, les cadavres de ses compagnons. Puis, après avoir monté l'escalier ensanglanté de la dunette, il s'avança vers Henry d'Albaret. Le commandant de la -Syphanta- put voir enfin celui que la tourbe des pirates venait de saluer de ce nom de Sacratif. C'était Nicolas Starkos. XV Dénouement Le combat entre la flottille et la corvette avait duré plus de deux heures et demie. Du côté des assaillants, il fallait compter au moins cent cinquante hommes tués ou blessés, et presque autant de l'équipage de la -Syphanta-, sur deux cent cinquante. Ces chiffres disent avec quel acharnement on s'était battu de part et d'autre. Mais le nombre avait fini par l'emporter sur le courage. La victoire n'avait pas été au bon droit. Henry d'Albaret, ses officiers, ses matelots, ses passagers, étaient maintenant aux mains de l'impitoyable Sacratif. Sacratif ou Starkos, c'était bien le même homme, en effet. Jusqu'alors, personne n'avait su que, sous ce nom, se cachait un Grec, un enfant du Magne, un traître, gagné à la cause des oppresseurs. Oui! c'était Nicolas Starkos qui commandait cette flottille, dont les épouvantables excès avaient épouvanté ces mers! C'était lui qui joignait à cet infâme métier de pirate un commerce plus infâme encore! C'était lui qui vendait à des barbares, à des infidèles, ses compatriotes échappés à l'égorgement des Turcs! Lui, Sacratif! Et ce nom de guerre, ou plutôt ce nom de piraterie, c'était le nom du fils d'Andronika Starkos! Sacratif -- il faut l'appeler ainsi maintenant -- Sacratif, depuis bien des années, avait établi le centre de ses opérations dans l'île de Scarpanto. Là, au fond des criques inconnues de la côte orientale, on eût trouvé les principales stations de sa flottille. Là, des compagnons, sans foi ni loi, qui lui obéissaient aveuglément, auxquels il pouvait tout demander en fait de violence et d'audace, formaient les équipages d'une vingtaine de bâtiments, dont le commandement lui appartenait sans conteste. Après son départ de Corfou à bord de la -Karysta-, Sacratif avait directement fait voile pour Scarpanto. Son dessein était de reprendre ses campagnes dans l'Archipel, avec l'espoir de rencontrer la corvette, qu'il avait vue appareiller pour prendre la mer et dont il connaissait la destination. Cependant, tout en s'occupant de la -Syphanta-, il ne renonçait pas à retrouver Hadjine Elizundo et ses millions, pas plus qu'il ne renonçait à se venger d'Henry d'Albaret. La flottille des pirates se mit donc à la recherche de la corvette; mais, bien que Sacratif eût entendu souvent parler d'elle et des représailles qu'elle avait infligées aux écumeurs du nord de l'Archipel, il ne parvint pas à tomber sur ses traces. Ce n'était point lui, comme on l'avait dit, qui commandait à ce combat de Lemnos, où le capitaine Stradena trouva la mort; mais c'était bien lui qui s'était enfui du port de Thasos sur la sacolève, à la faveur de la bataille que la corvette livrait en vue du port. Seulement, à cette époque, il ignorait encore que la -Syphanta- fût passée sous le commandement d'Henry d'Albaret, et il ne l'apprit que lorsqu'il le vit sur le marché de Scarpanto. Sacratif, en