-- Son Éminence, inquiète, m'a envoyé à votre recherche.
-- Je suis arrivée d'hier seulement.
-- Et qu'avez-vous fait depuis hier?
-- Je n'ai pas perdu mon temps.
-- Oh! je m'en doute bien!
-- Savez-vous qui j'ai rencontré ici?
-- Non.
-- Devinez.
-- Comment voulez-vous?...
-- Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
-- La maîtresse du petit d'Artagnan?
-- Oui, Mme Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
-- Eh bien, dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller
de pair avec l'autre, M. le cardinal est en vérité un homme
privilégié.
-- Comprenez-vous mon étonnement, continua Milady, quand je me
suis trouvée face à face avec cette femme?
-- Vous connaît-elle?
-- Non.
-- Alors elle vous regarde comme une étrangère?»
Milady sourit.
«Je suis sa meilleure amie!
-- Sur mon honneur, dit Rochefort, il n'y a que vous, ma chère
comtesse, pour faire de ces miracles-là.
-- Et bien m'en a pris, chevalier, dit Milady, car savez-vous ce
qui se passe?
-- Non.
-- On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de
la reine.
-- Vraiment? et qui cela?
-- D'Artagnan et ses amis.
-- En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les
envoyer à la Bastille.
-- Pourquoi n'est-ce point déjà fait?
-- Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une
faiblesse que je ne comprends pas.
-- Vraiment?
-- Oui.
-- Eh bien, dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre
conversation à l'auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces
quatre hommes; dites-lui qu'après son départ l'un d'eux est monté
et m'a arraché par violence le sauf-conduit qu'il m'avait donné;
dites-lui qu'ils avaient fait prévenir Lord de Winter de mon
passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli
faire échouer ma mission, comme ils ont fait échouer celle des
ferrets; dites-lui que parmi ces quatre hommes, deux seulement
sont à craindre, d'Artagnan et Athos; dites-lui que le troisième,
Aramis, est l'amant de Mme de Chevreuse: il faut laisser vivre
celui-là, on sait son secret, il peut être utile; quant au
quatrième, Porthos, c'est un sot, un fat et un niais, qu'il ne
s'en occupe même pas.
-- Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de
La Rochelle.
-- Je le croyais comme vous; mais une lettre que Mme Bonacieux a
reçue de Mme de Chevreuse, et qu'elle a eu l'imprudence de me
communiquer, me porte à croire que ces quatre hommes au contraire
sont en campagne pour la venir enlever.
-- Diable! comment faire?
-- Que vous a dit le cardinal à mon égard?
-- De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en
poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il avisera à ce
que vous devez faire.
-- Je dois donc rester ici? demanda Milady.
-- Ici ou dans les environs.
-- Vous ne pouvez m'emmener avec vous?
-- Non, l'ordre est formel: aux environs du camp, vous pourriez
être reconnue, et votre présence, vous le comprenez,
compromettrait Son Éminence, surtout après ce qui vient de se
passer là-bas. Seulement, dites-moi d'avance où vous attendrez des
nouvelles du cardinal, que je sache toujours où vous retrouver.
-- Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
-- Pourquoi?
-- Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d'un moment à
l'autre.
-- C'est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son
Éminence?
-- Bah! dit Milady avec un sourire qui n'appartenait qu'à elle,
vous oubliez que je suis sa meilleure amie.
-- Ah! c'est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l'endroit de
cette femme...
-- Qu'il soit tranquille.
-- Voilà tout?
-- Il saura ce que cela veut dire.
-- Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?
-- Repartir à l'instant même; il me semble que les nouvelles que
vous reportez valent bien la peine que l'on fasse diligence.
-- Ma chaise s'est cassée en entrant à Lillers.
-- À merveille!
-- Comment, à merveille?
-- Oui, j'ai besoin de votre chaise, moi, dit la comtesse.
-- Et comment partirai-je, alors?
-- À franc étrier.
-- Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
-- Qu'est-ce que cela?
-- On les fera. Après?
-- Après: en passant à Lillers, vous me renvoyez la chaise avec
ordre à votre domestique de se mettre à ma disposition.
-- Bien.
-- Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal?
-- J'ai mon plein pouvoir.
-- Vous le montrez à l'abbesse, et vous dites qu'on viendra me
chercher, soit aujourd'hui, soit demain, et que j'aurai à suivre
la personne qui se présentera en votre nom.
