Grâce Lord Buckingham, car on veut l'assassiner." Mais ceci,
Planchet, vois-tu, c'est si grave et si important, que je n'ai pas
même voulu avouer à mes amis que je te confierais ce secret, et
que pour une commission de capitaine je ne voudrais pas te
l'écrire.
-- Soyez tranquille, monsieur, dit Planchet, vous verrez si l'on
peut compter sur moi.
Et monté sur un excellent cheval, qu'il devait quitter à vingt
lieues de là pour prendre la poste, Planchet partit au galop, le
coeur un peu serré par la triple promesse que lui avaient faite
les mousquetaires, mais du reste dans les meilleures dispositions
du monde.
Bazin partit le lendemain matin pour Tours, et eut huit jours pour
faire sa commission.
Les quatre amis, pendant toute la durée de ces deux absences,
avaient, comme on le comprend bien, plus que jamais l'oeil au
guet, le nez au vent et l'oreille aux écoutes. Leurs journées se
passaient à essayer de surprendre ce qu'on disait, à guetter les
allures du cardinal et à flairer les courriers qui arrivaient.
Plus d'une fois un tremblement insurmontable les prit, lorsqu'on
les appela pour quelque service inattendu. Ils avaient d'ailleurs
à se garder pour leur propre sûreté; Milady était un fantôme qui,
lorsqu'il était apparu une fois aux gens, ne les laissait pas
dormir tranquillement.
Le matin du huitième jour, Bazin, frais comme toujours et souriant
selon son habitude, entra dans le cabaret de Parpaillot, comme les
quatre amis étaient en train de déjeuner, en disant, selon la
convention arrêtée:
«Monsieur Aramis, voici la réponse de votre cousine.»
Les quatre amis échangèrent un coup d'oeil joyeux: la moitié de la
besogne était faite; il est vrai que c'était la plus courte et la
plus facile.
Aramis prit, en rougissant malgré lui, la lettre, qui était d'une
écriture grossière et sans orthographe.
«Bon Dieu! s'écria-t-il en riant, décidément j'en désespère;
jamais cette pauvre Michon n'écrira comme M. de Voiture.
-- Qu'est-ce que cela feut dire, cette baufre Migeon? demanda le
Suisse, qui était en train de causer avec les quatre amis quand la
lettre était arrivée.
-- Oh! mon Dieu! moins que rien, dit Aramis, une petite lingère
charmante que j'aimais fort et à qui j'ai demandé quelques lignes
de sa main en manière de souvenir.
-- Dutieu! dit le Suisse; zi zella il être auzi grante tame que
son l'égridure, fous l'être en ponne fordune, mon gamarate!
Aramis lut la lettre et la passa à Athos.
«Voyez donc ce qu'elle m'écrit, Athos», dit-il.
Athos jeta un coup d'oeil sur l'épître, et, pour faire évanouir
tous les soupçons qui auraient pu naître, lut tout haut:
«Mon cousin, ma soeur et moi devinons très bien les rêves, et nous
en avons même une peur affreuse; mais du vôtre, on pourra dire, je
l'espère, tout songe est mensonge. Adieu! portez-vous bien, et
faites que de temps en temps nous entendions parler de vous.
«Aglé Michon.
«Et de quel rêve parle-t-elle? demanda le dragon, qui s'était
approché pendant la lecture.
-- Foui, te quel rêfe? dit le Suisse.
-- Eh! pardieu! dit Aramis, c'est tout simple, d'un rêve que j'ai
fait et que je lui ai raconté.
-- Oh! foui, par Tieu! c'être tout simple de ragonter son rêfe;
mais moi je ne rêfe jamais.
-- Vous êtes fort heureux, dit Athos en se levant, et je voudrais
bien pouvoir en dire autant que vous!
-- Chamais! reprit le Suisse, enchanté qu'un homme comme Athos lui
enviât quelque chose, chamais! chamais!»
D'Artagnan, voyant qu'Athos se levait, en fit autant, prit son
bras, et sortit.
Porthos et Aramis restèrent pour faire face aux quolibets du
dragon et du Suisse.
Quant à Bazin, il s'alla coucher sur une botte de paille; et comme
il avait plus d'imagination que le Suisse, il rêva que M. Aramis,
devenu pape, le coiffait d'un chapeau de cardinal.
Mais, comme nous l'avons dit, Bazin n'avait, par son heureux
retour, enlevé qu'une partie de l'inquiétude qui aiguillonnait les
quatre amis. Les jours de l'attente sont longs, et d'Artagnan
surtout aurait parié que les jours avaient maintenant quarante-
huit heures. Il oubliait les lenteurs obligées de la navigation,
il s'exagérait la puissance de Milady. Il prêtait à cette femme,
qui lui apparaissait pareille à un démon, des auxiliaires
surnaturels comme elle; il s'imaginait, au moindre bruit, qu'on
venait l'arrêter, et qu'on ramenait Planchet pour le confronter
avec lui et ses amis. Il y a plus: sa confiance autrefois si
grande dans le digne Picard, diminuait de jour en jour. Cette
inquiétude était si grande, qu'elle gagnait Porthos et Aramis. Il
n'y avait qu'Athos qui demeurât impassible, comme si aucun danger
ne s'agitait autour de lui, et qu'il respirât son atmosphère
quotidienne.
