s'enferra de lui-même. Cependant, comme il ne tombait pas, comme
il ne se déclarait pas vaincu, mais que seulement il rompait du
côté de l'hôtel de M. de La Trémouille au service duquel il avait
un parent, d'Artagnan, ignorant lui-même la gravité de la dernière
blessure que son adversaire avait reçue, le pressait vivement, et
sans doute allait l'achever d'un troisième coup, lorsque la rumeur
qui s'élevait de la rue s'étant étendue jusqu'au jeu de paume,
deux des amis du garde, qui l'avaient entendu échanger quelques
paroles avec d'Artagnan et qui l'avaient vu sortir à la suite de
ces paroles, se précipitèrent l'épée à la main hors du tripot et
tombèrent sur le vainqueur. Mais aussitôt Athos, Porthos et Aramis
parurent à leur tour et au moment où les deux gardes attaquaient
leur jeune camarade, les forcèrent à se retourner. En ce moment
Bernajoux tomba; et comme les gardes étaient seulement deux contre
quatre, ils se mirent à crier: «À nous, l'hôtel de La Trémouille!»
À ces cris, tout ce qui était dans l'hôtel sortit, se ruant sur
les quatre compagnons, qui de leur côté se mirent à crier: «À
nous, mousquetaires!»
Ce cri était ordinairement entendu; car on savait les
mousquetaires ennemis de Son Éminence, et on les aimait pour la
haine qu'ils portaient au cardinal. Aussi les gardes des autres
compagnies que celles appartenant au duc Rouge, comme l'avait
appelé Aramis, prenaient-ils en général parti dans ces sortes de
querelles pour les mousquetaires du roi. De trois gardes de la
compagnie de M. des Essarts qui passaient, deux vinrent donc en
aide aux quatre compagnons, tandis que l'autre courait à l'hôtel
de M. de Tréville, criant: «À nous, mousquetaires, à nous!» Comme
d'habitude, l'hôtel de M. de Tréville était plein de soldats de
cette arme, qui accoururent au secours de leurs camarades; la
mêlée devint générale, mais la force était aux mousquetaires: les
gardes du cardinal et les gens de M. de La Trémouille se
retirèrent dans l'hôtel, dont ils fermèrent les portes assez à
temps pour empêcher que leurs ennemis n'y fissent irruption en
même temps qu'eux. Quant au blessé, il y avait été tout d'abord
transporté et, comme nous l'avons dit, en fort mauvais état.
L'agitation était à son comble parmi les mousquetaires et leurs
alliés, et l'on délibérait déjà si, pour punir l'insolence
qu'avaient eue les domestiques de M. de La Trémouille de faire une
sortie sur les mousquetaires du roi, on ne mettrait pas le feu à
son hôtel. La proposition en avait été faite et accueillie avec
enthousiasme, lorsque heureusement onze heures sonnèrent;
d'Artagnan et ses compagnons se souvinrent de leur audience, et
comme ils eussent regretté que l'on fît un si beau coup sans eux,
ils parvinrent à calmer les têtes. On se contenta donc de jeter
quelques pavés dans les portes, mais les portes résistèrent: alors
on se lassa; d'ailleurs ceux qui devaient être regardés comme les
chefs de l'entreprise avaient depuis un instant quitté le groupe
et s'acheminaient vers l'hôtel de M. de Tréville, qui les
attendait, déjà au courant de cette algarade.
«Vite, au Louvre, dit-il, au Louvre sans perdre un instant, et
tâchons de voir le roi avant qu'il soit prévenu par le cardinal;
nous lui raconterons la chose comme une suite de l'affaire d'hier,
et les deux passeront ensemble.»
M. de Tréville, accompagné des quatre jeunes gens, s'achemina donc
vers le Louvre; mais, au grand étonnement du capitaine des
mousquetaires, on lui annonça que le roi était allé courre le cerf
dans la forêt de Saint-Germain. M. de Tréville se fit répéter deux
fois cette nouvelle, et à chaque fois ses compagnons virent son
visage se rembrunir.
«Est-ce que Sa Majesté, demanda-t-il, avait dès hier le projet de
faire cette chasse?
-- Non, Votre Excellence, répondit le valet de chambre, c'est le
grand veneur qui est venu lui annoncer ce matin qu'on avait
détourné cette nuit un cerf à son intention. Il a d'abord répondu
qu'il n'irait pas, puis il n'a pas su résister au plaisir que lui
promettait cette chasse, et après le dîner il est parti.
-- Et le roi a-t-il vu le cardinal? demanda M. de Tréville.
-- Selon toute probabilité, répondit le valet de chambre, car j'ai
vu ce matin les chevaux au carrosse de Son Éminence, j'ai demandé
où elle allait, et l'on m'a répondu: "À Saint-Germain."
-- Nous sommes prévenus, dit M. de Tréville, messieurs, je verrai
le roi ce soir; mais quant à vous, je ne vous conseille pas de
vous y hasarder.»
L'avis était trop raisonnable et surtout venait d'un homme qui
connaissait trop bien le roi, pour que les quatre jeunes gens
essayassent de le combattre. M. de Tréville les invita donc à
rentrer chacun chez eux et à attendre de ses nouvelles.
En entrant à son hôtel, M. de Tréville songea qu'il fallait
prendre date en portant plainte le premier. Il envoya un de ses
domestiques chez M. de La Trémouille avec une lettre dans laquelle
il le priait de mettre hors de chez lui le garde de M. le
cardinal, et de réprimander ses gens de l'audace qu'ils avaient
eue de faire leur sortie contre les mousquetaires. Mais
M. de La Trémouille, déjà prévenu par son écuyer dont, comme on le
sait, Bernajoux était le parent, lui fit répondre que ce n'était
ni à M. de Tréville, ni à ses mousquetaires de se plaindre, mais
bien au contraire à lui dont les mousquetaires avaient chargé les
gens et voulu brûler l'hôtel. Or, comme le débat entre ces deux
seigneurs eût pu durer longtemps, chacun devant naturellement
s'entêter dans son opinion, M. de Tréville avisa un expédient qui
avait pour but de tout terminer: c'était d'aller trouver lui-même
M. de La Trémouille.
Il se rendit donc aussitôt à son hôtel et se fit annoncer.
Les deux seigneurs se saluèrent poliment, car, s'il n'y avait pas
amitié entre eux, il y avait du moins estime. Tous deux étaient
gens de coeur et d'honneur; et comme M. de La Trémouille,
protestant, et voyant rarement le roi, n'était d'aucun parti, il
n'apportait en général dans ses relations sociales aucune
prévention. Cette fois, néanmoins, son accueil quoique poli fut
plus froid que d'habitude.
«Monsieur, dit M. de Tréville, nous croyons avoir à nous plaindre
chacun l'un de l'autre, et je suis venu moi-même pour que nous
tirions de compagnie cette affaire au clair.
-- Volontiers, répondit M. de La Trémouille; mais je vous préviens
que je suis bien renseigné, et tout le tort est à vos
mousquetaires.
-- Vous êtes un homme trop juste et trop raisonnable, monsieur,
dit M. de Tréville, pour ne pas accepter la proposition que je
vais faire.
-- Faites, monsieur, j'écoute.
-- Comment se trouve M. Bernajoux, le parent de votre écuyer?
-- Mais, monsieur, fort mal. Outre le coup d'épée qu'il a reçu
dans le bras, et qui n'est pas autrement dangereux, il en a encore
ramassé un autre qui lui a traversé le poumon, de sorte que le
médecin en dit de pauvres choses.
-- Mais le blessé a-t-il conservé sa connaissance?
-- Parfaitement.
-- Parle-t-il?
-- Avec difficulté, mais il parle.
-- Eh bien, monsieur! rendons-nous près de lui; adjurons-le, au
nom du Dieu devant lequel il va être appelé peut-être, de dire la
vérité. Je le prends pour juge dans sa propre cause, monsieur, et
ce qu'il dira je le croirai.»
M. de La Trémouille réfléchit un instant, puis, comme il était
difficile de faire une proposition plus raisonnable, il accepta.
Tous deux descendirent dans la chambre où était le blessé. Celui-
ci, en voyant entrer ces deux nobles seigneurs qui venaient lui
faire visite, essaya de se relever sur son lit, mais il était trop
faible, et, épuisé par l'effort qu'il avait fait, il retomba
presque sans connaissance.
