Le marché d'Arkassa se faisait aux enchères publiques. Tous, étrangers et indigènes, y pouvaient prendre part; mais, ce jour- là, comme les traitants ne venaient opérer que pour le compte des bagnes de la Barbarie, il n'y avait qu'un seul lot de captifs. Suivant que ce lot échoirait à tel ou tel courtier, il serait dirigé sur Alger, Tripoli ou Tunis. Néanmoins, il existait deux catégories de prisonniers. Les uns venaient du Péloponnèse -- c'étaient les plus nombreux. Les autres avaient été récemment pris à bord d'un navire grec, qui les ramenait de Tunis à Scarpanto, d'où ils devaient être rapatriés en leur pays d'origine. Ces pauvres gens, destinés à tant de misères, ce serait la dernière enchère qui déciderait de leur sort, et l'on pouvait surenchérir tant que cinq heures n'étaient pas sonnées. Le coup de canon de la citadelle d'Arkassa, en assurant la fermeture du port, arrêtait en même temps les dernières mises à prix du marché. Donc, ce 3 septembre, les courtiers ne manquaient point autour du batistan. Il y avait de nombreux agents venus de Smyrne et autres points voisins de l'Asie Mineure, qui, ainsi qu'il a été dit, agissaient tous pour le compte des États barbaresques. Cet empressement n'était que trop explicable. En effet, les derniers événements faisaient pressentir une prochaine fin de la guerre de l'Indépendance. Ibrahim était refoulé dans le Péloponnèse, tandis que le maréchal Maison venait de débarquer en Morée avec un corps expéditionnaire de deux mille Français. L'exportation des prisonniers allait donc être notablement réduite à l'avenir. Aussi leur valeur vénale devait-elle s'accroître d'autant plus, à l'extrême satisfaction du cadi. Pendant la matinée, les courtiers avaient visité le batistan, et ils savaient à quoi s'en tenir sur la quantité ou la qualité des captifs, dont le lot atteindrait sans doute de très hauts prix. «Par Mahomet! répétait un agent de Smyrne, qui pérorait au milieu d'un groupe de ses confrères, l'époque des belles affaires est passée! Vous souvenez-vous du temps où les navires nous amenaient ici les prisonniers par milliers et non par centaines! -- Oui!... comme cela s'est fait après les massacres de Scio! répondit un autre courtier. D'un seul coup, plus de quarante mille esclaves! Les pontons ne pouvaient suffire à les renfermer! -- Sans doute, reprit un troisième agent, qui paraissait avoir un grand sens du commerce. Mais trop de captifs, trop d'offres, et trop d'offres, trop de baisse dans les prix! Mieux vaut transporter peu à des conditions plus avantageuses, car les prélèvements sont toujours les mêmes, quoique les frais soient plus considérables! -- Oui!... en Barbarie surtout!... Douze pour cent du produit total au profit du pacha, du cadi ou du gouverneur! -- Sans compter un pour cent pour l'entretien du môle et des batteries des côtes! -- Et encore un pour cent, qui va de notre poche dans celle des marabouts! -- En vérité, c'est ruineux, aussi bien pour les armateurs que pour les courtiers!» Ces propos s'échangeaient ainsi entre ces agents, qui n'avaient pas même conscience de l'infamie de leur commerce. Toujours les mêmes plaintes sur les mêmes questions de droits! Et ils auraient sans doute continué à se répandre en récriminations, si la cloche n'y eût mis fin, en annonçant l'ouverture du marché. Il va sans dire que le cadi présidait à cette vente. Son devoir de représentant du gouvernement turc l'y obligeait, non moins que son intérêt personnel. Il était là, trônant sur une sorte d'estrade, abrité sous une tente que dominait le croissant du pavillon rouge, à demi couché sur de larges coussins avec une nonchalance tout ottomane. Près de lui, le crieur public se disposait à faire son office. Mais il ne faudrait pas croire que ce crieur eût là l'occasion de s'époumoner. Non! Dans ce genre d'affaires, les courtiers prenaient leur temps pour surenchérir. S'il devait y avoir quelque lutte un peu vive pour l'adjudication définitive, ce ne serait vraisemblablement que pendant le dernier quart d'heure de la séance. La première enchère fut mise à mille livres turques par un des courtiers de Smyrne. «À mille livres turques!» répéta le crieur. Puis, il ferma les yeux, comme s'il avait tout le loisir de sommeiller, en attendant une surenchère. Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient, s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup de canon de fermeture. Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces dispositions et donner un élan inattendu aux enchères. Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan. Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter. «Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne! -- Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions au diable!» C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa. Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en achetant des prisonniers pour le compte des traitants de l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si redoutables concurrents. Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison de tête. Mais, si observateur que fût le second de la -Karysta-, il n'avait pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos venait de provoquer chez l'une des prisonnières. C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri allait, sans doute, s'échapper de sa bouche... Elle eut assez d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur, enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas Starkos. Cependant les courtiers, sans lui adresser la parole, ne cessaient de regarder le capitaine de la -Karysta-. Celui-ci ne semblait même pas faire attention à eux. Venait-il donc pour leur disputer ce lot de prisonniers? Ils devaient le craindre, étant donné les rapports que Nicolas Starkos avait avec les pachas et les beys des États barbaresques. On ne fut pas longtemps sans être fixé à cet égard. En ce moment, le crieur s'était relevé pour répéter à voix haute le montant de la dernière enchère: «À deux mille livres! -- Deux mille cinq cents, dit Skopélo, qui se faisait, en ces occasions, le porte-parole de son capitaine. -- Deux mille cinq cents livres!» annonça le crieur. Et les conversations particulières reprirent dans les divers groupes, qui s'observaient non sans défiance. Un quart d'heure s'écoula. Aucune autre surenchère n'avait été mise après Skopélo. Nicolas Starkos, indifférent et hautain, se promenait autour du batistan. Personne ne pouvait douter que, finalement, l'adjudication ne fût faite à son profit, même sans grand débat. Cependant, le courtier de Smyrne, après avoir préalablement consulté deux ou trois de ses collègues, lança une nouvelle enchère de deux mille sept cents livres. «Deux mille sept cents livres, répéta le crieur. -- Trois mille!» C'était Nicolas Starkos qui avait parlé, cette fois. Que s'était- il donc passé? Pourquoi intervenait-il personnellement dans la lutte? D'où venait que sa voix, si froide d'habitude, marquait une violente émotion qui surprit Skopélo lui-même? On va le savoir. Depuis quelques instants, Nicolas Starkos, après avoir franchi la barrière du batistan, se promenait au milieu des groupes de captifs. La vieille femme, en le voyant s'approcher, s'était plus étroitement encore cachée sous son manteau. Il n'avait donc pas pu la voir. Mais, soudain, son attention venait d'être attirée par deux prisonniers qui formaient un groupe à part. Il s'était arrêté, comme si ses pieds eussent été cloués au sol. Là, près d'un homme de haute stature, une jeune fille, épuisée de fatigue, gisait à terre. En apercevant Nicolas Starkos, l'homme se redressa brusquement. Aussitôt la jeune fille rouvrit les yeux. Mais, dès qu'elle aperçut le capitaine de la -Karysta-, elle se rejeta en arrière. «Hadjine!» s'écria Nicolas Starkos. C'était Hadjine Elizundo, que Xaris venait de saisir dans ses bras, comme pour la défendre. «Elle!» répéta Nicolas Starkos. Hadjine s'était dégagée de l'étreinte de Xaris et regardait en face l'ancien client de son père. Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à savoir comment il pouvait se faire que l'héritière du banquier Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d'Arkassa, jeta d'une voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres. «Trois mille livres!» avait répété le crieur. Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et l'adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur. Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la -Karysta-, faute de concurrents, allait rester maître du terrain, lorsque l'agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de soutenir la lutte. «Trois mille cinq cents livres! cria-t-il. -- Quatre mille!» répondit aussitôt Nicolas Starkos. Skopélo, qui n'avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire. Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur. Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues, venait d'abandonner la partie. Qu'elle fût définitivement gagnée par Nicolas Starkos, auquel il ne s'en fallait que de quelques minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de doute. Xaris l'avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu'après l'avoir tué! En ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur: «Cinq mille livres!» Nicolas Starkos se retourna. Un groupe de marins venait d'arriver à l'entrée du batistan. Devant eux se tenait un officier. «Henry d'Albaret! s'écria Nicolas Starkos. Henry d'Albaret... ici... à Scarpanto!» C'était le hasard seul qui venait d'amener le commandant de la -Syphanta- sur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour- là -- c'est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à Scarpanto -- il y eût une vente d'esclaves dans la capitale de l'île. D'autre part, puisqu'il n'avait point aperçu la sacolève au mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas Starkos à Arkassa que celui-ci l'était de l'y voir. De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût commandée par Henry d'Albaret, bien qu'il sût qu'elle avait relâché à Arkassa. Que l'on juge donc des sentiments qui s'emparèrent de ces deux ennemis, lorsqu'ils se virent en face l'un de l'autre. Et, si Henry d'Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c'est que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d'apercevoir Hadjine et Xaris -- Hadjine qui allait retomber au pouvoir de Nicolas Starkos! Mais Hadjine l'avait entendu, elle l'avait vu, elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l'en eussent empêchée. D'un geste, Henry d'Albaret rassura et contint la jeune fille. Quelle que fût son indignation, lorsqu'il se vit en présence de son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui! fût-ce au prix de toute sa fortune, s'il le fallait, il saurait arracher à Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d'Arkassa, et avec eux, celle qu'il avait tant cherchée, celle qu'il n'espérait plus revoir! En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi ces captifs, pour lui, elle n'en était pas moins la riche héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à celui dont elle deviendrait l'esclave. Donc, aucun risque à surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec d'autant plus de passion, d'ailleurs, qu'il s'agissait de lutter contre son rival, et son rival préféré! «Six mille livres! cria-t-il. -- Sept mille!» répondit le commandant de la -Syphanta-, sans même se retourner vers Nicolas Starkos. Le cadi ne pouvait que s'applaudir de la tournure que prenaient les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité ottomane. Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se maîtriser. Il avait reconnu Henry d'Albaret, puis Hadjine Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s'entêtait, l'affaire, qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme elle avait perdu sa liberté -- ce qui était possible, d'ailleurs! Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu de telle manière qu'il n'osa plus en hasarder de nouvelles. C'était le capitaine de la -Karysta-, maintenant, qui jetait lui- même ses enchères au crieur, et d'une voix insultante pour son rival. Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de milliers de livres, manifestait l'intérêt qu'elle y prenait par de bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le capitaine de la sacolève, aucun d'eux ne connaissait le commandant de la -Syphanta. -On ignorait même ce qu'était venue faire cette corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de toutes nations s'étaient employés au transport des esclaves, que tout portait à croire que la -Syphanta- servait à ce genre de commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry d'Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours l'esclavage. En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être absolument décidée. À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos avait répondu par ces mots: «Huit mille livres! -- Neuf mille!» dit Henry d'Albaret. Nouveau silence. Le commandant de la -Syphanta-, toujours maître de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait rageusement, sans que Skopélo osât l'aborder. Aucune considération, d'ailleurs, n'aurait pu enrayer maintenant la furie des enchères. «Dix mille livres! cria Nicolas Starkos. -- Onze mille! répondit Henry d'Albaret. -- Douze mille!» répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette fois. Le commandant d'Albaret n'avait point immédiatement répondu. Non qu'il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se précipiter vers Nicolas Starkos pour l'arrêter dans son oeuvre de folie -- ce qui, pour un moment, détourna l'attention du capitaine de la -Karysta-. En même temps, la vieille prisonnière, qui s'était si obstinément cachée jusqu'alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos... À ce moment, au sommet de la citadelle d'Arkassa, une rapide flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que la détonation ne fût arrivée jusqu'au batistan, une nouvelle enchère avait été jetée d'une voix retentissante: «Treize mille livres!» Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent d'interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo avec une violence qui le fit rouler sur le sol... Maintenant il était trop tard! Nicolas Starkos n'avait plus le droit de surenchérir! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour jamais, sans doute! «Viens!» dit-il d'une voix sourde à Skopélo. Et on eût pu l'entendre murmurer ces mots: «Ce sera plus sûr et ce sera moins cher!» Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au tournant de cette route qui se dirigeait vers l'intérieur de l'île. Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d'Henry d'Albaret, qui lui disait en la pressant sur son coeur: «Hadjine!... Hadjine!... Toute ma fortune, je l'aurais sacrifiée pour vous racheter... -- Comme j'ai sacrifié la mienne pour racheter l'honneur de mon nom! répondit la jeune fille. Oui, Henry!... Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!» XIII À bord de la «Syphanta» Le lendemain, 3 septembre, la -Syphanta-, après avoir appareillé vers dix heures du matin, serrait le vent sous petite voilure pour sortir des passes du port de Scarpanto. Les captifs, rachetés par Henry d'Albaret, s'étaient casés, les uns dans l'entrepont, les autres dans la batterie. Bien que la traversée de l'Archipel ne dût exiger que quelques jours, officiers et matelots avaient voulu que ces pauvres gens fussent installés aussi bien que possible. Dès la veille, le commandant d'Albaret s'était mis en mesure de pouvoir reprendre la mer. Pour le règlement des treize mille livres, il avait donné des garanties dont le cadi s'était montré satisfait. L'embarquement des prisonniers s'était donc opéré sans difficultés, et, avant trois jours, ces malheureux, condamnés aux tortures des bagnes barbaresques, seraient débarqués en quelque port de la Grèce septentrionale, là où ils n'auraient plus rien à craindre pour leur liberté. Mais cette délivrance, c'était bien à celui qui venait de les arracher aux mains de Nicolas Starkos qu'ils la devaient tout entière! Aussi, leur reconnaissance se