Sur le palier on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans l'antichambre des histoires de cour. Sur le palier, d'Artagnan rougit; dans l'antichambre, il frissonna. Son imagination éveillée et vagabonde, qui en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes maîtresses, n'avait jamais rêvé, même dans ces moments de délire, la moitié de ces merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées des noms les plus connus et des détails les moins voilés. Mais si son amour pour les bonnes moeurs fut choqué sur le palier, son respect pour le cardinal fut scandalisé dans l'antichambre. Là, à son grand étonnement, d'Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l'Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient été punis d'avoir tenté d'approfondir: ce grand homme, révéré par M. d'Artagnan père, servait de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes cagneuses et son dos voûté; quelques-uns chantaient des Noëls sur Mme d'Aiguillon, sa maîtresse, et Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les autres liaient des parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d'Artagnan de monstrueuses impossibilités. Cependant, quand le nom du roi intervenait parfois tout à coup à l'improviste au milieu de tous ces quolibets cardinalesques, une espèce de bâillon calfeutrait pour un moment toutes ces bouches moqueuses; on regardait avec hésitation autour de soi, et l'on semblait craindre l'indiscrétion de la cloison du cabinet de M. de Tréville; mais bientôt une allusion ramenait la conversation sur Son Éminence, et alors les éclats reprenaient de plus belle, et la lumière n'était ménagée sur aucune de ses actions. «Certes, voilà des gens qui vont être embastillés et pendus, pensa d'Artagnan avec terreur, et moi sans aucun doute avec eux, car du moment où je les ai écoutés et entendus, je serai tenu pour leur complice. Que dirait monsieur mon père, qui m'a si fort recommandé le respect du cardinal, s'il me savait dans la société de pareils païens?» Aussi comme on s'en doute sans que je le dise, d'Artagnan n'osait se livrer à la conversation; seulement il regardait de tous ses yeux, écoutant de toutes ses oreilles, tendant avidement ses cinq sens pour ne rien perdre, et malgré sa confiance dans les recommandations paternelles, il se sentait porté par ses goûts et entraîné par ses instincts à louer plutôt qu'à blâmer les choses inouïes qui se passaient là. Cependant, comme il était absolument étranger à la foule des courtisans de M. de Tréville, et que c'était la première fois qu'on l'apercevait en ce lieu, on vint lui demander ce qu'il désirait. À cette demande, d'Artagnan se nomma fort humblement, s'appuya du titre de compatriote, et pria le valet de chambre qui était venu lui faire cette question de demander pour lui à M. de Tréville un moment d'audience, demande que celui-ci promit d'un ton protecteur de transmettre en temps et lieu. D'Artagnan, un peu revenu de sa surprise première, eut donc le loisir d'étudier un peu les costumes et les physionomies. Au centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui attirait sur lui l'attention générale. Il ne portait pas, pour le moment, la casaque d'uniforme, qui, au reste, n'était pas absolument obligatoire dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande, mais un justaucorps bleu de ciel, tant soit peu fané et râpé, et sur cet habit un baudrier magnifique, en broderies d'or, et qui reluisait comme les écailles dont l'eau se couvre au grand soleil. Un manteau long de velours cramoisi tombait avec grâce sur ses épaules découvrant par-devant seulement le splendide baudrier auquel pendait une gigantesque rapière. Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l'instant même, se plaignait d'être enrhumé et toussait de temps en temps avec affectation. Aussi avait-il pris le manteau, à ce qu'il disait autour de lui, et tandis qu'il parlait du haut de sa tête, en frisant dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier brodé, et d'Artagnan plus que tout autre. «Que voulez-vous, disait le mousquetaire, la mode en vient; c'est une folie, je le sais bien, mais c'est la mode. D'ailleurs, il faut bien employer à quelque chose l'argent de sa légitime. -- Ah! Porthos! s'écria un des assistants, n'essaie pas de nous faire croire que ce baudrier te vient de la générosité paternelle: il t'aura été donné par la dame voilée avec laquelle je t'ai rencontré l'autre dimanche vers la porte Saint-Honoré. -- Non, sur mon honneur et foi de gentilhomme, je l'ai acheté moi- même, et de mes propres deniers, répondit celui qu'on venait de désigner sous le nom de Porthos. -- Oui, comme j'ai acheté, moi, dit un autre mousquetaire, cette bourse neuve, avec ce que ma maîtresse avait mis dans la vieille. -- Vrai, dit Porthos, et la preuve c'est que je l'ai payé douze pistoles.» L'admiration redoubla, quoique le doute continuât d'exister. «N'est-ce pas, Aramis?» dit Porthos se tournant vers un autre mousquetaire. Cet autre mousquetaire formait un contraste parfait avec celui qui l'interrogeait et qui venait de le désigner sous le nom d'Aramis: c'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la figure naïve et doucereuse, à l'oeil noir et doux et aux joues roses et veloutées comme une pêche en automne; sa moustache fine dessinait sur sa lèvre supérieure une ligne d'une rectitude parfaite; ses mains semblaient craindre de s'abaisser, de peur que leurs veines ne se gonflassent, et de temps en temps il se pinçait le bout des oreilles pour les maintenir d'un incarnat tendre et transparent. D'habitude il parlait peu et lentement, saluait beaucoup, riait sans bruit en montrant ses dents, qu'il avait belles et dont, comme du reste de sa personne, il semblait prendre le plus grand soin. Il