toutes les deux!»
On le voit, le banquier s'exprimait très catégoriquement. Il
voulait, par là, mettre son visiteur en demeure de s'expliquer,
sans se dépenser en faux-fuyants ni échappatoires. Mais, ce qui
contrastait avec la netteté de ces questions, c'était le ton un
peu sourd dont elles étaient faites. Bien évidemment, de ces deux
hommes, placés en face l'un de l'autre, ce n'était pas le banquier
qui tenait la position.
Aussi, le capitaine de la -Karysta- ne put-il cacher un demi-
sourire, dont Elizundo, les yeux baissés, ne vit rien.
«Laquelle des deux questions aborderons-nous d'abord? demanda
Nicolas Starkos.
-- D'abord, celle qui vous est purement personnelle! répondit
assez vivement le banquier.
-- Je préfère commencer par celle qui ne l'est pas, répliqua le
capitaine d'un ton tranchant.
-- Soit, Nicolas Starkos! De quoi s'agit-il?
-- Il s'agit d'un convoi de prisonniers, dont nous devons prendre
livraison à Arkadia. Il y a là deux cent trente-sept têtes,
hommes, femmes et enfants, qui vont être transportés à l'île de
Scarpanto, d'où je me charge de les conduire à la côte
barbaresque. Or, vous le savez, Elizundo, puisque nous avons
souvent fait des opérations de ce genre, les Turcs ne livrent leur
marchandise que contre argent ou contre du papier, à la condition
qu'une bonne signature lui donne une valeur certaine. Je viens
donc vous demander votre signature, et je compte que vous voudrez
bien l'accorder à Skopélo, quand il vous apportera les traites
toutes préparées. -- Cela ne fera aucune difficulté, n'est-il pas
vrai?»
Le banquier ne répondit pas, mais son silence ne pouvait être
qu'un acquiescement à la demande du capitaine. Il y avait
d'ailleurs des précédents qui l'engageaient.
«Je dois ajouter, reprit négligemment Nicolas Starkos, que
l'affaire ne sera pas mauvaise. Les opérations ottomanes prennent
une mauvaise tournure en Grèce. La bataille de Navarin aura de
funestes conséquences pour les Turcs, puisque les puissances
européennes s'en mêlent. S'ils doivent renoncer à la lutte, plus
de prisonniers, plus de ventes, plus de profits. C'est pourquoi
ces derniers convois qu'on nous livre encore dans d'assez bonnes
conditions, auront-ils acquéreurs à haut prix sur les côtes de
l'Afrique. Ainsi donc, nous trouverons notre avantage à cette
affaire, et vous, le vôtre, par conséquent. -- Je puis compter sur
votre signature?
-- Je vous escompterai vos traites, répondit Elizundo, et n'aurai
pas de signature à vous donner.
-- Comme il vous plaira, Elizundo, répondit le capitaine, mais
nous nous serions contentés de votre signature. Vous n'hésitiez
pas à la donner autrefois!
-- Autrefois n'est pas aujourd'hui, dit Elizundo, et, aujourd'hui,
j'ai des idées différentes sur tout cela!
-- Ah! vraiment! s'écria le capitaine. À votre aise, après tout! -
- Mais est-il donc vrai que vous cherchiez à vous retirer des
affaires, comme je l'ai entendu dire?
-- Oui, Nicolas Starkos! répondit le banquier d'une voix ferme,
et, en ce qui vous concerne, voici la dernière opération que nous
ferons ensemble... puisque vous tenez à ce que je la fasse!
-- J'y tiens absolument, Elizundo», répondit Nicolas Starkos d'un
ton sec.
Puis, il se leva, fit quelques tours dans le cabinet, mais sans
cesser d'envelopper le banquier d'un regard peu obligeant.
Revenant enfin se placer devant lui:
«Maître Elizundo, dit-il d'un ton narquois, vous êtes donc bien
riche, puisque vous songez à vous retirer des affaires?»
Le banquier ne répondit pas.
«Eh bien, reprit le capitaine, que ferez-vous de ces millions que
vous avez gagnés, vous ne les emporterez pas dans l'autre monde!
Ce serait un peu encombrant pour le dernier voyage! Vous parti, à
qui iront-ils?»
Elizundo persista à garder le silence.
«Ils iront à votre fille, reprit Nicolas Starkos, à la belle
Hadjine Elizundo! Elle héritera de la fortune de son père! Rien de
plus juste! Mais qu'en fera-t-elle? Seule, dans la vie, à la tête
de tant de millions?»
Le banquier se redressa, non sans quelque effort, et, rapidement,
en homme qui fait un aveu dont le poids l'étouffe:
«Ma fille ne sera pas seule! dit-il.
-- Vous la marierez? répondit le capitaine. Et à qui, s'il vous
plaît? Quel homme voudra d'Hadjine Elizundo, quand il connaîtra
d'où vient en grande partie la fortune de son père? Et j'ajoute,
quand elle-même le saura, à qui Hadjine Elizundo osera-t-elle
donner sa main?
-- Comment le saurait-elle? reprit le banquier. Elle l'ignore
jusqu'ici, et qui le lui dira?
-- Moi, s'il le faut!
-- Vous?
-- Moi! Écoutez, Elizundo, et tenez compte de mes paroles,
répondit le capitaine de la -Karysta- avec une impudence voulue,
car je ne reviendrai plus sur ce que je vais vous dire. Cette
énorme fortune, c'est surtout par moi, par les opérations que nous
avons faites ensemble et dans lesquelles je risquais ma tête, que
vous l'avez gagnée! C'est en trafiquant des cargaisons pillées,
des prisonniers achetés et vendus pendant la guerre de
l'Indépendance, que vous avez encaissé ces gains, dont le montant
se chiffre par millions! Eh bien, il n'est que juste que ces
millions me reviennent! Je suis sans préjugés, moi, vous le savez
du reste! Je ne vous demanderai pas l'origine de votre fortune! La
guerre terminée, moi aussi, je me retirerai des affaires! Mais je
ne veux pas, non plus, être seul dans la vie, et j'entends,
comprenez-moi bien, j'entends qu'Hadjine Elizundo devienne la
femme de Nicolas Starkos!»