quittant Thasos, était venu relâcher à Syra, et il n'avait quitté cette île que quarante-huit heures avant l'arrivée de la corvette. On ne s'était pas trompé en pensant que la sacolève avait dû faire voile pour la Crète. Là, dans le port de Grabouse attendait le brick qui devait ramener Sacratif à Scarpanto pour y préparer une nouvelle campagne. La corvette l'aperçut peu après qu'il eut quitté Grabouse et lui donna la chasse, sans pouvoir le rejoindre, tant sa marche était supérieure. Sacratif, lui, avait bien reconnu la -Syphanta. -Courir sur elle, tenter de l'enlever à l'abordage, satisfaire sa haine en la détruisant, telle avait été sa pensée tout d'abord. Mais, réflexion faite, il se dit que mieux valait se laisser poursuivre le long du littoral de la Crète, entraîner la corvette jusqu'aux parages de Scarpanto, puis disparaître dans un de ces refuges que lui seul connaissait. C'est ce qui fut fait, et le chef des pirates s'occupait à mettre sa flottille en mesure d'attaquer la -Syphanta-, lorsque les circonstances précipitèrent le dénouement de ce drame. On sait ce qui s'était passé, on sait pourquoi Sacratif était venu au marché d'Arkassa, on sait comment, après avoir retrouvé Hadjine Elizundo parmi les prisonniers du batistan, il se vit en face d'Henry d'Albaret, le commandant de la corvette. Sacratif, croyant qu'Hadjine Elizundo était toujours la riche héritière du banquier corfiote, avait voulu à tout prix en devenir le maître... L'intervention d'Henry d'Albaret fit échouer sa tentative. Plus décidé que jamais à s'emparer d'Hadjine Elizundo, à se venger de son rival, à détruire la corvette, Sacratif entraîna Skopélo et revint à la côte ouest de l'île. Qu'Henry d'Albaret eût la pensée de quitter immédiatement Scarpanto afin de rapatrier les prisonniers, cela ne pouvait faire doute. La flottille avait donc été réunie presque au complet, et, dès le lendemain, elle reprenait la mer. Les circonstances ayant favorisé sa marche, la -Syphanta- était tombée en son pouvoir. Lorsque Sacratif mit le pied sur le pont de la corvette, il était trois heures du soir. La brise commençait à fraîchir, ce qui permit aux autres navires de reprendre leur poste de manière à toujours conserver la -Syphanta- sous le feu de leurs canons. Quant aux deux bricks, attachés à ses flancs, ils durent attendre que leur chef fût disposé à s'y embarquer. Mais, en ce moment, il n'y songeait pas, et une centaine de pirates restèrent avec lui à bord de la corvette. Sacratif n'avait pas encore adressé la parole au commandant d'Albaret. Il s'était contenté d'échanger quelques paroles avec Skopélo qui fit conduire les prisonniers, officiers et matelots, vers les écoutilles. Là, on les réunit à ceux de leurs compagnons qui avaient été pris dans la batterie et dans l'entrepont; puis, tous furent contraints de descendre au fond de la cale, dont les panneaux se refermèrent sur eux. Quel sort leur réservait-on? Sans doute, une mort horrible qui les anéantirait en détruisant la -Syphanta-! Il ne restait plus alors sur la dunette qu'Henry d'Albaret et le capitaine Todros, désarmés, attachés, gardés à vue. Sacratif, entouré