-- C'est-à-dire que vous refusez de me servir, monsieur, dit le
cardinal avec un ton de dépit dans lequel perçait cependant une
sorte d'estime; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos
sympathies.
-- Monseigneur...
-- Bien, bien, dit le cardinal, je ne vous en veux pas, mais vous
comprenez, on a assez de défendre ses amis et de les récompenser,
on ne doit rien à ses ennemis, et cependant je vous donnerai un
conseil: tenez-vous bien, monsieur d'Artagnan, car, du moment que
j'aurai retiré ma main de dessus vous, je n'achèterai pas votre
vie pour une obole.
-- J'y tâcherai, Monseigneur, répondit le Gascon avec une noble
assurance.
-- Songez plus tard, et à un certain moment, s'il vous arrive
malheur, dit Richelieu avec intention, que c'est moi qui ai été
vous chercher, et que j'ai fait ce que j'ai pu pour que ce malheur
ne vous arrivât pas.
-- J'aurai, quoi qu'il arrive, dit d'Artagnan en mettant la main
sur sa poitrine et en s'inclinant, une éternelle reconnaissance à
Votre Éminence de ce qu'elle fait pour moi en ce moment.
-- Eh bien donc! comme vous l'avez dit, monsieur d'Artagnan, nous
nous reverrons après la campagne; je vous suivrai des yeux; car je
serai là-bas, reprit le cardinal en montrant du doigt à d'Artagnan
une magnifique armure qu'il devait endosser, et à notre retour, eh
bien, nous compterons!
-- Ah! Monseigneur, s'écria d'Artagnan, épargnez-moi le poids de
votre disgrâce; restez neutre, Monseigneur, si vous trouvez que
j'agis en galant homme.
-- Jeune homme, dit Richelieu, si je puis vous dire encore une
fois ce que je vous ai dit aujourd'hui, je vous promets de vous le
dire.»
Cette dernière parole de Richelieu exprimait un doute terrible;
elle consterna d'Artagnan plus que n'eût fait une menace, car
c'était un avertissement. Le cardinal cherchait donc à le
préserver de quelque malheur qui le menaçait. Il ouvrit la bouche
pour répondre, mais d'un geste hautain, le cardinal le congédia.
D'Artagnan sortit; mais à la porte le coeur fut prêt à lui
manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrât. Cependant la figure
grave et sévère d'Athos lui apparut: s'il faisait avec le cardinal
le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus
la main, Athos le renierait.
Ce fut cette crainte qui le retint, tant est puissante l'influence
d'un caractère vraiment grand sur tout ce qui l'entoure.
D'Artagnan descendit par le même escalier qu'il était entré, et
trouva devant la porte Athos et les quatre mousquetaires qui
attendaient son retour et qui commençaient à s'inquiéter. D'un mot
d'Artagnan les rassura, et Planchet courut prévenir les autres
postes qu'il était inutile de monter une plus longue garde,
attendu que son maître était sorti sain et sauf du Palais-
Cardinal.
Rentrés chez Athos, Aramis et Porthos s'informèrent des causes de
cet étrange rendez-vous; mais d'Artagnan se contenta de leur dire
que M. de Richelieu l'avait fait venir pour lui proposer d'entrer
dans ses gardes avec le grade d'enseigne, et qu'il avait refusé.
«Et vous avez eu raison», s'écrièrent d'une seule voix Porthos et
Aramis.
Athos tomba dans une profonde rêverie et ne répondit rien. Mais
lorsqu'il fut seul avec d'Artagnan:
«Vous avez fait ce que vous deviez faire, d'Artagnan, dit Athos,
mais peut-être avez-vous eu tort.»
D'Artagnan poussa un soupir; car cette voix répondait à une voix
secrète de son âme, qui lui disait que de grands malheurs
l'attendaient.
La journée du lendemain se passa en préparatifs de départ;
d'Artagnan alla faire ses adieux à M. de Tréville. À cette heure
on croyait encore que la séparation des gardes et des
mousquetaires serait momentanée, le roi tenant son parlement le
jour même et devant partir le lendemain. M. de Tréville se
contenta donc de demander à d'Artagnan s'il avait besoin de lui,
mais d'Artagnan répondit fièrement qu'il avait tout ce qu'il lui
fallait.
La nuit réunit tous les camarades de la compagnie des gardes de
M. des Essarts et de la compagnie des mousquetaires de
M. de Tréville, qui avaient fait amitié ensemble. On se quittait
pour se revoir quand il plairait à Dieu et s'il plaisait à Dieu.
La nuit fut donc des plus bruyantes, comme on peut le penser, car,
en pareil cas, on ne peut combattre l'extrême préoccupation que
par l'extrême insouciance.
Le lendemain, au premier son des trompettes, les amis se
quittèrent: les mousquetaires coururent à l'hôtel de
M. de Tréville, les gardes à celui de M. des Essarts. Chacun des
capitaines conduisit aussitôt sa compagnie au Louvre, où le roi
passait sa revue.
Le roi était triste et paraissait malade, ce qui lui ôtait un peu
de sa haute mine. En effet, la veille, la fièvre l'avait pris au
milieu du parlement et tandis qu'il tenait son lit de justice. Il
n'en était pas moins décidé à partir le soir même; et, malgré les
observations qu'on lui avait faites, il avait voulu passer sa
revue, espérant, par le premier coup de vigueur, vaincre la
maladie qui commençait à s'emparer de lui.
La revue passée, les gardes se mirent seuls en marche, les
mousquetaires ne devant partir qu'avec le roi, ce qui permit à
Porthos d'aller faire, dans son superbe équipage, un tour dans la
rue aux Ours.