répondit par un signe de tête affirmatif à l'interpellation de son ami. Cette affirmation parut avoir fixé tous les doutes à l'endroit du baudrier; on continua donc de l'admirer, mais on n'en parla plus; et par un de ces revirements rapides de la pensée, la conversation passa tout à coup à un autre sujet. «Que pensez-vous de ce que raconte l'écuyer de Chalais?» demanda un autre mousquetaire sans interpeller directement personne, mais s'adressant au contraire à tout le monde. «Et que raconte-t-il? demanda Porthos d'un ton suffisant. -- Il raconte qu'il a trouvé à Bruxelles Rochefort, l'âme damnée du cardinal, déguisé en capucin; ce Rochefort maudit, grâce à ce déguisement, avait joué M. de Laigues comme un niais qu'il est. -- Comme un vrai niais, dit Porthos; mais la chose est-elle sûre? -- Je la tiens d'Aramis, répondit le mousquetaire. -- Vraiment? -- Eh! vous le savez bien, Porthos, dit Aramis; je vous l'ai racontée à vous-même hier, n'en parlons donc plus. -- N'en parlons plus, voilà votre opinion à vous, reprit Porthos. N'en parlons plus! peste! comme vous concluez vite. Comment! le cardinal fait espionner un gentilhomme, fait voler sa correspondance par un traître, un brigand, un pendard; fait, avec l'aide de cet espion et grâce à cette correspondance, couper le cou à Chalais, sous le stupide prétexte qu'il a voulu tuer le roi et marier Monsieur avec la reine! Personne ne savait un mot de cette énigme, vous nous l'apprenez hier, à la grande satisfaction de tous, et quand nous sommes encore tout ébahis de cette nouvelle, vous venez nous dire aujourd'hui: N'en parlons plus! -- Parlons-en donc, voyons, puisque vous le désirez, reprit Aramis avec patience. -- Ce Rochefort, s'écria Porthos, si j'étais l'écuyer du pauvre Chalais, passerait avec moi un vilain moment. -- Et vous, vous passeriez un triste quart d'heure avec le duc Rouge, reprit Aramis. -- Ah! le duc Rouge! bravo, bravo, le duc Rouge! répondit Porthos en battant des mains et en approuvant de la tête. Le «duc Rouge» est charmant. Je répandrai le mot, mon cher, soyez tranquille. A- t-il de l'esprit, cet Aramis! Quel malheur que vous n'ayez pas pu suivre votre vocation, mon cher! quel délicieux abbé vous eussiez fait! -- Oh! ce n'est qu'un retard momentané, reprit Aramis; un jour, je le serai. Vous savez bien, Porthos, que je continue d'étudier la théologie pour cela. -- Il le fera comme il le dit, reprit Porthos, il le fera tôt ou tard. -- Tôt, dit Aramis. -- Il n'attend qu'une chose pour le décider tout à fait et pour reprendre sa soutane, qui est pendue derrière son uniforme, reprit un mousquetaire. -- Et quelle chose attend-il? demanda un autre. -- Il attend que la reine ait donné un héritier à la couronne de France. -- Ne plaisantons pas là-dessus, messieurs, dit Porthos; grâce à Dieu, la reine est encore d'âge à le donner. -- On dit que M. de Buckingham est en France, reprit Aramis avec un rire narquois qui donnait à cette phrase, si simple en apparence, une signification passablement scandaleuse. -- Aramis, mon ami, pour cette fois vous avez tort, interrompit Porthos, et votre manie d'esprit vous entraîne toujours au-delà des bornes; si M. de Tréville vous entendait, vous seriez mal venu de parler ainsi. -- Allez-vous me faire la leçon, Porthos? s'écria Aramis, dans l'oeil doux duquel on vit passer comme un éclair. -- Mon cher, soyez mousquetaire ou abbé. Soyez l'un ou l'autre, mais pas l'un et l'autre, reprit Porthos. Tenez, Athos vous l'a dit encore l'autre jour: vous mangez à tous les râteliers. Ah! ne nous fâchons pas, je vous prie, ce serait inutile, vous savez bien ce qui est convenu entre vous, Athos et moi. Vous allez chez Mme d'Aiguillon, et vous lui faites la cour; vous allez chez Mme de Bois-Tracy, la cousine de Mme de Chevreuse, et vous passez pour être fort en avant dans les bonnes grâces de la dame. Oh! mon Dieu, n'avouez pas votre bonheur, on ne vous demande pas votre secret, on connaît votre discrétion. Mais puisque vous possédez cette vertu, que diable! Faites-en usage à l'endroit de Sa Majesté. S'occupe qui voudra et comme on voudra du roi et du cardinal; mais la reine est sacrée, et si l'on en parle, que ce soit en bien. -- Porthos, vous êtes prétentieux comme Narcisse, je vous en préviens, répondit Aramis; vous savez que je hais la morale, excepté quand elle est faite par Athos. Quant à vous, mon cher, vous avez un trop magnifique baudrier pour être bien fort là- dessus. Je serai abbé s'il me convient; en attendant, je suis mousquetaire: en cette qualité, je dis ce qu'il me plaît, et en ce moment il me plaît de vous dire que vous m'impatientez. -- Aramis! -- Porthos! -- Eh! messieurs! messieurs! s'écria-t-on autour d'eux. -- M. de Tréville attend M. d'Artagnan», interrompit le laquais en ouvrant la porte du cabinet. À cette annonce, pendant laquelle la porte demeurait ouverte, chacun se tut, et au milieu du silence général le jeune Gascon traversa l'antichambre dans une partie de sa longueur et entra chez le capitaine des mousquetaires, se félicitant de tout son coeur d'échapper aussi à point à la fin de cette bizarre querelle. CHAPITRE III L'AUDIENCE M. de Tréville était pour le moment de fort méchante humeur; néanmoins il salua poliment le jeune homme, qui s'inclina jusqu'à terre, et il sourit en recevant son compliment, dont l'accent béarnais lui rappela à la fois sa jeunesse et son pays, double souvenir qui fait sourire l'homme à tous les âges. Mais, se rapprochant presque aussitôt de l'antichambre et faisant à d'Artagnan un signe de la main, comme pour lui demander la permission d'en finir avec les autres avant de commencer avec lui, il appela trois fois, en grossissant la voix à chaque fois, de sorte qu'il parcourut tous les tons intervallaires entre l'accent impératif et l'accent