fier à moi. -- Mais pour aller à Londres, ajouta Porthos, il faut de l'argent, et je n'en ai pas. -- Ni moi, dit Aramis. -- Ni moi, dit Athos. -- J'en ai, moi, reprit d'Artagnan en tirant son trésor de sa poche et en le posant sur la table. Il y a dans ce sac trois cents pistoles; prenons-en chacun soixante-quinze; c'est autant qu'il en faut pour aller à Londres et pour en revenir. D'ailleurs, soyez tranquilles, nous n'y arriverons pas tous, à Londres. -- Et pourquoi cela? -- Parce que, selon toute probabilité, il y en aura quelques-uns d'entre nous qui resteront en route. -- Mais est-ce donc une campagne que nous entreprenons? -- Et des plus dangereuses, je vous en avertis. -- Ah çà, mais, puisque nous risquons de nous faire tuer, dit Porthos, je voudrais bien savoir pourquoi, au moins? -- Tu en seras bien plus avancé! dit Athos. -- Cependant, dit Aramis, je suis de l'avis de Porthos. -- Le roi a-t-il l'habitude de vous rendre des comptes? Non; il vous dit tout bonnement: "Messieurs, on se bat en Gascogne ou dans les Flandres; allez vous battre", et vous y allez. Pourquoi? vous ne vous en inquiétez même pas. -- D'Artagnan a raison, dit Athos, voilà nos trois congés qui viennent de M. de Tréville, et voilà trois cents pistoles qui viennent je ne sais d'où. Allons nous faire tuer où l'on nous dit d'aller. La vie vaut-elle la peine de faire autant de questions? D'Artagnan, je suis prêt à te suivre. -- Et moi aussi, dit Porthos. -- Et moi aussi, dit Aramis. Aussi bien, je ne suis pas fâché de quitter Paris. J'ai besoin de distractions. -- Eh bien, vous en aurez, des distractions, messieurs, soyez tranquilles, dit d'Artagnan. -- Et maintenant, quand partons-nous? dit Athos. -- Tout de suite, répondit d'Artagnan, il n'y a pas une minute à perdre. -- Holà! Grimaud, Planchet, Mousqueton, Bazin! crièrent les quatre jeunes gens appelant leurs laquais, graissez nos bottes et ramenez les chevaux de l'hôtel.» En effet, chaque mousquetaire laissait à l'hôtel général comme à une caserne son cheval et celui de son laquais. Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin partirent en toute hâte. «Maintenant, dressons le plan de campagne, dit Porthos. Où allons- nous d'abord? -- À Calais, dit d'Artagnan; c'est la ligne la plus directe pour arriver à Londres. -- Eh bien, dit Porthos, voici mon avis. -- Parle. -- Quatre hommes voyageant ensemble seraient suspects: d'Artagnan nous donnera à chacun ses instructions, je partirai en avant par la route de Boulogne pour éclairer le chemin; Athos partira deux heures après par celle d'Amiens; Aramis nous suivra par celle de Noyon; quant à d'Artagnan, il partira par celle qu'il voudra, avec les habits de Planchet, tandis que Planchet nous suivra en d'Artagnan et avec l'uniforme des gardes. -- Messieurs, dit Athos, mon avis est qu'il ne convient pas de mettre en rien des laquais dans une pareille affaire: un secret peut par hasard être trahi par des gentilshommes, mais il est presque toujours vendu par des laquais. -- Le plan de Porthos me semble impraticable, dit d'Artagnan, en ce que j'ignore moi-même quelles instructions je puis vous donner. Je suis porteur d'une lettre, voilà tout. Je n'ai pas et ne puis faire trois copies de cette lettre, puisqu'elle est scellée; il faut donc, à mon avis, voyager de compagnie. Cette lettre est là, dans cette poche. Et il montra la poche où était la lettre. Si je suis tué, l'un de vous la prendra et vous continuerez la route; s'il est tué, ce sera le tour d'un autre, et ainsi de suite; pourvu qu'un seul arrive, c'est tout ce qu'il faut. -- Bravo, d'Artagnan! ton avis est le mien, dit Athos. Il faut être conséquent, d'ailleurs: je vais prendre les eaux, vous m'accompagnerez; au lieu des eaux de Forges, je vais prendre les eaux de mer; je suis libre. On veut nous arrêter, je montre la lettre de M. de Tréville, et vous montrez vos congés; on nous attaque, nous nous défendons; on nous juge, nous soutenons mordicus que nous n'avions d'autre intention que de nous tremper un certain nombre de fois dans la mer; on aurait trop bon marché de quatre hommes isolés, tandis que quatre hommes réunis font une troupe. Nous armerons les quatre laquais de pistolets et de mousquetons; si l'on envoie une armée contre nous, nous livrerons bataille, et le survivant, comme l'a dit d'Artagnan, portera la lettre. -- Bien dit, s'écria Aramis; tu ne parles pas souvent, Athos, mais quand tu parles, c'est comme saint Jean Bouche d'or. J'adopte le plan d'Athos. Et toi, Porthos? -- Moi aussi, dit Porthos, s'il convient à d'Artagnan. D'Artagnan, porteur de la lettre, est naturellement le chef de l'entreprise; qu'il décide, et nous exécuterons. -- Eh bien, dit d'Artagnan, je décide que nous adoptions le plan d'Athos et que nous partions dans une demi-heure. -- Adopté!» reprirent en choeur les trois mousquetaires. Et