d'une douzaine de ses plus farouches pirates, fit un pas vers eux. «Je ne savais pas, dit-il, que la -Syphanta- fût commandée par Henry d'Albaret! Si je l'avais su, je n'aurais pas hésité à lui offrir le combat dans les mers de Crète, et il ne fût pas allé faire concurrence aux Pères de la Merci sur le marché de Scarpanto. -- Si Nicolas Starkos nous eût attendus dans les mers de Crète, répondit le commandant d'Albaret, il serait déjà pendu à la vergue de misaine de la -Syphanta-! -- Vraiment? reprit Sacratif. Une justice expéditive et sommaire... -- Oui!... la justice qui convient à un chef de pirates! -- Prenez garde, Henry d'Albaret, s'écria Sacratif, prenez garde! Votre vergue de misaine est encore au mât de la corvette, et je n'ai qu'à faire un signe... -- Faites! -- On ne pend pas un officier! s'écria le capitaine Todros, on le fusille! Cette mort infamante... -- N'est-ce pas la seule que puisse donner un infâme!» répondit Henry d'Albaret. Sur ce dernier mot, Sacratif fit un geste dont les pirates ne savaient que trop la signification. C'était un arrêt de mort. Cinq ou six hommes se jetèrent sur Henry d'Albaret, tandis que les autres retenaient le capitaine Todros qui essayait de briser ses liens. Le commandant de la -Syphanta- fut entraîné vers l'avant, au milieu des plus abominables vociférations. Déjà un cartahu avait été envoyé de l'empointure de la vergue, et il ne s'en fallait plus que de quelques secondes que l'infâme exécution se fût accomplie sur la personne d'un officier français, lorsque Hadjine Elizundo parut sur le pont. La jeune fille avait été amenée par ordre de Sacratif. Elle savait que le chef de ces pirates, c'était Nicolas Starkos. Mais ni son calme ni sa fierté ne devaient lui faire défaut. Et d'abord, ses yeux cherchèrent Henry d'Albaret. Elle ignorait s'il avait survécu au milieu de son équipage décimé. Elle l'aperçut!... Il était vivant... vivant, au moment de subir le dernier supplice! Hadjine Elizundo courut à lui en s'écriant: «Henry!... Henry!...» Les pirates allaient les séparer, lorsque Sacratif, qui se dirigeait vers l'avant de la corvette, s'arrêta à quelques pas d'Hadjine et d'Henry d'Albaret. Il les regarda tous deux avec une ironie cruelle. «Voilà Hadjine Elizundo entre les mains de Nicolas Starkos! dit-il en se croisant les bras. J'ai donc en mon pouvoir l'héritière du riche banquier de Corfou! -- L'héritière du banquier de Corfou, mais non l'héritage!» répondit froidement Hadjine. Cette distinction, Sacratif ne pouvait la comprendre. Aussi reprit-il en disant: «J'aime à croire que la fiancée de Nicolas Starkos ne lui refusera pas sa main en le retrouvant sous le nom de Sacratif! -- Moi! s'écria Hadjine. -- Vous! répondit Sacratif avec plus d'ironie encore. Que vous soyez reconnaissante envers le généreux commandant de la -Syphanta- de ce qu'il a fait en vous rachetant, c'est bien. Mais ce qu'il a fait, j'ai tenté de le faire! C'était pour vous, non pour ces prisonniers, dont je me soucie peu, oui! pour vous seule, que je sacrifiais toute ma fortune! Un instant de plus, belle Hadjine, et je devenais votre maître... ou plutôt votre