manifesta-t-elle par un acte touchant, dès qu'ils eurent pris pied sur le pont de la corvette. Parmi eux se trouvait un «pappa», un vieux prêtre de Léondari. Suivi de ses compagnons d'infortune, il s'avança vers la dunette, sur laquelle Hadjine Elizundo et Henry d'Albaret se tenaient avec quelques-uns des officiers. Puis, tous s'agenouillèrent, le vieillard à leur tête, et celui-ci, tendant ses mains vers le commandant: «Henry d'Albaret, dit-il, soyez béni de tous ceux que vous avez rendus à la liberté! -- Mes amis, je n'ai fait que mon devoir! répondit le commandant de la -Syphanta-, profondément ému. -- Oui!... béni de tous... de tous... et de moi, Henry!» ajouta Hadjine en se courbant à son tour. Henry d'Albaret l'avait vivement relevée, et alors les cris de vive Henry d'Albaret! vive Hadjine Elizundo! éclatèrent depuis la dunette jusqu'au gaillard d'avant, depuis les profondeurs de la batterie jusqu'aux basses vergues, sur lesquelles une cinquantaine de matelots s'étaient groupés, en poussant de vigoureux hurrahs. Une seule prisonnière -- celle qui se cachait la veille dans le batistan -- n'avait point pris part à cette manifestation. En s'embarquant, toute sa préoccupation avait été de passer inaperçue au milieu des captifs. Elle y avait réussi, et personne même ne remarqua plus sa présence à bord, dès qu'elle se fut blottie dans le coin le plus obscur de l'entrepont. Évidemment, elle espérait pouvoir débarquer sans avoir été vue. Mais pourquoi prenait-elle tant de précautions? Était-elle donc connue de quelque officier ou matelot de la corvette? En tout cas, il fallait qu'elle eût de graves raisons pour vouloir garder cet incognito pendant les trois ou quatre jours que devait durer la traversée de l'Archipel. Cependant, si Henry d'Albaret méritait la reconnaissance des passagers de la corvette, que méritait donc Hadjine pour ce qu'elle avait fait depuis son départ de Corfou? «Henry, avait-elle dit la veille, Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous!» Pauvre, elle l'était en effet! Digne du jeune officier?... On va pouvoir en juger. Et si Henry d'Albaret aimait Hadjine, lorsque de si graves événements les avaient séparés l'un de l'autre, combien cet amour dut grandir encore, quand il connut ce qu'avait été toute la vie de la jeune fille pendant cette longue année de séparation! Cette fortune que lui avait laissée son père, dès qu'elle sut d'où elle provenait, Hadjine Elizundo prit la résolution de la consacrer entièrement au rachat de ces prisonniers, dont le trafic en constituait la plus grande part. De ces vingt millions, odieusement acquis, elle ne voulut rien garder. Ce projet, elle ne le fit connaître qu'à Xaris. Xaris l'approuva, et toutes les valeurs de la maison de banque furent rapidement réalisées. Henry d'Albaret reçut la lettre par laquelle la jeune fille lui demandait pardon et lui disait adieu. Puis, en compagnie de son brave et dévoué Xaris, Hadjine quitta secrètement Corfou pour se rendre dans le Péloponnèse. À cette époque, les soldats d'Ibrahim faisaient encore une guerre féroce aux populations du centre de la Morée, tant éprouvées déjà et depuis si longtemps. Les malheureux qu'on ne massacrait pas étaient envoyés dans les principaux ports de la Messénie, à Patras ou à Navarin. De là, des navires, les uns frétés par le gouvernement turc, les autres fournis par les pirates de l'Archipel, les transportaient par milliers soit à Scarpanto, soit à Smyrne, où les marchés d'esclaves se tenaient en permanence. Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, Hadjine Elizundo et Xaris, ne reculant jamais devant aucun prix, parvinrent à racheter plusieurs centaines de prisonniers, de ceux qui n'avaient pas encore quitté la côte messénienne. Puis, ils employèrent tous leurs soins à les mettre en sûreté, les uns dans les îles Ioniennes, les autres dans les portions libres de la Grèce du Nord. Cela fait, tous deux se rendirent en Asie Mineure, à Smyrne, où le commerce des esclaves se faisait sur une échelle considérable. Là, par convois nombreux, arrivaient des quantités de ces prisonniers grecs, dont Hadjine Elizundo voulait surtout obtenir la délivrance. Telles furent alors ses offres -- si supérieures à celles des courtiers de la Barbarie ou du littoral asiatique -- que les autorités ottomanes trouvèrent grand profit à traiter et traitèrent avec elle. Que sa généreuse passion fût exploitée par ces agents on le croira sans peine; mais, là, plusieurs milliers de captifs lui durent d'échapper aux bagnes des beys africains. Cependant, il y avait plus à faire encore, et c'est à ce moment que la pensée vint à Hadjine de marcher par deux voies différentes au but qu'elle voulait atteindre. En effet, il ne suffisait pas de racheter les captifs mis en vente sur les marchés publics, ou d'aller délivrer à prix d'or les esclaves au milieu de leurs bagnes. Il fallait aussi anéantir ces pirates qui capturaient les navires dans tous les parages de l'Archipel. Or, Hadjine Elizundo se trouvait à Smyrne, quand elle apprit ce qu'était devenue la -Syphanta-, après les premiers mois de sa croisière. Elle n'ignorait pas que c'était au compte d'armateurs corfiotes qu'avait été armée cette corvette et pour quelle destination. Elle savait que le début de la campagne avait été heureux; mais, à cette époque, la nouvelle arriva que la -Syphanta- venait de perdre son commandant, plusieurs