Le banquier retomba sur son fauteuil. Il sentait bien qu'il était
entre les mains de cet homme, depuis longtemps son complice. Il
savait que le capitaine de la -Karysta- ne reculerait devant rien
pour arriver à son but. Il ne doutait pas que, s'il le fallait, il
ne fût homme à raconter tout le passé de la maison de banque.
Pour répondre négativement à la demande de Nicolas Starkos, au
risque de provoquer un éclat, Elizundo n'avait plus qu'une chose à
dire, et, non sans quelque hésitation, il la dit:
«Ma fille ne peut être votre femme, Nicolas Starkos, parce qu'elle
doit être la femme d'un autre!
-- D'un autre! s'écria Nicolas Starkos. En vérité, je suis arrivé
à temps! Ah! la fille du banquier Elizundo se marie?...
-- Dans cinq jours!
-- Et qui épouse-t-elle? demanda le capitaine, dont la voix
frémissait de colère.
-- Un officier français.
-- Un officier français! Sans doute, un de ces Philhellènes qui
sont venus au secours de la Grèce?
-- Oui!
-- Et il se nomme?...
-- Le capitaine Henry d'Albaret...
-- Eh bien, maître Elizundo, reprit Nicolas Starkos, qui
s'approcha du banquier et lui parla les yeux dans les yeux, je
vous le répète, lorsque ce capitaine Henry d'Albaret saura qui
vous êtes, il ne voudra plus de votre fille, et, lorsque votre
fille connaîtra la source de la fortune de son père, elle ne
pourra plus songer à devenir la femme de ce capitaine Henry
d'Albaret! Si donc vous ne rompez pas ce mariage aujourd'hui,
demain il se rompra de lui-même, car demain les deux fiancés
sauront tout!... Oui!... Oui!... de par le diable, ils le
sauront!»
Le banquier se releva encore une fois. Il regarda fixement le
capitaine de la -Karysta- et, alors, d'un accent de désespoir,
auquel il n'y avait point à se tromper:
«Soit!... Je me tuerai, Nicolas Starkos, dit-il, et je ne serai
plus une honte pour ma fille!
-- Si, répondit le capitaine, vous le serez dans l'avenir comme
vous l'êtes dans le présent, et votre mort ne fera jamais
qu'Elizundo n'ait été le banquier des pirates de l'Archipel!»
Elizundo retomba, accablé, et ne put rien répondre, lorsque le
capitaine ajouta:
«Et voilà pourquoi Hadjine Elizundo ne sera pas la femme de cet
Henry d'Albaret, pourquoi elle deviendra, qu'elle le veuille ou
non, la femme de Nicolas Starkos!»
Pendant une demi-heure encore, cet entretien se prolongea en
supplications de la part de l'un, en menaces de la part de
l'autre. Non certes, il ne s'agissait pas d'amour, lorsque Nicolas
Starkos s'imposait à la fille d'Elizundo! Il ne s'agissait que des
millions dont cet homme voulait avoir l'entière possession, et
aucun argument ne le ferait fléchir.
Hadjine Elizundo n'avait rien su de cette lettre, qui annonçait
l'arrivée du capitaine de la -Karysta; -mais, depuis ce jour, son
père lui avait paru plus triste, plus sombre que d'habitude, comme
s'il eût été accablé par quelque préoccupation secrète. Aussi,
lorsque Nicolas Starkos se présenta à la maison de banque, elle ne
put se défendre d'en ressentir une inquiétude plus vive encore. En
effet, elle connaissait ce personnage pour l'avoir vu venir
plusieurs fois pendant les dernières années de la guerre. Nicolas
Starkos lui avait toujours inspiré une répulsion dont elle ne se
rendait pas compte. Il la regardait, semblait-il, d'une façon, qui
ne laissait pas de lui déplaire, bien qu'il ne lui eût jamais
adressé que des paroles insignifiantes, comme eût pu le faire un
des clients habituels du comptoir. Mais la jeune fille n'avait pas
été sans observer qu'après les visites du capitaine de la
-Karysta-, son père était toujours, et pendant quelque temps, en
proie à une sorte de prostration, mêlée d'effroi. De là son
antipathie, que rien ne justifiait du moins jusqu'alors, contre
Nicolas Starkos.
Hadjine Elizundo n'avait point encore parlé de cet homme à Henry
d'Albaret. Le lien qui l'unissait à la maison de banque ne pouvait
être qu'un lien d'affaires. Or, des affaires d'Elizundo, dont elle
ignorait d'ailleurs la nature, il n'avait jamais été question dans
leurs entretiens. Le jeune officier ne savait donc rien des
rapports qui existaient, non seulement entre le banquier et
Nicolas Starkos, mais aussi entre ce capitaine et la vaillante
femme dont il avait sauvé la vie au combat de Chaidari, qu'il ne
connaissait que sous le seul nom d'Andronika.
Mais, ainsi qu'Hadjine, Xaris avait eu plusieurs fois l'occasion
de voir et de recevoir Nicolas Starkos au comptoir de la Strada
Reale. Lui aussi, il éprouvait à son égard les mêmes sentiments de
répulsion que la jeune fille. Seulement, étant donné sa nature
vigoureuse et décidée, ces sentiments se traduisaient chez lui
d'une autre façon. Si Hadjine Elizundo fuyait toutes les occasions
de se trouver en présence de cet homme, Xaris les eût plutôt
recherchées, à la condition «de pouvoir lui casser les reins,»
comme il le disait volontiers.
«Je n'en ai pas le droit, évidemment, pensait-il, mais cela
viendra peut-être!»
De tout cela, il résulte donc que la nouvelle visite du capitaine
de la -Karysta- au banquier Elizundo ne fut vue avec plaisir ni
par Xaris, ni par la jeune fille. Bien au contraire. Aussi, ce fut
un soulagement pour tous les deux, lorsque Nicolas Starkos, après
un entretien dont rien n'avait transpiré, eut quitté la maison et
repris le chemin du port.
Pendant une heure, Elizundo resta enfermé dans son cabinet. On ne
l'y entendait même pas bouger. Mais ses ordres étaient formels: ni
sa fille, ni Xaris ne devaient entrer, sans avoir été demandés
expressément. Or, comme la visite avait duré longtemps, cette
fois, leur anxiété s'était accrue en raison du temps écoulé.
