Athos s'escrimait avec autant de calme et de méthode que s'il eût
été dans une salle d'armes.
Porthos, corrigé sans doute de sa trop grande confiance par son
aventure de Chantilly, jouait un jeu plein de finesse et de
prudence.
Aramis, qui avait le troisième chant de son poème à finir, se
dépêchait en homme très pressé.
Athos, le premier, tua son adversaire: il ne lui avait porté qu'un
coup, mais, comme il l'en avait prévenu, le coup avait été mortel.
L'épée lui traversa le coeur.
Porthos, le second, étendit le sien sur l'herbe: il lui avait
percé la cuisse. Alors, comme l'Anglais, sans faire plus longue
résistance, lui avait rendu son épée, Porthos le prit dans ses
bras et le porta dans son carrosse.
Aramis poussa le sien si vigoureusement, qu'après avoir rompu une
cinquantaine de pas, il finit par prendre la fuite à toutes jambes
et disparut aux huées des laquais.
Quant à d'Artagnan, il avait joué purement et simplement un jeu
défensif; puis, lorsqu'il avait vu son adversaire bien fatigué, il
lui avait, d'une vigoureuse flanconade, fait sauter son épée. Le
baron, se voyant désarmé, fit deux ou trois pas en arrière; mais,
dans ce mouvement, son pied glissa, et il tomba à la renverse.
D'Artagnan fut sur lui d'un seul bond, et lui portant l'épée à la
gorge:
«Je pourrais vous tuer, monsieur, dit-il à l'Anglais, et vous êtes
bien entre mes mains, mais je vous donne la vie pour l'amour de
votre soeur.»
D'Artagnan était au comble de la joie; il venait de réaliser le
plan qu'il avait arrêté d'avance, et dont le développement avait
fait éclore sur son visage les sourires dont nous avons parlé.
L'Anglais, enchanté d'avoir affaire à un gentilhomme d'aussi bonne
composition, serra d'Artagnan entre ses bras, fit mille caresses
aux trois mousquetaires, et, comme l'adversaire de Porthos était
déjà installé dans la voiture et que celui d'Aramis avait pris la
poudre d'escampette, on ne songea plus qu'au défunt.
Comme Porthos et Aramis le déshabillaient dans l'espérance que sa
blessure n'était pas mortelle, une grosse bourse s'échappa de sa
ceinture. D'Artagnan la ramassa et la tendit à Lord de Winter.
«Et que diable voulez-vous que je fasse de cela? dit l'Anglais.
-- Vous la rendrez à sa famille, dit d'Artagnan.
-- Sa famille se soucie bien de cette misère: elle hérite de
quinze mille louis de rente: gardez cette bourse pour vos
laquais.»
D'Artagnan mit la bourse dans sa poche.
«Et maintenant, mon jeune ami, car vous me permettrez, je
l'espère, de vous donner ce nom, dit Lord de Winter, dès ce soir,
si vous le voulez bien, je vous présenterai à ma soeur, Lady
Clarick; car je veux qu'elle vous prenne à son tour dans ses
bonnes grâces, et, comme elle n'est point tout à fait mal en cour,
peut-être dans l'avenir un mot dit par elle ne vous serait-il
point inutile.»
D'Artagnan rougit de plaisir, et s'inclina en signe d'assentiment.
Pendant ce temps, Athos s'était approché de d'Artagnan.
«Que voulez-vous faire de cette bourse? lui dit-il tout bas à
l'oreille.
-- Mais je comptais vous la remettre, mon cher Athos.
-- À moi? et pourquoi cela?
-- Dame, vous l'avez tué: ce sont les dépouilles opimes.
-- Moi, héritier d'un ennemi! dit Athos, pour qui donc me prenez-
vous?
-- C'est l'habitude à la guerre, dit d'Artagnan; pourquoi ne
serait-ce pas l'habitude dans un duel?
-- Même sur le champ de bataille, dit Athos, je n'ai jamais fait
cela.»
Porthos leva les épaules. Aramis, d'un mouvement de lèvres,
approuva Athos.
«Alors, dit d'Artagnan, donnons cet argent aux laquais, comme Lord
de Winter nous a dit de le faire.
-- Oui, dit Athos, donnons cette bourse, non à nos laquais, mais
aux laquais anglais.»
Athos prit la bourse, et la jeta dans la main du cocher:
«Pour vous et vos camarades.»
Cette grandeur de manières dans un homme entièrement dénué frappa
Porthos lui-même, et cette générosité française, redite par Lord
de Winter et son ami, eut partout un grand succès, excepté auprès
de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin.
Lord de Winter, en quittant d'Artagnan, lui donna l'adresse de sa
soeur; elle demeurait place Royale, qui était alors le quartier à
la mode, au n° 6. D'ailleurs, il s'engageait à le venir prendre
pour le présenter. D'Artagnan lui donna rendez-vous à huit heures,
chez Athos.
Cette présentation à Milady occupait fort la tête de notre Gascon.
Il se rappelait de quelle façon étrange cette femme avait été
mêlée jusque-là dans sa destinée. Selon sa conviction, c'était
quelque créature du cardinal, et cependant il se sentait
invinciblement entraîné vers elle, par un de ces sentiments dont
on ne se rend pas compte. Sa seule crainte était que Milady ne
reconnût en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle
saurait qu'il était des amis de M. de Tréville, et par conséquent
qu'il appartenait corps et âme au roi, ce qui, dès lors, lui
ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de
Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle à jeu égal.
Quant à ce commencement d'intrigue entre elle et le comte
de Wardes, notre présomptueux ne s'en préoccupait que
médiocrement, bien que le marquis fût jeune, beau, riche et fort
avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on
a vingt ans, et surtout que l'on est né à Tarbes.
D'Artagnan commença par aller faire chez lui une toilette
flamboyante; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son
habitude, lui raconta tout. Athos écouta ses projets; puis il
secoua la tête, et lui recommanda la prudence avec une sorte
d'amertume.
«Quoi! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez
bonne, charmante, parfaite, et voilà que vous courez déjà après
une autre!»
D'Artagnan sentit la vérité de ce reproche.
«J'aimais Mme Bonacieux avec le coeur, tandis que j'aime Milady
avec la tête, dit-il; en me faisant conduire chez elle, je cherche
surtout à m'éclairer sur le rôle qu'elle joue à la cour.
-- Le rôle qu'elle joue, pardieu! il n'est pas difficile à deviner
d'après tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque émissaire du
cardinal: une femme qui vous attirera dans un piège, où vous
laisserez votre tête tout bonnement.
-- Diable! mon cher Athos, vous voyez les choses bien en noir, ce
me semble.
-- Mon cher, je me défie des femmes; que voulez-vous! je suis payé
pour cela, et surtout des femmes blondes. Milady est blonde,
m'avez-vous dit?
-- Elle a les cheveux du plus beau blond qui se puisse voir.
-- Ah! mon pauvre d'Artagnan, fit Athos.
-- Écoutez, je veux m'éclairer; puis, quand je saurai ce que je
désire savoir, je m'éloignerai.
-- Éclairez-vous», dit flegmatiquement Athos.
Lord de Winter arriva à l'heure dite, mais Athos, prévenu à temps,
passa dans la seconde pièce. Il trouva donc d'Artagnan seul, et,
comme il était près de huit heures, il emmena le jeune homme.
