et demi, car le déjeuner chez le prêtre ne pouvait compter que
pour un demi-repas, à offrir à ses compagnons en échange des
festins que s'étaient procurés Athos, Porthos et Aramis. Il se
croyait à charge à la société, oubliant dans sa bonne foi toute
juvénile qu'il avait nourri cette société pendant un mois, et son
esprit préoccupé se mit à travailler activement. Il réfléchit que
cette coalition de quatre hommes jeunes, braves, entreprenants et
actifs devait avoir un autre but que des promenades déhanchées,
des leçons d'escrime et des lazzi plus ou moins spirituels.
En effet, quatre hommes comme eux, quatre hommes dévoués les uns
aux autres depuis la bourse jusqu'à la vie, quatre hommes se
soutenant toujours, ne reculant jamais, exécutant isolément ou
ensemble les résolutions prises en commun; quatre bras menaçant
les quatre points cardinaux ou se tournant vers un seul point,
devaient inévitablement, soit souterrainement, soit au jour, soit
par la mine, soit par la tranchée, soit par la ruse, soit par la
force, s'ouvrir un chemin vers le but qu'ils voulaient atteindre,
si bien défendu ou si éloigné qu'il fût. La seule chose qui
étonnât d'Artagnan, c'est que ses compagnons n'eussent point songé
à cela.
Il y songeait, lui, et sérieusement même, se creusant la cervelle
pour trouver une direction à cette force unique quatre fois
multipliée avec laquelle il ne doutait pas que, comme avec le
levier que cherchait Archimède, on ne parvînt à soulever le monde,
-- lorsque l'on frappa doucement à la porte. D'Artagnan réveilla
Planchet et lui ordonna d'aller ouvrir.
Que de cette phrase: d'Artagnan réveilla Planchet, le lecteur
n'aille pas augurer qu'il faisait nuit ou que le jour n'était
point encore venu. Non! quatre heures venaient de sonner.
Planchet, deux heures auparavant, était venu demander à dîner à
son maître, lequel lui avait répondu par le proverbe: «Qui dort
dîne.» Et Planchet dînait en dormant.
Un homme fut introduit, de mine assez simple et qui avait l'air
d'un bourgeois.
Planchet, pour son dessert, eût bien voulu entendre la
conversation; mais le bourgeois déclara à d'Artagnan que ce qu'il
avait à lui dire étant important et confidentiel, il désirait
demeurer en tête-à-tête avec lui.
D'Artagnan congédia Planchet et fit asseoir son visiteur.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux hommes se
regardèrent comme pour faire une connaissance préalable, après
quoi d'Artagnan s'inclina en signe qu'il écoutait.
«J'ai entendu parler de M. d'Artagnan comme d'un jeune homme fort
brave, dit le bourgeois, et cette réputation dont il jouit à juste
titre m'a décidé à lui confier un secret.
-- Parlez, monsieur, parlez», dit d'Artagnan, qui d'instinct
flaira quelque chose d'avantageux.
Le bourgeois fit une nouvelle pause et continua:
«J'ai ma femme qui est lingère chez la reine, monsieur, et qui ne
manque ni de sagesse, ni de beauté. On me l'a fait épouser voilà
bientôt trois ans, quoiqu'elle n'eût qu'un petit avoir, parce que
M. de La Porte, le portemanteau de la reine, est son parrain et la
protège...
-- Eh bien, monsieur? demanda d'Artagnan.
-- Eh bien, reprit le bourgeois, eh bien, monsieur, ma femme a été
enlevée hier matin, comme elle sortait de sa chambre de travail.
-- Et par qui votre femme a-t-elle été enlevée?
-- Je n'en sais rien sûrement, monsieur, mais je soupçonne
quelqu'un.
-- Et quelle est cette personne que vous soupçonnez?
-- Un homme qui la poursuivait depuis longtemps.
-- Diable!
-- Mais voulez-vous que je vous dise, monsieur, continua le
bourgeois, je suis convaincu, moi, qu'il y a moins d'amour que de
politique dans tout cela.
-- Moins d'amour que de politique, reprit d'Artagnan d'un air fort
réfléchi, et que soupçonnez-vous?
-- Je ne sais pas si je devrais vous dire ce que je soupçonne...
-- Monsieur, je vous ferai observer que je ne vous demande
absolument rien, moi. C'est vous qui êtes venu. C'est vous qui
m'avez dit que vous aviez un secret à me confier. Faites donc à
votre guise, il est encore temps de vous retirer.
-- Non, monsieur, non; vous m'avez l'air d'un honnête jeune homme,
et j'aurai confiance en vous. Je crois donc que ce n'est pas à
cause de ses amours que ma femme a été arrêtée, mais à cause de
celles d'une plus grande dame qu'elle.
-- Ah! ah! serait-ce à cause des amours de Mme de Bois-Tracy? fit
d'Artagnan, qui voulut avoir l'air, vis-à-vis de son bourgeois,
d'être au courant des affaires de la cour.
-- Plus haut, monsieur, plus haut.
-- De Mme d'Aiguillon?
-- Plus haut encore.
-- De Mme de Chevreuse?
-- Plus haut, beaucoup plus haut!
-- De la... d'Artagnan s'arrêta.
-- Oui, monsieur, répondit si bas, qu'à peine si on put
l'entendre, le bourgeois épouvanté.
-- Et avec qui?
