commencer le siège dans de détestables conditions.
On s'en souvient, les négociants des îles Ioniennes épouvantés de
cet état de choses commun à toutes les Échelles du Levant,
s'étaient associés pour armer une corvette, destinée à donner la
chasse aux pirates. Aussi, depuis cinq semaines, la -Syphanta-
avait-elle quitté Corfou, afin de rallier les mers de l'Archipel.
Deux ou trois affaires, dont elle s'était heureusement tirée, la
capture de plusieurs navires, à bon droit suspects, ne pouvaient
que l'encourager à poursuivre résolument son oeuvre. Signalé à
maintes reprises dans les eaux de Psara, de Scyros, de Zéa, de
Lemnos, de Paros, de Santorin, son commandant Stradena remplissait
sa tâche avec non moins de hardiesse que de bonheur. Seulement, il
ne semblait pas qu'il eût encore pu rencontrer cet insaisissable
Sacratif, dont l'apparition était toujours marquée par les plus
sanglantes catastrophes. On entendait souvent parler de lui, on ne
le voyait jamais.
Or, il y avait quinze jours au plus, vers le 13 novembre, la
-Syphanta- venait d'être aperçue aux environs de Scio. À cette
date, le port de l'île reçut même une de ses prises, et Fabvier
fit prompte justice de son équipage de pirates.
Mais, depuis cette époque, plus de nouvelles de la corvette.
Personne ne pouvait dire dans quels parages elle traquait
actuellement les écumeurs de l'Archipel. On avait même lieu d'être
inquiet sur son compte. Jusqu'alors, en effet, dans ces mers
resserrées, toutes semées d'îles, et par conséquent de points de
relâche, il était rare que plusieurs jours s'écoulassent sans que
sa présence n'eût été signalée.
C'est dans ces circonstances, que, le 27 novembre, Henry d'Albaret
arriva à Scio, huit jours après avoir quitté Corfou. Il y venait
rejoindre son ancien commandant, afin de continuer sa campagne
contre les Turcs.
La disparition d'Hadjine Elizundo l'avait frappé d'un coup
terrible. Ainsi, la jeune fille repoussait Nicolas Starkos comme
un misérable indigne d'elle, et elle se refusait à celui qu'elle
avait accepté, comme étant indigne de lui! Quel mystère y avait-il
dans tout cela? Où fallait-il le chercher? Dans sa vie, à elle, si
calme, si pure? Non, évidemment! Était-ce dans la vie de son père?
Mais qu'y avait-il donc de commun entre le banquier Elizundo et le
capitaine Nicolas Starkos?
À ces questions, qui eût pu répondre? La maison de banque était
abandonnée. Xaris lui-même avait dû la quitter en même temps que
la jeune fille. Henry d'Albaret ne pouvait compter que sur lui
seul pour découvrir ces secrets de la famille Elizundo.
Il eut alors la pensée de fouiller la ville de Corfou, puis l'île
entière. Peut-être Hadjine y avait-elle cherché refuge en quelque
endroit ignoré? On compte, en effet, un certain nombre de
villages, disséminés à la surface de l'île, où il est facile de
trouver un abri sûr. Pour qui veut se dérober au monde et se faire
oublier, Benizze, Santa Decca, Leucimne, vingt autres, offrent de
tranquilles retraites. Henry d'Albaret se jeta sur toutes les
routes, il chercha jusque dans les moindres hameaux quelque trace
de la jeune fille: il ne trouva rien.
Un indice, alors, lui donna à supposer qu'Hadjine Elizundo avait
dû quitter l'île de Corfou. En effet, au petit port d'Alipa, dans
l'ouest-nord-ouest de l'île, on lui apprit qu'un léger speronare
venait récemment de prendre la mer, après avoir attendu deux
passagers pour le compte desquels il avait été secrètement frété.
Mais ce n'était là qu'un indice bien vague. D'ailleurs, certaines
concordances de faits et de dates vinrent bientôt donner au jeune
officier un nouveau sujet de craintes.
En effet, lorsqu'il fut de retour à Corfou, il apprit que la
sacolève, elle aussi, avait quitté le port. Et, ce qui ressortait
de plus grave, c'est que ce départ s'était effectué le jour même
où Hadjine Elizundo avait disparu. Devait-on voir un lien entre
ces deux événements? La jeune fille, attirée dans quelque piège en
même temps que Xaris, avait-elle été enlevée par force? N'était-
elle pas maintenant au pouvoir du capitaine de la -Karysta-?
Cette pensée brisa le coeur d'Henry d'Albaret. Mais que faire? En
quel point du monde rechercher Nicolas Starkos? Au vrai, qu'était-
il, cet aventurier? La -Karysta-, venue on ne sait d'où, partie
pour on ne sait où, pouvait à bon droit passer à l'état de
bâtiment suspect! Toutefois, dès qu'il fut redevenu maître de lui-
même, le jeune officier repoussa bien loin cette pensée. Puisque
Hadjine Elizundo se déclarait indigne de lui, puisqu'elle ne
voulait pas le revoir, quoi de plus naturel d'admettre qu'elle
s'était volontairement éloignée sous la protection de Xaris.
Eh bien, s'il en était ainsi, Henry d'Albaret saurait la
retrouver. Peut-être son patriotisme l'avait-il poussée à prendre
part à cette lutte où s'agitait le sort de son pays? Peut-être,
cette énorme fortune, dont elle était libre de disposer, avait-
elle voulu la mettre au service de la guerre de l'Indépendance?
Pourquoi n'aurait-elle pas suivi, sur le même théâtre, les
Bobolina, les Modena, les Andronika et tant d'autres, pour
lesquelles son admiration était sans bornes?
Aussi, Henry d'Albaret, bien certain qu'Hadjine Elizundo ne se
trouvait plus à Corfou, se décida-t-il à reprendre sa place dans
le corps des Philhellènes. Le colonel Fabvier était à Scio avec
ses réguliers. Il résolut d'aller le rejoindre. Il quitta les îles
Ioniennes, traversa la Grèce du Nord, passa les golfes de Patras
et de Lépante, s'embarqua au golfe d'Égine, échappa, non sans
peine, à quelques pirates qui écumaient la mer des Cyclades, et
arriva à Scio, après une rapide traversée.
Fabvier fit au jeune officier un cordial accueil, qui prouvait
combien il le tenait en haute estime. Ce hardi soldat voyait en
lui, non seulement un dévoué compagnon d'armes, mais un ami sûr,
auquel il pouvait confier ses ennuis, et ils étaient grands.