irrité: «Athos! Porthos! Aramis!» Les deux mousquetaires avec lesquels nous avons déjà fait connaissance, et qui répondaient aux deux derniers de ces trois noms, quittèrent aussitôt les groupes dont ils faisaient partie et s'avancèrent vers le cabinet, dont la porte se referma derrière eux dès qu'ils en eurent franchi le seuil. Leur contenance, bien qu'elle ne fût pas tout à fait tranquille, excita cependant par son laisser-aller à la fois plein de dignité et de soumission, l'admiration de d'Artagnan, qui voyait dans ces hommes des demi- dieux, et dans leur chef un Jupiter olympien armé de tous ses foudres. Quand les deux mousquetaires furent entrés, quand la porte fut refermée derrière eux, quand le murmure bourdonnant de l'antichambre, auquel l'appel qui venait d'être fait avait sans doute donné un nouvel aliment eut recommencé; quand enfin M. de Tréville eut trois ou quatre fois arpenté, silencieux et le sourcil froncé, toute la longueur de son cabinet, passant chaque fois devant Porthos et Aramis, roides et muets comme à la parade, il s'arrêta tout à coup en face d'eux, et les couvrant des pieds à la tête d'un regard irrité: «Savez-vous ce que m'a dit le roi, s'écria-t-il, et cela pas plus tard qu'hier au soir? le savez-vous, messieurs? -- Non, répondirent après un instant de silence les deux mousquetaires; non, monsieur, nous l'ignorons. -- Mais j'espère que vous nous ferez l'honneur de nous le dire, ajouta Aramis de son ton le plus poli et avec la plus gracieuse révérence. -- Il m'a dit qu'il recruterait désormais ses mousquetaires parmi les gardes de M. le cardinal! -- Parmi les gardes de M. le cardinal! et pourquoi cela? demanda vivement Porthos. -- Parce qu'il voyait bien que sa piquette avait besoin d'être ragaillardie par un mélange de bon vin.» Les deux mousquetaires rougirent jusqu'au blanc des yeux. D'Artagnan ne savait où il en était et eût voulu être à cent pieds sous terre. «Oui, oui, continua M. de Tréville en s'animant, oui, et Sa Majesté avait raison, car, sur mon honneur, il est vrai que les mousquetaires font triste figure à la cour. M. le cardinal racontait hier au jeu du roi, avec un air de condoléance qui me déplut fort, qu'avant-hier ces damnés mousquetaires, ces diables à quatre -- il appuyait sur ces mots avec un accent ironique qui me déplut encore davantage --, ces pourfendeurs, ajoutait-il en me regardant de son oeil de chat-tigre, s'étaient attardés rue Férou, dans un cabaret, et qu'une ronde de ses gardes -- j'ai cru qu'il allait me rire au nez -- avait été forcée d'arrêter les perturbateurs. Morbleu! vous devez en savoir quelque chose! Arrêter des mousquetaires! Vous en étiez, vous autres, ne vous en défendez pas, on vous a reconnus, et le cardinal vous a nommés. Voilà bien ma faute, oui, ma faute, puisque c'est moi qui choisis mes hommes. Voyons, vous, Aramis, pourquoi diable m'avez-vous demandé la casaque quand vous alliez être si bien sous la soutane? Voyons, vous, Porthos, n'avez-vous un si beau baudrier d'or que pour y suspendre une épée de paille? Et Athos! je ne vois pas Athos. Où est-il? -- Monsieur, répondit tristement Aramis, il est malade, fort malade. -- Malade, fort malade, dites-vous? et de quelle maladie? -- On craint que ce ne soit de la petite vérole, monsieur, répondit Porthos voulant mêler à son tour un mot à la conversation, et ce qui serait fâcheux en ce que très certainement cela gâterait son visage. -- De la petite vérole! Voilà encore une glorieuse histoire que vous me contez là, Porthos!... Malade de la petite vérole, à son âge?... Non pas!... mais blessé sans doute, tué peut-être... Ah! si je le savais!... Sangdieu! messieurs les mousquetaires, je n'entends pas que l'on hante ainsi les mauvais lieux, qu'on se prenne de querelle dans la rue et qu'on joue de l'épée dans les carrefours. Je ne veux pas enfin qu'on prête à rire aux gardes de M. le cardinal, qui sont de braves gens, tranquilles, adroits, qui ne se mettent jamais dans le cas d'être arrêtés, et qui d'ailleurs ne se laisseraient pas arrêter, eux!... j'en suis sûr... Ils aimeraient mieux mourir sur la place que de faire un pas en arrière... Se sauver, détaler, fuir, c'est bon pour les mousquetaires du roi, cela!» Porthos et Aramis frémissaient de rage. Ils auraient volontiers étranglé M. de Tréville, si au fond de tout cela ils n'avaient pas senti que c'était le grand amour qu'il leur portait qui le faisait leur parler ainsi. Ils frappaient le tapis du pied, se mordaient les lèvres jusqu'au sang et serraient de toute leur force la garde de leur épée. Au-dehors on avait entendu appeler, comme nous l'avons dit, Athos, Porthos et Aramis, et l'on avait deviné, à l'accent de la voix de M. de Tréville, qu'il était parfaitement en colère. Dix têtes curieuses étaient appuyées à la tapisserie et pâlissaient de fureur, car leurs oreilles collées à la porte ne perdaient pas une syllabe de ce qui se disait, tandis que leurs bouches répétaient au fur et à mesure les paroles insultantes du capitaine à toute la population de l'antichambre. En un instant depuis la porte du cabinet jusqu'à la porte de la rue, tout l'hôtel fut en ébullition. «Ah! les mousquetaires du roi se font arrêter par les gardes de M. le cardinal», continua M. de Tréville aussi furieux à l'intérieur que ses soldats, mais saccadant ses paroles et les plongeant une à une pour ainsi dire et comme autant de coups de stylet dans la poitrine de ses auditeurs. «Ah! six gardes de Son Éminence arrêtent six mousquetaires de Sa Majesté! Morbleu! j'ai pris mon parti. Je vais de ce pas au Louvre; je donne ma démission de capitaine des mousquetaires du roi pour demander une lieutenance dans les gardes du cardinal, et s'il me refuse, morbleu! je me fais abbé.» À ces paroles, le murmure de l'extérieur devint une