La procureuse le vit passer dans son uniforme neuf et sur son beau
cheval. Elle aimait trop Porthos pour le laisser partir ainsi;
elle lui fit signe de descendre et de venir auprès d'elle. Porthos
était magnifique; ses éperons résonnaient, sa cuirasse brillait,
son épée lui battait fièrement les jambes. Cette fois les clercs
n'eurent aucune envie de rire, tant Porthos avait l'air d'un
coupeur d'oreilles.
Le mousquetaire fut introduit près de M. Coquenard, dont le petit
oeil gris brilla de colère en voyant son cousin tout flambant
neuf. Cependant une chose le consola intérieurement; c'est qu'on
disait partout que la campagne serait rude: il espérait tout
doucement, au fond du coeur, que Porthos y serait tué.
Porthos présenta ses compliments à maître Coquenard et lui fit ses
adieux; maître Coquenard lui souhaita toutes sortes de
prospérités. Quant à Mme Coquenard, elle ne pouvait retenir ses
larmes; mais on ne tira aucune mauvaise conséquence de sa douleur,
on la savait fort attachée à ses parents, pour lesquels elle avait
toujours eu de cruelles disputes avec son mari.
Mais les véritables adieux se firent dans la chambre de
Mme Coquenard: ils furent déchirants.
Tant que la procureuse put suivre des yeux son amant, elle agita
un mouchoir en se penchant hors de la fenêtre, à croire qu'elle
voulait se précipiter. Porthos reçut toutes ces marques de
tendresse en homme habitué à de pareilles démonstrations.
Seulement, en tournant le coin de la rue, il souleva son feutre et
l'agita en signe d'adieu.
De son côté, Aramis écrivait une longue lettre. À qui? Personne
n'en savait rien. Dans la chambre voisine, Ketty, qui devait
partir le soir même pour Tours, attendait cette lettre
mystérieuse.
Athos buvait à petits coups la dernière bouteille de son vin
d'Espagne.
Pendant ce temps, d'Artagnan défilait avec sa compagnie.
En arrivant au faubourg Saint-Antoine, il se retourna pour
regarder gaiement la Bastille; mais, comme c'était la Bastille
seulement qu'il regardait, il ne vit point Milady, qui, montée sur
un cheval isabelle, le désignait du doigt à deux hommes de
mauvaise mine qui s'approchèrent aussitôt des rangs pour le
reconnaître. Sur une interrogation qu'ils firent du regard, Milady
répondit par un signe que c'était bien lui. Puis, certaine qu'il
ne pouvait plus y avoir de méprise dans l'exécution de ses ordres,
elle piqua son cheval et disparut.
Les deux hommes suivirent alors la compagnie, et, à la sortie du
faubourg Saint-Antoine, montèrent sur des chevaux tout préparés
qu'un domestique sans livrée tenait en les attendant.
CHAPITRE XLI
LE SIÈGE DE LA ROCHELLE
Le siège de La Rochelle fut un des grands événements politiques du
règne de Louis XIII, et une des grandes entreprises militaires du
cardinal. Il est donc intéressant, et même nécessaire, que nous en
disions quelques mots; plusieurs détails de ce siège se liant
d'ailleurs d'une manière trop importante à l'histoire que nous
avons entrepris de raconter, pour que nous les passions sous
silence.
Les vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce siège,
étaient considérables. Exposons-les d'abord, puis nous passerons
aux vues particulières qui n'eurent peut-être pas sur Son Éminence
moins d'influence que les premières.
Des villes importantes données par Henri IV aux huguenots comme
places de sûreté, il ne restait plus que La Rochelle. Il
s'agissait donc de détruire ce dernier boulevard du calvinisme,
levain dangereux, auquel se venaient incessamment mêler des
ferments de révolte civile ou de guerre étrangère.
Espagnols, Anglais, Italiens mécontents, aventuriers de toute
nation, soldats de fortune de toute secte accouraient au premier
appel sous les drapeaux des protestants et s'organisaient comme
une vaste association dont les branches divergeaient à loisir sur
tous les points de l'Europe.
La Rochelle, qui avait pris une nouvelle importance de la ruine
des autres villes calvinistes, était donc le foyer des dissensions
et des ambitions. Il y avait plus, son port était la dernière
porte ouverte aux Anglais dans le royaume de France; et en la
fermant à l'Angleterre, notre éternelle ennemie, le cardinal
achevait l'oeuvre de Jeanne d'Arc et du duc de Guise.
Aussi Bassompierre, qui était à la fois protestant et catholique,
protestant de conviction et catholique comme commandeur du Saint-
Esprit; Bassompierre, qui était allemand de naissance et français
de coeur; Bassompierre, enfin, qui avait un commandement
particulier au siège de La Rochelle, disait-il, en chargeant à la
tête de plusieurs autres seigneurs protestants comme lui:
«Vous verrez, messieurs, que nous serons assez bêtes pour prendre
La Rochelle!»
Et Bassompierre avait raison: la canonnade de l'île de Ré lui
présageait les dragonnades des Cévennes; la prise de La Rochelle
était la préface de la révocation de l'édit de Nantes.
Mais nous l'avons dit, à côté de ces vues du ministre niveleur et
simplificateur, et qui appartiennent à l'histoire, le chroniqueur
est bien forcé de reconnaître les petites visées de l'homme
amoureux et du rival jaloux.
Richelieu, comme chacun sait, avait été amoureux de la reine; cet
amour avait-il chez lui un simple but politique ou était-ce tout
naturellement une de ces profondes passions comme en inspira Anne
d'Autriche à ceux qui l'entouraient, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais en tout cas on a vu, par les développements antérieurs
de cette histoire, que Buckingham l'avait emporté sur lui, et que,
dans deux ou trois circonstances et particulièrement dans celles
des ferrets, il l'avait, grâce au dévouement des trois
mousquetaires et au courage de d'Artagnan, cruellement mystifié.