-- Avec qui cela peut-il être, si ce n'est avec le duc de...
-- Le duc de...
-- Oui, monsieur! répondit le bourgeois, en donnant à sa voix une
intonation plus sourde encore.
-- Mais comment savez-vous tout cela, vous?
-- Ah! comment je le sais?
-- Oui, comment le savez-vous? Pas de demi-confidence, ou... vous
comprenez.
-- Je le sais par ma femme, monsieur, par ma femme elle-même.
-- Qui le sait, elle, par qui?
-- Par M. de La Porte. Ne vous ai-je pas dit qu'elle était la
filleule de M. de La Porte, l'homme de confiance de la reine? Eh
bien, M. de La Porte l'avait mise près de Sa Majesté pour que
notre pauvre reine au moins eût quelqu'un à qui se fier,
abandonnée comme elle l'est par le roi, espionnée comme elle l'est
par le cardinal, trahie comme elle l'est par tous.
-- Ah! ah! voilà qui se dessine, dit d'Artagnan.
-- Or ma femme est venue il y a quatre jours, monsieur; une de ses
conditions était qu'elle devait me venir voir deux fois la
semaine; car, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, ma
femme m'aime beaucoup; ma femme est donc venue, et m'a confié que
la reine, en ce moment-ci, avait de grandes craintes.
-- Vraiment?
-- Oui, M. le cardinal, à ce qu'il paraît, la poursuit et la
persécute plus que jamais. Il ne peut pas lui pardonner l'histoire
de la sarabande. Vous savez l'histoire de la sarabande?
-- Pardieu, si je la sais! répondit d'Artagnan, qui ne savait rien
du tout, mais qui voulait avoir l'air d'être au courant.
-- De sorte que, maintenant, ce n'est plus de la haine, c'est de
la vengeance.
-- Vraiment?
-- Et la reine croit...
-- Eh bien, que croit la reine?
-- Elle croit qu'on a écrit à M. le duc de Buckingham en son nom.
-- Au nom de la reine?
-- Oui, pour le faire venir à Paris, et une fois venu à Paris,
pour l'attirer dans quelque piège.
-- Diable! mais votre femme, mon cher monsieur, qu'a-t-elle à
faire dans tout cela?
-- On connaît son dévouement pour la reine, et l'on veut ou
l'éloigner de sa maîtresse, ou l'intimider pour avoir les secrets
de Sa Majesté, ou la séduire pour se servir d'elle comme d'un
espion.
-- C'est probable, dit d'Artagnan; mais l'homme qui l'a enlevée,
le connaissez-vous?
-- Je vous ai dit que je croyais le connaître.
-- Son nom?
-- Je ne le sais pas; ce que je sais seulement, c'est que c'est
une créature du cardinal, son âme damnée.
-- Mais vous l'avez vu?
-- Oui, ma femme me l'a montré un jour.
-- A-t-il un signalement auquel on puisse le reconnaître?
-- Oh! certainement, c'est un seigneur de haute mine, poil noir,
teint basané, oeil perçant, dents blanches et une cicatrice à la
tempe.
-- Une cicatrice à la tempe! s'écria d'Artagnan, et avec cela
dents blanches, oeil perçant, teint basané, poil noir, et haute
mine; c'est mon homme de Meung!
-- C'est votre homme, dites-vous?
-- Oui, oui; mais cela ne fait rien à la chose. Non, je me trompe,
cela la simplifie beaucoup, au contraire: si votre homme est le
mien, je ferai d'un coup deux vengeances, voilà tout; mais où
rejoindre cet homme?
-- Je n'en sais rien.
-- Vous n'avez aucun renseignement sur sa demeure?
-- Aucun; un jour que je reconduisais ma femme au Louvre, il en
sortait comme elle allait y entrer, et elle me l'a fait voir.
-- Diable! diable! murmura d'Artagnan, tout ceci est bien vague;
par qui avez-vous su l'enlèvement de votre femme?
-- Par M. de La Porte.
-- Vous a-t-il donné quelque détail?
-- Il n'en avait aucun.
-- Et vous n'avez rien appris d'un autre côté?
-- Si fait, j'ai reçu...
-- Quoi?
-- Mais je ne sais pas si je ne commets pas une grande imprudence?
-- Vous revenez encore là-dessus; cependant je vous ferai observer
que, cette fois, il est un peu tard pour reculer.
-- Aussi je ne recule pas, mordieu! s'écria le bourgeois en jurant
pour se monter la tête. D'ailleurs, foi de Bonacieux...
-- Vous vous appelez Bonacieux? interrompit d'Artagnan.
-- Oui, c'est mon nom.
-- Vous disiez donc: foi de Bonacieux! pardon si je vous ai
interrompu; mais il me semblait que ce nom ne m'était pas inconnu.
-- C'est possible, monsieur. Je suis votre propriétaire.
-- Ah! ah! fit d'Artagnan en se soulevant à demi et en saluant,
vous êtes mon propriétaire?
-- Oui, monsieur, oui. Et comme depuis trois mois que vous êtes
chez moi, et que distrait sans doute par vos grandes occupations
vous avez oublié de me payer mon loyer; comme, dis-je, je ne vous
ai pas tourmenté un seul instant, j'ai pensé que vous auriez égard
à ma délicatesse.