explosion: partout on n'entendait que jurons et blasphèmes. Les morbleu! les sangdieu! les morts de tous les diables! se croisaient dans l'air. D'Artagnan cherchait une tapisserie derrière laquelle se cacher, et se sentait une envie démesurée de se fourrer sous la table. «Eh bien, mon capitaine, dit Porthos hors de lui, la vérité est que nous étions six contre six, mais nous avons été pris en traître, et avant que nous eussions eu le temps de tirer nos épées, deux d'entre nous étaient tombés morts, et Athos, blessé grièvement, ne valait guère mieux. Car vous le connaissez, Athos; eh bien, capitaine, il a essayé de se relever deux fois, et il est retombé deux fois. Cependant nous ne nous sommes pas rendus, non! l'on nous a entraînés de force. En chemin, nous nous sommes sauvés. Quant à Athos, on l'avait cru mort, et on l'a laissé bien tranquillement sur le champ de bataille, ne pensant pas qu'il valût la peine d'être emporté. Voilà l'histoire. Que diable, capitaine! on ne gagne pas toutes les batailles. Le grand Pompée a perdu celle de Pharsale, et le roi François Ier, qui, à ce que j'ai entendu dire, en valait bien un autre, a perdu cependant celle de Pavie. -- Et j'ai l'honneur de vous assurer que j'en ai tué un avec sa propre épée, dit Aramis, car la mienne s'est brisée à la première parade... Tué ou poignardé, monsieur, comme il vous sera agréable. -- Je ne savais pas cela, reprit M. de Tréville d'un ton un peu radouci. M. le cardinal avait exagéré, à ce que je vois. -- Mais de grâce, monsieur, continua Aramis, qui, voyant son capitaine s'apaiser, osait hasarder une prière, de grâce, monsieur, ne dites pas qu'Athos lui-même est blessé: il serait au désespoir que cela parvint aux oreilles du roi, et comme la blessure est des plus graves, attendu qu'après avoir traversé l'épaule elle pénètre dans la poitrine, il serait à craindre...» Au même instant la portière se souleva, et une tête noble et belle, mais affreusement pâle, parut sous la frange. «Athos! s'écrièrent les deux mousquetaires. -- Athos! répéta M. de Tréville lui-même. -- Vous m'avez mandé, monsieur, dit Athos à M. de Tréville d'une voix affaiblie mais parfaitement calme, vous m'avez demandé, à ce que m'ont dit nos camarades, et je m'empresse de me rendre à vos ordres; voilà, monsieur, que me voulez-vous?» Et à ces mots le mousquetaire, en tenue irréprochable, sanglé comme de coutume, entra d'un pas ferme dans le cabinet. M. de Tréville, ému jusqu'au fond du coeur de cette preuve de courage, se précipita vers lui. «J'étais en train de dire à ces messieurs, ajouta-t-il, que je défends à mes mousquetaires d'exposer leurs jours sans nécessité, car les braves gens sont bien chers au roi, et le roi sait que ses mousquetaires sont les plus braves gens de la terre. Votre main, Athos.» Et sans attendre que le nouveau venu répondît de lui-même à cette preuve d'affection, M. de Tréville saisissait sa main droite et la lui serrait de toutes ses forces, sans s'apercevoir qu'Athos, quel que fût son empire sur lui-même, laissait échapper un mouvement de douleur et pâlissait encore, ce que l'on aurait pu croire impossible. La porte était restée entrouverte, tant l'arrivée d'Athos, dont, malgré le secret gardé, la blessure était connue de tous, avait produit de sensation. Un brouhaha de satisfaction accueillit les derniers mots du capitaine et deux ou trois têtes, entraînées par l'enthousiasme, apparurent par les ouvertures de la tapisserie. Sans doute, M. de Tréville allait réprimer par de vives paroles cette infraction aux lois de l'étiquette, lorsqu'il sentit tout à coup la main d'Athos se crisper dans la sienne, et qu'en portant les yeux sur lui il s'aperçut qu'il allait s'évanouir. Au même instant Athos, qui avait rassemblé toutes ses forces pour lutter contre la douleur, vaincu enfin par elle, tomba sur le parquet comme s'il fût mort. «Un chirurgien! cria M. de Tréville. Le mien, celui du roi, le meilleur! Un chirurgien! ou, sangdieu! mon brave Athos va trépasser.» Aux cris de M. de Tréville, tout le monde se précipita dans son cabinet sans qu'il songeât à en fermer la porte à personne, chacun s'empressant autour du blessé. Mais tout cet empressement eût été inutile, si le docteur demandé ne se fût trouvé dans l'hôtel même; il fendit la foule, s'approcha d'Athos toujours évanoui, et, comme tout ce bruit et tout ce mouvement le gênait fort, il demanda comme première chose et comme la plus urgente que le mousquetaire fût emporté dans une chambre voisine. Aussitôt M. de Tréville ouvrit une porte et montra le chemin à Porthos et à Aramis, qui emportèrent leur camarade dans leurs bras. Derrière ce groupe marchait le chirurgien, et derrière le chirurgien, la porte se referma. Alors le cabinet de M. de Tréville, ce lieu ordinairement si respecté, devint momentanément une succursale de l'antichambre. Chacun discourait, pérorait, parlait haut, jurant, sacrant, donnant le cardinal et ses gardes à tous les diables. Un instant après, Porthos et Aramis rentrèrent; le chirurgien et M. de Tréville seuls étaient restés près du blessé. Enfin M. de Tréville rentra à son tour. Le blessé avait repris connaissance; le chirurgien déclarait que l'état du mousquetaire n'avait rien qui pût inquiéter ses amis, sa faiblesse ayant été purement et simplement occasionnée par la perte de son sang. Puis M. de Tréville fit un signe de la main, et chacun se retira, excepté d'Artagnan, qui n'oubliait point qu'il avait audience et qui, avec sa ténacité de Gascon, était demeuré à la même place. Lorsque tout le monde fut sorti et que la porte fut refermée, M. de Tréville se retourna et se trouva seul avec le jeune homme. L'événement qui venait d'arriver lui avait quelque peu fait perdre le fil de ses idées. Il s'informa de ce que lui voulait l'obstiné