Il s'agissait donc pour Richelieu, non seulement de débarrasser la
France d'un ennemi, mais de se venger d'un rival; au reste, la
vengeance devait être grande et éclatante, et digne en tout d'un
homme qui tient dans sa main, pour épée de combat, les forces de
tout un royaume.
Richelieu savait qu'en combattant l'Angleterre il combattait
Buckingham, qu'en triomphant de l'Angleterre il triomphait de
Buckingham, enfin qu'en humiliant l'Angleterre aux yeux de
l'Europe il humiliait Buckingham aux yeux de la reine.
De son côté Buckingham, tout en mettant en avant l'honneur de
l'Angleterre, était mû par des intérêts absolument semblables à
ceux du cardinal; Buckingham aussi poursuivait une vengeance
particulière: sous aucun prétexte, Buckingham n'avait pu rentrer
en France comme ambassadeur, il voulait y rentrer comme
conquérant.
Il en résulte que le véritable enjeu de cette partie, que les deux
plus puissants royaumes jouaient pour le bon plaisir de deux
hommes amoureux, était un simple regard d'Anne d'Autriche.
Le premier avantage avait été au duc de Buckingham: arrivé
inopinément en vue de l'île de Ré avec quatre-vingt-dix vaisseaux
et vingt mille hommes à peu près, il avait surpris le comte de
Toiras, qui commandait pour le roi dans l'île; il avait, après un
combat sanglant, opéré son débarquement.
Relatons en passant que dans ce combat avait péri le baron de
Chantal; le baron de Chantal laissait orpheline une petite fille
de dix-huit mois.
Cette petite fille fut depuis Mme de Sévigné.
Le comte de Toiras se retira dans la citadelle Saint-Martin avec
la garnison, et jeta une centaine d'hommes dans un petit fort
qu'on appelait le fort de La Prée.
Cet événement avait hâté les résolutions du cardinal; et en
attendant que le roi et lui pussent aller prendre le commandement
du siège de La Rochelle, qui était résolu, il avait fait partir
Monsieur pour diriger les premières opérations, et avait fait
filer vers le théâtre de la guerre toutes les troupes dont il
avait pu disposer.
C'était de ce détachement envoyé en avant-garde que faisait partie
notre ami d'Artagnan.
Le roi, comme nous l'avons dit, devait suivre, aussitôt son lit de
justice tenu, mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin,
il s'était senti pris par la fièvre; il n'en avait pas moins voulu
partir, mais, son état empirant, il avait été forcé de s'arrêter à
Villeroi.
Or, où s'arrêtait le roi s'arrêtaient les mousquetaires; il en
résultait que d'Artagnan, qui était purement et simplement dans
les gardes, se trouvait séparé, momentanément du moins, de ses
bons amis Athos, Porthos et Aramis; cette séparation, qui n'était
pour lui qu'une contrariété, fût certes devenue une inquiétude
sérieuse s'il eût pu deviner de quels dangers inconnus il était
entouré.
Il n'en arriva pas moins sans accident au camp établi devant La
Rochelle, vers le 10 du mois de septembre de l'année 1627.
Tout était dans le même état: le duc de Buckingham et ses Anglais,
maîtres de l'île de Ré, continuaient d'assiéger mais sans succès,
la citadelle de Saint-Martin et le fort de La Prée, et les
hostilités avec La Rochelle étaient commencées depuis deux ou
trois jours à propos d'un fort que le duc d'Angoulême venait de
faire construire près de la ville.
Les gardes, sous le commandement de M. des Essarts, avaient leur
logement aux Minimes.
Mais nous le savons, d'Artagnan, préoccupé de l'ambition de passer
aux mousquetaires, avait rarement fait amitié avec ses camarades;
il se trouvait donc isolé et livré à ses propres réflexions.
Ses réflexions n'étaient pas riantes: depuis un an qu'il était
arrivé à Paris, il s'était mêlé aux affaires publiques; ses
affaires privées n'avaient pas fait grand chemin comme amour et
comme fortune.
Comme amour, la seule femme qu'il eût aimée était Mme Bonacieux,
et Mme Bonacieux avait disparu sans qu'il pût découvrir encore ce
qu'elle était devenue.
Comme fortunes il s'était fait, lui chétif, ennemi du cardinal,
c'est-à-dire d'un homme devant lequel tremblaient les plus grands
du royaume, à commencer par le roi.
Cet homme pouvait l'écraser, et cependant il ne l'avait pas fait:
pour un esprit aussi perspicace que l'était d'Artagnan, cette
indulgence était un jour par lequel il voyait dans un meilleur
avenir.
Puis, il s'était fait encore un autre ennemi moins à craindre,
pensait-il, mais que cependant il sentait instinctivement n'être
pas à mépriser: cet ennemi, c'était Milady.
En échange de tout cela il avait acquis la protection et la
bienveillance de la reine, mais la bienveillance de la reine
était, par le temps qui courait, une cause de plus de persécution;
et sa protection, on le sait, protégeait fort mal: témoins Chalais
et Mme Bonacieux.
Ce qu'il avait donc gagné de plus clair dans tout cela c'était le
diamant de cinq ou six mille livres qu'il portait au doigt; et
encore ce diamant, en supposant que d'Artagnan dans ses projets
d'ambition, voulût le garder pour s'en faire un jour un signe de
reconnaissance près de la reine n'avait en attendant, puisqu'il ne
pouvait s'en défaire, pas plus de valeur que les cailloux qu'il
foulait à ses pieds.