chacun, allongeant la main vers le sac, prit soixante-quinze pistoles et fit ses préparatifs pour partir à l'heure convenue. CHAPITRE XX VOYAGE À deux heures du matin, nos quatre aventuriers sortirent de Paris par la barrière Saint-Denis; tant qu'il fit nuit, ils restèrent muets; malgré eux, ils subissaient l'influence de l'obscurité et voyaient des embûches partout. Aux premiers rayons du jour, leurs langues se délièrent; avec le soleil, la gaieté revint: c'était comme à la veille d'un combat, le coeur battait, les yeux riaient; on sentait que la vie qu'on allait peut-être quitter était, au bout du compte, une bonne chose. L'aspect de la caravane, au reste, était des plus formidables: les chevaux noirs des mousquetaires, leur tournure martiale, cette habitude de l'escadron qui fait marcher régulièrement ces nobles compagnons du soldat, eussent trahi le plus strict incognito. Les valets suivaient, armés jusqu'aux dents. Tout alla bien jusqu'à Chantilly, où l'on arriva vers les huit heures du matin. Il fallait déjeuner. On descendit devant une auberge que recommandait une enseigne représentant saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre. On enjoignit aux laquais de ne pas desseller les chevaux et de se tenir prêts à repartir immédiatement. On entra dans la salle commune, et l'on se mit à table. Un gentilhomme, qui venait d'arriver par la route de Dammartin, était assis à cette même table et déjeunait. Il entama la conversation sur la pluie et le beau temps; les voyageurs répondirent: il but à leur santé; les voyageurs lui rendirent sa politesse. Mais au moment où Mousqueton venait annoncer que les chevaux étaient prêts et où l'on se levait de table l'étranger proposa à Porthos la santé du cardinal. Porthos répondit qu'il ne demandait pas mieux, si l'étranger à son tour voulait boire à la santé du roi. L'étranger s'écria qu'il ne connaissait d'autre roi que Son Éminence. Porthos l'appela ivrogne; l'étranger tira son épée. «Vous avez fait une sottise, dit Athos; n'importe, il n'y a plus à reculer maintenant: tuez cet homme et venez nous rejoindre le plus vite que vous pourrez.» Et tous trois remontèrent à cheval et repartirent à toute bride, tandis que Porthos promettait à son adversaire de le perforer de tous les coups connus dans l'escrime. «Et d'un! dit Athos au bout de cinq cents pas. -- Mais pourquoi cet homme s'est-il attaqué à Porthos plutôt qu'à tout autre? demanda Aramis. -- Parce que, Porthos parlant plus haut que nous tous il l'a pris pour le chef, dit d'Artagnan. -- J'ai toujours dit que ce cadet de Gascogne était un puits de sagesse», murmura Athos. Et les voyageurs continuèrent leur route. À Beauvais, on s'arrêta deux heures, tant pour faire souffler les chevaux que pour attendre Porthos. Au bout de deux heures, comme Porthos n'arrivait pas, ni aucune nouvelle de lui, on se remit en chemin. À une lieue de Beauvais, à un endroit où le chemin se trouvait resserré entre deux talus, on rencontra huit ou dix hommes qui, profitant de ce que la route était dépavée en cet endroit, avaient l'air d'y travailler en y creusant des trous et en pratiquant des ornières boueuses. Aramis, craignant de salir ses bottes dans ce mortier artificiel, les apostropha durement. Athos voulut le retenir, il était trop tard. Les ouvriers se mirent à railler les voyageurs, et firent perdre par leur insolence la tête même au froid Athos qui poussa son cheval contre l'un d'eux. Alors chacun de ces hommes recula jusqu'au fossé et y prit un mousquet caché; il en résulta que nos sept voyageurs furent littéralement passés par les armes. Aramis reçut une balle qui lui traversa l'épaule, et Mousqueton une autre balle qui se logea dans les parties charnues qui prolongent le bas des reins. Cependant Mousqueton seul tomba de cheval, non pas qu'il fût grièvement blessé, mais, comme il ne pouvait voir sa blessure, sans doute il crut être plus dangereusement blessé qu'il ne l'était. «C'est une embuscade, dit d'Artagnan, ne brûlons pas une amorce, et en route.» Aramis, tout blessé qu'il était, saisit la crinière de son cheval, qui l'emporta avec les autres. Celui de Mousqueton les avait rejoints, et galopait tout seul à son rang. «Cela nous fera un cheval de rechange, dit Athos. -- J'aimerais mieux un chapeau, dit d'Artagnan, le mien a été emporté par une balle. C'est bien heureux, ma foi, que la lettre que je porte n'ait pas été dedans. -- Ah çà, mais ils vont tuer le pauvre Porthos quand il passera, dit Aramis. -- Si Porthos était sur ses jambes, il nous aurait rejoints maintenant, dit Athos. M'est avis que, sur le terrain, l'ivrogne se sera dégrisé.» Et l'on galopa encore pendant deux heures, quoique les chevaux fussent si fatigués, qu'il était à craindre qu'ils ne refusassent bientôt le service. Les voyageurs avaient pris la traverse, espérant de cette façon être moins inquiétés, mais, à