Le seizième jour surtout, ces signes d'agitation étaient si
visibles chez d'Artagnan et ses deux amis, qu'ils ne pouvaient
rester en place, et qu'ils erraient comme des ombres sur le chemin
par lequel devait revenir Planchet.
«Vraiment, leur disait Athos, vous n'êtes pas des hommes, mais des
enfants, pour qu'une femme vous fasse si grand-peur! Et de quoi
s'agit-il, après tout? D'être emprisonnés! Eh bien, mais on nous
tirera de prison: on en a bien retiré Mme Bonacieux. D'être
décapités? Mais tous les jours, dans la tranchée, nous allons
joyeusement nous exposer à pis que cela, car un boulet peut nous
casser la jambe, et je suis convaincu qu'un chirurgien nous fait
plus souffrir en nous coupant la cuisse qu'un bourreau en nous
coupant la tête. Demeurez donc tranquilles; dans deux heures, dans
quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici: il a
promis d'y être, et moi j'ai très grande foi aux promesses de
Planchet, qui m'a l'air d'un fort brave garçon.
-- Mais s'il n'arrive pas? dit d'Artagnan.
-- Eh bien, s'il n'arrive pas, c'est qu'il aura été retardé, voilà
tout. Il peut être tombé de cheval, il peut avoir fait une
cabriole par-dessus le pont, il peut avoir couru si vite qu'il en
ait attrapé une fluxion de poitrine. Eh! messieurs! faisons donc
la part des événements. La vie est un chapelet de petites misères
que le philosophe égrène en riant. Soyez philosophes comme moi,
messieurs, mettez-vous à table et buvons; rien ne fait paraître
l'avenir couleur de rose comme de le regarder à travers un verre
de chambertin.
-- C'est fort bien, répondit d'Artagnan; mais je suis las d'avoir
à craindre, en buvant frais, que le vin ne sorte de la cave de
Milady.
-- Vous êtes bien difficile, dit Athos, une si belle femme!
-- Une femme de marque!» dit Porthos avec son gros rire.
Athos tressaillit, passa la main sur son front pour en essuyer la
sueur, et se leva à son tour avec un mouvement nerveux qu'il ne
put réprimer.
Le jour s'écoula cependant, et le soir vint plus lentement, mais
enfin il vint; les buvettes s'emplirent de chalands; Athos, qui
avait empoché sa part du diamant, ne quittait plus le Parpaillot.
Il avait trouvé dans M. de Busigny, qui, au reste, leur avait
donné un dîner magnifique, un -partner- digne de lui. Ils jouaient
donc ensemble, comme d'habitude, quand sept heures sonnèrent: on
entendit passer les patrouilles qui allaient doubler les postes; à
sept heures et demie la retraite sonna.
«Nous sommes perdus, dit d'Artagnan à l'oreille d'Athos.
-- Vous voulez dire que nous avons perdu, dit tranquillement Athos
en tirant quatre pistoles de sa poche et en les jetant sur la
table. Allons, messieurs, continua-t-il, on bat la retraite,
allons nous coucher.»
Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d'Artagnan. Aramis venait
derrière donnant le bras à Porthos. Aramis mâchonnait des vers, et
Porthos s'arrachait de temps en temps quelques poils de moustache
en signe de désespoir.
Mais voilà que tout à coup, dans l'obscurité, une ombre se
dessine, dont la forme est familière à d'Artagnan, et qu'une voix
bien connue lui dit:
«Monsieur, je vous apporte votre manteau, car il fait frais ce
soir.
-- Planchet! s'écria d'Artagnan, ivre de joie.
-- Planchet! répétèrent Porthos et Aramis.
-- Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu'y a-t-il d'étonnant à
cela? Il avait promis d'être de retour à huit heures, et voilà les
huit heures qui sonnent. Bravo! Planchet, vous êtes un garçon de
parole, et si jamais vous quittez votre maître, je vous garde une
place à mon service.
-- Oh! non, jamais, dit Planchet, jamais je ne quitterai
M. d'Artagnan.»
En même temps d'Artagnan sentit que Planchet lui glissait un
billet dans la main.
D'Artagnan avait grande envie d'embrasser Planchet au retour comme
il l'avait embrassé au départ; mais il eut peur que cette marque
d'effusion, donnée à son laquais en pleine rue, ne parût
extraordinaire à quelque passant, et il se contint.
«J'ai le billet, dit-il à Athos et à ses amis.
-- C'est bien, dit Athos, entrons chez nous, et nous le lirons.
Le billet brûlait la main de d'Artagnan: il voulait hâter le pas;
mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut
au jeune homme de régler sa course sur celle de son ami.
Enfin on entra dans la tente, on alluma une lampe, et tandis que
Planchet se tenait sur la porte pour que les quatre amis ne
fussent pas surpris, d'Artagnan, d'une main tremblante, brisa le
cachet et ouvrit la lettre tant attendue.
Elle contenait une demi-ligne, d'une écriture toute britannique et
d'une concision toute spartiate:
«-Thank you, be easy.-»
Ce qui voulait dire:
«Merci, soyez tranquille.»