Un élégant carrosse attendait en bas, et comme il était attelé de
deux excellents chevaux, en un instant on fut place Royale.
Milady Clarick reçut gracieusement d'Artagnan. Son hôtel était
d'une somptuosité remarquable; et, bien que la plupart des
Anglais, chassés par la guerre, quittassent la France, ou fussent
sur le point de la quitter, Milady venait de faire faire chez elle
de nouvelles dépenses: ce qui prouvait que la mesure générale qui
renvoyait les Anglais ne la regardait pas.
«Vous voyez, dit Lord de Winter en présentant d'Artagnan à sa
soeur, un jeune gentilhomme qui a tenu ma vie entre ses mains, et
qui n'a point voulu abuser de ses avantages, quoique nous fussions
deux fois ennemis, puisque c'est moi qui l'ai insulté, et que je
suis anglais. Remerciez-le donc, madame, si vous avez quelque
amitié pour moi.»
Milady fronça légèrement le sourcil; un nuage à peine visible
passa sur son front, et un sourire tellement étrange apparut sur
ses lèvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en
eut comme un frisson.
Le frère ne vit rien; il s'était retourné pour jouer avec le singe
favori de Milady, qui l'avait tiré par son pourpoint.
«Soyez le bienvenu, monsieur, dit Milady d'une voix dont la
douceur singulière contrastait avec les symptômes de mauvaise
humeur que venait de remarquer d'Artagnan, vous avez acquis
aujourd'hui des droits éternels à ma reconnaissance.»
L'Anglais alors se retourna et raconta le combat sans omettre un
détail. Milady l'écouta avec la plus grande attention; cependant
on voyait facilement, quelque effort qu'elle fît pour cacher ses
impressions, que ce récit ne lui était point agréable. Le sang lui
montait à la tête, et son petit pied s'agitait impatiemment sous
sa robe.
Lord de Winter ne s'aperçut de rien. Puis, lorsqu'il eut fini, il
s'approcha d'une table où étaient servis sur un plateau une
bouteille de vin d'Espagne et des verres. Il emplit deux verres et
d'un signe invita d'Artagnan à boire.
D'Artagnan savait que c'était fort désobliger un Anglais que de
refuser de toaster avec lui. Il s'approcha donc de la table, et
prit le second verre. Cependant il n'avait point perdu de vue
Milady, et dans la glace il s'aperçut du changement qui venait de
s'opérer sur son visage. Maintenant qu'elle croyait n'être plus
regardée, un sentiment qui ressemblait à de la férocité animait sa
physionomie. Elle mordait son mouchoir à belles dents.
Cette jolie petite soubrette, que d'Artagnan avait déjà remarquée,
entra alors; elle dit en anglais quelques mots à Lord de Winter,
qui demanda aussitôt à d'Artagnan la permission de se retirer,
s'excusant sur l'urgence de l'affaire qui l'appelait, et chargeant
sa soeur d'obtenir son pardon.
D'Artagnan échangea une poignée de main avec Lord de Winter et
revint près de Milady. Le visage de cette femme, avec une mobilité
surprenante, avait repris son expression gracieuse, seulement
quelques petites taches rouges disséminées sur son mouchoir
indiquaient qu'elle s'était mordu les lèvres jusqu'au sang.
Ses lèvres étaient magnifiques, on eût dit du corail.
La conversation prit une tournure enjouée. Milady paraissait
s'être entièrement remise. Elle raconta que Lord de Winter n'était
que son beau-frère et non son frère: elle avait épousé un cadet de
famille qui l'avait laissée veuve avec un enfant. Cet enfant était
le seul héritier de Lord de Winter, si Lord de Winter ne se
mariait point. Tout cela laissait voir à d'Artagnan un voile qui
enveloppait quelque chose, mais il ne distinguait pas encore sous
ce voile.
Au reste, au bout d'une demi-heure de conversation, d'Artagnan
était convaincu que Milady était sa compatriote: elle parlait le
français avec une pureté et une élégance qui ne laissaient aucun
doute à cet égard.
D'Artagnan se répandit en propos galants et en protestations de
dévouement. À toutes les fadaises qui échappèrent à notre Gascon,
Milady sourit avec bienveillance. L'heure de se retirer arriva.
D'Artagnan prit congé de Milady et sortit du salon le plus heureux
des hommes.
Sur l'escalier il rencontra la jolie soubrette, laquelle le frôla
doucement en passant, et, tout en rougissant jusqu'aux yeux, lui
demanda pardon de l'avoir touché, d'une voix si douce, que le
pardon lui fut accordé à l'instant même.
D'Artagnan revint le lendemain et fut reçu encore mieux que la
veille. Lord de Winter n'y était point, et ce fut Milady qui lui
fit cette fois tous les honneurs de la soirée. Elle parut prendre
un grand intérêt à lui, lui demanda d'où il était, quels étaient
ses amis, et s'il n'avait pas pensé quelquefois à s'attacher au
service de M. le cardinal.
D'Artagnan, qui, comme on le sait, était fort prudent pour un
garçon de vingt ans, se souvint alors de ses soupçons sur Milady;
il lui fit un grand éloge de Son Éminence, lui dit qu'il n'eût
point manqué d'entrer dans les gardes du cardinal au lieu d'entrer
dans les gardes du roi, s'il eût connu par exemple M. de Cavois au
lieu de connaître M. de Tréville.
Milady changea de conversation sans affectation aucune, et demanda
à d'Artagnan de la façon la plus négligée du monde s'il n'avait
jamais été en Angleterre.
D'Artagnan répondit qu'il y avait été envoyé par M. de Tréville
pour traiter d'une remonte de chevaux et qu'il en avait même
ramené quatre comme échantillon.
Milady, dans le cours de la conversation, se pinça deux ou trois
fois les lèvres: elle avait affaire à un Gascon qui jouait serré.
À la même heure que la veille d'Artagnan se retira. Dans le
corridor il rencontra encore la jolie Ketty; c'était le nom de la
soubrette. Celle-ci le regarda avec une expression de mystérieuse
bienveillance à laquelle il n'y avait point à se tromper. Mais
d'Artagnan était si préoccupé de la maîtresse, qu'il ne remarquait
absolument que ce qui venait d'elle.
D'Artagnan revint chez Milady le lendemain et le surlendemain, et
chaque fois Milady lui fit un accueil plus gracieux.
Chaque fois aussi, soit dans l'antichambre, soit dans le corridor,
soit sur l'escalier, il rencontrait la jolie soubrette.
Mais, comme nous l'avons dit, d'Artagnan ne faisait aucune
attention à cette persistance de la pauvre Ketty.
CHAPITRE XXXII
UN DÎNER DE PROCUREUR
Cependant le duel dans lequel Porthos avait joué un rôle si
brillant ne lui avait pas fait oublier le dîner auquel l'avait
invité la femme du procureur. Le lendemain, vers une heure, il se
fit donner le dernier coup de brosse par Mousqueton, et s'achemina
vers la rue aux Ours, du pas d'un homme qui est en double bonne
fortune.
