-- À cheval donc, messieurs, car il se fait tard.»
L'écuyer était à la porte, et tenait en bride le cheval du
cardinal. Un peu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois
chevaux apparaissait dans l'ombre; ces deux hommes étaient ceux
qui devaient conduire Milady au fort de La Pointe, et veiller à
son embarquement.
L'écuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires lui
avaient déjà dit à propos d'Athos. Le cardinal fit un geste
approbateur, et reprit la route, s'entourant au retour des mêmes
précautions qu'il avait prises au départ.
Laissons-le suivre le chemin du camp, protégé par l'écuyer et les
deux mousquetaires, et revenons à Athos.
Pendant une centaine de pas, il avait marché de la même allure;
mais, une fois hors de vue, il avait lancé son cheval à droite,
avait fait un détour, et était revenu à une vingtaine de pas, dans
le taillis, guetter le passage de la petite troupe; ayant reconnu
les chapeaux bordés de ses compagnons et la frange dorée du
manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavaliers eussent
tourné l'angle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint
au galop à l'auberge, qu'on lui ouvrit sans difficulté.
L'hôte le reconnut.
«Mon officier, dit Athos, a oublié de faire à la dame du premier
une recommandation importante, il m'envoie pour réparer son oubli.
-- Montez, dit l'hôte, elle est encore dans sa chambre.»
Athos profita de la permission, monta l'escalier de son pas le
plus léger, arriva sur le carré, et, à travers la porte
entrouverte, il vit Milady qui attachait son chapeau.
Il entra dans la chambre, et referma la porte derrière lui.
Au bruit qu'il fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.
Athos était debout devant la porte, enveloppé dans son manteau,
son chapeau rabattu sur ses yeux.
En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady
eut peur.
«Qui êtes-vous? et que demandez-vous?» s'écria-t-elle. «Allons,
c'est bien elle!» murmura Athos.
Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il
s'avança vers Milady.
«Me reconnaissez-vous, madame?» dit-il.
Milady fit un pas en avant, puis recula comme à la vue d'un
serpent.
«Allons, dit Athos, c'est bien, je vois que vous me reconnaissez.
-- Le comte de La Fère! murmura Milady en pâlissant et en reculant
jusqu'à ce que la muraille l'empêchât d'aller plus loin.
-- Oui, Milady, répondit Athos, le comte de La Fère en personne,
qui revient tout exprès de l'autre monde pour avoir le plaisir de
vous voir. Asseyons-nous donc, et causons, comme dit Monseigneur
le cardinal.»
Milady, dominée par une terreur inexprimable, s'assit sans
proférer une seule parole.
«Vous êtes donc un démon envoyé sur la terre? dit Athos. Votre
puissance est grande, je le sais; mais vous savez aussi qu'avec
l'aide de Dieu les hommes ont souvent vaincu les démons les plus
terribles. Vous vous êtes déjà trouvée sur mon chemin, je croyais
vous avoir terrassée, madame; mais, ou je me trompai, ou l'enfer
vous a ressuscitée.»
Milady, à ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs
effroyables, baissa la tête avec un gémissement sourd.
«Oui, l'enfer vous a ressuscitée, reprit Athos, l'enfer vous a
faite riche, l'enfer vous a donné un autre nom, l'enfer vous a
presque refait même un autre visage; mais il n'a effacé ni les
souillures de votre âme, ni la flétrissure de votre corps.»
Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancèrent des
éclairs. Athos resta assis.
«Vous me croyiez mort, n'est-ce pas, comme je vous croyais morte?
et ce nom d'Athos avait caché le comte de La Fère, comme le nom de
Milady Clarick avait caché Anne de Breuil! N'était-ce pas ainsi
que vous vous appeliez quand votre honoré frère nous a mariés?
Notre position est vraiment étrange, poursuivit Athos en riant;
nous n'avons vécu jusqu'à présent l'un et l'autre que parce que
nous nous croyions morts, et qu'un souvenir gêne moins qu'une
créature, quoique ce soit chose dévorante parfois qu'un souvenir!
-- Mais enfin, dit Milady d'une voix sourde, qui vous ramène vers
moi? et que me voulez-vous?
-- Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je
ne vous ai pas perdue de vue, moi!
-- Vous savez ce que j'ai fait?
-- Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre
entrée au service du cardinal jusqu'à ce soir.»
Un sourire d'incrédulité passa sur les lèvres pâles de Milady.
«Écoutez: c'est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants
sur l'épaule du duc de Buckingham; c'est vous qui avez fait
enlever Mme Bonacieux; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et
croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte à
M. d'Artagnan; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait
trompée, avez voulu le faire tuer par son rival; c'est vous qui,
lorsque ce rival eut découvert votre infâme secret, avez voulu le
faire tuer à son tour par deux assassins que vous avez envoyés à
sa poursuite; c'est vous qui, voyant que les balles avaient manqué
leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse lettre,
pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses amis;
c'est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur
cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu
l'engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange
de la promesse qu'il vous a faite de vous laisser assassiner
d'Artagnan.»
Milady était livide.
«Mais vous êtes donc Satan? dit-elle.
-- Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci:
Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu
m'importe! je ne le connais pas: d'ailleurs c'est un Anglais; mais
ne touchez pas du bout du doigt à un seul cheveu de d'Artagnan,
qui est un fidèle ami que j'aime et que je défends, ou, je vous le
jure par la tête de mon père, le crime que vous aurez commis sera
le dernier.
-- M. d'Artagnan m'a cruellement offensée, dit Milady d'une voix
sourde, M. d'Artagnan mourra.
-- En vérité, cela est-il possible qu'on vous offense, madame? dit
en riant Athos; il vous a offensée, et il mourra?
-- Il mourra, reprit Milady; elle d'abord, lui ensuite.»
Athos fut saisi comme d'un vertige: la vue de cette créature, qui
n'avait rien d'une femme, lui rappelait des souvenirs terribles;
il pensa qu'un jour, dans une situation moins dangereuse que celle
où il se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur;
son désir de meurtre lui revint brûlant et l'envahit comme une
fièvre ardente: il se leva à son tour, porta la main à sa
ceinture, en tira un pistolet et l'arma.
Milady, pâle comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glacée
ne put proférer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole
humaine et qui semblait le râle d'une bête fauve; collée contre la
sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux épars, comme
l'image effrayante de la terreur.
Athos leva lentement son pistolet, étendit le bras de manière que
l'arme touchât presque le front de Milady puis, d'une voix
d'autant plus terrible qu'elle avait le calme suprême d'une
inflexible résolution:
«Madame, dit-il, vous allez à l'instant même me remettre le papier
que vous a signé le cardinal, ou, sur mon âme, je vous fais sauter
la cervelle.»
Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, mais
elle connaissait Athos; cependant elle resta immobile.
«Vous avez une seconde pour vous décider», dit-il.
Milady vit à la contraction de son visage que le coup allait
partir; elle porta vivement la main à sa poitrine, en tira un
papier et le tendit à Athos.
«Tenez, dit-elle, et soyez maudit!»
Athos prit le papier, repassa le pistolet à sa ceinture,
s'approcha de la lampe pour s'assurer que c'était bien celui-là,
le déplia et lut:
«C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du
présent a fait ce qu'il a fait.
3 décembre 1627.
«Richelieu»
«Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaçant
son feutre sur sa tête, maintenant que je t'ai arraché les dents,
vipère, mords si tu peux.»
Et il sortit de la chambre sans même regarder en arrière.
À la porte il trouva les deux hommes et le cheval qu'ils tenaient
en main.
«Messieurs, dit-il, l'ordre de Monseigneur, vous le savez, est de
conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe
et de ne la quitter que lorsqu'elle sera à bord.»
Comme ces paroles s'accordaient effectivement avec l'ordre qu'ils
avaient reçu, ils inclinèrent la tête en signe d'assentiment.
Quant à Athos, il se mit légèrement en selle et partit au galop;
seulement, au lieu de suivre la route, il prit à travers champs,
piquant avec vigueur son cheval et de temps en temps s'arrêtant
pour écouter.
Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de
plusieurs chevaux. Il ne douta point que ce ne fût le cardinal et
son escorte. Aussitôt il fit une nouvelle pointe en avant,
bouchonna son cheval avec de la bruyère et des feuilles d'arbres,
et vint se mettre en travers de la route à deux cents pas du camp
à peu près.
