temps; dans trois jours je dirai qui je suis, et il faudra bien
qu'on me fasse sortir.»
-- Bravo, Athos! noble coeur, murmura d'Artagnan, je le reconnais
bien là! Et qu'ont fait les sbires?
-- Quatre l'ont emmené je ne sais où, à la Bastille ou au For-
l'Évêque; deux sont restés avec les hommes noirs, qui ont fouillé
partout et qui ont pris tous les papiers. Enfin les deux derniers,
pendant cette expédition, montaient la garde à la porte; puis,
quand tout a été fini, ils sont partis, laissant la maison vide et
tout ouvert.
-- Et Porthos et Aramis?
-- Je ne les avais pas trouvés, ils ne sont pas venus.
-- Mais ils peuvent venir d'un moment à l'autre, car tu leur as
fait dire que je les attendais?
-- Oui, monsieur.
-- Eh bien, ne bouge pas d'ici; s'ils viennent, préviens-les de ce
qui m'est arrivé, qu'ils m'attendent au cabaret de la Pomme de
Pin; ici il y aurait danger, la maison peut être espionnée. Je
cours chez M. de Tréville pour lui annoncer tout cela, et je les y
rejoins.
-- C'est bien, monsieur, dit Planchet.
-- Mais tu resteras, tu n'auras pas peur! dit d'Artagnan en
revenant sur ses pas pour recommander le courage à son laquais.
-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous ne me connaissez
pas encore; je suis brave quand je m'y mets, allez; c'est le tout
de m'y mettre; d'ailleurs je suis Picard.
-- Alors, c'est convenu, dit d'Artagnan, tu te fais tuer plutôt
que de quitter ton poste.
-- Oui, monsieur, et il n'y a rien que je ne fasse pour prouver à
monsieur que je lui suis attaché.»
«Bon, dit en lui-même d'Artagnan, il paraît que la méthode que
j'ai employée à l'égard de ce garçon est décidément la bonne: j'en
userai dans l'occasion.»
Et de toute la vitesse de ses jambes, déjà quelque peu fatiguées
cependant par les courses de la journée, d'Artagnan se dirigea
vers la rue du Colombier.
M. de Tréville n'était point à son hôtel; sa compagnie était de
garde au Louvre; il était au Louvre avec sa compagnie.
Il fallait arriver jusqu'à M. de Tréville; il était important
qu'il fût prévenu de ce qui se passait. D'Artagnan résolut
d'essayer d'entrer au Louvre. Son costume de garde dans la
compagnie de M. des Essarts lui devait être un passeport.
Il descendit donc la rue des Petits-Augustins, et remonta le quai
pour prendre le Pont-Neuf. Il avait eu un instant l'idée de passer
le bac; mais en arrivant au bord de l'eau, il avait machinalement
introduit sa main dans sa poche et s'était aperçu qu'il n'avait
pas de quoi payer le passeur.
Comme il arrivait à la hauteur de la rue Guénégaud, il vit
déboucher de la rue Dauphine un groupe composé de deux personnes
et dont l'allure le frappa.
Les deux personnes qui composaient le groupe étaient: l'un, un
homme; l'autre, une femme.
La femme avait la tournure de Mme Bonacieux, et l'homme
ressemblait à s'y méprendre à Aramis.
En outre, la femme avait cette mante noire que d'Artagnan voyait
encore se dessiner sur le volet de la rue de Vaugirard et sur la
porte de la rue de La Harpe.
De plus, l'homme portait l'uniforme des mousquetaires.
Le capuchon de la femme était rabattu, l'homme tenait son mouchoir
sur son visage; tous deux, cette double précaution l'indiquait,
tous deux avaient donc intérêt à n'être point reconnus.
Ils prirent le pont: c'était le chemin de d'Artagnan, puisque
d'Artagnan se rendait au Louvre; d'Artagnan les suivit.
D'Artagnan n'avait pas fait vingt pas, qu'il fut convaincu que
cette femme, c'était Mme Bonacieux, et que cet homme, c'était
Aramis.
Il sentit à l'instant même tous les soupçons de la jalousie qui
s'agitaient dans son coeur.
Il était doublement trahi et par son ami et par celle qu'il aimait
déjà comme une maîtresse. Mme Bonacieux lui avait juré ses grands
dieux qu'elle ne connaissait pas Aramis, et un quart d'heure après
qu'elle lui avait fait ce serment, il la retrouvait au bras
d'Aramis.
D'Artagnan ne réfléchit pas seulement qu'il connaissait la jolie
mercière depuis trois heures seulement, qu'elle ne lui devait rien
qu'un peu de reconnaissance pour l'avoir délivrée des hommes noirs
qui voulaient l'enlever, et qu'elle ne lui avait rien promis. Il
se regarda comme un amant outragé, trahi, bafoué; le sang et la
colère lui montèrent au visage, il résolut de tout éclaircir.
La jeune femme et le jeune homme s'étaient aperçus qu'ils étaient
suivis, et ils avaient doublé le pas. D'Artagnan prit sa course,
les dépassa, puis revint sur eux au moment où ils se trouvaient
devant la Samaritaine, éclairée par un réverbère qui projetait sa
lueur sur toute cette partie du pont.
D'Artagnan s'arrêta devant eux, et ils s'arrêtèrent devant lui.
«Que voulez-vous, monsieur? demanda le mousquetaire en reculant
d'un pas et avec un accent étranger qui prouvait à d'Artagnan
qu'il s'était trompé dans une partie de ses conjectures.
-- Ce n'est pas Aramis! s'écria-t-il.
-- Non, monsieur, ce n'est point Aramis, et à votre exclamation je
vois que vous m'avez pris pour un autre, et je vous pardonne.
-- Vous me pardonnez! s'écria d'Artagnan.