Son coeur battait, mais ce n'était pas, comme celui de d'Artagnan,
d'un jeune et impatient amour. Non, un intérêt plus matériel lui
fouettait le sang, il allait enfin franchir ce seuil mystérieux,
gravir cet escalier inconnu qu'avaient monté, un à un, les vieux
écus de maître Coquenard.
Il allait voir en réalité certain bahut dont vingt fois il avait
vu l'image dans ses rêves; bahut de forme longue et profonde,
cadenassé, verrouillé, scellé au sol; bahut dont il avait si
souvent entendu parler, et que les mains un peu sèches, il est
vrai, mais non pas sans élégance de la procureuse, allaient ouvrir
à ses regards admirateurs.
Et puis lui, l'homme errant sur la terre, l'homme sans fortune,
l'homme sans famille, le soldat habitué aux auberges, aux
cabarets, aux tavernes, aux posadas, le gourmet forcé pour la
plupart du temps de s'en tenir aux lippées de rencontre, il allait
tâter des repas de ménage, savourer un intérieur confortable, et
se laisser faire à ces petits soins, qui, plus on est dur, plus
ils plaisent, comme disent les vieux soudards.
Venir en qualité de cousin s'asseoir tous les jours à une bonne
table, dérider le front jaune et plissé du vieux procureur, plumer
quelque peu les jeunes clercs en leur apprenant la bassette, le
passe-dix et le lansquenet dans leurs plus fines pratiques, et en
leur gagnant par manière d'honoraires, pour la leçon qu'il leur
donnerait en une heure, leurs économies d'un mois, tout cela
souriait énormément à Porthos.
Le mousquetaire se retraçait bien, de-ci, de-là, les mauvais
propos qui couraient dès ce temps-là sur les procureurs et qui
leur ont survécu: la lésine, la rognure, les jours de jeûne, mais
comme, après tout, sauf quelques accès d'économie que Porthos
avait toujours trouvés fort intempestifs, il avait vu la
procureuse assez libérale, pour une procureuse, bien entendu, il
espéra rencontrer une maison montée sur un pied flatteur.
Cependant, à la porte, le mousquetaire eut quelques doutes,
l'abord n'était point fait pour engager les gens: allée puante et
noire, escalier mal éclairé par des barreaux au travers desquels
filtrait le jour gris d'une cour voisine; au premier une porte
basse et ferrée d'énorme clous comme la porte principale du Grand-
Châtelet.
Porthos heurta du doigt; un grand clerc pâle et enfoui sous une
forêt de cheveux vierges vint ouvrir et salua de l'air d'un homme
forcé de respecter à la fois dans un autre la haute taille qui
indique la force, l'habit militaire qui indique l'état, et la mine
vermeille qui indique l'habitude de bien vivre.
Autre clerc plus petit derrière le premier, autre clerc plus grand
derrière le second, saute-ruisseau de douze ans derrière le
troisième.
En tout, trois clercs et demi; ce qui, pour le temps, annonçait
une étude des plus achalandées.
Quoique le mousquetaire ne dût arriver qu'à une heure, depuis midi
la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et
peut-être aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire
devancer l'heure.
Mme Coquenard arriva donc par la porte de l'appartement, presque
en même temps que son convive arrivait par la porte de l'escalier,
et l'apparition de la digne dame le tira d'un grand embarras. Les
clercs avaient l'oeil curieux, et lui, ne sachant trop que dire à
cette gamme ascendante et descendante, demeurait la langue muette.
«C'est mon cousin, s'écria la procureuse; entrez donc, entrez
donc, monsieur Porthos.»
Le nom de Porthos fit son effet sur les clercs, qui se mirent à
rire; mais Porthos se retourna, et tous les visages rentrèrent
dans leur gravité.
On arriva dans le cabinet du procureur après avoir traversé
l'antichambre où étaient les clercs, et l'étude où ils auraient dû
être: cette dernière chambre était une sorte de salle noire et
meublée de paperasses. En sortant de l'étude on laissa la cuisine
à droite, et l'on entra dans la salle de réception.
Toutes ces pièces qui se commandaient n'inspirèrent point à
Porthos de bonnes idées. Les paroles devaient s'entendre de loin
par toutes ces portes ouvertes; puis, en passant, il avait jeté un
regard rapide et investigateur sur la cuisine, et il s'avouait à
lui-même, à la honte de la procureuse et à son grand regret, à
lui, qu'il n'y avait pas vu ce feu, cette animation, ce mouvement
qui, au moment d'un bon repas, règnent ordinairement dans ce
sanctuaire de la gourmandise.
Le procureur avait sans doute été prévenu de cette visite, car il
ne témoigna aucune surprise à la vue de Porthos, qui s'avança
jusqu'à lui d'un air assez dégagé et le salua courtoisement.
«Nous sommes cousins, à ce qu'il paraît, monsieur Porthos?» dit le
procureur en se soulevant à la force des bras sur son fauteuil de
canne.
Le vieillard, enveloppé dans un grand pourpoint noir où se perdait
son corps fluet, était vert et sec; ses petits yeux gris
brillaient comme des escarboucles, et semblaient, avec sa bouche
grimaçante, la seule partie de son visage où la vie fût demeurée.
Malheureusement les jambes commençaient à refuser le service à
toute cette machine osseuse; depuis cinq ou six mois que cet
affaiblissement s'était fait sentir, le digne procureur était à
peu près devenu l'esclave de sa femme.
Le cousin fut accepté avec résignation, voilà tout. Maître
Coquenard ingambe eût décliné toute parenté avec M. Porthos.
«Oui, monsieur, nous sommes cousins, dit sans se déconcerter
Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compté être reçu par le
mari avec enthousiasme.
-- Par les femmes, je crois?» dit malicieusement le procureur.
Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une
naïveté dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui
savait que le procureur naïf était une variété fort rare dans
l'espèce, sourit un peu et rougit beaucoup.
Maître Coquenard avait, dès l'arrivée de Porthos, jeté les yeux
avec inquiétude sur une grande armoire placée en face de son
bureau de chêne. Porthos comprit que cette armoire, quoiqu'elle ne
répondît point par la forme à celle qu'il avait vue dans ses
songes, devait être le bienheureux bahut, et il s'applaudit de ce
que la réalité avait six pieds de plus en hauteur que le rêve.
Maître Coquenard ne poussa pas plus loin ses investigations
généalogiques, mais en ramenant son regard inquiet de l'armoire
sur Porthos, il se contenta de dire:
«Monsieur notre cousin, avant son départ pour la campagne, nous
fera bien la grâce de dîner une fois avec nous, n'est-ce pas,
madame Coquenard!»
Cette fois, Porthos reçut le coup en plein estomac et le sentit;
il paraît que de son côté Mme Coquenard non plus n'y fut pas
insensible, car elle ajouta:
«Mon cousin ne reviendra pas s'il trouve que nous le traitons mal;
mais, dans le cas contraire, il a trop peu de temps à passer à
Paris, et par conséquent à nous voir, pour que nous ne lui
demandions pas presque tous les instants dont il peut disposer
jusqu'à son départ.
-- Oh! mes jambes, mes pauvres jambes! où êtes-vous?» murmura
Coquenard. Et il essaya de sourire.
Ce secours qui était arrivé à Porthos au moment où il était
attaqué dans ses espérances gastronomiques inspira au mousquetaire
beaucoup de reconnaissance pour sa procureuse.