«Qui vive? cria-t-il de loin quand il aperçut les cavaliers.
-- C'est notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal.
-- Oui, Monseigneur, répondit Athos. C'est lui-même.
-- Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements
pour la bonne garde que vous nous avez faite; messieurs, nous
voici arrivés: prenez la porte à gauche, le mot d'ordre est Roi et
Ré.»
En disant ces mots, le cardinal salua de la tête les trois amis,
et prit à droite suivi de son écuyer; car, cette nuit-là, lui-même
couchait au camp.
«Eh bien! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal
fut hors de la portée de la voix, eh bien il a signé le papier
qu'elle demandait.
-- Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.»
Et les trois amis n'échangèrent plus une seule parole jusqu'à leur
quartier, excepté pour donner le mot d'ordre aux sentinelles.
Seulement, on envoya Mousqueton dire à Planchet que son maître
était prié, en relevant de tranchée, de se rendre à l'instant même
au logis des mousquetaires.
D'un autre côté, comme l'avait prévu Athos, Milady, en retrouvant
à la porte les hommes qui l'attendaient, ne fit aucune difficulté
de les suivre; elle avait bien eu l'envie un instant de se faire
reconduire devant le cardinal et de lui tout raconter, mais une
révélation de sa part amenait une révélation de la part d'Athos:
elle dirait bien qu'Athos l'avait pendue, mais Athos dirait
qu'elle était marquée; elle pensa qu'il valait donc encore mieux
garder le silence, partir discrètement, accomplir avec son
habileté ordinaire la mission difficile dont elle s'était chargée,
puis, toutes les choses accomplies à la satisfaction du cardinal,
venir lui réclamer sa vengeance.
En conséquence, après avoir voyagé toute la nuit, à sept heures du
matin elle était au fort de La Pointe, à huit heures elle était
embarquée, et à neuf heures le bâtiment, qui, avec des lettres de
marque du cardinal, était censé être en partance pour Bayonne,
levait l'ancre et faisait voile pour l'Angleterre.
CHAPITRE XLVI
LE BASTION SAINT-GERVAIS
En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva réunis dans
la même chambre: Athos réfléchissait, Porthos frisait sa
moustache, Aramis disait ses prières dans un charmant petit livre
d'heures relié en velours bleu.
«Pardieu, messieurs! dit-il, j'espère que ce que vous avez à me
dire en vaut la peine, sans cela je vous préviens que je ne vous
pardonnerai pas de m'avoir fait venir, au lieu de me laisser
reposer après une nuit passée à prendre et à démanteler un
bastion. Ah! que n'étiez-vous là, messieurs! il y a fait chaud!
-- Nous étions ailleurs, où il ne faisait pas froid non plus!
répondit Porthos tout en faisant prendre à sa moustache un pli qui
lui était particulier.
-- Chut! dit Athos.
-- Oh! oh! fit d'Artagnan comprenant le léger froncement de
sourcils du mousquetaire, il paraît qu'il y a du nouveau ici.
-- Aramis, dit Athos, vous avez été déjeuner avant-hier à
l'auberge du Parpaillot, je crois?
-- Oui.
-- Comment est-on là?
-- Mais, j'y ai fort mal mangé pour mon compte, avant-hier était
un jour maigre, et ils n'avaient que du gras.
-- Comment! dit Athos, dans un port de mer ils n'ont pas de
poisson?
-- Ils disent, reprit Aramis en se remettant à sa pieuse lecture,
que la digue que fait bâtir M. le cardinal le chasse en pleine
mer.
-- Mais, ce n'est pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit
Athos; je vous demandais si vous aviez été bien libre, et si
personne ne vous avait dérangé?
-- Mais il me semble que nous n'avons pas eu trop d'importuns;
oui, au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons
assez bien au Parpaillot.
-- Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles
sont comme des feuilles de papier.»
D'Artagnan, qui était habitué aux manières de faire de son ami, et
qui reconnaissait tout de suite à une parole, à un geste, à un
signe de lui, que les circonstances étaient graves, prit le bras
d'Athos et sortit avec lui sans rien dire; Porthos suivit en
devisant avec Aramis.
