-- Je ne saurais vous le dire, monsieur.
-- Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant
être mieux informé que personne.
-- Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous
savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos
oreilles répondraient pour notre langue.
-- Eh bien, puis-je voir Porthos?
-- Certainement, monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et
frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c'est vous.
-- Comment! que je prévienne que c'est moi?
-- Oui, car il pourrait vous arriver malheur.
-- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive?
-- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et,
dans un mouvement de colère, vous passer son épée à travers le
corps ou vous brûler la cervelle.
-- Que lui avez-vous donc fait?
-- Nous lui avons demandé de l'argent.
-- Ah! diable, je comprends cela; c'est une demande que Porthos
reçoit très mal quand il n'est pas en fonds; mais je sais qu'il
devait y être.
-- C'est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison
est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les
semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre
note; mais il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais
moment, car, au premier mot que nous avons prononcé sur la chose,
il nous a envoyés à tous les diables; il est vrai qu'il avait joué
la veille.
-- Comment, il avait joué la veille! et avec qui?
-- Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et
auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.
-- C'est cela, le malheureux aura tout perdu.
-- Jusqu'à son cheval, monsieur, car lorsque l'étranger a été pour
partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval
de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il
nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait
pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait
prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous à fait dire
que nous étions des faquins de douter de la parole d'un
gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval
était à lui, il fallait bien que cela fût.
-- Je le reconnais bien là, murmura d'Artagnan.
-- Alors, continua l'hôte, je lui fis répondre que du moment où
nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l'endroit du
paiement, j'espérais qu'il aurait au moins la bonté d'accorder la
faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l'Aigle d'Or;
mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il
désirait y rester.
«Cette réponse était trop flatteuse pour que j'insistasse sur son
départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui
est la plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un joli petit
cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme
il attendait d'un moment à l'autre sa maîtresse, qui était une des
plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre
qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi était encore bien
médiocre pour une pareille personne.
«Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu'il disait, je
crus devoir insister; mais, sans même se donner la peine d'entrer
en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table
de nuit et déclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un
déménagement quelconque à l'extérieur ou à l'intérieur, il
brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se
mêler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce
temps-là, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce
n'est son domestique.
-- Mousqueton est donc ici?
-- Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de
fort mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du
désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe
que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens
dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui
refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans
demander.
-- Le fait est, répondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqué
dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.
-- Cela est possible, monsieur; mais supposez qu'il m'arrive
seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une
intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme
ruiné.
-- Non, car Porthos vous paiera.
-- Hum! fit l'hôtelier d'un ton de doute.
-- C'est le favori d'une très grande dame qui ne le laissera pas
dans l'embarras pour une misère comme celle qu'il vous doit.
-- Si j'ose dire ce que je crois là-dessus...
-- Ce que vous croyez?
-- Je dirai plus: ce que je sais.
-- Ce que vous savez?
-- Et même ce dont je suis sûr.
-- Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?
-- Je dirai que je connais cette grande dame.
-- Vous?
-- Oui, moi.
-- Et comment la connaissez-vous?
-- Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre
discrétion...
-- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas à vous repentir
de votre confiance.
-- Eh bien, monsieur, vous concevez, l'inquiétude fait faire bien
des choses.
-- Qu'avez-vous fait?
-- Oh! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un créancier.
-- Enfin?
-- M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous
recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n'était pas
encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il
fallait bien qu'il nous chargeât de ses commissions.
-- Ensuite?
-- Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n'est jamais
bien sûr, j'ai profité de l'occasion de l'un de mes garçons qui
allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette
duchesse elle-même. C'était remplir les intentions de M. Porthos,
qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n'est-ce pas?
-- À peu près.
-- Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande
dame?
-- Non; j'en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.
-- Savez-vous ce que c'est que cette prétendue duchesse?
-- Je vous le répète, je ne la connais pas.
-- C'est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée
Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne
encore des airs d'être jalouse. Cela me paraissait aussi fort
singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours.
-- Comment savez-vous cela?
-- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colère en recevant la
lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c'était
encore pour quelque femme qu'il avait reçu ce coup d'épée.