officiers et une partie de son équipage dans un combat contre une flottille de pirates, commandée, disait-on, par Sacratif en personne. Hadjine Elizundo se mit aussitôt en rapport avec l'agent qui représentait, à Corfou, les intérêts des armateurs de la -Syphanta-. Elle leur en fit offrir un tel prix que ceux-ci se décidèrent à la vendre. La corvette fut donc achetée sous le nom d'un banquier de Raguse, mais elle appartenait bien à l'héritière d'Elizondo, qui ne faisait qu'imiter les Bobolina, les Modena, les Zacharias et autres vaillantes patriotes, dont les navires, armés à leurs frais au début de la guerre de l'Indépendance, firent tant de mal aux escadres de la marine ottomane. Mais, en agissant ainsi, Hadjine avait eu la pensée d'offrir le commandement de la -Syphanta- au capitaine Henry d'Albaret. Un homme à elle, un neveu de Xaris, marin d'origine grecque comme son oncle, avait secrètement suivi le jeune officier, aussi bien à Corfou, quand il fit tant d'inutiles recherches pour retrouver la jeune fille, qu'à Scio, lorsqu'il alla y rejoindre le colonel Fabvier. Par ses ordres, cet homme s'embarqua comme matelot sur la corvette, au moment où elle reformait son équipage, après le combat de Lemnos. Ce fut lui qui fit parvenir à Henry d'Albaret les deux lettres écrites de la main de Xaris: la première, à Scio, où on lui marquait qu'il y avait une place à prendre dans l'état- major de la -Syphanta; -la seconde, qu'il déposa sur la table du carré, alors qu'il était de faction, et par laquelle rendez-vous était donné à la corvette pour les premiers jours de septembre sur les parages de Scarpanto. C'était là, en effet, qu'Hadjine Elizundo comptait se trouver à cette époque, après avoir terminé sa campagne de dévouement et de charité. Elle voulait que la -Syphanta- servît à rapatrier le dernier convoi de prisonniers, rachetés avec les restes de sa fortune. Mais, pendant les six mois qui allaient suivre, que de fatigues à supporter, que de dangers à courir! Ce fut au centre même de la Barbarie, dans ces ports infestés de pirates, sur ce littoral africain, dont les pires bandits furent les maîtres jusqu'à la conquête d'Alger, que la courageuse jeune fille, accompagnée de Xaris, n'hésita pas à se rendre pour accomplir sa mission. À cela, elle risquait sa liberté, elle risquait sa vie, elle bravait tous les dangers auxquels l'exposaient sa beauté et sa jeunesse. Rien ne l'arrêta. Elle partit. On la vit alors, comme une religieuse de la Merci, paraître à Tripoli, à Alger, à Tunis, et jusque sur les plus infimes marchés de la côte barbaresque. Partout où des prisonniers grecs avaient été vendus, elle les rachetait avec grand bénéfice pour leurs maîtres. Partout où des traitants mettaient à l'encan ces troupeaux d'êtres humains, elle se présentait, l'argent à la main. C'est alors qu'elle put observer dans toute son horreur le spectacle de ces misères de l'esclavage, en un pays où les passions ne sont retenues par aucun frein. Alger était encore à la discrétion d'une milice, composée de musulmans et de renégats, rebut des trois continents qui forment le littoral de la Méditerranée, ne vivant que de la vente des prisonniers faits par les pirates et de leur rachat par les chrétiens. Au dix-septième siècle, la terre africaine comptait déjà près de quarante mille esclaves des deux sexes enlevés à la France, à l'Italie, à l'Angleterre, à l'Allemagne, à la Flandre, à la Hollande, à la Grèce, à la Hongrie, à la Russie, à la Pologne, à l'Espagne, dans toutes les mers de l'Europe. À Alger, au fond des bagnes du Pacha, d'Ali-Mami, des Kouloughis et de Sidi-Hassan, à Tunis, dans ceux de Youssif-Dey, de Galere- Patrone et de Cicala, dans celui de Tripoli, Hadjine Elizundo rechercha plus particulièrement ceux dont la guerre hellénique avait fait des esclaves. Comme si elle eût été protégée par quelque talisman, elle passa au milieu de tous ces dangers, soulageant toutes ces misères. À ces mille périls que la nature des choses créait autour d'elle, elle échappa comme par miracle! Pendant six mois, à bord des légers bâtiments caboteurs de la côte, elle visita les points les plus reculés du littoral -- depuis la régence de Tripoli, jusqu'aux dernières limites du Maroc -- jusqu'à Tétuan, qui fut autrefois une république de pirates, régulièrement organisée -- jusqu'à Tanger, dont la baie servait de lieu d'hivernage à ces forbans -- jusqu'à Salé, sur la côte occidentale de l'Afrique, où les malheureux captifs vivaient dans des caveaux creusés à douze ou quinze pieds sous terre. Enfin, sa mission terminée, n'ayant plus rien des millions laissés par son père, Hadjine Elizundo songea à revenir en Europe avec Xaris. Elle s'embarqua à bord d'un navire grec, sur lequel prirent passage les derniers prisonniers, rachetés par elle, et qui fit voile pour Scarpanto. C'était là qu'elle comptait retrouver Henry d'Albaret. C'était de là qu'elle avait résolu de revenir en Grèce sur la -Syphanta. -Mais, trois jours après avoir quitté Tunis, le navire qui la portait fut capturé par un bâtiment turc, et elle était conduite à Arkassa pour y être vendue comme esclave avec ceux qu'elle venait de délivrer!... En somme, de cette oeuvre entreprise par Hadjine Elizundo, le résultat avait été celui-ci: plusieurs milliers de prisonniers, rachetés avec l'argent même qui avait été gagné à les vendre. La jeune fille, maintenant ruinée, venait de