-- Oui, répondit l'inconnu. Laissez-moi donc passer, puisque ce
n'est pas à moi que vous avez affaire.
-- Vous avez raison, monsieur, dit d'Artagnan, ce n'est pas à vous
que j'ai affaire, c'est à madame.
-- À madame! vous ne la connaissez pas, dit l'étranger.
-- Vous vous trompez, monsieur, je la connais.
-- Ah! fit Mme Bonacieux d'un ton de reproche, ah monsieur!
j'avais votre parole de militaire et votre foi de gentilhomme;
j'espérais pouvoir compter dessus.
-- Et moi, madame, dit d'Artagnan embarrassé, vous m'aviez
promis...
-- Prenez mon bras, madame, dit l'étranger, et continuons notre
chemin.»
Cependant d'Artagnan, étourdi, atterré, anéanti par tout ce qui
lui arrivait, restait debout et les bras croisés devant le
mousquetaire et Mme Bonacieux.
Le mousquetaire fit deux pas en avant et écarta d'Artagnan avec la
main.
D'Artagnan fit un bond en arrière et tira son épée.
En même temps et avec la rapidité de l'éclair, l'inconnu tira la
sienne.
«Au nom du Ciel, Milord! s'écria Mme Bonacieux en se jetant entre
les combattants et prenant les épées à pleines mains.
-- Milord! s'écria d'Artagnan illuminé d'une idée subite, Milord!
pardon, monsieur; mais est-ce que vous seriez...
-- Milord duc de Buckingham, dit Mme Bonacieux à demi-voix; et
maintenant vous pouvez nous perdre tous.
-- Milord, madame, pardon, cent fois pardon; mais je l'aimais,
Milord, et j'étais jaloux; vous savez ce que c'est que d'aimer,
Milord; pardonnez-moi, et dites-moi comment je puis me faire tuer
pour Votre Grâce.
-- Vous êtes un brave jeune homme, dit Buckingham en tendant à
d'Artagnan une main que celui-ci serra respectueusement; vous
m'offrez vos services, je les accepte; suivez-nous à vingt pas
jusqu'au Louvre; et si quelqu'un nous épie, tuez-le!»
D'Artagnan mit son épée nue sous son bras, laissa prendre à
Mme Bonacieux et au duc vingt pas d'avance et les suivit, prêt à
exécuter à la lettre les instructions du noble et élégant ministre
de Charles Ier.
Mais heureusement le jeune séide n'eut aucune occasion de donner
au duc cette preuve de son dévouement, et la jeune femme et le
beau mousquetaire rentrèrent au Louvre par le guichet de l'Échelle
sans avoir été inquiétés...
Quant à d'Artagnan, il se rendit aussitôt au cabaret de la Pomme
de Pin, où il trouva Porthos et Aramis qui l'attendaient.
Mais, sans leur donner d'autre explication sur le dérangement
qu'il leur avait causé, il leur dit qu'il avait terminé seul
l'affaire pour laquelle il avait cru un instant avoir besoin de
leur intervention. Et maintenant, emportés que nous sommes par
notre récit, laissons nos trois amis rentrer chacun chez soi, et
suivons, dans les détours du Louvre, le duc de Buckingham et son
guide.
CHAPITRE XII
GEORGES VILLIERS, DUC DE BUCKINGHAM
Madame Bonacieux et le duc entrèrent au Louvre sans difficulté;
Mme Bonacieux était connue pour appartenir à la reine; le duc
portait l'uniforme des mousquetaires de M. de Tréville, qui, comme
nous l'avons dit, était de garde ce soir-là. D'ailleurs Germain
était dans les intérêts de la reine, et si quelque chose arrivait,
Mme Bonacieux serait accusée d'avoir introduit son amant au
Louvre, voilà tout; elle prenait sur elle le crime: sa réputation
était perdue, il est vrai, mais de quelle valeur était dans le
monde la réputation d'une petite mercière?
Une fois entrés dans l'intérieur de la cour, le duc et la jeune
femme suivirent le pied de la muraille pendant l'espace d'environ
vingt-cinq pas; cet espace parcouru, Mme Bonacieux poussa une
petite porte de service, ouverte le jour, mais ordinairement
fermée la nuit; la porte céda; tous deux entrèrent et se
trouvèrent dans l'obscurité, mais Mme Bonacieux connaissait tous
les tours et détours de cette partie du Louvre, destinée aux gens
de la suite. Elle referma les portes derrière elle, prit le duc
par la main, fit quelques pas en tâtonnant, saisit une rampe,
toucha du pied un degré, et commença de monter un escalier: le duc
compta deux étages. Alors elle prit à droite, suivit un long
corridor, redescendit un étage, fit quelques pas encore,
introduisit une clef dans une serrure, ouvrit une porte et poussa
le duc dans un appartement éclairé seulement par une lampe de
nuit, en disant: «Restez ici, Milord duc, on va venir.» Puis elle
sortit par la même porte, qu'elle ferma à la clef, de sorte que le
duc se trouva littéralement prisonnier.
Cependant, tout isolé qu'il se trouvait, il faut le dire, le duc
de Buckingham n'éprouva pas un instant de crainte; un des côtés
saillants de son caractère était la recherche de l'aventure et
l'amour du romanesque. Brave, hardi, entreprenant, ce n'était pas
la première fois qu'il risquait sa vie dans de pareilles
tentatives; il avait appris que ce prétendu message d'Anne
d'Autriche, sur la foi duquel il était venu à Paris, était un
piège, et au lieu de regagner l'Angleterre, il avait, abusant de
la position qu'on lui avait faite, déclaré à la reine qu'il ne
partirait pas sans l'avoir vue. La reine avait positivement refusé
d'abord, puis enfin elle avait craint que le duc, exaspéré, ne fît
quelque folie. Déjà elle était décidée à le recevoir et à le
supplier de partir aussitôt, lorsque, le soir même de cette
décision, Mme Bonacieux, qui était chargée d'aller chercher le duc
et de le conduire au Louvre, fut enlevée. Pendant deux jours on
ignora complètement ce qu'elle était devenue, et tout resta en
suspens. Mais une fois libre, une fois remise en rapport avec La
Porte, les choses avaient repris leur cours, et elle venait
d'accomplir la périlleuse entreprise que, sans son arrestation,
elle eût exécutée trois jours plus tôt.
