exempt d'une certaine teinte d'hypocrisie:
-Vous qui pleurez un passé plein de charmes,-
-Et qui traînez des jours infortunés,-
-Tous vos malheurs se verront terminés,-
-Quand à Dieu seul vous offrirez vos larmes,-
-Vous qui pleurez.-
D'Artagnan et le curé parurent flattés. Le jésuite persista dans
son opinion.
«Gardez-vous du goût profane dans le style théologique. Que dit en
effet saint Augustin? -Severus sit clericorum sermo-.
-- Oui, que le sermon soit clair! dit le curé.
-- Or, se hâta d'interrompre le jésuite en voyant que son acolyte
se fourvoyait, or votre thèse plaira aux dames, voilà tout; elle
aura le succès d'une plaidoirie de maître Patru.
-- Plaise à Dieu! s'écria Aramis transporté.
-- Vous le voyez, s'écria le jésuite, le monde parle encore en
vous à haute voix, -altissima voce-. Vous suivez le monde, mon
jeune ami, et je tremble que la grâce ne soit point efficace.
-- Rassurez-vous, mon révérend, je réponds de moi.
-- Présomption mondaine!
-- Je me connais, mon père, ma résolution est irrévocable.
-- Alors vous vous obstinez à poursuivre cette thèse?
-- Je me sens appelé à traiter celle-là, et non pas une autre; je
vais donc la continuer, et demain j'espère que vous serez
satisfait des corrections que j'y aurai faites d'après vos avis.
-- Travaillez lentement, dit le curé, nous vous laissons dans des
dispositions excellentes.
-- Oui, le terrain est tout ensemencé, dit le jésuite, et nous
n'avons pas à craindre qu'une partie du grain soit tombée sur la
pierre, l'autre le long du chemin, et que les oiseaux du ciel
aient mangé le reste, -aves coeli coznederunt illam-.
-- Que la peste t'étouffe avec ton latin! dit d'Artagnan, qui se
sentait au bout de ses forces.
-- Adieu, mon fils, dit le curé, à demain.
-- À demain, jeune téméraire, dit le jésuite; vous promettez
d'être une des lumières de l'Église; veuille le Ciel que cette
lumière ne soit pas un feu dévorant.»
D'Artagnan, qui pendant une heure s'était rongé les ongles
d'impatience, commençait à attaquer la chair.
Les deux hommes noirs se levèrent, saluèrent Aramis et d'Artagnan,
et s'avancèrent vers la porte. Bazin, qui s'était tenu debout et
qui avait écouté toute cette controverse avec une pieuse
jubilation, s'élança vers eux, prit le bréviaire du curé, le
missel du jésuite, et marcha respectueusement devant eux pour leur
frayer le chemin.
Aramis les conduisit jusqu'au bas de l'escalier et remonta
aussitôt près de d'Artagnan qui rêvait encore.
Restés seuls, les deux amis gardèrent d'abord un silence
embarrassé; cependant il fallait que l'un des deux le rompît le
premier, et comme d'Artagnan paraissait décidé à laisser cet
honneur à son ami:
«Vous le voyez, dit Aramis, vous me trouvez revenu à mes idées
fondamentales.
-- Oui, la grâce efficace vous a touché, comme disait ce monsieur
tout à l'heure.
-- Oh! ces plans de retraite sont formés depuis longtemps; et vous
m'en avez déjà ouï parler, n'est-ce pas, mon ami?
-- Sans doute, mais je vous avoue que j'ai cru que vous
plaisantiez.
-- Avec ces sortes de choses! Oh! d'Artagnan!
-- Dame! on plaisante bien avec la mort.
-- Et l'on a tort, d'Artagnan: car la mort, c'est la porte qui
conduit à la perdition ou au salut.
-- D'accord; mais, s'il vous plaît, ne théologisons pas, Aramis;
vous devez en avoir assez pour le reste de la journée: quant à
moi, j'ai à peu près oublié le peu de latin que je n'ai jamais su;
puis, je vous l'avouerai, je n'ai rien mangé depuis ce matin dix
heures, et j'ai une faim de tous les diables.
-- Nous dînerons tout à l'heure, cher ami; seulement, vous vous
rappellerez que c'est aujourd'hui vendredi; or, dans un pareil
jour, je ne puis ni voir, ni manger de la chair. Si vous voulez
vous contenter de mon dîner, il se compose de tétragones cuits et
de fruits.
-- Qu'entendez-vous par tétragones? demanda d'Artagnan avec
inquiétude.
-- J'entends des épinards, reprit Aramis, mais pour vous
j'ajouterai des oeufs, et c'est une grave infraction à la règle,
car les oeufs sont viande, puisqu'ils engendrent le poulet.
-- Ce festin n'est pas succulent, mais n'importe; pour rester avec
vous, je le subirai.
-- Je vous suis reconnaissant du sacrifice, dit Aramis; mais s'il
ne profite pas à votre corps, il profitera, soyez-en certain, à
votre âme.
-- Ainsi, décidément, Aramis, vous entrez en religion. Que vont
dire nos amis, que va dire M. de Tréville? Ils vous traiteront de
déserteur, je vous en préviens.
-- Je n'entre pas en religion, j'y rentre. C'est Église que
j'avais désertée pour le monde, car vous savez que je me suis fait
violence pour prendre la casaque de mousquetaire.
-- Moi, je n'en sais rien.
-- Vous ignorez comment j'ai quitté le séminaire?
-- Tout à fait.