M. de La Trémouille s'approcha de lui et lui fit respirer des sels
qui le rappelèrent à la vie. Alors M. de Tréville, ne voulant pas
qu'on pût l'accuser d'avoir influencé le malade, invita
M. de La Trémouille à l'interroger lui-même.
Ce qu'avait prévu M. de Tréville arriva. Placé entre la vie et la
mort comme l'était Bernajoux, il n'eut pas même l'idée de taire un
instant la vérité, et il raconta aux deux seigneurs les choses
exactement, telles qu'elles s'étaient passées.
C'était tout ce que voulait M. de Tréville; il souhaita à
Bernajoux une prompte convalescence, prit congé de
M. de La Trémouille, rentra à son hôtel et fit aussitôt prévenir
les quatre amis qu'il les attendait à dîner.
M. de Tréville recevait fort bonne compagnie, toute
anticardinaliste d'ailleurs. On comprend donc que la conversation
roula pendant tout le dîner sur les deux échecs que venaient
d'éprouver les gardes de Son Éminence. Or, comme d'Artagnan avait
été le héros de ces deux journées, ce fut sur lui que tombèrent
toutes les félicitations, qu'Athos, Porthos et Aramis lui
abandonnèrent non seulement en bons camarades, mais en hommes qui
avaient eu assez souvent leur tour pour qu'ils lui laissassent le
sien.
Vers six heures, M. de Tréville annonça qu'il était tenu d'aller
au Louvre; mais comme l'heure de l'audience accordée par
Sa Majesté était passée, au lieu de réclamer l'entrée par le petit
escalier, il se plaça avec les quatre jeunes gens dans
l'antichambre. Le roi n'était pas encore revenu de la chasse. Nos
jeunes gens attendaient depuis une demi-heure à peine, mêlés à la
foule des courtisans, lorsque toutes les portes s'ouvrirent et
qu'on annonça Sa Majesté.
À cette annonce, d'Artagnan se sentit frémir jusqu'à la moelle des
os. L'instant qui allait suivre devait, selon toute probabilité,
décider du reste de sa vie. Aussi ses yeux se fixèrent-ils avec
angoisse sur la porte par laquelle devait entrer le roi.
Louis XIII parut, marchant le premier; il était en costume de
chasse, encore tout poudreux, ayant de grandes bottes et tenant un
fouet à la main. Au premier coup d'oeil, d'Artagnan jugea que
l'esprit du roi était à l'orage.
Cette disposition, toute visible qu'elle était chez Sa Majesté,
n'empêcha pas les courtisans de se ranger sur son passage: dans
les antichambres royales, mieux vaut encore être vu d'un oeil
irrité que de n'être pas vu du tout. Les trois mousquetaires
n'hésitèrent donc pas, et firent un pas en avant, tandis que
d'Artagnan au contraire restait caché derrière eux; mais quoique
le roi connût personnellement Athos, Porthos et Aramis, il passa
devant eux sans les regarder, sans leur parler et comme s'il ne
les avait jamais vus. Quant à M. de Tréville, lorsque les yeux du
roi s'arrêtèrent un instant sur lui, il soutint ce regard avec
tant de fermeté, que ce fut le roi qui détourna la vue; après
quoi, tout en grommelant, Sa Majesté rentra dans son appartement.
«Les affaires vont mal, dit Athos en souriant, et nous ne serons
pas encore fait chevaliers de l'ordre cette fois-ci.
-- Attendez ici dix minutes, dit M. de Tréville; et si au bout de
dix minutes vous ne me voyez pas sortir, retournez à mon hôtel:
car il sera inutile que vous m'attendiez plus longtemps.»
Les quatre jeunes gens attendirent dix minutes, un quart d'heure,
vingt minutes; et voyant que M. de Tréville ne reparaissait point,
ils sortirent fort inquiets de ce qui allait arriver.
M. de Tréville était entré hardiment dans le cabinet du roi, et
avait trouvé Sa Majesté de très méchante humeur, assise sur un
fauteuil et battant ses bottes du manche de son fouet, ce qui ne
l'avait pas empêché de lui demander avec le plus grand flegme des
nouvelles de sa santé.
«Mauvaise, monsieur, mauvaise, répondit le roi, je m'ennuie.»
C'était en effet la pire maladie de Louis XIII, qui souvent
prenait un de ses courtisans, l'attirait à une fenêtre et lui
disait: «Monsieur un tel, ennuyons-nous ensemble.»
«Comment! Votre Majesté s'ennuie! dit M. de Tréville. N'a-t-elle
donc pas pris aujourd'hui le plaisir de la chasse?
-- Beau plaisir, monsieur! Tout dégénère, sur mon âme, et je ne
sais si c'est le gibier qui n'a plus de voie ou les chiens qui
n'ont plus de nez. Nous lançons un cerf dix cors, nous le courons
six heures, et quand il est prêt à tenir, quand Saint-Simon met
déjà le cor à sa bouche pour sonner l'hallali, crac! toute la
meute prend le change et s'emporte sur un daguet. Vous verrez que
je serai obligé de renoncer à la chasse à courre comme j'ai
renoncé à la chasse au vol. Ah! je suis un roi bien malheureux,
monsieur de Tréville! je n'avais plus qu'un gerfaut, et il est
mort avant-hier.
-- En effet, Sire, je comprends votre désespoir, et le malheur est
grand; mais il vous reste encore, ce me semble, bon nombre de
faucons, d'éperviers et de tiercelets.
-- Et pas un homme pour les instruire, les fauconniers s'en vont,
il n'y a plus que moi qui connaisse l'art de la vénerie. Après moi
tout sera dit, et l'on chassera avec des traquenards, des pièges,
des trappes. Si j'avais le temps encore de former des élèves! mais
oui, M. le cardinal est là qui ne me laisse pas un instant de
repos, qui me parle de l'Espagne, qui me parle de l'Autriche, qui
me parle de l'Angleterre! Ah! à propos de M. le cardinal, monsieur
de Tréville, je suis mécontent de vous.»
M. de Tréville attendait le roi à cette chute. Il connaissait le
roi de longue main; il avait compris que toutes ses plaintes
n'étaient qu'une préface, une espèce d'excitation pour
s'encourager lui-même, et que c'était où il était arrivé enfin
qu'il en voulait venir.
«Et en quoi ai-je été assez malheureux pour déplaire à
Votre Majesté? demanda M. de Tréville en feignant le plus profond
étonnement.
-- Est-ce ainsi que vous faites votre charge, monsieur? continua
le roi sans répondre directement à la question de M. de Tréville;
est-ce pour cela que je vous ai nommé capitaine de mes
mousquetaires, que ceux-ci assassinent un homme, émeuvent tout un
quartier et veulent brûler Paris sans que vous en disiez un mot?
Mais, au reste, continua le roi, sans doute que je me hâte de vous
accuser, sans doute que les perturbateurs sont en prison et que
vous venez m'annoncer que justice est faite.
-- Sire, répondit tranquillement M. de Tréville, je viens vous la
demander au contraire.
-- Et contre qui? s'écria le roi.
-- Contre les calomniateurs, dit M. de Tréville.
-- Ah! voilà qui est nouveau, reprit le roi. N'allez-vous pas dire
que vos trois mousquetaires damnés, Athos, Porthos et Aramis et
votre cadet de Béarn, ne se sont pas jetés comme des furieux sur
le pauvre Bernajoux, et ne l'ont pas maltraité de telle façon
qu'il est probable qu'il est en train de trépasser à cette heure!
N'allez-vous pas dire qu'ensuite ils n'ont pas fait le siège de
l'hôtel du duc de La Trémouille, et qu'ils n'ont point voulu le
brûler! ce qui n'aurait peut-être pas été un très grand malheur en
temps de guerre, vu que c'est un nid de huguenots, mais ce qui, en
temps de paix, est un fâcheux exemple. Dites, n'allez-vous pas
nier tout cela?
-- Et qui vous a fait ce beau récit, Sire? demanda tranquillement
M. de Tréville.
-- Qui m'a fait ce beau récit, monsieur! et qui voulez-vous que ce
soit, si ce n'est celui qui veille quand je dors, qui travaille
quand je m'amuse, qui mène tout au-dedans et au-dehors du royaume,
en France comme en Europe?
-- Sa Majesté veut parler de Dieu, sans doute, dit M. de Tréville,
car je ne connais que Dieu qui soit si fort au-dessus de
Sa Majesté.
-- Non monsieur; je veux parler du soutien de l'État, de mon seul
serviteur, de mon seul ami, de M. le cardinal.
-- Son Éminence n'est pas Sa Sainteté, Sire.
-- Qu'entendez-vous par là, monsieur?
-- Qu'il n'y a que le pape qui soit infaillible, et que cette
infaillibilité ne s'étend pas aux cardinaux.