Tout à coup, la sonnette d'Elizundo se fit entendre -- un coup
timide, venant d'une main peu assurée.
Xaris répondit à cet appel, ouvrit la porte qui n'était plus
refermée en dedans, et se trouva en présence du banquier.
Elizundo était toujours dans son fauteuil, à demi affaissé, l'air
d'un homme qui vient de soutenir une violente lutte contre lui-
même. Il releva la tête, regarda Xaris, comme s'il eût eu quelque
peine à le reconnaître, et, passant la main sur son front:
«Hadjine?» dit-il d'une voix étouffée.
Xaris fit un signe affirmatif et sortit. Un instant après, la
jeune fille se trouvait devant son père. Aussitôt, celui-ci, sans
autre préambule, mais les yeux baissés, lui disait d'une voix
altérée par l'émotion:
«Hadjine, il faut... il faut renoncer au mariage projeté avec le
capitaine Henry d'Albaret!
-- Que dites-vous, mon père?... s'écria la jeune fille, que ce
coup imprévu atteignit en plein coeur.
-- Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo.
-- Mon père, me direz-vous pourquoi vous reprenez votre parole, à
lui et à moi? demanda la jeune fille. Je n'ai pas l'habitude de
discuter vos volontés, vous le savez, et, cette fois, je ne les
discuterai pas davantage, quelles qu'elles soient!... Mais, enfin,
me direz-vous pour quelle raison je dois renoncer à épouser Henry
d'Albaret?
-- Parce qu'il faut, Hadjine... il faut que tu sois la femme d'un
autre!» murmura Elizundo.
Sa fille l'entendit, si bas qu'il eût parlé.
«Un autre! dit-elle, frappée non moins cruellement par ce second
coup que le premier. Et cet autre?...
-- C'est le capitaine Starkos!
-- Cet homme!... cet homme!»
Ces mots s'échappèrent involontairement des lèvres d'Hadjine qui
se retint à la table pour ne pas tomber. Puis, dans un dernier
mouvement de révolte que cette résolution provoquait en elle:
«Mon père, dit-elle, il y a dans cet ordre que vous me donnez,
malgré vous peut-être, quelque chose que je ne puis expliquer! Il
y a un secret que vous hésitez à me dire!
-- Ne me demande rien, s'écria Elizundo, rien!
-- Rien?... mon père!... Soit!... Mais, si, pour vous obéir, je
puis renoncer à devenir la femme d'Henry d'Albaret... dussé-je en
mourir... je ne puis épouser Nicolas Starkos!... Vous ne le
voudriez pas!
-- Il le faut, Hadjine! répéta Elizundo.
-- Il y va de mon bonheur! s'écria la jeune fille.
-- Et de mon honneur, à moi!
-- L'honneur d'Elizundo peut-il dépendre d'un autre que de lui-
même? demanda Hadjine.
-- Oui... d'un autre!... Et cet autre... c'est Nicolas Starkos!»
Cela dit, le banquier se leva, les yeux hagards, la figure
contractée, comme s'il allait être frappé de congestion. Hadjine,
devant ce spectacle, retrouva toute son énergie. Et, en vérité, il
lui en fallut pour dire, en se retirant:
«Soit mon père!... Je vous obéirai!»
C'était sa vie à jamais brisée, mais elle avait compris qu'il y
avait quelque effroyable secret dans les rapports du banquier avec
le capitaine de la -Karysta! -Elle avait compris qu'il était dans
les mains de ce personnage odieux!... Elle se courba, elle se
sacrifia!... L'honneur de son père exigeait ce sacrifice!
Xaris reçut la jeune fille entre ses bras, presque défaillante. Il
la transporta dans sa chambre. Là, il sut d'elle tout ce qui
s'était passé, à quel renoncement elle avait consenti!... Aussi,
quel redoublement de haine se fit en lui contre Nicolas Starkos!
Une heure après, selon son habitude, Henry d'Albaret se présentait
à la maison de banque. Une des femmes de service lui répondit
qu'Hadjine Elizundo n'était pas visible. Il demanda à voir le
banquier... Le banquier ne pouvait le recevoir. Il demanda à
parler à Xaris... Xaris n'était pas au comptoir.
Henry d'Albaret rentra à l'hôtel, extrêmement inquiet. Jamais
pareilles réponses ne lui avaient été faites. Il résolut de
revenir le soir et attendit dans une profonde anxiété.
À six heures, on lui remit une lettre à son hôtel. Il regarda
l'adresse et reconnut qu'elle était de la main même d'Elizundo.
Cette lettre ne contenait que ces lignes:
«Monsieur Henry d'Albaret est prié de considérer comme non avenus
les projets d'union formés entre lui et la fille du banquier
Elizundo. Pour des raisons qui lui sont tout à fait étrangères, ce
mariage ne peut avoir lieu, et monsieur Henry d'Albaret voudra
bien cesser ses visites à la maison de banque.
«ELIZUNDO.»
Tout d'abord, le jeune officier ne comprit rien à ce qu'il venait
de lire. Puis, il relut cette lettre... Il fut atterré. Que
s'était-il donc passé chez Elizundo? Pourquoi ce revirement? La
veille, il avait quitté la maison, où se faisaient encore les
préparatifs de son mariage! Le banquier avait été avec lui ce
qu'il était toujours! Quant à la jeune fille, rien n'indiquait que
ses sentiments eussent changé à son égard!
«Mais aussi, la lettre n'est pas signée Hadjine! se répétait-il.
Elle est signée Elizundo!... Non! Hadjine n'a pas connu, ne
connaît pas ce que m'écrit son père!... C'est à son insu qu'il a
modifié ses projets!... Pourquoi?... Je n'ai donné aucun motif qui
ait pu... Ah! je saurai quel est l'obstacle qui se dresse entre
Hadjine et moi!»
Et, puisqu'il ne pouvait plus être reçu dans la maison du
banquier, il lui écrivit, «ayant absolument le droit, disait-il,
de connaître les raisons qui faisaient rompre ce mariage à la
veille de s'accomplir».
Sa lettre resta sans réponse. Il en écrivit une autre, deux
autres: même silence.
