l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne, comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien: «-E amazatto!-» ---Il est tué!- répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste. --On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin que tout le monde pût entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du roi. --Il y vint, vous êtes sûr? --Il y vint, oui, monseigneur. --Parla-t-il à Ravaillac? --Il lui parla. --Avez-vous entendu ce qu'il lui disait? --Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot. --Faites alors. --Il lui disait d'un air paterne: Mon ami! --Il appelait Ravaillac mon ami? --Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les gens de bien. --Et comment était l'assassin? --Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé. --Resta-t-il à l'hôtel de Retz? --Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le 17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie. --A quelle heure précise le roi fut-il tué? --A quatre heures vingt minutes. --Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris? --A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait proclamé la reine régente. --C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint, la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec Ravaillac. --Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement: Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant lapider le coupable, il lapidait les murs. --Il ne dénonça jamais personne? --Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime. --Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé? --Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs. --J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal publié; il y est dit: «-Ce qui se passa à la question est le secret de la cour.-» --Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M. Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces, qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis. Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la consolation d'un -Salve Regina-. --Et cette consolation lui fut-elle donnée? --Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «-Judas à la damnation!-» --Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de l'exécuteur, disiez-vous? --Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin. --Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud il avait fait des aveux. --Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans, peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir, on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.» Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution, écrivit ce que lui dicta le patient. --Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême, qu'avoua-t-il? --Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine. --Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous jamais entendu parler chez le duc? --Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent. --Qu'en disait-on? --Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur, au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du duc et de la reine. --Et cette feuille écrite? --Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever, mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres de la reine. Voilà. --Ainsi, c'est tout ce que vous savez? --Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully. --Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions; mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman? --Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue, s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait. --Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal. --Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi. --Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619 elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous? --Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le Parlement, qui arrêtait toute enquête, -vu la qualité des accusés-. Ce -vu la qualité des accusés- était une éternelle menace. Concini tué, Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée. --Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point. --Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante ou morte. --Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance. Et il ajouta: --J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient. --Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renfermée dans un -in