esclave!» En parlant ainsi, Sacratif fit un pas en avant. La jeune fille se pressa plus étroitement contre Henry d'Albaret. «Misérable! s'écria-t-elle. -- Eh oui! bien misérable, Hadjine, répondit Sacratif. Aussi, est- ce sur vos millions que je compte pour m'arracher à la misère!» À ces mots, la jeune fille s'avança vers Sacratif: «Nicolas Starkos, dit-elle d'une voix calme, Hadjine Elizundo n'a plus rien de la fortune que vous convoitiez! Cette fortune, elle l'a dépensée à réparer le mal que son père avait fait pour l'acquérir! Nicolas Starkos, Hadjine Elizundo est plus pauvre, maintenant, que le dernier de ces malheureux que la -Syphanta- ramenait à leur pays!» Cette révélation inattendue produisit un revirement chez Sacratif. Son attitude changea subitement. Dans ses yeux brilla un éclair de fureur. Oui! il comptait encore sur ces millions qu'Hadjine Elizundo eût sacrifiés pour sauver la vie d'Henry d'Albaret! Et de ces millions -- elle venait de le dire avec un accent de vérité qui ne pouvait laisser aucun doute -- il ne lui restait plus rien! Sacratif regardait Hadjine, il regardait Henry d'Albaret. Skopélo l'observait, le connaissant assez pour savoir quel serait le dénouement de ce drame. D'ailleurs, les ordres relatifs à la destruction de la corvette lui avaient été déjà donnés, et il n'attendait qu'un signe pour les mettre à exécution. Sacratif se retourna vers lui. «Va, Skopélo!» dit-il. Skopélo, suivi de quelques-uns de ses compagnons, descendit l'escalier qui conduisait à la batterie, et se dirigea du côté de la soute aux poudres, située à l'arrière de la -Syphanta-. En même temps, Sacratif ordonnait aux pirates de repasser à bord des bricks, encore attachés aux flancs de la corvette. Henry d'Albaret avait compris. Ce n'était plus par sa mort seulement que Sacratif allait satisfaire sa vengeance. Des centaines de malheureux étaient condamnés à périr avec lui pour assouvir plus complètement la haine de ce monstre! Déjà les deux bricks venaient de larguer leurs grappins d'abordage, et ils commencèrent à s'éloigner en éventant quelques voiles qu'aidaient leurs avirons de galère. De tous les pirates, il ne restait plus qu'une vingtaine à bord de la corvette. Leurs embarcations attendaient le long de la -Syphanta- que Sacratif leur ordonnât d'y descendre avec lui. En ce moment, Skopélo et ses hommes reparurent sur le pont. «Embarque! dit Skopélo. -- Embarque! s'écria Sacratif d'une voix terrible. Dans quelques minutes, il ne restera plus rien de ce navire maudit! Ah! tu ne voulais pas d'une mort infamante, Henry d'Albaret! Soit! L'explosion n'épargnera ni les prisonniers, ni l'équipage, ni les officiers de la -Syphanta! -Remercie-moi de te donner une telle mort en si bonne compagnie! -- Oui, remercie-le, Henry, dit Hadjine, remercie-le! Au moins, nous mourrons ensemble! -- Toi, mourir, Hadjine! répondit Sacratif. Non! Tu vivras et tu seras mon esclave... mon esclave!... entends-tu! -- L'infâme!» s'écria Henry d'Albaret. La jeune fille s'était plus étroitement attachée à lui. Elle au pouvoir de cet homme! «Saisissez-la! ordonna Sacratif. -- Et embarque! ajouta Skopélo. Il n'est