-- Voici mon histoire; d'ailleurs les Écritures disent:
«Confessez-vous les uns aux autres», et je me confesse à vous,
d'Artagnan.
-- Et moi, je vous donne l'absolution d'avance, vous voyez que je
suis bon homme.
-- Ne plaisantez pas avec les choses saintes, mon ami.
-- Alors, dites, je vous écoute.
-- J'étais donc au séminaire depuis l'âge de neuf ans, j'en avais
vingt dans trois jours, j'allais être abbé, et tout était dit. Un
soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je
fréquentais avec plaisir -- on est jeune, que voulez-vous! on est
faible, -- un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies
des saints à la maîtresse de la maison, entra tout à coup et sans
être annoncé. Justement, ce soir-là, j'avais traduit un épisode de
Judith, et je venais de communiquer mes vers à la dame qui me
faisait toutes sortes de compliments, et, penchée sur mon épaule,
les relisait avec moi. La pose, qui était quelque peu abandonnée,
je l'avoue, blessa cet officier; il ne dit rien, mais lorsque je
sortis, il sortit derrière moi, et me rejoignant:
«-- Monsieur l'abbé, dit-il, aimez-vous les coups de canne?
«-- Je ne puis le dire, monsieur, répondis-je, personne n'ayant
jamais osé m'en donner.
«-- Eh bien, écoutez-moi, monsieur l'abbé, si vous retournez dans
la maison où je vous ai rencontré ce soir, j'oserai, moi.»
«Je crois que j'eus peur, je devins fort pâle, je sentis les
jambes qui me manquaient, je cherchai une réponse que je ne
trouvai pas, je me tus.
«L'officier attendait cette réponse, et voyant qu'elle tardait, il
se mit à rire, me tourna le dos et rentra dans la maison. Je
rentrai au séminaire.
«Je suis bon gentilhomme et j'ai le sang vif, comme vous avez pu
le remarquer, mon cher d'Artagnan; l'insulte était terrible, et,
tout inconnue qu'elle était restée au monde, je la sentais vivre
et remuer au fond de mon coeur. Je déclarai à mes supérieurs que
je ne me sentais pas suffisamment préparé pour l'ordination, et,
sur ma demande, on remit la cérémonie à un an.
«J'allai trouver le meilleur maître d'armes de Paris, je fis
condition avec lui pour prendre une leçon d'escrime chaque jour,
et chaque jour, pendant une année, je pris cette leçon. Puis, le
jour anniversaire de celui où j'avais été insulté, j'accrochai ma
soutane à un clou, je pris un costume complet de cavalier, et je
me rendis à un bal que donnait une dame de mes amies, et où je
savais que devait se trouver mon homme. C'était rue des Francs-
Bourgeois, tout près de la Force.
«En effet, mon officier y était; je m'approchai de lui, comme il
chantait un lai d'amour en regardant tendrement une femme, et je
l'interrompis au beau milieu du second couplet.
«-- Monsieur, lui dis-je, vous déplaît-il toujours que je retourne
dans certaine maison de la rue Payenne, et me donnerez-vous encore
des coups de canne, s'il me prend fantaisie de vous désobéir?»
«L'officier me regarda avec étonnement, puis il dit:
«-- Que me voulez-vous, monsieur? Je ne vous connais pas.
«-- Je suis, répondis-je, le petit abbé qui lit les vies des
saints et qui traduit Judith en vers.
«-- Ah! ah! je me rappelle, dit l'officier en goguenardant; que me
voulez-vous?
«-- Je voudrais que vous eussiez le loisir de venir faire un tour
de promenade avec moi.
«-- Demain matin, si vous le voulez bien, et ce sera avec le plus
grand plaisir.
«-- Non, pas demain matin, s'il vous plaît, tout de suite.
«-- Si vous l'exigez absolument...
«-- Mais oui, je l'exige.
«-- Alors, sortons. Mesdames, dit l'officier, ne vous dérangez
pas. Le temps de tuer monsieur seulement, et je reviens vous
achever le dernier couplet.»
«Nous sortîmes.
«Je le menai rue Payenne, juste à l'endroit où un an auparavant,
heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai
rapporté. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mîmes l'épée à
la main, et à la première passe, je le tuai roide.
-- Diable! fit d'Artagnan.
-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur
chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'épée
au travers du corps, on pensa que c'était moi qui l'avait
accommodé ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour
quelque temps forcé de renoncer à la soutane. Athos, dont je fis
la connaissance à cette époque, et Porthos, qui m'avait, en dehors
de mes leçons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me
décidèrent à demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait
fort aimé mon père, tué au siège d'Arras, et l'on m'accorda cette
casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu
pour moi de rentrer dans le sein de l'église
-- Et pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier et que demain? Que vous
est-il donc arrivé aujourd'hui, qui vous donne de si méchantes
idées?
-- Cette blessure, mon cher d'Artagnan, m'a été un avertissement
du Ciel.
-- Cette blessure? bah! elle est à peu près guérie, et je suis sûr
qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-là qui vous fait le plus
souffrir.
-- Et laquelle? demanda Aramis en rougissant.
-- Vous en avez une au coeur, Aramis, une plus vive et plus
sanglante, une blessure faite par une femme.»
L'oeil d'Aramis étincela malgré lui.
«Ah! dit-il en dissimulant son émotion sous une feinte négligence,
ne parlez pas de ces choses-là; moi, penser à ces choses-là! avoir
des chagrins d'amour? -Vanitas vanitatum-! Me serais-je donc, à
votre avis, retourné la cervelle, et pour qui? pour quelque
grisette, pour quelque fille de chambre, à qui j'aurais fait la
cour dans une garnison, fi!