Ce fut alors à Hadjine Elizundo qu'il s'adressa. Il la suppliait,
au nom de leur amour, de lui répondre, dût-elle le faire par un
refus de jamais le revoir!... Nulle réponse.
Il est probable que sa lettre ne parvint pas à la jeune fille.
Henry d'Albaret, du moins, dut le croire. Il connaissait assez son
caractère pour être sûr qu'elle lui aurait répondu.
Alors, le jeune officier, désespéré, chercha à voir Xaris. Il ne
quitta plus la Strada Reale. Il rôda pendant des heures entières
autour de la maison de banque. Ce fut inutile. Xaris, obéissant
peut-être aux ordres du banquier, peut-être à la prière d'Hadjine,
ne sortait plus.
Ainsi se passèrent en vaines démarches les journées du 24 et du 25
octobre. Au milieu d'angoisses inexprimables, Henry d'Albaret
croyait avoir atteint l'extrême limite de la souffrance!
Il se trompait.
En effet, dans la journée du 26, une nouvelle se répandit, qui
allait le frapper d'un coup plus terrible encore.
Non seulement son mariage avec Hadjine Elizondo était rompu --
rupture qui était maintenant connue de toute la ville -- mais
Hadjine Elizundo allait se marier avec un autre! Henry d'Albaret
fut anéanti en apprenant cette nouvelle. Un autre que lui serait
le mari d'Hadjine!
«Je saurai quel est cet homme! s'écria-t-il. Celui-là, quel qu'il
soit, je le connaîtrai!... J'arriverai jusqu'à lui!... Je lui
parlerai... et il faudra bien qu'il me réponde!»
Le jeune officier ne devait pas tarder à apprendre quel était son
rival. En effet, il le vit entrer dans la maison de banque; il le
suivit lorsqu'il en sortit; il l'épia jusqu'au port, où
l'attendait son canot au pied du môle; il le vit regagner la
sacolève, mouillée à une demi-encablure au large.
C'était Nicolas Starkos, le capitaine de la -Karysta-.
Cela se passait le 27 octobre. Des renseignements précis qu'Henry
d'Albaret put obtenir, il résultait que le mariage de Nicolas
Starkos et d'Hadjine Elizundo était très prochain, car les
préparatifs se faisaient avec une sorte de hâte. La cérémonie
religieuse avait été commandée à l'église de Saint-Spiridion pour
le 30 du mois, c'est-à-dire à la date même, qui avait été
antérieurement fixée au mariage d'Henry d'Albaret. Seulement, le
fiancé, ce ne serait plus lui! Ce serait ce capitaine, qui venait
on ne sait d'où pour aller où l'on ne savait!
Aussi Henry d'Albaret, en proie à une fureur qu'il ne pouvait plus
maîtriser, était-il résolu à provoquer Nicolas Starkos, à l'aller
chercher jusqu'au pied de l'autel. S'il ne le tuait pas, il serait
tué, lui, mais au moins, il en aurait fini avec cette situation
intolérable!
En vain se répétait-il que, si ce mariage se faisait, c'était avec
l'assentiment d'Elizundo! En vain se disait-il que celui qui
disposait de la main d'Hadjine, c'était son père!
«Oui, mais c'est contre son gré!... Elle subit une pression qui la
livre à cet homme!... Elle se sacrifie!»
Pendant la journée du 28 octobre, Henry d'Albaret essaya de
rencontrer Nicolas Starkos. Il le guetta à son débarquement, il le
guetta à l'entrée du comptoir. Ce fut en vain. Et, dans deux
jours, cet odieux mariage serait accompli -- deux jours, pendant
lesquels le jeune officier fit tout pour arriver jusqu'à la jeune
fille ou pour se trouver en face de Nicolas Starkos!
Mais, le 29, vers six heures du soir, un fait inattendu se
produisit, qui allait précipiter le dénouement de cette situation.
Dans l'après-midi, le bruit se répandit que le banquier venait
d'être frappé d'une congestion au cerveau. Et, en effet, deux
heures après, Elizundo était mort.
VIII
Vingt millions en jeu
Quelles seraient les conséquences de cet événement, nul n'eût
encore pu le prévoir. Henry d'Albaret, dès qu'il l'apprit, dut
tout naturellement penser que ces conséquences ne pourraient que
lui être favorables. En tout cas, c'était le mariage d'Hadjine
Elizundo ajourné. Bien que la jeune fille dût être sous le coup
d'une douleur profonde, le jeune officier n'hésita pas à se
présenter à la maison de la Strada Reale, mais il ne put voir ni
Hadjine ni Xaris. Il n'avait donc plus qu'à attendre.
«Si, en épousant ce capitaine Starkos, pensait-il, Hadjine se
sacrifiait aux volontés de son père, ce mariage ne se fera pas,
maintenant que son père n'est plus!»
Ce raisonnement était juste. De là, cette déduction toute
naturelle, c'est que si les chances d'Henry d'Albaret s'étaient
accrues, celles de Nicolas Starkos avaient diminué.
On ne s'étonnera donc pas que, dès le lendemain, un entretien à ce
sujet, provoqué par Skopélo, eût lieu à bord de la sacolève entre
son capitaine et lui. C'était le second de la -Karysta- qui, en
rentrant à bord vers dix heures du matin, avait rapporté la
nouvelle de la mort d'Elizundo -- nouvelle qui faisait grand bruit
par la ville.
On aurait pu croire que Nicolas Starkos, aux premiers mots que lui
en dit Skopélo, allait s'abandonner à quelque mouvement de colère.
Il n'en fut rien. Le capitaine savait se posséder et n'aimait
point à récriminer contre les faits accomplis.
«Ah! Elizundo est mort? dit-il simplement.
-- Oui!... Il est mort!
-- Est-ce qu'il se serait tué? ajouta Nicolas Starkos à mi-voix,
comme s'il se fût parlé à lui-même.
-- Non, répondit Skopélo, qui avait entendu la réflexion du
capitaine, non! Les médecins ont constaté que le banquier Elizundo
était mort d'une congestion...
-- Foudroyé?...
-- À peu près. Il a immédiatement perdu connaissance et n'a pu
prononcer une seule parole avant de mourir!