Buckingham, resté seul, s'approcha d'une glace. Cet habit de
mousquetaire lui allait à merveille.
À trente-cinq ans qu'il avait alors, il passait à juste titre pour
le plus beau gentilhomme et pour le plus élégant cavalier de
France et d'Angleterre.
Favori de deux rois, riche à millions, tout-puissant dans un
royaume qu'il bouleversait à sa fantaisie et calmait à son
caprice, Georges Villiers, duc de Buckingham, avait entrepris une
de ces existences fabuleuses qui restent dans le cours des siècles
comme un étonnement pour la postérité.
Aussi, sûr de lui-même, convaincu de sa puissance, certain que les
lois qui régissent les autres hommes ne pouvaient l'atteindre,
allait-il droit au but qu'il s'était fixé, ce but fût-il si élevé
et si éblouissant que c'eût été folie pour un autre que de
l'envisager seulement. C'est ainsi qu'il était arrivé à
s'approcher plusieurs fois de la belle et fière Anne d'Autriche et
à s'en faire aimer, à force d'éblouissement.
Georges Villiers se plaça donc devant une glace, comme nous
l'avons dit, rendit à sa belle chevelure blonde les ondulations
que le poids de son chapeau lui avait fait perdre, retroussa sa
moustache, et le coeur tout gonflé de joie, heureux et fier de
toucher au moment qu'il avait si longtemps désiré, se sourit à
lui-même d'orgueil et d'espoir.
En ce moment, une porte cachée dans la tapisserie s'ouvrit et une
femme apparut. Buckingham vit cette apparition dans la glace; il
jeta un cri, c'était la reine!
Anne d'Autriche avait alors vingt-six ou vingt-sept ans, c'est-à-
dire qu'elle se trouvait dans tout l'éclat de sa beauté.
Sa démarche était celle d'une reine ou d'une déesse; ses yeux, qui
jetaient des reflets d'émeraude, étaient parfaitement beaux, et
tout à la fois pleins de douceur et de majesté.
Sa bouche était petite et vermeille, et quoique sa lèvre
inférieure, comme celle des princes de la maison d'Autriche,
avançât légèrement sur l'autre, elle était éminemment gracieuse
dans le sourire, mais aussi profondément dédaigneuse dans le
mépris.
Sa peau était citée pour sa douceur et son velouté, sa main et ses
bras étaient d'une beauté surprenante, et tous les poètes du temps
les chantaient comme incomparables.
Enfin ses cheveux, qui, de blonds qu'ils étaient dans sa jeunesse,
étaient devenus châtains, et qu'elle portait frisés très clair et
avec beaucoup de poudre, encadraient admirablement son visage,
auquel le censeur le plus rigide n'eût pu souhaiter qu'un peu
moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu'un peu plus de
finesse dans le nez.
Buckingham resta un instant ébloui; jamais Anne d'Autriche ne lui
était apparue aussi belle, au milieu des bals, des fêtes, des
carrousels, qu'elle lui apparut en ce moment, vêtue d'une simple
robe de satin blanc et accompagnée de doña Estefania, la seule de
ses femmes espagnoles qui n'eût pas été chassée par la jalousie du
roi et par les persécutions de Richelieu.
Anne d'Autriche fit deux pas en avant; Buckingham se précipita à
ses genoux, et avant que la reine eût pu l'en empêcher, il baisa
le bas de sa robe.
«Duc, vous savez déjà que ce n'est pas moi qui vous ai fait
écrire.
-- Oh! oui, madame, oui, Votre Majesté, s'écria le duc; je sais
que j'ai été un fou, un insensé de croire que la neige
s'animerait, que le marbre s'échaufferait; mais, que voulez-vous,
quand on aime, on croit facilement à l'amour; d'ailleurs je n'ai
pas tout perdu à ce voyage, puisque je vous vois.
-- Oui, répondit Anne, mais vous savez pourquoi et comment je vous
vois, Milord. Je vous vois par pitié pour vous-même; je vous vois
parce qu'insensible à toutes mes peines, vous vous êtes obstiné à
rester dans une ville où, en restant, vous courez risque de la vie
et me faites courir risque de mon honneur; je vous vois pour vous
dire que tout nous sépare, les profondeurs de la mer, l'inimitié
des royaumes, la sainteté des serments. Il est sacrilège de lutter
contre tant de choses, Milord. Je vous vois enfin pour vous dire
qu'il ne faut plus nous voir.
-- Parlez, madame; parlez, reine, dit Buckingham; la douceur de
votre voix couvre la dureté de vos paroles. Vous parlez de
sacrilège! mais le sacrilège est dans la séparation des coeurs que
Dieu avait formés l'un pour l'autre.
-- Milord, s'écria la reine, vous oubliez que je ne vous ai jamais
dit que je vous aimais.
-- Mais vous ne m'avez jamais dit non plus que vous ne m'aimiez
point; et vraiment, me dire de semblables paroles, ce serait de la
part de Votre Majesté une trop grande ingratitude. Car, dites-moi,
où trouvez-vous un amour pareil au mien, un amour que ni le temps,
ni l'absence, ni le désespoir ne peuvent éteindre; un amour qui se
contente d'un ruban égaré, d'un regard perdu, d'une parole
échappée?
«Il y a trois ans, madame, que je vous ai vue pour la première
fois, et depuis trois ans je vous aime ainsi.