pace-, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus. --Et tu sais où est cet -in pace-? demanda vivement le cardinal. --Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle, on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de laquelle on lui passait son boire et son manger. --Et tu l'y as vue? demanda le cardinal. --Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent, ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre ici!» Le cardinal se leva. --Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me faut! Puis à Latil: --Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de l'avenir. --Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps. --Temps de quoi? demanda Richelieu. --Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais mourir?... Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller. Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé, qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement. Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit. CHAPITRE VIII. L'IN PACE. Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que l'on ne fît disparaître les preuves vivantes. Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans un -in pace-, c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils auront la force de les supporter. Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du Chevalier le couvent des Filles repenties. Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs de sonner vigoureusement. Le plus grand des deux porteurs obéit. Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet s'ouvrit, et la tête de la soeur tourière apparut, demandant ce que l'on voulait. --Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph pour parler à la supérieure de choses d'importance. Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal. --De quel père Joseph? demanda la tourière. --Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal. La voix avait un tel accent d'autorité, que la tourière ne fit pas d'autres questions, referma son guichet et disparut. Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné passage se refermait derrière. La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit. --La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière. --A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu portant le froc ou la robe. L'oeil du cardinal lança un éclair. Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles. Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus sûrement et plus rapidement à son but. --Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman. La tourière fit un pas en arrière. --Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence vient-elle de prononcer là? --C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble. La tourière resta muette. --Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse affirmative. La tourière continua de garder le silence. --Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un accent où on commençait à sentir frémir l'impatience. --Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du couvent. Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle d'une seconde religieuse. --Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement à une question qui ne vous est point adressée? --Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les faire. --Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel, bon gré mal gré, il faut que l'on réponde. Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette: --Apportez une lumière, dit-il. Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander. Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une cire allumée. --Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture, on vit briller un grand sceau de cire rouge. Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les barreaux de la grille. A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes suivantes: «Par ordre du cardinal-ministre, il est enjoint, au nom du pouvoir temporel et spirituel, au nom de l'Etat et de l'Eglise, de répondre à toutes les questions, quelles qu'elles soient, et sur quelque sujet que ce soit, que lui fera le porteur des présentes, et de le mettre en rapport avec celle des prisonnières qu'il lui désignera. «Ce 13 décembre de l'an de grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ, le 1628e. «ARMAND, cardinal de RICHELIEU.» --Devant de pareils commandements, dit la supérieure, je n'ai qu'à m'incliner. --Veuillez alors ordonner à la soeur