que temps!» Deux pirates s'étaient jetés sur Hadjine. Ils l'entraînèrent vers la coupée de la corvette. «Et maintenant, s'écria Sacratif, que tous périssent avec la -Syphanta-, tous... -- Oui!... tous... et ta mère avec eux!» C'était la vieille prisonnière qui venait d'apparaître sur le pont, le visage découvert, cette fois. «Ma mère!... à bord!... s'écria Sacratif. -- Ta mère, Nicolas Starkos! répondit Andronika, et c'est de ta main que je vais mourir! -- Qu'on l'entraîne!... Qu'on l'entraîne!» hurla Sacratif. Quelques-uns de ses compagnons se précipitèrent sur Andronika. Mais à ce moment, le pont fut envahi par les survivants de la -Syphanta-. Ils étaient parvenus à briser les panneaux de la cale où on les avait enfermés, et venaient de faire irruption par le gaillard d'avant. «À moi!... à moi!» s'écria Sacratif. Les pirates qui étaient encore sur le pont, entraînés par Skopélo, essayèrent de se porter à son secours. Les marins, armés de haches et de poignards, en eurent raison jusqu'au dernier. Sacratif se sentit perdu. Mais, du moins, tous ceux qu'il haïssait, allaient périr avec lui! «Saute donc, corvette maudite, s'écria-t-il, saute donc! -- Sauter!... Notre -Syphanta!... -Jamais!» C'était Xaris qui apparut, tenant une mèche allumée, arrachée à l'un des tonneaux de la soute aux poudres. Puis, bondissant sur Sacratif, d'un coup de hache, il l'étendit sur le pont. Andronika poussa un cri. Tout ce qui peut survivre de sentiment maternel dans le coeur d'une mère, même après tant de crimes, avait réagi en elle. Ce coup, qui venait de frapper son fils, elle eût voulu le détourner... On la vit alors s'approcher du corps de Nicolas Starkos, s'agenouiller, comme pour lui donner un dernier pardon dans un dernier adieu... Puis, elle tomba à son tour. Henry d'Albaret s'élança vers elle... «Morte! dit-il. Que Dieu pardonne au fils par pitié pour la mère!» Cependant quelques-uns des pirates, qui étaient dans les embarcations, avaient pu accoster un des bricks. La nouvelle de la mort de Sacratif se répandit aussitôt. Il fallait le venger, et les canons de la flottille recommencèrent à tonner contre la -Syphanta-. Ce fut en vain, cette fois. Henry d'Albaret avait repris le commandement de la corvette. Ce qui restait de son équipage -- une centaine d'hommes -- se remit aux pièces de la batterie et aux caronades du pont qui répondirent victorieusement aux bordées des pirates. Bientôt, un des bricks -- celui-là même sur lequel Sacratif avait arboré son pavillon noir -- fut atteint à la ligne de flottaison, et il coula au milieu des horribles imprécations des bandits de son bord. «Hardi! garçons, hardi! cria Henry d'Albaret. Nous sauverons notre -Syphanta-!» Et le combat continua de part et d'autre; mais l'indomptable Sacratif n'était plus là pour entraîner ses pirates, et ils n'osèrent risquer les chances d'un nouvel abordage. Il ne resta bientôt que cinq bâtiments de toute cette flottille. Les canons de la -Syphanta- pouvaient les couler à distance. Aussi, la brise étant assez forte, ils firent servir et prirent la fuite. «Vive la Grèce! cria Henry d'Albaret, pendant que les couleurs de