-- Vous voulez dire qu'il me trompe, vous voulez dire qu'il me
trahit. Vous l'accusez alors. Voyons, dites, avouez franchement
que vous l'accusez.
-- Non, Sire; mais je dis qu'il se trompe lui-même, je dis qu'il a
été mal renseigné; je dis qu'il a eu hâte d'accuser les
mousquetaires de Votre Majesté, pour lesquels il est injuste, et
qu'il n'a pas été puiser ses renseignements aux bonnes sources.
-- L'accusation vient de M. de La Trémouille, du duc lui-même. Que
répondrez-vous à cela?
-- Je pourrais répondre, Sire, qu'il est trop intéressé dans la
question pour être un témoin bien impartial; mais loin de là,
Sire, je connais le duc pour un loyal gentilhomme, et je m'en
rapporterai à lui, mais à une condition, Sire.
-- Laquelle?
-- C'est que Votre Majesté le fera venir, l'interrogera, mais
elle-même, en tête-à-tête, sans témoins, et que je reverrai
Votre Majesté aussitôt qu'elle aura reçu le duc.
-- Oui-da! fit le roi, et vous vous en rapporterez à ce que dira
M. de La Trémouille?
-- Oui, Sire.
-- Vous accepterez son jugement?
-- Sans doute.
-- Et vous vous soumettrez aux réparations qu'il exigera?
-- Parfaitement.
-- La Chesnaye! fit le roi. La Chesnaye!»
Le valet de chambre de confiance de Louis XIII, qui se tenait
toujours à la porte, entra.
«La Chesnaye, dit le roi, qu'on aille à l'instant même me quérir
M. de La Trémouille; je veux lui parler ce soir.
-- Votre Majesté me donne sa parole qu'elle ne verra personne
entre M. de La Trémouille et moi?
-- Personne, foi de gentilhomme.
-- À demain, Sire, alors.
-- À demain, monsieur.
-- À quelle heure, s'il plaît à Votre Majesté?
-- À l'heure que vous voudrez.
-- Mais, en venant par trop matin, je crains de réveiller votre
Majesté.
-- Me réveiller? Est-ce que je dors? Je ne dors plus, monsieur; je
rêve quelquefois, voilà tout. Venez donc d'aussi bon matin que
vous voudrez, à sept heures; mais gare à vous, si vos
mousquetaires sont coupables!
-- Si mes mousquetaires sont coupables, Sire, les coupables seront
remis aux mains de Votre Majesté, qui ordonnera d'eux selon son
bon plaisir. Votre Majesté exige-t-elle quelque chose de plus?
qu'elle parle, je suis prêt à lui obéir.
-- Non, monsieur, non, et ce n'est pas sans raison qu'on m'a
appelé Louis le Juste. À demain donc, monsieur, à demain.
-- Dieu garde jusque-là Votre Majesté!»
Si peu que dormit le roi, M. de Tréville dormit plus mal encore;
il avait fait prévenir dès le soir même ses trois mousquetaires et
leur compagnon de se trouver chez lui à six heures et demie du
matin. Il les emmena avec lui sans rien leur affirmer, sans leur
rien promettre, et ne leur cachant pas que leur faveur et même la
sienne tenaient à un coup de dés.
Arrivé au bas du petit escalier, il les fit attendre. Si le roi
était toujours irrité contre eux, ils s'éloigneraient sans être
vus; si le roi consentait à les recevoir, on n'aurait qu'à les
faire appeler.
En arrivant dans l'antichambre particulière du roi, M. de Tréville
trouva La Chesnaye, qui lui apprit qu'on n'avait pas rencontré le
duc de La Trémouille la veille au soir à son hôtel, qu'il était
rentré trop tard pour se présenter au Louvre, qu'il venait
seulement d'arriver, et qu'il était à cette heure chez le roi.
Cette circonstance plut beaucoup à M. de Tréville, qui, de cette
façon, fut certain qu'aucune suggestion étrangère ne se glisserait
entre la déposition de M. de La Trémouille et lui.
En effet, dix minutes s'étaient à peine écoulées, que la porte du
cabinet s'ouvrit et que M. de Tréville en vit sortir le duc de
La Trémouille, lequel vint à lui et lui dit:
«Monsieur de Tréville, Sa Majesté vient de m'envoyer quérir pour
savoir comment les choses s'étaient passées hier matin à mon
hôtel. Je lui ai dit la vérité, c'est-à-dire que la faute était à
mes gens, et que j'étais prêt à vous en faire mes excuses. Puisque
je vous rencontre, veuillez les recevoir, et me tenir toujours
pour un de vos amis.
-- Monsieur le duc, dit M. de Tréville, j'étais si plein de
confiance dans votre loyauté, que je n'avais pas voulu près de
Sa Majesté d'autre défenseur que vous-même. Je vois que je ne
m'étais pas abusé, et je vous remercie de ce qu'il y a encore en
France un homme de qui on puisse dire sans se tromper ce que j'ai
dit de vous.
-- C'est bien, c'est bien! dit le roi qui avait écouté tous ces
compliments entre les deux portes; seulement, dites-lui, Tréville,
puisqu'il se prétend un de vos amis, que moi aussi je voudrais
être des siens, mais qu'il me néglige; qu'il y a tantôt trois ans
que je ne l'ai vu, et que je ne le vois que quand je l'envoie
chercher. Dites-lui tout cela de ma part, car ce sont de ces
choses qu'un roi ne peut dire lui-même.
-- Merci, Sire, merci, dit le duc; mais que Votre Majesté croie
bien que ce ne sont pas ceux, je ne dis point cela pour
M. de Tréville, que ce ne sont point ceux qu'elle voit à toute
heure du jour qui lui sont le plus dévoués.
-- Ah! vous avez entendu ce que j'ai dit; tant mieux, duc, tant
mieux, dit le roi en s'avançant jusque sur la porte. Ah! c'est
vous, Tréville! où sont vos mousquetaires? Je vous avais dit
avant-hier de me les amener, pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
-- Ils sont en bas, Sire, et avec votre congé La Chesnaye va leur
dire de monter.
-- Oui, oui, qu'ils viennent tout de suite; il va être huit
heures, et à neuf heures j'attends une visite. Allez, monsieur le
duc, et revenez surtout. Entrez, Tréville.»
Le duc salua et sortit. Au moment où il ouvrait la porte, les
trois mousquetaires et d'Artagnan, conduits par La Chesnaye,
apparaissaient au haut de l'escalier.
«Venez, mes braves, dit le roi, venez; j'ai à vous gronder.»
Les mousquetaires s'approchèrent en s'inclinant; d'Artagnan les
suivait par-derrière.
«Comment diable! continua le roi; à vous quatre, sept gardes de
Son Éminence mis hors de combat en deux jours! C'est trop,
messieurs, c'est trop. À ce compte-là, Son Éminence serait forcée
de renouveler sa compagnie dans trois semaines, et moi de faire
appliquer les édits dans toute leur rigueur. Un par hasard, je ne
dis pas; mais sept en deux jours, je le répète, c'est trop, c'est
beaucoup trop.
-- Aussi, Sire, Votre Majesté voit qu'ils viennent tout contrits
et tout repentants lui faire leurs excuses.
-- Tout contrits et tout repentants! Hum! fit le roi, je ne me fie
point à leurs faces hypocrites; il y a surtout là-bas une figure
de Gascon. Venez ici, monsieur.»
D'Artagnan, qui comprit que c'était à lui que le compliment
s'adressait, s'approcha en prenant son air le plus désespéré.
«Eh bien, que me disiez-vous donc que c'était un jeune homme?
c'est un enfant, monsieur de Tréville, un véritable enfant! Et
c'est celui-là qui a donné ce rude coup d'épée à Jussac?
-- Et ces deux beaux coups d'épée à Bernajoux.
-- Véritablement!
-- Sans compter, dit Athos, que s'il ne m'avait pas tiré des mains
de Biscarat, je n'aurais très certainement pas l'honneur de faire
en ce moment-ci ma très humble révérence à Votre Majesté.
-- Mais c'est donc un véritable démon que ce Béarnais, ventre-
saint-gris! monsieur de Tréville comme eût dit le roi mon père. À
ce métier-là, on doit trouer force pourpoints et briser force
épées. Or les Gascons sont toujours pauvres, n'est-ce pas?
-- Sire, je dois dire qu'on n'a pas encore trouvé des mines d'or
dans leurs montagnes, quoique le Seigneur dût bien ce miracle en
récompense de la manière dont ils ont soutenu les prétentions du
roi votre père.