Athos prit la lettre des mains de d'Artagnan, l'approcha de la
lampe, y mit le feu, et ne la lâcha point qu'elle ne fût réduite
en cendres.
Puis appelant Planchet:
«Maintenant, mon garçon, lui dit-il, tu peux réclamer tes sept
cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet
comme celui-là.
-- Ce n'est pas faute que j'aie inventé bien des moyens de le
serrer, dit Planchet.
-- Eh bien, dit d'Artagnan, conte-nous cela.
-- Dame! c'est bien long, monsieur.
-- Tu as raison, Planchet, dit Athos; d'ailleurs la retraite est
battue, et nous serions remarqués en gardant de la lumière plus
longtemps que les autres.
-- Soit, dit d'Artagnan, couchons-nous. Dors bien, Planchet!
-- Ma foi, monsieur! ce sera la première fois depuis seize jours.
-- Et moi aussi! dit d'Artagnan.
-- Et moi aussi! répéta Porthos.
-- Et moi aussi! répéta Aramis.
-- Eh bien, voulez-vous que je vous avoue la vérité? et moi
aussi!» dit Athos.
CHAPITRE XLIX
FATALITÉ
Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du
bâtiment comme une lionne qu'on embarque, avait été tentée de se
jeter à la mer pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire
à l'idée qu'elle avait été insultée par d'Artagnan, menacée par
Athos, et qu'elle quittait la France sans se venger d'eux.
Bientôt, cette idée était devenue pour elle tellement
insupportable, qu'au risque de ce qui pouvait arriver de terrible
pour elle-même, elle avait supplié le capitaine de la jeter sur la
côte; mais le capitaine, pressé d'échapper à sa fausse position,
placé entre les croiseurs français et anglais, comme la chauve-
souris entre les rats et les oiseaux, avait grande hâte de
regagner l'Angleterre, et refusa obstinément d'obéir à ce qu'il
prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui
au reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal,
de la jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un
des ports de la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais en
attendant, le vent était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait
et l'on courait des bordées. Neuf jours après la sortie de la
Charente, Milady, toute pâle de ses chagrins et de sa rage, voyait
apparaître seulement les côtes bleuâtres du Finistère.
Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir
près du cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un
jour pour le débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces
quatre jours aux neuf autres, c'était treize jours de perdus,
treize jours pendant lesquels tant d'événements importants se
pouvaient passer à Londres. Elle songea que sans aucun doute le
cardinal serait furieux de son retour, et que par conséquent il
serait plus disposé à écouter les plaintes qu'on porterait contre
elle que les accusations qu'elle porterait contre les autres. Elle
laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du
capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l'éveil.
Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet
s'embarquait de Portsmouth pour la France, la messagère de son
Éminence entrait triomphante dans le port.
Toute la ville était agitée d'un mouvement extraordinaire: --
quatre grands vaisseaux récemment achevés venaient d'être lancés
à la mer; -- debout sur la jetée, chamarré d'or, éblouissant,
selon son habitude de diamants et de pierreries, le feutre orné
d'une plume blanche qui retombait sur son épaule, on voyait
Buckingham entouré d'un état-major presque aussi brillant que lui.
C'était une de ces belles et rares journées d'hiver où
l'Angleterre se souvient qu'il y a un soleil. L'astre pâli, mais
cependant splendide encore, se couchait à l'horizon, empourprant à
la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours
et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d'or qui
faisait étinceler les vitres comme le reflet d'un incendie.
Milady, en respirant cet air de l'Océan plus vif et plus
balsamique à l'approche de la terre, en contemplant toute la
puissance de ces préparatifs qu'elle était chargée de détruire,
toute la puissance de cette armée qu'elle devait combattre à elle
seule -- elle femme -- avec quelques sacs d'or, se compara
mentalement à Judith, la terrible Juive, lorsqu'elle pénétra dans
le camp des Assyriens et qu'elle vit la masse énorme de chars, de
chevaux, d'hommes et d'armes qu'un geste de sa main devait
dissiper comme un nuage de fumée.
On entra dans la rade; mais comme on s'apprêtait à y jeter
l'ancre, un petit cutter formidablement armé s'approcha du
bâtiment marchand, se donnant comme garde-côte, et fit mettre à la
mer son canot, qui se dirigea vers l'échelle. Ce canot renfermait
un officier, un contremaître et huit rameurs; l'officier seul
monta à bord, où il fut reçu avec toute la déférence qu'inspire
l'uniforme.
L'officier s'entretint quelques instants avec le patron, lui fit
lire un papier dont il était porteur, et, sur l'ordre du capitaine
marchand, tout l'équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut
appelé sur le pont.
Lorsque cette espèce d'appel fut fait, l'officier s'enquit tout
haut du point de départ du brik, de sa route, de ses
atterrissements, et à toutes les questions le capitaine satisfit
sans hésitation et sans difficulté. Alors l'officier commença de
passer la revue de toutes les personnes les unes après les autres,
et, s'arrêtant à Milady, la considéra avec un grand soin, mais
sans lui adresser une seule parole.
Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et,
comme si c'eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il
commanda une manoeuvre que l'équipage exécuta aussitôt. Alors le
bâtiment se remit en route, toujours escorté du petit cutter, qui
voguait bord à bord avec lui, menaçant son flanc de la bouche de
ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du
navire, faible point près de l'énorme masse.
Pendant l'examen que l'officier avait fait de Milady, Milady,
comme on le pense bien, l'avait de son côté dévoré du regard.
Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de
lire dans le coeur de ceux dont elle avait besoin de deviner les
secrets, elle trouva cette fois un visage d'une impassibilité
telle qu'aucune découverte ne suivit son investigation. L'officier
qui s'était arrêté devant elle et qui l'avait silencieusement
étudiée avec tant de soin pouvait être âgé de vingt-cinq à vingt-
six ans, était blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu
enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait immobile
dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé,
dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire
britannique, n'est ordinairement que de l'entêtement; un front un
peu fuyant, comme il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux
soldats, était à peine ombragé d'une chevelure courte et
clairsemée, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage,
était d'une belle couleur châtain foncé.
Lorsqu'on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume
épaississait encore l'obscurité et formait autour des fanaux et
des lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la
lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L'air qu'on
respirait était triste, humide et froid.
Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.
L'officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son
bagage dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il
l'invita à y descendre elle-même en lui tendant sa main.
Milady regarda cet homme et hésita.
«Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de
vous occuper si particulièrement de moi?
-- Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de
la marine anglaise, répondit le jeune homme.
-- Mais enfin, est-ce l'habitude que les officiers de la marine
anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu'ils
abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la
galanterie jusqu'à les conduire à terre?
-- Oui, Milady, c'est l'habitude, non point par galanterie, mais
par prudence, qu'en temps de guerre les étrangers soient conduits
à une hôtellerie désignée, afin que jusqu'à parfaite information
sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement.»
Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le
calme le plus parfait. Cependant ils n'eurent point le don de
convaincre Milady.
«Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l'accent
le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je
me nomme Lady Clarick, et cette mesure...
-- Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez
inutilement de vous y soustraire.
-- Je vous suivrai donc, monsieur.»
Et acceptant la main de l'officier, elle commença de descendre
l'échelle au bas de laquelle l'attendait le canot. L'officier la
suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l'officier la
fit asseoir sur le manteau et s'assit près d'elle.
«Nagez», dit-il aux matelots.
Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu'un seul
bruit, ne frappant qu'un seul coup, et le canot sembla voler sur
la surface de l'eau.
Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
L'officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.
Une voiture attendait.
«Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.
-- Oui, madame, répondit l'officier.
-- L'hôtellerie est donc bien loin?
-- À l'autre bout de la ville.
-- Allons», dit Milady.
Et elle monta résolument dans la voiture.
L'officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement
attachés derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa
place près de Milady et referma la portière.
Aussitôt, sans qu'aucun ordre fût donné et sans qu'on eût besoin
de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et
s'enfonça dans les rues de la ville.
Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière
à réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait
nullement disposé à lier conversation, elle s'accouda dans un
angle de la voiture et passa les unes après les autres en revue
toutes les suppositions qui se présentaient à son esprit.
Cependant, au bout d'un quart d'heure, étonnée de la longueur du
chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la
conduisait. On n'apercevait plus de maisons; des arbres
apparaissaient dans les ténèbres comme de grands fantômes noirs
courant les uns après les autres.
Milady frissonna.
«Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur», dit-elle.
Le jeune officier garda le silence.
«Je n'irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me
conduisez; je vous en préviens, monsieur!»
Cette menace n'obtint aucune réponse.
«Oh! c'est trop fort! s'écria Milady, au secours! au secours!»
Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de
rouler avec rapidité; l'officier semblait une statue.
Milady regarda l'officier avec une de ces expressions terribles,
particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur
effet; la colère faisait étinceler ses yeux dans l'ombre.
Le jeune homme resta impassible.
Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
«Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous
tuerez en sautant.»
Milady se rassit écumante; l'officier se pencha, la regarda à son
tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère,
bouleversée par la rage et devenue presque hideuse. L'astucieuse
créature comprit qu'elle se perdait en laissant voir ainsi dans
son âme; elle rasséréna ses traits, et d'une voix gémissante:
«Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c'est à vous, si c'est à
votre gouvernement, si c'est à un ennemi que je dois attribuer la
violence que l'on me fait?
-- On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive
est le résultat d'une mesure toute simple que nous sommes forcés
de prendre avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
-- Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?
-- C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir.
-- Et, sur votre honneur, vous n'avez aucun sujet de haine contre
moi?
-- Aucun, je vous le jure.»
II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans
la voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.
Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s'arrêta
devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à
un château sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les
roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste
mugissement, qu'elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se
briser sur une côte escarpée.
La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s'arrêta dans une cour
sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture
s'ouvrit, le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa
main à Milady, qui s'appuya dessus, et descendit à son tour avec
assez de calme.
«Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d'elle et en
ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux
sourire, que je suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour
longtemps, j'en suis sûre, ajouta-t-elle, ma conscience et votre
politesse, monsieur, m'en sont garants.»
