Athos s'escrimait avec autant de calme et de méthode que s'il eût été dans une salle d'armes. Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de prudence. Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se dépêchait en homme très pressé. Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu'un coup, mais, comme il l'en avait prévenu, le coup avait été mortel. L'épée lui traversa le coeur. Porthos, le second, étendit le sien sur l'herbe: il lui avait percé la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue résistance, lui avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses bras et le porta dans son carrosse. Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'après avoir rompu une cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes et disparut aux huées des laquais. Quant à d'Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu défensif; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigué, il lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le baron, se voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais, dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse. D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'épée à la gorge: «Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l'Anglais, et vous êtes bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de votre soeur.» D'Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le plan qu'il avait arrêté d'avance, et dont le développement avait fait éclore sur son visage les sourires dont nous avons parlé. L'Anglais, enchanté d'avoir affaire à un gentilhomme d'aussi bonne composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos était déjà installé dans la voiture et que celui d'Aramis avait pris la poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au défunt. Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l'espérance que sa blessure n'était pas mortelle, une grosse bourse s'échappa de sa ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter. «Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l'Anglais. -- Vous la rendrez à sa famille, dit d'Artagnan. -- Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos laquais.» D'Artagnan mit la bourse dans sa poche. «Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je l'espère, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir, si vous le voulez bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady Clarick; car je veux qu'elle vous prenne à son tour dans ses bonnes grâces, et, comme elle n'est point tout à fait mal en cour, peut-être dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il point inutile.» D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment. Pendant ce temps, Athos s'était approché de d'Artagnan. «Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à l'oreille. -- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos. -- À moi? et pourquoi cela? -- Dame, vous l'avez tué: ce sont les dépouilles opimes. -- Moi, héritier d'un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez- vous? -- C'est l'habitude à la guerre, dit d'Artagnan; pourquoi ne serait-ce pas l'habitude dans un duel? -- Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait cela.» Porthos leva les épaules. Aramis, d'un mouvement de lèvres, approuva Athos. «Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord de Winter nous a dit de le faire. -- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais aux laquais anglais.» Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher: «Pour vous et vos camarades.» Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord de Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin. Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à la mode, au n° 6. D'ailleurs, il s'engageait à le venir prendre pour le présenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures, chez Athos. Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon. Il se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été mêlée jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c'était quelque créature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas compte. Sa seule crainte était que Milady ne reconnût en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu'il était des amis de M. de Tréville, et par conséquent qu'il appartenait corps et âme au roi, ce qui, dès lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu égal. Quant à ce commencement d'intrigue entre elle et le comte de Wardes, notre présomptueux ne s'en préoccupait que médiocrement, bien que le marquis fût jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on a vingt ans, et surtout que l'on est né à Tarbes. D'Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette flamboyante; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta tout. Athos écouta ses projets; puis il secoua la tête, et lui recommanda la prudence avec une sorte d'amertume. «Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après une autre!» D'Artagnan sentit la vérité de ce reproche. «J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady avec la tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche surtout à m'éclairer sur le rôle qu'elle joue à la cour. -- Le rôle qu'elle joue, pardieu! il n'est pas difficile à deviner d'après tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque émissaire du cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous laisserez votre tête tout bonnement. -- Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce me semble. -- Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde, m'avez-vous dit? -- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir. -- Ah! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos. -- Écoutez, je veux m'éclairer; puis, quand je saurai ce que je désire savoir, je m'éloignerai. -- Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos. Lord de Winter arriva à l'heure dite, mais Athos, prévenu à temps, passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d'Artagnan seul, et, comme il était près de huit heures, il emmena le jeune homme. Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale. Milady Clarick reçut gracieusement d'Artagnan. Son hôtel était d'une somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des Anglais, chassés par la guerre, quittassent la France, ou fussent sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle de nouvelles dépenses: ce qui prouvait que la mesure générale qui renvoyait les Anglais ne la regardait pas. «Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d'Artagnan à sa soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insulté, et que je suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque amitié pour moi.» Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible passa sur son front, et un sourire tellement étrange apparut sur ses lèvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson. Le frère ne vit rien; il s'était retourné pour jouer avec le singe favori de Milady, qui l'avait tiré par son pourpoint. «Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d'une voix dont la douceur singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis aujourd'hui des droits éternels à ma reconnaissance.» L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un détail. Milady l'écouta avec la plus grande attention; cependant on voyait facilement, quelque effort qu'elle fît pour cacher ses impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui montait à la tête, et son petit pied s'agitait impatiemment sous sa robe. Lord de Winter ne s'aperçut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il s'approcha d'une table où étaient servis sur un plateau une bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et d'un signe invita d'Artagnan à boire. D'Artagnan savait que c'était fort désobliger un Anglais que de refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue Milady, et dans la glace il s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'être plus regardée, un sentiment qui ressemblait à de la férocité animait sa physionomie. Elle mordait son mouchoir à belles dents. Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait déjà remarquée, entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter, qui demanda aussitôt à d'Artagnan la permission de se retirer, s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant sa soeur d'obtenir son pardon. D'Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et revint près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement quelques petites taches rouges disséminées sur son mouchoir indiquaient qu'elle s'était mordu les lèvres jusqu'au sang. Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail. La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait s'être entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'était que son beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de famille qui l'avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était le seul héritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se mariait point. Tout cela laissait voir à d'Artagnan un voile qui enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous ce voile. Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan était convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le français avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun doute à cet égard. D'Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon, Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva. D'Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux des hommes. Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui demanda pardon de l'avoir touché, d'une voix si douce, que le pardon lui fut accordé à l'instant même. D'Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la veille. Lord de Winter n'y était point, et ce fut Milady qui lui fit cette fois tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre un grand intérêt à lui, lui demanda d'où il était, quels étaient ses amis, et s'il n'avait pas pensé quelquefois à s'attacher au service de M. le cardinal. D'Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un garçon de vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady; il lui fit un grand éloge de Son Éminence, lui dit qu'il n'eût point manqué d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer dans les gardes du roi, s'il eût connu par exemple M. de Cavois au lieu de connaître M. de Tréville. Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda à d'Artagnan de la façon la plus négligée du monde s'il n'avait jamais été en Angleterre. D'Artagnan répondit qu'il y avait été envoyé par M. de Tréville pour traiter d'une remonte de chevaux et qu'il en avait même ramené quatre comme échantillon. Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois fois les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré. À la même heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c'était le nom de la soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse bienveillance à laquelle il n'y avait point à se tromper. Mais d'Artagnan était si préoccupé de la maîtresse, qu'il ne remarquait absolument que ce qui venait d'elle. D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux. Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor, soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette. Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune attention à cette persistance de la pauvre Ketty. CHAPITRE XXXII UN DÎNER DE PROCUREUR Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si brillant ne lui avait pas fait oublier le dîner auquel l'avait invité la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne fortune. Son coeur battait, mais ce n'était pas, comme celui de d'Artagnan, d'un jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux, gravir cet escalier inconnu qu'avaient monté, un à un, les vieux écus de maître Coquenard. Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait vu l'image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde, cadenassé, verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si souvent entendu parler, et que les mains un peu sèches, il est vrai, mais non pas sans élégance de la procureuse, allaient ouvrir à ses regards admirateurs. Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune, l'homme sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la plupart du temps de s'en tenir aux lippées de rencontre, il allait tâter des repas de ménage, savourer un intérieur confortable, et se laisser faire à ces petits soins, qui, plus on est dur, plus ils plaisent, comme disent les vieux soudards. Venir en qualité de cousin s'asseoir tous les jours à une bonne table, dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en leur gagnant par manière d'honoraires, pour la leçon qu'il leur donnerait en une heure, leurs économies d'un mois, tout cela souriait énormément à Porthos. Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais propos qui couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui leur ont survécu: la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais comme, après tout, sauf quelques accès d'économie que Porthos avait toujours trouvés fort intempestifs, il avait vu la procureuse assez libérale, pour une procureuse, bien entendu, il espéra rencontrer une maison montée sur un pied flatteur. Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes, l'abord n'était point fait pour engager les gens: allée puante et noire, escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels filtrait le jour gris d'une cour voisine; au premier une porte basse et ferrée d'énorme clous comme la porte principale du Grand- Châtelet. Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une forêt de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme forcé de respecter à la fois dans un autre la haute taille qui indique la force, l'habit militaire qui indique l'état, et la mine vermeille qui indique l'habitude de bien vivre. Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le troisième. En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait une étude des plus achalandées. Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu'à une heure, depuis midi la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-être aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire devancer l'heure. Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque en même temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier, et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette. «C'est mon cousin, s'écria la procureuse; entrez donc, entrez donc, monsieur Porthos.» Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent dans leur gravité. On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé l'antichambre où étaient les clercs, et l'étude où ils auraient dû être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et meublée de paperasses. En sortant de l'étude on laissa la cuisine à droite, et l'on entra dans la salle de réception. Toutes ces pièces qui se commandaient n'inspirèrent point à Porthos de bonnes idées. Les paroles devaient s'entendre de loin par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait à lui-même, à la honte de la procureuse et à son grand regret, à lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement qui, au moment d'un bon repas, règnent ordinairement dans ce sanctuaire de la gourmandise. Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il ne témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s'avança jusqu'à lui d'un air assez dégagé et le salua courtoisement. «Nous sommes cousins, à ce qu'il paraît, monsieur Porthos?» dit le procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de canne. Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait son corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche grimaçante, la seule partie de son visage où la vie fût demeurée. Malheureusement les jambes commençaient à refuser le service à toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet affaiblissement s'était fait sentir, le digne procureur était à peu près devenu l'esclave de sa femme. Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître Coquenard ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos. «Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compté être reçu par le mari avec enthousiasme. -- Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur. Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une naïveté dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le procureur naïf était une variété fort rare dans l'espèce, sourit un peu et rougit beaucoup. Maître Coquenard avait, dès l'arrivée de Porthos, jeté les yeux avec inquiétude sur une grande armoire placée en face de son bureau de chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne répondît point par la forme à celle qu'il avait vue dans ses songes, devait être le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce que la réalité avait six pieds de plus en hauteur que le rêve. Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire sur Porthos, il se contenta de dire: «Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous fera bien la grâce de dîner une fois avec nous, n'est-ce pas, madame Coquenard!» Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit; il paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n'y fut pas insensible, car elle ajouta: «Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal; mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à Paris, et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer jusqu'à son départ. -- Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura Coquenard. Et il essaya de sourire. Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était attaqué dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse. Bientôt l'heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger, grande pièce noire qui était située en face de la cuisine. Les clercs, qui, à ce qu'il paraît, avaient senti dans la maison des parfums inaccoutumés, étaient d'une exactitude militaire, et tenaient en main leurs tabourets, tout prêts qu'ils étaient à s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les mâchoires avec des dispositions effrayantes. «Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés, car le saute-ruisseau n'était pas, comme on le pense bien, admis aux honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des naufragés qui n'ont pas mangé depuis six semaines.» Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par Mme Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler son mari jusqu'à la table. À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l'exemple de ses clercs. «Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!» «Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage?» dit Porthos à l'aspect d'un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les îles d'un archipel. Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde s'assit avec empressement. Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans bouillon aux clercs impatients. En ce moment la porte de la salle à manger s'ouvrit d'elle-même en criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger. Après le potage la servante apporta une poule bouillie; magnificence qui fit dilater les paupières des convives, de telle façon qu'elles semblaient prêtes à se fendre. «On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une galanterie que vous faites à votre cousin.» La pauvre poule était maigre et revêtue d'une de ces grosses peaux hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il fallait qu'on l'eût cherchée bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir où elle s'était retirée pour mourir de vieillesse. «Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rôtie.» Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée; mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants, qui dévoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mépris. Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux grandes pattes noires, qu'elle plaça sur l'assiette de son mari; trancha le cou, qu'elle mit avec la tête à part pour elle-même; leva l'aile pour Porthos, et remit à la servante, qui venait de l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui avait disparu avant que le mousquetaire eût eu le temps d'examiner les variations que le désappointement amène sur les visages, selon les caractères et les tempéraments de ceux qui l'éprouvent. Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme, dans lequel quelques os de mouton, qu'on eût pu, au premier abord, croire accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer. Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les mines lugubres devinrent des visages résignés. Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération d'une bonne ménagère. Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d'une bouteille de grès fort exiguë le tiers d'un verre à chacun des jeunes gens, s'en versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et la bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de Mme Coquenard. Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis, lorsqu'ils avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la fin du repas à avaler une boisson qui de la couleur du rubis était passée à celle de la topaze brûlée. Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu'il sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des palais exercés. Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira. «Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n'en mangez pas. «Du diable si j'en goûte!» murmura tout bas Porthos... Puis tout haut: «Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim.» Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir. Le procureur répéta plusieurs fois: «Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!» Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la poule et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande. Porthos crut qu'on le mystifiait, et commença à relever sa moustache et à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard vint tout doucement lui conseiller la patience. Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une signification terrible pour les clercs: sur un regard du procureur, accompagné d'un sourire de Mme Coquenard, ils se levèrent lentement de table, plièrent leurs serviettes plus lentement encore, puis ils saluèrent et partirent. «Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit gravement le procureur. Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu'elle avait fait elle-même avec des amandes et du miel. Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu'il voyait trop de mets; Porthos se pinça les lèvres, parce qu'il voyait qu'il n'y avait pas de quoi dîner. Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves avait disparu. «Festin décidément, s'écria maître Coquenard en s'agitant sur sa chaise, véritable festin, -epulae epularum-; Lucullus dîne chez Lucullus.» Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra qu'avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n'eurent point l'air de s'en apercevoir. «C'est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.» Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et s'englua les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard. «Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire de son mari!» Maître Coquenard, après les délices d'un pareil repas, qu'il appelait un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos espérait que la chose aurait lieu séance tenante et dans la localité même; mais le procureur maudit ne voulut entendre à rien: il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de précaution encore, il posa ses pieds. La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on commença de poser les bases de la réconciliation. «Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit Mme Coquenard. -- Merci, dit Porthos, je n'aime pas à abuser; d'ailleurs, il faut que je songe à mon équipement. -- C'est vrai, dit la procureuse en gémissant... c'est ce malheureux équipement. -- Hélas! oui, dit Porthos, c'est lui. -- Mais de quoi donc se compose l'équipement de votre corps, monsieur Porthos? -- Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme vous savez, sont soldats d'élite, et il leur faut beaucoup d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses. -- Mais encore, détaillez-le-moi. -- Mais cela peut aller à...», dit Porthos, qui aimait mieux discuter le total que le menu. La procureuse attendait frémissante. «À combien? dit-elle, j'espère bien que cela ne passe point...» Elle s'arrêta, la parole lui manquait. «Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents livres; je crois même qu'en y mettant de l'économie, avec deux mille livres je m'en tirerai. -- Bon Dieu, deux mille livres! s'écria-t-elle, mais c'est une fortune.» Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la comprit. «Je demandais le détail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de parents et de pratiques dans le commerce, j'étais presque sûre d'obtenir les choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous les payeriez vous-même. -- Ah! ah! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire! -- Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d'abord un cheval? -- Oui, un cheval. -- Eh bien, justement j'ai votre affaire. -- Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera pas, d'ailleurs, à plus de trois cents livres. -- Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la procureuse avec un soupir. Porthos sourit: on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait de Buckingham, c'était donc trois cents livres qu'il comptait mettre sournoisement dans sa poche. «Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en préoccupiez, je les ai. -- Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse; mais c'est bien grand seigneur, mon ami. -- Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un croquant, par hasard? -- Non; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en vous procurant un joli mulet pour Mousqueton... -- Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j'ai vu de très grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet avec des panaches et des grelots? -- Soyez tranquille, dit la procureuse. -- Reste la valise, reprit Porthos. -- Oh! que cela ne vous inquiète point, s'écria Mme Coquenard: mon mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est grande à tenir un monde. -- Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos. -- Assurément qu'elle est vide, répondit naïvement de son côté la procureuse. -- Ah! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie, ma chère.» Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n'avait pas encore écrit sa scène de l'Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur Harpagon. Enfin le reste de l'équipement fut successivement débattu de la même manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en argent, et fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter à la gloire Porthos et Mousqueton. Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que l'époque du remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard. Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux; mais Porthos prétexta les exigences du service, et il fallut que la procureuse cédât le pas au roi. Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise humeur. CHAPITRE XXXIII SOUBRETTE ET MAÎTRESSE Cependant, comme nous l'avons dit, malgré les cris de sa conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait d'heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas tous les jours d'aller lui faire une cour à laquelle l'aventureux Gascon était convaincu qu'elle ne pouvait, tôt ou tard, manquer de répondre. Un soir qu'il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte cochère; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main. «Bon! fit d'Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi de la part de sa maîtresse; elle va m'assigner quelque rendez-vous qu'on n'aura pas osé me donner de vive voix.» Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put prendre. «Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier..., balbutia la soubrette. -- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'écoute. -- Ici, impossible: ce que j'ai à vous dire est trop long et surtout trop secret. -- Eh bien, mais comment faire alors? -- Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement Ketty. -- Où tu voudras, ma belle enfant. -- Alors, venez.» Et Ketty, qui n'avait point lâché la main de d'Artagnan, l'entraîna par un petit escalier sombre et tournant, et, après lui avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte. «Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et nous pourrons causer. -- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda d'Artagnan. -- C'est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec celle de ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche qu'à minuit.» D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre était charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux se fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la chambre de Milady. Ketty devina ce qui se passait dans l'âme du jeune homme et poussa un soupir. «Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit- elle. -- Oh! plus que je ne puis dire! j'en suis fou!» Ketty poussa un second soupir. «Hélas! monsieur, dit-elle, c'est bien dommage! -- Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda d'Artagnan. -- C'est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime pas du tout. -- Hein! fit d'Artagnan, t'aurait-elle chargée de me le dire? -- Oh! non pas, monsieur! mais c'est moi qui, par intérêt pour vous, ai pris la résolution de vous en prévenir. -- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la confidence, tu en conviendras, n'est point agréable. -- C'est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit, n'est-ce pas? -- On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle enfant, ne fût-ce que par amour-propre. -- Donc vous ne me croyez pas? -- J'avoue que jusqu'à ce que tu daignes me donner quelques preuves de ce que tu avances... -- Que dites-vous de celle-ci?» Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet. «Pour moi? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre. -- Non, pour un autre. -- Pour un autre? -- Oui. -- Son nom, son nom! s'écria d'Artagnan. -- Voyez l'adresse. -- M. le comte de Wardes.» Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à l'esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la pensée, il déchira l'enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en voyant ce qu'il allait faire, ou plutôt ce qu'il faisait. «Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous? -- Moi, rien!» dit d'Artagnan, et il lut: «Vous n'avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au bal de Mme de Guise? Voici l'occasion, comte! ne la laissez pas échapper.» D'Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se crut blessé dans son amour. «Pauvre cher monsieur d'Artagnan! dit Ketty d'une voix pleine de compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme. -- Tu me plains, bonne petite! dit d'Artagnan. -- Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c'est que l'amour, moi! -- Tu sais ce que c'est que l'amour? dit d'Artagnan la regardant pour la première fois avec une certaine attention. -- Hélas! oui. -- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de m'aider à me venger de ta maîtresse. -- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer? -- Je voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival. -- Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit vivement Ketty. -- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan. -- Pour deux raisons. -- Lesquelles? -- La première, c'est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé. -- Qu'en sais-tu? -- Vous l'avez blessée au coeur. -- Moi! en quoi puis-je l'avoir blessée, moi qui, depuis que je la connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t'en prie. -- Je n'avouerais jamais cela qu'à l'homme... qui lirait jusqu'au fond de mon âme!» D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille était d'une fraîcheur et d'une beauté que bien des duchesses eussent achetées de leur couronne. «Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton âme quand tu voudras; qu'à cela ne tienne, ma chère enfant.» Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint rouge comme une cerise. «Oh! non, s'écria Ketty, vous ne m'aimez pas! C'est ma maîtresse que vous aimez, vous me l'avez dit tout à l'heure. -- Et cela t'empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison? -- La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi.» Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur l'escalier, dans le corridor, ses frôlements de main chaque fois qu'elle le rencontrait, et ses soupirs étouffés; mais, absorbé par le désir de plaire à la grande dame, il avait dédaigné la soubrette: qui chasse l'aigle ne s'inquiète pas du passereau. Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer d'une façon si naïve ou si effrontée: interception des lettres adressées au comte de Wardes, intelligences dans la place, entrée à toute heure dans la chambre de Ketty, contiguë à celle de sa maîtresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait déjà en idée la pauvre fille pour obtenir Milady de gré ou de force. «Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je te donne une preuve de cet amour dont tu doutes? -- De quel amour? demanda la jeune fille. -- De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi. -- Et quelle est cette preuve? -- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe ordinairement avec ta maîtresse? -- Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers. -- Eh bien, ma chère enfant, dit d'Artagnan en s'établissant dans un fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que j'aie jamais vue!» Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au grand étonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec une certaine résolution. Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en défenses. Minuit sonna, et l'on entendit presque en même temps retentir la sonnette dans la chambre de Milady. «Grand Dieu! s'écria Ketty, voici ma maîtresse qui m'appelle! Partez, partez vite!» D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention 1 ' ' 2 ' . 3 4 , 5 , 6 . 7 8 , , 9 . 10 11 , , : ' 12 , , ' , . 13 ' . 14 15 , , ' : 16 . , ' , 17 , , 18 . 19 20 , ' 21 , 22 . 23 24 ' , 25 ; , ' , 26 , ' , . 27 , , ; , 28 , , . 29 30 ' ' , ' 31 : 32 33 « , , - ' , 34 , ' 35 . » 36 37 ' ; 38 ' ' , 39 . 40 41 ' , ' ' 42 , ' , 43 , , ' 44 ' 45 ' , ' . 46 47 ' 48 ' , ' 49 . ' . 50 51 « - ? 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