-- Ce qui veut dire que ce sont les Gascons qui m'ont fait roi
moi-même, n'est-ce pas, Tréville, puisque je suis le fils de mon
père? Eh bien, à la bonne heure, je ne dis pas non. La Chesnaye,
allez voir si, en fouillant dans toutes mes poches, vous trouverez
quarante pistoles; et si vous les trouvez, apportez-les-moi. Et
maintenant, voyons, jeune homme, la main sur la conscience,
comment cela s'est-il passé?»
D'Artagnan raconta l'aventure de la veille dans tous ses détails:
comment, n'ayant pas pu dormir de la joie qu'il éprouvait à voir
Sa Majesté, il était arrivé chez ses amis trois heures avant
l'heure de l'audience; comment ils étaient allés ensemble au
tripot, et comment, sur la crainte qu'il avait manifestée de
recevoir une balle au visage, il avait été raillé par Bernajoux,
lequel avait failli payer cette raillerie de la perte de la vie,
et M. de La Trémouille, qui n'y était pour rien, de la perte de
son hôtel.
«C'est bien cela, murmurait le roi; oui, c'est ainsi que le duc
m'a raconté la chose. Pauvre cardinal! sept hommes en deux jours,
et de ses plus chers; mais c'est assez comme cela, messieurs,
entendez-vous! c'est assez: vous avez pris votre revanche de la
rue Férou, et au-delà; vous devez être satisfaits.
-- Si Votre Majesté l'est, dit Tréville, nous le sommes.
-- Oui, je le suis, ajouta le roi en prenant une poignée d'or de
la main de La Chesnaye, et la mettant dans celle de d'Artagnan.
Voici, dit-il, une preuve de ma satisfaction.»
À cette époque, les idées de fierté qui sont de mise de nos jours
n'étaient point encore de mode. Un gentilhomme recevait de la main
à la main de l'argent du roi, et n'en était pas le moins du monde
humilié. D'Artagnan mit donc les quarante pistoles dans sa poche
sans faire aucune façon, et en remerciant tout au contraire
grandement Sa Majesté.
«Là, dit le roi en regardant sa pendule, là, et maintenant qu'il
est huit heures et demie, retirez-vous; car, je vous l'ai dit,
j'attends quelqu'un à neuf heures. Merci de votre dévouement,
messieurs. J'y puis compter, n'est-ce pas?
-- Oh! Sire, s'écrièrent d'une même voix les quatre compagnons,
nous nous ferions couper en morceaux pour Votre Majesté.
-- Bien, bien; mais restez entiers: cela vaut mieux, et vous me
serez plus utiles. Tréville, ajouta le roi à demi-voix pendant que
les autres se retiraient, comme vous n'avez pas de place dans les
mousquetaires et que d'ailleurs pour entrer dans ce corps nous
avons décidé qu'il fallait faire un noviciat, placez ce jeune
homme dans la compagnie des gardes de M. des Essarts, votre beau-
frère. Ah! pardieu! Tréville, je me réjouis de la grimace que va
faire le cardinal: il sera furieux, mais cela m'est égal; je suis
dans mon droit.»
Et le roi salua de la main Tréville, qui sortit et s'en vint
rejoindre ses mousquetaires, qu'il trouva partageant avec
d'Artagnan les quarante pistoles.
Et le cardinal, comme l'avait dit Sa Majesté, fut effectivement
furieux, si furieux que pendant huit jours il abandonna le jeu du
roi, ce qui n'empêchait pas le roi de lui faire la plus charmante
mine du monde, et toutes les fois qu'il le rencontrait de lui
demander de sa voix la plus caressante:
«Eh bien, monsieur le cardinal, comment vont ce pauvre Bernajoux
et ce pauvre Jussac, qui sont à vous?»
CHAPITRE VII
L'INTÉRIEUR DES MOUSQUETAIRES
Lorsque d'Artagnan fut hors du Louvre, et qu'il consulta ses amis
sur l'emploi qu'il devait faire de sa part des quarante pistoles,
Athos lui conseilla de commander un bon repas à la Pomme de Pin,
Porthos de prendre un laquais, et Aramis de se faire une maîtresse
convenable.
Le repas fut exécuté le jour même, et le laquais y servit à table.
Le repas avait été commandé par Athos, et le laquais fourni par
Porthos. C'était un Picard que le glorieux mousquetaire avait
embauché le jour même et à cette occasion sur le pont de la
Tournelle, pendant qu'il faisait des ronds en crachant dans l'eau.
Porthos avait prétendu que cette occupation était la preuve d'une
organisation réfléchie et contemplative, et il l'avait emmené sans
autre recommandation. La grande mine de ce gentilhomme, pour le
compte duquel il se crut engagé, avait séduit Planchet -- c'était
le nom du Picard --; il y eut chez lui un léger désappointement
lorsqu'il vit que la place était déjà prise par un confrère nommé
Mousqueton, et lorsque Porthos lui eut signifié que son état de
maison, quoi que grand, ne comportait pas deux domestiques, et
qu'il lui fallait entrer au service de d'Artagnan. Cependant,
lorsqu'il assista au dîner que donnait son maître et qu'il vit
celui-ci tirer en payant une poignée d'or de sa poche, il crut sa
fortune faite et remercia le Ciel d'être tombé en la possession
d'un pareil Crésus; il persévéra dans cette opinion jusqu'après le
festin, des reliefs duquel il répara de longues abstinences. Mais
en faisant, le soir, le lit de son maître, les chimères de
Planchet s'évanouirent. Le lit était le seul de l'appartement, qui
se composait d'une antichambre et d'une chambre à coucher.
Planchet coucha dans l'antichambre sur une couverture tirée du lit
de d'Artagnan, et dont d'Artagnan se passa depuis.
Athos, de son côté, avait un valet qu'il avait dressé à son
service d'une façon toute particulière, et que l'on appelait
Grimaud. Il était fort silencieux, ce digne seigneur. Nous parlons
d'Athos, bien entendu. Depuis cinq ou six ans qu'il vivait dans la
plus profonde intimité avec ses compagnons Porthos et Aramis,
ceux-ci se rappelaient l'avoir vu sourire souvent, mais jamais ils
ne l'avaient entendu rire. Ses paroles étaient brèves et
expressives, disant toujours ce qu'elles voulaient dire, rien de
plus: pas d'enjolivements, pas de broderies, pas d'arabesques. Sa
conversation était un fait sans aucun épisode.
Quoique Athos eût à peine trente ans et fût d'une grande beauté de
corps et d'esprit, personne ne lui connaissait de maîtresse.
Jamais il ne parlait de femmes. Seulement il n'empêchait pas qu'on
en parlât devant lui, quoiqu'il fût facile de voir que ce genre de
conversation, auquel il ne se mêlait que par des mots amers et des
aperçus misanthropiques, lui était parfaitement désagréable. Sa
réserve, sa sauvagerie et son mutisme en faisaient presque un
vieillard; il avait donc, pour ne point déroger à ses habitudes,
habitué Grimaud à lui obéir sur un simple geste ou sur un simple
mouvement des lèvres. Il ne lui parlait que dans des circonstances
suprêmes.
Quelquefois Grimaud, qui craignait son maître comme le feu, tout
en ayant pour sa personne un grand attachement et pour son génie
une grande vénération, croyait avoir parfaitement compris ce qu'il
désirait, s'élançait pour exécuter l'ordre reçu, et faisait
précisément le contraire. Alors Athos haussait les épaules et,
sans se mettre en colère, rossait Grimaud. Ces jours-là, il
parlait un peu.
Porthos, comme on a pu le voir, avait un caractère tout opposé à
celui d'Athos: non seulement il parlait beaucoup, mais il parlait
haut; peu lui importait au reste, il faut lui rendre cette
justice, qu'on l'écoutât ou non; il parlait pour le plaisir de
parler et pour le plaisir de s'entendre; il parlait de toutes
choses excepté de sciences, excipant à cet endroit de la haine
invétérée que depuis son enfance il portait, disait-il, aux
savants. Il avait moins grand air qu'Athos, et le sentiment de son
infériorité à ce sujet l'avait, dans le commencement de leur
liaison, rendu souvent injuste pour ce gentilhomme, qu'il s'était
alors efforcé de dépasser par ses splendides toilettes. Mais, avec
sa simple casaque de mousquetaire et rien que par la façon dont il
rejetait la tête en arrière et avançait le pied, Athos prenait à
l'instant même la place qui lui était due et reléguait le fastueux
Porthos au second rang. Porthos s'en consolait en remplissant
l'antichambre de M. de Tréville et les corps de garde du Louvre du
bruit de ses bonnes fortunes, dont Athos ne parlait jamais, et
pour le moment, après avoir passé de la noblesse de robe à la
noblesse d'épée, de la robine à la baronne, il n'était question de
rien de moins pour Porthos que d'une princesse étrangère qui lui
voulait un bien énorme.