L'indiscipline des irréguliers, qui formaient un chiffre important
dans le corps expéditionnaire, la solde mal et même non payée, les
embarras suscités par les Sciotes eux-mêmes, tout cela gênait et
retardait ses opérations.
Cependant le siège de la citadelle de Scio était commencé.
Toutefois, Henry d'Albaret arriva assez à temps pour prendre part
aux travaux d'approche. À deux reprises, les puissances alliées
enjoignirent au colonel Fabvier de cesser ses préparatifs; le
colonel, ouvertement soutenu par le gouvernement hellénique, ne
tint aucun compte de ces injonctions et continua imperturbablement
son oeuvre.
Bientôt, ce siège fut converti en une sorte de blocus, mais si
insuffisamment fermé que les provisions et les munitions purent
toujours être reçues par les assiégés. Quoi qu'il en soit, peut-
être Fabvier serait-il parvenu à s'emparer de la citadelle, si son
armée, que la famine affaiblissait de jour en jour, ne se fût
répandue dans l'île pour piller et se nourrir. Or, ce fut dans ces
conditions qu'une flotte ottomane, composée de cinq vaisseaux, put
forcer le port de Scio et apporter aux Turcs un renfort de deux
mille cinq cents hommes. Il est vrai que, peu de temps après,
Miaoulis apparut avec son escadre pour venir en aide au colonel
Fabvier, mais trop tard, et il dut se retirer.
Avec l'amiral grec étaient arrivés quelques bâtiments sur lesquels
s'étaient embarqués un certain nombre de volontaires, destinés à
renforcer le corps expéditionnaire de Scio.
Une femme s'était jointe à eux.
Après avoir lutté jusqu'à la dernière heure contre les soldats
d'Ibrahim dans le Péloponnèse, Andronika, qui avait été du début,
voulait aussi être de la fin de la guerre. C'est pourquoi elle
était venue à Scio, résolue, s'il le fallait, à se faire tuer dans
cette île, que les Grecs prétendaient rattacher à leur nouveau
royaume. C'eût été, pour elle, comme une compensation du mal que
son indigne fils avait fait en ces lieux mêmes, lors des
épouvantables massacres de 1822.
À cette époque, le sultan avait lancé contre Scio cet arrêt
terrible: feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali, fut
chargé de l'exécuter. Il l'accomplit. Ses hordes sanguinaires
prirent pied dans l'île. Hommes au-dessus de douze ans, femmes au-
dessus de quarante, furent impitoyablement massacrés. Le reste,
réduit en esclavage, devait être emporté sur les marchés de Smyrne
et de la Barbarie. L'île entière fut ainsi mise à feu et à sang
par la main de trente mille Turcs.
Vingt-trois mille Sciotes avaient été tués. Quarante-sept mille
furent destinés à être vendus.
C'est alors qu'intervint Nicolas Starkos. Ses compagnons et lui,
après avoir pris leur part des tueries et du pillage, se firent
les principaux courtiers de ce trafic, qui allait livrer tout un
troupeau humain à l'avidité ottomane. Ce furent les navires de ce
renégat, qui servirent à transporter des milliers de malheureux
sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Afrique. C'est par suite
de ces odieuses opérations que Nicolas Starkos avait été mis en
rapport avec le banquier Elizundo. De là, d'énormes bénéfices,
dont la plus grande somme revint au père d'Hadjine.
Or, Andronika ne savait que trop quelle part Nicolas Starkos avait
prise aux massacres de Scio, quel rôle il avait joué dans ces
épouvantables circonstances. C'est pourquoi elle avait voulu venir
là où elle eût été cent fois maudite, si on eût su qu'elle était
la mère de ce misérable. Il lui semblait que de combattre dans
cette île, que de verser son sang pour la cause des Sciotes, ce
serait comme une réparation, comme une expiation suprême des
crimes de son fils.
Mais, du moment qu'Andronika avait débarqué à Scio, il était
difficile qu'Henry d'Albaret et elle ne se rencontrassent pas un
jour ou l'autre. En effet, quelque temps après son arrivée, le 15
janvier, Andronika se trouva inopinément en présence du jeune
officier qui l'avait sauvée sur le champ de bataille de Chaidari.
Ce fut elle qui alla à lui, ouvrant ses bras et s'écriant:
«Henry d'Albaret!
-- Vous!... Andronika!... Vous! dit le jeune officier. Vous... que
je retrouve ici?
-- Oui! répondit-elle. Ma place n'est-elle pas là où il y a encore
à lutter contre les oppresseurs?
-- Andronika, répondit Henry d'Albaret, soyez fière de votre pays!
Soyez fière de ses enfants qui l'ont défendu avec vous! Avant peu,
il n'y aura plus un seul soldat turc sur le sol de la Grèce!
-- Je le sais, Henry d'Albaret, et que Dieu me conserve la vie
jusqu'à ce jour!»
Et alors Andronika fut amenée à dire ce qu'avait été son existence
depuis que tous les deux s'étaient séparés après la bataille de
Chaidari. Elle raconta son voyage au Magne, son pays natal,
qu'elle avait voulu revoir une dernière fois, puis sa réapparition
à l'armée du Péloponnèse, enfin son arrivée à Scio.
De son côté, Henry d'Albaret lui apprit dans quelles conditions il
était revenu à Corfou, quels avaient été ses rapports avec le
banquier Elizundo, son mariage décidé et rompu, la disparition
d'Hadjine qu'il ne désespérait pas de retrouver un jour.
«Oui, Henry d'Albaret, répondit Andronika, si vous ignorez encore
quel mystère pèse sur la vie de cette jeune fille, cependant, elle
ne peut être que digne de vous! Oui! Vous la reverrez, et vous
serez heureux comme tous deux vous méritez de l'être!
-- Mais dites-moi, Andronika, demanda Henry d'Albaret, est-ce que
vous ne connaissiez pas le banquier Elizundo?
-- Non, répondit Andronika. Comment le connaîtrais-je et pourquoi
me faites-vous cette question?
-- C'est que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de prononcer votre
nom devant lui, répondit le jeune officier, et ce nom attirait son
attention d'une façon assez singulière. Un jour, il m'a demandé si
je savais ce que vous étiez devenue depuis notre séparation.
-- Je ne le connais pas, Henry d'Albaret, et le nom du banquier
Elizundo n'a même jamais été prononcé devant moi!
-- Alors il y a là un mystère que je ne puis m'expliquer et qui ne
me sera jamais dévoilé, sans doute, puisque Elizundo n'est plus!»