Nous disons «que les cailloux qu'il foulait à ses pieds», car
d'Artagnan faisait ces réflexions en se promenant solitairement
sur un joli petit chemin qui conduisait du camp au village
d'Angoutin; or ces réflexions l'avaient conduit plus loin qu'il ne
croyait, et le jour commençait à baisser, lorsqu'au dernier rayon
du soleil couchant il lui sembla voir briller derrière une haie le
canon d'un mousquet.
D'Artagnan avait l'oeil vif et l'esprit prompt, il comprit que le
mousquet n'était pas venu là tout seul et que celui qui le portait
ne s'était pas caché derrière une haie dans des intentions
amicales. Il résolut donc de gagner au large, lorsque de l'autre
côté de la route, derrière un rocher, il aperçut l'extrémité d'un
second mousquet.
C'était évidemment une embuscade.
Le jeune homme jeta un coup d'oeil sur le premier mousquet et vit
avec une certaine inquiétude qu'il s'abaissait dans sa direction,
mais aussitôt qu'il vit l'orifice du canon immobile il se jeta
ventre à terre. En même temps le coup partit, il entendit le
sifflement d'une balle qui passait au-dessus de sa tête.
Il n'y avait pas de temps à perdre, d'Artagnan se redressa d'un
bond, et au même moment la balle de l'autre mousquet fit voler les
cailloux à l'endroit même du chemin où il s'était jeté la face
contre terre.
D'Artagnan n'était pas un de ces hommes inutilement braves qui
cherchent une mort ridicule pour qu'on dise d'eux qu'ils n'ont pas
reculé d'un pas, d'ailleurs il ne s'agissait plus de courage ici,
d'Artagnan était tombé dans un guet-apens.
«S'il y a un troisième coup, se dit-il, je suis un homme perdu!»
Et aussitôt prenant ses jambes à son cou, il s'enfuit dans la
direction du camp, avec la vitesse des gens de son pays si
renommés pour leur agilité; mais, quelle que fût la rapidité de sa
course, le premier qui avait tiré, ayant eu le temps de recharger
son arme, lui tira un second coup si bien ajusté, cette fois, que
la balle traversa son feutre et le fit voler à dix pas de lui.
Cependant, comme d'Artagnan n'avait pas d'autre chapeau, il
ramassa le sien tout en courant, arriva fort essoufflé et fort
pâle, dans son logis, s'assit sans rien dire à personne et se mit
à réfléchir.
Cet événement pouvait avoir trois causes:
La première et la plus naturelle pouvait être une embuscade des
Rochelois, qui n'eussent pas été fâchés de tuer un des gardes de
Sa Majesté, d'abord parce que c'était un ennemi de moins, et que
cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche.
D'Artagnan prit son chapeau, examina le trou de la balle, et
secoua la tête. La balle n'était pas une balle de mousquet,
c'était une balle d'arquebuse; la justesse du coup lui avait déjà
donné l'idée qu'il avait été tiré par une arme particulière: ce
n'était donc pas une embuscade militaire, puisque la balle n'était
pas de calibre.
Ce pouvait être un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle
qu'au moment même où il avait, grâce à ce bienheureux rayon de
soleil, aperçu le canon du fusil, il s'étonnait de la longanimité
de Son Éminence à son égard.
Mais d'Artagnan secoua la tête. Pour les gens vers lesquels elle
n'avait qu'à étendre la main, Son Éminence recourait rarement à de
pareils moyens.
Ce pouvait être une vengeance de Milady.
Ceci, c'était plus probable.
Il chercha inutilement à se rappeler ou les traits ou le costume
des assassins; il s'était éloigné d'eux si rapidement, qu'il
n'avait eu le loisir de rien remarquer.
«Ah! mes pauvres amis, murmura d'Artagnan, où êtes-vous? et que
vous me faites faute!»
D'Artagnan passa une fort mauvaise nuit. Trois ou quatre fois il
se réveilla en sursaut, se figurant qu'un homme s'approchait de
son lit pour le poignarder. Cependant le jour parut sans que
l'obscurité eût amené aucun incident.
Mais d'Artagnan se douta bien que ce qui était différé n'était pas
perdu.
D'Artagnan resta toute la journée dans son logis; il se donna pour
excuse, vis-à-vis de lui-même, que le temps était mauvais.
Le surlendemain, à neuf heures, on battit aux champs. Le duc
d'Orléans visitait les postes. Les gardes coururent aux armes,
d'Artagnan prit son rang au milieu de ses camarades.
Monsieur passa sur le front de bataille; puis tous les officiers
supérieurs s'approchèrent de lui pour lui faire leur cour, M. des
Essarts, le capitaine des gardes, comme les autres.
Au bout d'un instant il parut à d'Artagnan que M. des Essarts lui
faisait signe de s'approcher de lui: il attendit un nouveau geste
de son supérieur, craignant de se tromper, mais ce geste s'étant
renouvelé, il quitta les rangs et s'avança pour prendre l'ordre.
«Monsieur va demander des hommes de bonne volonté pour une mission
dangereuse, mais qui fera honneur à ceux qui l'auront accomplie,
et je vous ai fait signe afin que vous vous tinssiez prêt.
-- Merci, mon capitaine!» répondit d'Artagnan, qui ne demandait
pas mieux que de se distinguer sous les yeux du lieutenant
général.
En effet, les Rochelois avaient fait une sortie pendant la nuit et
avaient repris un bastion dont l'armée royaliste s'était emparée
deux jours auparavant; il s'agissait de pousser une reconnaissance
perdue pour voir comment l'armée gardait ce bastion.
Effectivement, au bout de quelques instants, Monsieur éleva la
voix et dit:
«Il me faudrait, pour cette mission, trois ou quatre volontaires
conduits par un homme sûr.
