Belbo.
Tout cela se passait tandis que nous faisions le siége de La Rochelle.
Ce fut alors que la France envoya, pour le comte de Rethellois, ces
16,000 hommes, commandés par le marquis d'Uxelles, lesquels, manquant de
vivres et de solde par la négligence, ou plutôt par la trahison de
Créquy, furent repoussés par Charles-Emmanuel, au grand regret du
cardinal.
Mais il lui restait au centre du Piémont une ville qui avait vaillamment
tenu et sur laquelle flottait toujours le drapeau de la France, c'était
Cazal, défendue par un brave et loyal capitaine, nommé le chevalier de
Gurron.
Malgré la déclaration bien positive faite par Richelieu, que la France
soutiendrait les droits de Charles de Nevers, le duc de Savoie avait
grand espoir que ce prétendant serait un jour ou l'autre abandonné du
roi Louis XIII, car il connaissait la haine que lui portait Marie de
Médicis, qu'il avait autrefois refusé d'épouser, sous prétexte que les
Médicis n'étaient pas de naissance à s'allier avec les Gonzague, qui
étaient princes avant que les Médicis ne fussent seulement
gentilshommes.
Et maintenant on connaît la cause des ressentiments qui poursuivent le
cardinal, et dont il s'est plaint si amèrement à sa nièce.
La reine-mère hait le cardinal de Richelieu pour une multitude de
raisons; la première et la plus âcre de toutes, c'est qu'il a été son
amant et qu'il ne l'est plus; qu'il a commencé par lui obéir en toutes
choses, et qu'il a fini par lui être opposé sur tous les points; que
Richelieu veut la grandeur de la France et l'abaissement de l'Autriche,
tandis qu'elle veut la grandeur de l'Autriche et l'abaissement de la
France, et qu'enfin Richelieu veut faire un duc de Mantoue, de Nevers,
dont elle ne veut rien faire, à cause de la vieille rancune qu'elle
garde contre lui.
La reine Anne d'Autriche hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il a
traversé ses amours avec Buckingham, ébruité la scandaleuse scène des
jardins d'Amiens, chassé d'auprès d'elle Mme de Chevreuse, sa
complaisante amie, battu les Anglais, avec lesquels était son coeur, qui
ne fut jamais à la France, parce qu'elle le soupçonne sourdement,
n'osant le faire tout haut, d'avoir dirigé le couteau de Felton contre
la poitrine du beau duc, et, enfin, parce qu'il surveille obstinément
les nouvelles amours qu'elle pourrait avoir, et qu'elle sait qu'aucune
de ses actions, même les plus cachées, ne lui échappe.
Le duc d'Orléans hait le cardinal de Richelieu, parce qu'il sait que le
cardinal le connaît ambitieux, lâche et méchant, attendant avec
impatience la mort de son frère, capable de la hâter dans l'occasion,
parce qu'il lui a ôté l'entrée au conseil, emprisonné son précepteur
Ornano, décapité son complice Chalais, et que, pour toute punition
d'avoir conspiré sa mort, il l'a enrichi et déshonoré. Au reste,
n'aimant personne que lui-même, il ne compte, la mort de son frère
arrivant, épouser la reine, plus âgée que lui de sept ans, que dans le
cas où la reine serait enceinte.
Enfin le roi le haïssait parce qu'il sentait que tout dans le cardinal
était génie, patriotisme, amour réel de la France, tandis qu'en lui tout
était égoïsme, indifférence, infériorité, parce qu'il ne régnerait pas
tant que le cardinal vivrait, et régnerait mal le cardinal mort: mais
une chose le ramène incessamment au cardinal, dont incessamment on
l'éloigne.
On se demande quel est le philtre qu'il lui a fait boire, le talisman
qu'il lui a pendu au cou, l'anneau enchanté qu'il lui a passé au doigt!
Son charme, c'est sa caisse toujours pleine d'or, et toujours ouverte
pour le roi. Concini l'avait tenu dans la misère, Marie de Médicis dans
l'indigence, Louis XIII n'avait jamais eu d'argent, le magicien toucha
la terre de sa baguette, et le Pactole jaillit aux yeux du roi, qui dès
lors eut toujours de l'argent, même quand Richelieu n'en avait pas.
Dans l'espérance que maintenant tout est aussi clair sur l'échiquier de
nos lecteurs que sur celui de Richelieu, nous allons reprendre notre
récit où nous l'avons laissé à la fin du premier volume.
CHAPITRE II.
MARIE DE GONZAGUE.
Pour arriver au résultat que nous venons de promettre, c'est-à-dire pour
reprendre notre récit où nous l'avons abandonné à la fin de notre
dernier volume, il faut que nos lecteurs aient la bonté d'entrer avec
nous à l'hôtel de Longueville, qui, adossé à celui de la marquise de
Rambouillet, coupe avec lui, en deux, le terrain qui s'étend de la rue
Saint-Thomas-du-Louvre à la rue Saint-Nicaise, c'est-à-dire est situé
comme l'hôtel Rambouillet, entre l'église Saint-Thomas-du-Louvre et
l'hôpital des Quinze-Vingts; seulement son entrée est rue Saint-Nicaise,
juste en face des Tuileries, tandis que l'entrée de l'hôtel de la
marquise, est, nous l'avons dit, rue Saint-Thomas-du-Louvre.