Henry d'Albaret était resté silencieux. Ses souvenirs de Corfou
lui étaient revenus. Il se reprenait à songer à tout ce qu'il
avait souffert, à tout ce qu'il devait souffrir encore loin
d'Hadjine!
Puis, s'adressant à Andronika:
«Et lorsque cette guerre sera finie, que comptez vous devenir? lui
demanda-t-il.
-- Dieu me fera, alors, la grâce de me retirer de ce monde,
répondit-elle, de ce monde où j'ai le remords d'avoir vécu!
-- Le remords, Andronika?
-- Oui!»
Et ce que cette mère voulait dire, c'est que sa vie seule avait
été un mal, puisqu'un pareil fils était né d'elle!
Mais, chassant cette idée, elle reprit:
«Quant à vous, Henry d'Albaret, vous êtes jeune et Dieu vous
réserve de longs jours! Employez-les donc à retrouver celle que
vous avez perdue... et qui vous aime!
-- Oui, Andronika, et je la chercherai partout, comme, partout
aussi, je chercherai l'odieux rival qui est venu se jeter entre
elle et moi!
-- Quel était cet homme? demanda Andronika.
-- Un capitaine, commandant je ne sais quel navire suspect,
répondit Henry d'Albaret, et qui a quitté Corfou aussitôt après la
disparition d'Hadjine!
-- Et il se nomme?...
-- Nicolas Starkos!
-- Lui!...»
Un mot de plus, son secret lui échappait, et Andronika se disait
la mère de Nicolas Starkos! Ce nom, prononcé si inopinément par
Henry d'Albaret, avait été pour elle comme un épouvantement. Si
énergique qu'elle fût, elle venait de pâlir affreusement au nom de
son fils. Ainsi donc, tout le mal fait au jeune officier, à celui
qui l'avait sauvée au risque de sa vie, tout ce mal venait de
Nicolas Starkos! Mais Henry d'Albaret n'avait pas été sans se
rendre compte de l'effet que ce nom de Starkos venait de produire
sur Andronika. On comprend qu'il voulut la presser sur ce point.
«Qu'avez-vous?... Qu'avez-vous? s'écria-t-il. Pourquoi ce trouble
au nom du capitaine de la -Karysta?...- Parlez!... parlez!...
Connaissez-vous donc celui qui le porte?
-- Non... Henry d'Albaret, non! répondit Andronika, qui balbutiait
malgré elle.
-- Si!... Vous le connaissez!... Andronika, je vous supplie de
m'apprendre quel est cet homme... ce qu'il fait... où il est en ce
moment... où je pourrais le rencontrer!
-- Je l'ignore!
-- Non... Vous ne l'ignorez pas!... Vous le savez, Andronika, et
vous refusez de me le dire... à moi... à moi!... Peut-être, d'un
seul mot vous pouvez me lancer sur sa trace... peut-être sur celle
d'Hadjine... et vous refusez de parler!
-- Henry d'Albaret, répondit Andronika d'une voix dont la fermeté
ne devait plus se démentir, je ne sais rien!... J'ignore où est ce
capitaine!... Je ne connais pas Nicolas Starkos!»
Cela dit, elle quitta le jeune officier, qui resta sous le coup
d'une profonde émotion. Mais, depuis ce moment, quelque effort
qu'il fit pour rencontrer Andronika, ce fut inutile. Sans doute,
elle avait abandonné Scio pour retourner sur la terre de Grèce.
Henry d'Albaret dut renoncer à tout espoir de la retrouver.
D'ailleurs, la campagne du colonel Fabvier devait bientôt prendre
fin, sans avoir amené aucun résultat.
En effet, la désertion n'avait pas tardé à se mettre dans le corps
expéditionnaire. Les soldats, malgré les supplications de leurs
officiers, désertaient et s'embarquaient pour quitter l'île. Les
artilleurs, sur lesquels Fabvier croyait pouvoir plus spécialement
compter, abandonnaient leurs pièces. Il n'y avait plus rien à
faire en face d'un tel découragement, qui atteignait jusqu'aux
meilleurs!
Il fallut donc lever le siège et revenir à Syra, où s'était
organisée cette malheureuse expédition. Là, pour prix de son
héroïque résistance, le colonel Fabvier ne devait recueillir que
des reproches, que des témoignages de la plus noire ingratitude.
Quant à Henry d'Albaret, il avait formé le dessein de quitter Scio
en même temps que son chef. Mais vers quel point de l'Archipel
porterait-il ses recherches? Il ne le savait pas encore, lorsqu'un
fait inattendu vint faire cesser ses hésitations.
La veille du jour où il allait s'embarquer pour la Grèce, une
lettre lui arriva par la poste de l'île.
Cette lettre, timbrée de Corinthe, adressée au capitaine Henry
d'Albaret, ne contenait que cet avis:
«Il y a une place à prendre dans l'état-major de la corvette
-Syphanta-, de Corfou. Conviendrait-il au capitaine d'Albaret
d'embarquer à son bord et de continuer la campagne commencée
contre Sacratif et les pirates de l'Archipel?
«La -Syphanta-, pendant les premiers jours de mars, se tiendra
dans les eaux du cap Anapomera, au nord de l'île, et son canot
restera en permanence dans l'anse d'Ora, au pied du cap.
«Que le capitaine Henry d'Albaret fasse ce que lui commandera son
patriotisme!»
Nulle signature. Écriture inconnue. Rien qui pût indiquer au jeune
officier de quelle part venait cette lettre.
En tout cas, c'étaient là des nouvelles de la corvette, dont on
n'entendait plus parler depuis quelque temps. C'était aussi, pour
Henry d'Albaret, l'occasion de reprendre son métier de marin.
C'était enfin la possibilité de poursuivre Sacratif, peut-être
d'en débarrasser l'Archipel, peut-être aussi -- et cela ne fut pas
sans influencer sa résolution -- une chance de rencontrer dans ces
mers Nicolas Starkos et la sacolève.
Le parti d'Henry d'Albaret fut donc immédiatement arrêté: accepter
la proposition que lui faisait ce billet anonyme. Il prit congé du
colonel Fabvier, au moment où celui-ci s'embarquait pour Syra;
puis, il fréta une légère embarcation et se dirigea vers le nord
de l'île.