solliciteur. D'Artagnan alors se nomma, et M. de Tréville, se rappelant d'un seul coup tous ses souvenirs du présent et du passé, se trouva au courant de sa situation. «Pardon lui dit-il en souriant, pardon, mon cher compatriote, mais je vous avais parfaitement oublié. Que voulez-vous! un capitaine n'est rien qu'un père de famille chargé d'une plus grande responsabilité qu'un père de famille ordinaire. Les soldats sont de grands enfants; mais comme je tiens à ce que les ordres du roi, et surtout ceux de M. le cardinal, soient exécutés...» D'Artagnan ne put dissimuler un sourire. À ce sourire, M. de Tréville jugea qu'il n'avait point affaire à un sot, et venant droit au fait, tout en changeant de conversation: «J'ai beaucoup aimé monsieur votre père, dit-il. Que puis-je faire pour son fils? hâtez-vous, mon temps n'est pas à moi. -- Monsieur, dit d'Artagnan, en quittant Tarbes et en venant ici, je me proposais de vous demander, en souvenir de cette amitié dont vous n'avez pas perdu mémoire, une casaque de mousquetaire; mais, après tout ce que je vois depuis deux heures, je comprends qu'une telle faveur serait énorme, et je tremble de ne point la mériter. -- C'est une faveur en effet, jeune homme, répondit M. de Tréville; mais elle peut ne pas être si fort au-dessus de vous que vous le croyez ou que vous avez l'air de le croire. Toutefois une décision de Sa Majesté a prévu ce cas, et je vous annonce avec regret qu'on ne reçoit personne mousquetaire avant l'épreuve préalable de quelques campagnes, de certaines actions d'éclat, ou d'un service de deux ans dans quelque autre régiment moins favorisé que le nôtre.» D'Artagnan s'inclina sans rien répondre. Il se sentait encore plus avide d'endosser l'uniforme de mousquetaire depuis qu'il y avait de si grandes difficultés à l'obtenir. «Mais, continua Tréville en fixant sur son compatriote un regard si perçant qu'on eût dit qu'il voulait lire jusqu'au fond de son coeur, mais, en faveur de votre père, mon ancien compagnon, comme je vous l'ai dit, je veux faire quelque chose pour vous, jeune homme. Nos cadets de Béarn ne sont ordinairement pas riches, et je doute que les choses aient fort changé de face depuis mon départ de la province. Vous ne devez donc pas avoir de trop, pour vivre, de l'argent que vous avez apporté avec vous.» D'Artagnan se redressa d'un air fier qui voulait dire qu'il ne demandait l'aumône à personne. «C'est bien, jeune homme, c'est bien, continua Tréville, je connais ces airs-là, je suis venu à Paris avec quatre écus dans ma poche, et je me serais battu avec quiconque m'aurait dit que je n'étais pas en état d'acheter le Louvre.» D'Artagnan se redressa de plus en plus; grâce à la vente de son cheval, il commençait sa carrière avec quatre écus de plus que M. de Tréville n'avait commencé la sienne. «Vous devez donc, disais-je, avoir besoin de conserver ce que vous avez, si forte que soit cette somme; mais vous devez avoir besoin aussi de vous perfectionner dans les exercices qui conviennent à un gentilhomme. J'écrirai dès aujourd'hui une lettre au directeur de l'académie royale, et dès demain il vous recevra sans rétribution aucune. Ne refusez pas cette petite douceur. Nos gentilshommes les mieux nés et les plus riches la sollicitent quelquefois, sans pouvoir l'obtenir. Vous apprendrez le manège du cheval, l'escrime et la danse; vous y ferez de bonnes connaissances, et de temps en temps vous reviendrez me voir pour me dire où vous en êtes et si je puis faire quelque chose pour vous.» D'Artagnan, tout étranger qu'il fût encore aux façons de cour, s'aperçut de la froideur de cet accueil. «Hélas, monsieur, dit-il, je vois combien la lettre de recommandation que mon père m'avait remise pour vous me fait défaut aujourd'hui! -- En effet, répondit M. de Tréville, je m'étonne que vous ayez entrepris un aussi long voyage sans ce viatique obligé, notre seule ressource à nous autres Béarnais. -- Je l'avais, monsieur, et, Dieu merci, en bonne forme, s'écria d'Artagnan; mais on me l'a perfidement dérobé.» Et il raconta toute la scène de Meung, dépeignit le gentilhomme inconnu dans ses moindres détails, le tout avec une chaleur, une vérité qui charmèrent M. de Tréville. «Voilà qui est étrange, dit ce dernier en méditant; vous aviez donc parlé de moi tout haut? -- Oui, monsieur, sans doute j'avais commis cette imprudence; que voulez-vous, un nom comme le vôtre devait me servir de bouclier en route: jugez si je me suis mis souvent à couvert!» La flatterie était fort de mise alors, et M. de Tréville aimait l'encens comme un roi ou comme un cardinal. Il ne put donc s'empêcher de sourire avec une visible satisfaction, mais ce sourire s'effaça bientôt, et revenant de lui-même à l'aventure de Meung: «Dites-moi, continua-t-il, ce gentilhomme n'avait-il pas une légère cicatrice à la tempe? -- Oui, comme le ferait l'éraflure d'une balle. -- N'était-ce pas un homme de belle mine? -- Oui. -- De haute taille? -- Oui. -- Pâle de teint et brun de poil? -- Oui, oui, c'est cela. Comment se fait-il, monsieur, que vous connaissiez cet homme? Ah! si jamais je le retrouve, et je le retrouverai, je vous le jure, fût-ce en enfer... -- Il attendait une femme? continua Tréville. -- Il est du moins parti après avoir causé un instant avec celle qu'il attendait. -- Vous ne savez pas quel était le sujet de leur conversation? -- Il lui remettait une boîte, lui disait que cette boîte contenait ses instructions, et lui recommandait de ne l'ouvrir qu'à Londres. -- Cette femme était anglaise? -- Il l'appelait Milady. -- C'est lui! murmura Tréville, c'est lui! je le croyais encore à Bruxelles! -- Oh! monsieur, si vous savez quel est cet homme, s'écria d'Artagnan, indiquez-moi qui il est et d'où il est, puis je vous tiens quitte de tout, même de votre promesse de me