-- Très bien!
-- N'oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à
l'abbesse.
-- À quoi bon?
-- Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j'inspire de
la confiance à cette pauvre petite Mme Bonacieux.
-- C'est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout
ce qui est arrivé?
-- Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne
mémoire, répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier
se perd.
-- Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que
je n'aille pas courir inutilement dans les environs.
-- C'est juste, attendez.
-- Voulez-vous une carte?
-- Oh! je connais ce pays à merveille.
-- Vous? quand donc y êtes-vous venue?
-- J'y ai été élevée.
-- Vraiment?
-- C'est bon à quelque chose, vous le voyez, que d'avoir été
élevée quelque part.
-- Vous m'attendrez donc...?
-- Laissez-moi réfléchir un instant; eh! tenez, à Armentières.
-- Qu'est-ce que cela, Armentières?
-- Une petite ville sur la Lys! je n'aurai qu'à traverser la
rivière et je suis en pays étranger.
-- À merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez
la rivière qu'en cas de danger.
-- C'est bien entendu.
-- Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes?
-- Vous n'avez pas besoin de votre laquais?
-- Non.
-- C'est un homme sûr?
-- À l'épreuve.
-- Donnez-le-moi; personne ne le connaît, je le laisse à l'endroit
que je quitte, et il vous conduit où je suis.
-- Et vous dites que vous m'attendez à Argentières?
-- À Armentières, répondit Milady.
-- Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je
l'oublie; ce n'est pas compromettant, un nom de ville, n'est-ce
pas?
-- Eh, qui sait? N'importe, dit Milady en écrivant le nom sur une
demi-feuille de papier, je me compromets.
-- Bien! dit Rochefort en prenant des mains de Milady le papier,
qu'il plia et qu'il enfonça dans la coiffe de son feutre;
d'ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants, et,
dans le cas où je perdrais ce papier, répéter le nom tout le long
de la route. Maintenant est-ce tout?
-- Je le crois.
-- Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre
entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; Lord
de Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d'Artagnan et
Athos à la Bastille; Aramis l'amant de Mme de Chevreuse; Porthos
un fat; Mme Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus
tôt possible; mettre mon laquais à votre disposition; faire de
vous une victime du cardinal, pour que l'abbesse ne prenne aucun
soupçon; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela?
-- En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire.
À propos, ajoutez une chose...
-- Laquelle?
-- J'ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du
couvent, dites qu'il m'est permis de me promener dans ces bois;
qui sait? j'aurai peut-être besoin de sortir par une porte de
derrière.
-- Vous pensez à tout.
-- Et vous, vous oubliez une chose...
-- Laquelle?
-- C'est de me demander si j'ai besoin d'argent.
-- C'est juste, combien voulez-vous?
-- Tout ce que vous aurez d'or.
-- J'ai cinq cents pistoles à peu près.
-- J'en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz
vos poches.
-- Voilà, comtesse.
-- Bien, mon cher comte! et vous partez...?
-- Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant lequel
j'enverrai chercher un cheval de poste.
-- À merveille! Adieu, chevalier!
-- Adieu, comtesse!
-- Recommandez-moi au cardinal, dit Milady.
-- Recommandez-moi à Satan», répliqua Rochefort.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et se séparèrent.
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval;
cinq heures après il passait à Arras.
Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par
d'Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des
craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle
activité à leur voyage.
CHAPITRE LXIII
UNE GOUTTE D'EAU
À peine Rochefort fut-il sorti, que Mme Bonacieux rentra. Elle
trouva Milady le visage riant.
«Eh bien, dit la jeune femme, ce que vous craigniez est donc
arrivé; ce soir ou demain le cardinal vous envoie prendre?
-- Qui vous a dit cela, mon enfant? demanda Milady.
-- Je l'ai entendu de la bouche même du messager.
-- Venez vous asseoir ici près de moi, dit Milady.
-- Me voici.
-- Attendez que je m'assure si personne ne nous écoute.
-- Pourquoi toutes ces précautions?
-- Vous allez le savoir.»
Milady se leva et alla à la porte, l'ouvrit, regarda dans le
corridor, et revint se rasseoir près de Mme Bonacieux.
«Alors, dit-elle, il a bien joué son rôle.
-- Qui cela?
-- Celui qui s'est présenté à l'abbesse comme l'envoyé du
cardinal.