Si flatteur que fût le compliment, l'officier ne répondit rien;
mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d'argent pareil à
celui dont se servent les contremaîtres sur les bâtiments de
guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations différentes:
alors plusieurs hommes parurent, dételèrent les chevaux fumants et
emmenèrent la voiture sous une remise.
Puis l'officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa
prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son
même visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une
porte basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au
fond, conduisait à un escalier de pierre tournant autour d'une
arête de pierre; puis on s'arrêta devant une porte massive qui,
après l'introduction dans la serrure d'une clef que le jeune homme
portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture
à la chambre destinée à Milady.
D'un seul regard, la prisonnière embrassa l'appartement dans ses
moindres détails.
C'était une chambre dont l'ameublement était à la fois bien propre
pour une prison et bien sévère pour une habitation d'homme libre;
cependant, des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à
la porte décidaient le procès en faveur de la prison.
Un instant toute la force d'âme de cette créature, trempée
cependant aux sources les plus vigoureuses, l'abandonna; elle
tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et
s'attendant à chaque instant à voir entrer un juge pour
l'interroger.
Mais personne n'entra, que deux ou trois soldats de marine qui
apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin
et se retirèrent sans rien dire.
L'officier présidait à tous ces détails avec le même calme que
Milady lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui-
même, et se faisant obéir d'un geste de sa main ou d'un coup de
son sifflet.
On eût dit qu'entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée
n'existait pas ou devenait inutile.
Enfin Milady n'y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:
«Au nom du Ciel, monsieur! s'écria-t-elle, que veut dire tout ce
qui se passe? Fixez mes irrésolutions; j'ai du courage pour tout
danger que je prévois, pour tout malheur que je comprends. Où
suis-je et que suis-je ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux
et ces portes? suis-je prisonnière, quel crime ai-je commis?
-- Vous êtes ici dans l'appartement qui vous est destiné, madame.
J'ai reçu l'ordre d'aller vous prendre en mer et de vous conduire
en ce château: cet ordre, je l'ai accompli, je crois, avec toute
la rigidité d'un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d'un
gentilhomme. Là se termine, du moins jusqu'à présent, la charge
que j'avais à remplir près de vous, le reste regarde une autre
personne.
-- Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne
pouvez-vous me dire son nom?...»
En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit
d'éperons; quelques voix passèrent et s'éteignirent, et le bruit
d'un pas isolé se rapprocha de la porte.
«Cette personne, la voici, madame», dit l'officier en démasquant
le passage, et en se rangeant dans l'attitude du respect et de la
soumission.
En même temps, la porte s'ouvrit; un homme parut sur le seuil.
Il était sans chapeau, portait l'épée au côté, et froissait un
mouchoir entre ses doigts.
Milady crut reconnaître cette ombre dans l'ombre, elle s'appuya
d'une main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme
pour aller au-devant d'une certitude.
Alors l'étranger s'avança lentement; et, à mesure qu'il s'avançait
en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady
se reculait involontairement.
Puis, lorsqu'elle n'eut plus aucun doute:
«Eh quoi! mon frère! s'écria-t-elle au comble de la stupeur, c'est
vous?
-- Oui, belle dame! répondit Lord de Winter en faisant un salut
moitié courtois, moitié ironique, moi-même.
-- Mais alors, ce château?
-- Est à moi.
-- Cette chambre?
-- C'est la vôtre.
-- Je suis donc votre prisonnière?
-- À peu près.
-- Mais c'est un affreux abus de la force!
-- Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement,
comme il convient de faire entre un frère et une soeur.»
Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier
attendait ses derniers ordres:
«C'est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous,
monsieur Felton.»
CHAPITRE L
CAUSERIE D'UN FRÈRE AVEC SA SOEUR
Pendant le temps que Lord de Winter mit à fermer la porte, à
pousser un volet et à approcher un siège du fauteuil de sa belle-
soeur, Milady, rêveuse, plongea son regard dans les profondeurs de
la possibilité, et découvrit toute la trame qu'elle n'avait pas
même pu entrevoir, tant qu'elle ignorait en quelles mains elle
était tombée. Elle connaissait son beau-frère pour un bon
gentilhomme, franc-chasseur, joueur intrépide, entreprenant près
des femmes, mais d'une force inférieure à la sienne à l'endroit de
l'intrigue. Comment avait-il pu découvrir son arrivée? la faire
saisir? Pourquoi la retenait-il?
Athos lui avait bien dit quelques mots qui prouvaient que la
conversation qu'elle avait eue avec le cardinal était tombée dans
des oreilles étrangères; mais elle ne pouvait admettre qu'il eût
pu creuser une contre-mine si prompte et si hardie.
Elle craignit bien plutôt que ses précédentes opérations en
Angleterre n'eussent été découvertes. Buckingham pouvait avoir
deviné que c'était elle qui avait coupé les deux ferrets, et se
venger de cette petite trahison; mais Buckingham était incapable
de se porter à aucun excès contre une femme, surtout si cette
femme était censée avoir agi par un sentiment de jalousie.
Cette supposition lui parut la plus probable; il lui sembla qu'on
voulait se venger du passé, et non aller au-devant de l'avenir.