En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre;
Grimaud, selon son habitude, obéit en silence; le pauvre garçon
avait à peu près fini par désapprendre de parler.
On arriva à la buvette du Parpaillot: il était sept heures du
matin, le jour commençait à paraître; les trois amis commandèrent
à déjeuner, et entrèrent dans une salle où au dire de l'hôte, ils
ne devaient pas être dérangés.
Malheureusement l'heure était mal choisie pour un conciliabule; on
venait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit,
et, pour chasser l'air humide du matin, venait boire la goutte à
la buvette: dragons, Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-légers
se succédaient avec une rapidité qui devait très bien faire les
affaires de l'hôte, mais qui remplissait fort mal les vues des
quatre amis. Aussi répondaient-ils d'une manière fort maussade aux
saluts, aux toasts et aux -lazzi- de leurs compagnons.
«Allons! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle,
et nous n'avons pas besoin de cela en ce moment. D'Artagnan,
racontez-nous votre nuit; nous vous raconterons la nôtre après.
-- En effet, dit un chevau-léger qui se dandinait en tenant à la
main un verre d'eau-de-vie qu'il dégustait lentement; en effet,
vous étiez de tranchée cette nuit, messieurs les gardes, et il me
semble que vous avez eu maille à partir avec les Rochelois?»
D'Artagnan regarda Athos pour savoir s'il devait répondre à cet
intrus qui se mêlait à la conversation.
«Eh bien, dit Athos, n'entends-tu pas M. de Busigny qui te fait
l'honneur de t'adresser la parole? Raconte ce qui s'est passé
cette nuit, puisque ces messieurs désirent le savoir.
-- N'avre-bous bas bris un pastion? demanda un Suisse qui buvait
du rhum dans un verre à bière.
-- Oui, monsieur, répondit d'Artagnan en s'inclinant, nous avons
eu cet honneur, nous avons même, comme vous avez pu l'entendre,
introduit sous un des angles un baril de poudre qui, en éclatant,
a fait une fort jolie brèche; sans compter que, comme le bastion
n'était pas d'hier, tout le reste de la bâtisse s'en est trouvé
fort ébranlé.
-- Et quel bastion est-ce? demanda un dragon qui tenait enfilée à
son sabre une oie qu'il apportait pour qu'on la fît cuire.
-- Le bastion Saint-Gervais, répondit d'Artagnan, derrière lequel
les Rochelois inquiétaient nos travailleurs.
-- Et l'affaire a été chaude?
-- Mais, oui; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois
huit ou dix.
-- Balzampleu! fit le Suisse, qui, malgré l'admirable collection
de jurons que possède la langue allemande, avait pris l'habitude
de jurer en français.
-- Mais il est probable, dit le chevau-léger, qu'ils vont, ce
matin, envoyer des pionniers pour remettre le bastion en état.
-- Oui, c'est probable, dit d'Artagnan.
-- Messieurs, dit Athos, un pari!
-- Ah! woui! un bari! dit le Suisse.
-- Lequel? demanda le chevau-léger.
-- Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche
sur les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la
cheminée, j'en suis. Hôtelier de malheur! une lèchefrite tout de
suite, que je ne perde pas une goutte de la graisse de cette
estimable volaille.
-- Il avre raison, dit le Suisse, la graisse t'oie, il est très
ponne avec des gonfitures.
-- Là! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari! Nous écoutons,
monsieur Athos!
-- Oui, le pari! dit le chevau-léger.
-- Eh bien, monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos,
que mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, d'Artagnan et moi,
nous allons déjeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y
tenons une heure, montre à la main, quelque chose que l'ennemi
fasse pour nous déloger.»
Porthos et Aramis se regardèrent, ils commençaient à comprendre.
«Mais, dit d'Artagnan en se penchant à l'oreille d'Athos, tu vas
nous faire tuer sans miséricorde.
-- Nous sommes bien plus tués, répondit Athos, si nous n'y allons
pas.
-- Ah! ma foi! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa
chaise et frisant sa moustache, voici un beau pari, j'espère.
-- Aussi je l'accepte, dit M. de Busigny; maintenant il s'agit de
fixer l'enjeu.