-- Comment donc! mon cher monsieur Bonacieux, reprit d'Artagnan,
croyez que je suis plein de reconnaissance pour un pareil procédé,
et que, comme je vous l'ai dit, si je puis vous être bon à quelque
chose...
-- Je vous crois, monsieur, je vous crois, et comme j'allais vous
le dire, foi de Bonacieux, j'ai confiance en vous.
-- Achevez donc ce que vous avez commencé à me dire.»
Le bourgeois tira un papier de sa poche, et le présenta à
d'Artagnan.
«Une lettre! fit le jeune homme.
-- Que j'ai reçue ce matin.»
D'Artagnan l'ouvrit, et comme le jour commençait à baisser, il
s'approcha de la fenêtre. Le bourgeois le suivit.
«Ne cherchez pas votre femme, lut d'Artagnan, elle vous sera
rendue quand on n'aura plus besoin d'elle. Si vous faites une
seule démarche pour la retrouver, vous êtes perdu.»
«Voilà qui est positif, continua d'Artagnan; mais après tout, ce
n'est qu'une menace.
-- Oui, mais cette menace m'épouvante; moi, monsieur, je ne suis
pas homme d'épée du tout, et j'ai peur de la Bastille.
-- Hum! fit d'Artagnan; mais c'est que je ne me soucie pas plus de
la Bastille que vous, moi. S'il ne s'agissait que d'un coup
d'épée, passe encore.
-- Cependant, monsieur, j'avais bien compté sur vous dans cette
occasion.
-- Oui?
-- Vous voyant sans cesse entouré de mousquetaires à l'air fort
superbe, et reconnaissant que ces mousquetaires étaient ceux de
M. de Tréville, et par conséquent des ennemis du cardinal, j'avais
pensé que vous et vos amis, tout en rendant justice à notre pauvre
reine, seriez enchantés de jouer un mauvais tour à Son Éminence.
-- Sans doute.
-- Et puis j'avais pensé que, me devant trois mois de loyer dont
je ne vous ai jamais parlé...
-- Oui, oui, vous m'avez déjà donné cette raison, et je la trouve
excellente.
-- Comptant de plus, tant que vous me ferez l'honneur de rester
chez moi, ne jamais vous parler de votre loyer à venir...
-- Très bien.
-- Et ajoutez à cela, si besoin est, comptant vous offrir une
cinquantaine de pistoles si, contre toute probabilité, vous vous
trouviez gêné en ce moment.
-- À merveille; mais vous êtes donc riche, mon cher monsieur
Bonacieux?
-- Je suis à mon aise, monsieur, c'est le mot; j'ai amassé quelque
chose comme deux ou trois mille écus de rente dans le commerce de
la mercerie, et surtout en plaçant quelques fonds sur le dernier
voyage du célèbre navigateur Jean Mocquet; de sorte que, vous
comprenez, monsieur... Ah! mais... s'écria le bourgeois.
-- Quoi? demanda d'Artagnan.
-- Que vois-je là?
-- Où?
-- Dans la rue, en face de vos fenêtres, dans l'embrasure de cette
porte: un homme enveloppé dans un manteau.
-- C'est lui! s'écrièrent à la fois d'Artagnan et le bourgeois,
chacun d'eux en même temps ayant reconnu son homme.
-- Ah! cette fois-ci, s'écria d'Artagnan en sautant sur son épée,
cette fois-ci, il ne m'échappera pas.»
Et tirant son épée du fourreau, il se précipita hors de
l'appartement.
Sur l'escalier, il rencontra Athos et Porthos qui le venaient
voir. Ils s'écartèrent, d'Artagnan passa entre eux comme un trait.
«Ah çà, où cours-tu ainsi? lui crièrent à la fois les deux
mousquetaires.
-- L'homme de Meung!» répondit d'Artagnan, et il disparut.
D'Artagnan avait plus d'une fois raconté à ses amis son aventure
avec l'inconnu, ainsi que l'apparition de la belle voyageuse à
laquelle cet homme avait paru confier une si importante missive.
L'avis d'Athos avait été que d'Artagnan avait perdu sa lettre dans
la bagarre. Un gentilhomme, selon lui -- et, au portrait que
d'Artagnan avait fait de l'inconnu, ce ne pouvait être qu'un
gentilhomme --, un gentilhomme devait être incapable de cette
bassesse, de voler une lettre.
Porthos n'avait vu dans tout cela qu'un rendez-vous amoureux donné
par une dame à un cavalier ou par un cavalier à une dame, et
qu'était venu troubler la présence de d'Artagnan et de son cheval
jaune.
Aramis avait dit que ces sortes de choses étant mystérieuses,
mieux valait ne les point approfondir.
Ils comprirent donc, sur les quelques mots échappés à d'Artagnan,
de quelle affaire il était question, et comme ils pensèrent
qu'après avoir rejoint son homme ou l'avoir perdu de vue,
d'Artagnan finirait toujours par remonter chez lui, ils
continuèrent leur chemin.
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre de d'Artagnan, la chambre
était vide: le propriétaire, craignant les suites de la rencontre
qui allait sans doute avoir lieu entre le jeune homme et
l'inconnu, avait, par suite de l'exposition qu'il avait faite lui-
même de son caractère, jugé qu'il était prudent de décamper.