Un vieux proverbe dit: «Tel maître, tel valet.» Passons donc du
valet d'Athos au valet de Porthos, de Grimaud à Mousqueton.
Mousqueton était un Normand dont son maître avait changé le nom
pacifique de Boniface en celui infiniment plus sonore et plus
belliqueux de Mousqueton. Il était entré au service de Porthos à
la condition qu'il serait habillé et logé seulement, mais d'une
façon magnifique; il ne réclamait que deux heures par jour pour
les consacrer à une industrie qui devait suffire à pourvoir à ses
autres besoins. Porthos avait accepté le marché; la chose lui
allait à merveille. Il faisait tailler à Mousqueton des pourpoints
dans ses vieux habits et dans ses manteaux de rechange, et, grâce
à un tailleur fort intelligent qui lui remettait ses hardes à neuf
en les retournant, et dont la femme était soupçonnée de vouloir
faire descendre Porthos de ses habitudes aristocratiques,
Mousqueton faisait à la suite de son maître fort bonne figure.
Quant à Aramis, dont nous croyons avoir suffisamment exposé le
caractère, caractère du reste que, comme celui de ses compagnons,
nous pourrons suivre dans son développement, son laquais
s'appelait Bazin. Grâce à l'espérance qu'avait son maître d'entrer
un jour dans les ordres, il était toujours vêtu de noir, comme
doit l'être le serviteur d'un homme d'Église. C'était un Berrichon
de trente-cinq à quarante ans, doux, paisible, grassouillet,
occupant à lire de pieux ouvrages les loisirs que lui laissait son
maître, faisant à la rigueur pour deux un dîner de peu de plats,
mais excellent. Au reste, muet, aveugle, sourd et d'une fidélité à
toute épreuve.
Maintenant que nous connaissons, superficiellement du moins, les
maîtres et les valets, passons aux demeures occupées par chacun
d'eux.
Athos habitait rue Férou, à deux pas du Luxembourg; son
appartement se composait de deux petites chambres, fort proprement
meublées, dans une maison garnie dont l'hôtesse encore jeune et
véritablement encore belle lui faisait inutilement les doux yeux.
Quelques fragments d'une grande splendeur passée éclataient çà et
là aux murailles de ce modeste logement: c'était une épée, par
exemple, richement damasquinée, qui remontait pour la façon à
l'époque de François Ier, et dont la poignée seule, incrustée de
pierres précieuses, pouvait valoir deux cents pistoles, et que
cependant, dans ses moments de plus grande détresse, Athos n'avait
jamais consenti à engager ni à vendre. Cette épée avait longtemps
fait l'ambition de Porthos. Porthos aurait donné dix années de sa
vie pour posséder cette épée.
Un jour qu'il avait rendez-vous avec une duchesse, il essaya même
de l'emprunter à Athos. Athos, sans rien dire, vida ses poches,
ramassa tous ses bijoux: bourses, aiguillettes et chaînes d'or, il
offrit tout à Porthos; mais quant à l'épée, lui dit-il, elle était
scellée à sa place et ne devait la quitter que lorsque son maître
quitterait lui-même son logement. Outre son épée, il y avait
encore un portrait représentant un seigneur du temps de Henri III
vêtu avec la plus grande élégance, et qui portait l'ordre du
Saint-Esprit, et ce portrait avait avec Athos certaines
ressemblances de lignes, certaines similitudes de famille, qui
indiquaient que ce grand seigneur, chevalier des ordres du roi,
était son ancêtre.
Enfin, un coffre de magnifique orfèvrerie, aux mêmes armes que
l'épée et le portrait, faisait un milieu de cheminée qui jurait
effroyablement avec le reste de la garniture. Athos portait
toujours la clef de ce coffre sur lui. Mais un jour il l'avait
ouvert devant Porthos, et Porthos avait pu s'assurer que ce coffre
ne contenait que des lettres et des papiers: des lettres d'amour
et des papiers de famille, sans doute.
Porthos habitait un appartement très vaste et d'une très
somptueuse apparence, rue du Vieux-Colombier. Chaque fois qu'il
passait avec quelque ami devant ses fenêtres, à l'une desquelles
Mousqueton se tenait toujours en grande livrée, Porthos levait la
tête et la main, et disait: Voilà ma demeure! Mais jamais on ne le
trouvait chez lui, jamais il n'invitait personne à y monter, et
nul ne pouvait se faire une idée de ce que cette somptueuse
apparence renfermait de richesses réelles.
Quant à Aramis, il habitait un petit logement composé d'un
boudoir, d'une salle à manger et d'une chambre à coucher, laquelle
chambre, située comme le reste de l'appartement au rez-de-
chaussée, donnait sur un petit jardin frais, vert, ombreux et
impénétrable aux yeux du voisinage.
Quant à d'Artagnan, nous savons comment il était logé, et nous
avons déjà fait connaissance avec son laquais, maître Planchet.
D'Artagnan, qui était fort curieux de sa nature, comme sont les
gens, du reste, qui ont le génie de l'intrigue, fit tous ses
efforts pour savoir ce qu'étaient au juste Athos, Porthos et
Aramis; car, sous ces noms de guerre, chacun des jeunes gens
cachait son nom de gentilhomme, Athos surtout, qui sentait son
grand seigneur d'une lieue. Il s'adressa donc à Porthos pour avoir
des renseignements sur Athos et Aramis, et à Aramis pour connaître
Porthos.
Malheureusement, Porthos lui-même ne savait de la vie de son
silencieux camarade que ce qui en avait transpiré. On disait qu'il
avait eu de grands malheurs dans ses affaires amoureuses, et
qu'une affreuse trahison avait empoisonné à jamais la vie de ce
galant homme. Quelle était cette trahison? Tout le monde
l'ignorait.
Quant à Porthos, excepté son véritable nom, que M. de Tréville
savait seul, ainsi que celui de ses deux camarades, sa vie était
facile à connaître. Vaniteux et indiscret, on voyait à travers lui
comme à travers un cristal. La seule chose qui eût pu égarer
l'investigateur eût été que l'on eût cru tout le bien qu'il disait
de lui.
Quant à Aramis, tout en ayant l'air de n'avoir aucun secret,
c'était un garçon tout confit de mystères, répondant peu aux
questions qu'on lui faisait sur les autres, et éludant celles que
l'on faisait sur lui-même. Un jour, d'Artagnan, après l'avoir
longtemps interrogé sur Porthos et en avoir appris ce bruit qui
courait de la bonne fortune du mousquetaire avec une princesse,
voulut savoir aussi à quoi s'en tenir sur les aventures amoureuses
de son interlocuteur.
«Et vous, mon cher compagnon, lui dit-il, vous qui parlez des
baronnes, des comtesses et des princesses des autres?
-- Pardon, interrompit Aramis, j'ai parlé parce que Porthos en
parle lui-même, parce qu'il a crié toutes ces belles choses devant
moi. Mais croyez bien, mon cher monsieur d'Artagnan, que si je les
tenais d'une autre source ou qu'il me les eût confiées, il n'y
aurait pas eu de confesseur plus discret que moi.
-- Je n'en doute pas, reprit d'Artagnan; mais enfin, il me semble
que vous-même vous êtes assez familier avec les armoiries, témoin
certain mouchoir brodé auquel je dois l'honneur de votre
connaissance.»
Aramis, cette fois, ne se fâcha point, mais il prit son air le
plus modeste et répondit affectueusement:
«Mon cher, n'oubliez pas que je veux être Église, et que je fuis
toutes les occasions mondaines. Ce mouchoir que vous avez vu ne
m'avait point été confié, mais il avait été oublié chez moi par un
de mes amis. J'ai dû le recueillir pour ne pas les compromettre,
lui et la dame qu'il aime. Quant à moi, je n'ai point et ne veux
point avoir de maîtresse, suivant en cela l'exemple très judicieux
d'Athos, qui n'en a pas plus que moi.
-- Mais, que diable! vous n'êtes pas abbé, puisque vous êtes
mousquetaire.