Bientôt l'heure du dîner arriva. On passa dans la salle à manger,
grande pièce noire qui était située en face de la cuisine.
Les clercs, qui, à ce qu'il paraît, avaient senti dans la maison
des parfums inaccoutumés, étaient d'une exactitude militaire, et
tenaient en main leurs tabourets, tout prêts qu'ils étaient à
s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les mâchoires avec des
dispositions effrayantes.
«Tudieu! pensa Porthos en jetant un regard sur les trois affamés,
car le saute-ruisseau n'était pas, comme on le pense bien, admis
aux honneurs de la table magistrale; tudieu! à la place de mon
cousin, je ne garderais pas de pareils gourmands. On dirait des
naufragés qui n'ont pas mangé depuis six semaines.»
Maître Coquenard entra, poussé sur son fauteuil à roulettes par
Mme Coquenard, à qui Porthos, à son tour, vint en aide pour rouler
son mari jusqu'à la table.
À peine entré, il remua le nez et les mâchoires à l'exemple de ses
clercs.
«Oh! oh! dit-il, voici un potage qui est engageant!»
«Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage?» dit
Porthos à l'aspect d'un bouillon pâle, abondant, mais parfaitement
aveugle, et sur lequel quelques croûtes nageaient rares comme les
îles d'un archipel.
Mme Coquenard sourit, et, sur un signe d'elle, tout le monde
s'assit avec empressement.
Maître Coquenard fut le premier servi, puis Porthos; ensuite
Mme Coquenard emplit son assiette, et distribua les croûtes sans
bouillon aux clercs impatients.
En ce moment la porte de la salle à manger s'ouvrit d'elle-même en
criant, et Porthos, à travers les battants entrebâillés, aperçut
le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait
son pain à la double odeur de la cuisine et de la salle à manger.
Après le potage la servante apporta une poule bouillie;
magnificence qui fit dilater les paupières des convives, de telle
façon qu'elles semblaient prêtes à se fendre.
«On voit que vous aimez votre famille, madame Coquenard, dit le
procureur avec un sourire presque tragique; voilà certes une
galanterie que vous faites à votre cousin.»
La pauvre poule était maigre et revêtue d'une de ces grosses peaux
hérissées que les os ne percent jamais malgré leurs efforts; il
fallait qu'on l'eût cherchée bien longtemps avant de la trouver
sur le perchoir où elle s'était retirée pour mourir de vieillesse.
«Diable! pensa Porthos, voilà qui est fort triste; je respecte la
vieillesse, mais j'en fais peu de cas bouillie ou rôtie.»
Et il regarda à la ronde pour voir si son opinion était partagée;
mais tout au contraire de lui, il ne vit que des yeux flamboyants,
qui dévoraient d'avance cette sublime poule, objet de ses mépris.
Mme Coquenard tira le plat à elle, détacha adroitement les deux
grandes pattes noires, qu'elle plaça sur l'assiette de son mari;
trancha le cou, qu'elle mit avec la tête à part pour elle-même;
leva l'aile pour Porthos, et remit à la servante, qui venait de
l'apporter, l'animal qui s'en retourna presque intact, et qui
avait disparu avant que le mousquetaire eût eu le temps d'examiner
les variations que le désappointement amène sur les visages, selon
les caractères et les tempéraments de ceux qui l'éprouvent.
Au lieu de poulet, un plat de fèves fit son entrée, plat énorme,
dans lequel quelques os de mouton, qu'on eût pu, au premier abord,
croire accompagnés de viande, faisaient semblant de se montrer.
Mais les clercs ne furent pas dupes de cette supercherie, et les
mines lugubres devinrent des visages résignés.
Mme Coquenard distribua ce mets aux jeunes gens avec la modération
d'une bonne ménagère.
Le tour du vin était venu. Maître Coquenard versa d'une bouteille
de grès fort exiguë le tiers d'un verre à chacun des jeunes gens,
s'en versa à lui-même dans des proportions à peu près égales, et
la bouteille passa aussitôt du côté de Porthos et de
Mme Coquenard.
Les jeunes gens remplissaient d'eau ce tiers de vin, puis,
lorsqu'ils avaient bu la moitié du verre, ils le remplissaient
encore, et ils faisaient toujours ainsi; ce qui les amenait à la
fin du repas à avaler une boisson qui de la couleur du rubis était
passée à celle de la topaze brûlée.
Porthos mangea timidement son aile de poule, et frémit lorsqu'il
sentit sous la table le genou de la procureuse qui venait trouver
le sien. Il but aussi un demi-verre de ce vin fort ménagé, et
qu'il reconnut pour cet horrible cru de Montreuil, la terreur des
palais exercés.
Maître Coquenard le regarda engloutir ce vin pur et soupira.
«Mangerez-vous bien de ces fèves, mon cousin Porthos?» dit
Mme Coquenard de ce ton qui veut dire: croyez-moi, n'en mangez
pas.
«Du diable si j'en goûte!» murmura tout bas Porthos...
Puis tout haut:
«Merci, ma cousine, dit-il, je n'ai plus faim.»
Il se fit un silence: Porthos ne savait quelle contenance tenir.
Le procureur répéta plusieurs fois:
«Ah! madame Coquenard! je vous en fais mon compliment, votre dîner
était un véritable festin; Dieu! ai-je mangé!»
Maître Coquenard avait mangé son potage, les pattes noires de la
poule et le seul os de mouton où il y eût un peu de viande.
Porthos crut qu'on le mystifiait, et commença à relever sa
moustache et à froncer le sourcil; mais le genou de Mme Coquenard
vint tout doucement lui conseiller la patience.
Ce silence et cette interruption de service, qui étaient restés
inintelligibles pour Porthos, avaient au contraire une
signification terrible pour les clercs: sur un regard du
procureur, accompagné d'un sourire de Mme Coquenard, ils se
levèrent lentement de table, plièrent leurs serviettes plus
lentement encore, puis ils saluèrent et partirent.
«Allez, jeunes gens, allez faire la digestion en travaillant», dit
gravement le procureur.
Les clercs partis, Mme Coquenard se leva et tira d'un buffet un
morceau de fromage, des confitures de coings et un gâteau qu'elle
avait fait elle-même avec des amandes et du miel.
Maître Coquenard fronça le sourcil, parce qu'il voyait trop de
mets; Porthos se pinça les lèvres, parce qu'il voyait qu'il n'y
avait pas de quoi dîner.
Il regarda si le plat de fèves était encore là, le plat de fèves
avait disparu.
«Festin décidément, s'écria maître Coquenard en s'agitant sur sa
chaise, véritable festin, -epulae epularum-; Lucullus dîne chez
Lucullus.»
Porthos regarda la bouteille qui était près de lui, et il espéra
qu'avec du vin, du pain et du fromage il dînerait; mais le vin
manquait, la bouteille était vide; M. et Mme Coquenard n'eurent
point l'air de s'en apercevoir.
«C'est bien, se dit Porthos à lui-même, me voilà prévenu.»
Il passa la langue sur une petite cuillerée de confitures, et
s'englua les dents dans la pâte collante de Mme Coquenard.