Crève-coeur, Aramis déclara qu'il ne pouvait aller plus loin. En effet, il avait fallu tout le courage qu'il cachait sous sa forme élégante et sous ses façons polies pour arriver jusque-là. À tout moment il pâlissait, et l'on était obligé de le soutenir sur son cheval; on le descendit à la porte d'un cabaret, on lui laissa Bazin qui, au reste, dans une escarmouche, était plus embarrassant qu'utile, et l'on repartit dans l'espérance d'aller coucher à Amiens. «Morbleu! dit Athos, quand ils se retrouvèrent en route, réduits à deux maîtres et à Grimaud et Planchet, morbleu! je ne serai plus leur dupe, et je vous réponds qu'ils ne me feront pas ouvrir la bouche ni tirer l'épée d'ici à Calais. J'en jure... -- Ne jurons pas, dit d'Artagnan, galopons, si toutefois nos chevaux y consentent.» Et les voyageurs enfoncèrent leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, qui, vigoureusement stimulés, retrouvèrent des forces. On arriva à Amiens à minuit, et l'on descendit à l'auberge du Lis d'Or. L'hôtelier avait l'air du plus honnête homme de la terre, il reçut les voyageurs son bougeoir d'une main et son bonnet de coton de l'autre; il voulut loger les deux voyageurs chacun dans une charmante chambre, malheureusement chacune de ces chambres était à l'extrémité de l'hôtel. D'Artagnan et Athos refusèrent; l'hôte répondit qu'il n'y en avait cependant pas d'autres dignes de Leurs Excellences; mais les voyageurs déclarèrent qu'ils coucheraient dans la chambre commune, chacun sur un matelas qu'on leur jetterait à terre. L'hôte insista, les voyageurs tinrent bon; il fallut faire ce qu'ils voulurent. Ils venaient de disposer leur lit et de barricader leur porte en dedans, lorsqu'on frappa au volet de la cour; ils demandèrent qui était là, reconnurent la voix de leurs valets et ouvrirent. En effet, c'étaient Planchet et Grimaud. «Grimaud suffira pour garder les chevaux, dit Planchet; si ces messieurs veulent, je coucherai en travers de leur porte; de cette façon-là, ils seront sûrs qu'on n'arrivera pas jusqu'à eux. -- Et sur quoi coucheras-tu? dit d'Artagnan. -- Voici mon lit», répondit Planchet. Et il montra une botte de paille. «Viens donc, dit d'Artagnan, tu as raison: la figure de l'hôte ne me convient pas, elle est trop gracieuse. -- Ni à moi non plus», dit Athos. Planchet monta par la fenêtre, s'installa en travers de la porte, tandis que Grimaud allait s'enfermer dans l'écurie, répondant qu'à cinq heures du matin lui et les quatre chevaux seraient prêts. La nuit fut assez tranquille, on essaya bien vers les deux heures du matin d'ouvrir la porte, mais comme Planchet se réveilla en sursaut et cria: Qui va là? on répondit qu'on se trompait, et on s'éloigna. À quatre heures du matin, on entendit un grand bruit dans les écuries. Grimaud avait voulu réveiller les garçons d'écurie, et les garçons d'écurie le battaient. Quand on ouvrit la fenêtre, on vit le pauvre garçon sans connaissance, la tête fendue d'un coup de manche à fourche. Planchet descendit dans la cour et voulut seller les chevaux; les chevaux étaient fourbus. Celui de Mousqueton seul, qui avait voyagé sans maître pendant cinq ou six heures la veille, aurait pu continuer la route; mais, par une erreur inconcevable, le chirurgien vétérinaire qu'on avait envoyé chercher, à ce qu'il paraît, pour saigner le cheval de l'hôte, avait saigné celui de Mousqueton. Cela commençait à devenir inquiétant: tous ces accidents successifs étaient peut-être le résultat du hasard, mais ils pouvaient tout aussi bien être le fruit d'un complot. Athos et d'Artagnan sortirent, tandis que Planchet allait s'informer s'il n'y avait pas trois chevaux à vendre dans les environs. À la porte étaient deux chevaux tout équipés, frais et vigoureux. Cela faisait bien l'affaire. Il demanda où étaient les maîtres; on lui dit que les maîtres avaient passé la nuit dans l'auberge et réglaient leur compte à cette heure avec le maître. Athos descendit pour payer la dépense, tandis que d'Artagnan et Planchet se tenaient sur la porte de la rue; l'hôtelier était dans une chambre basse et reculée, on pria Athos d'y passer. Athos entra sans défiance et tira deux pistoles pour payer: l'hôte était seul et assis devant son bureau, dont un des tiroirs était entrouvert. Il prit l'argent que lui présenta Athos, le tourna et le retourna dans ses mains, et tout à coup, s'écriant que la pièce était fausse, il déclara qu'il allait le faire arrêter, lui et son compagnon, comme faux-monnayeurs. «Drôle! dit Athos, en marchant sur lui, je vais te couper les oreilles!» Au même moment, quatre hommes armés jusqu'aux dents entrèrent par les portes latérales et se jetèrent sur Athos. «Je suis pris, cria Athos de toutes les forces de ses poumons; au large, d'Artagnan! pique, pique!» et il lâcha deux coups de pistolet. D'Artagnan et Planchet ne se le firent pas répéter