La traversée ne pouvait être longue, surtout avec un vent de terre
qui soufflait du sud-ouest. L'embarcation passa devant le port de
Coloquinta, entre les îles Anossai et le cap Pampaca. À partir de
ce cap, elle se dirigea vers celui d'Ora et prolongea la côte, de
manière à gagner l'anse du même nom. Ce fut là qu'Henry d'Albaret
débarqua dans l'après-midi du 1er mars.
Un canot l'attendait, amarré au pied des roches. Au large, une
corvette était en panne.
«Je suis le capitaine d'Albaret, dit le jeune officier au
quartier-maître, qui commandait l'embarcation.
-- Le capitaine Henry d'Albaret veut-il rallier le bord? demanda
le quartier-maître.
-- À l'instant.»Le canot déborda. Enlevé par ses six avirons, il
eut rapidement franchi la distance qui le séparait de la corvette
-- un mille au plus. Dès qu'Henry d'Albaret fut arrivé à la coupée
de la -Syphanta- par la hanche de tribord, un long sifflet se fit
entendre, puis, un coup de canon retentit, qui fut bientôt suivi
de deux autres. Au moment où le jeune officier mettait pied sur le
pont, tout l'équipage, rangé comme à une revue d'honneur, lui
présenta les armes, et les couleurs corfiotes furent hissées à
l'extrémité de la corne de brigantine.
Le second de la corvette s'avança alors, et, d'une voix forte,
afin d'être entendu de tous:
«Les officiers et l'équipage de la -Syphanta-, dit-il, sont
heureux de recevoir à son bord le commandant Henry d'Albaret!»
X
Campagne dans l'archipel
La -Syphanta-, corvette de deuxième rang, portait en batterie
vingt-deux canons de 24, et, sur le pont -- bien que ce fût rare
alors pour les navires de cette classe -- six caronades de 12.
Élancée de l'étrave, fine de l'arrière, les façons bien relevées,
elle pouvait rivaliser avec les meilleurs bâtiments de l'époque.
Ne fatiguant pas, sous n'importe quelle allure, douce au roulis,
marchant admirablement au plus près comme tous les bons voiliers,
elle n'eût pas été gênée de tenir, par des brises à un ris,
jusqu'à ses cacatois. Son commandant, si c'était un hardi marin,
pouvait faire de la toile sans rien craindre. La -Syphanta- n'eût
pas plus chaviré qu'une frégate. Elle eût cassé sa mâture plutôt
que de sombrer sous voiles. De là, cette possibilité de lui
imprimer, même avec forte mer, une excessive vitesse. De là,
aussi, bien des chances pour qu'elle réussît dans l'aventureuse
croisière, à laquelle l'avaient destinée ses armateurs, ligués
contre les pirates de l'Archipel.
Bien que ce ne fût point un navire de guerre, en ce sens qu'elle
était la propriété, non d'un État, mais de simples particuliers,
la -Syphanta- était militairement commandée. Ses officiers, son
équipage, eussent fait honneur à la plus belle corvette de la
France ou du Royaume-Uni. Même régularité de manoeuvres, même
discipline à bord, même tenue en navigation comme en relâche. Rien
du laisser-aller d'un bâtiment armé en course, où la bravoure des
matelots n'est pas toujours réglementée comme l'exigerait le
commandant d'un bâtiment de la marine militaire.
La -Syphanta- avait deux cent cinquante hommes portés à son rôle
d'équipage, pour une bonne moitié Français, Ponantais ou
Provençaux, pour le reste, partie Anglais, Grecs et Corfiotes.
C'étaient des gens habiles à la manoeuvre, solides au combat,
marins dans l'âme, sur lesquels on pouvait absolument compter: ils
avaient fait leurs preuves. Quartiers-maîtres, seconds et premiers
maîtres dignes de leurs fonctions étaient d'intermédiaires entre
l'équipage et les officiers. Pour état-major, quatre lieutenants,
huit enseignes, également d'origine corfiote, anglaise ou
française, et un second. Celui-ci, le capitaine Todros, c'était un
vieux routier de l'Archipel, très pratique de ces mers, dont la
corvette devait parcourir les parages les plus reculés. Pas une
île qui ne lui fût connue en toutes ses baies, golfes, anses et
criques. Pas un îlot, dont la situation n'eût déjà été relevée par
lui dans ses précédentes campagnes. Pas un brassiage, dont la
valeur ne fût cotée dans sa tête, avec autant de précision que sur
ses cartes.
Cet officier, âgé d'une cinquantaine d'années, Grec originaire
d'Hydra, ayant déjà servi sous les ordres des Canaris et des
Tomasis, devait être un précieux auxiliaire pour le commandant de
la -Syphanta-.
Tout ce début de la croisière dans l'Archipel, la corvette l'avait
fait sous les ordres du capitaine Stradena. Les premières semaines
de navigation furent assez heureuses, ainsi qu'il a été dit.
Bâtiments détruits, prises importantes, c'était là bien commencer.
Mais la campagne ne se fit pas sans des pertes très sensibles au
détriment de l'équipage et du corps des officiers. Si, pendant
assez longtemps, on fut sans nouvelles de la -Syphanta-, c'est
que, le 27 février, elle avait eu un combat à soutenir contre une
flottille de pirates, au large de Lemnos.
Ce combat avait non seulement coûté une quarantaine d'hommes, tués
ou blessés, mais le commandant Stradena, frappé mortellement par
un boulet, était tombé sur son banc de quart.
Le capitaine Todros prit alors le commandement de la corvette;
puis, après s'être assuré la victoire, il rallia le port d'Égine,
afin de faire d'urgentes réparations à sa coque et à sa mâture.
Là, quelques jours après l'arrivée de la -Syphanta-, on apprit,
non sans surprise, qu'elle venait d'être achetée, à un très haut
prix, pour le compte d'un banquier de Raguse, dont le fondé de
pouvoirs vint à Égine régulariser les papiers du bord. Tout cela
se fit sans qu'aucune contestation pût être soulevée, et il fut
bien et dûment établi que la corvette n'appartenait plus à ses
anciens propriétaires, les armateurs corfiotes, dont le bénéfice
de vente avait été très considérable.
Mais, si la -Syphanta- avait changé de mains, sa destination
devait demeurer la même. Purger l'Archipel des bandits qui
l'infestaient, rapatrier, au besoin, les prisonniers qu'elle
pourrait délivrer sur sa route, ne point abandonner la partie
qu'elle n'eût débarrassé ces mers du plus terrible des forbans, le
pirate Sacratif, telle fut la mission qui lui resta imposée. Les
réparations faites, le second reçut ordre d'aller croiser sur la
côte nord de Scio, où devait se trouver le nouveau capitaine, qui
allait devenir «maître après Dieu» à son bord.