Huit jours se sont passés depuis les événements qui ont fait, jusqu'à
présent, le sujet de notre récit.
L'hôtel, qui appartient au prince Henri de Condé, le même qui prenait
Chapelain pour un statuaire, et qui a été habité par lui et par Mme la
princesse sa femme, avec laquelle nous avons fait connaissance à la
soirée de Mme de Rambouillet, a été abandonné en 1612, deux ans après
son mariage avec Mlle de Montmorency, époque à laquelle il acheta, rue
Neuve Saint-Lambert, un magnifique hôtel qui débaptisa cette rue pour
lui donner le nom de rue de Condé, qu'elle porte aujourd'hui. Il est
habité seulement, au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 13
décembre 1628 (les événements sont tellement importants à cette époque,
qu'il est bon de prendre les dates), par Mme la duchesse douairière de
Longueville et par sa pupille, Son Altesse la princesse Marie, fille de
François de Gonzague, dont la succession causa tant de troubles, non
seulement en Italie, mais en Autriche et en Espagne, et de Marguerite de
Savoie, fille elle-même de Charles-Emmanuel.
Marie de Gonzague, née en 1612, atteignait donc sa seizième année; tous
les historiens du temps s'accordent à affirmer qu'elle était belle à
ravir, et les chroniqueurs, plus précis dans leurs dires, nous
apprennent que cette beauté consistait: dans une taille moyenne
parfaitement prise; dans ce teint mat des femmes nées à Mantoue, que,
comme les femmes d'Arles, elles doivent aux émanations des marais qui
les entourent; dans des cheveux noirs, des yeux bleus, des sourcils et
des cils de velours, des dents de perle et des lèvres de corail, un nez
grec d'une forme irréprochable dominant ces lèvres, qui n'avaient pas
besoin du secours de la voix pour faire les plus suaves promesses.
Inutile de dire que, vu le rôle important qu'elle était appelée à jouer
comme fiancée du duc de Rethellois, fils de Charles de Nevers, héritier
du duc Vincent, dans les événements qui allaient s'accomplir, Marie de
Gonzague, à qui sa beauté eût suffi, comme à l'étoile polaire son éclat,
pour attirer les regards de tous les jeunes cavaliers de la cour,
attirait en même temps ceux des hommes que leur âge, leur gravité ou
leur ambition, poussaient à la politique.
On la savait d'abord puissamment protégée par le cardinal de Richelieu,
et c'était un motif de plus, pour ceux qui voulaient faire leur cour au
cardinal, de faire à la belle Marie de Gonzague une cour assidue.
C'était évidemment à cette protection du cardinal, protection dont la
présence de Mme de Combalet était une preuve, que nous pouvons voir,
vers sept heures du soir, arriver rue Saint-Nicaise, et descendre à la
porte de l'hôtel de Longueville, les uns de leurs voitures, et les
autres de la nouvelle invention qui depuis la veille est en pratique,
c'est-à-dire de ces chaises à porteurs dont Souscarrières partage le
brevet avec Mme Cavois, les principaux personnages de l'époque, qu'on
introduit, au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans le salon au plafond
orné de caissons peints représentant les faits et gestes du bâtard
Dunois, fondateur de la maison de Longueville, et de tapisseries
qu'éclairaient à peine un immense lustre descendant du centre du
plafond, et des candélabres posés sur les cheminées et sur les consoles,
où se tient la princesse Marie.
Un des premiers arrivés était M. le prince.
Comme M. le prince jouera un certain rôle dans notre récit, qu'il en a
joué un grand dans l'époque qui précède et dans celle qui doit suivre,
rôle triste et ténébreux, nous demandons au lecteur la permission de lui
faire connaître ce rejeton dégénéré de la première branche des Condé.
Les premiers Condé étaient braves et rieurs, celui-ci était lâche et
sombre. Il disait tout haut: «Je suis un poltron, c'est vrai, mais
Vendôme l'est encore plus que moi!»--Et cela le consolait, en supposant
qu'il eût besoin de consolation.
Expliquons ce changement.
En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé qui,
quoique un peu bossu, était la coqueluche de toutes les femmes et duquel
on disait:
Ce petit prince si gentil,
Qui toujours chante et toujours rit,
Toujours caresse la mignonne,
Dieu gard' de mal le petit homme!
En mourant assassiné à Jarnac, ce charmant petit prince de Condé
laissait un fils, qui devint, avec le jeune Henri de Navarre, le chef du
parti protestant.
Celui-là, c'était le digne fils de son père qui, au combat de Jarnac,
avait chargé à la tête de cinq cents gentilshommes avec un bras en
écharpe et une jambe cassée, dont les os traversaient sa botte. Ce fut
lui qui, le jour de la Saint-Barthélemy, à Charles IX, qui lui criait:
-Mort- ou -messe!- répondait: -Mort!- tandis que Henri, plus prudent,
répondait: -Messe!-
Celui-là, c'était le dernier des grands Condé de la première race.
Il ne devait pas mourir sur un champ de bataille, glorieusement couvert
de blessures, et assassiné par un autre Montesquiou. Il devait mourir
tout simplement empoisonné par sa femme.
Après une absence de cinq mois, il revint à son château des Andelys; sa
femme, une demoiselle de La Trémouille, était enceinte d'un page gascon.
Au dessert du dîner qu'elle lui donna à son retour, elle lui servit une
pêche.