-- Mousquetaire par intérim, mon cher, comme dit le cardinal,
mousquetaire contre mon gré, mais homme Église dans le coeur,
croyez-moi. Athos et Porthos m'ont fourré là-dedans pour
m'occuper: j'ai eu, au moment d'être ordonné, une petite
difficulté avec... Mais cela ne vous intéresse guère, et je vous
prends un temps précieux.
-- Point du tout, cela m'intéresse fort, s'écria d'Artagnan, et je
n'ai pour le moment absolument rien à faire.
-- Oui, mais moi j'ai mon bréviaire à dire, répondit Aramis, puis
quelques vers à composer que m'a demandés Mme d'Aiguillon; ensuite
je dois passer rue Saint-Honoré afin d'acheter du rouge pour
Mme de Chevreuse. Vous voyez, mon cher ami, que si rien ne vous
presse, je suis très pressé, moi.»
Et Aramis tendit affectueusement la main à son compagnon, et prit
congé de lui.
D'Artagnan ne put, quelque peine qu'il se donnât, en savoir
davantage sur ses trois nouveaux amis. Il prit donc son parti de
croire dans le présent tout ce qu'on disait de leur passé,
espérant des révélations plus sûres et plus étendues de l'avenir.
En attendant, il considéra Athos comme un Achille, Porthos comme
un Ajax, et Aramis comme un Joseph.
Au reste, la vie des quatre jeunes gens était joyeuse: Athos
jouait, et toujours malheureusement. Cependant il n'empruntait
jamais un sou à ses amis, quoique sa bourse fût sans cesse à leur
service, et lorsqu'il avait joué sur parole, il faisait toujours
réveiller son créancier à six heures du matin pour lui payer sa
dette de la veille.
Porthos avait des fougues: ces jours-là, s'il gagnait, on le
voyait insolent et splendide; s'il perdait, il disparaissait
complètement pendant quelques jours, après lesquels il
reparaissait le visage blême et la mine allongée, mais avec de
l'argent dans ses poches.
Quant à Aramis, il ne jouait jamais. C'était bien le plus mauvais
mousquetaire et le plus méchant convive qui se pût voir... Il
avait toujours besoin de travailler. Quelquefois au milieu d'un
dîner, quand chacun, dans l'entraînement du vin et dans la chaleur
de la conversation, croyait que l'on en avait encore pour deux ou
trois heures à rester à table, Aramis regardait sa montre, se
levait avec un gracieux sourire et prenait congé de la société,
pour aller, disait-il, consulter un casuiste avec lequel il avait
rendez-vous. D'autres fois, il retournait à son logis pour écrire
une thèse, et priait ses amis de ne pas le distraire.
Cependant Athos souriait de ce charmant sourire mélancolique, si
bien séant à sa noble figure, et Porthos buvait en jurant
qu'Aramis ne serait jamais qu'un curé de village.
Planchet, le valet de d'Artagnan, supporta noblement la bonne
fortune; il recevait trente sous par jour, et pendant un mois il
revenait au logis gai comme pinson et affable envers son maître.
Quand le vent de l'adversité commença à souffler sur le ménage de
la rue des Fossoyeurs, c'est-à-dire quand les quarante pistoles du
roi Louis XIII furent mangées ou à peu près, il commença des
plaintes qu'Athos trouva nauséabondes, Porthos indécentes, et
Aramis ridicules. Athos conseilla donc à d'Artagnan de congédier
le drôle, Porthos voulait qu'on le bâtonnât auparavant, et Aramis
prétendit qu'un maître ne devait entendre que les compliments
qu'on fait de lui.
«Cela vous est bien aisé à dire, reprit d'Artagnan: à vous, Athos,
qui vivez muet avec Grimaud, qui lui défendez de parler, et qui,
par conséquent, n'avez jamais de mauvaises paroles avec lui; à
vous, Porthos, qui menez un train magnifique et qui êtes un dieu
pour votre valet Mousqueton; à vous enfin, Aramis, qui, toujours
distrait par vos études théologiques, inspirez un profond respect
à votre serviteur Bazin, homme doux et religieux; mais moi qui
suis sans consistance et sans ressources, moi qui ne suis pas
mousquetaire ni même garde, moi, que ferai-je pour inspirer de
l'affection, de la terreur ou du respect à Planchet?
-- La chose est grave, répondirent les trois amis, c'est une
affaire d'intérieur; il en est des valets comme des femmes, il
faut les mettre tout de suite sur le pied où l'on désire qu'ils
restent. Réfléchissez donc.»
D'Artagnan réfléchit et se résolut à rouer Planchet par provision,
ce qui fut exécuté avec la conscience que d'Artagnan mettait en
toutes choses; puis, après l'avoir bien rossé, il lui défendit de
quitter son service sans sa permission. «Car, ajouta-t-il,
l'avenir ne peut me faire faute; j'attends inévitablement des
temps meilleurs. Ta fortune est donc faite si tu restes près de
moi, et je suis trop bon maître pour te faire manquer ta fortune
en t'accordant le congé que tu me demandes.»
Cette manière d'agir donna beaucoup de respect aux mousquetaires
pour la politique de d'Artagnan. Planchet fut également saisi
d'admiration et ne parla plus de s'en aller.
La vie des quatre jeunes gens était devenue commune; d'Artagnan,
qui n'avait aucune habitude, puisqu'il arrivait de sa province et
tombait au milieu d'un monde tout nouveau pour lui, prit aussitôt
les habitudes de ses amis.
On se levait vers huit heures en hiver, vers six heures en été, et
l'on allait prendre le mot d'ordre et l'air des affaires chez
M. de Tréville. D'Artagnan, bien qu'il ne fût pas mousquetaire, en
faisait le service avec une ponctualité touchante: il était
toujours de garde, parce qu'il tenait toujours compagnie à celui
de ses trois amis qui montait la sienne. On le connaissait à
l'hôtel des mousquetaires, et chacun le tenait pour un bon
camarade; M. de Tréville, qui l'avait apprécié du premier coup
d'oeil, et qui lui portait une véritable affection, ne cessait de
le recommander au roi.
De leur côté, les trois mousquetaires aimaient fort leur jeune
camarade. L'amitié qui unissait ces quatre hommes, et le besoin de
se voir trois ou quatre fois par jour, soit pour duel, soit pour
affaires, soit pour plaisir, les faisaient sans cesse courir l'un
après l'autre comme des ombres; et l'on rencontrait toujours les
inséparables se cherchant du Luxembourg à la place Saint-Sulpice,
ou de la rue du Vieux-Colombier au Luxembourg.
En attendant, les promesses de M. de Tréville allaient leur train.
Un beau jour, le roi commanda à M. le chevalier des Essarts de
prendre d'Artagnan comme cadet dans sa compagnie des gardes.
D'Artagnan endossa en soupirant cet habit, qu'il eût voulu, au
prix de dix années de son existence, troquer contre la casaque de
mousquetaire. Mais M. de Tréville promit cette faveur après un
noviciat de deux ans, noviciat qui pouvait être abrégé au reste,
si l'occasion se présentait pour d'Artagnan de rendre quelque
service au roi ou de faire quelque action d'éclat. D'Artagnan se
retira sur cette promesse et, dès le lendemain, commença son
service.
Alors ce fut le tour d'Athos, de Porthos et d'Aramis de monter la
garde avec d'Artagnan quand il était de garde. La compagnie de
M. le chevalier des Essarts prit ainsi quatre hommes au lieu d'un,
le jour où elle prit d'Artagnan.
CHAPITRE VIII
UNE INTRIGUE DE COEUR
Cependant les quarante pistoles du roi Louis XIII, ainsi que
toutes les choses de ce monde, après avoir eu un commencement
avaient eu une fin, et depuis cette fin nos quatre compagnons
étaient tombés dans la gêne. D'abord Athos avait soutenu pendant
quelque temps l'association de ses propres deniers. Porthos lui
avait succédé, et, grâce à une de ces disparitions auxquelles on
était habitué, il avait pendant près de quinze jours encore
subvenu aux besoins de tout le monde; enfin était arrivé le tour
d'Aramis, qui s'était exécuté de bonne grâce, et qui était
parvenu, disait-il, en vendant ses livres de théologie, à se
procurer quelques pistoles.
On eut alors, comme d'habitude, recours à M. de Tréville, qui fit
quelques avances sur la solde; mais ces avances ne pouvaient
conduire bien loin trois mousquetaires qui avaient déjà force
comptes arriérés, et un garde qui n'en avait pas encore.
Enfin, quand on vit qu'on allait manquer tout à fait, on rassembla
par un dernier effort huit ou dix pistoles que Porthos joua.