CHAPITRE IX
D'ARTAGNAN SE DESSINE
Comme l'avaient prévu Athos et Porthos, au bout d'une demi-heure
d'Artagnan rentra. Cette fois encore il avait manqué son homme,
qui avait disparu comme par enchantement. D'Artagnan avait couru,
l'épée à la main, toutes les rues environnantes, mais il n'avait
rien trouvé qui ressemblât à celui qu'il cherchait, puis enfin il
en était revenu à la chose par laquelle il aurait dû commencer
peut-être, et qui était de frapper à la porte contre laquelle
l'inconnu était appuyé; mais c'était inutilement qu'il avait dix
ou douze fois de suite fait résonner le marteau, personne n'avait
répondu, et des voisins qui, attirés par le bruit, étaient
accourus sur le seuil de leur porte ou avaient mis le nez à leurs
fenêtres, lui avaient assuré que cette maison, dont au reste
toutes les ouvertures étaient closes, était depuis six mois
complètement inhabitée.
Pendant que d'Artagnan courait les rues et frappait aux portes,
Aramis avait rejoint ses deux compagnons, de sorte qu'en revenant
chez lui, d'Artagnan trouva la réunion au grand complet.
«Eh bien? dirent ensemble les trois mousquetaires en voyant entrer
d'Artagnan, la sueur sur le front et la figure bouleversée par la
colère.
-- Eh bien, s'écria celui-ci en jetant son épée sur le lit, il
faut que cet homme soit le diable en personne; il a disparu comme
un fantôme, comme une ombre, comme un spectre.
-- Croyez-vous aux apparitions? demanda Athos à Porthos.
-- Moi, je ne crois que ce que j'ai vu, et comme je n'ai jamais vu
d'apparitions, je n'y crois pas.
-- La Bible, dit Aramis, nous fait une loi d'y croire: l'ombre de
Samuel apparut à Saül, et c'est un article de foi que je serais
fâché de voir mettre en doute, Porthos.
-- Dans tous les cas, homme ou diable, corps ou ombre, illusion ou
réalité, cet homme est né pour ma damnation, car sa fuite nous
fait manquer une affaire superbe, messieurs, une affaire dans
laquelle il y avait cent pistoles et peut-être plus à gagner.
-- Comment cela?» dirent à la fois Porthos et Aramis.
Quant à Athos, fidèle à son système de mutisme, il se contenta
d'interroger d'Artagnan du regard.
«Planchet, dit d'Artagnan à son domestique, qui passait en ce
moment la tête par la porte entrebâillée pour tâcher de surprendre
quelques bribes de la conversation, descendez chez mon
propriétaire, M. Bonacieux, et dites-lui de nous envoyer une demi-
douzaine de bouteilles de vin de Beaugency: c'est celui que je
préfère.
-- Ah çà, mais vous avez donc crédit ouvert chez votre
propriétaire? demanda Porthos.
-- Oui, répondit d'Artagnan, à compter d'aujourd'hui, et soyez
tranquilles, si son vin est mauvais, nous lui en enverrons quérir
d'autre.
-- Il faut user et non abuser, dit sentencieusement Aramis.
-- J'ai toujours dit que d'Artagnan était la forte tête de nous
quatre, fit Athos, qui, après avoir émis cette opinion à laquelle
d'Artagnan répondit par un salut, retomba aussitôt dans son
silence accoutumé.
-- Mais enfin, voyons, qu'y a-t-il? demanda Porthos.
-- Oui, dit Aramis, confiez-nous cela, mon cher ami, à moins que
l'honneur de quelque dame ne se trouve intéressé à cette
confidence, à ce quel cas vous feriez mieux de la garder pour
vous.
-- Soyez tranquilles, répondit d'Artagnan, l'honneur de personne
n'aura à se plaindre de ce que j'ai à vous dire.»
Et alors il raconta mot à mot à ses amis ce qui venait de se
passer entre lui et son hôte, et comment l'homme qui avait enlevé
la femme du digne propriétaire était le même avec lequel il avait
eu maille à partir à l'hôtellerie du Franc Meunier.
«Votre affaire n'est pas mauvaise, dit Athos après avoir goûté le
vin en connaisseur et indiqué d'un signe de tête qu'il le trouvait
bon, et l'on pourra tirer de ce brave homme cinquante à soixante
pistoles. Maintenant, reste à savoir si cinquante à soixante
pistoles valent la peine de risquer quatre têtes.
-- Mais faites attention, s'écria d'Artagnan qu'il y a une femme
dans cette affaire, une femme enlevée, une femme qu'on menace sans
doute, qu'on torture peut-être, et tout cela parce qu'elle est
fidèle à sa maîtresse!
-- Prenez garde, d'Artagnan, prenez garde, dit Aramis, vous vous
échauffez un peu trop, à mon avis, sur le sort de Mme Bonacieux.
La femme a été créée pour notre perte, et c'est d'elle que nous
viennent toutes nos misères.»
Athos, à cette sentence d'Aramis, fronça le sourcil et se mordit
les lèvres.
«Ce n'est point de Mme Bonacieux que je m'inquiète, s'écria
d'Artagnan, mais de la reine, que le roi abandonne, que le
cardinal persécute, et qui voit tomber, les unes après les autres,
les têtes de tous ses amis.
-- Pourquoi aime-t-elle ce que nous détestons le plus au monde,
les Espagnols et les Anglais?
-- L'Espagne est sa patrie, répondit d'Artagnan, et il est tout
simple qu'elle aime les Espagnols, qui sont enfants de la même
terre qu'elle. Quant au second reproche que vous lui faites, j'ai
entendu dire qu'elle aimait non pas les Anglais, mais un Anglais.