Deux heures plus tard, il était mort!
La même nuit, le page se sauvait en Espagne.
Accusée par le cri public, l'empoisonneuse fut arrêtée.
Le fils de l'adultère naquit dans la prison où sa mère resta huit ans
sans qu'on osât lui faire son procès, tant on était sûr de la trouver
coupable! Au bout de huit ans, Henri IV, qui ne voulait pas voir
s'éteindre les Condé, ce magnifique rameau de l'arbre des Bourbons, fit
sortir de prison, sans jugement, la veuve absoute par la clémence
royale, mais condamnée par la conscience publique.
Disons en deux mots comment ce Henri, prince de Condé, deuxième du nom,
qui prenait Chapelain pour un statuaire, avait épousé Mlle de
Montmorency; l'histoire est curieuse et mérite que nous ouvrions une
parenthèse pour la raconter, cette parenthèse dût-elle être un peu
longue. Il n'y a pas de mal, d'ailleurs, que l'on apprenne chez les
romanciers certains détails qu'oublient de raconter les historiens, soit
qu'ils les jugent indignes de l'histoire, soit que probablement ils les
ignorent eux-mêmes.
En 1609, la reine Marie de Médicis montait un ballet, et le roi Henri IV
boudait, parce que, comme danseuse dans ce ballet, composé des plus
jolies femmes de la cour, elle avait refusé d'admettre Jacqueline de
Bueil, mère du héros de notre histoire, du comte de Moret.
Et comme les illustres danseuses qui devaient figurer au ballet étaient
obligées, pour aller faire répétition à la salle de spectacle du Louvre,
de passer devant la porte de Henri IV, Henri IV, en signe de mauvaise
humeur, fermait sa porte.
Un jour, il la laissa entrebâillée.
Par cette porte entrebâillée, il vit passer Mlle Charlotte de
Montmorency.
«Or, dit Bassompierre dans ses mémoires, il n'y avait rien sous le ciel
de plus beau que Mlle de Montmorency, ni de meilleure grâce, ni de plus
parfait.»
Cette vision lui parut si radieuse que sa mauvaise humeur prit
immédiatement des ailes de papillon et s'envola. Il se leva du fauteuil
où il boudait et la suivit, comme Enée suivait Vénus enveloppée d'un
nuage.
Ce jour-là, et pour la première fois, il assista donc au ballet.
Il y avait un moment où les dames, vêtues en nymphes, et, si léger que
soit de nos jours le costume de nymphe, il était encore plus léger au
dix-neuvième siècle; il y avait, disons-nous, un moment où les dames
vêtues en nymphes, faisaient toutes à la fois semblant de lever le
javelot, comme si elles eussent voulu le lancer à un but quelconque;
Mlle de Montmorency, en levant le sien, se tourna vers le roi et sembla
vouloir l'en percer; le roi ne se doutant point du danger qu'il courait,
était venu sans cuirasse; aussi dit-il que la belle Charlotte fit de si
bonne grâce cette action de le menacer de son javelot, qu'il crut sentir
le javelot pénétrer au plus profond de son coeur.
Mme de Rambouillet et Mlle Paulet étaient de ce ballet, et ce fut de ce
jour que toutes deux firent amitié avec Mlle de Montmorency,
quoiqu'elles fussent de cinq ou six ans plus âgées qu'elle.
A partir de ce jour-là, le bon roi Henri IV oublia Jacqueline de Bueil;
il était fort oublieux, comme on sait, et il ne songea plus qu'à
s'assurer la possession de Mlle de Montmorency. Il ne s'agissait pour
cela que de trouver à la belle Charlotte un mari complaisant qui,
moyennant une dot de quatre ou cinq cent mille francs, fermât d'autant
plus les yeux que le roi les ouvrirait davantage.
Il en avait fait ainsi pour la comtesse de Moret, qu'il avait mariée à
M. de Cesy, lequel était parti pour une ambassade le soir même de ses
noces.
Le roi croyait avoir son homme sous la main.
Il jeta les yeux sur cet enfant du meurtre et de l'adultère. Marié de la
main du roi et à la fille d'un connétable, la tache de sa naissance
disparaissait.
D'ailleurs toutes les conditions furent faites avec lui. Il promit tout
ce que l'on voulut; le connétable donna cent mille écus à sa fille,
Henri IV un demi-million, et Henri II de Condé, qui la veille avait dix
mille livres de rentes, se trouva le matin de ses noces en avoir
cinquante.
Il est vrai que le soir, il devait partir. Il ne partit pas.
Cependant il tint le côté de la convention qui consistait à rester la
première nuit de ses noces dans une chambre séparée de celle de sa
femme, et le pauvre amoureux de cinquante ans obtint d'elle que, pour
bien lui prouver qu'elle était seule et maîtresse d'elle-même, elle se
montrerait sur son balcon, ses cheveux dénoués et entre deux flambeaux.
En l'apercevant, le roi faillit mourir de joie.
Il serait trop long de suivre Henri dans les folies que lui fit faire
ce dernier amour, au milieu duquel le coup de couteau de Ravaillac
l'arrêta court, au moment où il allait chercher chez la belle Mlle
Paulet des consolations que la charmante Lionne lui prodiguait et qui ne
le consolaient pas.