faire entrer dans les mousquetaires; car avant toute chose je veux me venger. -- Gardez-vous-en bien, jeune homme, s'écria Tréville; si vous le voyez venir, au contraire, d'un côté de la rue, passez de l'autre! Ne vous heurtez pas à un pareil rocher: il vous briserait comme un verre. -- Cela n'empêche pas, dit d'Artagnan, que si jamais je le retrouve... -- En attendant, reprit Tréville, ne le cherchez pas, si j'ai un conseil à vous donner.» Tout à coup Tréville s'arrêta, frappé d'un soupçon subit. Cette grande haine que manifestait si hautement le jeune voyageur pour cet homme, qui, chose assez peu vraisemblable, lui avait dérobé la lettre de son père, cette haine ne cachait-elle pas quelque perfidie? ce jeune homme n'était-il pas envoyé par Son Éminence? ne venait-il pas pour lui tendre quelque piège? ce prétendu d'Artagnan n'était-il pas un émissaire du cardinal qu'on cherchait à introduire dans sa maison, et qu'on avait placé près de lui pour surprendre sa confiance et pour le perdre plus tard, comme cela s'était mille fois pratiqué? Il regarda d'Artagnan plus fixement encore cette seconde fois que la première. Il fut médiocrement rassuré par l'aspect de cette physionomie pétillante d'esprit astucieux et d'humilité affectée. «Je sais bien qu'il est Gascon, pensa-t-il; mais il peut l'être aussi bien pour le cardinal que pour moi. Voyons, éprouvons-le.» «Mon ami, lui dit-il lentement, je veux, comme au fils de mon ancien ami, car je tiens pour vraie l'histoire de cette lettre perdue, je veux, dis-je, pour réparer la froideur que vous avez d'abord remarquée dans mon accueil, vous découvrir les secrets de notre politique. Le roi et le cardinal sont les meilleurs amis; leurs apparents démêlés ne sont que pour tromper les sots. Je ne prétends pas qu'un compatriote, un joli cavalier, un brave garçon, fait pour avancer, soit la dupe de toutes ces feintises et donne comme un niais dans le panneau, à la suite de tant d'autres qui s'y sont perdus. Songez bien que je suis dévoué à ces deux maîtres tout-puissants, et que jamais mes démarches sérieuses n'auront d'autre but que le service du roi et celui de M. le cardinal, un des plus illustres génies que la France ait produits. Maintenant, jeune homme, réglez-vous là-dessus, et si vous avez, soit de famille, soit par relations, soit d'instinct même, quelqu'une de ces inimitiés contre le cardinal telles que nous les voyons éclater chez les gentilshommes, dites-moi adieu, et quittons-nous. Je vous aiderai en mille circonstances, mais sans vous attacher à ma personne. J'espère que ma franchise, en tout cas, vous fera mon ami; car vous êtes jusqu'à présent le seul jeune homme à qui j'aie parlé comme je le fais.» Tréville se disait à part lui: «Si le cardinal m'a dépêché ce jeune renard, il n'aura certes pas manqué, lui qui sait à quel point je l'exècre, de dire à son espion que le meilleur moyen de me faire la cour est de me dire pis que pendre de lui; aussi, malgré mes protestations, le rusé compère va-t-il me répondre bien certainement qu'il a l'Éminence en horreur.» Il en fut tout autrement que s'y attendait Tréville; d'Artagnan répondit avec la plus grande simplicité: «Monsieur, j'arrive à Paris avec des intentions toutes semblables. Mon père m'a recommandé de ne souffrir rien du roi, de M. le cardinal et de vous, qu'il tient pour les trois premiers de France.» D'Artagnan ajoutait M. de Tréville aux deux autres, comme on peut s'en apercevoir, mais il pensait que cette adjonction ne devait rien gâter. «J'ai donc la plus grande vénération pour M. le cardinal, continua-t-il, et le plus profond respect pour ses actes. Tant mieux pour moi, monsieur, si vous me parlez, comme vous le dites, avec franchise; car alors vous me ferez l'honneur d'estimer cette ressemblance de goût; mais si vous avez eu quelque défiance, bien naturelle d'ailleurs, je sens que je me perds en disant la vérité; mais, tant pis, vous ne laisserez pas que de m'estimer, et c'est à quoi je tiens plus qu'à toute chose au monde.» M. de Tréville fut surpris au dernier point. Tant de pénétration, tant de franchise enfin, lui causait de l'admiration, mais ne levait pas entièrement ses doutes: plus ce jeune homme était supérieur aux autres jeunes gens, plus il était à redouter s'il se trompait. Néanmoins il serra la main à d'Artagnan, et lui dit: «Vous êtes un honnête garçon, mais dans ce moment je ne puis faire que ce que je vous ai offert tout à l'heure. Mon hôtel vous sera toujours ouvert. Plus tard, pouvant me demander à toute heure et par conséquent saisir toutes les occasions, vous obtiendrez probablement ce que vous désirez obtenir. -- C'est-à-dire, monsieur, reprit d'Artagnan, que vous attendez que je m'en sois rendu digne. Eh bien, soyez tranquille, ajouta-t- il avec la familiarité du Gascon, vous n'attendrez pas longtemps.» Et il salua pour se retirer, comme si désormais le reste le regardait. «Mais attendez donc, dit M. de Tréville en l'arrêtant, je vous ai promis une lettre pour le directeur de l'académie. Êtes-vous trop fier pour l'accepter, mon jeune gentilhomme? -- Non, monsieur, dit d'Artagnan; je vous réponds qu'il n'en sera pas de celle-ci comme de l'autre. Je la garderai si bien qu'elle arrivera, je vous le jure, à son adresse, et malheur à celui qui tenterait de me l'enlever!» M. de Tréville sourit à cette fanfaronnade, et, laissant son jeune compatriote dans l'embrasure de la fenêtre où ils se trouvaient et où ils avaient causé ensemble, il alla s'asseoir à une table et se mit à écrire la lettre de recommandation promise. Pendant ce temps, d'Artagnan, qui n'avait rien de mieux à faire, se mit à battre une marche contre les carreaux, regardant les mousquetaires qui s'en allaient les uns après les autres, et les suivant du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu au tournant de la rue. M. de Tréville, après avoir écrit la lettre, la cacheta et, se levant, s'approcha du jeune homme pour la lui donner; mais au moment même où d'Artagnan étendait la main pour la recevoir, M. de Tréville fut bien étonné de voir son protégé faire un soubresaut, rougir de colère et s'élancer hors du cabinet en criant: «Ah! sangdieu! il ne m'échappera pas, cette fois. -- Et qui cela? demanda M. de Tréville. -- Lui, mon voleur! répondit d'Artagnan. Ah! traître!» Et il disparut. «Diable de fou! murmura M. de Tréville. À moins toutefois, ajouta- t-il, que ce ne soit une manière adroite de s'esquiver, en voyant qu'il a manqué son coup.» CHAPITRE IV L'ÉPAULE D'ATHOS, LE BAUDRIER DE PORTHOS ET LE MOUCHOIR D'ARAMIS D'Artagnan, furieux, avait traversé l'antichambre en trois bonds et s'élançait sur l'escalier, dont il comptait descendre les degrés quatre à quatre, lorsque, emporté par sa course, il alla donner tête baissée dans un mousquetaire qui sortait de chez M. de Tréville par une porte de dégagement, et, le heurtant du front à l'épaule, lui fit pousser un cri ou plutôt un hurlement. «Excusez-moi, dit d'Artagnan, essayant de reprendre sa course, excusez-moi, mais je suis pressé.» À peine avait-il descendu le premier escalier, qu'un poignet de fer le saisit par son écharpe et l'arrêta. «Vous êtes pressé! s'écria le mousquetaire, pâle comme un linceul; sous ce prétexte, vous me heurtez, vous dites: "Excusez-moi", et vous croyez que cela suffit? Pas tout à fait, mon jeune homme. Croyez-vous, parce que vous avez entendu M. de Tréville nous parler un peu cavalièrement aujourd'hui, que l'on peut nous traiter comme il nous parle? Détrompez-vous, compagnon, vous n'êtes pas M. de Tréville, vous. -- Ma foi, répliqua d'Artagnan, qui reconnut Athos, lequel, après le pansement opéré par le docteur, regagnait son appartement, ma foi, je ne l'ai pas fait exprès, j'ai dit: "Excusez-moi." Il me semble donc que c'est assez. Je vous répète cependant, et cette fois c'est trop peut-être, parole d'honneur! je suis pressé, très pressé. Lâchez-moi donc, je vous prie, et laissez-moi aller où j'ai affaire. -- Monsieur, dit Athos en le lâchant, vous n'êtes pas poli. On voit que vous venez de loin.» D'Artagnan avait déjà enjambé trois ou quatre degrés, mais à la remarque d'Athos il s'arrêta court. «Morbleu, monsieur! dit-il, de si loin que je vienne, ce n'est pas vous qui me donnerez une leçon de belles manières, je vous préviens. -- Peut-être, dit Athos. -- Ah! si je n'étais pas si pressé, s'écria d'Artagnan, et si je ne courais pas après quelqu'un... -- Monsieur l'homme pressé, vous me trouverez sans courir, moi, entendez-vous? -- Et où cela, s'il vous plaît? -- Près des Carmes-Deschaux. -- À quelle heure? -- Vers midi. -- Vers midi, c'est bien, j'y serai. -- Tâchez de ne pas me faire attendre, car à midi un quart je vous préviens que c'est moi qui courrai après vous et vous couperai les oreilles à la course. -- Bon! lui cria d'Artagnan; on y sera à midi moins dix minutes.» Et il se mit à courir comme si le diable l'emportait, espérant retrouver encore son inconnu, que son pas tranquille ne devait pas avoir conduit bien loin. Mais, à la porte de la rue, causait Porthos avec un soldat aux gardes. Entre les deux causeurs, il y avait juste l'espace d'un homme. D'Artagnan crut que cet espace lui suffirait, et il s'élança pour passer comme une flèche entre eux deux. Mais d'Artagnan avait compté sans le vent. Comme il allait passer, le vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son vêtement car, au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il tira à lui, de sorte que d'Artagnan s'enroula dans le velours par un mouvement de rotation qu'explique la résistance de l'obstiné Porthos. D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous le manteau qui l'aveuglait, et chercha son chemin dans le pli. Il redoutait surtout d'avoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique baudrier que nous connaissons; mais, en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos c'est-à-dire précisément sur le baudrier. Hélas! comme la plupart des choses de ce monde qui n'ont pour elles que l'apparence, le baudrier était d'or par-devant et de simple buffle par-derrière. Porthos, en vrai glorieux qu'il était, ne pouvant avoir un baudrier d'or tout entier, en avait au moins la moitié: on comprenait dès lors la nécessité du rhume et l'urgence du manteau. «Vertubleu! cria Porthos faisant tous ses efforts pour se débarrasser de d'Artagnan qui lui grouillait dans le dos, vous êtes donc enragé de vous jeter comme cela sur les gens! -- Excusez-moi, dit d'Artagnan reparaissant sous l'épaule du géant, mais je suis très pressé, je cours après quelqu'un, et... -- Est-ce que vous oubliez vos yeux quand vous courez, par hasard? demanda Porthos. -- Non, répondit d'Artagnan piqué, non, et grâce à mes yeux je vois même ce que ne voient pas les autres.» Porthos comprit ou ne comprit pas, toujours est-il que, se laissant aller à sa colère: «Monsieur, dit-il, vous vous ferez étriller, je vous en préviens, si vous vous frottez ainsi aux mousquetaires. -- Étriller, monsieur! dit d'Artagnan, le mot est dur. -- C'est celui qui convient à un homme habitué à regarder en face ses ennemis. -- Ah! pardieu! je sais bien que vous ne tournez pas le dos aux vôtres, vous.» Et le jeune homme, enchanté de son espièglerie, s'éloigna en riant à gorge déployée. Porthos écuma de rage et fit un mouvement pour se précipiter sur d'Artagnan. «Plus tard, plus tard, lui cria celui-ci, quand vous n'aurez plus votre manteau. -- À une heure donc, derrière le Luxembourg. -- Très bien, à une heure», répondit d'Artagnan en tournant l'angle de la rue. Mais ni dans la rue qu'il venait de parcourir, ni dans