réparer, dans la mesure de ce qui était possible, tout le mal fait par son père. Voilà ce qu'apprit Henry d'Albaret. Oui! Hadjine pauvre, était maintenant digne de lui, et, pour l'arracher aux mains de Nicolas Starkos, il se fût fait aussi pauvre qu'elle! Cependant, dès le lendemain, la -Syphanta- avait eu connaissance de la terre de Crète au lever du jour. Elle manoeuvra alors de manière à s'élever vers le nord-ouest de l'Archipel. L'intention du commandant d'Albaret était de rallier la côte orientale de la Grèce à la hauteur de l'île d'Eubée. Là, soit à Nègrepont, soit à Égine, les prisonniers pourraient débarquer en lieu sûr, à l'abri des Turcs, maintenant refoulés au fond du Péloponnèse. Du reste, à cette date, il n'y avait plus un seul des soldats d'Ibrahim dans la péninsule hellénique. Tous ces pauvres gens, on ne peut mieux traités à bord de la -Syphanta-, se remettaient déjà des effroyables souffrances qu'ils avaient endurées. Pendant le jour, on les voyait groupés sur le pont, où ils respiraient cette saine brise de l'Archipel, les enfants, les mères, les époux que menaçait une éternelle séparation, désormais réunis pour ne plus se quitter. Ils savaient, aussi, tout ce qu'avait fait Hadjine Elizundo, et, quand elle passait, appuyée au bras d'Henry d'Albaret, c'étaient de toutes parts des marques de reconnaissance, témoignées par les actes les plus touchants. Vers les premières heures du matin, le 4 septembre, la -Syphanta- perdit de vue les sommets de la Crète; mais, la brise ayant commencé à mollir, elle ne gagna que très peu dans cette journée, bien qu'elle portât toute sa voilure. En somme, vingt-quatre heures, quarante-huit heures de plus, ce ne serait jamais un retard dont il fallût se préoccuper. La mer était belle, le ciel superbe. Rien n'indiquait une prochaine modification de temps. Il n'y avait qu'à «laisser courir», comme disent les marins, et la course se terminerait quand il plairait à Dieu. Cette paisible navigation ne pouvait être que très favorable aux causeries du bord. Peu de manoeuvres à faire, d'ailleurs. Une simple surveillance des officiers de quart et des gabiers de l'avant, pour signaler les terres en vue ou les navires au large. Hadjine et Henry d'Albaret allaient alors s'asseoir à l'arrière sur un banc de la dunette qui leur était réservé. Là, le plus souvent, ils parlaient non plus du passé, mais de cet avenir, dont ils se sentaient maîtres maintenant. Ils faisaient des projets d'une réalisation prochaine, sans oublier de les soumettre au brave Xaris, qui était bien de la famille. Le mariage devait être célébré aussitôt leur arrivée sur la terre de Grèce. Cela était convenu. Les affaires d'Hadjine Elizundo n'entraîneraient plus ni difficultés ni retards. Une année, employée à sa charitable mission, avait simplifié tout cela! Puis, le mariage fait, Henry d'Albaret céderait au capitaine Todros le commandement de la corvette, et il conduirait sa jeune femme en France, d'où il comptait la ramener ensuite sur sa terre natale. Or, précisément, ce soir-là, ils s'entretenaient de toutes ces choses. À peine le léger souffle de la brise suffisait-il à gonfler les hautes voiles de la -Syphanta. -Un merveilleux coucher de soleil venait d'illuminer l'horizon, dont quelques traits d'or vert surmontaient encore le périmètre légèrement embrumé dans l'ouest. À l'opposé scintillaient les premières étoiles du levant. La mer tremblotait sous l'ondulation de ses paillettes phosphorescentes. La nuit promettait d'être magnifique. Henry d'Albaret et Hadjine se laissaient aller au charme de cette soirée délicieuse. Ils regardaient le sillage, à peine dessiné par quelques blanches guipures que la corvette laissait à l'arrière. Le silence n'était troublé que par les battements de la brigantine, dont les plis bruissaient doucement. Ni lui ni elle ne voyaient plus rien de ce qui n'était pas eux-mêmes et en eux. Et, s'ils furent enfin rappelés au sentiment du réel, c'est qu'Henry d'Albaret s'entendit appeler avec une certaine insistance. Xaris était devant lui. «Mon commandant?... dit Xaris pour la troisième fois. -- Que voulez-vous, mon ami? répondit Henry d'Albaret, auquel il sembla que Xaris hésitait à parler. -- Que veux-tu, mon bon Xaris? demanda Hadjine. -- J'ai une chose à vous dire, mon commandant. -- Laquelle? -- Voici de quoi il s'agit. Les passagers de la corvette... ces braves gens que vous ramenez dans leur pays... ont eu une idée, et ils m'ont chargé de vous la communiquer. -- Eh bien, je vous écoute, Xaris. -- Voilà, mon commandant. Ils savent que vous devez vous marier avec Hadjine... -- Sans doute, répondit Henry d'Albaret en souriant. Cela n'est un mystère pour personne! -- Eh bien, ces braves gens seraient très heureux d'être les témoins de votre mariage! -- Et ils le seront, Xaris, ils le seront, et jamais fiancée n'aurait un pareil cortège, si l'on pouvait réunir autour d'elle tous ceux qu'elle a arrachés à l'esclavage! -- Henry!... dit la jeune fille en voulant l'interrompre. -- Mon commandant a raison, répondit Xaris. En tout cas, les passagers de la corvette seront là, et... -- À notre arrivée sur la terre de Grèce, reprit Henry d'Albaret, je les convierai tous à la cérémonie de notre mariage! -- Bien, mon commandant, répondit Xaris. Mais, après avoir eu cette idée-là, ces braves gens en ont eu une seconde! -- Aussi bonne? -- Meilleure. C'est de vous demander que