la -Syphanta- étaient hissées en tête du grand mât. -- Vive la France!» répondit tout l'équipage, en associant ces deux noms, qui avaient été si étroitement unis pendant la guerre de l'Indépendance. Il était alors cinq heures du soir. Malgré tant de fatigues, pas un homme ne voulut se reposer avant que la corvette n'eût été mise en état de naviguer. On envergua des voiles de rechange, on jumela les bas-mâts, on établit un mât de fortune pour remplacer l'artimon, on passa de nouvelles drisses, on capela de nouveaux haubans, on répara le gouvernail, et, le soir même, la -Syphanta- reprenait sa route vers le nord-ouest. Le corps d'Andronika Starkos, déposé sous la dunette, fut gardé avec le respect que commandait le souvenir de son patriotisme. Henry d'Albaret voulait rendre à sa terre natale la dépouille de cette vaillante femme. Quant au cadavre de Nicolas Starkos, un boulet fut attaché à ses pieds, et il disparut sous les eaux de cet Archipel, que le pirate Sacratif avait troublé par tant de crimes! Vingt-quatre heures après, le 7 septembre, vers les six heures du soir, la -Syphanta- avait connaissance de l'île d'Égine, et elle entrait dans le port, après une année de croisière qui avait rétabli la sécurité dans les mers de la Grèce. Là, les passagers firent retentir l'air de mille hurrahs. Puis, Henry d'Albaret fit ses adieux aux officiers de son bord, à son équipage, et il remit au capitaine Todros le commandement de cette corvette, dont Hadjine faisait don au nouveau gouvernement. Quelques jours après, au milieu d'un grand concours de population, et en présence de l'état-major, de l'équipage et des prisonniers rapatriés par la -Syphanta-, on célébrait le mariage d'Hadjine Elizundo et d'Henry d'Albaret. Le lendemain, tous deux partirent pour la France avec Xaris, qui ne devait plus les quitter; mais ils comptaient revenir en Grèce, dès que les circonstances le permettraient. D'ailleurs, déjà ces mers, si longtemps troublées, commençaient à redevenir calmes. Les derniers pirates avaient disparu, et la -Syphanta-, sous les ordres du commandant Todros, ne trouva jamais trace de ce pavillon noir, englouti avec Sacratif. Ce n'était plus l'Archipel en feu: c'était l'Archipel, après les dernières flammes éteintes, réouvert au commerce de l'extrême Orient. Le royaume hellénique, en effet, grâce à l'héroïsme de ses enfants, ne devait pas tarder à prendre place parmi les États libres de l'Europe. Le 22 mars 1829, le sultan signait une convention avec les puissances alliées. Le 22 septembre, la bataille de Pétra assurait la victoire des Grecs. En 1832, le traité de Londres donnait la couronne au prince Othon de Bavière. Le royaume de Grèce était définitivement fondé. Ce fut vers cette époque qu'Henry et Hadjine d'Albaret revinrent se fixer en ce pays dans une modeste situation de fortune, il est vrai; mais que leur fallait-il de plus pour être heureux, puisque le bonheur était en eux-mêmes! Notes : 1 : Depuis l'époque où se passe cette histoire, l'île Santorin a été victime des feux souterrains. Vostitsa en 1661, Thèbes en 1661, Sainte-Maure, ont été dévastées par des tremblements de terre. 