-- Quant à l'homme sûr, je l'ai sous la main, Monseigneur, dit
M. des Essarts en montrant d'Artagnan; et quant aux quatre ou cinq
volontaires, Monseigneur n'a qu'à faire connaître ses intentions,
et les hommes ne lui manqueront pas.
-- Quatre hommes de bonne volonté pour venir se faire tuer avec
moi!» dit d'Artagnan en levant son épée.
Deux de ses camarades aux gardes s'élancèrent aussitôt, et deux
soldats s'étant joints à eux, il se trouva que le nombre demandé
était suffisant; d'Artagnan refusa donc tous les autres, ne
voulant pas faire de passe-droit à ceux qui avaient la priorité.
On ignorait si, après la prise du bastion, les Rochelois l'avaient
évacué ou s'ils y avaient laissé garnison; il fallait donc
examiner le lieu indiqué d'assez près pour vérifier la chose.
D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la
tranchée: les deux gardes marchaient au même rang que lui et les
soldats venaient par-derrière.
Ils arrivèrent ainsi, en se couvrant de revêtements, jusqu'à une
centaine de pas du bastion! Là, d'Artagnan, en se retournant,
s'aperçut que les deux soldats avaient disparu.
Il crut qu'ayant eu peur ils étaient restés en arrière et continua
d'avancer.
Au détour de la contrescarpe, ils se trouvèrent à soixante pas à
peu près du bastion.
On ne voyait personne, et le bastion semblait abandonné.
Les trois enfants perdus délibéraient s'ils iraient plus avant,
lorsque tout à coup une ceinture de fumée ceignit le géant de
pierre, et une douzaine de balles vinrent siffler autour de
d'Artagnan et de ses deux compagnons.
Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir: le bastion était gardé.
Une plus longue station dans cet endroit dangereux eût donc été
une imprudence inutile; d'Artagnan et les deux gardes tournèrent
le dos et commencèrent une retraite qui ressemblait à une fuite.
En arrivant à l'angle de la tranchée qui allait leur servir de
rempart, un des gardes tomba: une balle lui avait traversé la
poitrine. L'autre, qui était sain et sauf, continua sa course vers
le camp.
D'Artagnan ne voulut pas abandonner ainsi son compagnon, et
s'inclina vers lui pour le relever et l'aider à rejoindre les
lignes; mais en ce moment deux coups de fusil partirent: une balle
cassa la tête du garde déjà blessé, et l'autre vint s'aplatir sur
le roc après avoir passé à deux pouces de d'Artagnan.
Le jeune homme se retourna vivement, car cette attaque ne pouvait
venir du bastion, qui était masqué par l'angle de la tranchée.
L'idée des deux soldats qui l'avaient abandonné lui revint à
l'esprit et lui rappela ses assassins de la surveille; il résolut
donc cette fois de savoir à quoi s'en tenir, et tomba sur le corps
de son camarade comme s'il était mort.
Il vit aussitôt deux têtes qui s'élevaient au-dessus d'un ouvrage
abandonné qui était à trente pas de là: c'étaient celles de nos
deux soldats. D'Artagnan ne s'était pas trompé: ces deux hommes ne
l'avaient suivi que pour l'assassiner, espérant que la mort du
jeune homme serait mise sur le compte de l'ennemi.
Seulement, comme il pouvait n'être que blessé et dénoncer leur
crime, ils s'approchèrent pour l'achever; heureusement, trompés
par la ruse de d'Artagnan, ils négligèrent de recharger leurs
fusils.
Lorsqu'ils furent à dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant
avait eu grand soin de ne pas lâcher son épée, se releva tout à
coup et d'un bond se trouva près d'eux.
Les assassins comprirent que s'ils s'enfuyaient du côté du camp
sans avoir tué leur homme, ils seraient accusés par lui; aussi
leur première idée fut-elle de passer à l'ennemi. L'un d'eux prit
son fusil par le canon, et s'en servit comme d'une massue: il en
porta un coup terrible à d'Artagnan, qui l'évita en se jetant de
côté, mais par ce mouvement il livra passage au bandit, qui
s'élança aussitôt vers le bastion. Comme les Rochelois qui le
gardaient ignoraient dans quelle intention cet homme venait à eux,
ils firent feu sur lui et il tomba frappé d'une balle qui lui
brisa l'épaule.
Pendant ce temps, d'Artagnan s'était jeté sur le second soldat,
l'attaquant avec son épée; la lutte ne fut pas longue, ce
misérable n'avait pour se défendre que son arquebuse déchargée;
l'épée du garde glissa contre le canon de l'arme devenue inutile
et alla traverser la cuisse de l'assassin, qui tomba. D'Artagnan
lui mit aussitôt la pointe du fer sur la gorge.
«Oh! ne me tuez pas! s'écria le bandit; grâce, grâce, mon
officier! et je vous dirai tout.
-- Ton secret vaut-il la peine que je te garde la vie au moins?
demanda le jeune homme en retenant son bras.
-- Oui; si vous estimez que l'existence soit quelque chose quand
on a vingt-deux ans comme vous et qu'on peut arriver à tout, étant
beau et brave comme vous l'êtes.
-- Misérable! dit d'Artagnan, voyons, parle vite, qui t'a chargé
de m'assassiner?
-- Une femme que je ne connais pas, mais qu'on appelle Milady.
-- Mais si tu ne connais pas cette femme, comment sais-tu son nom?
-- Mon camarade la connaissait et l'appelait ainsi, c'est à lui
qu'elle a eu affaire et non pas à moi; il a même dans sa poche une
lettre de cette personne qui doit avoir pour vous une grande
importance, à ce que je lui ai entendu dire.
-- Mais comment te trouves-tu de moitié dans ce guet-apens?
-- Il m'a proposé de faire le coup à nous deux et j'ai accepté.
-- Et combien vous a-t-elle donné pour cette belle expédition?