Toutefois, et en tout cas, elle s'applaudit d'être tombée entre
les mains de son beau-frère, dont elle comptait avoir bon marché,
plutôt qu'entre celles d'un ennemi direct et intelligent.
«Oui, causons, mon frère, dit-elle avec une espèce d'enjouement,
décidée qu'elle était à tirer de la conversation, malgré toute la
dissimulation que pourrait y apporter Lord de Winter, les
éclaircissements dont elle avait besoin pour régler sa conduite à
venir.
-- Vous vous êtes donc décidée à revenir en Angleterre, dit Lord
de Winter, malgré la résolution que vous m'aviez si souvent
manifestée à Paris de ne jamais remettre les pieds sur le
territoire de la Grande-Bretagne?»
Milady répondit à une question par une autre question.
«Avant tout, dit-elle, apprenez-moi donc comment vous m'avez fait
guetter assez sévèrement pour être d'avance prévenu non seulement
de mon arrivée, mais encore du jour, de l'heure et du port où
j'arrivais.»
Lord de Winter adopta la même tactique que Milady, pensant que,
puisque sa belle-soeur l'employait, ce devait être la bonne.
«Mais, dites-moi vous-même, ma chère soeur, reprit-il, ce que vous
venez faire en Angleterre.
-- Mais je viens vous voir, reprit Milady, sans savoir combien
elle aggravait, par cette réponse, les soupçons qu'avait fait
naître dans l'esprit de son beau-frère la lettre de d'Artagnan, et
voulant seulement capter la bienveillance de son auditeur par un
mensonge.
-- Ah! me voir? dit sournoisement Lord de Winter.
-- Sans doute, vous voir. Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?
-- Et vous n'avez pas, en venant en Angleterre, d'autre but que de
me voir?
-- Non.
-- Ainsi, c'est pour moi seul que vous vous êtes donné la peine de
traverser la Manche?
-- Pour vous seul.
-- Peste! quelle tendresse, ma soeur!
-- Mais ne suis-je pas votre plus proche parente? demanda Milady
du ton de la plus touchante naïveté.
-- Et même ma seule héritière, n'est-ce pas?» dit à son tour Lord
de Winter, en fixant ses yeux sur ceux de Milady.
Quelque puissance qu'elle eût sur elle-même, Milady ne put
s'empêcher de tressaillir, et comme, en prononçant les dernières
paroles qu'il avait dites, Lord de Winter avait posé la main sur
le bras de sa soeur, ce tressaillement ne lui échappa point.
En effet, le coup était direct et profond. La première idée qui
vint à l'esprit de Milady fut qu'elle avait été trahie par Ketty,
et que celle-ci avait raconté au baron cette aversion intéressée
dont elle avait imprudemment laissé échapper des marques devant sa
suivante; elle se rappela aussi la sortie furieuse et imprudente
qu'elle avait faite contre d'Artagnan, lorsqu'il avait sauvé la
vie de son beau-frère.
«Je ne comprends pas, Milord, dit-elle pour gagner du temps et
faire parler son adversaire. Que voulez-vous dire? et y a-t-il
quelque sens inconnu caché sous vos paroles?
-- Oh! mon Dieu, non, dit Lord de Winter avec une apparente
bonhomie; vous avez le désir de me voir, et vous venez en
Angleterre. J'apprends ce désir, ou plutôt je me doute que vous
l'éprouvez, et afin de vous épargner tous les ennuis d'une arrivée
nocturne dans un port, toutes les fatigues d'un débarquement,
j'envoie un de mes officiers au-devant de vous; je mets une
voiture à ses ordres, et il vous amène ici dans ce château, dont
je suis gouverneur, où je viens tous les jours, et où, pour que
notre double désir de nous voir soit satisfait, je vous fais
préparer une chambre. Qu'y a-t-il dans tout ce que je dis là de
plus étonnant que dans ce que vous m'avez dit?
-- Non, ce que je trouve d'étonnant, c'est que vous ayez été
prévenu de mon arrivée.
-- C'est cependant la chose la plus simple, ma chère soeur:
n'avez-vous pas vu que le capitaine de votre petit bâtiment avait,
en entrant dans la rade, envoyé en avant et afin d'obtenir son
entrée dans le port, un petit canot porteur de son livre de loch
et de son registre d'équipage? Je suis commandant du port, on m'a
apporté ce livre, j'y ai reconnu votre nom. Mon coeur m'a dit ce
que vient de me confier votre bouche, c'est-à-dire dans quel but
vous vous exposiez aux dangers d'une mer si périlleuse ou tout au
moins si fatigante en ce moment, et j'ai envoyé mon cutter au-
devant de vous. Vous savez le reste.»
Milady comprit que Lord de Winter mentait et n'en fut que plus
effrayée.
«Mon frère, continua-t-elle, n'est-ce pas Milord Buckingham que je
vis sur la jetée, le soir, en arrivant?
-- Lui-même. Ah! je comprends que sa vue vous ait frappée, reprit
Lord de Winter: vous venez d'un pays où l'on doit beaucoup
s'occuper de lui, et je sais que ses armements contre la France
préoccupent fort votre ami le cardinal.