Malheureusement, il était dans une mauvaise veine: il perdit tout,
plus vingt-cinq pistoles sur parole.
Alors la gêne devint de la détresse, on vit les affamés suivis de
leurs laquais courir les quais et les corps de garde, ramassant
chez leurs amis du dehors tous les dîners qu'ils purent trouver;
car, suivant l'avis d'Aramis, on devait dans la prospérité semer
des repas à droite et à gauche pour en récolter quelques-uns dans
la disgrâce.
Athos fut invité quatre fois et mena chaque fois ses amis avec
leurs laquais. Porthos eut six occasions et en fit également jouir
ses camarades; Aramis en eut huit. C'était un homme, comme on a
déjà pu s'en apercevoir, qui faisait peu de bruit et beaucoup de
besogne.
Quant à d'Artagnan, qui ne connaissait encore personne dans la
capitale, il ne trouva qu'un déjeuner de chocolat chez un prêtre
de son pays, et un dîner chez un cornette des gardes. Il mena son
armée chez le prêtre, auquel on dévora sa provision de deux mois,
et chez le cornette, qui fit des merveilles; mais, comme le disait
Planchet, on ne mange toujours qu'une fois, même quand on mange
beaucoup.
D'Artagnan se trouva donc assez humilié de n'avoir eu qu'un repas
'
-
.
,
,
1
,
2
'
.
3
,
'
,
-
4
,
,
5
'
'
,
6
'
'
'
,
7
,
'
8
'
'
9
,
'
10
.
,
11
12
,
.
13
;
14
,
:
«
,
'
!
»
15
,
'
,
16
,
:
«
17
,
!
»
18
19
;
20
,
21
'
.
22
,
'
23
,
-
24
.
25
.
,
26
,
'
'
27
.
,
:
«
,
,
!
»
28
'
,
'
.
29
,
;
30
,
:
31
.
32
'
,
33
'
34
'
.
,
'
35
,
'
,
.
36
37
'
38
,
'
,
'
39
'
.
40
,
41
.
42
,
;
43
'
,
44
'
,
45
.
46
,
:
47
;
'
48
'
49
'
'
.
,
50
,
.
51
52
«
,
,
-
,
,
53
'
;
54
'
'
,
55
.
»
56
57
.
,
,
'
58
;
,
59
,
60
-
.
.
61
,
62
.
63
64
«
-
,
-
-
,
65
?
66
67
-
-
,
,
,
'
68
'
69
.
'
70
'
'
,
'
71
,
.
72
73
-
-
-
-
?
.
.
74
75
-
-
,
,
'
76
,
'
77
,
'
'
:
"
-
.
"
78
79
-
-
,
.
,
,
80
;
,
81
.
»
82
83
'
'
84
,
85
.
.
86
.
87
88
,
.
'
89
.
90
.
91
.
92
,
'
'
93
.
94
.
,
,
95
,
,
'
96
.
,
,
97
98
'
.
,
99
,
100
'
,
.
101
:
'
'
-
102
.
.
103
104
.
105
106
,
,
'
'
107
,
.
108
'
;
.
,
109
,
,
'
'
,
110
'
111
.
,
,
112
'
.
113
114
«
,
.
,
115
'
'
,
-
116
.
117
118
-
-
,
.
;
119
,
120
.
121
122
-
-
,
,
123
.
,
124
.
125
126
-
-
,
,
'
.
127
128
-
-
.
,
?
129
130
-
-
,
,
.
'
'
131
,
'
,
132
,
133
.
134
135
-
-
-
-
?
136
137
-
-
.
138
139
-
-
-
-
?
140
141
-
-
,
.
142
143
-
-
,
!
-
;
-
,
144
-
,
145
.
,
,
146
'
.
»
147
148
.
,
,
149
,
.
150
151
.
-
152
,
153
,
,
154
,
,
'
'
,
155
.
156
157
.
'
158
.
.
,
159
'
'
'
,
160
.
'
-
.
161
162
'
.
.
163
'
,
'
'
164
,
165
,
'
'
.
166
167
'
.
;
168
,
169
.
,
170
'
.
171
172
.
,
173
'
.
174
175
'
.
,
'
176
,
177
,
'
,
178
,
179
'
180
.
181
182
,
.
'
'
183
;
'
'
184
,
'
185
,
186
'
.
'
.
187
-
,
188
,
'
189
'
.
190
191
,
'
'
192
.
'
,
,
193
.
-
194
.
195
196
,
;
197
,
,
198
.
'
,
'
199
'
'
.
200
201
,
'
,
202
'
:
203
,
'
204
'
.
205
'
,
,
206
'
;
207
,
,
208
,
'
209
.
.
,
210
'
,
211
,
;
212
,
,
.
213
214
«
,
,
215
'
-
.
216
217
-
-
,
.
;
218
,
:
219
'
.
»
220
221
,
'
,
222
;
.
,
223
.
224
225
.
,
226
,
227
,
228
'
229
.
230
231
«
,
,
,
,
'
.
»
232
233
'
,
234
,
'
235
:
«
,
-
.
»
236
237
«
!
'
!
.
.
'
-
-
238
'
?
239
240
-
-
,
!
,
,
241
'
'
242
'
.
,
243
,
,
-
244
'
,
!
245
'
.
246
'
247
.
!
,
248
!
'
'
,
249
-
.
250
251
-
-
,
,
,
252
;
,
,
253
,
'
.
254
255
-
-
,
'
,
256
'
'
.
257
,
'
,
,
258
.
'
!
259
,
.
260
,
'
,
'
,
261
'
!
!
.
,
262
,
.
»
263
264
.
.
265
;
266
'
'
,
'
267
'
-
,
'
268
'
.
269
270
«
-
271
?
.
272
.
273
274
-
-
-
,
?
275
.
;
276
-
277
,
-
,
278
?
279
,
,
,
280
,
281
'
.
282
283
-
-
,
.
,
284
.
285
286
-
-
?
'
.
287
288
-
-
,
.
.
289
290
-
-
!
,
.
'
-
291
,
,
292
,
293
,
'
294
'
'
!
295
'
-
'
'
296
'
,
'
'
297
!
'
-
298
,
'
,
,
299
,
.
,
'
-
300
?
301
302
-
-
,
?
303
.
.
304
305
-
-
'
,
!
-
306
,
'
,
307
'
,
-
-
,
308
?
309
310
-
-
,
,
.
,
311
-
312
.
313
314
-
-
;
'
,
315
,
,
.
.
316
317
-
-
'
,
.
318
319
-
-
'
-
,
?
320
321
-
-
'
'
,
322
'
.
323
324
-
-
'
,
'
325
.
'
.
,
,
326
'
.
327
328
-
-
,
;
'
-
,
'
329
;
'
'
330
,
,
331
'
'
.
332
333
-
-
'
.
,
-
.
334
-
?
335
336
-
-
,
,
'
337
;
,
338
,
,
'
339
,
,
.
340
341
-
-
?
342
343
-
-
'
,
'
,
344
-
,
-
-
,
,
345
'
.
346
347
-
-
-
!
,
348
.
?
349
350
-
-
,
.
351
352
-
-
?
353
354
-
-
.
355
356
-
-
'
?
357
358
-
-
.
359
360
-
-
!
.
!
»
361
362
,
363
,
.
364
365
«
,
,
'
'
366
.
;
.
367
368
-
-
'
369
.
?
370
371
-
-
,
.
372
373
-
-
,
,
.
374
375
-
-
,
.
376
377
-
-
,
'
?
378
379
-
-
'
.
380
381
-
-
,
,
382
.
383
384
-
-
?
-
?
,
;
385
,
.
'
386
,
;
,
387
!
388
389
-
-
,
,
390
,
'
391
.
-
-
?
392
'
,
.
393
394
-
-
,
,
,
'
'
'
395
.
,
,
.
396
397
-
-
-
!
»
398
399
,
.
;
400
401
402
.
,
403
,
404
.
405
406
,
.
407
,
'
408
;
,
'
'
409
.
410
411
'
,
.
412
,
'
'
413
,
'
414
,
'
415
'
,
'
.
416
417
.
,
,
418
,
'
419
.
.
420
421
,
'
,
422
'
.
423
,
:
424
425
«
,
'
426
'
427
.
,
'
-
-
428
,
'
.
429
,
,
430
.
431
432
-
-
,
.
,
'
433
,
'
434
'
-
.
435
'
,
'
436
'
437
.
438
439
-
-
'
,
'
!
440
;
,
-
,
,
441
'
,
442
,
'
;
'
443
'
,
'
444
.
-
,
445
'
-
.