-- Mais vous êtes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes
quatre; un dîner à discrétion pour huit, cela vous va-t-il?
-- À merveille, reprit M. de Busigny.
-- Parfaitement, dit le dragon.
-- Ça me fa», dit le Suisse.
Le quatrième auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait
joué un rôle muet, fit un signe de la tête en signe qu'il
acquiesçait à la proposition.
«Le déjeuner de ces messieurs est prêt, dit l'hôte.
-- Eh bien, apportez-le», dit Athos.
L'hôte obéit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier qui
gisait dans un coin et fit le geste d'envelopper dans les
serviettes les viandes apportées.
Grimaud comprit à l'instant même qu'il s'agissait d'un déjeuner
sur l'herbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les
bouteilles et prit le panier à son bras.
«Mais où allez-vous manger mon déjeuner? dit l'hôte.
-- Que vous importe, dit Athos, pourvu qu'on vous le paie?»
Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table.
«Faut-il vous rendre, mon officier? dit l'hôte.
-- Non; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la
différence sera pour les serviettes.»
L'hôte ne faisait pas une aussi bonne affaire qu'il l'avait cru
d'abord, mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux
bouteilles de vin d'Anjou au lieu de deux bouteilles de vin de
Champagne.
«Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien régler votre
montre sur la mienne, ou me permettre de régler la mienne sur la
vôtre?
-- À merveille, monsieur! dit le chevau-léger en tirant de son
gousset une fort belle montre entourée de diamants; sept heures et
demie, dit-il.
-- Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos; nous saurons que
j'avance de cinq minutes sur vous, monsieur.»
Et, saluant les assistants ébahis, les quatre jeunes gens prirent
le chemin du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait
le panier, ignorant où il allait, mais, dans l'obéissance passive
dont il avait pris l'habitude avec Athos, ne songeait pas même à
le demander.
Tant qu'ils furent dans l'enceinte du camp, les quatre amis
n'échangèrent pas une parole; d'ailleurs ils étaient suivis par
les curieux, qui, connaissant le pari engagé, voulaient savoir
comment ils s'en tireraient.
Mais une fois qu'ils eurent franchi la ligne de circonvallation et
qu'ils se trouvèrent en plein air, d'Artagnan, qui ignorait
complètement ce dont il s'agissait, crut qu'il était temps de
demander une explication.
«Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi l'amitié de
m'apprendre où nous allons?
-- Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion.
-- Mais qu'y allons-nous faire?
-- Vous le savez bien, nous y allons déjeuner.
-- Mais pourquoi n'avons-nous pas déjeuné au Parpaillot?
-- Parce que nous avons des choses fort importantes à nous dire, et
qu'il était impossible de causer cinq minutes dans cette auberge
avec tous ces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui
accostent; ici, du moins, continua Athos en montrant le bastion,
on ne viendra pas nous déranger.
-- Il me semble, dit d'Artagnan avec cette prudence qui s'alliait
si bien et si naturellement chez lui à une excessive bravoure, il
me semble que nous aurions pu trouver quelque endroit écarté dans
les dunes, au bord de la mer.
-- Où l'on nous aurait vus conférer tous les quatre ensemble, de
sorte qu'au bout d'un quart d'heure le cardinal eût été prévenu
par ses espions que nous tenions conseil.
Oui, dit Aramis, Athos a raison: -Animadvertuntur in desertis-.
Un désert n'aurait pas été mal, dit Porthos, mais il s'agissait de
le trouver.
-- Il n'y a pas de désert où un oiseau ne puisse passer au-dessus
de la tête, où un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, où
un lapin ne puisse partir de son gîte, et je crois qu'oiseau,
poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut
donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous
ne pouvons plus reculer sans honte; nous avons fait un pari, un
pari qui ne pouvait être prévu, et dont je défie qui que ce soit
de deviner la véritable cause: nous allons, pour le gagner, tenir
une heure dans le bastion. Ou nous serons attaqués, ou nous ne le
serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de
causer et personne ne nous entendra, car je réponds que les murs
de ce bastion n'ont pas d'oreilles; si nous le sommes, nous
causerons de nos affaires tout de même, et de plus, tout en nous
défendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout
est bénéfice.