Après la mort du roi, M. de Condé rentra en France avec sa femme, qui
était toujours Mlle de Montmorency, et qui ne devint Mme de Condé que
pendant les trois ans que son mari passa à la Bastille. Il est probable
qu'avec les dispositions bien connues de M. de Condé pour les écoliers de
Bourges, sans ces trois ans passés à la Bastille, ni le grand Condé, ni
Mme de Longueville n'auraient jamais vu le jour.
M. le prince était surtout connu pour son avarice; il courait à cheval
dans les rues de Paris, sur une haquenée et avec un seul valet, quand il
avait des procès ou qu'il allait solliciter ses juges. La Martellière,
fameux avocat de l'époque, avait, comme les médecins, des jours de
consultations gratis. Il y allait ces jours-là.
Toujours fort mal vêtu, il avait fait ce soir-là meilleure toilette que
de coutume; peut-être savait-il trouver le duc de Montmorency, son
beau-frère, chez la princesse Marie, et avait-il fait toilette pour lui,
le duc lui ayant dit que la première fois qu'il le rencontrerait vêtu
d'une façon indigne d'un prince du sang, il ferait semblant de ne pas le
connaître.
C'est que Henri II, duc de Montmorency, était l'antipode de Henri II,
prince de Condé; c'était le frère de la belle Charlotte, et il était
aussi élégant que M. de Condé l'était peu, aussi libéral que M. de Condé
était avare. Un jour, ayant entendu dire à un gentilhomme que, s'il
trouvait 20,000 écus à emprunter pour deux ans, sa fortune serait faite:
--N'allez pas plus loin, lui dit-il, ils sont trouvés.
Et sur un bout de papier, il écrivit au crayon: -Bon pour 20,000 écus-.
--Portez cela demain à mon intendant, dit-il au gentilhomme, et tâchez
de prospérer.
Deux ans après, en effet, le gentilhomme rapporta à M. de Montmorency
les 20,000 écus.
--Allez, allez, monsieur, lui dit le duc, c'est bien assez que vous me
les ayez rapportés, je vous les donne de bon coeur.
Il avait été fort amoureux de la reine, en même temps que M. de
Bellegarde, avec lequel il faillit se couper la gorge à ce sujet. La
reine, qui coquetait avec tous deux, ne savait lequel écouter, lorsque
Buckingham vint à la cour et les mit d'accord, quoique M. de Montmorency
n'eût alors que trente ans et que M. de Bellegarde en eût soixante. Il
paraît que le vieux gentilhomme avait à cette occasion fait autant de
bruit que le jeune prince, car, à cette époque, on fredonna ce couplet
dans toutes les alcôves:
L'astre de Roger
Ne luit plus au Louvre,
Chacun le découvre
Et dit qu'un berger
Arrivé de Douvre
L'a fait déloger.
Les rois, du moment où ils sont mariés, n'y voient pas plus clair que
les autres maris; aussi Louis XIII exila-t-il à ce propos M. de
Montmorency à Chantilly; rentré en grâce par l'influence de Marie de
Médicis, il était revenu passer un mois à la cour, puis était parti pour
son gouvernement du Languedoc, où il avait appris la nouvelle du duel et
l'exécution en Grève de son cousin François de Montmorency, comte de
Bouteville.
Par sa femme, Maria Felice Orsini, fille de ce même Virginio Orsini, qui
avait accompagné Marie de Médicis en France, il était neveu de la
reine-mère; de là venait la protection dont elle l'honorait.
Jalouse comme une italienne, Maria Orsini, qui, selon le poète
Théophile, avait la blancheur des neiges célestes, avait commencé par
fort tourmenter son mari, qui avait, dit Tallemant des Réaux, une telle
vogue, qu'il n'y avait pas une femme, de celles qui avaient un peu de
galanterie en tête, qui ne voulût à toute force être cajolée par lui.
Enfin, un compromis était intervenu entre le duc et sa femme, par lequel
celle-ci lui permettait de faire autant de galanteries qu'il lui
plairait, pourvu qu'il vînt les lui raconter. Une de ses amies lui
disait un jour qu'elle ne comprenait point qu'elle donnât à son mari une
telle latitude, et surtout qu'elle en exigeât le récit.
--Bon, répondit-elle; je ménage ce récit-là pour le moment où nous
sommes couchés, et j'y trouve toujours mon compte.
Et en effet, il n'était point étonnant que les femmes, surtout celles de
cette époque toute sensuelle, se prissent de passion pour un beau prince
de trente-trois ans, de la première famille de France, riche à millions,
gouverneur d'une province, amiral de France à 17 ans, duc et pair à 18,
chevalier du Saint-Esprit à 25, qui comptait parmi ses ancêtres quatre
connétables et six maréchaux, et dont la suite ordinaire se composait
de cent gentilshommes et de trente pages.
Mais revenons à la soirée de la princesse Marie. Quelques moments après
l'arrivée à l'hôtel de Longueville du prince de Condé qui, nous l'avons
dit, avait fait toilette, afin d'éviter les reproches de M. de
Montmorency, la porte du salon s'ouvrit à deux battants, et l'huissier
cria:
--Son Altesse Royale Monseigneur Gaston d'Orléans.
Toutes les conversations s'arrêtèrent; ceux qui étaient debout restèrent
debout, ceux qui étaient assis se levèrent, la princesse Marie
elle-même.