446
447
-
-
,
,
,
;
448
,
449
.
,
'
450
.
451
452
-
-
!
'
;
,
,
453
,
'
.
!
'
454
,
!
?
455
-
,
'
-
?
456
457
-
-
,
,
458
.
459
460
-
-
,
,
'
;
461
,
'
.
,
462
,
.
,
.
»
463
464
.
,
465
'
,
,
466
'
.
467
468
«
,
,
,
;
'
.
»
469
470
'
'
;
'
471
-
.
472
473
«
!
;
,
474
!
'
,
475
,
'
.
-
,
476
,
477
.
,
478
;
,
,
'
,
'
479
.
480
481
-
-
,
,
'
482
.
483
484
-
-
!
!
,
485
;
-
486
.
,
.
»
487
488
'
,
'
489
'
,
'
.
490
491
«
,
-
'
?
492
'
,
,
!
493
'
-
'
?
494
495
-
-
'
.
496
497
-
-
!
498
499
-
-
,
,
'
'
500
,
'
'
501
-
.
502
503
-
-
'
,
-
504
-
!
.
505
-
,
506
.
,
'
-
?
507
508
-
-
,
'
'
'
509
,
510
511
.
512
513
-
-
'
514
-
,
'
-
,
,
515
?
,
,
.
,
516
,
,
517
;
,
-
-
.
518
,
,
,
,
519
'
-
?
»
520
521
'
'
:
522
,
'
'
523
,
524
'
'
;
525
,
,
'
526
,
,
527
,
528
.
,
'
,
529
.
530
531
«
'
,
;
,
'
532
'
.
!
,
533
;
'
,
,
534
-
!
'
:
535
,
-
;
.
536
537
-
-
'
,
,
.
538
539
-
-
,
,
'
540
,
'
.
541
,
-
,
.
»
542
543
,
544
'
.
545
'
,
'
546
.
'
547
,
548
.
549
550
«
,
,
,
'
551
,
-
;
,
'
,
552
'
'
.
,
553
.
'
,
'
-
?
554
555
-
-
!
,
'
'
,
556
.
557
558
-
-
,
;
:
,
559
.
,
-
560
,
'
561
'
562
'
,
563
.
,
-
564
.
!
!
,
565
:
,
'
;
566
.
»
567
568
,
'
569
,
'
570
'
.
571
572
,
'
,
573
,
574
,
'
575
,
'
576
:
577
578
«
,
,
579
,
?
»
580
581
582
583
'
584
585
'
,
'
586
'
'
,
587
,
588
,
589
.
590
591
,
.
592
,
593
.
'
594
595
,
'
'
.
596
597
'
598
,
'
599
.
,
600
,
-
-
'
601
-
-
;
602
'
603
,
604
,
,
,
605
'
'
.
,
606
'
'
607
-
'
,
608
'
609
'
;
'
610
,
.
611
,
,
,
612
'
.
'
,
613
'
'
.
614
'
615
'
,
'
.
616
617
,
,
'
618
'
,
'
619
.
,
.
620
'
,
.
'
621
,
622
-
'
,
623
'
.
624
,
'
,
625
:
'
,
,
'
.
626
.
627
628
'
629
'
,
.
630
.
'
'
631
,
'
632
,
633
,
.
634
,
635
;
,
,
636
637
.
638
.
639
640
,
,
641
642
,
'
643
,
'
'
,
644
.
,
645
,
.
-
,
646
.
647
648
,
,
649
'
:
,
650
;
,
651
,
'
'
;
652
'
;
653
,
654
,
-
,
655
.
'
,
656
'
,
657
,
,
'
'
658
.
,
659
660
,
661
'
662
.
'
663
'
.
664
,
,
665
,
666
'
,
,
'
667
'
668
.
669
670
:
«
,
.
»
671
'
,
.
672
673
674
675
.
676
'
,
'
677
;
678
679
.
;
680
.
681
,
,
682
683
,
684
,
685
.
686
687
,
688
,
,
,
689
,
690
'
.
'
'
'
691
,
,
692
'
'
'
.
'
693
-
,
,
,
,
694
695
,
,
696
.
,
,
,
'
697
.
698
699
,
,
700
,
701
'
.
702
703
,
;
704
,
705
,
'
706
.
707
'
708
:
'
,
709
,
,
710
'
,
,
711
,
,
712
,
,
'
713
.
714
'
.
715
.
716
717
'
-
,
718
'
.
,
,
,
719
:
,
'
,
720
;
'
,
-
,
721
722
-
.
,
723
724
,
'
725
-
,
726
,
,
727
,
,
728
.
729
730
,
,
731
'
,
732
.
733
.
'
734
,
'
735
:
'
736
,
.
737
738
'
739
,
-
.
'
740
,
'
741
,
742
,
:
!
743
,
'
,
744
745
.
746
747
,
'
748
,
'
'
,
749
,
'
-
-
750
,
,
,
751
.
752
753
'
,
,
754
,
.
755
756
'
,
,
757
,
,
'
,
758
'
,
759
;
,
,
760
,
,
761
'
.
'
762
,
763
.
764
765
,
-
766
.
'
767
,
768
'
769
.
?
770
'
.
771
772
,
,
.
773
,
,
774
.
,
775
.
776
'
'
'
777
.
778
779
,
'
'
,
780
'
,
781
'
,
782
'
-
.
,
'
,
'
783
784
,
785
'
786
.
787
788
«
,
,
-
,
789
,
?
790
791
-
-
,
,
'
792
-
,
'
793
.
,
'
,
794
'
'
,
'
795
.
796
797
-
-
'
,
'
;
,
798
-
,
799
'
800
.
»
801
802
,
,
,
803
:
804
805
«
,
'
,
806
.
807
'
,
808
.
'
,
809
'
.
,
'
810
,
'
811
'
,
'
.
812
813
-
-
,
!
'
,
814
.
815
816
-
-
,
,
,
817
,
,
818
-
.
'
-
819
'
:
'
,
'
,
820
.
.
.
,
821
.
822
823
-
-
,
'
,
'
'
,
824
'
.
825
826
-
-
,
'
,
,
827
'
'
;
828
-
'
829
.
,
,
830
,
,
.
»
831
832
,
833
.
834
835
'
,
'
,
836
.
837
'
,
838
'
.
839
,
,
840
,
.
841
842
,
:
843
,
.
'
844
,
845
,
'
,
846
847
.
848
849
:
-
,
'
,
850
;
'
,
851
,
852
,
853
'
.
854
855
,
.
'
856
.
.
.
857
.
'
858
,
,
'
859
,
'
860
,
,
861
,
862
,
-
,
863
-
.
'
,
864
,
.
865
866
,
867
,
868
'
'
.
869
870
,
'
,
871
;
,
872
.
873
'
874
,
'
-
-
875
,
876
'
,
,
877
.
'
878
,
'
,
879
'
880
'
.
881
882
«
,
'
:
,
,
883
,
,
,
884
,
'
;
885
,
,
886
;
,
,
,
887
,
888
,
;
889
,
890
,
,
-
891
'
,
?
892
893
-
-
,
,
'
894
'
;
,
895
'
'
896
.
.
»
897
898
'
,
899
'
900
;
,
'
,
901
.
«
,
-
-
,
902
'
;
'
903
.
904
,
905
'
.
»
906
907
'
908
'
.
909
'
'
.
910
911
;
'
,
912
'
,
'
913
'
,
914
.
915
916
,
,
917
'
'
'
918
.
.
'
,
'
,
919
:
920
,
'
921
.
922
'
,
923
;
.
,
'
924
'
,
,
925
.
926
927
,
928
.
'
,
929
,
,
930
,
,
'
931
'
;
'
932
-
,
933
-
.
934
935
,
.
.
936
,
.
937
'
.
938
'
,
'
,
939
,
940
.
.
941
,
,
942
'
'
943
'
.
'
944
,
,
945
.
946
947
'
,
'
948
'
.
949
.
'
,
950
'
.
951
952
953
954
955
956
,
957
,
958
,
959
.
'
960
'
.
961
,
,
962
,
963
;
964
'
,
'
,
965
,
-
,
,
966
.
967
968
,
'
,
.
,
969
;
970
971
,
'
.
972
973
,
'
,
974
.
975
,
:
,
976
-
.
977
978
,
979
,
980
'
;
981
,
'
'
,
982
-
983
.
984
985
986
.
987
;
.
'
,
988
'
,
989
.
990
991
'
,
992
,
'
993
,
.
994
,
,
995
,
;
,
996
,
'
,
997
.
998
999
'
'
'
1000