«Maintenant, se dit-il, le sacrifice est consommé. Ah! si je
n'avais pas l'espoir de regarder avec Mme Coquenard dans l'armoire
de son mari!»
Maître Coquenard, après les délices d'un pareil repas, qu'il
appelait un excès, éprouva le besoin de faire sa sieste. Porthos
espérait que la chose aurait lieu séance tenante et dans la
localité même; mais le procureur maudit ne voulut entendre à rien:
il fallut le conduire dans sa chambre et il cria tant qu'il ne fut
pas devant son armoire, sur le rebord de laquelle, pour plus de
précaution encore, il posa ses pieds.
La procureuse emmena Porthos dans une chambre voisine et l'on
commença de poser les bases de la réconciliation.
«Vous pourrez venir dîner trois fois la semaine, dit
Mme Coquenard.
-- Merci, dit Porthos, je n'aime pas à abuser; d'ailleurs, il faut
que je songe à mon équipement.
-- C'est vrai, dit la procureuse en gémissant... c'est ce
malheureux équipement.
-- Hélas! oui, dit Porthos, c'est lui.
-- Mais de quoi donc se compose l'équipement de votre corps,
monsieur Porthos?
-- Oh! de bien des choses, dit Porthos; les mousquetaires, comme
vous savez, sont soldats d'élite, et il leur faut beaucoup
d'objets inutiles aux gardes ou aux Suisses.
-- Mais encore, détaillez-le-moi.
-- Mais cela peut aller à...», dit Porthos, qui aimait mieux
discuter le total que le menu.
La procureuse attendait frémissante.
«À combien? dit-elle, j'espère bien que cela ne passe point...»
Elle s'arrêta, la parole lui manquait.
«Oh! non, dit Porthos, cela ne passe point deux mille cinq cents
livres; je crois même qu'en y mettant de l'économie, avec deux
mille livres je m'en tirerai.
-- Bon Dieu, deux mille livres! s'écria-t-elle, mais c'est une
fortune.»
Porthos fit une grimace des plus significatives, Mme Coquenard la
comprit.
«Je demandais le détail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de
parents et de pratiques dans le commerce, j'étais presque sûre
d'obtenir les choses à cent pour cent au-dessous du prix où vous
les payeriez vous-même.
-- Ah! ah! fit Porthos, si c'est cela que vous avez voulu dire!
-- Oui, cher monsieur Porthos! ainsi ne vous faut-il pas d'abord
un cheval?
-- Oui, un cheval.
-- Eh bien, justement j'ai votre affaire.
-- Ah! dit Porthos rayonnant, voilà donc qui va bien quant à mon
cheval; ensuite il me faut le harnachement complet, qui se compose
d'objets qu'un mousquetaire seul peut acheter, et qui ne montera
pas, d'ailleurs, à plus de trois cents livres.
-- Trois cents livres: alors mettons trois cents livres» dit la
procureuse avec un soupir.
Porthos sourit: on se souvient qu'il avait la selle qui lui venait
de Buckingham, c'était donc trois cents livres qu'il comptait
mettre sournoisement dans sa poche.
«Puis, continua-t-il, il y a le cheval de mon laquais et ma
valise; quant aux armes, il est inutile que vous vous en
préoccupiez, je les ai.
-- Un cheval pour votre laquais? reprit en hésitant la procureuse;
mais c'est bien grand seigneur, mon ami.
-- Eh! madame! dit fièrement Porthos, est-ce que je suis un
croquant, par hasard?
-- Non; je vous disais seulement qu'un joli mulet avait
quelquefois aussi bon air qu'un cheval, et qu'il me semble qu'en
vous procurant un joli mulet pour Mousqueton...
-- Va pour un joli mulet, dit Porthos; vous avez raison, j'ai vu
de très grands seigneurs espagnols dont toute la suite était à
mulets. Mais alors, vous comprenez, madame Coquenard, un mulet
avec des panaches et des grelots?
-- Soyez tranquille, dit la procureuse.
-- Reste la valise, reprit Porthos.
-- Oh! que cela ne vous inquiète point, s'écria Mme Coquenard: mon
mari a cinq ou six valises, vous choisirez la meilleure; il y en a
une surtout qu'il affectionnait dans ses voyages, et qui est
grande à tenir un monde.
-- Elle est donc vide, votre valise? demanda naïvement Porthos.
-- Assurément qu'elle est vide, répondit naïvement de son côté la
procureuse.
-- Ah! mais la valise dont j'ai besoin est une valise bien garnie,
ma chère.»
Mme Coquenard poussa de nouveaux soupirs. Molière n'avait pas
encore écrit sa scène de l'Avare. Mme Coquenard a donc le pas sur
Harpagon.
Enfin le reste de l'équipement fut successivement débattu de la
même manière; et le résultat de la scène fut que la procureuse
demanderait à son mari un prêt de huit cents livres en argent, et
fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter
à la gloire Porthos et Mousqueton.
Ces conditions arrêtées, et les intérêts stipulés ainsi que
l'époque du remboursement, Porthos prit congé de Mme Coquenard.
Celle-ci voulait bien le retenir en lui faisant les yeux doux;
mais Porthos prétexta les exigences du service, et il fallut que
la procureuse cédât le pas au roi.
Le mousquetaire rentra chez lui avec une faim de fort mauvaise
humeur.
CHAPITRE XXXIII
SOUBRETTE ET MAÎTRESSE
Cependant, comme nous l'avons dit, malgré les cris de sa
conscience et les sages conseils d'Athos, d'Artagnan devenait
d'heure en heure plus amoureux de Milady; aussi ne manquait-il pas
tous les jours d'aller lui faire une cour à laquelle l'aventureux
Gascon était convaincu qu'elle ne pouvait, tôt ou tard, manquer de
répondre.
Un soir qu'il arrivait le nez au vent, léger comme un homme qui
attend une pluie d'or, il rencontra la soubrette sous la porte
cochère; mais cette fois la jolie Ketty ne se contenta point de
lui sourire en passant, elle lui prit doucement la main.
«Bon! fit d'Artagnan, elle est chargée de quelque message pour moi
de la part de sa maîtresse; elle va m'assigner quelque rendez-vous
qu'on n'aura pas osé me donner de vive voix.»
Et il regarda la belle enfant de l'air le plus vainqueur qu'il put
prendre.
«Je voudrais bien vous dire deux mots, monsieur le chevalier...,
balbutia la soubrette.
-- Parle, mon enfant, parle, dit d'Artagnan, j'écoute.
-- Ici, impossible: ce que j'ai à vous dire est trop long et
surtout trop secret.
-- Eh bien, mais comment faire alors?
-- Si monsieur le chevalier voulait me suivre, dit timidement
Ketty.
-- Où tu voudras, ma belle enfant.
-- Alors, venez.»
Et Ketty, qui n'avait point lâché la main de d'Artagnan,
l'entraîna par un petit escalier sombre et tournant, et, après lui
avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte.
«Entrez, monsieur le chevalier, dit-elle, ici nous serons seuls et
nous pourrons causer.
-- Et quelle est donc cette chambre, ma belle enfant? demanda
d'Artagnan.
-- C'est la mienne, monsieur le chevalier; elle communique avec
celle de ma maîtresse par cette porte. Mais soyez tranquille, elle
ne pourra entendre ce que nous dirons, jamais elle ne se couche
qu'à minuit.»