à deux fois, ils détachèrent les deux chevaux qui attendaient à la porte, sautèrent dessus, leur enfoncèrent leurs éperons dans le ventre et partirent au triple galop. «Sais-tu ce qu'est devenu Athos? demanda d'Artagnan à Planchet en courant. -- Ah! monsieur, dit Planchet, j'en ai vu tomber deux à ses deux coups, et il m'a semblé, à travers la porte vitrée, qu'il ferraillait avec les autres. -- Brave Athos! murmura d'Artagnan. Et quand on pense qu'il faut l'abandonner! Au reste, autant nous attend peut-être à deux pas d'ici. En avant, Planchet, en avant! tu es un brave homme. -- Je vous l'ai dit, monsieur, répondit Planchet, les Picards, ça se reconnaît à l'user; d'ailleurs je suis ici dans mon pays, ça m'excite.» Et tous deux, piquant de plus belle, arrivèrent à Saint-Omer d'une seule traite. À Saint-Omer, ils firent souffler les chevaux la bride passée à leurs bras, de peur d'accident, et mangèrent un morceau sur le pouce tout debout dans la rue; après quoi ils repartirent. À cent pas des portes de Calais, le cheval de d'Artagnan s'abattit, et il n'y eut pas moyen de le faire se relever: le sang lui sortait par le nez et par les yeux, restait celui de Planchet, mais celui-là s'était arrêté, et il n'y eut plus moyen de le faire repartir. Heureusement, comme nous l'avons dit, ils étaient à cent pas de la ville; ils laissèrent les deux montures sur le grand chemin et coururent au port. Planchet fit remarquer à son maître un gentilhomme qui arrivait avec son valet et qui ne les précédait que d'une cinquantaine de pas. Ils s'approchèrent vivement de ce gentilhomme, qui paraissait fort affairé. Il avait ses bottes couvertes de poussière, et s'informait s'il ne pourrait point passer à l'instant même en Angleterre. «Rien ne serait plus facile, répondit le patron d'un bâtiment prêt à mettre à la voile; mais, ce matin, est arrivé l'ordre de ne laisser partir personne sans une permission expresse de M. le cardinal. -- J'ai cette permission, dit le gentilhomme en tirant un papier de sa poche; la voici. -- Faites-la viser par le gouverneur du port, dit le patron, et donnez-moi la préférence. -- Où trouverai-je le gouverneur? -- À sa campagne. -- Et cette campagne est située? -- À un quart de lieue de la ville; tenez, vous la voyez d'ici, au pied de cette petite éminence, ce toit en ardoises. -- Très bien!» dit le gentilhomme. Et, suivi de son laquais, il prit le chemin de la maison de campagne du gouverneur. D'Artagnan et Planchet suivirent le gentilhomme à cinq cents pas de distance. Une fois hors de la ville, d'Artagnan pressa le pas et rejoignit le gentilhomme comme il entrait dans un petit bois. «Monsieur, lui dit d'Artagnan, vous me paraissez fort pressé? -- On ne peut plus pressé, monsieur. -- J'en suis désespéré, dit d'Artagnan, car, comme je suis très pressé aussi, je voulais vous prier de me rendre un service. -- Lequel? -- De me laisser passer le premier. -- Impossible, dit le gentilhomme, j'ai fait soixante lieues en quarante-quatre heures, et il faut que demain à midi je sois à Londres. -- J'ai fait le même chemin en quarante heures, et il faut que demain à dix heures du matin je sois à Londres. -- Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le premier et je ne passerai pas le second. -- Désespéré, monsieur; mais je suis arrivé le second et je passerai le premier. -- Service du roi! dit le gentilhomme. -- Service de moi! dit d'Artagnan. -- Mais c'est une mauvaise querelle que vous me cherchez là, ce me semble. -- Parbleu! que voulez-vous que ce soit? -- Que désirez-vous? -- Vous voulez le savoir? -- Certainement. -- Eh bien, je veux l'ordre dont vous êtes porteur, attendu que je n'en ai pas, moi, et qu'il m'en faut un. -- Vous plaisantez, je présume. -- Je ne plaisante jamais. -- Laissez-moi passer! -- Vous ne passerez pas. -- Mon brave jeune homme, je vais vous casser la tête. Holà, Lubin! mes pistolets. -- Planchet, dit d'Artagnan, charge-toi du valet, je me charge du maître.» Planchet, enhardi par le premier exploit, sauta sur Lubin, et comme il était fort et vigoureux, il le renversa les reins contre terre et lui mit le genou sur la poitrine. «Faites votre affaire, monsieur, dit Planchet; moi, j'ai fait la mienne.» Voyant cela, le gentilhomme tira son épée et fondit sur d'Artagnan; mais il avait affaire à forte partie. En trois secondes d'Artagnan lui fournit trois coups d'épée en disant à chaque coup: «Un pour Athos, un pour Porthos, un pour Aramis.» Au troisième coup, le gentilhomme tomba comme une masse. D'Artagnan le crut mort, ou tout au moins évanoui, et s'approcha pour lui prendre l'ordre; mais au moment où il étendait le bras afin de le fouiller, le blessé qui n'avait pas lâché son épée, lui porta un coup de pointe dans la poitrine en disant: «Un pour vous. -- Et un pour moi! au dernier les bons!» s'écria d'Artagnan furieux, en le