-- Pardon, mon cher Aramis, mais je croyais que vous portiez vos
visées plus haut.
-- Plus haut? et que suis-je pour avoir tant d'ambition? un pauvre
mousquetaire fort gueux et fort obscur, qui hait les servitudes et
se trouve grandement déplacé dans le monde!
-- Aramis, Aramis! s'écria d'Artagnan en regardant son ami avec un
air de doute.
-- Poussière, je rentre dans la poussière. La vie est pleine
d'humiliations et de douleurs, continua-t-il en s'assombrissant;
tous les fils qui la rattachent au bonheur se rompent tour à tour
dans la main de l'homme, surtout les fils d'or. O mon cher
d'Artagnan! reprit Aramis en donnant à sa voix une légère teinte
d'amertume, croyez-moi, cachez bien vos plaies quand vous en
aurez. Le silence est la dernière joie des malheureux; gardez-vous
de mettre qui que ce soit sur la trace de vos douleurs, les
curieux pompent nos larmes comme les mouches font du sang d'un
daim blessé.
-- Hélas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant à son tour
un profond soupir, c'est mon histoire à moi-même que vous faites
là.
-- Comment?
-- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'être
enlevée de force. Je ne sais pas où elle est, où on l'a conduite;
elle est peut-être prisonnière, elle est peut-être morte.
-- Mais vous avez au moins la consolation de vous dire qu'elle ne
vous a pas quitté volontairement; que si vous n'avez point de ses
nouvelles, c'est que toute communication avec vous lui est
interdite, tandis que...
-- Tandis que...
-- Rien, reprit Aramis, rien.
-- Ainsi, vous renoncez à jamais au monde, c'est un parti pris,
une résolution arrêtée?
-- À tout jamais. Vous êtes mon ami aujourd'hui, demain vous ne
serez plus pour moi qu'une ombre; où plutôt même, vous n'existerez
plus. Quant au monde, c'est un sépulcre et pas autre chose.
-- Diable! c'est fort triste ce que vous me dites là.
-- Que voulez-vous! ma vocation m'attire, elle m'enlève.
D'Artagnan sourit et ne répondit point. Aramis continua:
«Et cependant, tandis que je tiens encore à la terre j'eusse voulu
vous parler de vous, de nos amis.
-- Et moi, dit d'Artagnan, j'eusse voulu vous parler de vous-même,
mais je vous vois si détaché de tout; les amours, vous en faites
fi; les amis sont des ombres, le monde est un sépulcre.
-- Hélas! vous le verrez par vous-même, dit Aramis avec un soupir.
-- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brûlons cette lettre
qui, sans doute, vous annonçait quelque nouvelle infidélité de
votre grisette ou de votre fille de chambre.
-- Quelle lettre? s'écria vivement Aramis.
-- Une lettre qui était venue chez vous en votre absence et qu'on
m'a remise pour vous.
-- Mais de qui cette lettre?
-- Ah! de quelque suivante éplorée, de quelque grisette au
désespoir; la fille de chambre de Mme de Chevreuse peut-être, qui
aura été obligée de retourner à Tours avec sa maîtresse, et qui,
pour se faire pimpante, aura pris du papier parfumé et aura
cacheté sa lettre avec une couronne de duchesse.
-- Que dites-vous là?
-- Tiens, je l'aurai perdue! dit sournoisement le jeune homme en
faisant semblant de chercher. Heureusement que le monde est un
sépulcre, que les hommes et par conséquent les femmes sont des
ombres, que l'amour est un sentiment dont vous faites fi!
-- Ah! d'Artagnan, d'Artagnan! s'écria Aramis, tu me fais mourir!
-- Enfin, la voici!» dit d'Artagnan.
Et il tira la lettre de sa poche.
Aramis fit un bond, saisit la lettre, la lut ou plutôt la dévora,
son visage rayonnait.
«Il paraît que la suivante à un beau style, dit nonchalamment le
messager.
-- Merci, d'Artagnan! s'écria Aramis presque en délire. Elle a été
forcée de retourner à Tours; elle ne m'est pas infidèle, elle
m'aime toujours. Viens, mon ami, viens que je t'embrasse, le
bonheur m'étouffe!»
Et les deux amis se mirent à danser autour du vénérable saint
Chrysostome, piétinant bravement les feuillets de la thèse qui
avaient roulé sur le parquet.
En ce moment, Bazin entrait avec les épinards et l'omelette.
«Fuis, malheureux! s'écria Aramis en lui jetant sa calotte au
visage; retourne d'où tu viens, remporte ces horribles légumes et
cet affreux entremets! demande un lièvre piqué, un chapon gras, un
gigot à l'ail et quatre bouteilles de vieux bourgogne.»
Bazin, qui regardait son maître et qui ne comprenait rien à ce
changement, laissa mélancoliquement glisser l'omelette dans les
épinards, et les épinards sur le parquet.
«Voilà le moment de consacrer votre existence au Roi des Rois, dit
d'Artagnan, si vous tenez à lui faire une politesse: -Non inutile
desiderium in oblatione-.
-- Allez-vous-en au diable avec votre latin! Mon cher d'Artagnan,
buvons, morbleu, buvons frais, buvons beaucoup, et racontez-moi un
peu ce qu'on fait là-bas.»