C'est à ce moment qu'Henry d'Albaret reçut le billet laconique,
par lequel on lui faisait savoir qu'une place était à prendre dans
l'état-major de la corvette -Syphanta-.
On sait qu'il accepta, ne se doutant guère que cette place, libre
alors, fût celle de commandant. Voilà pourquoi, dès qu'il eut pris
pied sur le pont, le second, les officiers, l'équipage, vinrent se
mettre à ses ordres, pendant que le canon saluait les couleurs
corfiotes.
Tout cela, Henry d'Albaret l'apprit dans une conversation qu'il
eut avec le capitaine Todros. L'acte, par lequel on lui confiait
le commandement de la corvette, était en règle. L'autorité du
jeune officier ne pouvait donc être contestée: elle ne le fut pas.
D'ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On
savait qu'il était lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais
aussi des plus distingués de la marine française. La part qu'il
avait prise à la guerre de l'Indépendance lui avait fait une
réputation méritée. Aussi, dès la première revue qu'il passa à
bord de la -Syphanta-, son nom fut-il acclamé de tout l'équipage.
«Officiers et matelots, dit simplement Henry d'Albaret, je sais
quelle est la mission qui a été confiée à la -Syphanta. -Nous la
remplirons tout entière, s'il plaît à Dieu! Honneur à votre ancien
commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de
quart! Je compte sur vous! Comptez sur moi! -- Rompez!»
Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les
côtes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et
faisait voile pour le nord de l'Archipel.
À un marin, il ne faut qu'un coup d'oeil et une demi-journée de
navigation pour reconnaître la valeur de son navire. Le vent
soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point nécessaire
de diminuer de toile. Le commandant d'Albaret put donc apprécier,
dès ce jour-là, les excellentes qualités nautiques de la corvette.
«Elle rendrait ses perroquets à n'importe quel bâtiment des
flottes combinées, lui dit le capitaine Todros, et elle les
tiendrait même avec une brise à deux ris!»
Ce qui, dans la pensée du brave marin, signifiait deux choses:
d'abord qu'aucun autre voilier n'était capable de gagner la
-Syphanta- de vitesse; ensuite, que sa solide mâture et sa
stabilité à la mer lui permettaient de conserver sa voilure par
des temps qui eussent obligé tout autre navire à la réduire, sous
peine de sombrer.
La -Syphanta-, au plus près, ses armures à tribord, piqua donc
vers le nord, de manière à laisser dans l'est l'île de Métélin ou
Lesbos, l'une des plus grandes de l'Archipel.
Le lendemain, la corvette passait au large de cette île, où, dès
le début de la guerre, en 1821, les Grecs remportèrent un grand
avantage sur la flotte ottomane.
«J'y étais, dit le capitaine Todros au commandant d'Albaret.
C'était en mai. Nous étions soixante-dix bricks à poursuivre cinq
vaisseaux turcs, quatre frégates, quatre corvettes, qui se
réfugièrent dans le port de Métélin. Un vaisseau de 74 en partit
pour aller chercher du secours à Constantinople. Mais nous l'avons
rudement chassé, et il a sauté avec ses neuf cent cinquante
matelots! Oui! j'y étais, et c'est moi qui ai mis le feu aux
chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revêtu sa
carène! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et
que je vous recommande à l'occasion... pour messieurs les
pirates!»
Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses
exploits avec la bonne humeur d'un matelot du gaillard d'avant.
Mais ce que racontait le second de la -Syphanta-, il l'avait fait
et bien fait.
Ce n'était pas sans raison qu'Henry d'Albaret, après avoir pris le
commandement de la corvette, avait fait voile vers le nord. Peu de
jours avant son départ de Scio, des navires suspects venaient
d'être signalés dans le voisinage de Lemnos et de Samothrace.
Quelques caboteurs levantins avaient été pillés et détruits
presque sur le littoral de la Turquie d'Europe. Peut-être ces
pirates, depuis que la -Syphanta- leur donnait si obstinément la
chasse, jugeaient-ils à propos de se réfugier jusqu'aux parages
septentrionaux de l'Archipel. De leur part, ce n'était que
prudence.
Dans les eaux de Métélin, on ne vit rien. Quelques navires de
commerce seulement, qui communiquèrent avec la corvette, dont la
présence ne laissait pas de les rassurer.
Durant une quinzaine de jours, la -Syphanta-, bien qu'elle fût
durement éprouvée par les mauvais temps d'équinoxe, remplit
consciencieusement sa mission. Pendant deux ou trois coups de vent
successifs, qui l'obligèrent à se mettre en cape courante, Henry
d'Albaret put juger de ses qualités non moins que de l'habileté de
son équipage. Mais on le jugea aussi, et il ne démentit pas la
réputation, déjà faite aux officiers de la marine française,
d'être d'excellents manoeuvriers. Pour ses talents de tacticien au
milieu d'un combat naval, on s'en rendrait compte plus tard. Quant
à son courage au feu, on n'en doutait pas.
Dans ces circonstances difficiles, le jeune commandant se montra
aussi remarquable en théorie qu'en pratique. Il possédait un
caractère audacieux, une grande force d'âme, un inébranlable sang-
froid, toujours prêt à prévoir comme à maîtriser les événements.
En un mot, c'était un marin, et ce mot dit tout.
Pendant la seconde quinzaine de mars, ce furent les terres de
Lemnos, dont la corvette alla prendre connaissance. Cette île, la
plus importante de ce fond de la mer Égée, longue de quinze
lieues, large de cinq à six, n'avait pas été éprouvée, non plus
que sa voisine Imbro, par la guerre de l'Indépendance; mais, à
maintes reprises, les pirates étaient venus, et jusqu'à l'entrée
de la rade, enlever des navires de commerce. La corvette, afin de
se ravitailler, relâcha dans le port, alors très encombré. À cette
époque, en effet, on construisait beaucoup de bâtiments à Lemnos,
et, si, par crainte des forbans, on n'achevait point ceux qui
étaient sur chantier, ceux qui était achevés n'osaient sortir. De
là, l'encombrement.
Les renseignements que le commandant d'Albaret obtint dans cette
île ne pouvaient que l'engager à poursuivre sa campagne vers le
nord de l'Archipel. Plusieurs fois même, le nom de Sacratif fut
prononcé devant ses officiers et lui.
«Ah! s'écria le capitaine Todros, je serais vraiment curieux de me
rencontrer face à face avec ce coquin-là, qui me semble quelque
peu légendaire! Cela me prouverait du moins qu'il existe!