clouant par terre d'un quatrième coup d'épée dans le ventre. Cette fois, le gentilhomme ferma les yeux et s'évanouit. D'Artagnan fouilla dans la poche où il l'avait vu remettre l'ordre de passage, et le prit. Il était au nom du comte de Wardes. Puis, jetant un dernier coup d'oeil sur le beau jeune homme, qui avait vingt-cinq ans à peine et qu'il laissait là, gisant, privé de sentiment et peut-être mort, il poussa un soupir sur cette étrange destinée qui porte les hommes à se détruire les uns les autres pour les intérêts de gens qui leur sont étrangers et qui souvent ne savent pas même qu'ils existent. Mais il fut bientôt tiré de ces réflexions par Lubin, qui poussait des hurlements et criait de toutes ses forces au secours. Planchet lui appliqua la main sur la gorge et serra de toutes ses forces. «Monsieur, dit-il, tant que je le tiendrai ainsi, il ne criera pas, j'en suis bien sûr; mais aussitôt que je le lâcherai, il va se remettre à crier. Je le reconnais pour un Normand et les Normands sont entêtés.» En effet, tout comprimé qu'il était, Lubin essayait encore de filer des sons. «Attends!» dit d'Artagnan. Et prenant son mouchoir, il le bâillonna. «Maintenant, dit Planchet, lions-le à un arbre.» La chose fut faite en conscience, puis on tira le comte de Wardes près de son domestique; et comme la nuit commençait à tomber et que le garrotté et le blessé étaient tous deux à quelques pas dans le bois, il était évident qu'ils devaient rester jusqu'au lendemain. «Et maintenant, dit d'Artagnan, chez le gouverneur! -- Mais vous êtes blessé, ce me semble? dit Planchet. -- Ce n'est rien, occupons-nous du plus pressé; puis nous reviendrons à ma blessure, qui, au reste, ne me paraît pas très dangereuse.» Et tous deux s'acheminèrent à grands pas vers la campagne du digne fonctionnaire. On annonça M. le comte de Wardes. D'Artagnan fut introduit. «Vous avez un ordre signé du cardinal? dit le gouverneur. -- Oui, monsieur, répondit d'Artagnan, le voici. -- Ah! ah! il est en règle et bien recommandé, dit le gouverneur. -- C'est tout simple, répondit d'Artagnan, je suis de ses plus fidèles. -- Il paraît que Son Éminence veut empêcher quelqu'un de parvenir en Angleterre. -- Oui, un certain d'Artagnan, un gentilhomme béarnais qui est parti de Paris avec trois de ses amis dans l'intention de gagner Londres. -- Le connaissez-vous personnellement? demanda le gouverneur. -- Qui cela? -- Ce d'Artagnan? -- À merveille. -- Donnez-moi son signalement alors. -- Rien de plus facile.» Et d'Artagnan donna trait pour trait le signalement du comte de Wardes. «Est-il accompagné? demanda le gouverneur. -- Oui, d'un valet nommé Lubin. -- On veillera sur eux, et si on leur met la main dessus, Son Éminence peut être tranquille, ils seront reconduits à Paris sous bonne escorte. -- Et ce faisant, monsieur le gouverneur, dit d'Artagnan, vous aurez bien mérité du cardinal. -- Vous le reverrez à votre retour, monsieur le comte? -- Sans aucun doute. -- Dites-lui, je vous prie, que je suis bien son serviteur. -- Je n'y manquerai pas.» Et joyeux de cette assurance, le gouverneur visa le laissez-passer et le remit à d'Artagnan. D'Artagnan ne perdit pas son temps en compliments inutiles, il salua le gouverneur, le remercia et partit. Une fois dehors, lui et Planchet prirent leur course, et faisant un long détour, ils évitèrent le bois et rentrèrent par une autre porte. Le bâtiment était toujours prêt à partir, le patron attendait sur le port. «Eh bien? dit-il en apercevant d'Artagnan. -- Voici ma passe visée, dit celui-ci. -- Et cet autre gentilhomme? -- Il ne partira pas aujourd'hui, dit d'Artagnan, mais soyez tranquille, je paierai le passage pour nous deux. -- En ce cas, partons, dit le patron. -- Partons!» répéta d'Artagnan. Et il sauta avec Planchet dans le canot; cinq minutes après, ils étaient à bord. Il était temps: à une demi-lieue en mer, d'Artagnan vit briller une lumière et entendit une détonation. C'était le coup de canon qui annonçait la fermeture du port. Il était temps de s'occuper de sa blessure; heureusement, comme l'avait pensé d'Artagnan, elle n'était pas des plus dangereuses: la pointe de l'épée avait rencontré une côte et avait glissé le long de l'os; de plus, la chemise s'était collée aussitôt à la plaie, et à peine avait-elle répandu quelques gouttes de sang. D'Artagnan était brisé de fatigue: on lui étendit un matelas sur le pont, il se jeta dessus et s'endormit. Le lendemain, au point du jour, il se trouva à trois ou quatre lieues seulement des côtes d'Angleterre; la brise avait été faible toute la nuit, et l'on avait peu marché. À dix heures, le bâtiment jetait l'ancre dans le port de Douvres. À dix heures et demie, d'Artagnan mettait le pied sur la terre d'Angleterre, en s'écriant: «Enfin, m'y voilà!» Mais ce n'était pas tout: il fallait gagner Londres. En Angleterre, la poste