CHAPITRE XXVII
LA FEMME D'ATHOS
«Il reste maintenant à savoir des nouvelles d'Athos, dit
d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce
qui s'était passé dans la capitale depuis leur départ, et qu'un
excellent dîner leur eut fait oublier à l'un sa thèse, à l'autre
sa fatigue.
-- Croyez-vous donc qu'il lui soit arrivé malheur? demanda Aramis.
Athos est si froid, si brave et manie si habilement son épée.
-- Oui, sans doute, et personne ne reconnaît mieux que moi le
courage et l'adresse d'Athos, mais j'aime mieux sur mon épée le
choc des lances que celui des bâtons, je crains qu'Athos n'ait été
étrillé par de la valetaille, les valets sont gens qui frappent
fort et ne finissent pas tôt. Voilà pourquoi, je vous l'avoue, je
voudrais repartir le plus tôt possible.
-- Je tâcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me
sente guère en état de monter à cheval. Hier, j'essayai de la
discipline que vous voyez sur ce mur et la douleur m'empêcha de
continuer ce pieux exercice.
-- C'est qu'aussi, mon cher ami, on n'a jamais vu essayer de
guérir un coup d'escopette avec des coups de martinet; mais vous
étiez malade, et la maladie rend la tête faible, ce qui fait que
je vous excuse.
-- Et quand partez-vous?
-- Demain, au point du jour; reposez-vous de votre mieux cette
nuit, et demain, si vous le pouvez, nous partirons ensemble.
-- À demain donc, dit Aramis; car tout de fer que vous êtes, vous
devez avoir besoin de repos.»
Le lendemain, lorsque d'Artagnan entra chez Aramis, il le trouva à
sa fenêtre.
«Que regardez-vous donc là? demanda d'Artagnan.
-- Ma foi! J'admire ces trois magnifiques chevaux que les garçons
d'écurie tiennent en bride; c'est un plaisir de prince que de
voyager sur de pareilles montures.
-- Eh bien, mon cher Aramis, vous vous donnerez ce plaisir-là, car
l'un de ces chevaux est à vous.
-- Ah! bah, et lequel?
-- Celui des trois que vous voudrez: je n'ai pas de préférence.
-- Et le riche caparaçon qui le couvre est à moi aussi?
-- Sans doute.
-- Vous voulez rire, d'Artagnan.
-- Je ne ris plus depuis que vous parlez français.
-- C'est pour moi, ces fontes dorées, cette housse de velours,
cette selle chevillée d'argent?
-- À vous-même, comme le cheval qui piaffe est à moi, comme cet
autre cheval qui caracole est à Athos.
-- Peste! ce sont trois bêtes superbes.
-- Je suis flatté qu'elles soient de votre goût.
-- C'est donc le roi qui vous a fait ce cadeau-là?
-- À coup sûr, ce n'est point le cardinal, mais ne vous inquiétez
pas d'où ils viennent, et songez seulement qu'un des trois est
votre propriété.
-- Je prends celui que tient le valet roux.
-- À merveille!
-- Vive Dieu! s'écria Aramis, voilà qui me fait passer le reste de
ma douleur; je monterais là-dessus avec trente balles dans le
corps. Ah! sur mon âme, les beaux étriers! Holà! Bazin, venez çà,
et à l'instant même.»
Bazin apparut, morne et languissant, sur le seuil de la porte.
«Fourbissez mon épée, redressez mon feutre, brossez mon manteau,
et chargez mes pistolets! dit Aramis.
-- Cette dernière recommandation est inutile, interrompit
d'Artagnan: il y a des pistolets chargés dans vos fontes.»
Bazin soupira.
«Allons, maître Bazin, tranquillisez-vous, dit d'Artagnan; on
gagne le royaume des cieux dans toutes les conditions.
-- Monsieur était déjà si bon théologien! dit Bazin presque
larmoyant; il fût devenu évêque et peut-être cardinal.
-- Eh bien, mon pauvre Bazin, voyons, réfléchis un peu; à quoi
sert d'être homme d'Église, je te prie? on n'évite pas pour cela
d'aller faire la guerre; tu vois bien que le cardinal va faire la
première campagne avec le pot en tête et la pertuisane au poing;
et M. de Nogaret de La Valette, qu'en dis-tu? il est cardinal
aussi, demande à son laquais combien de fois il lui a fait de la
charpie.
-- Hélas! soupira Bazin, je le sais, monsieur, tout est bouleversé
dans le monde aujourd'hui.»
Pendant ce temps, les deux jeunes gens et le pauvre laquais
étaient descendus.
«Tiens-moi l'étrier, Bazin», dit Aramis.
Et Aramis s'élança en selle avec sa grâce et sa légèreté
ordinaire; mais après quelques voltes et quelques courbettes du
noble animal, son cavalier ressentit des douleurs tellement
insupportables, qu'il pâlit et chancela. D'Artagnan qui, dans la
prévision de cet accident, ne l'avait pas perdu des yeux, s'élança
vers lui, le retint dans ses bras et le conduisit à sa chambre.
«C'est bien, mon cher Aramis, soignez-vous, dit-il, j'irai seul à
la recherche d'Athos.
-- Vous êtes un homme d'airain, lui dit Aramis.
-- Non, j'ai du bonheur, voilà tout, mais comment allez-vous vivre
en m'attendant? plus de thèse, plus de glose sur les doigts et les
bénédictions, hein?»
Aramis sourit.
«Je ferai des vers, dit-il.
-- Oui, des vers parfumés à l'odeur du billet de la suivante de
Mme de Chevreuse. Enseignez donc la prosodie à Bazin, cela le
consolera. Quant au cheval, montez-le tous les jours un peu, et
cela vous habituera aux manoeuvres.