2 : Depuis 1864, les îles Ioniennes ont recouvré leur indépendance, et, divisées en trois nômachies, sont annexées au royaume hellénique. 3 : Pagaille 1 ' ' 2 . , ' , 3 ' ' . , 4 , ' 5 - : 6 7 « ! » - - . 8 9 , ' 10 . 11 12 « ! » ' . 13 14 ' , 15 , 16 . 17 18 « ! » ' . 19 20 . 21 , 22 , , 23 , 24 . 25 26 , , 27 ' , ' 28 , . ' 29 , ' . 30 31 , , 32 - . , 33 , , 34 - , , 35 . , 36 ; 37 . ' 38 ' , ' 39 . 40 41 , , ' ' 42 ' , 43 - . - , 44 ; ' ' 45 ' ' ' . 46 47 . ' 48 . 49 ' ' [ ] , , 50 . , 51 . ' 52 , ' , 53 , , 54 , ' - . 55 56 ' 57 . , , 58 , , . 59 . ' ' ' 60 . ' 61 . , , 62 . 63 64 , - - , 65 , , - - 66 - - - 67 , . 68 ' , 69 , 70 . 71 72 « ! ! » 73 74 , 75 . 76 77 « ! . 78 79 - - , ' , , 80 , , 81 ' ! » 82 83 ' , 84 ' . , , 85 , 86 ' 87 ' ' . , 88 ' - . - 89 ; ' , , 90 . , 91 , , 92 . 93 94 - 95 . 96 , ' 97 , 98 99 . ' 100 - , ' 101 ' , , ' 102 , . 103 104 , , 105 , . 106 ' . ' 107 , , . 108 109 110 . ' ' , , 111 , ' 112 ' . - , 113 , 114 , , ' 115 116 , ' 117 ' . 118 119 , ' ' - - 120 ' . 121 ' , . 122 . 123 124 ' 125 . 126 . , 127 , . ' . ' , 128 , . 129 130 , ' . - - ' 131 ' ' ' . , 132 , , 133 , ' . 134 135 ' ' 136 , . 137 ' ' , 138 . 139 140 ' ' 141 - ' . , 142 ' ' . 143 , , 144 - . - 145 , . 146 ' ; , 147 , - 148 ' ' 149 ' . 150 151 , , 152 . 153 . , 154 ' , 155 ' . 156 157 , , 158 , 159 , , 160 . , 161 , ' . 162 ; , 163 - - , 164 165 , . ' 166 - - , 167 ' . 168 169 , , 170 ' . 171 172 « ' ! ' ! » 173 174 , , . 175 ' , , 176 , , 177 , , . 178 , , 179 - - , ' 180 . ' 181 . , ' 182 , ' . 183 , , 184 - , . 185 ' - ' ! 186 ' ' . 187 188 ' , 189 , . 190 191 , 192 , . 193 ' 194 . 195 - - . , ' , 196 197 . . 198 ' ' 199 ! 200 201 , 202 . ' . , , 203 ' , ' 204 ' , ' . 205 206 - , , , 207 , . - 208 ? ? . 209 . , - ? - 210 , , , , 211 ' ? 212 - , , 213 ? ' 214 - - , 215 , , ! . . . ' ! . . . 216 ' ' , 217 , - , , 218 ' ? 219 220 « , ! » ' , 221 . 222 223 , ' . 224 , 225 . , ' 226 ' ' ; , 227 . 228 229 , 230 . , 231 - . ' , 232 . 233 234 , ' , 235 ' ' . , 236 ' . 237 - - . - ? 238 ' , ' 239 , ' . 240 ' 241 ' . ' 242 ' , 243 . , ' 244 . 245 246 ' , ' . 247 , , 248 ' - . - 249 , , , 250 ' , ' 251 . , , , 252 ' . 253 254 ' ' , 255 . 256 , ' . 257 258 , . , 259 ' , 260 . ' ' 261 . 262 263 , ' , 264 265 ' , , , ' 266 ? 267 . ' 268 ' , 269 . , , 270 ' . 271 ' . 272 273 . 274 , ! - - 275 ' ' . , 276 , . 277 ' , ' , ' , 278 ' , . 279 280 ! ! 281 ! . . . ! 282 ' , 283 - - ' 284 , . ' 285 286 . 287 ' . - - 288 ! , , , , 289 . ' 290 : 291 292 « ! . . . ! » 293 294 - . 295 ' . 296 ' , , , 297 . , ' 298 , ' ' . 299 300 - - 301 . 302 303 ' . 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 . , 315 , 316 ' - - , . 317 ' 318 ' . ' . 319 ' . ' , 320 , , , 321 ' . 322 323 , ' , . 324 ' , ' , , 325 , , , 326 . ! ' 327 , 328 ! ' 329 ! ' 330 , , 331 ' ! , ! , 332 , ' ' 333 ! 334 335 - - ' - - , 336 , 337 ' . , 338 , . 339 , , , 340 , 341 ' , ' , 342 . 343 344 - - , 345 . 346 ' , ' 347 , ' 348 . , 349 ' - - , 350 , ' 351 ' ' . 352 353 354 ; , 355 ' ' 356 ' , . 357 ' , ' , 358 , ; 359 ' ' 360 , 361 . , , 362 - - ' ' , 363 ' ' . 364 365 , , , 366 ' - ' 367 . ' 368 . , 369 370 . 371 ' ' 372 , , 373 . 