-- Cent louis.
-- Eh bien, à la bonne heure, dit le jeune homme en riant, elle
estime que je vaux quelque chose; cent louis! c'est une somme pour
deux misérables comme vous: aussi je comprends que tu aies
accepté, et je te fais grâce, mais à une condition!
-- Laquelle? demanda le soldat inquiet en voyant que tout n'était
pas fini.
-- C'est que tu vas aller me chercher la lettre que ton camarade a
dans sa poche.
-- Mais, s'écria le bandit, c'est une autre manière de me tuer;
comment voulez-vous que j'aille chercher cette lettre sous le feu
du bastion?
-- Il faut pourtant que tu te décides à l'aller chercher, ou je te
jure que tu vas mourir de ma main.
-- Grâce, monsieur, pitié! au nom de cette jeune dame que vous
aimez, que vous croyez morte peut-être, et qui ne l'est pas!
s'écria le bandit en se mettant à genoux et s'appuyant sur sa
main, car il commençait à perdre ses forces avec son sang.
-- Et d'où sais-tu qu'il y a une jeune femme que j'aime, et que
j'ai cru cette femme morte? demanda d'Artagnan.
-- Par cette lettre que mon camarade a dans sa poche.
-- Tu vois bien alors qu'il faut que j'aie cette lettre, dit
d'Artagnan; ainsi donc plus de retard, plus d'hésitation, ou
quelle que soit ma répugnance à tremper une seconde fois mon épée
dans le sang d'un misérable comme toi, je le jure par ma foi
d'honnête homme...»
Et à ces mots d'Artagnan fit un geste si menaçant, que le blessé
se releva.
«Arrêtez! arrêtez! s'écria-t-il reprenant courage à force de
terreur, j'irai... j'irai!...»
D'Artagnan prit l'arquebuse du soldat, le fit passer devant lui et
le poussa vers son compagnon en lui piquant les reins de la pointe
de son épée.
C'était une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur
le chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, pâle de sa
mort prochaine, essayant de se traîner sans être vu jusqu'au corps
de son complice qui gisait à vingt pas de là!
La terreur était tellement peinte sur son visage couvert d'une
froide sueur, que d'Artagnan en eut pitié; et que, le regardant
avec mépris:
«Eh bien, lui dit-il, je vais te montrer la différence qu'il y a
entre un homme de coeur et un lâche comme toi; reste, j'irai.»
Et d'un pas agile, l'oeil au guet, observant les mouvements de
l'ennemi, s'aidant de tous les accidents de terrain, d'Artagnan
parvint jusqu'au second soldat.
Il y avait deux moyens d'arriver à son but: le fouiller sur la
place, ou l'emporter en se faisant un bouclier de son corps, et le
fouiller dans la tranchée.
D'Artagnan préféra le second moyen et chargea l'assassin sur ses
épaules au moment même où l'ennemi faisait feu.
Une légère secousse, le bruit mat de trois balles qui trouaient
les chairs, un dernier cri, un frémissement d'agonie prouvèrent à
d'Artagnan que celui qui avait voulu l'assassiner venait de lui
sauver la vie.
D'Artagnan regagna la tranchée et jeta le cadavre auprès du blessé
aussi pâle qu'un mort.
Aussitôt il commença l'inventaire: un portefeuille de cuir, une
bourse où se trouvait évidemment une partie de la somme que le
bandit avait reçue, un cornet et des dés formaient l'héritage du
mort.
Il laissa le cornet et les dés où ils étaient tombés, jeta la
bourse au blessé et ouvrit avidement le portefeuille.
Au milieu de quelques papiers sans importance, il trouva la lettre
suivante: c'était celle qu'il était allé chercher au risque de sa
vie:
«Puisque vous avez perdu la trace de cette femme et qu'elle est
maintenant en sûreté dans ce couvent où vous n'auriez jamais dû la
laisser arriver, tâchez au moins de ne pas manquer l'homme; sinon,
vous savez que j'ai la main longue et que vous payeriez cher les
cent louis que vous avez à moi.»
Pas de signature. Néanmoins il était évident que la lettre venait
de Milady. En conséquence, il la garda comme pièce à conviction,
et, en sûreté derrière l'angle de la tranchée, il se mit à
interroger le blessé. Celui-ci confessa qu'il s'était chargé avec
son camarade, le même qui venait d'être tué, d'enlever une jeune
femme qui devait sortir de Paris par la barrière de La Villette,
mais que, s'étant arrêtés à boire dans un cabaret, ils avaient
manqué la voiture de dix minutes.
«Mais qu'eussiez-vous fait de cette femme? demanda d'Artagnan avec
angoisse.
-- Nous devions la remettre dans un hôtel de la place Royale, dit
le blessé.
-- Oui! oui! murmura d'Artagnan, c'est bien cela, chez Milady
elle-même.»
Alors le jeune homme comprit en frémissant quelle terrible soif de
vengeance poussait cette femme à le perdre, ainsi que ceux qui
l'aimaient, et combien elle en savait sur les affaires de la cour,
puisqu'elle avait tout découvert. Sans doute elle devait ces
renseignements au cardinal.
Mais, au milieu de tout cela, il comprit, avec un sentiment de
joie bien réel, que la reine avait fini par découvrir la prison où
la pauvre Mme Bonacieux expiait son dévouement, et qu'elle l'avait
tirée de cette prison. Alors la lettre qu'il avait reçue de la
jeune femme et son passage sur la route de Chaillot, passage
pareil à une apparition, lui furent expliqués.
Dès lors, ainsi qu'Athos l'avait prédit, il était possible de
retrouver Mme Bonacieux, et un couvent n'était pas imprenable.
