-- Les parts de prise sont à ceux qui prennent, et vous serez de ceux-là, lorsque la sacolève aura fini sa campagne! Allez, vous ne chômerez pas, et, s'il y a danger, il y aura profit! -- Ainsi, il n'y a rien à faire maintenant dans les parages de la Grèce et des îles? -- Rien... pas plus que dans les eaux de l'Adriatique, si la fantaisie du capitaine nous emmène de ce côté! Donc, jusqu'à nouvel ordre, nous voilà d'honnêtes marins, à bord d'une honnête sacolève, courant honnêtement la mer Ionienne! Mais, ça changera! -- Et le plus tôt sera le mieux!» On le voit, les nouveaux embarqués, aussi bien que les autres marins de la -Karysta-, n'étaient point gens à bouder devant la besogne, quelle qu'elle fût. Des scrupules, des remords, même de simples préjugés, il ne fallait rien demander de tout cela à cette population maritime du bas Magne. En vérité, ils étaient dignes de celui qui les commandait, et celui-là savait qu'il pouvait compter sur eux. Mais, si ceux de Vitylo connaissaient le capitaine Starkos, ils ne connaissaient point son second, tout à la fois officier de marine et homme d'affaires -- son âme damnée, en un mot. C'était un certain Skopélo, originaire de Cérigotto, petite île assez mal famée, située sur la limite méridionale de l'Archipel, entre Cérigo et la Crète. C'est pourquoi l'un des nouveaux, s'adressant au maître d'équipage de la -Karysta-: «Et le second? demanda-t-il. -- Le second n'est point à bord, fut-il répondu. -- On ne le verra pas? -- Si. -- Quand cela? -- Quand il faudra qu'on le voie! -- Mais où est-il? -- Où il doit être!»Il fallut se contenter de cette réponse, qui n'apprenait rien. En ce moment, d'ailleurs, le sifflet du maître d'équipage appela tout le monde en haut pour raidir les écoutes. Aussi, la conversation du gaillard d'avant fut-elle coupée net en cet endroit. En effet, il s'agissait de serrer un peu plus le vent, afin de ranger, à la distance d'un mille, la côte messénienne. Vers midi, la -Karysta- passait en vue de Modon. Là n'était point sa destination. Elle n'alla donc pas relâcher à cette petite ville, élevée sur les ruines de l'ancienne Méthone, au bout d'un promontoire qui projette sa pointe rocheuse vers l'île de Sapienza. Bientôt, derrière un retour de falaises, se perdit le phare qui se dresse à l'entrée du port. Un signal, cependant, avait été fait à bord de la sacolève. Une flamme noire, écartelée d'un croissant rouge, était montée à l'extrémité de la grande antenne. Mais, de terre, on n'y répondit point. Aussi, la route fut-elle continuée dans la direction du nord. Le soir, la -Karysta- arrivait à l'entrée de la rade de Navarin, sorte de grand lac maritime, encadré dans une bordure de hautes montagnes. Un instant, la ville, dominée par la masse confuse de sa citadelle, apparut à travers la percée d'une gigantesque roche. Là était l'extrémité de cette jetée naturelle, qui contient la fureur des vents du nord-ouest, dont cette longue outre de l'Adriatique verse des torrents sur la mer Ionienne. Le soleil couchant éclairait encore la cime des dernières hauteurs, à l'est; mais l'ombre obscurcissait déjà la vaste rade. Cette fois, l'équipage aurait pu croire que la -Karysta- allait relâcher à Navarin. En effet, elle donna franchement dans la passe de Mégalo-Thouro, au sud de cette étroite île de Sphactérie, qui se développe sur une longueur de quatre mille mètres environ. Là se dressaient déjà deux tombeaux, élevés à deux des plus nobles victimes de la guerre: celui du capitaine français Mallet, tué en 1825, et, au fond d'une grotte, celui du comte de Santa-Rosa, un Philhellène italien, ancien ministre du Piémont, mort la même année pour la même cause. Lorsque la sacolève ne fut plus qu'à une dizaine d'encablures de la ville, elle mit en travers, son foc bordé au vent. Un fanal rouge monta, comme l'avait fait la flamme noire, à l'extrémité de sa grande antenne. Il ne fut pas non plus répondu à ce signal. La -Karysta- n'avait rien à faire sur cette rade, où l'on pouvait compter alors un très grand nombre de vaisseaux turcs. Elle manoeuvra donc de manière à venir ranger l'îlot blanchâtre de Kouloneski, situé à peu près au milieu. Puis, au commandement du maître d'équipage, les écoutes ayant été légèrement mollies, la barre fut mise à tribord -- ce qui permit de revenir vers la lisière de Sphactérie. C'était sur cet îlot de Kouloneski que plusieurs centaines de Turcs, surpris par les Grecs, avaient été confinés au début de la guerre, en 1821, et c'est là qu'ils moururent de faim, bien qu'ils se fussent rendus sur la promesse qu'on les transporterait en pays ottoman. Aussi, plus tard, en 1825, lorsque les troupes d'Ibrahim assiégèrent Sphactérie, que Maurocordato défendait en personne, huit cents Grecs y furent-ils massacrés par représailles. La sacolève se dirigeait alors vers la passe de Sikia, ouverte sur deux cents mètres de large au nord de l'île, entre sa pointe septentrionale et le promontoire de Coryphasion. Il fallait bien connaître le chenal pour s'y aventurer, car il est presque impraticable aux navires, dont le tirant d'eau exige quelque profondeur. Mais Nicolas Starkos, comme l'eût fait le meilleur des pilotes de la rade, rangea hardiment les roches escarpées de la pointe de l'île et doubla le promontoire de Coryphasion. Puis, ayant aperçu en dehors plusieurs escadres au mouillage -- une trentaine de bâtiments français, anglais et russes -- il les évita prudemment, remonta pendant la nuit le long de la côte messénienne, se glissa entre la terre et l'île de Prodana, et, le matin venu, la sacolève, enlevée par une fraîche brise du sud-est, suivait les sinuosités du littoral sur les paisibles eaux du golfe