-- Autant vaut qu'il en ait été ainsi, Skopélo!
-- Sans contredit, capitaine, surtout si l'affaire d'Arkadia était
déjà terminée...
-- Entièrement, répondit Nicolas Starkos. Nos traites ont été
escomptées, et, maintenant, tu pourras prendre, contre argent,
livraison du convoi de prisonniers.
-- Eh! de par le diable, il était temps! s'écria le second. Mais,
capitaine, si cette opération est achevée, et l'autre?
-- L'autre?... répondit tranquillement Nicolas Starkos. Eh bien!
l'autre s'achèvera comme elle devait s'achever! Je ne vois pas ce
qu'il y a de changé dans la situation! Hadjine Elizundo obéira à
son père mort, comme elle eût obéi à son père vivant, et pour les
mêmes raisons!
-- Ainsi, capitaine, reprit Skopélo, vous n'avez point l'intention
d'abandonner la partie?
-- L'abandonner! s'écria Nicolas Starkos d'un ton qui indiquait sa
ferme volonté de briser tout obstacle. Dis donc, Skopélo, crois-tu
qu'il y ait au monde un homme, un seul, qui consente à fermer la
main, quand il n'a qu'à l'ouvrir pour qu'il y tombe vingt
millions!
-- Vingt millions! répéta Skopélo, qui souriait en hochant la
tête. Oui! c'est bien à vingt millions que j'avais estimé la
fortune de notre vieil ami Elizundo!
-- Fortune nette, claire, en bonnes valeurs, reprit Nicolas
Starkos, et dont la réalisation pourra se faire sans retard.
-- Dès que vous en serez possesseur, capitaine, car maintenant,
toute cette fortune va revenir à la belle Hadjine...
-- Qui, elle, me reviendra, à moi! Sois sans crainte, Skopélo!
D'un mot je puis perdre l'honneur du banquier, et, après sa mort
comme avant, sa fille tiendra plus à cet honneur qu'à sa fortune!
Mais je ne dirai rien, je n'aurai rien à dire! La pression que
j'exerçais sur son père, je l'exercerai toujours sur elle! Ces
vingt millions, elle sera trop heureuse de les apporter en dot à
Nicolas Starkos, et, si tu en doutes, Skopélo, c'est que tu ne
connais pas le capitaine de la -Karysta!»-
Nicolas Starkos parlait avec une telle assurance, que son second,
quoique peu enclin à se faire des illusions, se reprit à croire
que l'événement de la veille n'empêcherait pas l'affaire de se
conclure. Il n'y aurait qu'un retard, voilà tout.
Quelle serait la durée de ce retard, c'était uniquement la
question qui préoccupait Skopélo et même Nicolas Starkos, bien que
celui-ci n'en voulût point convenir. Il ne manqua pas d'assister,
le lendemain, aux obsèques du riche banquier, qui furent faites
très simplement et ne réunirent même qu'un petit nombre de
personnes. Là, il s'était rencontré avec Henry d'Albaret; mais,
entre eux, il n'y avait eu que quelques regards d'échangés, rien
de plus.
Pendant les cinq jours qui suivirent la mort d'Elizondo, le
capitaine de la -Karysta- essaya vainement d'arriver jusqu'à la
jeune fille. La porte du comptoir était close à tous. Il semblait
que la maison de banque fût morte avec le banquier.
Du reste, Henry d'Albaret ne fut pas plus heureux que Nicolas
Starkos. Il ne put communiquer avec Hadjine par visite ni par
lettre. C'était à se demander si la jeune fille n'avait point
quitté Corfou sous la protection de Xaris, qui ne se montrait
nulle part.
Cependant, le capitaine de la -Karysta-, loin d'abandonner ses
projets, répétait volontiers que leur réalisation n'était que
retardée. Grâce à lui, grâce aux manoeuvres de Skopélo, aux bruits
que celui-ci répandait avec intention, le mariage de Nicolas
Starkos et d'Hadjine Elizundo ne faisait de doute pour personne.
Il fallait seulement attendre que les premiers temps du deuil
fussent écoulés, et, peut-être aussi, que la situation financière
de la maison eût été régulièrement établie.
Quant à la fortune que laissait le banquier, on savait qu'elle
était énorme. Grossie, naturellement par les bavardages du
quartier et les on-dit de la ville, elle arrivait déjà à être
quintuplée. Oui! on affirmait qu'Elizondo ne laissait pas moins
d'une centaine de millions! Et quelle héritière, cette jeune
Hadjine, et quel homme heureux, ce Nicolas Starkos, auquel sa main
était promise! On ne parlait plus que de cela dans Corfou, dans
ses deux faubourgs, jusque dans les derniers villages de l'île!
Aussi les badauds affluaient-ils à la Strada Reale. Faute de
mieux, on voulait au moins contempler cette maison fameuse, dans
laquelle il était entré tant d'argent, et où il devait en rester
tant, puisqu'il en était si peu sorti!
La vérité, c'est que cette fortune était énorme. Elle se montait à
près de vingt millions, et, ainsi que l'avait dit Nicolas Starkos
à Skopélo dans leur dernier entretien, fortune en valeurs
facilement réalisables, non en propriétés foncières.
Ce fut ce que reconnut Hadjine Elizundo, ce que Xaris reconnut
avec elle, pendant les premiers jours qui suivirent la mort du
banquier. Mais, ce qu'ils furent aussi amenés à reconnaître, ce
fut par quels moyens cette fortune avait été gagnée. En effet,
Xaris avait assez l'habitude des affaires de banque pour se rendre
compte de ce qu'avait été le passé du comptoir, lorsque les livres
et les papiers eurent été mis à sa disposition. Elizundo avait,
sans doute, l'intention de les détruire plus tard, mais la mort
l'avait surpris. Ils étaient là. Ils parlaient d'eux-mêmes.
Hadjine et Xaris ne savaient que trop, maintenant, d'où venaient
ces millions! Sur combien de trafics odieux, sur combien de
misères reposait toute cette richesse, ils n'avaient plus à
l'apprendre! Voilà donc comment et pourquoi Nicolas Starkos tenait
Elizundo! Il était son complice! Il pouvait le déshonorer d'un
mot! Puis, s'il lui convenait de disparaître, il eût été
impossible de retrouver ses traces! Et c'était son silence qu'il
faisait payer au père en lui arrachant sa fille!