-- C'était donc un rôle qu'il jouait?
-- Oui, mon enfant.
-- Cet homme n'est donc pas...
-- Cet homme, dit Milady en baissant la voix, c'est mon frère.
-- Votre frère! s'écria Mme Bonacieux.
-- Eh bien, il n'y a que vous qui sachiez ce secret, mon enfant;
si vous le confiez à qui que ce soit au monde, je serai perdue, et
vous aussi peut-être.
-- Oh! mon Dieu!
-- Écoutez, voici ce qui se passe: mon frère, qui venait à mon
secours pour m'enlever ici de force, s'il le fallait, a rencontré
l'émissaire du cardinal qui venait me chercher; il l'a suivi.
Arrivé à un endroit du chemin solitaire et écarté, il a mis l'épée
à la main en sommant le messager de lui remettre les papiers dont
il était porteur; le messager a voulu se défendre, mon frère l'a
tué.
-- Oh! fit Mme Bonacieux en frissonnant.
-- C'était le seul moyen, songez-y. Alors mon frère a résolu de
substituer la ruse à la force: il a pris les papiers, il s'est
présenté ici comme l'émissaire du cardinal lui-même, et dans une
heure ou deux, une voiture doit venir me prendre de la part de Son
Éminence.
-- Je comprends; cette voiture, c'est votre frère qui vous
l'envoie.
-- Justement; mais ce n'est pas tout: cette lettre que vous avez
reçue, et que vous croyez de Mme Chevreuse...
-- Eh bien?
-- Elle est fausse.
-- Comment cela?
-- Oui, fausse: c'est un piège pour que vous ne fassiez pas de
résistance quand on viendra vous chercher.
-- Mais c'est d'Artagnan qui viendra.
-- Détrompez-vous, d'Artagnan et ses amis sont retenus au siège de
La Rochelle.
-- Comment savez-vous cela?
-- Mon frère a rencontré des émissaires du cardinal en habits de
mousquetaires. On vous aurait appelée à la porte, vous auriez cru
avoir affaire à des amis, on vous enlevait et on vous ramenait à
Paris.
-- Oh! mon Dieu! ma tête se perd au milieu de ce chaos
d'iniquités. Je sens que si cela durait, continua Mme Bonacieux en
portant ses mains à son front, je deviendrais folle!
-- Attendez...
-- Quoi?
-- J'entends le pas d'un cheval, c'est celui de mon frère qui
repart; je veux lui dire un dernier adieu, venez.»
Milady ouvrit la fenêtre et fit signe à Mme Bonacieux de l'y
rejoindre. La jeune femme y alla.
Rochefort passait au galop.
«Adieu, frère», s'écria Milady.
Le chevalier leva la tête, vit les deux jeunes femmes, et, tout
courant, fit à Milady un signe amical de la main.
«Ce bon Georges!» dit-elle en refermant la fenêtre avec une
expression de visage pleine d'affection et de mélancolie.
Et elle revint s'asseoir à sa place, comme si elle eût été plongée
dans des réflexions toutes personnelles.
«Chère dame! dit Mme Bonacieux, pardon de vous interrompre! mais
que me conseillez-vous de faire? mon Dieu! Vous avez plus
d'expérience que moi, parlez, je vous écoute.
-- D'abord, dit Milady, il se peut que je me trompe et que
d'Artagnan et ses amis viennent véritablement à votre secours.
-- Oh! c'eût été trop beau! s'écria Mme Bonacieux, et tant de
bonheur n'est pas fait pour moi!
-- Alors, vous comprenez; ce serait tout simplement une question
de temps, une espèce de course à qui arrivera le premier. Si ce
sont vos amis qui l'emportent en rapidité, vous êtes sauvée; si ce
sont les satellites du cardinal, vous êtes perdue.
-- Oh! oui, oui, perdue sans miséricorde! Que faire donc? que
faire?
-- Il y aurait un moyen bien simple, bien naturel...
-- Lequel, dites?
-- Ce serait d'attendre, cachée dans les environs, et de s'assurer
ainsi quels sont les hommes qui viendront vous demander.
-- Mais où attendre?
-- Oh! ceci n'est point une question: moi-même je m'arrête et je
me cache à quelques lieues d'ici en attendant que mon frère vienne
me rejoindre; eh bien, je vous emmène avec moi, nous nous cachons
et nous attendons ensemble.