d'Arkadia. Le soleil montait alors derrière la cime de cet Ithôme, d'où le regard, après avoir embrassé l'emplacement de l'ancienne Messène, va se perdre, d'un côté, sur le golfe de Coron, et de l'autre, sur le golfe auquel la ville d'Arkadia a donné son nom. La mer brasillait par longues plaques que ridait la brise aux premiers rayons du jour. Dès l'aube, Nicolas Starkos manoeuvra de manière à passer aussi près que possible en vue de la ville située sur une des concavités de la côte qui s'arrondit en formant une large rade foraine. Vers dix heures, le maître d'équipage vint à l'arrière de la sacolève, et se tint devant le capitaine dans l'attitude d'un homme qui attend des ordres. Tout l'immense écheveau des montagnes de l'Arcadie se déroulait alors à l'est. Villages perdus à mi-colline dans les massifs d'oliviers, d'amandiers et de vignes, ruisseaux coulant vers le lit de quelque tributaire, entre les bouquets de myrtes et de lauriers-roses; puis, accrochés à toutes les hauteurs, sur tous les revers, suivant toutes les orientations, des milliers de plants de ces fameuses vignes de Corinthe, qui ne laissaient pas un pouce de terre inoccupé; plus bas, sur les premières rampes, les maisons rouges de la ville, étincelant comme de grands morceaux d'étamine sur le fond d'un rideau de cyprès: ainsi se présentait ce magnifique panorama de l'une des plus pittoresques côtes du Péloponnèse. Mais, à s'approcher plus près d'Arkadia, cette antique Cyparissia, qui fut le principal port de la Messénie au temps d'Épaminondas, puis, l'un des fiefs du Français Ville-Hardouin, après les Croisades, quel désolant spectacle pour les yeux, que de douloureux regrets pour quiconque aurait eu la religion des souvenirs! Deux ans auparavant, Ibrahim avait détruit la ville, massacré enfants, femmes et vieillards! En ruine, son vieux château, bâti sur l'emplacement de l'ancienne acropole; en ruine, son église Saint-Georges, que de fanatiques musulmans avaient dévastée; en ruine encore, ses maisons et ses édifices publics! «On voit bien que nos amis les Égyptiens ont passé là! murmura Nicolas Starkos, qui n'éprouva même pas un serrement de coeur devant cette scène de désolation. -- Et maintenant, les Turcs y sont les maîtres! répondit le maître d'équipage. -- Oui... pour longtemps... et même, il faut l'espérer, pour toujours! ajouta le capitaine. -- La -Karysta- accostera-t-elle, ou laissons-nous porter?» Nicolas Starkos observa attentivement le port, dont il n'était plus éloigné que de quelques encablures. Puis, ses regards se dirigèrent vers la ville même, bâtie un mille en arrière, sur un contrefort du mont Psyknro. Il semblait hésiter sur ce qu'il conviendrait de faire en vue d'Arkadia: accoster le môle, ou reprendre le large. Le maître d'équipage attendait toujours que le capitaine répondît à sa proposition. «Envoyez le signal!» dit enfin Nicolas Starkos. La flamme rouge à croissant d'argent monta au bout de l'antenne et se déroula dans l'air. Quelques minutes après, une flamme pareille flottait à l'extrémité d'un mât élevé sur le musoir du port. «Accoste!» dit le capitaine. La barre fut mise dessous, et la sacolève vint au plus près. Dès que l'entrée du port eut été suffisamment ouverte, elle laissa porter franchement. Bientôt les voiles de misaine furent amenées, puis la grande voile, et la -Karysta- donna dans le chenal sous son tape-cul et son foc. Son erre lui suffit, pour atteindre le milieu du port. Là, elle laissa tomber l'ancre, et les matelots s'occupèrent des diverses manoeuvres qui suivent un mouillage. Presque aussitôt, le canot était mis à la mer, le capitaine s'y embarquait, débordait sous la poussée de quatre avirons, accostait un petit escalier de pierre, évidé dans le massif du quai. Un homme l'y attendait, qui lui souhaita la bienvenue en ces termes: «Skopélo est aux ordres de Nicolas Starkos!» Un geste de familiarité du capitaine fut toute sa réponse. Il prit les devants et remonta les rampes, de manière à gagner les premières maisons de la ville. Après avoir passé à travers les ruines du dernier siège, au milieu de rues encombrées de soldats turcs et arabes, il s'arrêta devant une auberge à peu près intacte, à l'enseigne de la -Minerve-, dans laquelle son compagnon entra après lui. Un instant plus tard, le capitaine Starkos et Skopélo étaient attablés dans une chambre, ayant à portée de la main deux verres et une bouteille de raki, violent alcool tiré de l'asphodèle. Des cigarettes du blond et parfumé tabac de Missolonghi furent roulées, allumées, aspirées; puis, la conversation commença entre ces deux hommes, dont l'un se faisait volontiers le très humble serviteur de l'autre. Mauvaise physionomie, basse, cauteleuse, intelligente toutefois, que celle de Skopélo. S'il avait cinquante ans, c'était tout juste, bien qu'il parût un peu plus âgé. Une figure de prêteur sur gages, avec de petits yeux faux mais vifs, des cheveux ras, un nez recourbé, des mains aux doigts crochus, et de longs pieds, dont on aurait pu dire ce que l'on dit des pieds des Albanais: «Que l'orteil est en Macédoine quand le talon est encore en Béotie.» Enfin, une face ronde, pas de moustaches, une barbiche grisonnante au menton, une tête forte, dénudée au crâne, sur un corps resté maigre et de moyenne taille. Ce type de juif arabe, chrétien de naissance cependant, portait un costume très simple -- la veste et la culotte du matelot levantin -- caché sous une sorte de houppelande. Skopélo était bien l'homme d'affaires qu'il fallait pour gérer les intérêts de ces pirates de l'Archipel, très habile à s'occuper du placement des prises, de la vente des prisonniers livrés sur les marchés turcs et transportés