«Voulez-vous que je vous dise comment vous étiez vêtue la première
fois que je vous vis? voulez-vous que je détaille chacun des
ornements de votre toilette? Tenez, je vous vois encore: vous
étiez assise sur des carreaux, à la mode d'Espagne; vous aviez une
robe de satin vert avec des broderies d'or et d'argent; des
manches pendantes et renouées sur vos beaux bras, sur ces bras
admirables, avec de gros diamants; vous aviez une fraise fermée,
un petit bonnet sur votre tête, de la couleur de votre robe, et
sur ce bonnet une plume de héron.
«Oh! tenez, tenez, je ferme les yeux, et je vous vois telle que
vous étiez alors; je les rouvre, et je vous vois telle que vous
êtes maintenant, c'est-à-dire cent fois plus belle encore!
-- Quelle folie! murmura Anne d'Autriche, qui n'avait pas le
courage d'en vouloir au duc d'avoir si bien conservé son portrait
dans son coeur; quelle folie de nourrir une passion inutile avec
de pareils souvenirs!
-- Et avec quoi voulez-vous donc que je vive? je n'ai que des
souvenirs, moi. C'est mon bonheur, mon trésor, mon espérance.
Chaque fois que je vous vois, c'est un diamant de plus que je
renferme dans l'écrin de mon coeur. Celui-ci est le quatrième que
vous laissez tomber et que je ramasse; car en trois ans, madame,
je ne vous ai vue que quatre fois: cette première que je viens de
vous dire, la seconde chez Mme de Chevreuse, la troisième dans les
jardins d'Amiens.
-- Duc, dit la reine en rougissant, ne parlez pas de cette soirée.
-- Oh! parlons-en, au contraire, madame, parlons-en: c'est la
soirée heureuse et rayonnante de ma vie. Vous rappelez-vous la
belle nuit qu'il faisait? Comme l'air était doux et parfumé, comme
le ciel était bleu et tout émaillé d'étoiles! Ah! cette fois,
madame, j'avais pu être un instant seul avec vous; cette fois,
vous étiez prête à tout me dire, l'isolement de votre vie, les
chagrins de votre coeur. Vous étiez appuyée à mon bras, tenez, à
celui-ci. Je sentais, en inclinant ma tête à votre côté, vos beaux
cheveux effleurer mon visage, et chaque fois qu'ils l'effleuraient
je frissonnais de la tête aux pieds. Oh! reine, reine! oh! vous ne
savez pas tout ce qu'il y a de félicités du ciel, de joies du
paradis enfermées dans un moment pareil. Tenez, mes biens, ma
fortune, ma gloire, tout ce qu'il me reste de jours à vivre, pour
un pareil instant et pour une semblable nuit! car cette nuit-là,
madame, cette nuit-là vous m'aimiez, je vous le jure.
-- Milord, il est possible, oui, que l'influence du lieu, que le
charme de cette belle soirée, que la fascination de votre regard,
que ces mille circonstances enfin qui se réunissent parfois pour
perdre une femme se soient groupées autour de moi dans cette
fatale soirée; mais vous l'avez vu, Milord, la reine est venue au
secours de la femme qui faiblissait: au premier mot que vous avez
osé dire, à la première hardiesse à laquelle j'ai eu à répondre,
j'ai appelé.
-- Oh! oui, oui, cela est vrai, et un autre amour que le mien
aurait succombé à cette épreuve; mais mon amour, à moi, en est
sorti plus ardent et plus éternel. Vous avez cru me fuir en
revenant à Paris, vous avez cru que je n'oserais quitter le trésor
sur lequel mon maître m'avait chargé de veiller. Ah! que
m'importent à moi tous les trésors du monde et tous les rois de la
terre! Huit jours après, j'étais de retour, madame. Cette fois,
vous n'avez rien eu à me dire: j'avais risqué ma faveur, ma vie,
pour vous voir une seconde, je n'ai pas même touché votre main, et
vous m'avez pardonné en me voyant si soumis et si repentant.
-- Oui, mais la calomnie s'est emparée de toutes ces folies dans
lesquelles je n'étais pour rien, vous le savez bien, Milord. Le
roi, excité par M. le cardinal, a fait un éclat terrible:
Mme de Vernet a été chassée, Putange exilé, Mme de Chevreuse est
tombée en défaveur, et lorsque vous avez voulu revenir comme
ambassadeur en France, le roi lui-même, souvenez-vous-en, Milord,
le roi lui-même s'y est opposé.
-- Oui, et la France va payer d'une guerre le refus de son roi. Je
ne puis plus vous voir, madame; eh bien, je veux chaque jour que
vous entendiez parler de moi.
«Quel but pensez-vous qu'aient eu cette expédition de Ré et cette
ligue avec les protestants de La Rochelle que je projette? Le
plaisir de vous voir!
«Je n'ai pas l'espoir de pénétrer à main armée jusqu'à Paris, je
le sais bien: mais cette guerre pourra amener une paix, cette paix
nécessitera un négociateur, ce négociateur ce sera moi. On n'osera
plus me refuser alors, et je reviendrai à Paris, et je vous
reverrai, et je serai heureux un instant. Des milliers d'hommes,
il est vrai, auront payé mon bonheur de leur vie; mais que
m'importera, à moi, pourvu que je vous revoie! Tout cela est peut-
être bien fou, peut-être bien insensé; mais, dites-moi, quelle
femme a un amant plus amoureux? quelle reine a eu un serviteur
plus ardent?
-- Milord, Milord, vous invoquez pour votre défense des choses qui
vous accusent encore; Milord, toutes ces preuves d'amour que vous
voulez me donner sont presque des crimes.
-- Parce que vous ne m'aimez pas, madame: si vous m'aimiez, vous
verriez tout cela autrement, si vous m'aimiez, oh! mais, si vous
m'aimiez, ce serait trop de bonheur et je deviendrais fou. Ah!