tourière de rentrer chez elle et de s'y enfermer. --Vous avez entendu, soeur Perpétue, dit la supérieure, obéissez. Soeur Perpétue posa son chandelier sur la plus haute des marches conduisant à la grille, entra dans son tour et s'y renferma. Le cardinal, de son côté, ordonna à ses porteurs de se reculer avec leur litière jusqu'à la porte de la rue et de se tenir prêts à lui obéir au premier signal. Pendant ce temps, la supérieure avait ouvert la grille, et le cardinal pénétrait dans le parloir. --Pourquoi m'avez-vous dit, ma soeur, demanda-t-il d'une voix sévère, que la dame de Coëtman était morte, tandis qu'elle ne l'était pas? --Parce que, répondit la supérieure, je regarde comme morte toute personne qu'un jugement a séparée de la société de ses semblables. --Ceux-là seuls, reprit le cardinal, sont retranchés de la société de leurs semblables, sur lesquels s'est refermée la pierre du tombeau. --La pierre du tombeau s'est refermée sur celle que vous demandez. --La pierre qui se referme sur une personne vivante n'est point la pierre du tombeau; c'est la porte d'une prison, et toute porte de prison peut se rouvrir. --Même, dit la religieuse en regardant le moine en face, lorsqu'un arrêt du Parlement a ordonné que cette porte resterait fermée dans le temps et l'éternité? --Il n'y a pas de jugement sur lequel la justice ne puisse revenir, et je suis celui que le Seigneur a envoyé sur la terre pour juger les juges. --Il n'y a qu'un homme en France qui puisse parler ainsi. --Le roi? demanda le cardinal. --Non, mais celui qui, au-dessous de lui par le rang, est au-dessus de lui par le génie, c'est Mgr le cardinal de Richelieu. Etes-vous le cardinal en personne? j'obéirai; mais mes ordres sont si précis que je résisterai à tout autre. --Prenez cette lumière et conduisez-moi au tombeau de la dame de Coëtman, qui est au fond de la cour, à l'angle gauche; je suis le cardinal. Et en même temps, rabattant son capuchon, il mit à découvert cette tête qui faisait sur ceux qui la voyaient en certaines circonstances l'effet que faisait celle de Méduse dans l'antiquité. La supérieure resta un instant immobile, paralysée qu'elle était, non pas par la résistance, mais par l'étonnement; puis, avec cette obéissance passive qu'imposait en général à celui auquel il s'adressait, un commandement de Richelieu, elle se baissa, prit le chandelier, et, le bras tendu, marchant la première, elle dit: --Suivez-moi, monseigneur. Richelieu la suivit; on traversa la cour. Il faisait une nuit calme, mais froide et sombre; les étoiles brillaient dans un ciel obscur, avec ces scintillements qui indiquent la prochaine arrivée des gelées hivernales. La flamme de la cire montait verticalement vers le ciel; aucun souffle de vent ne venait la courber. Il se faisait autour du moine et de la religieuse un cercle de lumière, qui se déplaçait avec eux, et qui, tour à tour, éclairait les objets vers lesquels ils s'avançaient et laissait dans l'ombre ceux qu'ils dépassaient. Enfin, on commença d'apercevoir une construction ronde comme un marabout arabe; un trou noir et carré se dessinait au milieu, à la hauteur d'une poitrine d'homme: c'était la fenêtre; en approchant, on put voir que cette fenêtre était grillée, et que les barreaux formant cette grille étaient si rapprochés qu'à peine pouvait-on y passer le poing. --C'est là? demanda le cardinal. --C'est là, répondit la supérieure. Et, comme on avançait toujours, il sembla au cardinal qu'une figure livide et deux mains pâles collées à ces barreaux s'en détachaient et disparaissaient dans l'obscurité intérieure du sépulcre. Le cardinal s'approcha le premier, et, malgré l'odeur nauséabonde qui sortait de cette tombe, colla à son tour son visage aux barreaux pour tâcher de voir dans l'intérieur. Mais la nuit y était si profonde, qu'il ne put rien distinguer que deux lumières verdâtres qui brillaient dans l'obscurité comme deux yeux de bête fauve. Il recula d'un pas, prit la lumière des mains de la supérieure et la passa à travers les barreaux dans l'intérieur de la loge. Mais l'air y était si méphitique, si épais, si chargé de miasmes, qu'en entrant dans la loge, la flamme de la cire pâlit, diminua de volume et fut prête à s'éteindre. Le cardinal la tira à lui, et ce ne fut qu'à l'air extérieur qu'elle reprit sa vivacité. Alors, tout à la fois pour épurer l'air et pour éclairer l'intérieur de ce tombeau, le cardinal alluma le papier sur lequel était l'ordre signé par lui, et dont il n'avait plus besoin, puisqu'il