aux côtes barbaresques. Ce que pouvait être une conversation entre Nicolas Starkos et Skopélo, les sujets sur lesquels elle devait porter, la façon dont les faits de la guerre actuelle seraient appréciés, les profits qu'ils se proposaient d'y faire, il n'est que trop facile de le préjuger. «Où en est la Grèce? demanda le capitaine. -- À peu près dans l'état où vous l'aviez laissée, sans doute! répondit Skopélo. Voilà un bon mois environ que la -Karysta- navigue sur les côtes de la Tripolitaine, et probablement, depuis votre départ, vous n'avez pu en avoir aucune nouvelle! -- Aucune, en effet. -- Je vous apprendrai donc, capitaine, que les vaisseaux turcs sont prêts à transporter Ibrahim et ses troupes à Hydra. -- Oui, répondit Nicolas Starkos. Je les ai aperçus, hier soir, en traversant la rade de Navarin. -- Vous n'avez relâché nulle part depuis que vous avez quitté Tripoli? demanda Skopélo. -- Si... une seule fois! Je me suis arrêté quelques heures à Vitylo... pour compléter l'équipage de la -Karysta-! Mais, depuis que j'ai perdu de vue les côtes du Magne, il n'a jamais été répondu à mes signaux avant mon arrivée à Arkadia. -- C'est que probablement il n'y avait pas lieu de répondre, répliqua Skopélo. -- Dis-moi, reprit Nicolas Starkos, que font, en ce moment, Miaoulis et Canaris? -- Ils en sont réduits, capitaine, à tenter des coups de main, qui ne peuvent leur assurer que quelques succès partiels, jamais une victoire définitive! Aussi, pendant qu'ils donnent la chasse aux vaisseaux turcs, les pirates ont-ils beau jeu dans tout l'Archipel! -- Et parle-t-on toujours de?... -- De Sacratif? répondit Skopélo en baissant un peu la voix. Oui!... partout... et toujours, Nicolas Starkos, et il ne tient qu'à lui qu'on en parle encore davantage! -- On en parlera!» Nicolas Starkos s'était levé, après avoir vidé son verre que Skopélo remplit de nouveau. Il marchait de long en large; puis, s'arrêtant devant la fenêtre, les bras croisés, il écoutait le grossier chant des soldats turcs qui s'entendait au loin. Enfin, il revint s'asseoir en face de Skopélo, et, changeant brusquement le cours de la conversation: «J'ai compris à ton signal que tu avais ici un chargement de prisonniers? demanda-t-il. -- Oui, Nicolas Starkos, de quoi remplir un navire de quatre cents tonneaux! C'est tout ce qui reste du massacre qui a suivi la déroute de Crémmydi! Sang-Dieu! les Turcs ont un peu trop tué, cette fois! Si on les eût laissés faire, il ne serait pas resté un seul prisonnier! -- Ce sont des hommes, des femmes? -- Oui, des enfants!... de tout, enfin! -- Où sont-ils? -- Dans la citadelle d'Arkadia. -- Tu les as payés cher? -- Hum! le pacha ne s'est pas montré très accommodant, répondit Skopélo. Il pense que la guerre de l'Indépendance touche à sa fin... malheureusement! Or, plus de guerre, plus de bataille! Plus de bataille, plus de razzias, comme on dit là-bas en Barbarie, plus de razzias, plus de marchandise humaine ou autre! Mais, si les prisonniers sont rares, cela les fait hausser de prix! C'est une compensation, capitaine! Je sais de bonne source qu'on manque d'esclaves, en ce moment, sur les marchés d'Afrique, et nous revendrons ceux-ci à un prix avantageux! -- Soit, répondit Nicolas Starkos. Tout est-il prêt et peux-tu embarquer à bord de la -Karysta-? -- Tout est prêt et rien ne me retient plus ici. -- C'est bien, Skopélo. Dans huit ou dix jours, au plus tard, le navire, qui sera expédié de Scarpanto, viendra prendre cette cargaison. -- On la livrera sans difficulté? -- Sans difficulté, c'est parfaitement convenu, répondit Skopélo, mais contre paiement. Il faudra donc s'entendre auparavant avec le banquier Elizundo pour qu'il accepte nos traites. Sa signature est bonne, et le pacha prendra ses valeurs comme de l'argent comptant! -- Je vais écrire à Elizundo que je ne tarderai pas à relâcher à Corfou, où je terminerai cette affaire... -- Cette affaire... et une autre non moins importante, Nicolas Starkos! ajouta Skopélo. -- Peut-être!... répondit le capitaine. -- Et en vérité, ce ne serait que juste! Elizundo est riche... excessivement... dit-on!... Et qui l'a enrichi, si ce n'est notre commerce... et nous... au risque d'aller finir au bout d'une vergue de misaine, au coup de sifflet du maître d'équipage!... Ah! par le temps qui court, il fait bon d'être le banquier des pirates de l'Archipel! Aussi, je le répète, Nicolas Starkos, ce ne serait que juste! -- Qu'est-ce qui ne serait que juste? demanda le capitaine en regardant son second bien en face. -- Eh! ne le savez-vous pas? répondit Skopélo. En vérité, avouez- le, capitaine, vous ne me le demandez que pour me l'entendre répéter une centième fois! -- Peuh! -- La fille du banquier Elizundo... -- Ce qui est juste sera fait!» répondit simplement Nicolas Starkos en se levant. Là-dessus, il sortit de l'auberge de la -Minerve-, et, suivi de Skopélo, revint vers le port, à l'endroit où l'attendait son canot. «Embarque, dit-il à Skopélo. Nous négocierons ces traites avec Elizundo dès notre arrivée à Corfou. Puis, cela fait, tu reviendras à Arkadia pour prendre livraison du chargement. -- Embarque!» répondit Skopélo. Une heure après, la -Karysta- sortait du golfe. Mais, avant la fin de la journée, Nicolas Starkos pouvait entendre un grondement lointain, dont l'écho lui arrivait du sud. C'était le canon des escadres combinées qui tonnait sur la rade de Navarin. VI Sus aux pirates de l'archipel! La direction du nord-nord-ouest, tenue par la sacolève, devait lui permettre de suivre ce pittoresque semis des îles Ioniennes, dont on ne perd l'une de vue que pour apercevoir aussitôt l'autre. Très heureusement pour elle, la -Karysta-, avec