était assez bien servie. D'Artagnan et Planchet prirent chacun un bidet, un postillon courut devant eux; en quatre heures ils arrivèrent aux portes de la capitale. D'Artagnan ne connaissait pas Londres, d'Artagnan ne savait pas un mot d'anglais; mais il écrivit le nom de Buckingham sur un papier, et chacun lui indiqua l'hôtel du duc. Le duc était à la chasse à Windsor, avec le roi. D'Artagnan demanda le valet de chambre de confiance du duc, qui, l'ayant accompagné dans tous ses voyages, parlait parfaitement français; il lui dit qu'il arrivait de Paris pour affaire de vie et de mort, et qu'il fallait qu'il parlât à son maître à l'instant même. La confiance avec laquelle parlait d'Artagnan convainquit Patrice; c'était le nom de ce ministre du ministre. Il fit seller deux chevaux et se chargea de conduire le jeune garde. Quant à Planchet, on l'avait descendu de sa monture, raide comme un jonc: le pauvre garçon était au bout de ses forces; d'Artagnan semblait de fer. On arriva au château; là on se renseigna: le roi et Buckingham chassaient à l'oiseau dans des marais situés à deux ou trois lieues de là. En vingt minutes on fut au lieu indiqué. Bientôt Patrice entendit la voix de son maître, qui appelait son faucon. «Qui faut-il que j'annonce à Milord duc? demanda Patrice. -- Le jeune homme qui, un soir, lui a cherché une querelle sur le Pont-Neuf, en face de la Samaritaine. -- Singulière recommandation! -- Vous verrez qu'elle en vaut bien une autre.» Patrice mit son cheval au galop, atteignit le duc et lui annonça dans les termes que nous avons dits qu'un messager l'attendait. Buckingham reconnut d'Artagnan à l'instant même, et se doutant que quelque chose se passait en France dont on lui faisait parvenir la nouvelle, il ne prit que le temps de demander où était celui qui la lui apportait; et ayant reconnu de loin l'uniforme des gardes, il mit son cheval au galop et vint droit à d'Artagnan. Patrice, par discrétion, se tint à l'écart. «Il n'est point arrivé malheur à la reine? s'écria Buckingham, répandant toute sa pensée et tout son amour dans cette interrogation. -- Je ne crois pas; cependant je crois qu'elle court quelque grand péril dont Votre Grâce seule peut la tirer. -- Moi? s'écria Buckingham. Eh quoi! je serais assez heureux pour lui être bon à quelque chose! Parlez! parlez! -- Prenez cette lettre, dit d'Artagnan. -- Cette lettre! de qui vient cette lettre? -- De Sa Majesté, à ce que je pense. -- De Sa Majesté!» dit Buckingham, pâlissant si fort que d'Artagnan crut qu'il allait se trouver mal. Et il brisa le cachet. «Quelle est cette déchirure? dit-il en montrant à d'Artagnan un endroit où elle était percée à jour. -- Ah! ah! dit d'Artagnan, je n'avais pas vu cela; c'est l'épée du comte de Wardes qui aura fait ce beau coup en me trouant la poitrine. -- Vous êtes blessé? demanda Buckingham en rompant le cachet. -- Oh! rien! dit d'Artagnan, une égratignure. -- Juste Ciel! qu'ai-je lu! s'écria le duc. Patrice, reste ici, ou plutôt rejoins le roi partout où il sera, et dis à Sa Majesté que je la supplie bien humblement de m'excuser, mais qu'une affaire de la plus haute importance me rappelle à Londres. Venez, monsieur, venez.» Et tous deux reprirent au galop le chemin de la capitale. CHAPITRE XXI LA COMTESSE DE WINTER Tout le long de la route, le duc se fit mettre au courant par d'Artagnan non pas de tout ce qui s'était passé, mais de ce que d'Artagnan savait. En rapprochant ce qu'il avait entendu sortir de la bouche du jeune homme de ses souvenirs à lui, il put donc se faire une idée assez exacte d'une position de la gravité de laquelle, au reste, la lettre de la reine, si courte et si peu explicite qu'elle fût, lui donnait la mesure. Mais ce qui l'étonnait surtout, c'est que le cardinal, intéressé comme il l'était à ce que le jeune homme ne mît pas le pied en Angleterre, ne fût point parvenu à l'arrêter en route. Ce fut alors, et sur la manifestation de cet étonnement, que d'Artagnan lui raconta les précautions prises, et comment, grâce au dévouement de ses trois amis qu'il avait éparpillés tout sanglants sur la route, il était arrivé à en être quitte pour le coup d'épée qui avait traversé le billet de la reine, et qu'il avait rendu à M. de Wardes en si terrible monnaie. Tout en écoutant ce récit, fait avec la plus grande simplicité, le duc regardait de temps en temps le jeune homme d'un air étonné, comme s'il n'eût pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de dévouement s'alliât avec un visage qui n'indiquait pas encore vingt ans. Les chevaux allaient comme le vent, et en quelques minutes ils furent aux portes de Londres. D'Artagnan avait cru qu'en arrivant dans la ville le duc allait ralentir l'allure du sien, mais il n'en fut pas ainsi: il continua sa route à fond de train, s'inquiétant peu de renverser ceux qui étaient sur son chemin. En effet, en