-- Oh! pour cela, soyez tranquille, dit Aramis, vous me
retrouverez prêt à vous suivre.»
Ils se dirent adieu et, dix minutes après, d'Artagnan, après avoir
recommandé son ami à Bazin et à l'hôtesse, trottait dans la
direction d'Amiens.
Comment allait-il retrouver Athos, et même le retrouverait-il?
La position dans laquelle il l'avait laissé était critique; il
pouvait bien avoir succombé. Cette idée, en assombrissant son
front, lui arracha quelques soupirs et lui fit formuler tout bas
quelques serments de vengeance. De tous ses amis, Athos était le
plus âgé, et partant le moins rapproché en apparence de ses goûts
et de ses sympathies.
Cependant il avait pour ce gentilhomme une préférence marquée.
L'air noble et distingué d'Athos, ces éclairs de grandeur qui
jaillissaient de temps en temps de l'ombre où il se tenait
volontairement enfermé, cette inaltérable égalité d'humeur qui en
faisait le plus facile compagnon de la terre, cette gaieté forcée
et mordante, cette bravoure qu'on eût appelée aveugle si elle
n'eût été le résultat du plus rare sang-froid, tant de qualités
attiraient plus que l'estime, plus que l'amitié de d'Artagnan,
elles attiraient son admiration.
En effet, considéré même auprès de M. de Tréville, l'élégant et
noble courtisan, Athos, dans ses jours de belle humeur, pouvait
soutenir avantageusement la comparaison; il était de taille
moyenne, mais cette taille était si admirablement prise et si bien
proportionnée, que, plus d'une fois, dans ses luttes avec Porthos,
il avait fait plier le géant dont la force physique était devenue
proverbiale parmi les mousquetaires; sa tête, aux yeux perçants,
au nez droit, au menton dessiné comme celui de Brutus, avait un
caractère indéfinissable de grandeur et de grâce; ses mains, dont
il ne prenait aucun soin, faisaient le désespoir d'Aramis, qui
cultivait les siennes à grand renfort de pâte d'amandes et d'huile
parfumée; le son de sa voix était pénétrant et mélodieux tout à la
fois, et puis, ce qu'il y avait d'indéfinissable dans Athos, qui
se faisait toujours obscur et petit, c'était cette science
délicate du monde et des usages de la plus brillante société,
cette habitude de bonne maison qui perçait comme à son insu dans
ses moindres actions.
S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme
du monde, plaçant chaque convive à la place et au rang que lui
avaient faits ses ancêtres ou qu'il s'était faits lui-même.
S'agissait-il de science héraldique, Athos connaissait toutes les
familles nobles du royaume, leur généalogie, leurs alliances,
leurs armes et l'origine de leurs armes. L'étiquette n'avait pas
de minuties qui lui fussent étrangères, il savait quels étaient
les droits des grands propriétaires, il connaissait à fond la
vénerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce
grand art, étonné le roi Louis XIII lui-même, qui cependant y
était passé maître.
Comme tous les grands seigneurs de cette époque, il montait à
cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus: son
éducation avait été si peu négligée, même sous le rapport des
études scolastiques, si rares à cette époque chez les
gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que détachait
Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos; deux ou trois
fois même, au grand étonnement de ses amis, il lui était arrivé,
lorsque Aramis laissait échapper quelque erreur de rudiment, de
remettre un verbe à son temps et un nom à son cas. En outre, sa
probité était inattaquable, dans ce siècle où les hommes de guerre
transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience,
les amants avec la délicatesse rigoureuse de nos jours, et les
pauvres avec le septième commandement de Dieu. C'était donc un
homme fort extraordinaire qu'Athos.
Et cependant, on voyait cette nature si distinguée, cette créature
si belle, cette essence si fine, tourner insensiblement vers la
vie matérielle, comme les vieillards tournent vers l'imbécillité
physique et morale. Athos, dans ses heures de privation, et ces
heures étaient fréquentes, s'éteignait dans toute sa partie
lumineuse, et son côté brillant disparaissait comme dans une
profonde nuit.
Alors, le demi-dieu évanoui, il restait à peine un homme. La tête
basse, l'oeil terne, la parole lourde et pénible, Athos regardait
pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit
Grimaud, qui, habitué à lui obéir par signes, lisait dans le
regard atone de son maître jusqu'à son moindre désir, qu'il
satisfaisait aussitôt. La réunion des quatre amis avait-elle lieu
dans un de ces moments-là, un mot, échappé avec un violent effort,
était tout le contingent qu'Athos fournissait à la conversation.
En échange, Athos à lui seul buvait comme quatre, et cela sans
qu'il y parût autrement que par un froncement de sourcil plus
indiqué et par une tristesse plus profonde.
D'Artagnan, dont nous connaissons l'esprit investigateur et
pénétrant, n'avait, quelque intérêt qu'il eût à satisfaire sa
curiosité sur ce sujet, pu encore assigner aucune cause à ce
marasme, ni en noter les occurrences. Jamais Athos ne recevait de
lettres, jamais Athos ne faisait aucune démarche qui ne fût connue
de tous ses amis.
On ne pouvait dire que ce fût le vin qui lui donnât cette
tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette
tristesse, que ce remède, comme nous l'avons dit, rendait plus
sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excès d'humeur noire au
jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants
ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos,
lorsqu'il avait gagné, demeurait aussi impassible que lorsqu'il
avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un
soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brodé
d'or des jours de gala; regagner tout cela, plus cent louis, sans
que son beau sourcil noir eût haussé ou baissé d'une demi-ligne,
sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacrée, sans que sa
conversation, qui était agréable ce soir-là, eût cessé d'être
calme et agréable.