celle qu'il embrassait maintenant du regard, il ne vit personne. Si doucement qu'eût marché l'inconnu, il avait gagné du chemin; peut-être aussi était-il entré dans quelque maison. D'Artagnan s'informa de lui à tous ceux qu'il rencontra, descendit jusqu'au bac, remonta par la rue de Seine et la Croix-Rouge; mais rien, absolument rien. Cependant cette course lui fut profitable en ce sens qu'à mesure que la sueur inondait son front, son coeur se refroidissait. Il se mit alors à réfléchir sur les événements qui venaient de se passer; ils étaient nombreux et néfastes: il était onze heures du matin à peine, et déjà la matinée lui avait apporté la disgrâce de M. de Tréville, qui ne pouvait manquer de trouver un peu cavalière la façon dont d'Artagnan l'avait quitté. En outre, il avait ramassé deux bons duels avec deux hommes capables de tuer chacun trois d'Artagnan, avec deux mousquetaires enfin, c'est-à-dire avec deux de ces êtres qu'il estimait si fort qu'il les mettait, dans sa pensée et dans son coeur, au-dessus de tous les autres hommes. La conjecture était triste. Sûr d'être tué par Athos, on comprend que le jeune homme ne s'inquiétait pas beaucoup de Porthos. Pourtant, comme l'espérance est la dernière chose qui s'éteint dans le coeur de l'homme, il en arriva à espérer qu'il pourrait survivre, avec des blessures terribles, bien entendu, à ces deux duels, et, en cas de survivance, il se fit pour l'avenir les réprimandes suivantes: «Quel écervelé je fais, et quel butor je suis! Ce brave et malheureux Athos était blessé juste à l'épaule contre laquelle je m'en vais, moi, donner de la tête comme un bélier. La seule chose qui m'étonne, c'est qu'il ne m'ait pas tué roide; il en avait le droit, et la douleur que je lui ai causée a dû être atroce. Quant à Porthos! Oh! quant à Porthos, ma foi, c'est plus drôle.» Et malgré lui le jeune homme se mit à rire, tout en regardant néanmoins si ce rire isolé, et sans cause aux yeux de ceux qui le voyaient rire, n'allait pas blesser quelque passant. «Quant à Porthos, c'est plus drôle; mais je n'en suis pas moins un misérable étourdi. Se jette-t-on ainsi sur les gens sans dire gare! non! et va-t-on leur regarder sous le manteau pour y voir ce qui n'y est pas! Il m'eût pardonné bien certainement; il m'eût pardonné si je n'eusse pas été lui parler de ce maudit baudrier, à mots couverts, c'est vrai; oui, couverts joliment! Ah! maudit Gascon que je suis, je ferais de l'esprit dans la poêle à frire. Allons, d'Artagnan mon ami, continua-t-il, se parlant à lui-même avec toute l'aménité qu'il croyait se devoir, si tu en réchappes, ce qui n'est pas probable, il s'agit d'être à l'avenir d'une politesse parfaite. Désormais il faut qu'on t'admire, qu'on te cite comme modèle. Être prévenant et poli, ce n'est pas être lâche. Regardez plutôt Aramis: Aramis, c'est la douceur, c'est la grâce en personne. Eh bien, personne s'est-il jamais avisé de dire qu'Aramis était un lâche? Non, bien certainement, et désormais je veux en tout point me modeler sur lui. Ah! justement le voici.» D'Artagnan, tout en marchant et en monologuant, était arrivé à quelques pas de l'hôtel d'Aiguillon, et devant cet hôtel il avait aperçu Aramis causant gaiement avec trois gentilshommes des gardes du roi. De son côté, Aramis aperçut d'Artagnan; mais comme il n'oubliait point que c'était devant ce jeune homme que M. de Tréville s'était si fort emporté le matin, et qu'un témoin des reproches que les mousquetaires avaient reçus ne lui était d'aucune façon agréable, il fit semblant de ne pas le voir. D'Artagnan, tout entier au contraire à ses plans de conciliation et de courtoisie, s'approcha des quatre jeunes gens en leur faisant un grand salut accompagné du plus gracieux sourire. Aramis inclina légèrement la tête, mais ne sourit point. Tous quatre, au reste, interrompirent à l'instant même leur conversation. D'Artagnan n'était pas assez niais pour ne point s'apercevoir qu'il était de trop; mais il n'était pas encore assez rompu aux façons du beau monde pour se tirer galamment d'une situation fausse comme l'est, en général, celle d'un homme qui est venu se mêler à des gens qu'il connaît à peine et à une conversation qui ne le regarde pas. Il cherchait donc en lui-même un moyen de faire sa retraite le moins gauchement possible, lorsqu'il remarqua qu'Aramis avait laissé tomber son mouchoir et, par mégarde sans doute, avait mis le pied dessus; le moment lui parut arrivé de réparer son inconvenance: il se baissa, et de l'air le plus gracieux qu'il pût trouver, il tira le mouchoir de dessous le pied du mousquetaire, quelques efforts que celui-ci fît pour le retenir, et lui dit en le lui remettant: «Je crois, monsieur que voici un mouchoir que vous seriez fâché de perdre.» Le mouchoir était en effet richement brodé et portait une couronne et des armes à l'un de ses coins. Aramis rougit excessivement et arracha plutôt qu'il ne prit le mouchoir des mains du Gascon. , 1 , ' . 2 , ' ; ' , . 3 , 4 5 , ' , 6 , 7 , 8 . 9 , 10 ' . , , 11 ' 12 ' , , 13 ' 14 ' : , . ' , 15 . , 16 ; - 17 ' , , 18 , , 19 - , 20 ' 21 . 22 23 , 24 ' , 25 26 ; , ' 27 ' 28 . ; 29 , , 30 ' . 31 32 « , , 33 ' , , 34 , 35 . , ' 36 , ' 37 ? » 38 39 ' , ' ' 40 ; 41 , , 42 , 43 , 44 ' 45 . 46 47 , 48 . , ' 49 ' ' , ' 50 . , ' , 51 ' , 52 53 . ' , - 54 ' . 55 56 ' , , 57 ' . 58 59 60 , ' ' 61 ' . , 62 , ' , , , ' 63 64 ' , , 65 , , 66 ' , ' 67 . 68 - 69 . 70 71 ' , 72 ' 73 . - , ' 74 , ' , 75 , 76 , ' . 77 78 « - , , ; ' 79 , , ' . ' , 80 ' . 81 82 - - ! ! ' , ' 83 : 84 ' ' 85 ' - . 86 87 - - , , ' - 88 , , ' 89 . 90 91 - - , ' , , , 92 , . 93 94 - - , , ' ' 95 . » 96 97 ' , ' . 98 99 « ' - , ? » 100 . 101 102 103 ' ' : 104 ' - - , 105 , ' 106 ; 107 ' 108 ; ' , 109 , 110 ' 111 . 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