«Le misérable!... le misérable! s'écriait Xaris.
-- Tais-toi!» répondait Hadjine.
Et il se taisait, car il sentait bien que ses paroles allaient
atteindre plus loin que Nicolas Starkos!
Cependant, cette situation ne pouvait tarder à se dénouer. Il
fallait, d'ailleurs, qu'Hadjine Elizundo prît sur elle de
précipiter ce dénouement dans l'intérêt de tous.
Le sixième jour après la mort d'Elizundo, vers sept heures du
soir, Nicolas Starkos, que Xaris attendait à l'escalier du môle,
était prié de se rendre immédiatement à la maison de banque.
Dire que cette communication fut faite d'un ton aimable, ce serait
aller trop loin. Le ton de Xaris n'était rien moins qu'engageant,
sa voix rien moins que douce, quand il aborda le capitaine de la
-Karysta-. Mais celui-ci n'était pas homme à s'émouvoir de si peu,
et il suivit Xaris jusqu'au comptoir, où il fut aussitôt
introduit.
Pour les voisins, qui virent entrer Nicolas Starkos dans cette
maison, si obstinément fermée jusqu'alors, il n'était plus douteux
que les chances ne fussent en sa faveur.
Nicolas Starkos trouva Hadjine Elizundo dans le cabinet de son
père. Elle était assise devant le bureau, sur lequel se voyaient
un grand nombre de papiers, documents et livres. Le capitaine
comprit que la jeune fille avait dû se mettre au courant des
affaires de la maison, et il ne se trompait pas. Mais connaissait-
elle les rapports que le banquier avait eus avec les pirates de
l'Archipel, voilà ce qu'il se demandait.
À l'entrée du capitaine, Hadjine Elizundo se leva -- ce qui la
dispensait de lui offrir de s'asseoir -- et elle fit signe à Xaris
de les laisser seuls. Elle était vêtue de deuil. Sa physionomie
grave, ses yeux fatigués par l'insomnie, indiquaient, en toute sa
personne, une grande lassitude physique, mais nul abattement
moral. Dans cet entretien, qui allait avoir de si graves
conséquences pour tous ceux dont il serait question, son calme ne
devait pas l'abandonner un seul instant.
«Me voici, Hadjine Elizundo, dit le capitaine, et je suis à vos
ordres. Pourquoi m'avez-vous fait demander?
-- Pour deux motifs, Nicolas Starkos, répondit la jeune fille, qui
voulait aller droit au but. Tout d'abord, j'ai à vous dire que ce
projet de mariage que m'imposait mon père, vous le savez bien,
doit être considéré comme rompu entre nous.
-- Et moi, répliqua froidement Nicolas Starkos, je me bornerai à
répondre qu'en parlant ainsi, Hadjine Elizundo n'a peut-être pas
réfléchi aux conséquences de ses paroles.
-- J'ai réfléchi, répondit la jeune fille, et vous comprendrez que
ma résolution doit être irrévocable, puisque je n'ai plus rien à
apprendre sur la nature des affaires que la maison Elizundo a
faites avec vous et les vôtres, Nicolas Starkos!»
Ce ne fut pas sans un vif déplaisir que le capitaine de la
-Karysta- reçut cette très nette réponse. Sans doute, il
s'attendait bien à ce qu'Hadjine Elizundo lui notifiât son congé
en bonne forme, mais il comptait aussi briser sa résistance, en
lui apprenant ce qu'avait été son père et quels rapports le
liaient à lui. Or, voici qu'elle savait tout. C'était donc une
arme, sa meilleure peut-être, qui se brisait dans sa main.
Toutefois, il ne se crut pas désarmé, et il reprit d'un ton
quelque peu ironique:
«Ainsi, vous connaissez les affaires de la maison Elizundo, et,
les connaissant, vous tenez ce langage?
-- Je le tiens, Nicolas Starkos, et le tiendrai toujours, parce
que c'est mon devoir de le tenir!
-- Dois-je donc croire, répondit Nicolas Starkos, que le capitaine
Henry d'Albaret...
-- Ne mêlez pas le nom d'Henry d'Albaret à tout ceci!» répliqua
vivement Hadjine.
Puis, plus maîtresse d'elle-même, et, pour empêcher toute
provocation qui eût pu survenir, elle ajouta:
«Vous savez bien, Nicolas Starkos, que jamais le capitaine
d'Albaret ne consentira à s'unir à la fille du banquier Elizundo!
-- Il sera difficile!
-- Il sera honnête!
-- Et pourquoi?
-- Parce qu'on n'épouse pas une héritière dont le père a été le
banquier des pirates! Non! Un honnête homme ne peut accepter une
fortune acquise d'une façon infâme!
-- Mais, reprit Nicolas Starkos, il me semble que nous parlons là
de choses absolument étrangères à la question qu'il s'agit de
résoudre!
-- Cette question est résolue!
-- Permettez-moi de vous faire observer que c'était le capitaine
Starkos, non le capitaine d'Albaret, qu'Hadjine Elizundo devait
épouser! La mort de son père ne doit pas avoir plus changé ses
intentions qu'elle n'a changé les miennes!
-- J'obéissais à mon père, répondit Hadjine, je lui obéissais,
sans rien savoir des motifs qui l'obligeaient à me sacrifier! Je
sais, à présent, que je sauvais son honneur en lui obéissant!
-- Eh bien, si vous savez... répondit Nicolas Starkos.
-- Je sais, reprit Hadjine en lui coupant la parole, je sais que
c'est vous, son complice, qui l'avez entraîné dans ces affaires
odieuses, vous qui avez fait entrer ces millions dans la maison de
banque, honorable avant vous! Je sais que vous avez dû le menacer
de révéler publiquement son infamie, s'il refusait de vous donner
sa fille! En vérité! avez-vous jamais pu croire, Nicolas Starkos,
qu'en consentant à vous épouser, je fisse autre chose que d'obéir
à mon père?
-- Soit, Hadjine Elizundo, je n'ai plus rien à vous apprendre!