s'était fait connaître, et jeta ce papier tout flamboyant dans la loge. Malgré l'intensité de l'atmosphère, il s'y fit alors une lumière assez grande pour que le cardinal pût voir contre la muraille, en face de la porte, une figure accroupie, les coudes sur les deux genoux, le menton sur ses deux poings; elle était complétement nue, à part un lambeau de vêtement qui la couvrait de la ceinture aux genoux; ses cheveux tombaient sur ses épaules, et de leur extrémité balayaient la dalle humide. Cette figure était livide, hideuse, grelottante; elle regardait ce moine qui venait la chercher dans sa nuit avec des yeux caves, fixes, presque insensés. Des gémissements réguliers sortaient à chaque haleine de sa poitrine, pénibles comme le souffle des agonisants. La douleur avait été si longue et si persistante, que la plainte s'était régularisée en un râle monotone et douloureux. Le cardinal, quoique peu tendre à la douleur d'autrui, et même à la sienne, frissonna des pieds à la tête à ce spectacle, et jeta un regard de menaçant reproche à la supérieure qui murmura: --C'était l'ordre. --L'ordre de qui? demanda le cardinal. --Du jugement. --Quel est donc le texte de ce jugement? --Que Jacqueline Le Voyer, dite marquise de Coëtman, femme d'Isaac de Varenne, sera enfermée dans une loge de pierre qui sera refermée sur elle, afin que personne n'y puisse pénétrer, et où elle ne sera nourrie que de pain et d'eau. Le cardinal passa la main sur son front. Puis, se rapprochant de la lucarne grillée, et par conséquent de la loge où la nuit s'était faite de nouveau. --Est-ce vous, dit-il, poussant sa voix vers le point de la loge où il avait vu la pâle figure; est-ce vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame de Coëtman? --Du pain, du feu, des habits? répondit la prisonnière. --Je vous demande, répéta le cardinal, si c'est vous qui êtes Jacqueline Le Voyer, dame de Coëtman? --J'ai faim, j'ai froid, répondit la voix en s'accentuant d'un douloureux sanglot. --Répondez d'abord à ce que je vous demande, insista le cardinal. --Oh! si je vous dis que je suis celle que vous venez de nommer, vous me laisserez mourir de faim: voilà deux jours que l'on m'oublie malgré mes cris. Le cardinal jeta un second regard sur la supérieure. --L'ordre! l'ordre! murmura-t-elle. --L'ordre était de la nourrir de pain et d'eau, et non de la laisser mourir de faim. --Pourquoi s'obstine-t-elle à vivre? dit la supérieure. Le cardinal sentit quelque chose comme un blasphème lui monter à la bouche. Il se signa. --C'est bien, dit-il, vous direz de qui cet ordre est venu de la laisser mourir, ou, j'en jure Dieu, vous prendrez sa place dans cette loge! Puis, revenant à la misérable qui était l'objet de la discussion: --Si vous me dites que c'est bien vous qui êtes la dame de Coëtman; si vous répondez fidèlement et sincèrement aux questions que j'ai à vous faire, dit le cardinal, dans une heure vous aurez des habits, du feu et du pain. --Des habits! du feu! du pain! s'écria la prisonnière; sur quoi jurez-vous? --Sur les cinq plaies de Notre Seigneur. --Qui êtes-vous? --Je suis prêtre. --Alors je ne vous crois pas; ce sont les prêtres et les religieuses qui me torturent depuis neuf ans, laissez-moi mourir; je ne parlerai pas. --Mais j'étais gentilhomme avant d'être prêtre, s'écria le cardinal, et je vous jure sur ma foi de gentilhomme. --Et, à votre avis, demanda la prisonnière, qu'adviendrait-il à celui qui aurait manqué à ces deux serments? --Il serait perdu d'honneur dans ce monde et damné dans l'autre. --Eh bien, oui, s'écria-t-elle; oui, n'importe ce qui puisse arriver, je dirai tout. --Et si je suis content de ce que vous direz, avec tout cela, pain, habits, feu, vous aurez la liberté. --La liberté! s'écria la prisonnière, s'élançant contre l'ouverture à laquelle apparut sa figure hâve: oui, je suis Jacqueline le Voyer, dame de Coëtman; oui, je dirai tout, tout, tout! Puis, comme atteinte d'un accès de folie joyeuse: --La liberté! hurla-t-elle en éclatant de rire, mais de ce rire sinistre qui fait frissonner, et en secouant ses barreaux avec une force dont on eût cru ce corps débile et maigre, incapable, la liberté!