son air d'honnête bâtiment levantin, moitié yacht de plaisance, moitié navire de commerce, ne trahissait rien de son origine. En effet, il n'eût pas été prudent à son capitaine de s'aventurer ainsi sous le canon des forts britanniques, à la merci des frégates du Royaume-Uni. Une quinzaine de lieues marines seulement séparent Arkadia de l'île de Zante, «la fleur du Levant», ainsi que l'appellent poétiquement les Italiens. Du fond du golfe que traversait alors la -Karysta-, on aperçoit même les sommets verdoyants du mont Scopos, au flanc duquel s'étagent des massifs d'oliviers et d'orangers, qui remplacent les épaisses forêts chantées par Homère et Virgile. Le vent était bon, une brise de terre bien établie que lui envoyait le sud-est. Aussi, la sacolève, sous ses bonnettes de hunier et de perroquet, fendait-elle rapidement les eaux de Zante, presque aussi tranquilles alors que celles d'un lac. Vers le soir, elle passait en vue de la capitale qui porte le même nom que l'île. C'est une jolie cité italienne, éclose sur la terre de Zacynthe, fils du Troyen Dardanus. Du pont de la -Karysta-, on n'aperçut que les feux de la ville, qui s'arrondit sur l'espace d'une demi-lieue au bord d'une baie circulaire. Ces lumières, éparses à diverses hauteurs, depuis les quais du port jusqu'à la crête du château d'origine vénitienne, bâti à trois cents pieds au-dessus, formaient comme une énorme constellation, dont les principales étoiles marquaient la place des palais Renaissance de la grande rue et de la cathédrale Saint-Denis de Zacynthe. Nicolas Starkos, avec cette population zantiote, si profondément modifiée au contact des Vénitiens, des Français, des Anglais et des Russes, ne pouvait rien avoir de ces rapports commerciaux qui l'unissaient aux Turcs du Péloponnèse. Il n'eut donc aucun signal à envoyer aux vigies du port, ni à relâcher dans cette île, qui fut la patrie de deux poètes célèbres -- l'un italien, Hugo Foscolo, de la fin du XVIIIe siècle, l'autre Salomos, une des gloires de la Grèce moderne. La -Karysta- traversa l'étroit bras de mer qui sépare Zante de l'Achaïe et de l'Élide. Sans doute, plus d'une oreille à bord s'offensa des chants qu'apportait la brise, comme autant de barcarolles échappées du Lido! Mais, il fallait bien s'y résigner. La sacolève passa au milieu de ces mélodies italiennes, et, le lendemain, elle se trouvait par le travers du golfe de Patras, profonde échancrure que continue le golfe de Lépante jusqu'à l'isthme de Corinthe. Nicolas Starkos se tenait alors à l'avant de la -Karysta-. Son regard parcourait toute cette côte de l'Acarnanie, sur la limite septentrionale du golfe. De là surgissaient de grands et impérissables souvenirs, qui auraient dû serrer le coeur d'un enfant de la Grèce, si cet enfant n'eût depuis longtemps renié et trahi sa mère! «Missolonghi! dit alors Skopélo, en tendant la main dans la direction du nord-est. Mauvaise population! Des gens qui se font sauter plutôt que de se rendre!» Là, en effet, deux ans auparavant, il n'y aurait rien eu à faire pour des acheteurs de prisonniers et des vendeurs d'esclaves. Après dix mois de lutte, les assiégés de Missolonghi, brisés par les fatigues, épuisés par la faim, plutôt que de capituler devant Ibrahim, avaient fait sauter la ville et la forteresse. Hommes, femmes, enfants, tous avaient péri dans l'explosion, qui n'épargna même pas les vainqueurs. Et, l'année d'avant, presque à cette même place où venait d'être enterré Marco Botsaris, l'un des héros de la guerre de l'Indépendance, était venu mourir, découragé, désespéré, lord Byron, dont la dépouille repose maintenant à Westminster. Seul, son coeur est resté sur cette terre de Grèce qu'il aimait et qui ne redevint libre qu'après sa mort! Un geste violent, ce fut toute la réponse que Nicolas Starkos fit à l'observation de Skopélo. Puis, la sacolève, s'éloignant rapidement du golfe de Patras, marcha vers Céphalonie. Avec ce vent portant, il ne fallait que quelques heures pour franchir la distance qui sépare Céphalonie de l'île de Zante. D'ailleurs, la -Karysta- n'alla point chercher Argostoli, sa capitale, dont le port, peu profond, il est vrai, n'en est pas moins excellent pour les navires de médiocre tonnage. Elle s'engagea hardiment dans les canaux resserrés qui baignent sa côte orientale, et, vers six heures et demie du soir, elle attaquait la pointe de Thiaki, l'ancienne Ithaque. Cette île, de huit lieues de long sur une lieue et demie de large, singulièrement rocheuse, superbement sauvage, riche de l'huile et du vin qu'elle produit en abondance, compte une dizaine de mille habitants. Sans histoire personnelle, elle a pourtant laissé un nom célèbre dans l'antiquité. Ce fut la patrie d'Ulysse et de Pénélope, dont les souvenirs se retrouvent encore sur les sommets de l'Anogi, dans les profondeurs de la caverne du mont Saint- Étienne, au milieu des ruines du mont Oetos, à travers les campagnes d'Eumée, au pied de ce rocher des Corbeaux, sur lequel durent s'écouler les poétiques eaux de la fontaine d'Aréthuse. À la nuit tombante, la terre du fils de Laerte avait peu à peu disparu dans l'ombre, une quinzaine de lieues au delà du dernier promontoire de Céphalonie. Pendant la nuit, la -Karysta-, prenant un peu le large, afin d'éviter l'étroite passe qui sépare la pointe nord d'Ithaque de la pointe sud de Sainte-Maure, prolongea, à deux milles au plus de son rivage, la côte orientale de cette île. On aurait pu vaguement apercevoir, à la clarté de la lune, une sorte de falaise blanchâtre, dominant la mer de cent quatre-vingts pieds: c'était le Saut de Leucade, qu'illustrèrent Sapho et Artémise. Mais, de cette île, qui prend aussi le nom de