-- Eh! ma foi, dit Athos, il faut avouer que cet Anglais était
bien digne d'être aimé. Je n'ai jamais vu un plus grand air que le
sien.
-- Sans compter qu'il s'habille comme personne, dit Porthos.
J'étais au Louvre le jour où il a semé ses perles, et pardieu!
j'en ai ramassé deux que j'ai bien vendues dix pistoles pièce. Et
toi, Aramis, le connais-tu?
-- Aussi bien que vous, messieurs, car j'étais de ceux qui l'ont
arrêté dans le jardin d'Amiens, où m'avait introduit
M. de Putange, l'écuyer de la reine. J'étais au séminaire à cette
époque, et l'aventure me parut cruelle pour le roi.
-- Ce qui ne m'empêcherait pas, dit d'Artagnan, si je savais où
est le duc de Buckingham, de le prendre par la main et de le
conduire près de la reine, ne fût-ce que pour faire enrager M. le
cardinal; car notre véritable, notre seul, notre éternel ennemi,
messieurs, c'est le cardinal, et si nous pouvions trouver moyen de
lui jouer quelque tour bien cruel, j'avoue que j'y engagerais
volontiers ma tête.
-- Et, reprit Athos, le mercier vous a dit, d'Artagnan, que la
reine pensait qu'on avait fait venir Buckingham sur un faux avis?
-- Elle en a peur.
-- Attendez donc, dit Aramis.
-- Quoi? demanda Porthos.
-- Allez toujours, je cherche à me rappeler des circonstances.
-- Et maintenant je suis convaincu, dit d'Artagnan, que
l'enlèvement de cette femme de la reine se rattache aux événements
dont nous parlons, et peut-être à la présence de M. de Buckingham
à Paris.
-- Le Gascon est plein d'idées, dit Porthos avec admiration.
-- J'aime beaucoup l'entendre parler, dit Athos, son patois
m'amuse.
-- Messieurs, reprit Aramis, écoutez ceci.
-- Écoutons Aramis, dirent les trois amis.
-- Hier je me trouvais chez un savant docteur en théologie que je
consulte quelquefois pour mes études...»
Athos sourit.
«Il habite un quartier désert, continua Aramis: ses goûts, sa
profession l'exigent. Or, au moment où je sortais de chez lui...»
Ici Aramis s'arrêta.
«Eh bien? demandèrent ses auditeurs, au moment où vous sortiez de
chez lui?»
Aramis parut faire un effort sur lui-même, comme un homme qui, en
plein courant de mensonge, se voit arrêter par quelque obstacle
imprévu; mais les yeux de ses trois compagnons étaient fixés sur
lui, leurs oreilles attendaient béantes, il n'y avait pas moyen de
reculer.
«Ce docteur a une nièce, continua Aramis.
-- Ah! il a une nièce! interrompit Porthos.
-- Dame fort respectable», dit Aramis.
Les trois amis se mirent à rire.
«Ah! si vous riez ou si vous doutez, reprit Aramis, vous ne saurez
rien.
-- Nous sommes croyants comme des mahométistes et muets comme des
catafalques, dit Athos.
-- Je continue donc, reprit Aramis. Cette nièce vient quelquefois
voir son oncle; or elle s'y trouvait hier en même temps que moi,
par hasard, et je dus m'offrir pour la conduire à son carrosse.
-- Ah! elle a un carrosse, la nièce du docteur? interrompit
Porthos, dont un des défauts était une grande incontinence de
langue; belle connaissance, mon ami.
-- Porthos, reprit Aramis, je vous ai déjà fait observer plus
d'une fois que vous êtes fort indiscret, et que cela vous nuit
près des femmes.
-- Messieurs, messieurs, s'écria d'Artagnan, qui entrevoyait le
fond de l'aventure, la chose est sérieuse; tâchons donc de ne pas
plaisanter si nous pouvons. Allez, Aramis, allez.
-- Tout à coup, un homme grand, brun, aux manières de
gentilhomme..., tenez, dans le genre du vôtre, d'Artagnan.
-- Le même peut-être, dit celui-ci.
-- C'est possible, continua Aramis,... s'approcha de moi,
accompagné de cinq ou six hommes qui le suivaient à dix pas en
arrière, et du ton le plus poli: "Monsieur le duc, me dit-il, et
vous, madame", continua-t-il en s'adressant à la dame que j'avais
sous le bras...
-- À la nièce du docteur?
-- Silence donc, Porthos! dit Athos, vous êtes insupportable.
-- Veuillez monter dans ce carrosse, et cela sans essayer la
moindre résistance, sans faire le moindre bruit.»
-- Il vous avait pris pour Buckingham! s'écria d'Artagnan.
-- Je le crois, répondit Aramis.
-- Mais cette dame? demanda Porthos.
-- Il l'avait prise pour la reine! dit d'Artagnan.
-- Justement, répondit Aramis.
-- Le Gascon est le diable! s'écria Athos, rien ne lui échappe.
-- Le fait est, dit Porthos, qu'Aramis est de la taille et a
quelque chose de la tournure du beau duc; mais cependant, il me
semble que l'habit de mousquetaire...
-- J'avais un manteau énorme, dit Aramis.
-- Au mois de juillet, diable! fit Porthos, est-ce que le docteur
craint que tu ne sois reconnu?