--Oh! vous êtes donc Notre Seigneur Jésus-Christ en personne pour dire aux morts: Levez-vous et sortez de vos tombeaux! --Ma soeur, dit le cardinal en se tournant vers la supérieure, j'oublierai tout, si dans cinq minutes, j'ai des instruments à l'aide desquels on puisse faire à ce sépulcre une ouverture assez grande pour que cette femme y puisse passer. --Suivez-moi, dit la supérieure. Le cardinal fit un mouvement. --Ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas! dit la prisonnière, si elle vous emmène avec elle, vous ne reviendrez pas, je ne vous reverrai plus; le rayon céleste qui est descendu dans mon enfer s'éteindra, et je retomberai dans ma nuit. Le cardinal étendit la main vers elle. --Sois tranquille, pauvre créature, dit-il: avec l'aide de Dieu, ton martyre touche à sa fin. Mais elle, saisissant de ses mains décharnées la main du cardinal et la retenant comme dans un double étau: --Oh! je la tiens! s'écria-t-elle, votre main; la première main d'homme qui se soit étendue vers moi depuis dix ans; les autres étaient des griffes de tigres. Sois bénie, sois bénie, ô main humaine! Et la prisonnière couvrit la main du cardinal de baisers. Il n'eut point le courage de la lui retirer, et, appelant ses deux porteurs qui accoururent: --Suivez cette femme, dit-il, en leur montrant la supérieure, elle va vous donner les outils nécessaires à éventrer cette tombe; il y a cinq pistoles pour chacun de vous. Les deux hommes suivirent la supérieure, qui, la lumière à la main, les conduisit dans une espèce de caveau où l'on mettait les instruments de jardinage, et d'où ils sortirent cinq minutes après, le plus grand des deux portant une pioche sur son épaule, et l'autre une pince à la main. Ils sondèrent la muraille, et, à l'endroit où elle leur parut la moins épaisse, ils se mirent à la besogne. --Et maintenant, monseigneur, demanda la supérieure, que dois-je faire? --Allez faire chauffer votre propre chambre, ordonna le cardinal, et préparer un souper. La supérieure s'éloigna, le cardinal put la suivre des yeux, grâce à la cire allumée qu'elle emportait avec elle. Il la vit rentrer dans l'intérieur du couvent. Probablement, l'intention ne lui était pas même venue de lutter contre l'événement qui s'accomplissait; elle savait trop bien qu'au point où elle en était, quoique le pouvoir du cardinal fût loin d'avoir atteint la hauteur à laquelle il devait parvenir, elle n'avait à attendre de miséricorde que de lui, sa puissance ecclésiastique étant encore plus étendue à cette époque que sa puissance temporelle. Sous ces deux rapports, elle relevait entièrement de lui; comme maison de correction du pouvoir temporel, comme maison religieuse du pouvoir ecclésiastique. Lorsque la prisonnière entendit résonner sur la pierre les coups de pioche et les grincements de la pince, elle crut seulement alors à ce que lui avait promis le cardinal. --C'est donc vrai! c'est donc vrai! s'écria-t-elle. Oh! qui êtes-vous, afin que je vous bénisse dans ce monde et dans l'éternité? Mais, quand elle entendit tomber les premières pierres à l'intérieur, quand ses yeux, habitués aux ténèbres comme ceux des oiseaux de nuit, perçurent l'infiltration, non pas de la lumière, mais de l'obscurité transparente qui se faisait dans son tombeau par une autre ouverture que par celle de cette lucarne grillée, qui depuis neuf ans lui donnait tout ce qui entrait de lumière dans ses yeux et tout ce qui entrait d'air dans sa poitrine, elle lâcha la main du cardinal, s'élança vers cette ouverture, et, au risque d'avoir les mains brisées par les coups de pioche, elle saisit les pierres, les secouant de toutes ses forces, et essayant de les desceller, pour hâter de son côté l'oeuvre de sa délivrance. Et, avant même que le trou fût assez grand pour qu'elle en pût sortir, elle passa la tête, puis les épaules, s'inquiétant peu de les meurtrir et de les déchirer, en criant: --Aidez-moi, mais aidez-moi donc! tirez-moi hors de mon tombeau, mes libérateurs bénis, mes frères bien-aimés! Et comme, par l'effort qu'elle avait fait, elle était déjà sortie à moitié, ils prirent par dessous les bras ce corps qui avait la couleur et la froideur de la pierre, de laquelle elle semblait éclore, et le tirèrent à eux. Le premier mouvement de la pauvre créature, lorsqu'elle fut sortie, lorsqu'elle eut à pleins poumons respiré un air pur, lorsqu'elle eut étendu ses bras avec un douloureux cri de joie vers les étoiles, fut de tomber à genoux pour remercier Dieu; puis, voyant à deux pas d'elle son sauveur debout, elle tendit les bras de son côté et s'élança vers lui avec un cri de reconnaissance. Mais lui, soit pitié pour cette femme demi-nue, soit pudeur pour lui-même, avait déjà détaché sa robe de moine qui, pour être revêtue et dévêtue plus vite, s'ouvrait du haut en bas par devant, et l'avait étendue sur ses