-- Mais il a donc reçu un coup d'épée?
-- Ah! mon Dieu! qu'ai-je dit là?
-- Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d'épée.
-- Oui; mais il m'avait si fort défendu de le dire!
-- Pourquoi cela?
-- Dame! monsieur, parce qu'il s'était vanté de perforer cet
étranger avec lequel vous l'avez laisse en dispute, et que c'est
cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades,
l'a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort
glorieux, excepté envers la duchesse, qu'il avait cru intéresser
en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à
personne que c'est un coup d'épée qu'il a reçu.
-- Ainsi c'est donc un coup d'épée qui le retient dans son lit?
-- Et un maître coup d'épée, je vous l'assure. Il faut que votre
ami ait l'âme chevillée dans le corps.
-- Vous étiez donc là?
-- Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j'ai
vu le combat sans que les combattants me vissent.
-- Et comment cela s'est-il passé?
-- Oh! la chose n'a pas été longue, je vous en réponds. Ils se
sont mis en garde; l'étranger a fait une feinte et s'est fendu;
tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la
parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est
tombé en arrière. L'étranger lui a mis aussitôt la pointe de son
épée à la gorge; et M. Porthos, se voyant à la merci de son
adversaire, s'est avoué vaincu. Sur quoi, l'étranger lui a demandé
son nom et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non
M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramené à l'hôtel, est
monté à cheval et a disparu.
-- Ainsi c'est à M. d'Artagnan qu'en voulait cet étranger?
-- Il paraît que oui.
-- Et savez-vous ce qu'il est devenu?
-- Non; je ne l'avais jamais vu jusqu'à ce moment et nous ne
l'avons pas revu depuis.
-- Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous
dites que la chambre de Porthos est au premier, n° 1?
-- Oui, monsieur, la plus belle de l'auberge; une chambre que
j'aurais déjà eu dix fois l'occasion de louer.
-- Bah! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant; Porthos vous
paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard.
-- Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les
cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement
répondu qu'elle était lasse des exigences et des infidélités de
M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier.
-- Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?
-- Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière
nous avions fait la commission.
-- Si bien qu'il attend toujours son argent?
-- Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois,
c'est son domestique qui a mis la lettre à la poste.
-- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide.
-- Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce
qu'a dit Pathaud.
-- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir;
d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose.
-- Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans
compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu'il
est habitué à bien vivre.
-- Eh bien, si sa maîtresse l'abandonne, il trouvera des amis, je
vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n'ayez aucune inquiétude,
et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son état.
-- Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne
pas dire un mot de la blessure.
-- C'est chose convenue; vous avez ma parole.
-- Oh! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous!
-- N'ayez pas peur; il n'est pas si diable qu'il en a l'air.
En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hôte
un peu plus rassuré à l'endroit de deux choses auxquelles il
paraissait beaucoup tenir: sa créance et sa vie.
Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor
était tracé, à l'encre noire, un n° 1 gigantesque; d'Artagnan
frappa un coup, et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint
de l'intérieur, il entra.
Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec
Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche
chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu'à chaque coin
d'une grande cheminée bouillaient sur deux réchauds deux
casseroles, d'où s'exhalait une double odeur de gibelotte et de
matelote qui réjouissait l'odorat. En outre, le haut d'un
secrétaire et le marbre d'une commode étaient couverts de
bouteilles vides.
À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et
Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s'en
alla donner un coup d'oeil aux deux casseroles, dont il paraissait
avoir l'inspection particulière.
«Ah! pardieu! c'est vous, dit Porthos à d'Artagnan, soyez le
bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous.
Mais, ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine
inquiétude, vous savez ce qui m'est arrivé?
-- Non.
-- L'hôte ne vous a rien dit?
-- J'ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.»
-- Porthos parut respirer plus librement.
«Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua
d'Artagnan.
-- Il m'est arrivé qu'en me fendant sur mon adversaire, à qui
j'avais déjà allongé trois coups d'épée, et avec lequel je voulais
en finir d'un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me
suis foulé le genou.
-- Vraiment?