Leucade, il ne restait plus trace dans le sud au soleil levant, et la sacolève, ralliant la côte albanaise, se dirigea, toutes voiles dessus, vers l'île de Corfou. C'étaient une vingtaine de lieues encore à faire dans cette journée, si Nicolas Starkos voulait arriver, avant la nuit, dans les eaux de la capitale de l'île. Elles furent rapidement enlevées, ces vingt lieues, par cette hardie -Karysta-, qui força de toile à ce point que son plat-bord glissait au ras de l'eau. La brise avait fraîchi considérablement. Il fallut donc toute l'attention du timonier pour ne pas engager sous cette énorme voilure. Heureusement, les mâts étaient solides, le gréement presque neuf et de qualité supérieure. Pas un ris ne fut pris, pas une bonnette ne fut amenée. La sacolève se comporta comme elle l'eût fait s'il se fût agi d'une lutte de vitesse dans quelque «match» international. On passa ainsi en vue de la petite île de Paxo. Déjà, vers le nord, se dessinaient les premières hauteurs de Corfou. Sur la droite, la côte albanaise profilait à l'horizon la dentelure des monts Acraucéroniens. Quelques navires de guerre, portant le pavillon anglais ou le pavillon turc, furent aperçus dans ces parages assez fréquentés de la mer Ionienne. La -Karysta- ne chercha pas à éviter les uns plus que les autres. Si un signal lui eût été fait de mettre en travers, elle eût obéi sans hésitation, n'ayant à bord ni cargaison ni papier de nature à dénoncer son origine. À quatre heures du soir, la sacolève serrait un peu le vent pour entrer dans le détroit qui sépare l'île de Corfou de la terre ferme. Les écoutes furent raidies, et le timonier lofa d'un quart, afin d'enlever le cap Bianco à l'extrémité sud de l'île. Cette première portion du canal est plus riante que sa partie septentrionale. Par cela même, elle fait un heureux contraste avec la côte albanaise, alors presque inculte et à demi sauvage. Quelques milles plus loin, le détroit s'élargit par l'échancrure du littoral corfiote. La sacolève put donc laisser porter un peu, de manière à le traverser obliquement. Ce sont ces indentations, profondes et multipliées, qui donnent à l'île soixante-cinq lieues de périmètre, alors qu'on n'en compte que vingt dans sa plus grande longueur et six dans sa plus grande largeur. Vers cinq heures, la -Karysta- rangeait, près de l'îlot d'Ulysse, l'ouverture qui fait communiquer le lac Kalikiopulo, l'ancien port hyllaïque, avec la mer. Puis elle suivit les contours de cette charmante «cannone» plantée d'aloès et d'agaves, déjà fréquentée par les voitures et les cavaliers, qui vont, à une lieue dans le sud de la ville, chercher, avec la fraîcheur marine, tout le charme d'un admirable panorama, dont la côte albanaise forme l'horizon sur l'autre bord du canal. Elle fila devant la baie de Kardakio et les ruines qui la dominent, devant le palais d'été des Hauts Lords Commissaires, laissant vers la gauche la baie de Kastradès, sur laquelle s'arrondit le faubourg de ce nom, la Strada Marina, qui est moins une rue qu'une promenade, puis, le pénitencier, l'ancien fort Salvador et les premières maisons de la capitale corfiote. La -Karysta- doubla alors le cap Sidero qui porte la citadelle, sorte de petite ville militaire, assez vaste pour renfermer la résidence du commandant, les logements de ses officiers, un hôpital et une église grecque, dont les Anglais avaient fait un temple protestant. Enfin, portant franchement à l'ouest, le capitaine Starkos tourna la pointe San-Nikolo, et, après avoir longé le rivage, sur lequel s'étagent les maisons du nord de la ville, il vint mouiller à une demi-encablure du môle. Le canot fut armé. Nicolas Starkos et Skopélo y prirent place -- non sans que le capitaine eût passé à sa ceinture un de ces couteaux à lame courte et large, fort en usage dans les provinces de la Messénie. Tous deux débarquèrent au bureau de la Santé, et montrèrent les papiers du bord qui étaient parfaitement en règle. Ils furent donc libres d'aller où et comme il leur convenait, après que rendez-vous eut été pris à onze heures pour rentrer à bord. Skopélo, chargé des intérêts de la -Karysta-, s'enfonça dans la partie commerçante de la ville, à travers de petites rues étroites et tortueuses, avec des noms italiens, des boutiques à arcades, tout le pêle-mêle d'un quartier napolitain. Nicolas Starkos, lui, voulait consacrer cette soirée à prendre langue, comme on dit. Il se dirigea donc vers l'esplanade, le quartier le plus élégant de la cité corfiote. Cette esplanade ou place d'armes, plantée latéralement de beaux arbres, s'étend entre la ville et la citadelle, dont elle est séparée par un large fossé. Étrangers et indigènes y formaient alors un incessant va-et-vient, qui n'était point celui d'une fête. Des estafettes entraient dans le palais, bâti au nord de la place par le général Maitland, et ressortaient à travers les portes de Saint-Georges et Saint-Michel, qui flanquent sa façade en pierre blanche. Un incessant échange de communications se faisait ainsi entre le palais du gouverneur et la citadelle, dont le pont-levis était baissé devant la statue du maréchal de Schulembourg. Nicolas Starkos se mêla à cette foule. Il vit clairement qu'elle était sous l'empire d'une émotion peu ordinaire. N'étant point homme à interroger, il se contenta d'écouter. Ce qui le frappa, ce fut un nom, invariablement répété dans tous les groupes avec des qualifications peu sympathiques -- le nom de Sacratif. Ce nom parut d'abord exciter quelque peu sa curiosité; mais, après avoir légèrement haussé les épaules, il continua à descendre l'esplanade jusqu'à la terrasse qui la termine en dominant la mer. Là, un certain nombre de curieux