épaules, tandis que lui demeurait avec le costume complet de cavalier, en velours noir avec des rubans violets. --Couvrez-vous de cette robe, ma soeur, lui dit-il, en attendant les habits qui vous sont promis. Puis, soit émotion, soit manque de forces, comme elle chancelait: --Bonnes gens, dit-il aux porteurs en leur donnant une bourse qui pouvait contenir le double de ce qu'il leur avait promis, prenez entre vos bras cette femme trop faible pour marcher, et me l'apportez dans la chambre de la supérieure. Puis, montant à cette chambre, où selon l'ordre qu'il avait donné, un grand feu s'allumait dans l'âtre, et où deux bougies brûlaient sur une table: --Maintenant, dit-il à la supérieure, du papier, une plume, de l'encre, et laissez-nous. La supérieure obéit. Le cardinal, resté seul, s'accouda sur la table en murmurant: --Cette fois je crois que le Seigneur est avec moi. En ce moment, le plus grand des deux hommes apporta dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant, la prisonnière, privée de tout sentiment, et la déposa, enveloppée dans la robe de moine, à quelque distance du feu, à la place que lui indiquait du doigt le cardinal. Puis, saluant respectueusement, comme si connaissant la grandeur du rang, il y ajoutait celle de l'action, il sortit. CHAPITRE IX. LE RÉCIT. Le cardinal demeura seul avec cette pauvre créature inanimée, que l'on eût pu croire morte, si des frissonnements nerveux n'eussent agité de temps en temps la robe de gros drap qui l'enveloppait, de telle façon que l'on ne voyait aucune partie de sa personne, mais seulement le relief de son corps, relief qui semblait bien plus celui d'un cadavre que d'une personne vivante. Mais peu à peu, la bienfaisante influence du feu se fit sentir, les agitations du froc devinrent plus fréquentes; deux mains, que l'on eût prises pour celles d'un squelette, si leurs ongles, démesurément longs, n'eussent indiqué qu'elles appartenaient à un corps n'ayant point encore épuisé la somme de ses souffrances en ce monde, sortirent hors des manches, s'allongeant instinctivement vers le feu; puis, la tête pâle avec les orbites de ses yeux agrandis par la souffrance, bistrée jusqu'au milieu des joues, ses lèvres tirées par en haut et par en bas, laissant voir ses dents serrées, apparut à son tour, roide comme celle d'une tortue sortant de sa carapace. Les jambes se tendirent dans la même direction, laissant voir à l'extrémité de la robe deux pieds de marbre; puis, par un mouvement d'une roideur tout automatique, le corps se trouva assis, et sourdes comme si elles sortaient de la poitrine d'un trépassé, on entendit ces paroles: --Du feu! comme c'est bon du feu! Et, comme un enfant qui n'en connaît pas le danger, elle s'approcha insensiblement de ce feu, dont ses membres glacés mesuraient mal la chaleur. --Prenez garde, ma soeur, dit le cardinal, vous allez vous brûler! La dame de Coëtman tressaillit, et se tourna tout d'une pièce du côté d'où venait la voix; elle n'avait point vu que la chambre fût occupée par une autre personne qu'elle, ou plutôt elle n'avait rien vu que ce feu, l'attirant à lui, et lui donnant le vertige comme un abîme. Elle regarda un instant le cardinal, qu'elle ne reconnut point dans son habit de cavalier, ne l'ayant vu que sous sa robe de moine. --Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle. Je connais votre voix; mais vous, je ne vous connais pas. --Je suis celui qui vous a déjà donné un vêtement et du feu, et qui va vous donner du pain et la liberté. Elle fit un effort de mémoire, et essayant de se souvenir. --Oh! oui, dit-elle, en se traînant vers le cardinal, oui, vous m'avez promis tout cela; puis elle regarda autour d'elle, et baissant la voix: mais pourrez-vous tenir ce que vous m'avez promis? J'ai des ennemis terribles et puissants. --Rassurez-vous, vous avez un protecteur plus terrible et plus puissant qu'eux. --Lequel? --Dieu! La dame de Coëtman secoua la tête. --Il m'a oubliée bien longtemps! dit-elle. --Oui, mais quand il se souvient une fois, il n'oublie plus. --J'ai bien faim! dit-elle. Au même moment, comme si elle eût donné un ordre, et que cet ordre eût été exécuté, la porte s'ouvrit et deux religieuses apportant du pain, du vin, une tasse de bouillon et un poulet froid entrèrent. A leur vue, la dame de Coëtman poussa un cri d'effroi. --Oh! mes bourreaux! mes bourreaux! cria-t-elle. Défendez moi. Et elle alla s'accroupir derrière le fauteuil du cardinal, afin de mettre son défenseur inconnu entre elle et les religieuses. --Ce