-- Je comprends encore, dit Athos, que l'espion se soit laissé
prendre par la tournure; mais le visage...
-- J'avais un grand chapeau, dit Aramis.
-- Oh! mon Dieu, s'écria Porthos, que de précautions pour étudier
la théologie!
-- Messieurs, messieurs, dit d'Artagnan, ne perdons pas notre
temps à badiner; éparpillons-nous et cherchons la femme du
mercier, c'est la clef de l'intrigue.
-- Une femme de condition si inférieure! vous croyez, d'Artagnan?
fit Porthos en allongeant les lèvres avec mépris.
-- C'est la filleule de La Porte, le valet de confiance de la
reine. Ne vous l'ai-je pas dit, messieurs? Et d'ailleurs, c'est
peut-être un calcul de Sa Majesté d'avoir été, cette fois,
chercher ses appuis si bas. Les hautes têtes se voient de loin, et
le cardinal a bonne vue.
-- Eh bien, dit Porthos, faites d'abord prix avec le mercier, et
bon prix.
-- C'est inutile, dit d'Artagnan, car je crois que s'il ne nous
paie pas, nous serons assez payés d'un autre côté.»
En ce moment, un bruit précipité de pas retentit dans l'escalier,
la porte s'ouvrit avec fracas, et le malheureux mercier s'élança
dans la chambre où se tenait le conseil.
«Ah! messieurs, s'écria-t-il, sauvez-moi, au nom du Ciel, sauvez-
moi! Il y a quatre hommes qui viennent pour m'arrêter; sauvez-moi,
sauvez-moi!»
Porthos et Aramis se levèrent.
«Un moment, s'écria d'Artagnan en leur faisant signe de repousser
au fourreau leurs épées à demi tirées; un moment, ce n'est pas du
courage qu'il faut ici, c'est de la prudence.
-- Cependant, s'écria Porthos, nous ne laisserons pas...
-- Vous laisserez faire d'Artagnan, dit Athos, c'est, je le
répète, la forte tête de nous tous, et moi, pour mon compte, je
déclare que je lui obéis. Fais ce que tu voudras, d'Artagnan.»
En ce moment, les quatre gardes apparurent à la porte de
l'antichambre, et voyant quatre mousquetaires debout et l'épée au
côté, hésitèrent à aller plus loin.
«Entrez, messieurs, entrez, cria d'Artagnan; vous êtes ici chez
moi, et nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi et de M. le
cardinal.
-- Alors, messieurs, vous ne vous opposerez pas à ce que nous
exécutions les ordres que nous avons reçus? demanda celui qui
paraissait le chef de l'escouade.
-- Au contraire, messieurs, et nous vous prêterions main-forte, si
besoin était.
-- Mais que dit-il donc? marmotta Porthos.
-- Tu es un niais, dit Athos, silence!
-- Mais vous m'avez promis..., dit tout bas le pauvre mercier.
-- Nous ne pouvons vous sauver qu'en restant libres, répondit
rapidement et tout bas d'Artagnan, et si nous faisons mine de vous
défendre, on nous arrête avec vous.
-- Il me semble, cependant...
-- Venez, messieurs, venez, dit tout haut d'Artagnan; je n'ai
aucun motif de défendre monsieur. Je l'ai vu aujourd'hui pour la
première fois, et encore à quelle occasion, il vous le dira lui-
même, pour me venir réclamer le prix de mon loyer. Est-ce vrai,
monsieur Bonacieux? Répondez!
-- C'est la vérité pure, s'écria le mercier, mais monsieur ne vous
dit pas...
-- Silence sur moi, silence sur mes amis, silence sur la reine
surtout, ou vous perdriez tout le monde sans vous sauver. Allez,
allez, messieurs, emmenez cet homme!»
Et d'Artagnan poussa le mercier tout étourdi aux mains des gardes,
en lui disant:
«Vous êtes un maraud, mon cher; vous venez me demander de
l'argent, à moi! à un mousquetaire! En prison, messieurs, encore
une fois, emmenez-le en prison et gardez-le sous clef le plus
longtemps possible, cela me donnera du temps pour payer.»
Les sbires se confondirent en remerciements et emmenèrent leur
proie.
Au moment où ils descendaient, d'Artagnan frappa sur l'épaule du
chef:
«Ne boirai-je pas à votre santé et vous à la mienne? dit-il, en
remplissant deux verres du vin de Beaugency qu'il tenait de la
libéralité de M. Bonacieux.
-- Ce sera bien de l'honneur pour moi, dit le chef des sbires, et
j'accepte avec reconnaissance.
-- Donc, à la vôtre, monsieur... comment vous nommez-vous?
-- Boisrenard.
-- Monsieur Boisrenard!
-- À la vôtre, mon gentilhomme: comment vous nommez-vous, à votre
tour, s'il vous plaît?
-- D'Artagnan.
-- À la vôtre, monsieur d'Artagnan!
-- Et par-dessus toutes celles-là, s'écria d'Artagnan comme
emporté par son enthousiasme, à celle du roi et du cardinal.»
Le chef des sbires eût peut-être douté de la sincérité de
d'Artagnan, si le vin eût été mauvais; mais le vin était bon, il
fut convaincu.