avaient pris place autour d'un petit temple de forme circulaire, qui venait d'être récemment élevé à la mémoire de sir Thomas Maitland. Quelques années plus tard, un obélisque allait y être érigé en l'honneur de l'un de ses successeurs, sir Howard Douglas, pour faire pendant à la statue du Haut Lord Commissaire actuel, Frédérik Adam, dont la place était déjà marquée devant le palais du gouvernement. Il est probable que, si le protectorat de l'Angleterre n'eût pris fin en faisant rentrer les îles Ioniennes dans le domaine du royaume hellénique, les rues de Corfou auraient été encombrées par les statues de ses gouverneurs. Toutefois, bien des Corfiotes ne songeaient point à blâmer cette prodigalité d'hommes de bronze ou d'hommes de pierre, et, peut-être, plus d'un en est-il maintenant à regretter, avec l'ancien état de choses, les errements administratifs des représentants du Royaume-Uni. Mais, à ce sujet, s'il existe des opinions fort disparates, si, sur les soixante-dix mille habitants que compte l'ancienne Corcyre, et sur les vingt mille habitants de sa capitale, il y a des chrétiens orthodoxes, des chrétiens grecs, des Juifs en grand nombre, qui, à cette époque, occupaient un quartier isolé, comme une sorte de ghetto, si, dans l'existence citadine de ces types de races différentes, il y avait des idées divergentes à propos d'intérêts divers, ce jour-là tout dissentiment semblait s'être fondu dans une pensée commune, dans une sorte de malédiction vouée à ce nom qui revenait sans cesse: «Sacratif! Sacratif! Sus au pirate Sacratif!» Et que les allants et venants parlassent anglais, italien ou grec, si la prononciation de ce nom exécré différait, les anathèmes dont on l'accablait n'en étaient pas moins l'expression du même sentiment d'horreur. Nicolas Starkos écoutait toujours et ne disait rien. Du haut de la terrasse, ses yeux pouvaient aisément parcourir une grande partie du canal de Corfou, fermé comme un lac jusqu'aux montagnes d'Albanie, que le soleil couchant dorait à leur cime. Puis, en se tournant du côté du port, le capitaine de la -Karysta- observa qu'il s'y faisait un mouvement très prononcé. De nombreuses embarcations se dirigeaient vers les navires de guerre. Des signaux s'échangeaient entre ces navires et le mât de pavillon dressé au sommet de la citadelle, dont les batteries et les casemates disparaissaient derrière un rideau d'aloès gigantesques. Évidemment -- et, à tous ces symptômes, un marin ne pouvait s'y tromper -- un ou plusieurs navires se préparaient à quitter Corfou. Si cela était, la population corfiote, on doit le reconnaître, y prenait un intérêt vraiment extraordinaire. Mais déjà le soleil avait disparu derrière les hauts sommets de l'île, et, avec le crépuscule assez court sous cette latitude, la nuit ne devait pas tarder à se faire. Nicolas Starkos jugea donc à propos de quitter la terrasse. Il redescendit sur l'esplanade, laissant en cet endroit la plupart des spectateurs qu'un sentiment de curiosité y retenait encore. Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers les arcades de cette suite de maisons, qui borne le côté ouest de la place d'Armes. Là ne manquaient ni les cafés, pleins de lumières, ni les rangées de chaises disposées sur la chaussée, occupées déjà par de nombreux consommateurs. Et encore faut-il observer que ceux-ci causaient plus qu'ils ne «consommaient», si toutefois ce mot, par trop moderne, peut s'appliquer aux Corfiotes d'il y a cinquante ans. Nicolas Starkos s'assit devant une petite table, avec l'intention bien arrêtée de ne pas perdre un seul mot des propos qui s'échangeaient aux tables voisines. «En vérité, disait un armateur de la Strada Marina, il n'y a plus de sécurité pour le commerce, et on n'oserait pas hasarder une cargaison de prix dans les Échelles du Levant! -- Et bientôt, ajouta son interlocuteur -- un de ces gros Anglais qui semblent toujours assis sur un ballot, comme le président de leur chambre -- on ne trouvera plus d'équipage qui consente à servir à bord des navires de l'Archipel! -- Oh! ce Sacratif!... ce Sacratif! répétait-on avec une indignation véritable dans les divers groupes. -- Un nom bien fait pour écorcher le gosier, pensait le maître du café, et qui devrait pousser aux rafraîchissements! -- À quelle heure doit avoir lieu le départ de la -Syphanta-? demanda le négociant. -- À huit heures, répondit le Corfiote. -- Mais, ajouta-t-il d'un ton qui ne marquait pas une confiance absolue, il ne suffit pas de partir, il faut arriver à destination! -- Eh! on arrivera! s'écria un autre Corfiote. Il ne sera pas dit qu'un pirate aura tenu en échec la marine britannique... -- Et la marine grecque, et la marine française, et la marine italienne! ajouta flegmatiquement un officier anglais, qui voulait que chaque État eût sa part de désagrément en cette affaire. -- Mais, reprit le négociant en se levant, l'heure approche, et, si nous voulons assister au départ de la -Syphanta-, il serait peut-être temps de se rendre sur l'esplanade! -- Non, répondit son interlocuteur, rien ne presse. D'ailleurs, un coup de canon doit annoncer l'appareillage.» Et les causeurs continuèrent à faire leur partie dans le concert des malédictions proférées contre Sacratif. Sans doute, Nicolas Starkos crut le moment favorable pour intervenir, et, sans que le moindre accent pût dénoncer en lui un natif de la Grèce méridionale: «Messieurs, dit-il en s'adressant à ses voisins de table, pourrais-je vous demander, s'il vous plaît, quelle est cette -Syphanta-, dont tout le monde parle aujourd'hui? -- C'est une corvette, monsieur, lui fut-il répondu, une corvette achetée, frétée et armée par une compagnie de négociants