Cette idée acheva de lui remettre la clémence au coeur. Il se
retourna vers le blessé qui suivait avec anxiété toutes les
expressions diverses de son visage, et lui tendant le bras:
«Allons, lui dit-il, je ne veux pas t'abandonner ainsi. Appuie-toi
sur moi et retournons au camp.
-- Oui, dit le blessé, qui avait peine à croire à tant de
magnanimité, mais n'est-ce point pour me faire pendre?
-- Tu as ma parole, dit-il, et pour la seconde fois je te donne la
vie.»
Le blessé se laissa glisser à genoux et baisa de nouveau les pieds
de son sauveur; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de
rester si près de l'ennemi, abrégea lui-même les témoignages de sa
reconnaissance.
Le garde qui était revenu à la première décharge des Rochelois
avait annoncé la mort de ses quatre compagnons. On fut donc à la
fois fort étonné et fort joyeux dans le régiment, quand on vit
reparaître le jeune homme sain et sauf.
D'Artagnan expliqua le coup d'épée de son compagnon par une sortie
qu'il improvisa. Il raconta la mort de l'autre soldat et les
périls qu'ils avaient courus. Ce récit fut pour lui l'occasion
d'un véritable triomphe. Toute l'armée parla de cette expédition
pendant un jour, et Monsieur lui en fit faire ses compliments.
Au reste, comme toute belle action porte avec elle sa récompense,
la belle action de d'Artagnan eut pour résultat de lui rendre la
tranquillité qu'il avait perdue. En effet, d'Artagnan croyait
pouvoir être tranquille, puisque, de ses deux ennemis, l'un était
tué et l'autre dévoué à ses intérêts.
Cette tranquillité prouvait une chose, c'est que d'Artagnan ne
connaissait pas encore Milady.
CHAPITRE XLII
LE VIN D'ANJOU
Après des nouvelles presque désespérées du roi, le bruit de sa
convalescence commençait à se répandre dans le camp; et comme il
avait grande hâte d'arriver en personne au siège, on disait
qu'aussitôt qu'il pourrait remonter à cheval, il se remettrait en
route.
Pendant ce temps, Monsieur, qui savait que, d'un jour à l'autre,
il allait être remplacé dans son commandement, soit par le duc
d'Angoulême, soit par Bassompierre ou par Schomberg, qui se
disputaient le commandement, faisait peu de choses, perdait ses
journées en tâtonnements, et n'osait risquer quelque grande
entreprise pour chasser les Anglais de l'île de Ré, où ils
assiégeaient toujours la citadelle Saint-Martin et le fort de La
Prée, tandis que, de leur côté, les Français assiégeaient La
Rochelle.
D'Artagnan, comme nous l'avons dit, était redevenu plus
tranquille, comme il arrive toujours après un danger passé, et
quand le danger semble évanoui; il ne lui restait qu'une
inquiétude, c'était de n'apprendre aucune nouvelle de ses amis.
Mais, un matin du commencement du mois de novembre, tout lui fut
expliqué par cette lettre, datée de Villeroi:
«Monsieur d'Artagnan,
«MM. Athos, Porthos et Aramis, après avoir fait une bonne partie
chez moi, et s'être égayés beaucoup, ont mené si grand bruit, que
le prévôt du château, homme très rigide, les a consignés pour
quelques jours; mais j'accomplis les ordres qu'ils m'ont donnés,
de vous envoyer douze bouteilles de mon vin d'Anjou, dont ils ont
fait grand cas: ils veulent que vous buviez à leur santé avec leur
vin favori.
«Je l'ai fait, et suis, monsieur, avec un grand respect,
«Votre serviteur très humble et très obéissant,
«Godeau,
«Hôtelier de messieurs les mousquetaires.»
«À la bonne heure! s'écria d'Artagnan, ils pensent à moi dans
leurs plaisirs comme je pensais à eux dans mon ennui; bien
certainement que je boirai à leur santé et de grand coeur; mais je
n'y boirai pas seul.»
Et d'Artagnan courut chez deux gardes, avec lesquels il avait fait
plus amitié qu'avec les autres, afin de les inviter à boire avec
lui le délicieux petit vin d'Anjou qui venait d'arriver de
Villeroi. L'un des deux gardes était invité pour le soir même, et
l'autre invité pour le lendemain; la réunion fut donc fixée au
surlendemain.
D'Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin à la
buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui gardât avec
soin; puis, le jour de la solennité, comme le dîner était fixé
pour l'heure de midi, d'Artagnan envoya, dès neuf heures, Planchet
pour tout préparer.
Planchet, tout fier d'être élevé à la dignité de maître d'hôtel,
songea à tout apprêter en homme intelligent; à cet effet il
s'adjoignit le valet d'un des convives de son maître, nommé
Fourreau, et ce faux soldat qui avait voulu tuer d'Artagnan, et
qui, n'appartenant à aucun corps, était entré à son service ou
plutôt à celui de Planchet, depuis que d'Artagnan lui avait sauvé
la vie.
L'heure du festin venue, les deux convives arrivèrent, prirent
place et les mets s'alignèrent sur la table. Planchet servait la
serviette au bras, Fourreau débouchait les bouteilles, et
Brisemont, c'était le nom du convalescent, transvasait dans des
carafons de verre le vin qui paraissait avoir déposé par effet des
secousses de la route. De ce vin, la première bouteille était un
peu trouble vers la fin, Brisemont versa cette lie dans un verre,
et d'Artagnan lui permit de la boire; car le pauvre diable n'avait
pas encore beaucoup de forces.
Les convives, après avoir mangé le potage, allaient porter le
premier verre à leurs lèvres, lorsque tout à coup le canon
retentit au fort Louis et au fort Neuf; aussitôt les gardes,
croyant qu'il s'agissait de quelque attaque imprévue, soit des
assiégés, soit des Anglais, sautèrent sur leurs épées; d'Artagnan,
non moins leste, fit comme eux, et tous trois sortirent en
courant, afin de se rendre à leurs postes.