--Bon! dit Mme de Combalet, confidente du cardinal, en se levant à son
tour et en saluant plus respectueusement que personne, voici la comédie
qui commence; ne perdons pas un mot de ce qui se dira sur le théâtre,
ni, s'il est possible, de ce qui se fera dans les coulisses.
CHAPITRE III.
LE COMMENCEMENT DE LA COMÉDIE.
Et, en effet, c'était la première fois que publiquement, et au milieu
d'une grande soirée, le duc d'Orléans se présentait chez la princesse
Marie de Gonzague.
Il était facile de voir qu'il avait donné à sa toilette un soin tout
particulier. Il était vêtu d'un pourpoint de velours blanc, passementé
d'or, avec le manteau pareil, doublé de satin cerise; il portait des
chausses de velours cerise, de la même couleur que la doublure de son
manteau; il était coiffé, ou plutôt il tenait à la main, car, contre son
habitude, il s'était découvert, et tout le monde le remarqua, il tenait
à la main un chapeau de feutre blanc, avec une ganse de diamants et des
plumes cerise. Enfin il était chaussé de bas de soie et de souliers de
satin blanc; des flots de rubans aux deux couleurs adoptées par lui
sortaient, abondants et pleins d'élégance, de toutes les ouvertures de
son pourpoint et à l'endroit des jarretières.
Mgr Gaston était peu aimé, encore moins estimé. Nous avons dit le tort
que lui avait fait dans ce monde brave, élégant et chevaleresque, sa
conduite dans le procès de Chalais; aussi fut-il accueilli par un
silence général.
En l'entendant annoncer, la princesse Marie avait jeté un coup-d'oeil
d'intelligence à la douairière de Longueville. Dans la journée, on avait
reçu une lettre de Son Altesse Royale qui prévenait Mme de Longueville
de sa visite pour le soir et la priait, s'il était possible, de lui
ménager quelques minutes d'entretien avec la princesse Marie, à laquelle
il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à
communiquer.
Il s'avança vers la princesse Marie, en sifflotant un petit air de
chasse; mais comme on savait que devant la reine même il ne pouvait
s'empêcher de siffler, personne ne s'inquiéta de cette inconvenance, pas
même la princesse Marie, qui lui tendit gracieusement la main.
Le prince la lui baisa en l'appuyant longtemps et fortement contre ses
lèvres, puis il salua courtoisement Mme la douairière de Longueville,
s'inclina presque légèrement devant Mme de Combalet, et s'adressant à la
fois aux cavaliers et aux dames:
--Par ma foi, dit-il, mesdames et messieurs, je vous recommande la
nouvelle invention de M. Souscarrières; rien de plus commode, sur mon
honneur. Connaissez-vous cela, princesse?
--Non, monseigneur, j'en ai entendu parler seulement par quelques
personnes qui ont employé ce véhicule pour me venir saluer ce soir.
--C'est en vérité ce qu'il y a de plus commode, et quoique nous ne
soyons pas grands amis, M. de Richelieu et moi, je ne puis qu'applaudir
à cette innovation pour laquelle il a donné privilége à M. de
Bellegarde. Son père, qui est grand écuyer, n'aura dans toute sa vie
rien inventé de pareil, et je proposerais de donner le revenu de toutes
ses charges à son fils pour le service qu'il nous rend. Imaginez-vous,
princesse, une brouette fort propre, doublée de velours, avec glaces
quand on veut voir, rideaux quand on ne veut pas être vu, et où l'on est
très bien assis. Il y en a pour aller seul et d'autres pour aller à
deux. Cela est porté par des Auvergnats, qui vont au pas, au trot ou au
galop, selon les besoins et la rétribution du voituré.
J'ai essayé du pas tant que j'ai été dans le Louvre, et du trot quand
j'ai été sorti; ils ont le pas fort cadencé et le trot fort doux. Ce
qu'il y a de commode, c'est qu'ils viennent, si le temps est mauvais,
vous chercher jusque dans le vestibule, où ne peuvent venir vous prendre
les carrosses, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que le marchepied
n'existant pas, on n'est jamais crotté; on pose la chaise, cela
s'appelle une chaise, et celui qui en sort se trouve de niveau avec le
parquet. Il ne tiendra pas à moi, je vous jure, que l'invention ne
devienne à la mode. Je vous la recommande, duc, dit-il en s'adressant à
Montmorency et en le saluant de la tête.
--Je m'en suis servi aujourd'hui même, dit le duc en s'inclinant, et je
suis en tout point de l'avis de Votre Altesse.
Puis se retournant du côté du duc de Guise, qui, lui aussi, se trouvait
là:
--Bonjour, mon cousin, dit-il, quelles nouvelles de la guerre?
--C'est à vous, monseigneur, qu'il faut en demander; plus les rayons du
soleil sont près de nous, plus ils nous éclairent.
--Oui, quand ils ne nous aveuglent pas. Quant à moi, je suis plus que
borgne en politique; et si cela continue, je solliciterai la princesse
Marie de vouloir bien demander une chambre pour moi à ses voisins MM.
les Quinze-Vingts.
--Si Votre Altesse désire savoir des nouvelles, nous pourrons lui en
donner. J'ai reçu avis que Mlle Isabelle de Lautrec, son service fini
près de la reine, viendrait ce soir nous communiquer une lettre qu'elle
a reçue du baron de Lautrec, son père, qui, comme vous le savez, est à
Mantoue, près du duc de Rethellois.