anglais, français et corfiotes, montée par un équipage de ces diverses nationalités, et qui doit appareiller sous les ordres du brave capitaine Stradena! Peut-être parviendra-t-il à faire, lui, ce que n'ont pu faire les navires de guerre de l'Angleterre et de la France! -- Ah! dit Nicolas Starkos, c'est une corvette qui part!... Et pour quels parages, s'il vous plaît? -- Pour les parages où elle pourra rencontrer, prendre et pendre le fameux Sacratif! -- Je vous prierai alors, reprit Nicolas Starkos, de vouloir bien me dire qui est ce fameux Sacratif? -- Vous demandez qui est ce Sacratif?» s'écria le Corfiote stupéfait, auquel l'Anglais vint en aide, en accentuant sa réponse par un «aoh!» de surprise. Le fait est qu'un homme qui en était à ignorer encore ce qu'était Sacratif, et cela en pleine ville de Corfou, au moment même où ce nom était dans toutes les bouches, pouvait être regardé comme un phénomène. Le capitaine de la -Karysta- s'aperçut aussitôt de l'effet que produisait son ignorance. Aussi se hâta-t-il d'ajouter: «Je suis étranger, messieurs. J'arrive à l'instant de Zara, autant dire du fond de l'Adriatique, et je ne suis point au courant de ce qui se passe dans les îles Ioniennes. -- Dites alors de ce qui se passe dans l'Archipel! s'écria le Corfiote, car, en vérité, c'est bien l'Archipel tout entier que Sacratif a pris pour théâtre de ses pirateries! -- Ah! fit Nicolas Starkos, il s'agit d'un pirate?... -- D'un pirate, d'un forban, d'un écumeur de mer! répliqua le gros Anglais. Oui! Sacratif mérite tous ces noms, et même tous ceux qu'il faudrait inventer pour qualifier un pareil malfaiteur!» Là-dessus l'Anglais souffla un instant pour reprendre haleine. Puis: «Ce qui m'étonne, monsieur, ajouta-t-il, c'est qu'il puisse se rencontrer un Européen qui ne sache pas ce qu'est Sacratif! -- Oh! monsieur, répondit Nicolas Starkos, ce nom ne m'est pas absolument inconnu, croyez-le bien; mais j'ignorais que ce fût lui qui mît aujourd'hui toute la ville en révolution. Est-ce que Corfou est menacée d'une descente de ce pirate? -- Il n'oserait! s'écria le négociant. Jamais il ne se hasarderait à mettre le pied dans notre île! -- Ah! vraiment? répondit le capitaine de la -Karysta-. -- Certes, monsieur, et, s'il le faisait, les potences! oui! les potences pousseraient d'elles-mêmes, dans tous les coins de l'île, pour le happer au passage! -- Mais alors, d'où vient cette émotion? demanda Nicolas Starkos. Je suis arrivé depuis une heure à peine, et je ne puis comprendre l'émotion qui se produit... -- Le voici, monsieur, répondit l'Anglais. Deux bâtiments de commerce, le -Three Brothers -et le -Carnatic, -ont été pris, il y a un mois environ, par Sacratif, et tout ce qui a survécu des deux équipages a été vendu sur les marchés de la Tripolitaine! -- Oh! répondit Nicolas Starkos, voilà une odieuse affaire, dont ce Sacratif pourrait bien avoir à se repentir! -- C'est alors, reprit le Corfiote, qu'un certain nombre de négociants se sont associés pour armer une corvette de guerre, une excellente marcheuse, montée par un équipage de choix et commandée par un intrépide marin, le capitaine Stradena, qui va donner la chasse à ce Sacratif! Cette fois, il y a lieu d'espérer que le pirate, qui tient en échec tout le commerce de l'Archipel, n'échappera pas à son sort! -- Ce sera difficile, en effet, répondit Nicolas Starkos. -- Et, ajouta le négociant anglais, si vous voyez la ville en émoi, si toute la population s'est portée sur l'esplanade, c'est pour assister à l'appareillage de la -Syphanta- qui sera saluée de plusieurs milliers de hurrahs, quand elle descendra le canal de Corfou!» Nicolas Starkos savait, sans doute, tout ce qu'il désirait savoir. Il remercia ses interlocuteurs. Puis, se levant, il alla de nouveau se mêler à la foule qui remplissait l'esplanade. Ce qui avait été dit par ces Anglais et ces Corfiotes n'avait rien d'exagéré. Il n'était que trop vrai! Depuis quelques années, les déprédations de Sacratif se manifestaient par des actes révoltants. Nombre de navires de commerce de toutes nationalités avaient été attaqués par ce pirate, aussi audacieux que sanguinaire. D'où venait-il? Quelle était son origine? Appartenait-il à cette race de forbans, issus des côtes de la Barbarie? Qui eût pu le dire? On ne le connaissait pas. On ne l'avait jamais vu. Pas un n'était revenu de ceux qui s'étaient trouvés sous le feu de ses canons, les uns tués, les autres réduits à l'esclavage. Les bâtiments qu'il montait, qui eût pu les signaler? Il passait incessamment d'un bord à un autre. Il attaquait tantôt avec un rapide brick levantin, tantôt avec une de ces légères corvettes qu'on ne pouvait vaincre à la course, et toujours sous pavillon noir. Que, dans une de ces rencontres, il ne fût pas le plus fort, qu'il eût à chercher son salut par la fuite, en présence de quelque redoutable navire de guerre, il disparaissait soudain. Et, en quel refuge inconnu, en quel coin ignoré de l'Archipel, aurait-on tenté de le rejoindre? Il connaissait les plus secrètes passes de ces côtes, dont l'hydrographie laissait encore à désirer à cette époque. Si le pirate Sacratif était un bon marin, c'était aussi un terrible homme d'attaque. Toujours secondé par des équipages qui ne reculaient devant rien, il n'oubliait jamais de leur donner, après le combat, la «part du diable», c'est-à-dire quelques heures de massacre et de pillage. Aussi ses compagnons le suivaient-ils partout où il voulait les mener. Ils exécutaient ses ordres quels qu'ils fussent. Tous se seraient fait tuer pour lui. La menace du plus effroyable supplice ne les eût pas fait dénoncer le chef, qui exerçait sur eux une véritable