Mais, si vous étiez soucieuse de l'honneur de votre père pendant
sa vie, vous devez l'être tout autant après sa mort, et, pour peu
que vous persistiez à ne pas tenir vos engagements envers moi...
-- Vous direz tout, Nicolas Starkos! s'écria la jeune fille avec
une telle expression de dégoût et de mépris qu'une sorte de
rougeur monta au front de l'impudent personnage.
-- Oui... tout! répliqua-t-il.
-- Vous ne le ferez pas, Nicolas Starkos!
-- Et pourquoi?
-- Ce serait vous accuser vous-même!
-- M'accuser, Hadjine Elizundo! Pensez-vous donc que ces affaires
aient été jamais faites sous mon nom? Vous imaginez-vous que ce
soit Nicolas Starkos qui coure l'Archipel et trafique des
prisonniers de guerre? Non! En parlant, je ne me compromettrai
pas, et, si vous m'y forcez, je parlerai!»
La jeune fille regarda le capitaine en face. Ses yeux, qui avaient
toute l'audace de l'honnêteté, ne se baissèrent pas devant les
siens, si effrayants qu'ils fussent.
«Nicolas Starkos, reprit-elle, je pourrais vous désarmer d'un mot,
car ce n'est ni par sympathie ni par amour pour moi que vous avez
exigé ce mariage! C'était simplement pour devenir possesseur de la
fortune de mon père! Oui! je pourrais vous dire: Ce ne sont que
ces millions que vous voulez!... Eh bien, les voilà!... prenez-
les!... partez!... et que je ne vous revoie jamais!... Mais je ne
dirai pas cela, Nicolas Starkos!... Ces millions, dont j'hérite...
vous ne les aurez pas!... Je les garderai!... J'en ferai l'usage
qui me conviendra!... Non! vous ne les aurez pas!... Et
maintenant, sortez de cette chambre!... Sortez de cette maison!...
Sortez!»
Hadjine Elizundo, le bras tendu, la tête haute, semblait alors
maudire le capitaine, comme Andronika l'avait maudit, quelques
semaines avant, sur le seuil de la maison paternelle. Mais, ce
jour-là, si Nicolas Starkos avait reculé devant le geste de sa
mère, cette fois, il marcha résolument vers la jeune fille:
«Hadjine Elizundo, dit-il à voix basse, oui! il me faut ces
millions!... D'une façon ou d'une autre, il me les faut... et je
les aurai!
-- Non!... et plutôt les anéantir, plutôt les jeter dans les eaux
du golfe! répondit Hadjine.
-- Je les aurai, vous dis-je!... Je les veux!»
Nicolas Starkos avait saisi la jeune fille par le bras. La colère
l'égarait. Il n'était plus maître de lui. Son regard se troublait.
Il eût été capable de la tuer!
Hadjine Elizundo vit tout cela en un instant. Mourir! Eh! que lui
importait maintenant! La mort ne l'eût point effrayée. Mais
l'énergique jeune fille avait autrement disposé d'elle-même...
Elle s'était condamnée à vivre.
«Xaris!» cria-t-elle.
La porte s'ouvrit. Xaris parut.
«Xaris, chasse cet homme!»
Nicolas Starkos n'avait pas eu le temps de se retourner qu'il
était saisi par deux bras de fer. La respiration lui manqua. Il
voulut parler, crier... Il n'y parvint pas plus qu'il ne parvint à
se dégager de cette effroyable étreinte. Puis, tout meurtri, à
demi étouffé, hors d'état de rugir, il fut déposé à la porte de la
maison.
Là, Xaris ne prononça que ces mots:
«Je ne vous tue pas, parce qu'elle ne m'a pas dit de vous tuer!
Quand elle me le dira, je le ferai!»
Et il referma la porte.
À cette heure, la rue était déjà déserte. Personne n'avait pu voir
ce qui venait de se passer, c'est-à-dire que Nicolas Starkos
venait d'être chassé de la maison du banquier Elizundo. Mais on
l'avait vu y entrer, et cela suffisait. Il s'ensuit donc que,
lorsque Henry d'Albaret apprit que son rival avait été reçu là où
on refusait de le recevoir, il dut penser, comme tout le monde,
que le capitaine de la -Karysta- était resté vis-à-vis de la jeune
fille dans les conditions d'un fiancé.
Quel coup cela fut pour lui! Nicolas Starkos, admis dans cette
maison d'où l'excluait une consigne impitoyable! Il fut tenté,
tout d'abord, de maudire Hadjine, et qui ne l'eût fait à sa place?
Mais il parvint à se maîtriser, son amour l'emporta sur sa colère,
et, bien que les apparences fussent contre la jeune fille:
«Non! non!... s'écria-t-il, cela n'est pas possible!... Elle... à
cet homme!... Cela ne peut être!... Cela n'est pas!»
Cependant, malgré les menaces par lui faites à Hadjine Elizundo,
Nicolas Starkos, après avoir réfléchi, s'était décidé à se taire.
De ce secret, qui pesait sur la vie du banquier, il résolut de ne
rien dévoiler. Cela lui laissait toute facilité d'agir, et il
serait toujours temps de le faire, plus tard, si les circonstances
l'exigeaient.
C'est ce qui fut bien convenu entre Skopélo et lui. Il ne cacha
rien au second de la -Karysta- de ce qui s'était passé pendant sa
visite à Hadjine Elizundo. Skopélo l'approuva de ne rien dire et
de se réserver, tout en observant que les choses ne prenaient
point une tournure favorable à leurs projets. Ce qui l'inquiétait
surtout, c'était que l'héritière ne voulût pas acheter leur
discrétion en abandonnant l'héritage! Pourquoi? En vérité, il n'y
comprenait rien.
Pendant les jours suivants, jusqu'au 12 novembre, Nicolas Starkos
ne quitta pas son bord, même une heure. Il cherchait, il combinait
les divers moyens qui pourraient le conduire à son but.
D'ailleurs, il comptait un peu sur l'heureuse chance, qui l'avait
toujours servi pendant le cours de son abominable existence...
Cette fois-ci, il comptait à tort.