-- Oui, dit d'Artagnan, mais nous attraperons indubitablement une
balle.
-- Eh! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les
plus à craindre ne sont pas celles de l'ennemi.
-- Mais il me semble que pour une pareille expédition, nous
aurions dû au moins emporter nos mousquets.
-- Vous êtes un niais, ami Porthos; pourquoi nous charger d'un
fardeau inutile?
-- Je ne trouve pas inutile en face de l'ennemi un bon mousquet de
calibre, douze cartouches et une poire à poudre.
-- Oh! bien, dit Athos, n'avez-vous pas entendu ce qu'a dit
d'Artagnan?
-- Qu'a dit d'Artagnan? demanda Porthos.
-- D'Artagnan a dit que dans l'attaque de cette nuit il y avait eu
huit ou dix Français de tués et autant de Rochelois.
-- Après?
-- On n'a pas eu le temps de les dépouiller, n'est-ce pas? attendu
qu'on avait autre chose pour le moment de plus pressé à faire.
-- Eh bien?
-- Eh bien, nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires à
poudre et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de
douze balles, nous allons avoir une quinzaine de fusils et une
centaine de coups à tirer.
-- O Athos! dit Aramis, tu es véritablement un grand homme!»
Porthos inclina la tête en signe d'adhésion.
D'Artagnan seul ne paraissait pas convaincu.
Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme; car,
voyant que l'on continuait de marcher vers le bastion, chose dont
il avait douté jusqu'alors, il tira son maître par le pan de son
habit.
«Où allons-nous?» demanda-t-il par geste.
Athos lui montra le bastion.
«Mais, dit toujours dans le même dialecte le silencieux Grimaud,
nous y laisserons notre peau.»
Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.
Grimaud posa son panier à terre et s'assit en secouant la tête.
Athos prit à sa ceinture un pistolet, regarda s'il était bien
amorcé, l'arma et approcha le canon de l'oreille de Grimaud.
Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.
Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher
devant.
Grimaud obéit.
Tout ce qu'avait gagné le pauvre garçon à cette pantomime d'un
instant, c'est qu'il était passé de l'arrière-garde à l'avant-
garde.
Arrivés au bastion, les quatre amis se retournèrent.
Plus de trois cents soldats de toutes armes étaient assemblés à la
porte du camp, et dans un groupe séparé on pouvait distinguer
M. de Busigny, le dragon, le Suisse et le quatrième parieur.
Athos ôta son chapeau, le mit au bout de son épée et l'agita en
l'air.
Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette
politesse d'un grand hourra qui arriva jusqu'à eux.
Après quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, où les
avait déjà précédés Grimaud.
CHAPITRE XLVII
LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
Comme l'avait prévu Athos, le bastion n'était occupé que par une
douzaine de morts tant Français que Rochelois.
«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de
l'expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons
par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons
d'ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces
messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent
pas.
-- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit
Porthos, après toutefois nous être assurés qu'ils n'ont rien dans
leurs poches.
-- Oui, dit Aramis, c'est l'affaire de Grimaud.
-- Ah! bien alors, dit d'Artagnan, que Grimaud les fouille et les
jette par-dessus les murailles.
-- Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
-- Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez
fou, cher ami.
-- Ne jugez pas témérairement, disent l'évangile et M. le
cardinal, répondit Athos; combien de fusils, messieurs?
-- Douze, répondit Aramis.
-- Combien de coups à tirer?
-- Une centaine.
-- C'est tout autant qu'il nous en faut; chargeons les armes.»
Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils
achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le
déjeuner était servi.
Athos répondit, toujours par geste, que c'était bien, et indiqua à
Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu'il se
devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l'ennui de la
faction, Athos lui permit d'emporter un pain, deux côtelettes et
une bouteille de vin.
«Et maintenant, à table», dit Athos.
Les quatre amis s'assirent à terre, les jambes croisées, comme les
Turcs ou comme les tailleurs.
«Ah! maintenant, dit d'Artagnan, que tu n'as plus la crainte
d'être entendu, j'espère que tu vas nous faire part de ton secret,
Athos.