-- D'honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais
laissé que mort sur la place, je vous en réponds.
-- Et qu'est-il devenu?
-- Oh! je n'en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans
demander son reste; mais vous, mon cher d'Artagnan, que vous est-
il arrivé?
-- De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher
Porthos, vous retient au lit?
-- Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je
serai sur pied.
-- Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris?
Vous devez vous ennuyer cruellement ici.
-- C'était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous
avoue une chose.
-- Laquelle?
-- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le
dites, et que j'avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles
que vous m'aviez distribuées j'ai, pour me distraire, fait monter
près de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel j'ai
proposé de faire une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes
soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche dans la sienne,
sans compter mon cheval, qu'il a encore emporté par dessus le
marché. Mais vous, mon cher d'Artagnan?
-- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être
privilégié de toutes façons, dit d'Artagnan; vous savez le
proverbe: "Malheureux au jeu, heureux en amour." Vous êtes trop
heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous
importent, à vous, les revers de la fortune! n'avez-vous pas,
heureux coquin que vous êtes, n'avez-vous pas votre duchesse, qui
ne peut manquer de vous venir en aide?
-- Eh bien, voyez, mon cher d'Artagnan, comme je joue de guignon,
répondit Porthos de l'air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit
de m'envoyer quelque cinquante louis dont j'avais absolument
besoin, vu la position où je me trouvais...
-- Eh bien?
-- Eh bien, il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m'a
pas répondu.
-- Vraiment?
-- Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus
pressante encore que la première; mais vous voilà, mon très cher,
parlons de vous. Je commençais, je vous l'avoue, à être dans une
certaine inquiétude sur votre compte.
-- Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu'il paraît,
mon cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant au malade les
casseroles pleines et les bouteilles vides.
-- Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre
jours que l'impertinent m'a monté son compte, et que je les ai mis
à la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une
façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous
le voyez, craignant toujours d'être forcé dans la position, je
suis armé jusqu'aux dents.
-- Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps
en temps vous faites des sorties.»
Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.
«Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable
foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il
rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous
voyez qu'il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplément
de victuailles.
-- Mousqueton, dit d'Artagnan, il faudra que vous me rendiez un
service.
-- Lequel, monsieur?
-- C'est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me
trouver assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu'il me fît
jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.
-- Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien
de plus facile. Il s'agit d'être adroit, voilà tout. J'ai été
élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était
quelque peu braconnier.
-- Et le reste du temps, que faisait-il?
-- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvée
assez heureuse.
-- Laquelle?
-- Comme c'était au temps des guerres des catholiques et des
huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les
huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au
nom de la religion, il s'était fait une croyance mixte, ce qui lui
permettait d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or il se
promenait habituellement, son escopette sur l'épaule, derrière les
haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un
catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitôt dans
son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du
voyageur; puis, lorsqu'il était à dix pas de lui, il entamait un
dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le
voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire
que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un
zèle catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment, un
quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la
supériorité de notre sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis
catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère
aîné huguenot.
-- Et comment a fini ce digne homme? demanda d'Artagnan.
-- Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il
s'était trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un
catholique à qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent
tous deux; de sorte qu'ils se réunirent contre lui et le pendirent
à un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu'ils
avaient faite dans le cabaret du premier village, où nous étions à
boire, mon frère et moi.
-- Et que fîtes-vous? dit d'Artagnan.
-- Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en
sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon
frère alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur
celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur
avions fait à chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance
de notre pauvre père qui avait pris la précaution de nous élever
chacun dans une religion différente.
-- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît
avoir été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que,
dans ses moments perdus, le brave homme était braconnier?
-- Oui, monsieur, et c'est lui qui m'a appris à nouer un collet et
à placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j'ai vu que
notre gredin d'hôte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes
bonnes pour des manants, et qui n'allaient point à deux estomacs
aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon
ancien métier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince,
j'ai tendu des collets dans les passées; tout en me couchant au
bord des pièces d'eau de Son Altesse, j'ai glissé des lignes dans
les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne
manquons pas, comme monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de
lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments légers et sains,
convenables pour des malades.
-- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin? c'est votre
hôte?
-- C'est-à-dire, oui et non.
-- Comment, oui et non?
-- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur.
-- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de
choses instructives.
-- Voici, monsieur. Le hasard a fait que j'ai rencontré dans mes
pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre
autres le Nouveau Monde.
-- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles
qui sont sur ce secrétaire et sur cette commode?
-- Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour.
-- C'est juste, Mousqueton; je m'en rapporte à vous, et j'écoute.
-- Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l'avait
accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon
compatriote, de sorte que nous nous liâmes d'autant plus
rapidement qu'il y avait entre nous de grands rapports de
caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de
sorte qu'il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les
naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples
noeuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux.
D'abord, je ne voulais pas croire qu'on pût en arriver à ce degré
d'adresse, de jeter à vingt ou trente pas l'extrémité d'une corde
où l'on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la
vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à
chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me
livrai à cet exercice, et comme la nature m'a doué de quelques
facultés, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'aucun homme
du monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien
garnie, mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave
a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme
je sais maintenant où est le bon coin, j'y puise. Voici, monsieur,
comment le Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les
bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrétaire.
Maintenant, voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention,
vous nous direz ce que vous en pensez.
-- Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner.
-- Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que
nous déjeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est
devenu lui-même, depuis dix jours qu'il nous a quittés.
-- Volontiers», dit d'Artagnan.
Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de
convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les
hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis blessé
avait été forcé de s'arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé
Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui
l'accusaient d'être un faux-monnayeur, et comment, lui,
d'Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte
de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre.
Mais là s'arrêta la confidence de d'Artagnan; il annonça seulement
qu'à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre
chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de
ses compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui
qui lui était destiné était déjà installé dans l'écurie de
l'hôtel.
En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les
chevaux étaient suffisamment reposés, et qu'il serait possible
d'aller coucher à Clermont.
Comme d'Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu'il lui
tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la
main au malade, et le prévint qu'il allait se mettre en route pour
continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la
même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l'hôtel
du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant.
Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui
permettrait pas de s'éloigner d'ici là. D'ailleurs il fallait qu'il
restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.
D'Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir
recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à
l'hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d'un de ses
chevaux de main.
CHAPITRE XXVI
LA THÈSE D'ARAMIS
D'Artagnan n'avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa
procureuse. C'était un garçon fort sage que notre Béarnais, si
jeune qu'il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire
tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu
qu'il n'y a pas d'amitié qui tienne à un secret surpris, surtout
quand ce secret intéresse l'orgueil; puis on a toujours une
certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie.
Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue à venir, et décidé
qu'il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa
fortune, d'Artagnan n'était pas fâché de réunir d'avance dans sa
main les fils invisibles à l'aide desquels il comptait les mener.
Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui
serrait le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux
qui devait lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous
de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du
regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il éprouvait
qu'il n'arrivât malheur à cette pauvre femme. Pour lui, il n'y
avait pas de doute, elle était victime d'une vengeance du cardinal
et comme on le sait, les vengeances de Son Éminence étaient
terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant les yeux du
ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-même et sans doute ce que
lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'eût
trouvé chez lui.
Rien ne fait marcher le temps et n'abrège la route comme une
pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de
l'organisation de celui qui pense. L'existence extérieure
ressemble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par
son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de
distance. On part d'un lieu, et l'on arrive à un autre, voilà
tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste présent à votre
souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille
images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en
proie à cette hallucination que d'Artagnan franchit, à l'allure
que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent
Chantilly de Crèvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se
souvînt d'aucune des choses qu'il avait rencontrées sur sa route.
Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le
cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot,
il s'arrêta à la porte.
Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut;
d'Artagnan était physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la
grosse figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu'il
n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien à
craindre de la part d'une si joyeuse physionomie.
«Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce
qu'est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser
ici il y a une douzaine de jours?
-- Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux,
aimable, bien fait?
-- De plus, blessé à l'épaule.
-- C'est cela!
-- Justement.
-- Eh bien, monsieur, il est toujours ici.