Mme de Chevreuse dont vous parliez tout à l'heure,
Mme de Chevreuse a été moins cruelle que vous; Holland l'a aimée,
et elle a répondu à son amour.
-- Mme de Chevreuse n'était pas reine, murmura Anne d'Autriche,
vaincue malgré elle par l'expression d'un amour si profond.
-- Vous m'aimeriez donc si vous ne l'étiez pas, vous, madame,
dites, vous m'aimeriez donc? Je puis donc croire que c'est la
dignité seule de votre rang qui vous fait cruelle pour moi; je
puis donc croire que si vous eussiez été Mme de Chevreuse, le
pauvre Buckingham aurait pu espérer? Merci de ces douces paroles,
ô ma belle Majesté, cent fois merci.
-- Ah! Milord, vous avez mal entendu, mal interprété; je n'ai pas
voulu dire...
-- Silence! Silence! dit le duc, si je suis heureux d'une erreur,
n'ayez pas la cruauté de me l'enlever. Vous l'avez dit vous-même,
on m'a attiré dans un piège, j'y laisserai ma vie peut-être, car,
tenez, c'est étrange, depuis quelque temps j'ai des pressentiments
que je vais mourir.» Et le duc sourit d'un sourire triste et
charmant à la fois.
«Oh! mon Dieu! s'écria Anne d'Autriche avec un accent d'effroi qui
prouvait quel intérêt plus grand qu'elle ne le voulait dire elle
prenait au duc.
-- Je ne vous dis point cela pour vous effrayer, madame, non;
c'est même ridicule ce que je vous dis, et croyez que je ne me
préoccupe point de pareils rêves. Mais ce mot que vous venez de
dire, cette espérance que vous m'avez presque donnée, aura tout
payé, fût-ce même ma vie.
-- Eh bien, dit Anne d'Autriche, moi aussi, duc, moi, j'ai des
pressentiments, moi aussi j'ai des rêves. J'ai songé que je vous
voyais couché sanglant, frappé d'une blessure.
-- Au côté gauche, n'est-ce pas, avec un couteau? interrompit
Buckingham.
-- Oui, c'est cela, Milord, c'est cela, au côté gauche avec un
couteau. Qui a pu vous dire que j'avais fait ce rêve? Je ne l'ai
confié qu'à Dieu, et encore dans mes prières.
-- Je n'en veux pas davantage, et vous m'aimez, madame, c'est
bien.
-- Je vous aime, moi?
-- Oui, vous. Dieu vous enverrait-il les mêmes rêves qu'à moi, si
vous ne m'aimiez pas? Aurions-nous les mêmes pressentiments, si
nos deux existences ne se touchaient pas par le coeur? Vous
m'aimez, ô reine, et vous me pleurerez?
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Anne d'Autriche, c'est plus que
je n'en puis supporter. Tenez, duc, au nom du Ciel, partez,
retirez-vous; je ne sais si je vous aime, ou si je ne vous aime
pas; mais ce que je sais, c'est que je ne serai point parjure.
Prenez donc pitié de moi, et partez. Oh! si vous êtes frappé en
France, si vous mourez en France, si je pouvais supposer que votre
amour pour moi fût cause de votre mort, je ne me consolerais
jamais, j'en deviendrais folle. Partez donc, partez, je vous en
supplie.
-- Oh! que vous êtes belle ainsi! Oh! que je vous aime! dit
Buckingham.
-- Partez! partez! je vous en supplie, et revenez plus tard;
revenez comme ambassadeur, revenez comme ministre, revenez entouré
de gardes qui vous défendront, de serviteurs qui veilleront sur
vous, et alors je ne craindrai plus pour vos jours, et j'aurai du
bonheur à vous revoir.
-- Oh! est-ce bien vrai ce que vous me dites?
-- Oui...
-- Eh bien, un gage de votre indulgence, un objet qui vienne de
vous et qui me rappelle que je n'ai point fait un rêve; quelque
chose que vous ayez porté et que je puisse porter à mon tour, une
bague, un collier, une chaîne.
-- Et partirez-vous, partirez-vous, si je vous donne ce que vous
me demandez?
-- Oui.
-- À l'instant même?
-- Oui.
-- Vous quitterez la France, vous retournerez en Angleterre?
-- Oui, je vous le jure!
-- Attendez, alors, attendez.»
Et Anne d'Autriche rentra dans son appartement et en sortit
presque aussitôt, tenant à la main un petit coffret en bois de
rose à son chiffre, tout incrusté d'or.
«Tenez, Milord duc, tenez, dit-elle, gardez cela en mémoire de
moi.»
Buckingham prit le coffret et tomba une seconde fois à genoux.
«Vous m'avez promis de partir, dit la reine.
-- Et je tiens ma parole. Votre main, votre main, madame, et je
pars.»
Anne d'Autriche tendit sa main en fermant les yeux et en
s'appuyant de l'autre sur Estefania, car elle sentait que les
forces allaient lui manquer.
Buckingham appuya avec passion ses lèvres sur cette belle main,
puis se relevant:
«Avant six mois, dit-il, si je ne suis pas mort, je vous aurai
revue, madame, dussé-je bouleverser le monde pour cela.»
Et, fidèle à la promesse qu'il avait faite, il s'élança hors de
l'appartement.
Dans le corridor, il rencontra Mme Bonacieux qui l'attendait, et
qui, avec les mêmes précautions et le même bonheur, le reconduisit
hors du Louvre.
CHAPITRE XIII
MONSIEUR BONACIEUX
Il y avait dans tout cela, comme on a pu le remarquer, un
personnage dont, malgré sa position précaire, on n'avait paru
s'inquiéter que fort médiocrement; ce personnage était
M. Bonacieux, respectable martyr des intrigues politiques et
amoureuses qui s'enchevêtraient si bien les unes aux autres, dans
cette époque à la fois si chevaleresque et si galante.