374 375 , , - . - , 376 ' ' , 377 , ' . , 378 , 379 , ' 380 , 381 . 382 383 ' , ' 384 ' - - , 385 . 386 387 ' , 388 ' , , 389 , 390 ' ' , . 391 392 , ' 393 , 394 . . . ' ' ' 395 . 396 397 ' ' , 398 , , 399 ' . ' ' 400 401 , . 402 , , , 403 . , 404 - - . 405 406 , 407 . , 408 409 - - . 410 , , 411 ' . 412 413 , , ' , 414 . 415 416 ' 417 ' . ' ' 418 , , 419 . , 420 ' ; , 421 , 422 . - ? 423 , 424 - - ! 425 426 ' ' 427 , , , . , 428 ' , 429 . 430 431 « , - , - - 432 ' ! ' , ' 433 , 434 435 . 436 437 - - , 438 ' , 439 - - ! 440 441 - - ? . 442 . . . 443 444 - - ! . . . ! 445 446 - - , ' , ' , ! 447 , 448 ' ' . . . 449 450 - - ! 451 452 - - ! ' , 453 ! . . . 454 455 - - ' - ! » 456 ' . 457 458 , 459 . ' . 460 461 ' , 462 463 . 464 465 - - ' , 466 . 467 ' , ' 468 ' 469 ' , 470 . 471 472 . 473 , ' . 474 . 475 476 ' , ' . 477 ' . 478 ' ! . . . . . . , 479 ! 480 481 ' : 482 483 « ! . . . ! . . . » 484 485 , , 486 ' , ' 487 ' ' ' . 488 . 489 490 « ! - 491 . ' ' 492 ! 493 494 - - ' , ' ! » 495 . 496 , . 497 - : 498 499 « ' 500 ! 501 502 - - ! ' . 503 504 - - ! ' . 505 - - 506 ' , ' . ' 507 , ' ! ' , 508 , , ! , 509 ! , , 510 . . . ! » 511 512 , . 513 ' . 514 515 « ! ' - - . 516 517 - - ! , , . , - 518 ' ! » 519 520 , ' : 521 522 « , - ' , ' 523 ! , 524 ' 525 ' ! , , 526 , - - 527 ! » 528 529 . 530 . 531 . ! ' 532 ' ' ! 533 - - 534 - - ! 535 536 , ' . 537 ' , 538 . ' , 539 , 540 ' ' . 541 . 542 543 « , ! » - . 544 545 , - , 546 ' , 547 , ' - - . 548 549 , 550 , . 551 552 ' . ' 553 . 554 555 ! 556 557 558 ' , ' 559 ' . , 560 ' . 561 - - 562 ' . 563 564 , . 565 566 « ! . 567 568 - - ! ' ' . 569 , ! ! 570 ' , ' ! ! 571 ' ' , ' , 572 - ! - - 573 ! 574 575 - - , - , , , - ! , 576 ! 577 578 - - , , ! . ! 579 . . . ! . . . - ! 580 581 - - ' ! » ' ' . 582 583 ' . 584 ! 585 586 « - ! . 587 588 - - ! . ' ! » 589 590 ' . ' 591 . 592 593 « , ' , 594 - - , . . . 595 596 - - ! . . . . . . ! » 597 598 ' ' 599 , , . 600 601 « ! . . . ! . . . ' . 602 603 - - , ! , ' 604 ! 605 606 - - ' ' ! . . . ' ' ! » . 607 608 - . 609 , 610 - - . 611 , 612 ' . 613 614 « ! . . . ! » ' . 615 616 , , 617 . , 618 , ' . 619 620 . , , ' 621 , ! 622 623 « , , ' - - , ! 624 625 - - ! . . . - ! . . . - ! » 626 627 ' , , 628 ' . , 629 , ' , ' . 630 . 631 ' , , 632 . , , 633 . . . ' 634 , ' , 635 . . . , . 636 637 ' ' . . . 638 639 « ! - . ! » 640 641 - , 642 , . 643 . , 644 645 - - . , . ' 646 . 647 - - ' - - 648 649 . 650 651 , - - - 652 - - , 653 654 . 655 656 « ! , ! ' . 657 - - ! » 658 659 ' ; ' 660 ' , 661 ' ' . 662 663 . 664 - - . 665 , , 666 . 667 668 « ! ' , 669 - - . 670 671 - - ! » ' , 672 , 673 ' . 674 675 . , 676 ' 677 . , 678 - , 679 ' , , 680 , , , , - - 681 - . 682 683 ' , , 684 . 685 ' 686 . , 687 , 688 , 689 ! 690 691 - , , 692 , - - ' ' , 693 , 694 . 695 696 , ' . , 697 ' , 698 , 699 , . 700 701 , ' , 702 ' - , ' 703 - - , ' 704 ' ' . , 705 , ; 706 , 707 . 708 709 ' , , , 710 . , 711 - - , , 712 , . ' 713 ' : ' ' , 714 , ' . 715 716 , , ' 717 , 718 ' . , 719 . , 720 . , 721 . 722 . 723 724 ' ' 725 , 726 ; - , 727 - ! 728 729 730 : 731 732 : ' , ' 733 . 734 , , - , 735 . 736 737 : , 738 , , , 739 . 740 741 : 742