fascination. À de tels hommes, lancés à l'abordage, il est rare qu'un navire puisse résister, surtout un bâtiment de commerce, auquel manquent les moyens suffisants de défense. En tout cas, si Sacratif, malgré toute son habileté, eût été surpris par un navire de guerre, il se fût plutôt fait sauter que de se rendre. On racontait même que, dans une affaire de ce genre, les projectiles lui ayant manqué, il avait chargé ses canons avec les têtes fraîchement coupées aux cadavres qui jonchaient son pont. Tel était l'homme que la -Syphanta- avait la mission de poursuivre, tel ce redoutable pirate, dont le nom exécré causait tant d'émotion dans la cité corfiote. Bientôt, une détonation retentit. Une fumée s'éleva dans un vif éclair au-dessus de terre-plein de la citadelle. C'était le coup de partance. La -Syphanta- appareillait et allait descendre le canal de Corfou, afin de gagner les parages méridionaux de la mer Ionienne. Toute la foule se porta sur la lisière de l'esplanade, vers la terrasse du monument de sir Maitland. Nicolas Starkos, impérieusement entraîné par un sentiment plus intense peut-être que celui d'une simple curiosité, se trouva bientôt au premier rang des spectateurs. Peu à peu, sous la clarté de la lune, apparut la corvette avec ses feux de position. Elle s'avançait en boulinant, afin d'enlever à la bordée le cap Bianco, qui s'allonge au sud de l'île. Un second coup de canon partit de la citadelle, puis un troisième, auxquels répondirent trois détonations qui illuminèrent les sabords de la -Syphanta-. Aux détonations succédèrent des milliers de hurrahs, dont les derniers arrivèrent à la corvette, au moment où elle doublait la baie de Kardakio. Puis, tout retomba dans le silence. Peu à peu, la foule, s'écoulant à travers les rues du faubourg de Kastradès, eut laissé le champ libre aux rares promeneurs qu'un intérêt d'affaires ou de plaisir retenait sur l'esplanade. Pendant une heure encore, Nicolas Starkos, toujours pensif, demeura sur la vaste place d'armes, presque déserte. Mais le silence ne devait être ni dans sa tête ni dans son coeur. Ses yeux brillaient d'un feu que ses paupières ne parvenaient pas à masquer. Son regard, comme par un mouvement involontaire, se portait dans la direction de cette corvette, qui venait de disparaître derrière la masse confuse de l'île. Lorsque onze heures sonnèrent à l'église de Saint-Spiridion, Nicolas Starkos songea à rejoindre Skopélo au rendez-vous qu'il lui avait donné près du bureau de la Santé. Il remonta donc les rues du quartier qui se dirigent vers le Fort- Neuf, et bientôt il arriva sur le quai. Skopélo l'y attendait. Le capitaine de la sacolève alla à lui: «La corvette -Syphanta- vient de partir! lui dit-il. -- Ah! fit Skopélo. -- Oui... pour donner la chasse à Sacratif! -- Elle ou une autre, qu'importe!» répondit simplement Skopélo, en montrant le gig, qui se balançait, au pied de l'échelle, sur les dernières ondulations du ressac. Quelques instants après, l'embarcation accostait la -Karysta-, et Nicolas Starkos sautait à bord en disant: «À demain, chez Elizundo!» VII L'inattendu Le lendemain, vers dix heures du matin, Nicolas Starkos débarquait sur le môle et se dirigeait vers la maison de banque. Ce n'était pas la première fois qu'il se présentait au comptoir, et il y avait toujours été reçu comme un client dont les affaires ne sont point à dédaigner. Cependant, Elizundo le connaissait. Il devait savoir bien des choses de sa vie. Il n'ignorait même pas qu'il fût le fils de cette patriote, dont il avait un jour parlé à Henry d'Albaret. Mais personne ne savait et ne pouvait savoir ce qu'était le capitaine de la -Karysta-. Nicolas Starkos était évidemment attendu. Aussi fut-il reçu dès qu'il se présenta. En effet, la lettre arrivée quarante-huit heures auparavant et datée d'Arkadia, venait de lui. Il fut donc immédiatement conduit au bureau où se tenait le banquier, qui prit la précaution d'en refermer la porte à clef. Elizundo et son client étaient maintenant en présence l'un de l'autre. Personne ne viendrait les déranger. Nul n'entendrait ce qui allait être dit dans cet entretien. «Bonjour, Elizundo, dit le capitaine de la -Karysta-, en se laissant tomber sur un fauteuil avec le sans-gêne d'un homme qui serait chez lui. Voilà bientôt six mois que je ne vous ai vu, bien que vous ayez eu souvent de mes nouvelles! Aussi, n'ai-je pas voulu passer si près de Corfou, sans m'y arrêter, afin d'avoir le plaisir de vous serrer la main. -- Ce n'est pas pour me voir, ce n'est pas pour me faire des amitiés que vous êtes venu, Nicolas Starkos, répondit le banquier d'une voix sourde. Que me voulez-vous? -- Eh! s'écria le capitaine, je reconnais bien là mon vieil ami Elizundo! Rien aux sentiments, tout aux affaires! Il y a longtemps que vous avez dû fourrer votre coeur dans le tiroir le plus secret de votre caisse -- un tiroir dont vous avez perdu la clef! -- Voulez-vous me dire ce qui vous amène et pourquoi vous m'avez écrit? reprit Elizundo. -- Au fait vous avez raison, Elizundo! Pas de banalités! Soyons sérieux! Nous avons aujourd'hui de très graves intérêts à discuter, et ils ne souffrent aucun retard! -- Votre lettre me parle de deux affaires, reprit le banquier, l'une qui rentre dans la catégorie de nos rapports accoutumés, l'autre qui vous est purement personnelle. -- En effet, Elizundo. -- Eh bien, parlez, Nicolas Starkos! J'ai hâte de les connaître - - , 1 - , ! 2 3 , , , ' , 4 ! 5 6 - - , ' 7 ? 8 9 - - . . . ' , 10 ! , ' 11 , ' , ' 12 , ! , ! 13 14 - - ! » 15 16 , , 17 - - , ' 18 , ' . , , 19 , 20 . , 21 , - ' 22 . , 23 , , 24 ' - - , 25 . ' , , 26 , 27 ' , . 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