Heureusement -- le lecteur se le rappelle ou ne se le rappelle
pas -- heureusement que nous avons promis de ne pas le perdre de
vue.
Les estafiers qui l'avaient arrêté le conduisirent droit à la
Bastille, où on le fit passer tout tremblant devant un peloton de
soldats qui chargeaient leurs mousquets.
De là, introduit dans une galerie demi-souterraine, il fut, de la
part de ceux qui l'avaient amené, l'objet des plus grossières
injures et des plus farouches traitements. Les sbires voyaient
qu'ils n'avaient pas affaire à un gentilhomme, et ils le
traitaient en véritable croquant.
Au bout d'une demi-heure à peu près, un greffier vint mettre fin à
ses tortures, mais non pas à ses inquiétudes, en donnant l'ordre
de conduire M. Bonacieux dans la chambre des interrogatoires.
Ordinairement on interrogeait les prisonniers chez eux, mais avec
M. Bonacieux on n'y faisait pas tant de façons.
Deux gardes s'emparèrent du mercier, lui firent traverser une
cour, le firent entrer dans un corridor où il y avait trois
sentinelles, ouvrirent une porte et le poussèrent dans une chambre
basse, où il n'y avait pour tous meubles qu'une table, une chaise
et un commissaire. Le commissaire était assis sur la chaise et
occupé à écrire sur la table.
Les deux gardes conduisirent le prisonnier devant la table et, sur
un signe du commissaire, s'éloignèrent hors de la portée de la
voix.
Le commissaire, qui jusque-là avait tenu sa tête baissée sur ses
papiers, la releva pour voir à qui il avait affaire. Ce
commissaire était un homme à la mine rébarbative, au nez pointu,
aux pommettes jaunes et saillantes, aux yeux petits mais
investigateurs et vifs, à la physionomie tenant à la fois de la
fouine et du renard. Sa tête, supportée par un cou long et mobile,
sortait de sa large robe noire en se balançant avec un mouvement à
peu près pareil à celui de la tortue tirant sa tête hors de sa
carapace.
Il commença par demander à M. Bonacieux ses nom et prénoms, son
âge, son état et son domicile.
L'accusé répondit qu'il s'appelait Jacques-Michel Bonacieux, qu'il
était âgé de cinquante et un ans, mercier retiré et qu'il
demeurait rue des Fossoyeurs, n° 11.
Le commissaire alors, au lieu de continuer à l'interroger, lui fit
un grand discours sur le danger qu'il y a pour un bourgeois obscur
à se mêler des choses publiques.
Il compliqua cet exorde d'une exposition dans laquelle il raconta
la puissance et les actes de M. le cardinal, ce ministre
incomparable, ce vainqueur des ministres passés, cet exemple des
ministres à venir: actes et puissance que nul ne contrecarrait
impunément.
Après cette deuxième partie de son discours, fixant son regard
d'épervier sur le pauvre Bonacieux, il l'invita à réfléchir à la
gravité de sa situation.
Les réflexions du mercier étaient toutes faites: il donnait au
diable l'instant où M. de La Porte avait eu l'idée de le marier
avec sa filleule, et l'instant surtout où cette filleule avait été
reçue dame de la lingerie chez la reine.
Le fond du caractère de maître Bonacieux était un profond égoïsme
mêlé à une avarice sordide, le tout assaisonné d'une poltronnerie
extrême. L'amour que lui avait inspiré sa jeune femme, étant un
sentiment tout secondaire, ne pouvait lutter avec les sentiments
primitifs que nous venons d'énumérer.
Bonacieux réfléchit, en effet, sur ce qu'on venait de lui dire.
«Mais, monsieur le commissaire, dit-il timidement, croyez bien que
je connais et que j'apprécie plus que personne le mérite de
l'incomparable Éminence par laquelle nous avons l'honneur d'être
gouvernés.
-- Vraiment? demanda le commissaire d'un air de doute; mais s'il
en était véritablement ainsi, comment seriez-vous à la Bastille?
-- Comment j'y suis, ou plutôt pourquoi j'y suis, répliqua
M. Bonacieux, voilà ce qu'il m'est parfaitement impossible de vous
dire, vu que je l'ignore moi-même; mais, à coup sûr, ce n'est pas
pour avoir désobligé, sciemment du moins, M. le cardinal.
-- Il faut cependant que vous ayez commis un crime, puisque vous
êtes ici accusé de haute trahison.
-- De haute trahison! s'écria Bonacieux épouvanté, de haute
trahison! et comment voulez-vous qu'un pauvre mercier qui déteste
les huguenots et qui abhorre les Espagnols soit accusé de haute
trahison? Réfléchissez, monsieur, la chose est matériellement
impossible.
-- Monsieur Bonacieux, dit le commissaire en regardant l'accusé
comme si ses petits yeux avaient la faculté de lire jusqu'au plus
profond des coeurs, monsieur Bonacieux, vous avez une femme?
-- Oui, monsieur, répondit le mercier tout tremblant, sentant que
c'était là où les affaires allaient s'embrouiller; c'est-à-dire,
j'en avais une.
-- Comment? vous en aviez une! qu'en avez-vous fait, si vous ne
l'avez plus?
-- On me l'a enlevée, monsieur.
-- On vous l'a enlevée? dit le commissaire. Ah!»
Bonacieux sentit à ce «ah!» que l'affaire s'embrouillait de plus
en plus.
«On vous l'a enlevée! reprit le commissaire, et savez-vous quel
est l'homme qui a commis ce rapt?
-- Je crois le connaître.
-- Quel est-il?
-- Songez que je n'affirme rien, monsieur le commissaire, et que
je soupçonne seulement.
-- Qui soupçonnez-vous? Voyons, répondez franchement.»