--Mais, demanda Mgr Gaston, ces nouvelles peuvent-elles être rendues
publiques?
--Le baron le pense, monseigneur, et le lui dit dans sa lettre.
--En échange, dit Gaston, je vous donnerai des nouvelles d'alcôves, les
seules qui m'intéressent, maintenant que j'ai renoncé à la politique.
--Dites, monseigneur, dites, firent les dames en riant.
Mme de Combalet, par habitude, se couvrit le visage de son éventail.
--Je parie, dit le duc de Guise, que vous voulez parler de mon gredin de
fils?
--Justement! Vous savez qu'il se fait donner la chemise comme un prince
du sang, huit ou dix personnes ont fait la sottise de la lui passer;
mais il y a quelques jours, il la donna à l'abbé de Retz, qui a fait
semblant de la chauffer et l'a laissée tomber dans le feu, où elle a
brûlé, après quoi l'abbé a pris son chapeau, a salué et est sorti.
--Il a, par ma foi! bien fait, dit le duc de Guise, et il en aura mon
compliment la première fois que je le rencontrerai.
--Si j'osais prendre la parole, dit Mme de Combalet, je dirais qu'il a
fait pis que cela.
--Oh! dites, dites, madame, fit M. de Guise.
--Eh bien, à la dernière visite qu'il a faite à sa soeur, Mme de
Saint-Pierre, à Reims, il dîna avec elle au parloir, et ensuite entra au
couvent, comme prince, après le dîner; le voilà, avec ses seize ans,
qu'il se met à courir après les religieuses, qu'il attrape la plus
belle, et que, bon gré mal gré, il l'embrasse.--Mon frère! criait Mme de
Saint-Pierre, vous moquez vous des épouses de Jésus-Christ?--Bon!
répondait le vaurien, Dieu est trop puissant pour permettre que l'on
embrasse ses épouses, si telle n'était pas sa volonté.--Je me plaindrai
à la reine! disait la religieuse embrassée, qui était très-jolie.
L'abbesse eut peur.--Embrassez celle-là aussi, dit-elle au prince.--Ah!
ma soeur, elle est bien laide.--Raison de plus, vous aurez l'air d'avoir
fait la chose par enfantillage, et sans savoir ce que vous
faites.--Est-ce bien utile, ma soeur?--Très utile, ou la jolie se
plaindra.--Eh bien, toute laide qu'elle soit, puisque vous le voulez,
elle sera embrassée. Et il l'embrassa; la laide lui en sut gré et
empêcha la jolie de se plaindre.
--Et comment savez-vous cela, belle veuve? demanda le duc à Mme de
Combalet.
--Mme de Saint-Pierre a fait son rapport à mon oncle; mais mon oncle a
une telle faiblesse pour la maison de Guise, qu'il n'a fait qu'en rire.
--Je l'ai rencontré il y a un mois à peu près, dit M. le prince, avec un
bas de soie jaune, en guise de plume, à son chapeau. Que voulait dire
cette nouvelle folie?
--Cela voulait dire, fit M. d'Orléans, qu'il était alors amoureux de la
Villiers de l'hôtel de Bourgogne, et qu'elle jouait un rôle dans lequel
elle portait des bas jaunes. Il lui fit faire, par Tristan l'Hermite,
des compliments sur sa jambe. Elle tira un de ses bas et le remit à
Tristan en disant: Si M. de Joinville veut, durant trois jours, porter à
son chapeau ce bas en guise de plume, il pourra me venir après demander
tout ce qu'il voudra.
--Eh bien?
--Eh bien, il a porté le bas trois jours, et voilà mon cousin de Guise,
son père, qui vous dira que le quatrième, il n'est rentré à l'hôtel de
Guise qu'à onze heures du matin.
--Voilà une belle vie pour un futur archevêque!
--En ce moment-ci, continua Son Altesse Royale, c'est de Mlle de Pons,
une grosse blonde, joufflue, qui est à la reine, qu'il est amoureux;
l'autre jour elle s'est purgée, il s'est informé de l'adresse de son
apothicaire, il a pris la même drogue qu'elle, en lui écrivant: «Il ne
sera pas dit que vous serez purgée, et que je ne me serai pas purgé en
même temps que vous.»
--Ah! dit le duc, cela m'explique pourquoi le maître fou a fait venir à
l'hôtel de Guise tous les montreurs de chiens de Paris, l'autre jour.
Imaginez-vous que je rentre à l'hôtel, et que je trouve la cour pleine
de chiens en toutes sortes de costumes; il y en avait plus de trois
cents, avec une trentaine de baladins, qui traînaient chacun sa meute.
--Que fais-tu là, Joinville? lui demandai-je.
--Je me donne le spectacle, mon père, me répondit-il. Devinez pourquoi
il avait fait venir tous ces bateleurs?--Pour leur promettre à chacun un
louis si, dans trois jours, tous les chiens savants de Paris ne
sautaient plus que pour Mlle de Pons.
--A propos, dit Gaston, qui, avec son caractère inquiet, trouvait que
l'on s'occupait bien longtemps de la même chose, en votre qualité de
voisine, chère douairière, vous devez avoir des nouvelles du pauvre
Pisani; on m'en a donné hier de lui, qui n'étaient pas trop mauvaises.