-- J'espère que je vous procure à la fois de l'agrément et de la
gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade
charmante; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents
personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les
meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros,
deux classes d'imbéciles qui se ressemblent assez.
-- Mais ce secret? demanda d'Artagnan.
-- Le secret, dit Athos, c'est que j'ai vu Milady hier soir.»
D'Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de
Milady, la main lui trembla si fort, qu'il le posa à terre pour ne
pas en répandre le contenu.
«Tu as vu ta fem...
-- Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces
messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes
affaires de ménage; j'ai vu Milady.
-- Et où cela? demanda d'Artagnan.
-- À deux lieues d'ici à peu près, à l'auberge du Colombier-Rouge.
-- En ce cas je suis perdu, dit d'Artagnan.
-- Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure,
elle doit avoir quitté les côtes de France.»
D'Artagnan respira.
«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu'est-ce donc que cette
Milady?
-- Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin
mousseux. Canaille d'hôtelier! s'écria-t-il, qui nous donne du vin
d'Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y
laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a
eu des bontés pour notre ami d'Artagnan, qui lui a fait je ne sais
quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en
voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en
essayant de l'empoisonner, et hier en demandant sa tête au
cardinal.
-- Comment! en demandant ma tête au cardinal? s'écria d'Artagnan,
pâle de terreur.
-- Ça, dit Porthos, c'est vrai comme l'évangile; je l'ai entendu
de mes deux oreilles.
-- Moi aussi, dit Aramis.
-- Alors, dit d'Artagnan en laissant tomber son bras avec
découragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que
je me brûle la cervelle et que tout soit fini!
-- C'est la dernière sottise qu'il faut faire, dit Athos, attendu
que c'est la seule à laquelle il n'y ait pas de remède.
-- Mais je n'en réchapperai jamais, dit d'Artagnan, avec des
ennemis pareils. D'abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes,
à qui j'ai donné trois coups d'épée; puis Milady, dont j'ai
surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j'ai fait échouer la
vengeance.
-- Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous
sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les
signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien
plus grand nombre de gens. Qu'y a-t-il, Grimaud? Considérant la
gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami,
mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?
-- Une troupe.
-- De combien de personnes?
-- De vingt hommes.
-- Quels hommes?
-- Seize pionniers, quatre soldats.
-- À combien de pas sont-ils?
-- À cinq cents pas.
-- Bon, nous avons encore le temps d'achever cette volaille et de
boire un verre de vin à ta santé, d'Artagnan!
-- À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.
-- Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos
souhaits me servent à grand-chose.
-- Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de
Mahomet, et l'avenir est dans ses mains.»
Puis, avalant le contenu de son verre, qu'il posa près de lui,
Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et
s'approcha d'une meurtrière.
Porthos, Aramis et d'Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud,
il reçut l'ordre de se placer derrière les quatre amis afin de
recharger les armes.
Au bout d'un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une
espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication
entre le bastion et la ville.
«Pardieu! dit Athos, c'est bien la peine de nous déranger pour une
vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles!
Grimaud n'aurait eu qu'à leur faire signe de s'en aller, et je
suis convaincu qu'ils nous eussent laissés tranquilles.
-- J'en doute, observa d'Artagnan, car ils avancent fort
résolument de ce côté. D'ailleurs, il y a avec les travailleurs
quatre soldats et un brigadier armés de mousquets.
-- C'est qu'ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.
-- Ma foi! dit Aramis, j'avoue que j'ai répugnance à tirer sur ces
pauvres diables de bourgeois.
-- Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!
-- En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.
-- Que diable faites-vous donc? s'écria d'Artagnan, vous allez
vous faire fusiller, mon cher.»
Mais Athos ne tint aucun compte de l'avis, et, montant sur la
brèche, son fusil d'une main et son chapeau de l'autre:
«Messieurs, dit-il en s'adressant aux soldats et aux travailleurs,
qui, étonnés de son apparition, s'arrêtaient à cinquante pas
environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs,
nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce
bastion. Or, vous savez que rien n'est désagréable comme d'être
dérangé quand on déjeune; nous vous prions donc, si vous avez
absolument affaire ici, d'attendre que nous ayons fini notre
repas, ou de repasser plus tard, à moins qu'il ne vous prenne la
salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir
boire avec nous à la santé du roi de France.