«Mais quelle diable de vilenie avez-vous donc faite là? dit
Porthos lorsque l'alguazil en chef eut rejoint ses compagnons, et
que les quatre amis se retrouvèrent seuls. Fi donc! quatre
mousquetaires laisser arrêter au milieu d'eux un malheureux qui
crie à l'aide! Un gentilhomme trinquer avec un recors!
-- Porthos, dit Aramis, Athos t'a déjà prévenu que tu étais un
niais, et je me range de son avis. D'Artagnan, tu es un grand
homme, et quand tu seras à la place de M. de Tréville, je te
demande ta protection pour me faire avoir une abbaye.
-- Ah çà, je m'y perds, dit Porthos, vous approuvez ce que
d'Artagnan vient de faire?
-- Je le crois parbleu bien, dit Athos; non seulement j'approuve
ce qu'il vient de faire, mais encore je l'en félicite.
-- Et maintenant, messieurs, dit d'Artagnan sans se donner la
peine d'expliquer sa conduite à Porthos, tous pour un, un pour
tous, c'est notre devise, n'est-ce pas?
-- Cependant... dit Porthos.
-- Étends la main et jure!» s'écrièrent à la fois Athos et Aramis.
Vaincu par l'exemple, maugréant tout bas, Porthos étendit la main,
et les quatre amis répétèrent d'une seule voix la formule dictée
par d'Artagnan:
«Tous pour un, un pour tous.»
«C'est bien, que chacun se retire maintenant chez soi, dit
d'Artagnan comme s'il n'avait fait autre chose que de commander
toute sa vie, et attention, car à partir de ce moment, nous voilà
aux prises avec le cardinal.»
CHAPITRE X
UNE SOURICIÈRE AU XVIIe SIÈCLE
L'invention de la souricière ne date pas de nos jours; dès que les
sociétés, en se formant, eurent inventé une police quelconque,
cette police, à son tour, inventa les souricières.
Comme peut-être nos lecteurs ne sont pas familiarisés encore avec
l'argot de la rue de Jérusalem, et que c'est, depuis que nous
écrivons -- et il y a quelque quinze ans de cela --, la première
fois que nous employons ce mot appliqué à cette chose, expliquons-
leur ce que c'est qu'une souricière.
Quand, dans une maison quelle qu'elle soit, on a arrêté un
individu soupçonné d'un crime quelconque, on tient secrète
l'arrestation; on place quatre ou cinq hommes en embuscade dans la
première pièce, on ouvre la porte à tous ceux qui frappent, on la
referme sur eux et on les arrête; de cette façon, au bout de deux
ou trois jours, on tient à peu près tous les familiers de
l'établissement.
Voilà ce que c'est qu'une souricière.
On fit donc une souricière de l'appartement de maître Bonacieux,
et quiconque y apparut fut pris et interrogé par les gens de M. le
cardinal. Il va sans dire que, comme une allée particulière
conduisait au premier étage qu'habitait d'Artagnan, ceux qui
venaient chez lui étaient exemptés de toutes visites.
D'ailleurs les trois mousquetaires y venaient seuls; ils s'étaient
mis en quête chacun de son côté, et n'avaient rien trouvé, rien
découvert. Athos avait été même jusqu'à questionner
M. de Tréville, chose qui, vu le mutisme habituel du digne
mousquetaire, avait fort étonné son capitaine. Mais M. de Tréville
ne savait rien, sinon que, la dernière fois qu'il avait vu le
cardinal, le roi et la reine, le cardinal avait l'air fort
soucieux, que le roi était inquiet, et que les yeux rouges de la
reine indiquaient qu'elle avait veillé ou pleuré. Mais cette
dernière circonstance l'avait peu frappé, la reine, depuis son
mariage, veillant et pleurant beaucoup.
M. de Tréville recommanda en tout cas à Athos le service du roi et
surtout celui de la reine, le priant de faire la même
recommandation à ses camarades.
Quant à d'Artagnan, il ne bougeait pas de chez lui. Il avait
converti sa chambre en observatoire. Des fenêtres il voyait
arriver ceux qui venaient se faire prendre; puis, comme il avait
ôté les carreaux du plancher, qu'il avait creusé le parquet et
qu'un simple plafond le séparait de la chambre au-dessous, où se
faisaient les interrogatoires, il entendait tout ce qui se passait
entre les inquisiteurs et les accusés.
Les interrogatoires, précédés d'une perquisition minutieuse opérée
sur la personne arrêtée, étaient presque toujours ainsi conçus:
«Mme Bonacieux vous a-t-elle remis quelque chose pour son mari ou
pour quelque autre personne?
-- M. Bonacieux vous a-t-il remis quelque chose pour sa femme ou
pour quelque autre personne?
-- L'un et l'autre vous ont-ils fait quelque confidence de vive
voix?»
«S'ils savaient quelque chose, ils ne questionneraient pas ainsi,
se dit à lui-même d'Artagnan. Maintenant, que cherchent-ils à
savoir? Si le duc de Buckingham ne se trouve point à Paris et s'il
n'a pas eu ou s'il ne doit point avoir quelque entrevue avec la
reine.»
D'Artagnan s'arrêta à cette idée, qui, d'après tout ce qu'il avait
entendu, ne manquait pas de probabilité.
En attendant, la souricière était en permanence, et la vigilance
de d'Artagnan aussi.