D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre
était charmante de goût et de propreté; mais, malgré lui, ses yeux
se fixèrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire à la
chambre de Milady.
Ketty devina ce qui se passait dans l'âme du jeune homme et poussa
un soupir.
«Vous aimez donc bien ma maîtresse, monsieur le chevalier, dit-
elle.
-- Oh! plus que je ne puis dire! j'en suis fou!»
Ketty poussa un second soupir.
«Hélas! monsieur, dit-elle, c'est bien dommage!
-- Et que diable vois-tu donc là de si fâcheux? demanda
d'Artagnan.
-- C'est que, monsieur, reprit Ketty, ma maîtresse ne vous aime
pas du tout.
-- Hein! fit d'Artagnan, t'aurait-elle chargée de me le dire?
-- Oh! non pas, monsieur! mais c'est moi qui, par intérêt pour
vous, ai pris la résolution de vous en prévenir.
-- Merci, ma bonne Ketty, mais de l'intention seulement, car la
confidence, tu en conviendras, n'est point agréable.
-- C'est-à-dire que vous ne croyez point à ce que je vous ai dit,
n'est-ce pas?
-- On a toujours peine à croire de pareilles choses, ma belle
enfant, ne fût-ce que par amour-propre.
-- Donc vous ne me croyez pas?
-- J'avoue que jusqu'à ce que tu daignes me donner quelques
preuves de ce que tu avances...
-- Que dites-vous de celle-ci?»
Et Ketty tira de sa poitrine un petit billet.
«Pour moi? dit d'Artagnan en s'emparant vivement de la lettre.
-- Non, pour un autre.
-- Pour un autre?
-- Oui.
-- Son nom, son nom! s'écria d'Artagnan.
-- Voyez l'adresse.
-- M. le comte de Wardes.»
Le souvenir de la scène de Saint-Germain se présenta aussitôt à
l'esprit du présomptueux Gascon; par un mouvement rapide comme la
pensée, il déchira l'enveloppe malgré le cri que poussa Ketty en
voyant ce qu'il allait faire, ou plutôt ce qu'il faisait.
«Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, dit-elle, que faites-vous?
-- Moi, rien!» dit d'Artagnan, et il lut:
«Vous n'avez pas répondu à mon premier billet; êtes-vous donc
souffrant, ou bien auriez-vous oublié quels yeux vous me fîtes au
bal de Mme de Guise? Voici l'occasion, comte! ne la laissez pas
échapper.»
D'Artagnan pâlit; il était blessé dans son amour-propre, il se
crut blessé dans son amour.
«Pauvre cher monsieur d'Artagnan! dit Ketty d'une voix pleine de
compassion et en serrant de nouveau la main du jeune homme.
-- Tu me plains, bonne petite! dit d'Artagnan.
-- Oh! oui, de tout mon coeur! car je sais ce que c'est que
l'amour, moi!
-- Tu sais ce que c'est que l'amour? dit d'Artagnan la regardant
pour la première fois avec une certaine attention.
-- Hélas! oui.
-- Eh bien, au lieu de me plaindre, alors, tu ferais bien mieux de
m'aider à me venger de ta maîtresse.
-- Et quelle sorte de vengeance voudriez-vous en tirer?
-- Je voudrais triompher d'elle, supplanter mon rival.
-- Je ne vous aiderai jamais à cela, monsieur le chevalier! dit
vivement Ketty.
-- Et pourquoi cela? demanda d'Artagnan.
-- Pour deux raisons.
-- Lesquelles?
-- La première, c'est que jamais ma maîtresse ne vous a aimé.
-- Qu'en sais-tu?
-- Vous l'avez blessée au coeur.
-- Moi! en quoi puis-je l'avoir blessée, moi qui, depuis que je la
connais, vis à ses pieds comme un esclave! parle, je t'en prie.
-- Je n'avouerais jamais cela qu'à l'homme... qui lirait jusqu'au
fond de mon âme!»
D'Artagnan regarda Ketty pour la seconde fois. La jeune fille
était d'une fraîcheur et d'une beauté que bien des duchesses
eussent achetées de leur couronne.
«Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton âme quand tu
voudras; qu'à cela ne tienne, ma chère enfant.»
Et il lui donna un baiser sous lequel la pauvre enfant devint
rouge comme une cerise.
«Oh! non, s'écria Ketty, vous ne m'aimez pas! C'est ma maîtresse
que vous aimez, vous me l'avez dit tout à l'heure.
-- Et cela t'empêche-t-il de me faire connaître la seconde raison?
-- La seconde raison, monsieur le chevalier, reprit Ketty enhardie
par le baiser d'abord et ensuite par l'expression des yeux du
jeune homme, c'est qu'en amour chacun pour soi.»
Alors seulement d'Artagnan se rappela les coups d'oeil
languissants de Ketty, ses rencontres dans l'antichambre, sur
l'escalier, dans le corridor, ses frôlements de main chaque fois
qu'elle le rencontrait, et ses soupirs étouffés; mais, absorbé par
le désir de plaire à la grande dame, il avait dédaigné la
soubrette: qui chasse l'aigle ne s'inquiète pas du passereau.
Mais cette fois notre Gascon vit d'un seul coup d'oeil tout le
parti qu'on pouvait tirer de cet amour que Ketty venait d'avouer
d'une façon si naïve ou si effrontée: interception des lettres
adressées au comte de Wardes, intelligences dans la place, entrée
à toute heure dans la chambre de Ketty, contiguë à celle de sa
maîtresse. Le perfide, comme on le voit, sacrifiait déjà en idée
la pauvre fille pour obtenir Milady de gré ou de force.
«Eh bien, dit-il à la jeune fille, veux-tu, ma chère Ketty, que je
te donne une preuve de cet amour dont tu doutes?
-- De quel amour? demanda la jeune fille.
-- De celui que je suis tout prêt à ressentir pour toi.
-- Et quelle est cette preuve?
-- Veux-tu que ce soir je passe avec toi le temps que je passe
ordinairement avec ta maîtresse?
-- Oh! oui, dit Ketty en battant des mains, bien volontiers.
-- Eh bien, ma chère enfant, dit d'Artagnan en s'établissant dans
un fauteuil, viens çà que je te dise que tu es la plus jolie
soubrette que j'aie jamais vue!»
Et il le lui dit tant et si bien, que la pauvre enfant, qui ne
demandait pas mieux que de le croire, le crut... Cependant, au
grand étonnement de d'Artagnan, la jolie Ketty se défendait avec
une certaine résolution.
Le temps passe vite, lorsqu'il se passe en attaques et en
défenses.
Minuit sonna, et l'on entendit presque en même temps retentir la
sonnette dans la chambre de Milady.
«Grand Dieu! s'écria Ketty, voici ma maîtresse qui m'appelle!
Partez, partez vite!»
D'Artagnan se leva, prit son chapeau comme s'il avait l'intention
1
'
'
2
'
.
3
4
,
5
,
6
.
7
8
,
,
9
.
10
11
,
,
:
'
12
,
,
'
,
.
13
'
.
14
15
,
,
'
:
16
.
,
'
,
17
,
,
18
.