Ce n'était pas non plus, comme chez nos voisins les Anglais, une
influence atmosphérique qui assombrissait son visage, car cette
tristesse devenait plus intense en général vers les beaux jours de
l'année; juin et juillet étaient les mois terribles d'Athos.
Pour le présent, il n'avait pas de chagrin, il haussait les
épaules quand on lui parlait de l'avenir; son secret était donc
dans le passé, comme on l'avait dit vaguement à d'Artagnan.
Cette teinte mystérieuse répandue sur toute sa personne rendait
encore plus intéressant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche,
dans l'ivresse la plus complète, n'avaient rien révélé, quelle que
fût l'adresse des questions dirigées contre lui.
«Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-être mort à
cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entraîné
dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera
le résultat et dont il ne devait tirer aucun profit.
-- Sans compter, monsieur, répondait Planchet, que nous lui devons
probablement la vie. Vous rappelez-vous comme il a crié: "Au
large, d'Artagnan! je suis pris." Et après avoir déchargé ses deux
pistolets, quel bruit terrible il faisait avec son épée! On eût
dit vingt hommes, ou plutôt vingt diables enragés!»
Et ces mots redoublaient l'ardeur de d'Artagnan, qui excitait son
cheval, lequel n'ayant pas besoin d'être excité emportait son
cavalier au galop.
Vers onze heures du matin, on aperçut Amiens; à onze heures et
demie, on était à la porte de l'auberge maudite.
D'Artagnan avait souvent médité contre l'hôte perfide une de ces
bonnes vengeances qui consolent, rien qu'en espérance. Il entra
donc dans l'hôtellerie, le feutre sur les yeux, la main gauche sur
le pommeau de l'épée et faisant siffler sa cravache de la main
droite.
«Me reconnaissez-vous? dit-il à l'hôte, qui s'avançait pour le
saluer.
-- Je n'ai pas cet honneur, Monseigneur, répondit celui-ci les
yeux encore éblouis du brillant équipage avec lequel d'Artagnan se
présentait.
-- Ah! vous ne me connaissez pas!
-- Non, Monseigneur.
-- Eh bien, deux mots vont vous rendre la mémoire. Qu'avez-vous
fait de ce gentilhomme à qui vous eûtes l'audace, voici quinze
jours passés à peu près, d'intenter une accusation de fausse
monnaie?»
L'hôte pâlit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus
menaçante, et Planchet se modelait sur son maître.
«Ah! Monseigneur, ne m'en parlez pas, s'écria l'hôte de son ton de
voix le plus larmoyant; ah! Seigneur, combien j'ai payé cette
faute! Ah! malheureux que je suis!
-- Ce gentilhomme, vous dis-je, qu'est-il devenu?
-- Daignez m'écouter, Monseigneur, et soyez clément. Voyons,
asseyez-vous, par grâce!»
D'Artagnan, muet de colère et d'inquiétude, s'assit, menaçant
comme un juge. Planchet s'adossa fièrement à son fauteuil.
«Voici l'histoire, Monseigneur, reprit l'hôte tout tremblant, car
je vous reconnais à cette heure; c'est vous qui êtes parti quand
j'eus ce malheureux démêlé avec ce gentilhomme dont vous parlez.
-- Oui, c'est moi; ainsi vous voyez bien que vous n'avez pas de
grâce à attendre si vous ne dites pas toute la vérité.
-- Aussi veuillez m'écouter, et vous la saurez tout entière.
-- J'écoute.
-- J'avais été prévenu par les autorités qu'un faux-monnayeur
célèbre arriverait à mon auberge avec plusieurs de ses compagnons,
tous déguisés sous le costume de gardes ou de mousquetaires. Vos
chevaux, vos laquais, votre figure, Messeigneurs, tout m'avait été
dépeint.
-- Après, après? dit d'Artagnan, qui reconnut bien vite d'où
venait le signalement si exactement donné.
-- Je pris donc, d'après les ordres de l'autorité, qui m'envoya un
renfort de six hommes, telles mesures que je crus urgentes afin de
m'assurer de la personne des prétendus faux-monnayeurs.
-- Encore! dit d'Artagnan, à qui ce mot de faux-monnayeur
échauffait terriblement les oreilles.
-- Pardonnez-moi, Monseigneur, de dire de telles choses, mais
elles sont justement mon excuse. L'autorité m'avait fait peur, et
vous savez qu'un aubergiste doit ménager l'autorité.
-- Mais encore une fois, ce gentilhomme, où est-il? qu'est-il
devenu? Est-il mort? est-il vivant?
-- Patience, Monseigneur, nous y voici. Il arriva donc ce que vous
savez, et dont votre départ précipité, ajouta l'hôte avec une
finesse qui n'échappa point à d'Artagnan, semblait autoriser
l'issue. Ce gentilhomme votre ami se défendit en désespéré. Son
valet, qui, par un malheur imprévu, avait cherché querelle aux
gens de l'autorité, déguisés en garçons d'écurie...
-- Ah! misérable! s'écria d'Artagnan, vous étiez tous d'accord, et
je ne sais à quoi tient que je ne vous extermine tous!