M. Bonacieux était dans la plus grande perplexité: devait-il tout
nier ou tout dire? En niant tout, on pouvait croire qu'il en
savait trop long pour avouer; en disant tout, il faisait preuve de
bonne volonté. Il se décida donc à tout dire.
«Je soupçonne, dit-il, un grand brun, de haute mine, lequel a tout
à fait l'air d'un grand seigneur; il nous a suivis plusieurs fois,
à ce qu'il m'a semblé, quand j'attendais ma femme devant le
guichet du Louvre pour la ramener chez moi.»
Le commissaire parut éprouver quelque inquiétude.
«Et son nom? dit-il.
-- Oh! quant à son nom, je n'en sais rien, mais si je le rencontre
jamais, je le reconnaîtrai à l'instant même, je vous en réponds,
fût-il entre mille personnes.»
Le front du commissaire se rembrunit.
«Vous le reconnaîtriez entre mille, dites-vous? continua-t-il...
-- C'est-à-dire, reprit Bonacieux, qui vit qu'il avait fait fausse
route, c'est-à-dire...
-- Vous avez répondu que vous le reconnaîtriez, dit le
commissaire; c'est bien, en voici assez pour aujourd'hui; il faut,
avant que nous allions plus loin, que quelqu'un soit prévenu que
vous connaissez le ravisseur de votre femme.
-- Mais je ne vous ai pas dit que je le connaissais! s'écria
Bonacieux au désespoir. Je vous ai dit au contraire...
-- Emmenez le prisonnier, dit le commissaire aux deux gardes.
-- Et où faut-il le conduire? demanda le greffier.
-- Dans un cachot.
-- Dans lequel?
-- Oh! mon Dieu, dans le premier venu, pourvu qu'il ferme bien»,
répondit le commissaire avec une indifférence qui pénétra
d'horreur le pauvre Bonacieux.
«Hélas! hélas! se dit-il, le malheur est sur ma tête; ma femme
aura commis quelque crime effroyable; on me croit son complice, et
l'on me punira avec elle: elle en aura parlé, elle aura avoué
qu'elle m'avait tout dit; une femme, c'est si faible! Un cachot,
le premier venu! c'est cela! une nuit est bientôt passée; et
demain, à la roue, à la potence! Oh! mon Dieu! mon Dieu! ayez
pitié de moi!»
Sans écouter le moins du monde les lamentations de maître
Bonacieux, lamentations auxquelles d'ailleurs ils devaient être
habitués, les deux gardes prirent le prisonnier par un bras, et
l'emmenèrent, tandis que le commissaire écrivait en hâte une
lettre que son greffier attendait.
Bonacieux ne ferma pas l'oeil, non pas que son cachot fût par trop
désagréable, mais parce que ses inquiétudes étaient trop grandes.
Il resta toute la nuit sur son escabeau, tressaillant au moindre
bruit; et quand les premiers rayons du jour se glissèrent dans sa
chambre, l'aurore lui parut avoir pris des teintes funèbres.
Tout à coup, il entendit tirer les verrous, et il fit un
soubresaut terrible. Il croyait qu'on venait le chercher pour le
conduire à l'échafaud; aussi, lorsqu'il vit purement et simplement
paraître, au lieu de l'exécuteur qu'il attendait, son commissaire
et son greffier de la veille, il fut tout près de leur sauter au
cou.
«Votre affaire s'est fort compliquée depuis hier au soir, mon
brave homme, lui dit le commissaire, et je vous conseille de dire
toute la vérité; car votre repentir peut seul conjurer la colère
du cardinal.
-- Mais je suis prêt à tout dire, s'écria Bonacieux, du moins tout
ce que je sais. Interrogez, je vous prie.
-- Où est votre femme, d'abord?
-- Mais puisque je vous ai dit qu'on me l'avait enlevée.
-- Oui, mais depuis hier cinq heures de l'après-midi, grâce à
vous, elle s'est échappée.
-- Ma femme s'est échappée! s'écria Bonacieux. Oh! la malheureuse!
monsieur, si elle s'est échappée, ce n'est pas ma faute, je vous
le jure.
-- Qu'alliez-vous donc alors faire chez M. d'Artagnan votre
voisin, avec lequel vous avez eu une longue conférence dans la
journée?
-- Ah! oui, monsieur le commissaire, oui, cela est vrai, et
j'avoue que j'ai eu tort. J'ai été chez M. d'Artagnan.
-- Quel était le but de cette visite?
-- De le prier de m'aider à retrouver ma femme. Je croyais que
j'avais droit de la réclamer; je me trompais, à ce qu'il paraît,
et je vous en demande bien pardon.
-- Et qu'a répondu M. d'Artagnan?
-- M. d'Artagnan m'a promis son aide; mais je me suis bientôt
aperçu qu'il me trahissait.
-- Vous en imposez à la justice! M. d'Artagnan a fait un pacte
avec vous, et en vertu de ce pacte il a mis en fuite les hommes de
police qui avaient arrêté votre femme, et l'a soustraite à toutes
les recherches.
-- M. d'Artagnan a enlevé ma femme! Ah çà, mais que me dites-vous
là?
-- Heureusement M. d'Artagnan est entre nos mains, et vous allez
lui être confronté.
-- Ah! ma foi, je ne demande pas mieux, s'écria Bonacieux; je ne
serais pas fâché de voir une figure de connaissance.
-- Faites entrer M. d'Artagnan», dit le commissaire aux deux
gardes.
Les deux gardes firent entrer Athos.
«Monsieur d'Artagnan, dit le commissaire en s'adressant à Athos,
déclarez ce qui s'est passé entre vous et monsieur.
-- Mais! s'écria Bonacieux, ce n'est pas M. d'Artagnan que vous me
montrez là!
-- Comment! ce n'est pas M. d'Artagnan? s'écria le commissaire.