-- Mais on ne me laissera pas partir, je suis ici presque
prisonnière.
-- Comme on croit que je pars sur un ordre du cardinal, on ne vous
croira pas très pressée de me suivre.
-- Eh bien?
-- Eh bien, la voiture est à la porte, vous me dites adieu, vous
montez sur le marchepied pour me serrer dans vos bras une dernière
fois; le domestique de mon frère qui vient me prendre est prévenu,
il fait un signe au postillon, et nous partons au galop.
-- Mais d'Artagnan, d'Artagnan, s'il vient?
-- Ne le saurons-nous pas?
-- Comment?
-- Rien de plus facile. Nous renvoyons à Béthune ce domestique de
mon frère, à qui, je vous l'ai dit, nous pouvons nous fier; il
prend un déguisement et se loge en face du couvent: si ce sont les
émissaires du cardinal qui viennent, il ne bouge pas; si c'est
M. d'Artagnan et ses amis, il les amène où nous sommes.
-- Il les connaît donc?
-- Sans doute, n'a-t-il pas vu M. d'Artagnan chez moi!
-- Oh! oui, oui, vous avez raison; ainsi, tout va bien, tout est
pour le mieux; mais ne nous éloignons pas d'ici.
-- À sept ou huit lieues tout au plus, nous nous tenons sur la
frontière par exemple, et à la première alerte, nous sortons de
France.
-- Et d'ici là, que faire?
-- Attendre.
-- Mais s'ils arrivent?
-- La voiture de mon frère arrivera avant eux.
-- Si je suis loin de vous quand on viendra vous prendre; à dîner
ou à souper, par exemple?
-- Faites une chose.
-- Laquelle?
-- Dites à votre bonne supérieure que, pour nous quitter le moins
possible, vous lui demanderez la permission de partager mon repas.
-- Le permettra-t-elle?
-- Quel inconvénient y a-t-il à cela?
-- Oh! très bien, de cette façon nous ne nous quitterons pas un
instant!
-- Eh bien, descendez chez elle pour lui faire votre demande! je
me sens la tête lourde, je vais faire un tour au jardin.
-- Allez, et où vous retrouverai-je?
-- Ici dans une heure.
-- Ici dans une heure; oh! vous êtes bonne et je vous remercie.
-- Comment ne m'intéresserais-je pas à vous? Quand vous ne seriez
pas belle et charmante, n'êtes-vous pas l'amie d'un de mes
meilleurs amis!
-- Cher d'Artagnan, oh! comme il vous remerciera!
-- Je l'espère bien. Allons! tout est convenu, descendons.
-- Vous allez au jardin?
-- Oui.
-- Suivez ce corridor, un petit escalier vous y conduit.
-- À merveille! merci.»
Et les deux femmes se quittèrent en échangeant un charmant
sourire.
Milady avait dit la vérité, elle avait la tête lourde; car ses
projets mal classés s'y heurtaient comme dans un chaos. Elle avait
besoin d'être seule pour mettre un peu d'ordre dans ses pensées.
Elle voyait vaguement dans l'avenir; mais il lui fallait un peu de
silence et de quiétude pour donner à toutes ses idées, encore
confuses, une forme distincte, un plan arrêté.
Ce qu'il y avait de plus pressé, c'était d'enlever Mme Bonacieux,
de la mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s'en
faire un otage. Milady commençait à redouter l'issue de ce duel
terrible, où ses ennemis mettaient autant de persévérance qu'elle
mettait, elle, d'acharnement.
D'ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette
issue était proche et ne pouvait manquer d'être terrible.
Le principal pour elle, comme nous l'avons dit, était donc de
tenir Mme Bonacieux entre ses mains. Mme Bonacieux, c'était la vie
de d'Artagnan; c'était plus que sa vie, c'était celle de la femme
qu'il aimait; c'était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de
traiter et d'obtenir sûrement de bonnes conditions.
Or, ce point était arrêté: Mme Bonacieux, sans défiance, la
suivait; une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile
de lui faire croire que d'Artagnan n'était pas venu à Béthune.
Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour; pendant ces
quinze jours, d'ailleurs, elle aviserait à ce qu'elle aurait à
faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s'ennuierait pas,
Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les
événements pussent accorder à une femme de son caractère: une
bonne vengeance à perfectionner.
Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d'elle et classait
dans sa tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon
général, qui prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et
qui est tout près, selon les chances de la bataille, à marcher en
avant ou à battre en retraite.
Au bout d'une heure, elle entendit une douce voix qui l'appelait;
c'était celle de Mme Bonacieux. La bonne abbesse avait
naturellement consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient
souper ensemble.
En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d'une voiture
qui s'arrêtait a la porte.
«Entendez-vous? dit-elle.
-- Oui, le roulement d'une voiture.
-- C'est celle que mon frère nous envoie.
-- Oh! mon Dieu!
-- Voyons, du courage!»
On sonna à la porte du couvent, Milady ne s'était pas trompée.
«Montez dans votre chambre, dit-elle à Mme Bonacieux, vous avez
bien quelques bijoux que vous désirez emporter.
-- J'ai ses lettres, dit-elle.
-- Eh bien, allez les chercher et venez me rejoindre chez moi,
nous souperons à la hâte, peut-être voyagerons-nous une partie de
la nuit, il faut prendre des forces.
-- Grand Dieu! dit Mme Bonacieux en mettant la main sur sa
poitrine, le coeur m'étouffe, je ne puis marcher.
-- Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart
d'heure vous êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire,
c'est pour lui que vous le faites.
-- Oh! oui, tout pour lui. Vous m'avez rendu mon courage par un
seul mot; allez, je vous rejoins.»
Milady monta vivement chez elle, elle y trouva le laquais de
Rochefort, et lui donna ses instructions.
Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires
paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du
couvent, et allait attendre Milady à un petit village qui était
situé de l'autre côté du bois. Dans ce cas, Milady traversait le
jardin et gagnait le village à pied; nous l'avons dit déjà, Milady
connaissait à merveille cette partie de la France.
Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient
comme il était convenu: Mme Bonacieux montait dans la voiture sous
prétexte de lui dire adieu et Milady enlevait Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon si elle en
avait, Milady répéta devant elle au laquais toute la dernière
partie de ses instructions.
Milady fit quelques questions sur la voiture: c'était une chaise
attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de
Rochefort devait la précéder en courrier.
C'était à tort que Milady craignait que Mme Bonacieux n'eût des
soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner
dans une autre femme une telle perfidie; d'ailleurs le nom de la
comtesse de Winter, qu'elle avait entendu prononcer par l'abbesse,
lui était parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu'une femme
eût eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.
«Vous le voyez, dit Milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est
prêt. L'abbesse ne se doute de rien et croit qu'on me vient
chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers
ordres; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.
-- Oui, dit machinalement Mme Bonacieux, oui, partons.»
Milady lui fit signe de s'asseoir devant elle, lui versa un petit
verre de vin d'Espagne et lui servit un blanc de poulet.
«Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit
qui vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre
retraite, et nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du
courage, prenez quelque chose.»
Mme Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses
lèvres dans son verre.
«Allons donc, allons donc, dit Milady portant le sien à ses
lèvres, faites comme moi.»
Mais au moment où elle l'approchait de sa bouche, sa main resta
suspendue: elle venait d'entendre sur la route comme le roulement
lointain d'un galop qui allait s'approchant; puis, presque en même
temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.
Ce bruit la tira de sa joie comme un bruit d'orage réveille au
milieu d'un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis
que Mme Bonacieux, se levant toute tremblante, s'appuyait sur sa
chaise pour ne point tomber.
On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui
allait toujours se rapprochant.
«Oh! mon Dieu, dit Mme Bonacieux, qu'est-ce que ce bruit?
-- Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit Milady avec son sang-
froid terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.»
Mme Bonacieux demeura debout, muette, immobile et pâle comme une
statue.
Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à
plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore,
c'est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait
si distinct qu'on eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé
de leurs fers.
Milady regardait de toute la puissance de son attention; il
faisait juste assez clair pour qu'elle pût reconnaître ceux qui
venaient.
Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux
galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq puis
huit cavaliers; l'un d'eux précédait tous les autres de deux
longueurs de cheval.
Milady poussa un rugissement étouffé. Dans celui qui tenait la
tête elle reconnut d'Artagnan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Mme Bonacieux, qu'y a-t-il donc?