-- Hélas! non, Monseigneur, nous n'étions pas tous d'accord, et
vous l'allez bien voir. Monsieur votre ami (pardon de ne point
l'appeler par le nom honorable qu'il porte sans doute, mais nous
ignorons ce nom), monsieur votre ami, après avoir mis hors de
combat deux hommes de ses deux coups de pistolet, battit en
retraite en se défendant avec son épée dont il estropia encore un
de mes hommes, et d'un coup du plat de laquelle il m'étourdit.
-- Mais, bourreau, finiras-tu? dit d'Artagnan. Athos, que devient
Athos?
-- En battant en retraite, comme j'ai dit à Monseigneur, il trouva
derrière lui l'escalier de la cave, et comme la porte était
ouverte, il tira la clef à lui et se barricada en dedans. Comme on
était sûr de le retrouver là, on le laissa libre.
-- Oui, dit d'Artagnan, on ne tenait pas tout à fait à le tuer, on
ne cherchait qu'à l'emprisonner.
-- Juste Dieu! à l'emprisonner, Monseigneur? il s'emprisonna bien
lui-même, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne,
un homme était tué sur le coup et deux autres étaient blessés
grièvement. Le mort et les deux blessés furent emportés par leurs
camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni
des autres. Moi-même, quand je repris mes sens, j'allai trouver
M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'était passé, et
auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais
M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues; il me dit qu'il
ignorait complètement ce que je voulais dire, que les ordres qui
m'étaient parvenus n'émanaient pas de lui et que si j'avais le
malheur de dire à qui que ce fût qu'il était pour quelque chose
dans toute cette échauffourée, il me ferait pendre. Il paraît que
je m'étais trompé, monsieur, que j'avais arrêté l'un pour l'autre,
et que celui qu'on devait arrêter était sauvé.
-- Mais Athos? s'écria d'Artagnan, dont l'impatience se doublait
de l'abandon où l'autorité laissait la chose; Athos, qu'est-il
devenu?
-- Comme j'avais hâte de réparer mes torts envers le prisonnier,
reprit l'aubergiste, je m'acheminai vers la cave afin de lui
rendre sa liberté. Ah! monsieur, ce n'était plus un homme, c'était
un diable. À cette proposition de liberté, il déclara que c'était
un piège qu'on lui tendait et qu'avant de sortir il entendait
imposer ses conditions. Je lui dis bien humblement, car je ne me
dissimulais pas la mauvaise position où je m'étais mis en portant
la main sur un mousquetaire de Sa Majesté, je lui dis que j'étais
prêt à me soumettre à ses conditions.
«-- D'abord, dit-il, je veux qu'on me rende mon valet tout armé.»
«On s'empressa d'obéir à cet ordre; car vous comprenez bien,
monsieur, que nous étions disposés à faire tout ce que voudrait
votre ami. M. Grimaud (il a dit ce nom, celui-là, quoiqu'il ne
parle pas beaucoup), M. Grimaud fut donc descendu à la cave, tout
blessé qu'il était; alors, son maître l'ayant reçu, rebarricada la
porte et nous ordonna de rester dans notre boutique.
-- Mais enfin, s'écria d'Artagnan, où est-il? où est Athos?
-- Dans la cave, monsieur.
-- Comment, malheureux, vous le retenez dans la cave depuis ce
temps-là?
-- Bonté divine! Non, monsieur. Nous, le retenir dans la cave!
vous ne savez donc pas ce qu'il y fait, dans la cave! Ah! si vous
pouviez l'en faire sortir, monsieur, je vous en serais
reconnaissant toute ma vie, vous adorerais comme mon patron.
-- Alors il est là, je le retrouverai là?
-- Sans doute, monsieur, il s'est obstiné à y rester. Tous les
jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une
fourche, et de la viande quand il en demande; mais, hélas! ce
n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande
consommation. Une fois, j'ai essayé de descendre avec deux de mes
garçons, mais il est entré dans une terrible fureur. J'ai entendu
le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton
qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles
étaient leurs intentions, le maître a répondu qu'ils avaient
quarante coups à tirer lui et son laquais, et qu'ils les
tireraient jusqu'au dernier plutôt que de permettre qu'un seul de
nous mît le pied dans la cave. Alors, monsieur, j'ai été me
plaindre au gouverneur, lequel m'a répondu que je n'avais que ce
que je méritais, et que cela m'apprendrait à insulter les
honorables seigneurs qui prenaient gîte chez moi.
-- De sorte que, depuis ce temps?... reprit d'Artagnan ne pouvant
s'empêcher de rire de la figure piteuse de son hôte.
-- De sorte que, depuis ce temps, monsieur, continua celui-ci,
nous menons la vie la plus triste qui se puisse voir; car,
monsieur, il faut que vous sachiez que toutes nos provisions sont
dans la cave; il y a notre vin en bouteilles et notre vin en
pièce, la bière, l'huile et les épices, le lard et les saucissons;
et comme il nous est défendu d'y descendre, nous sommes forcés de
refuser le boire et le manger aux voyageurs qui nous arrivent, de
sorte que tous les jours notre hôtellerie se perd. Encore une
semaine avec votre ami dans ma cave, et nous sommes ruinés.
-- Et ce sera justice, drôle. Ne voyait-on pas bien, à notre mine,
que nous étions gens de qualité et non faussaires, dites?
-- Oui, monsieur, oui, vous avez raison, dit l'hôte. Mais tenez,
tenez, le voilà qui s'emporte.
-- Sans doute qu'on l'aura troublé, dit d'Artagnan.
-- Mais il faut bien qu'on le trouble, s'écria l'hôte; il vient de
nous arriver deux gentilshommes anglais.