-- Mettez-vous donc son existence en doute? demanda vivement Henry
d'Albaret.
-- Sur ma parole, mon commandant, répondit Todros, si vous voulez
avoir mon opinion, je ne crois guère à ce Sacratif, et je ne sache
pas que personne puisse se vanter de l'avoir jamais vu! Peut-être
est-ce un nom de guerre que prennent tour à tour ces chefs de
pirates! Voyez-vous, j'estime que plus d'un s'est déjà balancé,
sous ce nom, au bout d'une vergue de misaine! Peu importe,
d'ailleurs! Le principal était que ces gueux fussent pendus, et
ils l'ont été!
-- Après tout, ce que vous dites là est possible, capitaine
Todros, répondit Henry d'Albaret, et cela expliquerait le don
d'ubiquité dont ce Sacratif semble jouir!
-- Vous avez raison, mon commandant, ajouta un des officiers
français. Si Sacratif a été vu, comme on le prétend, sur divers
points à la fois et au même jour, c'est que ce nom est pris
simultanément par plusieurs des chefs de ces écumeurs!
-- Et s'ils le prennent, c'est pour mieux dépister les honnêtes
gens qui leur donnent la chasse! répliqua le capitaine Todros.
Mais, je le répète, il y a un moyen assuré de faire disparaître ce
nom: c'est de prendre et de pendre tous ceux qui le portent... et
même tous ceux qui ne le portent pas! De cette façon, le vrai
Sacratif, s'il existe, n'échappera pas à la corde qu'il mérite à
bon droit!»
Le capitaine Todros avait raison, mais la question était toujours
de les rencontrer, ces insaisissables malfaiteurs!
«Capitaine Todros, demanda alors Henry d'Albaret, pendant la
première campagne de la -Syphanta-, et même pendant vos campagnes
précédentes, n'avez-vous jamais eu connaissance d'une sacolève
d'une centaine de tonneaux, qui porte le nom de -Karysta-?
-- Jamais, répondit le second.
-- Et vous, messieurs?» ajouta le commandant, en s'adressant à ses
officiers.
Pas un d'eux n'avait entendu parler de la sacolève. Pour la
plupart, cependant, ils couraient ces mers de l'Archipel depuis le
début de la guerre de l'Indépendance.
«Le nom de Nicolas Starkos, le capitaine de cette -Karysta-, n'est
point arrivé jusqu'à vous?» demanda Henry d'Albaret en insistant.
Ce nom était absolument inconnu aux officiers de la corvette. Rien
d'étonnant à cela, d'ailleurs, puisqu'il ne s'agissait que du
patron d'un simple navire de commerce, comme il s'en rencontre par
centaines dans les échelles du Levant.
Cependant, Todros crut se rappeler très vaguement que, ce nom de
Starkos, il l'avait entendu prononcer pendant une de ses relâches
au port d'Arkadia, en Messénie. Ce devait être celui du capitaine
de l'un de ces bâtiments interlopes, qui transportaient aux côtes
barbaresques les prisonniers vendus par les autorités ottomanes.
«Bon! ce ne peut être le Starkos en question, ajouta-t-il. Celui-
là, dites-vous, était le patron d'une sacolève, et une sacolève
n'eût pu suffire aux besoins de ce trafic.
-- En effet», répondit Henry d'Albaret, et il s'en tint là de
cette conversation.
Mais, s'il songeait à Nicolas Starkos, c'est que sa pensée le
ramenait toujours à cet impénétrable mystère de la double
disparition d'Hadjine Elizundo et d'Andronika. Maintenant, ces
deux noms ne se séparaient plus dans son souvenir.
Vers le 25 mars, la -Syphanta- se trouvait à la hauteur de l'île
de Samothrace, à soixante lieues dans le nord de Scio. On voit, en
considérant le temps employé par rapport au chemin parcouru, que
tous les refuges de ces parages avaient dû être minutieusement
fouillés. En effet, ce que la corvette ne pouvait faire dans les
hauts-fonds, où l'eau lui eût manqué, ses embarcations le
faisaient pour elle. Mais, jusqu'alors, il n'était rien résulté de
ces recherches.
L'île de Samothrace avait été cruellement dévastée pendant la
guerre, et les Turcs la tenaient encore sous leur dépendance. On
pouvait donc supposer que les écumeurs de mer trouvaient un asile
sûr dans ses nombreuses criques, à défaut d'un véritable port. Le
mont Saoce la domine de cinq à six mille pieds, et, de cette
hauteur, il est facile aux vigies d'apercevoir et de signaler à
temps tout navire dont l'arrivée paraîtrait suspecte. Les pirates,
prévenus d'avance, ont donc toute possibilité de fuir avant d'être
bloqués. Il en avait été ainsi, probablement, car la -Syphanta- ne
fit aucune rencontre sur ces eaux presque désertes.
Henry d'Albaret donna alors la route au nord-ouest, de manière à
relever l'île de Thasos, située à une vingtaine de lieues de
Samothrace. Le vent étant debout, la corvette eut à louvoyer
contre une très forte brise; mais elle trouva bientôt l'abri de la
terre, et par conséquent, une mer plus calme qui rendit la
navigation plus facile.
Singulière destinée que celle de ces diverses îles de l'Archipel!
Tandis que Scio et Samothrace avaient eu tant à souffrir de la
part des Turcs, Thasos, pas plus que Lemnos ou Imbro, ne s'était
ressentie du contre-coup de la guerre. Or, toute la population est
grecque, à Thasos; les moeurs y sont primitives; hommes et femmes
ont encore conservé dans leurs ajustements, habits ou coiffures,
toute la grâce de l'art antique. Les autorités ottomanes,
auxquelles cette île est soumise depuis le commencement du
quinzième siècle, auraient donc pu la piller à leur aise, sans
rencontrer la moindre résistance. Cependant, par un privilège
inexplicable, et bien que la richesse de ses habitants fût de
nature à exciter la convoitise de ces barbares peu scrupuleux,
elle avait été épargnée jusqu'alors.
Cependant, sans l'arrivée de la -Syphanta-, il est probable que
Thasos eût connu les horreurs du pillage.
En effet, à la date du 2 avril, le port, situé au nord de l'île,
qui s'appelle aujourd'hui port Pyrgo, était sérieusement menacé
d'une descente de pirates. Cinq à six de leurs bâtiments,
mistiques et djermes, de conserve avec un brigantin, armé d'une
douzaine de canons, se tenaient en vue de la ville. Le
débarquement de ces bandits au milieu d'une population inhabituée
aux luttes, eût fini par un désastre, car l'île n'avait point de
forces suffisantes à leur opposer.