traversant la Cité deux ou trois accidents de ce genre arrivèrent; mais Buckingham ne détourna pas même la tête pour regarder ce qu'étaient devenus ceux qu'il avait culbutés. D'Artagnan le suivait au milieu de cris qui ressemblaient fort à des malédictions. En entrant dans la cour de l'hôtel, Buckingham sauta à bas de son cheval, et, sans s'inquiéter de ce qu'il deviendrait, il lui jeta la bride sur le cou et s'élança vers le perron. D'Artagnan en fit autant, avec un peu plus d'inquiétude, cependant, pour ces nobles animaux dont il avait pu apprécier le mérite; mais il eut la consolation de voir que trois ou quatre valets s'étaient déjà élancés des cuisines et des écuries, et s'emparaient aussitôt de leurs montures. Le duc marchait si rapidement, que d'Artagnan avait peine à le suivre. Il traversa successivement plusieurs salons d'une élégance dont les plus grands seigneurs de France n'avaient pas même l'idée, et il parvint enfin dans une chambre à coucher qui était à la fois un miracle de goût et de richesse. Dans l'alcôve de cette chambre était une porte, prise dans la tapisserie, que le duc ouvrit avec une petite clef d'or qu'il portait suspendue à son cou par une chaîne du même métal. Par discrétion, d'Artagnan était resté en arrière; mais au moment où Buckingham franchissait le seuil de cette porte, il se retourna, et voyant l'hésitation du jeune homme: «Venez, lui dit-il, et si vous avez le bonheur d'être admis en la présence de Sa Majesté, dites-lui ce que vous avez vu.» Encouragé par cette invitation, d'Artagnan suivit le duc, qui referma la porte derrière lui. Tous deux se trouvèrent alors dans une petite chapelle toute tapissée de soie de Perse et brochée d'or, ardemment éclairée par un grand nombre de bougies. Au-dessus d'une espèce d'autel, et au- dessous d'un dais de velours bleu surmonté de plumes blanches et rouges, était un portrait de grandeur naturelle représentant Anne d'Autriche, si parfaitement ressemblant, que d'Artagnan poussa un cri de surprise: on eût cru que la reine allait parler. Sur l'autel, et au-dessous du portrait, était le coffret qui renfermait les ferrets de diamants. Le duc s'approcha de l'autel, s'agenouilla comme eût pu faire un prêtre devant le Christ; puis il ouvrit le coffret. «Tenez, lui dit-il en tirant du coffre un gros noeud de ruban bleu tout étincelant de diamants; tenez, voici ces précieux ferrets avec lesquels j'avais fait le serment d'être enterré. La reine me les avait donnés, la reine me les reprend: sa volonté, comme celle de Dieu, soit faite en toutes choses.» Puis il se mit à baiser les uns après les autres ces ferrets dont il fallait se séparer. Tout à coup, il poussa un cri terrible. «Qu'y a-t-il? demanda d'Artagnan avec inquiétude, et que vous arrive-t-il, Milord? -- Il y a que tout est perdu, s'écria Buckingham en devenant pâle comme un trépassé; deux de ces ferrets manquent, il n'y en a plus que dix. -- Milord les a-t-il perdus, ou croit-il qu'on les lui ait volés? -- On me les a volés, reprit le duc, et c'est le cardinal qui a fait le coup. Tenez, voyez, les rubans qui les soutenaient ont été coupés avec des ciseaux. -- Si Milord pouvait se douter qui a commis le vol... Peut-être la personne les a-t-elle encore entre les mains. -- Attendez, attendez! s'écria le duc. La seule fois que j'ai mis ces ferrets, c'était au bal du roi, il y a huit jours, à Windsor. La comtesse de Winter, avec laquelle j'étais brouillé, s'est rapprochée de moi à ce bal. Ce raccommodement, c'était une vengeance de femme jalouse. Depuis ce jour, je ne l'ai pas revue. Cette femme est un agent du cardinal. -- Mais il en a donc dans le monde entier! s'écria d'Artagnan. -- Oh! oui, oui, dit Buckingham en serrant les dents de colère; oui, c'est un terrible lutteur. Mais cependant, quand doit avoir lieu ce bal? -- Lundi prochain. -- Lundi prochain! cinq jours encore, c'est plus de temps qu'il ne nous en faut. Patrice! s'écria le duc en ouvrant la porte de la chapelle, Patrice!» Son valet de chambre de confiance parut. «Mon joaillier et mon secrétaire!» Le valet de chambre sortit avec une promptitude et un mutisme qui prouvaient l'habitude qu'il avait contractée d'obéir aveuglément et sans réplique. Mais, quoique ce fût le joaillier qui eût été appelé le premier, ce fut le secrétaire qui parut d'abord. C'était tout simple, il habitait l'hôtel. Il trouva Buckingham assis devant une table dans sa chambre à coucher, et écrivant quelques ordres de sa propre main. «Monsieur Jackson, lui dit-il, vous allez vous rendre de ce pas chez le lord-chancelier, et lui dire que je le charge de l'exécution de ces ordres. Je désire qu'ils soient promulgués à l'instant même. -- Mais, Monseigneur, si le lord-chancelier m'interroge sur les motifs qui ont pu porter Votre Grâce à une mesure si extraordinaire, que répondrai-je? -- Que tel a été mon bon