-- Mon ami le cardinal! s'écria Milady, voyant que, sur ce point
comme sur l'autre, Lord de Winter paraissait instruit de tout.
-- N'est-il donc point votre ami? reprit négligemment le baron;
ah! pardon, je le croyais; mais nous reviendrons à Milord duc plus
tard, ne nous écartons point du tour sentimental que la
conversation avait pris: vous veniez, disiez-vous, pour me voir?
-- Oui.
-- Eh bien, je vous ai répondu que vous seriez servie à souhait et
que nous nous verrions tous les jours.
-- Dois-je donc demeurer éternellement ici? demanda Milady avec un
certain effroi.
-- Vous trouveriez-vous mal logée, ma soeur? demandez ce qui vous
manque, et je m'empresserai de vous le faire donner.
-- Mais je n'ai ni mes femmes ni mes gens...
-- Vous aurez tout cela, madame; dites-moi sur quel pied votre
premier mari avait monté votre maison; quoique je ne sois que
votre beau-frère, je vous la monterai sur un pied pareil.
-- Mon premier mari! s'écria Milady en regardant Lord de Winter
avec des yeux effarés.
-- Oui, votre mari français; je ne parle pas de mon frère. Au
reste, si vous l'avez oublié, comme il vit encore, je pourrais lui
écrire et il me ferait passer des renseignements à ce sujet.»
Une sueur froide perla sur le front de Milady.
«Vous raillez, dit-elle d'une voix sourde.
-- En ai-je l'air? demanda le baron en se relevant et en faisant
un pas en arrière.
-- Ou plutôt vous m'insultez, continua-t-elle en pressant de ses
mains crispées les deux bras du fauteuil et en se soulevant sur
ses poignets.
-- Vous insulter, moi! dit Lord de Winter avec mépris; en vérité,
madame, croyez-vous que ce soit possible?
-- En vérité, monsieur, dit Milady, vous êtes ou ivre ou insensé;
sortez et envoyez-moi une femme.
-- Des femmes sont bien indiscrètes, ma soeur! ne pourrais-je pas
vous servir de suivante? de cette façon tous nos secrets
resteraient en famille.
-- Insolent! s'écria Milady, et, comme mue par un ressort, elle
bondit sur le baron, qui l'attendait avec impassibilité, mais une
main cependant sur la garde de son épée.
-- Eh! eh! dit-il, je sais que vous avez l'habitude d'assassiner
les gens, mais je me défendrai, moi, je vous en préviens, fût-ce
contre vous.
-- Oh! vous avez raison, dit Milady, et vous me faites l'effet
d'être assez lâche pour porter la main sur une femme.
-- Peut-être que oui, d'ailleurs j'aurais mon excuse: ma main ne
serait pas la première main d'homme qui se serait posée sur vous,
j'imagine.»
Et le baron indiqua d'un geste lent et accusateur l'épaule gauche
de Milady, qu'il toucha presque du doigt.
Milady poussa un rugissement sourd, et se recula jusque dans
l'angle de la chambre, comme une panthère qui veut s'acculer pour
s'élancer.
«Oh! rugissez tant que vous voudrez, s'écria Lord de Winter, mais
n'essayez pas de mordre, car, je vous en préviens, la chose
tournerait à votre préjudice: il n'y a pas ici de procureurs qui
règlent d'avance les successions, il n'y a pas de chevalier errant
qui vienne me chercher querelle pour la belle dame que je retiens
prisonnière; mais je tiens tout prêts des juges qui disposeront
d'une femme assez éhontée pour venir se glisser, bigame, dans le
lit de Lord de Winter, mon frère aîné, et ces juges, je vous en
préviens, vous enverront à un bourreau qui vous fera les deux
épaules pareilles.»
Les yeux de Milady lançaient de tels éclairs, que quoiqu'il fût
homme et armé devant une femme désarmée il sentit le froid de la
peur se glisser jusqu'au fond de son âme; il n'en continua pas
moins, mais avec une fureur croissante:
«Oui, je comprends, après avoir hérité de mon frère, il vous eût
été doux d'hériter de moi; mais, sachez-le d'avance, vous pouvez
me tuer ou me faire tuer, mes précautions sont prises, pas un
penny de ce que je possède ne passera dans vos mains. N'êtes-vous
pas déjà assez riche, vous qui possédez près d'un million, et ne
pouviez-vous vous arrêter dans votre route fatale, si vous ne
faisiez le mal que pour la jouissance infinie et suprême de le
faire? Oh! tenez, je vous le dis, si la mémoire de mon frère ne
m'était sacrée, vous iriez pourrir dans un cachot d'État ou
rassasier à Tyburn la curiosité des matelots; je me tairai, mais
vous, supportez tranquillement votre captivité; dans quinze ou
vingt jours je pars pour La Rochelle avec l'armée; mais la veille
de mon départ, un vaisseau viendra vous prendre, que je verrai
partir et qui vous conduira dans nos colonies du Sud; et, soyez
tranquille, je vous adjoindrai un compagnon qui vous brûlera la
cervelle à la première tentative que vous risquerez pour revenir
en Angleterre ou sur le continent.»
Milady écoutait avec une attention qui dilatait ses yeux
enflammés.