19
20
,
'
21
,
22
.
23
24
'
,
25
;
,
'
,
26
,
'
,
.
27
,
,
;
,
28
,
,
.
29
30
'
'
,
'
31
:
32
33
«
,
,
-
'
,
34
,
'
35
.
»
36
37
'
;
38
'
'
,
39
.
40
41
'
,
'
'
42
,
'
,
43
,
,
'
44
'
45
'
,
'
.
46
47
'
48
'
,
'
49
.
'
.
50
51
«
-
?
'
.
52
53
-
-
,
'
.
54
55
-
-
:
56
:
57
.
»
58
59
'
.
60
61
«
,
,
,
62
'
,
,
,
,
63
,
,
64
;
'
65
,
,
'
,
66
-
'
-
67
.
»
68
69
'
,
'
'
.
70
71
,
'
'
.
72
73
«
-
?
-
74
'
.
75
76
-
-
,
.
77
78
-
-
?
?
79
80
-
-
,
'
:
.
81
82
-
-
,
'
!
,
-
83
?
84
85
-
-
'
'
,
'
;
86
-
'
?
87
88
-
-
,
,
'
89
.
»
90
91
.
,
'
,
92
.
93
94
«
,
'
,
,
95
.
96
97
-
-
,
,
,
,
98
.
»
99
100
,
:
101
102
«
.
»
103
104
105
-
,
,
106
,
,
107
.
,
,
.
108
109
,
'
,
'
110
;
,
111
,
.
'
,
'
112
.
'
-
,
113
.
114
115
.
116
117
-
.
,
'
118
,
119
,
120
.
121
'
.
,
122
'
.
,
123
'
,
,
,
124
,
,
125
,
.
126
'
127
,
'
128
,
,
,
129
.
'
'
130
,
'
.
131
132
'
133
;
,
'
,
,
134
,
.
;
135
,
136
'
.
137
138
«
!
-
,
139
,
,
,
140
!
»
141
142
'
.
143
144
«
'
,
'
145
,
-
;
,
146
'
'
.
147
148
-
-
'
,
!
'
149
'
'
.
'
150
:
,
151
.
152
153
-
-
!
,
,
154
.
155
156
-
-
,
;
-
!
157
,
.
,
158
'
-
?
159
160
-
-
.
161
162
-
-
!
'
,
.
163
164
-
-
,
'
;
,
165
,
'
.
166
167
-
-
-
»
,
.
168
169
'
,
,
,
170
.
'
,
,
171
,
.
172
173
,
174
,
.
175
176
'
.
177
'
;
,
178
,
,
,
179
,
180
:
181
.
182
183
«
,
'
184
,
,
185
'
,
186
,
'
'
,
187
.
-
,
,
188
.
»
189
190
;
191
,
192
,
,
,
193
.
194
195
;
'
196
,
'
.
197
198
«
,
,
'
199
200
'
,
201
'
.
»
202
203
'
204
.
'
;
205
,
'
206
,
.
207
,
'
208
.
209
210
'
.
,
'
,
211
'
'
212
'
.
213
'
'
.
214
215
'
'
216
.
'
,
217
.
'
218
,
'
219
'
.
'
'
220
,
221
.
.
222
223
,
'
,
224
;
,
225
'
,
226
'
'
'
'
,
227
'
.
228
229
'
230
.
,
231
,
,
232
233
'
'
'
.
234
235
,
.
236
237
.
238
'
.
'
239
-
:
240
'
.
241
,
242
.
'
243
,
244
.
245
246
,
'
-
,
'
247
:
248
249
.
250
251
'
252
.
,
253
.
'
.
254
'
255
.
256
257
'
,
258
,
,
'
,
259
'
,
'
,
260
'
.
261
262
'
263
.
'
,
264
.
265
,
'
,
266
,
'
'
'
267
.
.
268
269
'
,
,
,
270
,
;
271
,
'
'
272
'
'
273
,
'
.
274
.
.
275
276
,
277
'
'
'
278
.
279
280
'
'
.
281
'
'
282
.
283
284
,
,
285
:
.
286
287
'
.
288
;
'
289
.
-
290
'
.
291
'
,
'
292
'
.
293
294
'
,
295
.
296
297
,
'
,
,
298
'
,
.
299
300
,
'
,
'
301
.
302
303
304
305
306
307
308
'
309
.
,
,
310
,
'
311
,
'
312
.
313
314
,
'
,
'
,
315
'
.
,
316
,
,
317
'
,
,
318
.
319
320
321
'
;
,
322
,
,
;
323
,
,
324
,
,
325
.
326
327
,
'
,
'
,
328
'
,
,
329
,
,
,
330
'
,
331
,
,
332
,
,
,
333
,
.
334
335
'
336
,
,
337
,
338
-
,
339
'
,
'
340
,
'
,
341
.
342
343
,
-
,
-
,
344
-
345
:
,
,
,
346
,
,
'
347
,
348
,
,
,
349
.
350
351
,
,
,
352
'
'
:
353
,
354
'
;
355
'
-
356
.
357
358
;
359
'
'
360
361
,
'
'
,
362
'
.
363
364
,
365
,
-
366
.
367
368
,
;
,
,
369
.
370
371
'
,
372
'
373
-
'
374
'
.
375
376
'
,
377
'
,
378
'
'
.
379
'
,
,
380
,
.
381
382
«
'
,
'
;
,
383
,
.
»
384
385
,
386
;
,
387
.
388
389
390
'
,
'
391
:
392
.
'
393
,
'
.
394
395
'
396
.
'
397
;
,
,
398
,
'
399
-
,
,
400
,
'
'
,
,
401
,
'
,
402
.
403
404
,
405
,
'
406
'
'
.
407
408
«
,
'
,
?
»
409
410
.
411
412
,
413
,
;
414
,
,
415
,
.
416
417
;
418
'
,
419
'
.
420
421
,
.
422
.
.
423
424
«
,
,
,
425
,
,
'
,
'
426
.
427
428
-
-
,
?
»
.
429
430
431
.
,
432
433
'
,
.
434
435
,
'
,
436
437
.
,
'
438
'
439
,
,
'
440
.
441
442
443
,
'
444
,
:
445
446
«
,
,
447
,
'
-
,
448
!
»
449
450
,
;
451
'
452
,
:
453
454
«
'
;
455
,
,
456
,
,
457
458
'
.
459
460
-
-
!
,
!
-
?
»
461
.
.
462
463
464
465
.
466
467
'
.
,
468
.
469
470
,
,
'
,
471
,
'
,
472
,
'
473
'
.
'
474
.
475
476
«
!
,
477
-
'
,
,
478
;
!
479
,
.
480
'
.
»
481
482
,
483
,
,
,
484
'
.
485
486
,
'
487
.
488
489
«
!
!
-
,
!
»
490
491
«
-
'
?
»
492
'
'
,
,
493
,
494
'
.
495
496
,
,
'
,
497
'
.
498
499
,
;
500
,
501
.
502
503
'
'
-
504
,
,
,
505
,
,
,
506
.
507
508
;
509
,
510
'
.
511
512
«
,
,
513
;
514
.
»
515
516
'
517
;
518
'
'
519
'
.
520
521
«
!
,
;
522
,
'
.