plaisir, et que je n'ai de compte à rendre à personne de ma volonté. -- Sera-ce la réponse qu'il devra transmettre à Sa Majesté, reprit en souriant le secrétaire, si par hasard Sa Majesté avait la curiosité de savoir pourquoi aucun vaisseau ne peut sortir des ports de la Grande-Bretagne? -- Vous avez raison, monsieur, répondit Buckingham; il dirait en ce cas au roi que j'ai décidé la guerre, et que cette mesure est mon premier acte d'hostilité contre la France.» Le secrétaire s'inclina et sortit. «Nous voilà tranquilles de ce côté, dit Buckingham en se retournant vers d'Artagnan. Si les ferrets ne sont point déjà partis pour la France, ils n'y arriveront qu'après vous. -- Comment cela? -- Je viens de mettre un embargo sur tous les bâtiments qui se trouvent à cette heure dans les ports de Sa Majesté, et, à moins de permission particulière, pas un seul n'osera lever l'ancre.» D'Artagnan regarda avec stupéfaction cet homme qui mettait le pouvoir illimité dont il était revêtu par la confiance d'un roi au service de ses amours. Buckingham vit, à l'expression du visage du jeune homme, ce qui se passait dans sa pensée, et il sourit. «Oui, dit-il, oui, c'est qu'Anne d'Autriche est ma véritable reine; sur un mot d'elle, je trahirais mon pays, je trahirais mon roi, je trahirais mon Dieu. Elle m'a demandé de ne point envoyer aux protestants de La Rochelle le secours que je leur avais promis, et je l'ai fait. Je manquais à ma parole, mais qu'importe! j'obéissais à son désir; n'ai-je point été grandement payé de mon obéissance, dites? car c'est à cette obéissance que je dois son portrait.» D'Artagnan admira à quels fils fragiles et inconnus sont parfois suspendues les destinées d'un peuple et la vie des hommes. Il en était au plus profond de ses réflexions, lorsque l'orfèvre entra: c'était un Irlandais des plus habiles dans son art, et qui avouait lui-même qu'il gagnait cent mille livres par an avec le duc de Buckingham. «Monsieur O'Reilly, lui dit le duc en le conduisant dans la chapelle, voyez ces ferrets de diamants, et dites-moi ce qu'ils valent la pièce.» L'orfèvre jeta un seul coup d'oeil sur la façon élégante dont ils étaient montés, calcula l'un dans l'autre la valeur des diamants, et sans hésitation aucune: «Quinze cents pistoles la pièce, Milord, répondit-il. -- Combien faudrait-il de jours pour faire deux ferrets comme ceux-là? Vous voyez qu'il en manque deux. -- Huit jours, Milord. -- Je les paierai trois mille pistoles la pièce, il me les faut après-demain. -- Milord les aura. -- Vous êtes un homme précieux, monsieur O'Reilly, mais ce n'est pas le tout: ces ferrets ne peuvent être confiés à personne, il faut qu'ils soient faits dans ce palais. -- Impossible, Milord, il n'y a que moi qui puisse les exécuter pour qu'on ne voie pas la différence entre les nouveaux et les anciens. -- Aussi, mon cher monsieur O'Reilly, vous êtes mon prisonnier, et vous voudriez sortir à cette heure de mon palais que vous ne le pourriez pas; prenez-en donc votre parti. Nommez-moi ceux de vos garçons dont vous aurez besoin, et désignez-moi les ustensiles qu'ils doivent apporter.» L'orfèvre connaissait le duc, il savait que toute observation était inutile, il en prit donc à l'instant même son parti. «Il me sera permis de prévenir ma femme? demanda-t-il. -- Oh! il vous sera même permis de la voir, mon cher monsieur O'Reilly: votre captivité sera douce, soyez tranquille; et comme tout dérangement vaut un dédommagement, voici, en dehors du prix des deux ferrets, un bon de mille pistoles pour vous faire oublier l'ennui que je vous cause.» D'Artagnan ne revenait pas de la surprise que lui causait ce ministre, qui remuait à pleines mains les hommes et les millions. Quant à l'orfèvre, il écrivit à sa femme en lui envoyant le bon de mille pistoles, et en la chargeant de lui retourner en échange son plus habile apprenti, un assortiment de diamants dont il lui donnait le poids et le titre, et une liste des outils qui lui étaient nécessaires. Buckingham conduisit l'orfèvre dans la chambre qui lui était destinée, et qui, au bout d'une demi-heure, fut transformée en . 1 2 - - , , ' , 3 ' . 4 5 - - , . 6 7 - - , . 8 9 - - ' , , ' 10 . 11 ; - - ; ' ' 12 . ' , 13 , ' , . 14 15 - - ? 16 17 - - , , - 18 ' . 19 20 - - - ? 21 22 - - , . 23 24 - - , , , 25 , , ? 26 27 - - ! . 28 29 - - , , ' . 30 31 - - - - ' ? ; 32 : " , 33 ; " , . ? 34 . 35 36 - - ' , , 37 . , 38 ' . ' 39 ' . - ? 40 ' , . 41 42 - - , . 43 44 - - , . , 45 . ' . 46 47 - - , , , , 48 , ' . 49 50 - - , - ? . 51 52 - - , ' , ' 53 . 54 55 - - ! , , , ! 56 , 57 ' . » 58 59 , ' 60 . 61 62 , , . 63 64 « , , . - 65 ' ? 66 67 - - , ' ; ' 68 . 69 70 - - , , . 71 72 - - . 73 74 - - : ' 75 , 76 ; 77 ' ; 78 ; ' , ' , 79 , 80 ' ' . 81 82 - - , , ' 83 : 84 , 85 . 86 87 - - , ' , 88 ' - . 89 ' , . 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