Le soir du lendemain de l'arrestation du pauvre Bonacieux, comme
Athos venait de quitter d'Artagnan pour se rendre chez
M. de Tréville, comme neuf heures venaient de sonner, et comme
Planchet, qui n'avait pas encore fait le lit, commençait sa
besogne, on entendit frapper à la porte de la rue; aussitôt cette
porte s'ouvrit et se referma: quelqu'un venait de se prendre à la
souricière.
D'Artagnan s'élança vers l'endroit décarrelé, se coucha ventre à
terre et écouta.
Des cris retentirent bientôt, puis des gémissements qu'on
cherchait à étouffer. D'interrogatoire, il n'en était pas
question.
«Diable! se dit d'Artagnan, il me semble que c'est une femme: on
la fouille, elle résiste, -- on la violente, -- les misérables!»
Et d'Artagnan, malgré sa prudence, se tenait à quatre pour ne pas
se mêler à la scène qui se passait au-dessous de lui.
«Mais je vous dis que je suis la maîtresse de la maison,
messieurs; je vous dis que je suis Mme Bonacieux, je vous dis que
j'appartiens à la reine!» s'écriait la malheureuse femme.
«Mme Bonacieux! murmura d'Artagnan; serais-je assez heureux pour
avoir trouvé ce que tout le monde cherche?»
«C'est justement vous que nous attendions», reprirent les
interrogateurs.
La voix devint de plus en plus étouffée: un mouvement tumultueux
fit retentir les boiseries. La victime résistait autant qu'une
femme peut résister à quatre hommes.
«Pardon, messieurs, par...», murmura la voix, qui ne fit plus
entendre que des sons inarticulés.
«Ils la bâillonnent, ils vont l'entraîner, s'écria d'Artagnan en
se redressant comme par un ressort. Mon épée; bon, elle est à mon
côté. Planchet!
-- Monsieur?
-- Cours chercher Athos, Porthos et Aramis. L'un des trois sera
sûrement chez lui, peut-être tous les trois seront-ils rentrés.
Qu'ils prennent des armes, qu'ils viennent, qu'ils accourent. Ah!
je me souviens, Athos est chez M. de Tréville.
-- Mais où allez-vous, monsieur, où allez-vous?
-- Je descends par la fenêtre, s'écria d'Artagnan, afin d'être
plus tôt arrivé; toi, remets les carreaux, balaie le plancher,
sors par la porte et cours où je te dis.
-- Oh! monsieur, monsieur, vous allez vous tuer, s'écria Planchet.
-- Tais-toi, imbécile», dit d'Artagnan. Et s'accrochant de la main
au rebord de sa fenêtre, il se laissa tomber du premier étage, qui
heureusement n'était pas élevé, sans se faire une écorchure.
Puis il alla aussitôt frapper à la porte en murmurant:
«Je vais me faire prendre à mon tour dans la souricière, et
malheur aux chats qui se frotteront à pareille souris.»
À peine le marteau eut-il résonné sous la main du jeune homme, que
le tumulte cessa, que des pas s'approchèrent, que la porte
s'ouvrit, et que d'Artagnan, l'épée nue, s'élança dans
l'appartement de maître Bonacieux, dont la porte, sans doute mue
par un ressort, se referma d'elle-même sur lui.
Alors ceux qui habitaient encore la malheureuse maison de
Bonacieux et les voisins les plus proches entendirent de grands
cris, des trépignements, un cliquetis d'épées et un bruit prolongé
de meubles. Puis, un moment après, ceux qui, surpris par ce bruit,
s'étaient mis aux fenêtres pour en connaître la cause, purent voir
la porte se rouvrir et quatre hommes vêtus de noir non pas en
sortir, mais s'envoler comme des corbeaux effarouchés, laissant
par terre et aux angles des tables des plumes de leurs ailes,
c'est-à-dire des loques de leurs habits et des bribes de leurs
manteaux.
D'Artagnan était vainqueur sans beaucoup de peine, il faut le
dire, car un seul des alguazils était armé, encore se défendit-il
pour la forme. Il est vrai que les trois autres avaient essayé
d'assommer le jeune homme avec les chaises, les tabourets et les
poteries; mais deux ou trois égratignures faites par la flamberge
du Gascon les avaient épouvantés. Dix minutes avaient suffi à leur
défaite et d'Artagnan était resté maître du champ de bataille.
Les voisins, qui avaient ouvert leurs fenêtres avec le sang-froid
particulier aux habitants de Paris dans ces temps d'émeutes et de
rixes perpétuelles, les refermèrent dès qu'ils eurent vu s'enfuir
les quatre hommes noirs: leur instinct leur disait que, pour le
moment, tout était fini.
D'ailleurs il se faisait tard, et alors comme aujourd'hui on se
couchait de bonne heure dans le quartier du Luxembourg.
D'Artagnan, resté seul avec Mme Bonacieux, se retourna vers elle:
la pauvre femme était renversée sur un fauteuil et à demi
évanouie. D'Artagnan l'examina d'un coup d'oeil rapide.
C'était une charmante femme de vingt-cinq à vingt-six ans, brune
avec des yeux bleus, ayant un nez légèrement retroussé, des dents
admirables, un teint marbré de rose et d'opale. Là cependant
s'arrêtaient les signes qui pouvaient la faire confondre avec une
grande dame. Les mains étaient blanches, mais sans finesse: les
pieds n'annonçaient pas la femme de qualité. Heureusement
d'Artagnan n'en était pas encore à se préoccuper de ces détails.
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