--J'en ai fait prendre ce matin, et l'on m'a dit que les médecins
répondaient à peu près de lui.
--Nous allons en avoir de fraîches, dit le duc de Montmorency, j'ai
déposé le comte de Moret à la porte de l'hôtel Rambouillet, où il a
voulu aller en prendre en personne.
--Comment! le comte de Moret, dit madame de Combalet, qui disait donc
que Pisani avait voulu le faire tuer?
--Oui, dit le duc, mais il paraît que c'était un quiproquo.
En ce moment, la porte s'ouvrit et l'huissier annonça:
--Monseigneur Antoine de Bourbon, comte de Moret.
--Oh! tenez, dit le duc, le voilà, il vous racontera la chose lui-même,
et beaucoup mieux que moi qui bredouille, aussitôt que je veux dire
vingt mots de suite.
Le comte de Moret entra, et tous les yeux en effet se tournèrent de son
côté, et, nous devons le dire, tout particulièrement ceux des dames.
N'ayant point été présenté encore à la princesse Marie, il attendit à la
porte que M. de Montmorency l'y vînt prendre et le conduisît à la
princesse, ce que le duc s'empressa de faire, avec la grâce dont il
faisait toute chose.
Non moins gracieusement, le jeune prince salua la princesse, lui baisa
la main, lui donna en deux mots des nouvelles du comte de Rethellois,
qu'il avait vu en passant à Mantoue, baisa la main de la douairière de
Longueville, ramassa le bouquet qui, dans le mouvement qu'avait fait Mme
de Combalet pour lui ouvrir la route, s'était détaché de sa guimpe et
était allé tomber à terre, le lui tendit avec une charmante révérence,
et, après s'être incliné profondément devant Mgr Gaston, alla prendre
modestement sa place près du duc de Montmorency.
--Mon cher prince, lui dit celui-ci, quand la cérémonie fut achevée,
justement comme vous alliez entrer, on parlait de vous.
--Ah! bah! suis-je donc un personnage si important pour que l'on
s'occupe de moi en si bonne compagnie?
--Vous avez bien raison, monseigneur, dit une voix de femme, un homme
qu'on veut assassiner parce qu'il est l'amant de la soeur de Marion
Delorme, vaut-il la peine que l'on s'occupe de lui?
--Holà! dit le prince, voilà une voix que je connais. N'est-ce pas celle
de ma cousine?
--Oui-dà! maître Jaquelino, répondit Mme de Fargis en s'avançant et en
lui tendant la main.
Le comte la lui serra. Puis tout bas:
--Vous savez qu'il faut que je vous revoie et surtout que je vous parle.
Je suis amoureux.
--De moi?
--Un peu, mais d'une autre beaucoup.
--Impertinent! Comment l'appelez vous?
--Je ne sais pas son nom.
--Est-elle jolie, au moins?
--Je ne l'ai jamais vue.
--Est-elle jeune?
--Elle doit l'être.
--A quoi jugez-vous cela?
--A sa voix que j'ai entendue, à sa main que j'ai touchée, à son haleine
que j'ai bue!
--Ah! mon cousin, comme vous dites ces choses-là.
--J'ai vingt et un ans, je les dis comme je les sens.
--O jeunesse! jeunesse! dit Mme de Fargis; diamant sans prix et qui
pourtant se ternit si vite!
--Mon cher comte, interrompit le duc, vous savez que toutes les dames
sont jalouses de votre cousine; car c'est ainsi je crois que vous avez
appelé Mme de Fargis, elles veulent savoir comment vous avez été faire
une visite à l'homme qui a voulu vous faire assassiner.
--D'abord, répondit le comte de Moret, avec sa charmante légèreté, parce
que, si je ne le suis pas encore, à coup sûr je serai un jour cousin de
Mme de Rambouillet.
--Par qui? demanda Monsieur d'Orléans, qui se piquait de connaître
toutes les généalogies, expliquez-nous cela, monsieur de Moret.
--Mais, par ma cousine de Fargis, qui a épousé M. de Fargis d'Angennes,
cousin de Mme de Rambouillet.
--Comment êtes-vous donc cousin de Mme de Fargis?
--Cela, répondit le comte de Moret, c'est notre secret, n'est-ce pas,
cousine Marina?
--Oui, cousin Jaquelino, dit en riant Mme de Fargis.
--Puis avant d'être le cousin de Mme de Rambouillet, j'ai été de ses
bons amis.
--Mais, dit Mme de Combalet, à peine vous ai-je vu une fois ou deux chez
elle.
--Elle m'a prié de cesser mes visites.
--Pourquoi cela? demanda Mme de Sablé.
--Parce que M. de Chevreuse était jaloux de moi.
--A l'endroit de qui?
--Combien sommes-nous dans ce salon? trente, à peu près; je vous le
donne à chacun en mille, cela fait trente mille.
--Nous donnons notre langue aux chiens.
--A l'endroit de sa femme!
Un immense éclat de rire accueillit la déclaration du comte.
--Mais avec tout cela, dit Mme de Montbazon, qui craignait que de sa
belle-soeur on ne passât à elle, le comte n'achève pas l'histoire de son
assassinat.
--Ah! ventre-saint-Gris! elle est bien simple. Compromettrai-je Mme de
la Montagne, en disant que j'étais son amant?