De son côté, Henry d'Albaret ne vivait pas moins à l'écart. Ses
tentatives pour revoir la jeune fille, il n'avait pas cru devoir
les renouveler. Mais il ne désespérait pas.
Le 12, au soir, une lettre lui fut apportée à son hôtel. Un
pressentiment lui dit que cette lettre venait d'Hadjine Elizundo.
Il l'ouvrit, il regarda la signature: il ne s'était pas trompé.
Cette lettre ne contenait que quelques lignes, écrites de la main
de la jeune fille. Voici ce qu'elle disait:
«Henry,
«La mort de mon père m'a rendu ma liberté, mais vous devez
renoncer à moi! La fille du banquier Elizundo n'est pas digne de
vous! Je ne serai jamais à Nicolas Starkos, un misérable! mais je
ne puis être à vous, un honnête homme! Pardon et adieu!
«HADJINE ELIZUNDO.»
Au reçu de cette lettre, Henry d'Albaret, sans prendre le temps de
réfléchir, courut à la maison de la Strada Reale...
La maison était fermée, abandonnée, déserte, comme si Hadjine
Elizundo l'eût quittée avec son fidèle Xaris pour n'y jamais
revenir.
IX
L'archipel en feu
L'île de Scio, plus généralement appelée Chio depuis cette époque,
est située dans la mer Égée, à l'ouest du golfe de Smyrne, près du
littoral de l'Asie Mineure. Avec Lesbos au nord, Samos au sud,
elle appartient au groupe des Sporades, situé dans l'est de
l'Archipel. Elle ne se développe pas sur moins de quarante lieues
de périmètre. Le mont Pélinéen, maintenant mont Élias, qui la
domine, se dresse à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-
dessus du niveau de la mer.
Des principales villes que renferme cette île, Volysso, Pitys,
Delphinium, Leuconia, Caucasa, Scio, sa capitale, est la plus
importante. C'était là que, le 30 octobre 1827, le colonel Fabvier
avait débarqué un petit corps expéditionnaire, dont l'effectif
s'élevait à sept cents réguliers, deux cents cavaliers, quinze
cents irréguliers à la solde des Sciotes, avec un matériel
comprenant dix obusiers et dix canons.
L'intervention des puissances européennes, après le combat de
Navarin, n'avait pas encore définitivement résolu la question
grecque. L'Angleterre, la France et la Russie ne voulaient, en
effet, donner au nouveau royaume que les limites mêmes que
l'insurrection n'avait jamais dépassées. Or, cette détermination
ne pouvait convenir au gouvernement hellénique. Ce qu'il exigeait,
c'étaient, avec toute la Grèce continentale, la Crète et l'île de
Scio, nécessaires à son autonomie. Aussi, tandis que Miaoulis
prenait la Crète pour objectif, Ducas, la terre ferme, Fabvier
débarquait à Maurolimena, dans l'île de Scio, à la date indiquée
ci-dessus.
On comprend que les Hellènes voulussent ravir aux Turcs cette île
superbe, magnifique joyau de ce chapelet des Sporades. Son ciel,
le plus pur de l'Asie Mineure, lui fait un climat merveilleux,
sans chaleurs extrêmes, sans froids excessifs. Il la rafraîchit au
souffle d'une brise modérée, il la rend salutaire entre toutes les
îles de l'Archipel. Aussi, dans un hymne attribué à Homère -- que
Scio revendique comme un de ses enfants -- le poète l'appelle la
«très grasse». Vers l'ouest, elle distille des vins délicieux qui
rivaliseraient avec les meilleurs crus de l'antiquité, et un miel
qui peut le disputer à celui de l'Hymette. Vers l'est, elle fait
mûrir des oranges et des citrons, dont la renommée se propage
jusqu'à l'Europe occidentale. Vers le sud, elle se couvre de ces
diverses espèces de lentisques qui produisent une précieuse gomme,
le mastic, si employé dans les arts et même en médecine -- grande
richesse du pays. Enfin, dans cette contrée, bénie des dieux,
poussent avec les figuiers, les dattiers, les amandiers, les
grenadiers, les oliviers, tous les plus beaux types arborescents
des zones méridionales de l'Europe.
Cette île, le gouvernement voulait donc l'englober dans le nouveau
royaume. C'est pourquoi le hardi Fabvier, en dépit de tous les
déboires dont il avait été abreuvé par ceux-là mêmes pour lesquels
il venait verser son sang, s'était chargé de la conquérir.
Cependant, durant les derniers mois de cette année, les Turcs
n'avaient cessé de continuer massacres et razzias à travers la
péninsule hellénique, et cela, à la veille du débarquement, à
Nauplie, de Capo d'Istria. L'arrivée de ce diplomate devait mettre
fin aux querelles intestines des Grecs et concentrer le
gouvernement en une seule main. Mais, bien que la Russie dût
déclarer la guerre au sultan six mois après, et venir ainsi en
aide à la constitution du nouveau royaume, Ibrahim tenait toujours
la partie moyenne et les villes maritimes du Péloponnèse. Et si,
huit mois plus tard, le 6 juillet 1828, il se préparait à quitter
le pays, auquel il avait fait tant de mal, si, en septembre de la
même année, il ne devait plus rester un seul Égyptien sur la terre
de Grèce, ces hordes sauvages n'en allaient pas moins ravager la
Morée pendant quelque temps encore.
Toutefois, puisque les Turcs ou leurs alliés occupaient certaines
villes du littoral, aussi bien dans le Péloponnèse que dans la
Crète, on ne s'étonnera pas que les pirates fussent nombreux à
courir les mers avoisinantes. Si le mal qu'ils causaient aux
navires faisant le commerce d'une île à l'autre était
considérable, ce n'était pas que les commandants de flottilles
grecques, les Miaoulis, les Canaris, les Tsamados, cessassent de
les poursuivre; mais ces forbans étaient nombreux, infatigables,
et il n'y avait plus aucune sécurité à traverser ces parages. De
la Crète à l'île de Métélin, de Rhodes à Nègrepont, l'Archipel
était en feu.
Enfin, à Scio même, ces bandes, composées du rebut de toutes les
nations, écumaient les alentours de l'île, et venaient en aide au
pacha, renfermé dans la citadelle, dont le colonel Fabvier allait
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