Mais la corvette apparut sur la rade, et dès qu'elle eut été
signalée par un pavillon hissé au grand mât du brigantin, tous ces
bâtiments se rangèrent en ligne de bataille -- ce qui indiquait
une singulière audace de leur part.
«Vont-ils donc attaquer? s'écria le capitaine Todros, qui s'était
placé sur le banc de quart près du commandant.
-- Attaquer... ou se défendre? répliqua Henry d'Albaret, assez
surpris de cette attitude des pirates.
-- Par le diable, je me serais plutôt attendu à voir ces coquins
s'enfuir à toutes voiles!
-- Qu'ils résistent, au contraire, capitaine Todros! Qu'ils
attaquent même! S'ils prenaient la fuite, quelques-uns
parviendraient sans doute à nous échapper! Faites faire le branle-
bas de combat!»
Les ordres du commandant s'exécutèrent aussitôt. Dans la batterie,
les canons furent chargés et amorcés, les projectiles placés à la
portée des servants. Sur le pont, on mit les caronades en état de
servir, et l'on distribua les armes, mousquets, pistolets, sabres
et haches d'abordage. Les gabiers étaient parés pour la manoeuvre,
aussi bien en prévision d'un combat sur place que d'une chasse à
donner aux fuyards. Tout cela se fit avec autant de régularité et
de promptitude que si la -Syphanta- eût été un bâtiment de guerre.
Cependant, la corvette s'approchait de la flottille, prête à
attaquer comme à repousser toute attaque. Le dessein du commandant
était de porter sur le brigantin, de le saluer d'une bordée qui
pouvait le mettre hors de combat, puis de l'accoster et de lancer
ses hommes à l'abordage.
Mais il était probable que les pirates, tout en se préparant à la
lutte, ne devaient songer qu'à s'échapper. S'ils ne l'avaient pas
fait plus tôt, c'est qu'ils avaient été surpris par l'arrivée de
la corvette, qui maintenant leur fermait la rade. Il ne leur
restait donc qu'à combiner leurs mouvements pour essayer de forcer
le passage.
Ce fut le brigantin qui commença le feu. Il pointa ses canons de
manière à pouvoir démâter la corvette au moins de l'un de ses
mâts. S'il y réussissait, il serait dans des conditions plus
favorables pour se dérober à la poursuite de son adversaire.
La bordée passa à sept ou huit pieds au-dessus du pont de la
-Syphanta-, coupa quelques drisses, rompit quelques écoutes et
bras de vergues, fit voler en éclats une partie de la drôme entre
le grand mât et le mât de misaine, et blessa trois ou quatre
matelots, mais peu grièvement. En somme, elle n'atteignit aucun
organe essentiel.
Henry d'Albaret ne répondit pas immédiatement. Il fit porter droit
sur le brigantin, et sa bordée de tribord ne fut envoyée qu'après
que la fumée des premiers coups eut été dissipée.
Fort heureusement pour le brigantin, son capitaine avait pu
évoluer en profitant de la brise, et il ne reçut que deux ou trois
boulets dans sa coque, au-dessus de la flottaison. S'il eut
quelques hommes tués, du moins ne fut-il pas mis hors de combat.
Mais les projectiles de la corvette, qui l'avaient manqué, ne
furent pas perdus. Le mistique, que le brigantin avait découvert
par son évolution, en reçut une bonne part dans sa muraille de
babord, et si malheureusement pour lui, qu'il commença à remplir.
«Si ce n'est pas le brigantin, c'est son compagnon qui en a dans
sa vieille carcasse! s'écrièrent quelques-uns des matelots, postés
sur le gaillard d'avant de la -Syphanta-.
-- Ma part de vin qu'il coule en cinq minutes!
-- En trois!
-- Tenu, et que ton vin m'entre dans le gosier aussi facilement
que l'eau lui entre par les trous de sa coque!
-- Il coule!... Il coule!
-- En voilà déjà jusqu'à sa ceinture... en attendant qu'il en ait
par-dessus la tête!
-- Et tous ces fils de diable qui décampent, la tête la première,
et se sauvent à la nage!
-- Eh bien! s'ils préfèrent la corde au cou à la noyade en pleine
eau, faut pas les contrarier!»
Et, en effet, le mistique s'enfonçait peu à peu. Aussi, avant que
l'eau eût atteint ses lisses, l'équipage s'était-il jeté à la mer,
afin de gagner quelque autre bâtiment de la flottille.
Mais ceux-ci avaient bien d'autres soucis que de s'occuper à
recueillir les survivants du mistique! Ils ne cherchaient
maintenant qu'à s'enfuir. Aussi tous ces misérables furent-ils
noyés, sans qu'un seul bout de corde eût été lancé pour les hisser
à bord.
D'ailleurs, la seconde bordée de la -Syphanta- fut envoyée, cette
fois, à l'une des djermes qui se présentait par le travers, et
elle la désempara complètement. Il n'en fallut pas davantage pour
l'anéantir. Bientôt, la djerme eut disparu dans un rideau de
flammes qu'une demi-douzaine de boulets rouges venaient d'allumer
sous son pont.
En voyant ce résultat, les deux autres petits bâtiments comprirent
qu'ils ne réussiraient point à se défendre contre les canons de la
corvette. Il était même évident qu'en prenant la fuite, ils
n'auraient aucune chance d'échapper à un navire de grande marche.
Aussi le capitaine du brigantin prit-il la seule mesure qu'il y
eût à prendre, s'il voulait sauver ses équipages. Il leur fit le
signal de rallier. En quelques minutes, les pirates se furent
réfugiés à son bord, après avoir abandonné un mistique et une
djerme, auxquels ils avaient mis le feu et qui ne tardèrent pas à
sauter.
L'équipage du brigantin, ainsi renforcé d'une centaine d'hommes,
se trouvait dans de meilleures conditions pour accepter le combat
à l'abordage, dans le cas où il ne parviendrait pas à s'échapper.
Mais, si son équipage égalait maintenant en nombre l'équipage de
la corvette, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était encore de
chercher son salut dans la fuite. Aussi n'hésita-t-il pas à mettre
à profit les qualités de vitesse qu'il possédait, afin d'aller
chercher refuge à la côte ottomane. Là, son capitaine saurait si
bien se blottir entre les écueils du littoral, que la corvette ne
pourrait l'y découvrir, ni l'y suivre, si elle le découvrait.