«Oui, mais à cette heure, continua Lord de Winter, vous demeurerez
dans ce château: les murailles en sont épaisses, les portes en
sont fortes, les barreaux en sont solides; d'ailleurs votre
fenêtre donne à pic sur la mer: les hommes de mon équipage, qui me
sont dévoués à la vie et à la mort, montent la garde autour de cet
appartement, et surveillent tous les passages qui conduisent à la
cour; puis arrivée à la cour, il vous resterait encore trois
grilles à traverser. La consigne est précise: un pas, un geste, un
mot qui simule une évasion, et l'on fait feu sur vous; si l'on
vous tue, la justice anglaise m'aura, je l'espère, quelque
obligation de lui avoir épargné de la besogne. Ah! vos traits
reprennent leur calme, votre visage retrouve son assurance: Quinze
jours, vingt jours dites-vous, bah! d'ici là, j'ai l'esprit
inventif, il me viendra quelque idée; j'ai l'esprit infernal, et
je trouverai quelque victime. D'ici à quinze jours, vous dites-
vous, je serai hors d'ici. Ah! ah! essayez!»
Milady se voyant devinée s'enfonça les ongles dans la chair pour
dompter tout mouvement qui eût pu donner à sa physionomie une
signification quelconque, autre que celle de l'angoisse.
Lord de Winter continua:
«L'officier qui commande seul ici en mon absence, vous l'avez vu,
donc vous le connaissez déjà, sait, comme vous voyez, observer une
consigne, car vous n'êtes pas, je vous connais, venue de
Portsmouth ici sans avoir essayé de le faire parler. Qu'en dites-
vous? une statue de marbre eût-elle été plus impassible et plus
muette? Vous avez déjà essayé le pouvoir de vos séductions sur
bien des hommes, et malheureusement vous avez toujours réussi;
mais essayez sur celui-là, pardieu! si vous en venez à bout, je
vous déclare le démon lui-même.»
Il alla vers la porte et l'ouvrit brusquement.
«Qu'on appelle M. Felton, dit-il. Attendez encore un instant, et
je vais vous recommander à lui.»
Il se fit entre ces deux personnages un silence étrange, pendant
lequel on entendit le bruit d'un pas lent et régulier qui se
rapprochait; bientôt, dans l'ombre du corridor, on vit se dessiner
une forme humaine, et le jeune lieutenant avec lequel nous avons
déjà fait connaissance s'arrêta sur le seuil, attendant les ordres
du baron.
«Entrez, mon cher John, dit Lord de Winter, entrez et fermez la
porte.»
Le jeune officier entra.
«Maintenant, dit le baron, regardez cette femme: elle est jeune,
elle est belle, elle a toutes les séductions de la terre, eh bien,
c'est un monstre qui, à vingt-cinq ans, s'est rendu coupable
d'autant de crimes que vous pouvez en lire en un an dans les
archives de nos tribunaux; sa voix prévient en sa faveur, sa
beauté sert d'appât aux victimes, son corps même paye ce qu'elle a
promis, c'est une justice à lui rendre; elle essayera de vous
séduire, peut-être même essayera-t-elle de vous tuer. Je vous ai
tiré de la misère, Felton, je vous ai fait nommer lieutenant, je
vous ai sauvé la vie une fois, vous savez à quelle occasion; je
suis pour vous non seulement un protecteur, mais un ami; non
seulement un bienfaiteur, mais un père; cette femme est revenue en
Angleterre afin de conspirer contre ma vie; je tiens ce serpent
entre mes mains; eh bien, je vous fais appeler et vous dis: Ami
Felton, John, mon enfant, garde-moi et surtout garde-toi de cette
femme; jure sur ton salut de la conserver pour le châtiment
qu'elle a mérité. John Felton, je me fie à ta parole; John Felton,
je crois à ta loyauté.
-- Milord, dit le jeune officier en chargeant son regard pur de
toute la haine qu'il put trouver dans son coeur, Milord, je vous
jure qu'il sera fait comme vous désirez.»
Milady reçut ce regard en victime résignée: il était impossible de
voir une expression plus soumise et plus douce que celle qui
régnait alors sur son beau visage. À peine si Lord de Winter lui-
même reconnut la tigresse qu'un instant auparavant il s'apprêtait
à combattre.
«Elle ne sortira jamais de cette chambre, entendez-vous, John,
continua le baron; elle ne correspondra avec personne, elle ne
parlera qu'à vous, si toutefois vous voulez bien lui faire
l'honneur de lui adresser la parole.
-- Il suffit, Milord, j'ai juré.
-- Et maintenant, madame, tâchez de faire la paix avec Dieu, car
vous êtes jugée par les hommes.»
Milady laissa tomber sa tête comme si elle se fût sentie écrasée
par ce jugement. Lord de Winter sortit en faisant un geste à
Felton, qui sortit derrière lui et ferma la porte.
Un instant après on entendait dans le corridor le pas pesant d'un
soldat de marine qui faisait sentinelle, sa hache à la ceinture et
son mousquet à la main.
Milady demeura pendant quelques minutes dans la même position, car
elle songea qu'on l'examinait peut-être par la serrure; puis
lentement elle releva sa tête, qui avait repris une expression
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