-- Eh bien?
-- Eh bien, les Anglais aiment le bon vin, comme vous savez,
monsieur; ceux-ci ont demandé du meilleur. Ma femme alors aura
sollicité de M. Athos la permission d'entrer pour satisfaire ces
messieurs; et il aura refusé comme de coutume. Ah! bonté divine!
voilà le sabbat qui redouble!»
D'Artagnan, en effet, entendit mener un grand bruit du côté de la
cave; il se leva et, précédé de l'hôte qui se tordait les mains,
et suivi de Planchet qui tenait son mousqueton tout armé, il
s'approcha du lieu de la scène.
Les deux gentilshommes étaient exaspérés, ils avaient fait une
longue course et mouraient de faim et de soif.
«Mais c'est une tyrannie, s'écriaient-ils en très bon français,
quoique avec un accent étranger, que ce maître fou ne veuille pas
laisser à ces bonnes gens l'usage de leur vin. Ça, nous allons
enfoncer la porte, et s'il est trop enragé, eh bien! nous le
tuerons.
-- Tout beau, messieurs! dit d'Artagnan en tirant ses pistolets de
sa ceinture; vous ne tuerez personne, s'il vous plaît.
-- Bon, bon, disait derrière la porte la voix calme d'Athos, qu'on
les laisse un peu entrer, ces mangeurs de petits enfants, et nous
allons voir.»
Tout braves qu'ils paraissaient être, les deux gentilshommes
anglais se regardèrent en hésitant; on eût dit qu'il y avait dans
cette cave un de ces ogres faméliques, gigantesques héros des
légendes populaires, et dont nul ne force impunément la caverne.
Il y eut un moment de silence; mais enfin les deux Anglais eurent
honte de reculer, et le plus hargneux des deux descendit les cinq
ou six marches dont se composait l'escalier et donna dans la porte
un coup de pied à fendre une muraille.
«Planchet, dit d'Artagnan en armant ses pistolets, je me charge de
celui qui est en haut, charge-toi de celui qui est en bas. Ah!
messieurs! vous voulez de la bataille! eh bien! on va vous en
donner!
-- Mon Dieu, s'écria la voix creuse d'Athos, j'entends d'Artagnan,
ce me semble.
-- En effet, dit d'Artagnan en haussant la voix à son tour, c'est
moi-même, mon ami.
-- Ah! bon! alors, dit Athos, nous allons les travailler, ces
enfonceurs de portes.»
Les gentilshommes avaient mis l'épée à la main, mais ils se
trouvaient pris entre deux feux; ils hésitèrent un instant encore;
mais, comme la première fois, l'orgueil l'emporta, et un second
coup de pied fit craquer la porte dans toute sa hauteur.
«Range-toi, d'Artagnan, range-toi, cria Athos, range-toi, je vais
tirer.
-- Messieurs, dit d'Artagnan, que la réflexion n'abandonnait
jamais, messieurs, songez-y! De la patience, Athos. Vous vous
engagez là dans une mauvaise affaire, et vous allez être criblés.
Voici mon valet et moi qui vous lâcherons trois coups de feu,
autant vous arriveront de la cave; puis nous aurons encore nos
épées, dont, je vous assure, mon ami et moi nous jouons
passablement. Laissez-moi faire vos affaires et les miennes. Tout
à l'heure vous aurez à boire, je vous en donne ma parole.
-- S'il en reste», grogna la voix railleuse d'Athos.
L'hôtelier sentit une sueur froide couler le long de son échine.
«Comment, s'il en reste! murmura-t-il.
-- Que diable! il en restera, reprit d'Artagnan; soyez donc
tranquille, à eux deux ils n'auront pas bu toute la cave.
Messieurs, remettez vos épées au fourreau.
-- Eh bien, vous, remettez vos pistolets à votre ceinture.
-- Volontiers.»
Et d'Artagnan donna l'exemple. Puis, se retournant vers Planchet,
il lui fit signe de désarmer son mousqueton.
Les Anglais, convaincus, remirent en grommelant leurs épées au
fourreau. On leur raconta l'histoire de l'emprisonnement d'Athos.
Et comme ils étaient bons gentilshommes, ils donnèrent tort à
l'hôtelier.
«Maintenant, messieurs, dit d'Artagnan, remontez chez vous, et,
dans dix minutes, je vous réponds qu'on vous y portera tout ce que
vous pourrez désirer.»
Les Anglais saluèrent et sortirent.
«Maintenant que je suis seul, mon cher Athos, dit d'Artagnan,
ouvrez-moi la porte, je vous en prie.
-- À l'instant même», dit Athos.
Alors on entendit un grand bruit de fagots entrechoqués et de
poutres gémissantes: c'étaient les contrescarpes et les bastions
d'Athos, que l'assiégé démolissait lui-même.
Un instant après, la porte s'ébranla, et l'on vit paraître la tête
pâle d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs.
D'Artagnan se jeta à son cou et l'embrassa tendrement puis il
voulut l'entraîner hors de ce séjour humide, alors il s'aperçut
qu'Athos chancelait.
«Vous êtes blessé? lui dit-il.
-- Moi! pas le moins du monde; je suis ivre mort, voilà tout, et
jamais homme n'a mieux fait ce qu'il fallait pour cela. Vive Dieu!
mon hôte, il faut que j'en aie bu au moins pour ma part cent
cinquante bouteilles.
-- Miséricorde! s'écria l'hôte, si le valet en a bu la moitié du
maître seulement, je suis ruiné.
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