le mariage se fasse à bord de la -Syphanta! -N'est-ce pas comme un morceau de leur pays, cette brave corvette qui les ramène en Grèce? -- Soit. Xaris, répondit Henry d'Albaret. -- Vous y consentez, ma chère Hadjine?» Hadjine, pour toute réponse, lui tendit la main. «Bien répondu, dit Xaris. -- Vous pouvez annoncer aux passagers de la -Syphanta-, ajouta Henry d'Albaret, qu'il sera fait comme ils le désirent. -- C'est entendu, mon commandant. Mais... ajouta Xaris, en hésitant un peu, c'est que ce n'est pas tout! -- Parle donc, Xaris, dit la jeune fille. -- Voici. Ces braves gens, après avoir eu une idée bonne, puis une meilleure, en ont eu une troisième qu'ils regardent comme excellente! -- Vraiment, une troisième! répondit Henry d'Albaret. Et quelle est cette troisième idée? -- C'est que non seulement le mariage soit célébré à bord de la corvette, mais aussi qu'il se fasse en pleine mer... dès demain! Il y a parmi eux un vieux prêtre...» Soudain, Xaris fut interrompu par la voix du gabier qui était en vigie dans les barres de misaine: «Navires au vent!» Aussitôt Henry d'Albaret se leva et rejoignit le capitaine Todros, qui regardait déjà dans la direction indiquée. Une flottille, composée d'une douzaine de bâtiments de divers tonnages, se montrait à moins de six milles dans l'est. Mais, si la -Syphanta-, encalminée alors, était absolument immobile, cette flottille, poussée par les derniers souffles d'une brise qui n'arrivait pas jusqu'à la corvette, devait nécessairement finir par l'atteindre. Henry d'Albaret avait pris une longue-vue, et il observait attentivement la marche de ces navires. «Capitaine Todros, dit-il en se retournant vers le second, cette flottille est encore trop éloignée pour qu'il soit possible de reconnaître ses intentions ni quelle est sa force. -- En effet, mon commandant, répondit le second, et, avec cette nuit sans lune qui va devenir très obscure, nous ne pourrons nous prononcer! Il faut donc attendre à demain. -- Oui, il le faut, dit Henry d'Albaret, mais comme ces parages ne sont pas sûrs, donnez l'ordre de veiller avec le plus grand soin. Que l'on prenne aussi toutes les précautions indispensables pour le cas où ces navires se rapprocheraient de la -Syphanta.»- Le capitaine Todros prit des mesures en conséquence, mesures qui furent aussitôt exécutées. Une active surveillance fut établie à bord de la corvette et devait être continuée jusqu'au jour. Il va sans dire qu'en présence des éventualités qui pouvaient survenir, on remit à plus tard la décision relative à cette célébration du mariage, qui avait motivé la démarche de Xaris. Hadjine, sur la prière d'Henry d'Albaret, avait dû regagner sa cabine. Pendant toute cette nuit, on dormit peu à bord. La présence de la flottille signalée au large était de nature à inquiéter. Tant que cela fut possible, on avait observé ses mouvements. Mais un brouillard assez épais se leva vers neuf heures, et l'on ne tarda pas à la perdre de vue. Le lendemain, quelques vapeurs masquaient encore l'horizon dans l'est au lever du soleil. Comme le vent faisait absolument défaut, ces vapeurs ne se dissipèrent pas avant dix heures du matin. Cependant rien de suspect n'avait apparu à travers ces brumes. Mais, lorsqu'elles s'évanouirent, toute la flottille se montra à moins de quatre milles. Elle avait donc gagné deux milles, depuis la veille, dans la direction de la -Syphanta-, et, si elle ne s'était pas rapprochée davantage, c'est que le brouillard l'avait empêchée de manoeuvrer. Il y avait là une douzaine de navires qui marchaient de conserve sous l'impulsion de leurs longs avirons de galère. La corvette, sur laquelle ces engins n'auraient eu aucune action, en raison de sa grandeur, restait toujours immobile à la même place. Elle était donc réduite à attendre, sans pouvoir faire un seul mouvement. Et pourtant, il n'était pas possible de se méprendre aux intentions de cette flottille. «Voilà un ramassis de navires singulièrement suspects! dit le capitaine Todros. -- D'autant plus suspects, répondit Henry d'Albaret, que je reconnais parmi eux le brick auquel nous avons donné inutilement la chasse dans les eaux de la Crète!» Le commandant de la -Syphanta- ne se trompait pas. Le brick, qui avait si étrangement disparu au delà de la pointe de Scarpanto, était en tête. Il manoeuvrait de manière à ne pas se séparer des autres bâtiments, placés sous ses ordres. Cependant quelques souffles s'étaient levés dans l'est. Ils favorisaient encore la marche de la flottille; mais ces risées, qui verdissaient légèrement la mer en courant à sa surface, venaient expirer à une ou deux encablures de la corvette. Soudain, Henry d'Albaret rejeta la longue-vue qui n'avait pas quitté ses yeux: «Branle-bas de combat!» cria-t-il. Il venait de voir un long jet de vapeur blanche fuser à l'avant du brick, pendant qu'un pavillon montait à sa corne, au moment où la détonation d'une bouche à feu arrivait à la corvette. Ce pavillon était noir, et un S rouge-feu s'écartelait en travers de son étamine. C'était le pavillon du pirate Sacratif. XIV Sacratif Cette flottille, composée de douze bâtiments, était sortie la veille des repaires de Scarpanto. Soit en attaquant la corvette de front, soit en l'entourant, venait-elle donc lui offrir le combat dans des conditions très inégales pour elle? Cela n'était que trop certain. Mais ce combat, faute de vent, il fallait bien