La brise avait notablement fraîchi. Le brigantin n'hésita pas,
cependant, à gréer jusqu'à ses dernières voiles de contre-
cacatois, au risque de casser sa mâture, et il commença à
s'éloigner de la -Syphanta-.
«Bon! s'écria le capitaine Todros. Je serai bien surpris si ses
jambes sont aussi longues que celles de notre corvette!»
Et il se retourna vers le commandant, dont il attendait les
ordres.
Mais, en ce moment, l'attention d'Henry d'Albaret venait d'être
attirée d'un autre côté. Il ne regardait plus le brigantin. Sa
lunette tournée vers le port de Thasos, il observait un léger
bâtiment qui forçait de toile pour s'en éloigner.
C'était une sacolève. Enlevée par une belle brise de nord-ouest,
qui permettait à toute sa voilure de porter, elle s'était engagée
dans la passe sud du port, dont son peu de tirant d'eau lui
permettait l'accès.
Henry d'Albaret, après l'avoir attentivement regardée, rejeta
vivement sa longue-vue.
«La -Karysta! -s'écria-t-il.
-- Quoi! ce serait cette sacolève dont vous nous avez parlé?
répondit le capitaine Todros.
-- Elle-même, et je donnerais, pour m'en emparer...»
Henry d'Albaret n'acheva pas sa phrase. Entre le brigantin, monté
par un nombreux équipage de pirates, et la -Karysta-, bien qu'elle
fût sans doute commandée par Nicolas Starkos, son devoir ne lui
permettait pas d'hésiter. À coup sûr, en abandonnant la poursuite
du brigantin, en faisant servir pour gagner l'extrémité de la
passe, il pouvait couper la route à la sacolève, il pouvait
l'atteindre, il pouvait s'en emparer. Mais c'eût été sacrifier à
son intérêt personnel l'intérêt général. Il ne le devait pas. Se
lancer sur le brigantin, sans perdre un instant, tenter de le
capturer pour le détruire, c'était ce qu'il devait faire, c'est ce
qu'il fit. Il jeta un dernier regard à la -Karysta-, qui
s'éloignait avec une merveilleuse vitesse par la passe restée
libre, et il donna ses ordres pour appuyer la chasse au bâtiment
pirate, qui commençait à s'éloigner dans une direction contraire.
Aussitôt, la -Syphanta-, toutes voiles dehors, se lança vivement
dans le sillage du brigantin. En même temps, ses canons de chasse
furent mis en position, et, comme les deux navires n'étaient
encore qu'à un demi-mille l'un de l'autre, la corvette commença à
parler. Ce qu'elle dit ne fut sans doute pas du goût du brigantin.
Aussi, en lofant de deux quarts, essaya-t-il de voir si, sous
cette nouvelle allure, il ne parviendrait pas à distancer son
adversaire.
Il n'en fut rien.
Le timonier de la -Syphanta- mit un peu la barre sous le vent, et
la corvette lofa à son tour.
Pendant une heure encore, la poursuite fut continuée dans ces
conditions. Les pirates se laissaient visiblement gagner, et il
n'était pas douteux qu'ils ne fussent rejoints avant la nuit. Mais
la lutte entre les deux navires devait se terminer autrement.
Par un coup heureux, l'un des boulets de la -Syphanta- vint à
démâter le brigantin de son mât de misaine. Aussitôt ce navire
tomba sous le vent, et la corvette n'eut plus qu'à laisser arriver
pour se trouver par son travers, un quart d'heure après.
Une effroyable détonation retentit alors. La -Syphanta- venait
d'envoyer toute sa bordée de tribord, à moins d'une demi-
encablure. Le brigantin fut comme soulevé par cette avalanche de
fer; mais ses oeuvres mortes avaient été seules atteintes, et il
ne coula pas.
Toutefois, le capitaine, dont l'équipage avait été décimé par
cette dernière décharge, comprit qu'il ne pouvait résister plus
longtemps, et il amena son pavillon.
En un instant, les embarcations de la corvette eurent accosté le
brigantin, et elles en ramenèrent les quelques survivants. Puis,
le bâtiment, livré aux flammes, brûla jusqu'au moment où
l'incendie eut gagné sa ligne de flottaison. Alors il s'abîma dans
les flots.
La -Syphanta- avait fait là bonne et utile besogne. Ce qu'était le
chef de cette flottille, son nom, son origine, ses antécédents, on
ne devait jamais le savoir, car il refusa obstinément de répondre
aux questions qui lui furent faites à ce sujet. Quant à ses
compagnons, ils se turent également, et peut-être même, ainsi que
cela arrivait quelquefois, ne savaient-ils rien de la vie passée
de celui qui les commandait. Mais qu'ils fussent pirates, il n'y
avait pas à s'y tromper, et il en fut fait prompte justice.
Cependant, cette apparition et cette disparition de la sacolève
avaient singulièrement donné à réfléchir à Henry d'Albaret. En
effet, les circonstances dans lesquelles elle venait de quitter
Thasos, ne pouvaient que la rendre absolument suspecte. Avait-elle
voulu profiter du combat, livré par la corvette à la flottille,
pour s'échapper plus sûrement? Redoutait-elle donc de se trouver
en face de la -Syphanta- qu'elle avait peut-être reconnue? Un
honnête bâtiment fût resté tranquillement dans le port, puisque
les pirates ne cherchaient plus qu'à s'en éloigner! Au contraire,
voilà que cette -Karysta-, au risque de tomber entre leurs mains,
s'était hâtée d'appareiller et de prendre la mer! Rien de plus
louche que cette façon d'agir, et on pouvait se demander si elle
n'était pas de connivence avec eux! En vérité, cela n'eût pas
surpris le commandant d'Albaret que Nicolas Starkos fût un des
leurs. Malheureusement, il ne pouvait guère compter que sur le
hasard pour retrouver sa trace. La nuit allait venir, et la
-Syphanta-, en redescendant vers le sud, n'aurait eu aucune chance
de rencontrer la sacolève. Donc, quelques regrets que dût éprouver
Henry d'Albaret d'avoir perdu cette chance de capturer Nicolas
Starkos, il lui fallut se résigner, mais il avait fait son devoir.
Le résultat de ce combat de Thasos, c'étaient cinq navires
détruits, sans qu'il en eût presque rien coûté à l'équipage de la
corvette. De là, peut-être et pour quelque temps, la sécurité
assurée dans les parages de l'Archipel septentrional.
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