que j'apporte est-il suffisant, monseigneur? demanda du seuil de la chambre la supérieure. --Oui, mais vous voyez la terreur qu'inspirent vos soeurs à la prisonnière; qu'elles déposent ce qu'elles apportent sur cette table et qu'elles se retirent. Les religieuses déposèrent sur le bout de la table opposée à la dame de Coëtman le bouillon, le poulet, le pain, le vin, le verre. Une cuiller était dans la tasse, une fourchette et un couteau étaient dans le même plat que le poulet. --Venez, dit la supérieure à ses religieuses. Toutes trois allaient sortir. Le cardinal fit un geste en levant le doigt, la supérieure, qui vit que c'était à elle que ce geste s'adressait, s'arrêta. --Songez que je goûterai à tout ce que mangera et boira cette femme, dit-il. --Vous le pouvez sans crainte, monseigneur, répondit la supérieure. Et, faisant une révérence, elle sortit. La prisonnière attendit que la porte fût refermée, et alors elle étendit un bras décharné vers la table, qu'elle regardait en même temps d'un oeil avide. Mais le cardinal s'empara de la tasse de bouillon, dont il but d'abord une ou deux gorgées, et se tournant vers l'affamée, qui, les bras étendus vers lui, le couvrait du regard. --Il y a deux jours que vous n'avez mangé, m'avez-vous dit? --Trois, monseigneur. --Pourquoi m'appelez-vous monseigneur? --J'ai entendu que la supérieure vous appelait ainsi, et d'ailleurs il faut que vous soyez un grand de la terre pour oser prendre ma défense comme vous le faites. --S'il y a trois jours que vous n'avez mangé, raison de plus pour prendre toute sorte de précautions. Prenez cette tasse, mais buvez le bouillon par cuillerée. --Je ferai ce que vous ordonnez, monseigneur, en tout et toujours. Elle prit avidement la tasse des mains du cardinal et porta la première cuillerée de bouillon à la bouche. Mais la gorge semblait s'être resserrée, l'estomac semblait s'être rétréci, le bouillon ne passa qu'avec difficulté et douloureusement. Peu à peu cependant la difficulté diminua, et après la quatrième ou cinquième cuillerée, elle put boire le reste à même la tasse. En l'achevant, sa faiblesse était si grande qu'une sueur froide lui passa sur le front et qu'elle fut prête à s'évanouir. Le cardinal lui versa le quart d'un verre de vin, lui recommandant après l'avoir goûté lui-même, de le boire à petites gorgées. Elle le but à plusieurs reprises, ses joues se colorèrent d'une teinte fiévreuse, et mettant la main à sa poitrine: --Oh! dit-elle, c'est du feu que je viens de boire. --Et maintenant, lui dit le cardinal, remettez-vous un peu, nous allons causer. Et, lui approchant un fauteuil à l'angle de la cheminée, en face de lui, il l'aida à s'asseoir dessus. Nul, en voyant cet homme avoir pour ce débris humain les soins d'une garde-malade, n'eût certes voulu reconnaître en lui ce terrible prélat, la terreur de la noblesse française, qui faisait tomber les têtes que la royauté n'eût pas même essayé de faire plier. Peut-être objectera-t-on que son intérêt se cachait derrière sa miséricorde. Mais à ceci nous répondrons que la cruauté politique, lorsqu'elle est nécessaire, devient une justice. --J'ai bien faim encore, dit la pauvre femme, en jetant un regard avide vers la table. --Tout à l'heure, dit le cardinal, vous mangerez. En attendant, j'ai tenu ma promesse: vous avez chaud, vous allez manger, vous allez avoir des habits, vous allez être libre; tenez la vôtre. --Que voulez-vous savoir? --Comment avez-vous connu Ravaillac et où l'avez-vous vu pour la première fois? --A Paris, chez moi. J'étais la confidente en toutes choses de Mme Henriette d'Entragues; Ravaillac était d'Angoulême, il y demeurait place du duc d'Epernon. Il y avait eu deux mauvaises affaires: accusé d'un meurtre, il avait été un an en prison, puis acquitté; mais en prison, il avait fait des dettes, il n'en sortit que pour y rentrer. --Avez-vous jamais entendu parler de ses visions? --Il me les raconta lui-même. La plus importante et la première fut celle-ci: une fois qu'il allumait du feu, la tête penchée, il vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme; ce sarment devint la trompette sacrée de l'archange, il s'adapta de lui-même à sa bouche, et, sans qu'il eût besoin de souffler dedans, d'elle-même elle sonnait la guerre sainte, tandis qu'à droite et à gauche de sa bouche s'échappaient des torrents d'hosties. ' , , , 1 : 2 « - ! - » 3 4 - - - ! - . ' 5 ' . , . 6 7 - - ' ' ' , 8 . ; , 9 . ' . 10 ' . 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