Mais à peine furent-ils hors de la buvette, qu'ils se trouvèrent
fixés sur la cause de ce grand bruit; les cris de Vive le roi!
Vive M. le cardinal! retentissaient de tous côtés, et les tambours
battaient dans toutes les directions.
En effet, le roi, impatient comme on l'avait dit, venait de
doubler deux étapes, et arrivait à l'instant même avec toute sa
maison et un renfort de dix mille hommes de troupe; ses
mousquetaires le précédaient et le suivaient. D'Artagnan, placé en
haie avec sa compagnie, salua d'un geste expressif ses amis, qui
lui répondirent des yeux, et M. de Tréville, qui le reconnut tout
d'abord.
La cérémonie de réception achevée, les quatre amis furent bientôt
dans les bras l'un de l'autre.
«Pardieu! s'écria d'Artagnan, il n'est pas possible de mieux
arriver, et les viandes n'auront pas encore eu le temps de
refroidir! n'est-ce pas, messieurs? ajouta le jeune homme en se
tournant vers les deux gardes, qu'il présenta à ses amis.
-- Ah! ah! il paraît que nous banquetions, dit Porthos.
-- J'espère, dit Aramis, qu'il n'y a pas de femmes à votre dîner!
-- Est-ce qu'il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda
Athos.
-- Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d'Artagnan.
-- Notre vin? fit Athos étonné.
-- Oui, celui que vous m'avez envoyé.
-- Nous vous avons envoyé du vin?
-- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d'Anjou?
-- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.
-- Le vin que vous préférez.
-- Sans doute, quand je n'ai ni champagne ni chambertin.
-- Eh bien, à défaut de champagne et de chambertin, vous vous
contenterez de celui-là.
-- Nous avons donc fait venir du vin d'Anjou, gourmet que nous
sommes? dit Porthos.
-- Mais non, c'est le vin qu'on m'a envoyé de votre part.
-- De notre part? firent les trois mousquetaires.
-- Est-ce vous, Aramis, dit Athos, qui avez envoyé du vin?
-- Non, et vous, Porthos?
-- Non, et vous, Athos?
-- Non.
-- Si ce n'est pas vous, dit d'Artagnan, c'est votre hôtelier.
-- Notre hôtelier?
-- Eh oui! votre hôtelier, Godeau, hôtelier des mousquetaires.
-- Ma foi, qu'il vienne d'où il voudra, n'importe, dit Porthos,
goûtons-le, et, s'il est bon, buvons-le.
-- Non pas, dit Athos, ne buvons pas le vin qui a une source
inconnue.
-- Vous avez raison, Athos, dit d'Artagnan. Personne de vous n'a
chargé l'hôtelier Godeau de m'envoyer du vin?
-- Non! et cependant il vous en a envoyé de notre part?
-- Voici la lettre!» dit d'Artagnan.
Et il présenta le billet à ses camarades.
«Ce n'est pas son écriture! s'écria Athos, je la connais, c'est
moi qui, avant de partir, ai réglé les comptes de la communauté.
-- Fausse lettre, dit Porthos; nous n'avons pas été consignés.
-- D'Artagnan, demanda Aramis d'un ton de reproche, comment avez-
vous pu croire que nous avions fait du bruit?...»
D'Artagnan pâlit, et un tremblement convulsif secoua tous ses
membres.
«Tu m'effraies, dit Athos, qui ne le tutoyait que dans les grandes
occasions, qu'est-il donc arrivé?
-- Courons, courons, mes amis! s'écria d'Artagnan, un horrible
soupçon me traverse l'esprit! serait-ce encore une vengeance de
cette femme?»
Ce fut Athos qui pâlit à son tour.
D'Artagnan s'élança vers la buvette, les trois mousquetaires et
les deux gardes l'y suivirent.
Le premier objet qui frappa la vue de d'Artagnan en entrant dans
la salle à manger, fut Brisemont étendu par terre et se roulant
dans d'atroces convulsions.
Planchet et Fourreau, pâles comme des morts, essayaient de lui
porter secours; mais il était évident que tout secours était
inutile: tous les traits du moribond étaient crispés par l'agonie.
«Ah! s'écria-t-il en apercevant d'Artagnan, ah! c'est affreux,
vous avez l'air de me faire grâce et vous m'empoisonnez!
-- Moi! s'écria d'Artagnan, moi, malheureux! moi! que dis-tu donc
là?
-- Je dis que c'est vous qui m'avez donné ce vin, je dis que c'est
vous qui m'avez dit de le boire, je dis que vous avez voulu vous
venger de moi, je dis que c'est affreux!
-- N'en croyez rien, Brisemont, dit d'Artagnan, n'en croyez rien;
je vous jure, je vous proteste...
-- Oh! mais Dieu est là! Dieu vous punira! Mon Dieu! qu'il souffre
un jour ce que je souffre!
-- Sur l'évangile, s'écria d'Artagnan en se précipitant vers le
moribond, je vous jure que j'ignorais que ce vin fût empoisonné et
que j'allais en boire comme vous.
-- Je ne vous crois pas», dit le soldat.
Et il expira dans un redoublement de tortures.
«Affreux! affreux! murmurait Athos, tandis que Porthos brisait les
bouteilles et qu'Aramis donnait des ordres un peu tardifs pour
qu'on allât chercher un confesseur.
-- O mes amis! dit d'Artagnan, vous venez encore une fois de me
sauver la vie, non seulement à moi, mais à ces messieurs.
Messieurs, continua-t-il en s'adressant aux gardes, je vous
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