-- Prends garde, Athos! s'écria d'Artagnan; ne vois-tu pas qu'ils
te mettent en joue?
-- Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui
tirent fort mal, et qui n'ont garde de me toucher.»
En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les
balles vinrent s'aplatir autour d'Athos, mais sans qu'une seule le
touchât.
Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais
ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats
tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé.
«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.
Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient
chargé leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le
brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe
prit la fuite.
«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos.
Et les quatre amis, s'élançant hors du fort, parvinrent jusqu'au
champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et
la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne
s'arrêteraient qu'à la ville, reprirent le chemin du bastion,
rapportant les trophées de leur victoire.
«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs,
reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en
étions-nous?
-- Je me le rappelle, dit d'Artagnan; vous disiez qu'après avoir demandé ma tête au cardinal, milady avait quitté les côtes de France.
-- C'est vrai.
-- Et où va-t-elle? ajouta d'Artagnan, qui se préoccupait fort de l'itinéraire
que devrait suivre milady.
-- Elle va en Angleterre, répondit Athos.
-- Et dans quel but?
-- Dans le but d'assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»
D'Artagnan poussa une exclamation de surprise et d'indignation.
«Mais c'est infâme! s'écria-t-il.
-- Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m'en
inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud,
continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-
y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que
ces rebelles de Rochelois voient qu'ils ont affaire à de braves et
loyaux soldats du roi.»
Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc
flottait au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre
d'applaudissements salua son apparition; la moitié du camp était
aux barrières.
«Comment! reprit d'Artagnan, tu t'inquiètes fort peu qu'elle tue
ou qu'elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.
-- Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu'elle fasse du
duc ce qu'elle voudra, je m'en soucie comme d'une bouteille vide.»
Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu'il tenait, et
dont il venait de transvaser jusqu'à la dernière goutte dans son
verre.
«Un instant, dit d'Artagnan, je n'abandonne pas Buckingham ainsi;
il nous avait donné de fort beaux chevaux.
-- Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce
moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.
-- Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du
pécheur.
-- Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si
tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait
le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d'Artagnan, c'était
de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu'elle avait
extorqué au cardinal, et à l'aide duquel elle devait impunément se
débarrasser de toi et peut-être de nous.
-- Mais c'est donc un démon que cette créature? dit Porthos en
tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.
-- Et ce blanc-seing, dit d'Artagnan, ce blanc-seing est-il resté
entre ses mains?
-- Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut
sans peine, par exemple, car je mentirais.
-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je ne compte plus les fois que
je vous dois la vie.
-- Alors c'était donc pour venir près d'elle que vous nous avez
quittés? demanda Aramis.
-- Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d'Artagnan.
-- La voici», dit Athos.
Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.
D'Artagnan le déplia d'une main dont il n'essayait pas même de
dissimuler le tremblement et lut:
«C'est par mon ordre et pour le bien de l'État que le porteur du
présent a fait ce qu'il a fait.
«5 décembre 1627
«Richelieu»
«En effet, dit Aramis, c'est une absolution dans toutes les
règles.
-- Il faut déchirer ce papier, s'écria d'Artagnan, qui semblait
lire sa sentence de mort.
-- Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver
précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le
couvrirait de pièces d'or.
-- Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.
-- Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au
cardinal qu'un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son
sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de
se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis,
Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes
hommes qu'il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau
matin il fera arrêter d'Artagnan, et, pour qu'il ne s'ennuie pas
tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
-- Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de
tristes plaisanteries, mon cher.
-- Je ne plaisante pas, répondit Athos.
-- Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée
Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres
diables de huguenots, qui n'ont jamais commis d'autres crimes que
de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?
-- Qu'en dit l'abbé? demanda tranquillement Athos.
-- Je dis que je suis de l'avis de Porthos, répondit Aramis.
-- Et moi donc! fit d'Artagnan.
-- Heureusement qu'elle est loin, observa Porthos; car j'avoue
qu'elle me gênerait fort ici.
-- Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu'en France, dit Athos.
-- Elle me gêne partout, continua d'Artagnan.
-- Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l'avez-vous
noyée, étranglée, pendue? il n'y a que les morts qui ne reviennent
pas.
-- Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un
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