l'accepter. D'ailleurs, eût-il eu la possibilité d'éviter la lutte, Henry d'Albaret s'y fût refusé. Le pavillon de la -Syphanta- ne pouvait, sans déshonneur, fuir devant le pavillon des pirates de l'Archipel. Sur ces douze navires, on comptait quatre bricks, portant de seize à dix-huit canons. Les huit autres bâtiments, d'un tonnage inférieur, mais pourvus d'une artillerie légère, étaient de grandes saïques à deux mâts, des senaux à mâture droite, des felouques et des sacolèves armées en guerre. D'après ce qu'en pouvaient juger les officiers de la corvette, c'étaient plus de cent bouches à feu, auxquelles ils auraient à répondre avec vingt- deux canons et six caronades. C'étaient sept ou huit cents hommes que les deux cent cinquante matelots de leur équipage auraient à combattre. Lutte inégale, à coup sûr. Toutefois, la supériorité de l'artillerie de la -Syphanta- pouvait lui donner quelque chance de succès, mais à la condition qu'elle ne se laissât pas approcher de trop près. Il fallait donc tenir cette flottille à distance, en désemparant peu à peu ses navires par des bordées envoyées avec précision. En un mot, il s'agissait de tout faire pour éviter un abordage, c'est-à-dire un combat corps à corps. Dans ce dernier cas, le nombre eût fini par l'emporter, car ce facteur a plus d'importance encore sur mer que sur terre, puisque, la retraite étant impossible, tout se résume à ceci: sauter ou se rendre. Une heure après que le brouillard se fut dissipé, la flottille avait sensiblement gagné sur la corvette, aussi immobile que si elle eût été au mouillage au milieu d'une rade. Cependant Henry d'Albaret ne cessait d'observer la marche et la manoeuvre des pirates. Le branle-bas avait été fait rapidement à son bord. Tous, officiers et matelots, étaient à leur poste de combat. Ceux des passagers qui étaient valides avaient demandé à se battre dans les rangs de l'équipage, et on leur avait donné des armes. Un silence absolu régnait dans la batterie et sur le pont. À peine était-il interrompu par les quelques mots que le commandant échangeait avec le capitaine Todros. «Nous ne nous laisserons pas aborder, lui disait-il. Attendons que les premiers bâtiments soient à bonne portée, et nous ferons feu de nos canons de tribord. -- Tirerons-nous à couler ou à démâter? demanda le second. -- À couler», répondit Henry d'Albaret. C'était le meilleur parti à prendre pour combattre ces pirates, si terribles à l'abordage, et particulièrement ce Sacratif, qui venait de hisser impudemment son pavillon noir. Et, s'il l'avait fait, c'est qu'il comptait, sans doute, que pas un seul homme de la corvette ne survivrait, qui se pourrait vanter de l'avoir vu face à face. Vers une heure après midi, la flottille ne se trouvait plus qu'à un mille au vent. Elle continuait de s'approcher à l'aide de ses avirons. La -Syphanta-, le cap au nord-ouest, ne se maintenait pas sans peine à cette aire de compas. Les pirates marchaient sur elle en ligne de bataille -- deux des bricks au milieu de la ligne, et les deux autres à chaque extrémité. Ils manoeuvraient de manière à tourner la corvette par l'avant et par l'arrière, afin de l'envelopper dans une circonférence, dont le rayon diminuerait peu à peu. Leur but était évidemment de l'écraser d'abord sous des feux convergents, puis de l'enlever à l'abordage. Henry d'Albaret avait bien compris cette manoeuvre, si périlleuse pour lui, et il ne pouvait l'empêcher, puisqu'il était condamné à l'immobilité. Mais peut-être parviendrait-il à briser cette ligne à coups de canon, avant qu'elle ne l'eût enveloppé de toutes parts. Déjà, même, les officiers se demandaient pourquoi leur commandant, de cette voix ferme et calme qu'on lui connaissait, n'envoyait pas l'ordre d'ouvrir le feu. Non! Henry d'Albaret entendait ne frapper qu'à coup sûr, et il voulait se laisser approcher à bonne portée. Dix minutes s'écoulèrent encore. Tous attendaient, les pointeurs, l'oeil à la culasse de leurs canons, les officiers de la batterie, prêts à transmettre les ordres du commandant, les matelots du pont jetant un regard par dessus les pavois. Les premières bordées ne viendraient-elles pas de l'ennemi, maintenant que la distance lui permettait de le faire utilement? Henry d'Albaret se taisait toujours. Il regardait la ligne qui commençait à se courber à ses deux extrémités. Les bricks du centre -- et l'un d'eux était celui qui avait hissé le pavillon noir de Sacratif -- se trouvaient alors à moins d'un mille. Mais, si le commandant de la -Syphanta- ne se pressait pas de commencer le feu, il ne semblait point que le chef de la flottille fût plus pressé que lui de le faire. Peut-être même prétendait-il accoster la corvette, sans même avoir tiré un seul coup de canon, afin de lancer quelques centaines de ses pirates à l'abordage. 1 ' . , 2 , ; , - 3 , 4 , ' ' . 5 , 6 , . 7 8 , . 9 - - ' . 10 ' , 11 , ' 12 ' . 13 14 , , 15 , ' 16 ' . 17 ' , , 18 . 19 20 , , 21 . 22 ' , , ' , 23 . 24 25 ' . , 26 27 ' . 28 , 29 . 30 ' 31 ' . - ' 32 ' , ' . 33 34 , , 35 ' 36 , . 37 38 « ! , 39 ' , ' 40 ! - 41 ! 42 43 - - ! . . . ' ! 44 . ' , 45 ! ! 46 47 - - , , 48 . , ' , 49 ' , ! 50 , 51 , 52 ! 53 54 - - ! . . . ! . . . 55 , ! 56 57 - - ' 58 ! 59 60 - - , 61 ! 62 63 - - , ' , 64 ! » 65 66 ' , ' 67 ' . 68 ! 69 , 70 ' , ' . 71 72 . 73 ' , 74 . , ' , 75 , 76 77 . 78 79 , . 80 ' 81 ' . ! ' , 82 . 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