-- C'est l'uniforme des gardes de M. le cardinal; pas un instant à
perdre! s'écria Milady. Fuyons, fuyons!
-- Oui, oui, fuyons», répéta Mme Bonacieux, mais sans pouvoir
faire un pas, clouée qu'elle était à sa place par la terreur.
On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.
«Venez donc! mais venez donc! s'écriait Milady en essayant de
traîner la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons
fuir encore, j'ai la clef, mais hâtons-nous, dans cinq minutes il
serait trop tard.»
Mme Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses
genoux.
Milady essaya de la soulever et de l'emporter, mais elle ne put en
venir à bout.
En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue
des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de
feu retentirent.
«Une dernière fois, voulez-vous venir? s'écria Milady.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me
manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.
-- Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais», s'écria
Milady.
Tout à coup, un éclair livide jaillit de ses yeux; d'un bond,
éperdue, elle courut à la table, versa dans le verre de
Mme Bonacieux le contenu d'un chaton de bague qu'elle ouvrit avec
une promptitude singulière.
C'était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.
Puis, prenant le verre d'une main ferme:
«Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez.»
Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme qui but
machinalement.
«Ah! ce n'est pas ainsi que je voulais me venger, dit Milady en
reposant avec un sourire infernal le verre sur la table, mais, ma
foi! on fait ce qu'on peut.»
Et elle s'élança hors de l'appartement.
Mme Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était
comme ces gens qui rêvent qu'on les poursuit et qui essayent
vainement de marcher.
Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la
porte; à chaque instant Mme Bonacieux s'attendait à voir
reparaître Milady, qui ne reparaissait pas.
Plusieurs fois, de terreur sans doute, la sueur monta froide à son
front brûlant.
Enfin elle entendit le grincement des grilles qu'on ouvrait, le
bruit des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se
faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et
au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.
Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s'élança vers la
porte, elle avait reconnu la voix de d'Artagnan.
«D'Artagnan! d'Artagnan! s'écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par
ici.
-- Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous?
mon Dieu!»
Au même moment, la porte de la cellule céda au choc plutôt qu'elle
ne s'ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre;
Mme Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un
mouvement.
D'Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu'il tenait à la main,
et tomba à genoux devant sa maîtresse, Athos repassa le sien à sa
ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les
remirent au fourreau.
«Oh! d'Artagnan! mon bien-aimé d'Artagnan! tu viens donc enfin, tu
ne m'avais pas trompée, c'est bien toi!
-- Oui, oui, Constance! réunis!
-- Oh! elle avait beau dire que tu ne viendrais pas, j'espérais
sourdement; je n'ai pas voulu fuir; oh! comme j'ai bien fait,
comme je suis heureuse!»
À ce mot, elle, Athos, qui s'était assis tranquillement, se leva
tout à coup.
«Elle! qui, elle? demanda d'Artagnan.
-- Mais ma compagne; celle qui, par amitié pour moi, voulait me
soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des
gardes du cardinal, vient de s'enfuir.
-- Votre compagne, s'écria d'Artagnan, devenant plus pâle que le
voile blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc
parler?
-- De celle dont la voiture était à la porte, d'une femme qui se
dit votre amie, d'Artagnan; d'une femme à qui vous avez tout
raconté.
-- Son nom, son nom! s'écria d'Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous
donc pas son nom?
-- Si fait, on l'a prononcé devant moi, attendez... mais c'est
étrange... oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n'y vois plus.
-- À moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s'écria
d'Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd
connaissance!»
Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa
voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d'eau; mais
il s'arrêta en voyant l'horrible altération du visage d'Athos,
qui, debout devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés
de stupeur, regardait l'un des verres et semblait en proie au
doute le plus horrible.
«Oh! disait Athos, oh! non, c'est impossible! Dieu ne permettrait
pas un pareil crime.
-- De l'eau, de l'eau, criait d'Artagnan, de l'eau!
«Pauvre femme, pauvre femme!» murmurait Athos d'une voix brisée.
Mme Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d'Artagnan.
«Elle revient à elle! s'écria le jeune homme. Oh! mon Dieu, mon
Dieu! je te remercie!
-- Madame, dit Athos, madame, au nom du Ciel! à qui ce verre vide?
-- À moi, monsieur..., répondit la jeune femme d'une voix
mourante.
-- Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?
-- Elle.
-- Mais, qui donc, elle?