-- Ah! pardieu, ma chère dame, dit d'Artagnan en mettant pied à
terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet,
vous me rendez la vie; où est-il, ce cher Aramis, que je
l'embrasse? car, je l'avoue, j'ai hâte de le revoir.
-- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en
ce moment.
-- Pourquoi cela? est-ce qu'il est avec une femme?
-- Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il
n'est pas avec une femme.
-- Et avec qui est-il donc?
-- Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites
d'Amiens.
-- Mon Dieu! s'écria d'Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus
mal?
-- Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la
grâce l'a touché et il s'est décidé à entrer dans les ordres.
-- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublié qu'il n'était
mousquetaire que par intérim.
-- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir?
-- Plus que jamais.
-- Eh bien, monsieur n'a qu'à prendre l'escalier à droite dans la
cour, au second, n° 5.»
D'Artagnan s'élança dans la direction indiquée et trouva un de ces
escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans
les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi
chez le futur abbé; les défilés de la chambre d'Aramis étaient
gardés ni plus ni moins que les jardins d'Aramis; Bazin
stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant
plus d'intrépidité qu'après bien des années d'épreuve, Bazin se
voyait enfin près d'arriver au résultat qu'il avait éternellement
ambitionné.
En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un
homme d'Église, et il attendait avec impatience le moment sans
cesse entrevu dans l'avenir où Aramis jetterait enfin la casaque
aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque
jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait
seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel,
disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son âme.
Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité,
cette fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur
physique à la douleur morale avait produit l'effet si longtemps
désiré: Aramis, souffrant à la fois du corps et de l'âme, avait
enfin arrêté sur la religion ses yeux et sa pensée, et il avait
regardé comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui
était arrivé, c'est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse
et sa blessure à l'épaule.
On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se
trouvait, être plus désagréable à Bazin que l'arrivée de
d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbillon
des idées mondaines qui l'avaient si longtemps entraîné. Il
résolut donc de défendre bravement la porte; et comme, trahi par
la maîtresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis était
absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le
comble de l'indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse
conférence qu'il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de
Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir.
Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'éloquent discours de
maître Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une
polémique avec le valet de son ami, il l'écarta tout simplement
d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n° 5.
La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pénétra dans la chambre.
Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d'une espèce de
coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte,
était assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de
papier et d'énormes in-folio; à sa droite était assis le supérieur
des jésuites, et à sa gauche le curé de Montdidier. Les rideaux
étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu'un jour
mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets
mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre
d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est
mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur
sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce
monde, Bazin avait fait main basse sur l'épée, les pistolets, le
chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et
de toute espèce.
Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un
coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à
la muraille.
Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la
tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune
homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le
mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la
terre.
«Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux
de vous voir.
-- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore
bien sûr que ce soit à Aramis que je parle.
-- À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire
douter?
-- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord
entrer dans l'appartement de quelque homme Église; puis une autre
erreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs:
c'est que vous ne fussiez gravement malade.»
Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils
comprirent l'intention, un regard presque menaçant; mais
d'Artagnan ne s'en inquiéta pas.
«Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan;
car, d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous
confessez à ces messieurs.»
Aramis rougit imperceptiblement.
«Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le
jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me
réjouir en vous voyant sain et sauf.
-- Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas
malheureux.
-- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude
danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main
d'Artagnan aux deux ecclésiastiques.
-- Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s'inclinant à
l'unisson.
-- Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en
leur rendant leur salut à son tour.
-- Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous
allez, en prenant part à la discussion, l'éclairer de vos
lumières. M. le principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et
moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont
l'intérêt nous captive depuis longtemps; je serais charmé d'avoir
votre avis.
-- L'avis d'un homme d'épée est bien dénué de poids, répondit
d'Artagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que
prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à
la science de ces messieurs.»
Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour.
«Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux;
voici de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma thèse doit
être surtout dogmatique et didactique.
-- Votre thèse! vous faites donc une thèse?
-- Sans doute, répondit le jésuite; pour l'examen qui précède
l'ordination, une thèse est de rigueur.
-- L'ordination! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce
que lui avaient dit successivement l'hôtesse et
Bazin,... l'ordination!»
Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages
qu'il avait devant lui.
«Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose
gracieuse que s'il eût été dans une ruelle et en examinant avec
complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme,
qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang: «or, comme
vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma
thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fût
idéale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet
qui n'a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu'il y
a matière à de magnifiques développements.
-«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria
est.»-
D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas
plus à cette citation qu'à celle que lui avait faite
M. de Tréville à propos des présents qu'il prétendait que
d'Artagnan avait reçus de M. de Buckingham.
«Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité:
les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres
inférieurs, quand ils donnent la bénédiction.
-- Admirable sujet! s'écria le jésuite.
-- Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de
d'Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le
jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme
un écho.
Quant à d'Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à
l'enthousiasme des deux hommes noirs.
«Oui, admirable! -prorsus admirabile-! continua Aramis, mais qui
exige une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j'ai
avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité,
que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient
fait un peu négliger l'étude. Je me trouverai donc plus à mon
aise, -facilius natans-, dans un sujet de mon choix, qui serait à
ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la
métaphysique en philosophie.»
D'Artagnan s'ennuyait profondément, le curé aussi.
«Voyez quel exorde! s'écria le jésuite.
-- -Exordium-, répéta le curé pour dire quelque chose.
-- -Quemadmodum minter coelorum immensitatem.-»
Aramis jeta un coup d'oeil de côté sur d'Artagnan, et il vit que
son ami bâillait à se démonter la mâchoire.
«Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan
goûtera plus vivement nos paroles.
-- Oui, je suis fatigué de la route, dit d'Artagnan, et tout ce
latin m'échappe.
-- D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé,
transporté d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de
reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette
glose.
-- Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez-
vous bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux
bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit
avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Évangile: -imponite
manus-, et non pas -manum-. Imposez les mains, et non pas la main.
-- Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. -- À
saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs,
continua le jésuite: -Ponite digitos-. Présentez les doigts; y
êtes-vous maintenant?
-- Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est
subtile.
-- Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les
doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien
de doigts bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le
Fils, et un pour le Saint-Esprit.»
Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple.
«Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois
pouvoirs divins; le reste, -ordines inferiores- de la hiérarchie
ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des
anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et
sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre
indéfini de doigts bénissants. Voilà le sujet simplifié,
-argumentum omni denudatum ornamento-. Je ferais avec cela,
continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci.»
Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome
in-folio qui faisait plier la table sous son poids.
D'Artagnan frémit.
«Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse,
mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais
choisi ce texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de
votre goût: -Non inutile est desiderium in oblatione-, ou mieux
encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au
Seigneur.
-- Halte-là! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie;
il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de
l'hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par
les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez
vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez!
-- Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la
tête.
-- Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un
écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des
pélagiens et des demi-pélagiens.
-- Mais, mon révérend..., reprit Aramis quelque peu abasourdi de
la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête.
-- Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le
temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on
s'offre à Dieu? écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est
le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable: voilà ma
conclusion.
-- C'est la mienne aussi, dit le curé.
-- Mais de grâce!... dit Aramis.
-- -Desideras diabolum-, infortuné! s'écria le jésuite.
-- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en
gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en
supplie.»
D'Artagnan tournait à l'idiotisme; il lui semblait être dans une
maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il
voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point
la langue qui se parlait devant lui.
«Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous
laquelle commençait à percer un peu d'impatience, je ne dis pas
que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne
serait pas orthodoxe...»
Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant.
«Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grâce de n'offrir au
Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison,
d'Artagnan?
-- Je le crois pardieu bien!» s'écria celui-ci.
Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise.
«Voici mon point de départ, c'est un syllogisme: le monde ne
manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un
sacrifice; or l'Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au
Seigneur.
-- Cela est vrai, dirent les antagonistes.
-- Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre
rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et
puis j'ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à
M. Voiture l'an passé, et duquel ce grand homme m'a fait mille
compliments.
-- Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite.
-- Un rondeau! dit machinalement le curé.
-- Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changera quelque
peu.
-- Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la
théologie en vers.
-- Diable! fit d'Artagnan.
-- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas
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