»
523
524
;
525
,
,
526
'
,
.
527
528
,
529
,
'
'
;
530
,
'
-
;
531
'
,
,
532
'
,
'
'
,
533
'
534
,
535
'
.
536
537
,
,
,
538
,
'
,
,
539
,
.
540
541
,
542
.
543
544
545
'
.
546
547
.
'
548
'
,
549
'
-
,
550
551
.
552
553
'
,
,
554
'
,
555
,
;
556
557
.
558
559
,
'
560
561
.
-
,
562
'
,
563
.
564
565
.
566
567
«
-
,
?
»
568
:
-
,
'
569
.
570
571
«
'
!
»
.
.
.
572
573
:
574
575
«
,
,
-
,
'
.
»
576
577
:
.
578
:
579
580
«
!
!
,
581
;
!
-
!
»
582
583
,
584
.
585
586
'
,
587
;
588
.
589
590
,
591
,
592
:
593
,
'
,
594
,
595
,
.
596
597
«
,
,
»
,
598
.
599
600
,
'
601
,
'
602
-
.
603
604
,
'
605
;
,
'
'
'
606
.
607
608
,
609
.
610
611
«
,
'
'
612
,
,
-
-
;
613
.
»
614
615
,
616
'
,
;
617
,
;
.
'
618
'
'
.
619
620
«
'
,
-
,
.
»
621
622
,
623
'
.
624
625
«
,
-
,
.
!
626
'
'
'
627
!
»
628
629
,
'
,
'
630
,
.
631
632
;
:
633
'
634
,
,
635
,
.
636
637
'
638
.
639
640
«
,
641
.
642
643
-
-
,
,
'
;
'
,
644
.
645
646
-
-
'
,
.
.
.
'
647
.
648
649
-
-
!
,
,
'
.
650
651
-
-
'
,
652
?
653
654
-
-
!
,
;
,
655
,
'
,
656
'
.
657
658
-
-
,
-
-
.
659
660
-
-
.
.
.
»
,
,
661
.
662
663
.
664
665
«
?
-
,
'
.
.
.
»
666
667
'
,
.
668
669
«
!
,
,
670
;
'
'
,
671
'
.
672
673
-
-
,
!
'
-
-
,
'
674
.
»
675
676
,
677
.
678
679
«
,
-
,
'
680
,
'
681
'
-
682
-
.
683
684
-
-
!
!
,
'
!
685
686
-
-
,
!
-
'
687
?
688
689
-
-
,
.
690
691
-
-
,
'
.
692
693
-
-
!
,
694
;
,
695
'
'
,
696
,
'
,
.
697
698
-
-
:
»
699
.
700
701
:
'
702
,
'
'
703
.
704
705
«
,
-
-
,
706
;
,
707
,
.
708
709
-
-
?
;
710
'
,
.
711
712
-
-
!
!
,
-
713
,
?
714
715
-
-
;
'
716
'
,
'
'
717
.
.
.
718
719
-
-
,
;
,
'
720
721
.
,
,
,
722
?
723
724
-
-
,
.
725
726
-
-
,
.
727
728
-
-
!
,
'
:
729
,
;
730
'
,
731
.
732
733
-
-
,
?
.
734
735
-
-
'
,
736
.
737
738
-
-
!
'
,
739
.
»
740
741
.
'
742
'
.
743
.
744
745
'
746
;
747
,
748
'
749
.
750
751
,
752
'
,
.
753
-
;
754
,
755
.
756
757
758
.
759
760
761
762
763
764
,
'
,
765
'
,
'
766
'
;
-
767
'
'
768
'
,
,
769
.
770
771
'
,
772
'
,
773
;
774
,
.
775
776
«
!
'
,
777
;
'
-
778
'
'
.
»
779
780
'
'
781
.
782
783
«
,
.
.
.
,
784
.
785
786
-
-
,
,
,
'
,
'
.
787
788
-
-
,
:
'
789
.
790
791
-
-
,
?
792
793
-
-
,
794
.
795
796
-
-
,
.
797
798
-
-
,
.
»
799
800
,
'
'
,
801
'
,
,
802
,
.
803
804
«
,
,
-
,
805
.
806
807
-
-
,
?
808
'
.
809
810
-
-
'
,
;
811
.
,
812
,
813
'
.
»
814
815
'
'
.
816
;
,
,
817
818
.
819
820
'
821
.
822
823
«
,
,
-
824
.
825
826
-
-
!
!
'
!
»
827
828
.
829
830
«
!
,
-
,
'
!
831
832
-
-
-
?
833
'
.
834
835
-
-
'
,
,
,
836
.
837
838
-
-
!
'
,
'
-
?
839
840
-
-
!
,
!
'
,
841
,
.
842
843
-
-
,
,
'
,
844
,
,
'
.
845
846
-
-
'
-
-
,
847
'
-
?
848
849
-
-
,
850
,
-
-
.
851
852
-
-
?
853
854
-
-
'
'
855
.
.
.
856
857
-
-
-
-
?
»
858
859
.
860
861
«
?
'
'
.
862
863
-
-
,
.
864
865
-
-
?
866
867
-
-
.
868
869
-
-
,
!
'
'
.
870
871
-
-
'
.
872
873
-
-
.
.
»
874
875
-
876
'
;
877
,
'
878
'
,
'
.
879
880
«
!
!
,
-
,
-
?
881
882
-
-
,
!
»
'
,
:
883
884
«
'
;
-
885
,
-
886
?
'
,
!
887
.
»
888
889
'
;
-
,
890
.
891
892
«
'
!
'
893
.
894
895
-
-
,
!
'
.
896
897
-
-
!
,
!
'
898
'
,
!
899
900
-
-
'
'
?
'
901
.
902
903
-
-
!
.
904
905
-
-
,
,
,
906
'
.
907
908
-
-
-
?
909
910
-
-
'
,
.
911
912
-
-
,
!
913
.
914
915
-
-
?
'
.
916
917
-
-
.
918
919
-
-
?
920
921
-
-
,
'
.
922
923
-
-
'
-
?
924
925
-
-
'
.
926
927
-
-
!
-
'
,
,
928
,
!
,
'
.
929
930
-
-
'
'
'
.
.
.
'
931
!
»
932
933
'
.
934
'
'
935
.
936
937
«
,
-
,
'
938
;
'
,
.
»
939
940
941
.
942
943
«
!
,
'
,
'
!
'
944
,
'
'
.
945
946
-
-
'
-
-
?
947
948
-
-
,
,
949
'
'
950
,
'
'
.
»
951
952
'
'
953
,
'
,
954
'
,
,
955
'
,
;
,
956
,
957
:
'
'
.
958
959
'
'
960
'
'
961
'
:
962
,
,
963
,
964
.
,
,
965
.
966
967
«
,
-
,
-
,
,
968
?
969
970
-
-
?
.
971
972
-
-
.
973
974
-
-
?
975
976
-
-
-
977
?
978
979
-
-
!
,
,
.
980
981
-
-
,
,
'
'
982
,
983
'
!
»
984
985
,
,
986
,
.
.
.
,
987
'
,
988
.
989
990
,
'
991
.
992
993
,
'
994
.
995
996
«
!
'
,
'
!
997
,
!
»
998
999
'
,
'
'
1000