-- Pas le moins du monde, répondit Bonacieux.
-- Comment se nomme monsieur? demanda le commissaire.
-- Je ne puis vous le dire, je ne le connais pas.
-- Comment! vous ne le connaissez pas?
-- Non.
-- Vous ne l'avez jamais vu?
-- Si fait; mais je ne sais comment il s'appelle.
-- Votre nom? demanda le commissaire.
-- Athos, répondit le mousquetaire.
-- Mais ce n'est pas un nom d'homme, ça, c'est un nom de montagne!
s'écria le pauvre interrogateur qui commençait à perdre la tête.
-- C'est mon nom, dit tranquillement Athos.
-- Mais vous avez dit que vous vous nommiez d'Artagnan.
-- Moi?
-- Oui, vous.
-- C'est-à-dire que c'est à moi qu'on a dit: «Vous êtes
M. d'Artagnan?» J'ai répondu: «Vous croyez?» Mes gardes se sont
écriés qu'ils en étaient sûrs. Je n'ai pas voulu les contrarier.
D'ailleurs je pouvais me tromper.
-- Monsieur, vous insultez à la majesté de la justice.
-- Aucunement, fit tranquillement Athos.
-- Vous êtes M. d'Artagnan.
-- Vous voyez bien que vous me le dites encore.
-- Mais, s'écria à son tour M. Bonacieux, je vous dis, monsieur le
commissaire, qu'il n'y a pas un instant de doute à avoir.
M. d'Artagnan est mon hôte, et par conséquent, quoiqu'il ne me
paie pas mes loyers, et justement même à cause de cela, je dois le
connaître. M. d'Artagnan est un jeune homme de dix-neuf à vingt
ans à peine, et monsieur en a trente au moins. M. d'Artagnan est
dans les gardes de M. des Essarts, et monsieur est dans la
compagnie des mousquetaires de M. de Tréville: regardez
l'uniforme, monsieur le commissaire, regardez l'uniforme.
-- C'est vrai, murmura le commissaire; c'est pardieu vrai.»
En ce moment la porte s'ouvrit vivement, et un messager, introduit
par un des guichetiers de la Bastille, remit une lettre au
commissaire.
«Oh! la malheureuse! s'écria le commissaire.
-- Comment? que dites-vous? de qui parlez-vous? Ce n'est pas de ma
femme, j'espère!
-- Au contraire, c'est d'elle. Votre affaire est bonne, allez.
-- Ah çà, s'écria le mercier exaspéré, faites-moi le plaisir de me
dire, monsieur, comment mon affaire à moi peut s'empirer de ce que
fait ma femme pendant que je suis en prison!
-- Parce que ce qu'elle fait est la suite d'un plan arrêté entre
vous, plan infernal!
-- Je vous jure, monsieur le commissaire, que vous êtes dans la
plus profonde erreur, que je ne sais rien au monde de ce que
devait faire ma femme, que je suis entièrement étranger à ce
qu'elle a fait, et que, si elle a fait des sottises, je la renie,
je la démens, je la maudis.
-- Ah çà, dit Athos au commissaire, si vous n'avez plus besoin de
moi ici, renvoyez-moi quelque part, il est très ennuyeux, votre
monsieur Bonacieux.
-- Reconduisez les prisonniers dans leurs cachots, dit le
commissaire en désignant d'un même geste Athos et Bonacieux, et
qu'ils soient gardés plus sévèrement que jamais.
-- Cependant, dit Athos avec son calme habituel, si c'est à
M. d'Artagnan que vous avez affaire, je ne vois pas trop en quoi
je puis le remplacer.
-- Faites ce que j'ai dit! s'écria le commissaire, et le secret le
plus absolu! Vous entendez!»
Athos suivit ses gardes en levant les épaules, et M. Bonacieux en
poussant des lamentations à fendre le coeur d'un tigre.
On ramena le mercier dans le même cachot où il avait passé la
nuit, et l'on l'y laissa toute la journée. Toute la journée
Bonacieux pleura comme un véritable mercier, n'étant pas du tout
homme d'épée, il nous l'a dit lui-même.
Le soir, vers les neuf heures, au moment où il allait se décider à
se mettre au lit, il entendit des pas dans son corridor. Ces pas
se rapprochèrent de son cachot, sa porte s'ouvrit, des gardes
parurent.
«Suivez-moi, dit un exempt qui venait à la suite des gardes.
-- Vous suivre! s'écria Bonacieux; vous suivre à cette heure-ci!
et où cela, mon Dieu?
-- Où nous avons l'ordre de vous conduire.
-- Mais ce n'est pas une réponse, cela.
-- C'est cependant la seule que nous puissions vous faire.
-- Ah! mon Dieu, mon Dieu, murmura le pauvre mercier, pour cette
fois je suis perdu!»
Et il suivit machinalement et sans résistance les gardes qui
venaient le quérir.
Il prit le même corridor qu'il avait déjà pris, traversa une
première cour, puis un second corps de logis; enfin, à la porte de
la cour d'entrée, il trouva une voiture entourée de quatre gardes
à cheval. On le fit monter dans cette voiture, l'exempt se plaça
près de lui, on ferma la portière à clef, et tous deux se
trouvèrent dans une prison roulante.
La voiture se mit en mouvement, lente comme un char funèbre. À
travers la grille cadenassée, le prisonnier apercevait les maisons
et le pavé, voilà tout; mais, en véritable Parisien qu'il était,
Bonacieux reconnaissait chaque rue aux bornes, aux enseignes, aux
réverbères. Au moment d'arriver à Saint-Paul, lieu où l'on
exécutait les condamnés de la Bastille, il faillit s'évanouir et
se signa deux fois. Il avait cru que la voiture devait s'arrêter
là. La voiture passa cependant.
Plus loin, une grande terreur le prit encore, ce fut en côtoyant
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