--Pas plus que Mme de Chevreuse.
--Eh bien, le pauvre Pisani a cru que c'était Mme de Maugiron qui
faisait mon bonheur. Certaine déviation qu'il a dans la taille le rend
susceptible; certaines vérités que lui dit son miroir le rendent
irascible. Au lieu de m'appeler sur le terrain, où j'aurais été de grand
coeur, il a chargé un sbire de sa querelle; il est tombé sur un sbire
honnête homme qui a refusé. Vous voyez qu'il n'a pas de chance; il a
voulu tuer le sbire, il l'a manqué; il a voulu tuer Souscarrières, qui
ne l'a pas manqué. Et voilà l'histoire.
--Non, ce n'est pas là l'histoire, insista Monsieur. Comment êtes-vous
allé faire une visite à l'homme qui a voulu vous assassiner?
--Mais parce qu'il ne pouvait venir, lui! Je suis une bonne âme,
monseigneur. J'ai pensé que le pauvre Pisani croirait peut-être que je
lui en veux et que cela pourrait lui donner le cauchemar; j'ai donc été
lui serrer franchement la main et lui dire que, si, à l'avenir, lui ou
tout autre, croit avoir à se plaindre de moi, on n'aura qu'à m'appeler
sur le terrain; je ne suis qu'un simple gentilhomme, et je ne me crois
pas le droit de refuser réparation à quiconque j'aurais offensé;
seulement, je tâcherai de n'offenser personne.
Et le jeune homme prononça ces paroles avec une telle douceur et en même
temps une telle fermeté qu'un murmure approbateur répondit au sourire
franc et loyal qui s'épanouissait sur ses lèvres.
A peine avait-il fini, que la porte s'ouvrit une nouvelle fois et que
l'huissier annonça:
--Mademoiselle Isabelle de Lautrec.
Au moment où elle entra, on put, derrière elle, distinguer un valet de
pied, à la livrée du château, qui l'avait accompagnée.
En apercevant la jeune fille, le comte de Moret éprouva un sentiment
d'attraction étrange et fit un pas comme pour aller à elle.
Elle s'avança, gracieuse et rougissante, vers la princesse Marie, et,
s'inclinant respectueusement devant son fauteuil:
--Madame, dit-elle, j'ai congé de Sa Majesté pour apporter à Votre
Altesse une lettre de mon père, renfermant de bonnes nouvelles pour
vous, et je profite de la permission pour déposer, avec mes respects,
cette lettre à vos pieds.
Aux premières paroles qu'avait prononcées Mlle de Lautrec, le comte de
Moret avait tressailli jusqu'au fond du coeur, et, saisissant la main de
Mme de Fargis et la secouant avec force:
--Oh! murmura-t-il, la voilà! la voilà! c'est elle que j'aime!
CHAPITRE IV.
ISABELLE ET MARINA.
Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir
son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait
le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec
était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de
la princesse Marie.
La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec
était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau,
d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la
nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait
l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de
la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et
blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci;
sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds;
mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa
taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main,
c'est-à-dire fin, délicat et cambré.
Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit
entre ses bras et la baisa au front.
--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la
fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient
m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami,
votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je
puis en faire part à ceux qui nous aiment?
--Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M.
de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie
les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté,
les faire connaître en France.
La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet,
qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire
la belle messagère.
Marie lut d'abord la lettre tout bas.
Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que
la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui
étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se
retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste
de l'assemblée.
Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun
d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui
soumet le coeur à sa puissance, reçut le coup et le donna.
Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.
Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le choeur
des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.
L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à
cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration
historique faisait presque l'égale de celle des princes.
Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en
était sûr.
Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.
--Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma
chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie,
envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de
la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de
Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en
outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à
assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant
à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait
invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se
désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir
au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille
écus de rente, en terre souveraine.
«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour
l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»
--Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec
les protestants.
--Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir
en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais
pas d'opposition.
--Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.
--J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de
sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de
Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est
que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.
--C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande
nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le
commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?
--Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc,
que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral,
pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait,
achètera un million le droit de diriger en personne la campagne
d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.
--Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme
il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient
pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million,
au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.
Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége
de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses
frais de campagne.
--J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas
échapper cette occasion de faire valoir vos droits.
--Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu
de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être
heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi,
mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en
féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de
réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le
trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me
paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela
arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près
de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très
cher frère le comte de Moret.
Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston
flattaient sa suprême ambition:
--Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur,
répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai
de la mémoire.
En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques
mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit
aussitôt par cette même porte.
Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une
guerre--certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le
Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le
Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue--donnait
à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille
expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans
l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.
L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à
la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait
donné déjà passage à Mme de Longueville.
Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot -Vauthier-, et
tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la
reine-mère.
Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier
d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse
Marie.
--Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je
ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le
chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien
promis à personne.
Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et
les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son
habitude.
A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement
général que causait la disparition successive de la douairière de
Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le
salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune
fille interdite:
--Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le
monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue,
a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir,
après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte
de Moret.
Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus
interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.
En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal
éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de
Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une
coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui
passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux
reproche, lui disait:
--Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!
Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de
Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait
effleuré son visage.
--Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers
cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus
Astarté elle-même, mais...
--Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la
pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme
pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs,
ses dents comme un fil de perles.
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