-- Ah! je me souviens, dit Mme Bonacieux, la comtesse de
Winter...»
Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d'Athos
domina tous les autres.
En ce moment, le visage de Mme Bonacieux devint livide, une
douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de
Porthos et d'Aramis.
D'Artagnan saisit les mains d'Athos avec une angoisse difficile à
décrire.
«Et quoi! dit-il, tu crois...»
Sa voix s'éteignit dans un sanglot.
«Je crois tout, dit Athos en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
-- D'Artagnan, d'Artagnan! s'écria Mme Bonacieux, où es-tu? ne me
quitte pas, tu vois bien que je vais mourir.»
D'Artagnan lâcha les mains d'Athos, qu'il tenait encore entre ses
mains crispées, et courut à elle.
Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux
n'avaient déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait
son corps, la sueur coulait sur son front.
«Au nom du Ciel! courez appeler Porthos, Aramis; demandez du
secours!
-- Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu'elle verse il n'y a
pas de contrepoison.
-- Oui, oui, du secours, du secours! murmura Mme Bonacieux; du
secours!»
Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune
homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute
son âme était passée dans son regard, et, avec un cri sanglotant,
elle appuya ses lèvres sur les siennes.
«Constance! Constance!» s'écria d'Artagnan.
Un soupir s'échappa de la bouche de Mme Bonacieux, effleurant
celle de d'Artagnan; ce soupir, c'était cette âme si chaste et si
aimante qui remontait au ciel.
D'Artagnan ne serrait plus qu'un cadavre entre ses bras.
Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi
pâle et aussi glacé qu'elle.
Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe
de la croix.
En ce moment un homme parut sur la porte, presque aussi pâle que
ceux qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui,
vit Mme Bonacieux morte et d'Artagnan évanoui.
Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les
grandes catastrophes.
«Je ne m'étais pas trompé, dit-il, voilà M. d'Artagnan, et vous
êtes ses trois amis, MM. Athos, Porthos et Aramis.»
Ceux dont les noms venaient d'être prononcés regardaient
l'étranger avec étonnement, il leur semblait à tous trois le
reconnaître.
«Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la
recherche d'une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a
dû passer par ici, car j'y vois un cadavre!»
Les trois amis restèrent muets; seulement la voix comme le visage
leur rappelait un homme qu'ils avaient déjà vu; cependant, ils ne
pouvaient se souvenir dans quelles circonstances.
«Messieurs, continua l'étranger, puisque vous ne voulez pas
reconnaître un homme qui probablement vous doit la vie deux fois,
il faut bien que je me nomme; je suis Lord de Winter, le beau-
frère de cette femme.»
Les trois amis jetèrent un cri de surprise.
Athos se leva et lui tendit la main.
«Soyez le bienvenu, Milord, dit-il, vous êtes des nôtres.
-- Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit Lord de
Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l'ai
manquée de vingt minutes à Saint-Omer; enfin, à Lillers, j'ai
perdu sa trace. J'allais au hasard, m'informant à tout le monde,
quand je vous ai vus passer au galop; j'ai reconnu M. d'Artagnan.
Je vous ai appelés, vous ne m'avez pas répondu; j'ai voulu vous
suivre, mais mon cheval était trop fatigué pour aller du même
train que les vôtres. Et cependant il paraît que malgré la
diligence que vous avez faite, vous êtes encore arrivés trop tard!
-- Vous voyez, dit Athos en montrant à Lord de Winter
Mme Bonacieux morte et d'Artagnan que Porthos et Aramis essayaient
de rappeler à la vie.
-- Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement Lord de
Winter.
-- Non, heureusement, répondit Athos, M. d'Artagnan n'est
qu'évanoui.
-- Ah! tant mieux!» dit Lord de Winter.
En effet, en ce moment d'Artagnan rouvrit les yeux.
Il s'arracha des bras de Porthos et d'Aramis et se jeta comme un
insensé sur le corps de sa maîtresse.
Athos se leva, marcha vers son ami d'un pas lent et solennel,
l'embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui
dit de sa voix si noble et si persuasive:
«Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les
vengent!
-- Oh! oui, dit d'Artagnan, oui! si c'est pour la venger, je suis
prêt à te suivre!»
Athos profita de ce moment de force que l'espoir de la vengeance
rendait à son malheureux ami pour faire signe à Porthos et à
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