--C'est qu'outre les cinq cent mille francs mentionnés par Votre
Eminence, j'ai rapporté d'Angleterre l'invention des chaises à porteurs,
pour lesquelles, depuis trois ans, je sollicite un brevet en France.
--Vous vous trompez, cher monsieur Michel, je n'ai oublié ni
l'invention, ni la demande de brevet que vous m'avez adressée pour la
faire valoir, et je vous ai envoyé chercher tout particulièrement, au
contraire, pour vous parler de cela; mais chaque chose a son tour.
L'ordre, a dit un philosophe, est la moitié du génie, nous n'en sommes
encore qu'à votre mariage.
--Ne pourrions-nous nous dispenser de cela, monseigneur?
--Impossible, que deviendrait votre titre de marquis, puisqu'il vous fut
donné par la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de votre mariage? Il
a couru sur vous et sur cette digne duchesse, à cette époque, beaucoup
de bruits que vous vous êtes bien gardé de démentir, et quand elle est
morte, il y a six mois, vous avez fait prendre le deuil à un bambin de
cinq ans que vous avez; mais, comme chacun a le droit d'habiller ses
enfants à sa fantaisie, je ne vous ferai point de remontrances à cet
endroit-là.
--Monseigneur est bien bon, dit Souscarrières.
--Quoi qu'il en soit, vous revîntes de Lorraine avec une jeune fille que
vous aviez enlevée, Mlle Anne de Rogers; vous la disiez fille d'un grand
seigneur, et elle était tout simplement fille de la duchesse. Ce fut à
l'occasion de votre mariage avec elle que vous fûtes, dites-vous, fait
marquis de Montbrun; mais, pour que la promotion fût valable, il eût
fallu que ce fût M. Michel qui fût fait marquis, et non M. de
Bellegarde, puisque étant enfant adultérin, vous ne pouviez être
reconnu, et que n'ayant pas le droit de vous appeler Bellegarde, on ne
pouvait pas vous faire marquis sous ce nom qui n'est pas et qui ne peut
pas être le vôtre.
--Monseigneur est bien dur pour moi.
--Tout au contraire, cher monsieur Michel, je suis doux comme sirop, et
vous allez le voir.
Mme Michel, qui ne connaissait pas quel bonheur lui était tombé en
partage d'épouser un homme tel que vous, Mme Michel se laissa cajoler
par Villaudry, vous savez, Villaudry, le cadet de celui que Moissens a
tué; vous eûtes vent de quelque chose et la voulûtes jeter dans le canal
de Souscarrières; mais vous n'étiez pas bien sûr, et comme vous n'êtes
pas au fond un méchant homme, vous attendîtes d'être plus assuré.
L'assurance vint à propos d'un bracelet de cheveux qu'elle donna à
Villaudry; cette fois, comme vous aviez la preuve, une lettre écrite
tout entière de sa main, qui ne vous laissait point de doute sur votre
disgrâce, vous la menâtes dans le parc, et, tirant votre poignard, vous
lui dîtes de prier Dieu. Cette fois, ce n'était point comme lorsque vous
l'aviez menacée de la jeter dans le canal, et elle vit bien que ce
n'était point pour rire.
Et, en effet, vous lui portâtes un coup qu'elle para heureusement avec
la main, mais elle en eut deux doigts coupés. Voyant son sang, vous en
eûtes pitié, lui fîtes grâce de la vie et la renvoyâtes en Lorraine.
Quant à Villaudry, justement parce que vous aviez été clément avec votre
femme, vous résolûtes d'être implacable avec lui, et comme il était à la
messe aux Minimes de la place Royale, vous entrâtes dans l'église, lui
donnâtes un soufflet et mîtes l'épée à la main. Mais lui ne voulut point
commettre un sacrilége et garda la sienne au fourreau.
Il est vrai de dire qu'il ne se souciait pas fort de se battre avec
vous, et qu'il dit même: «Je le poignarderais, si ma réputation était
bien établie; mais, par malheur, elle ne l'est pas, ce qui fait que je
dois me battre.» Et, en effet, il vous appela, et comme si vous étiez le
véritable fils de M. de Bellegarde et que vous n'ayez pas plus de
mémoire que lui, vous vous battîtes sur la place Royale, là même où
s'étaient battus Bouteville et Beuvron; vous vous conduisîtes à
merveille, je le sais, vous acceptâtes toutes les exigences de votre
adversaire, et il en fut quitte pour six coups d'épée que vous lui
donnâtes avec la pointe et autant de soufflets que vous lui donnâtes
avec la lame.
Mais Bouteville, lui aussi, s'était conduit à merveille, ce qui
n'empêcha pas que je lui fisse couper la tête, ce que j'eusse fait aussi
pour vous, si au lieu d'être M. Michel tout court, vous eussiez été
réellement Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
Souscarrières; car, de plus que Bouteville, vous aviez tiré l'épée dans
une église, ce qui fait qu'on vous eût coupé le poing avant de vous
couper la tête; vous entendez, mon cher monsieur Michel.
--Oui, pardieu, monseigneur, j'entends, répondit Souscarrières, et je
dois dire que j'ai, dans ma vie, entendu des conversations qui m'ont
plus réjoui que celle-là.
--D'autant mieux que vous n'êtes pas au bout, et que ce soir encore vous
êtes retombé dans la récidive avec ce pauvre marquis Pisani; en vérité,
il faut être endiablé pour se battre avec un pareil polichinelle.
--Eh! monseigneur, ce n'est pas moi qui me suis battu avec lui, c'est
lui qui s'est battu avec moi.
--Voyons: ce pauvre marquis n'était-il pas assez malheureux de ne pas
avoir ses entrées dans la rue de la Cerisaie, comme vous et le comte de
Moret y avez les vôtres.
--Comment, monseigneur, vous savez....
--Je sais que, si la pointe de votre épée n'avait pas rencontré le
sommet de sa bosse, et s'il n'avait pas eu la chance d'avoir les côtes
imbriquées les unes sur les autres de manière que le fer a glissé comme
sur une cuirasse, il était cloué comme un scarabée contre la muraille:
vous êtes donc une bien mauvaise tête, cher monsieur Michel.
--Je vous jure, monseigneur, que je ne lui ai aucunement cherché
querelle, tout le monde vous le dirai; seulement, j'étais échauffé
d'avoir couru depuis la rue de l'Homme-Armé jusqu'à la rue du Louvre.
A ces mots de la rue de l'Homme-Armé; Richelieu ouvrit à la fois les
yeux et les oreilles.
--Il était échauffé, lui, continua Souscarrières, d'une querelle qu'il
avait prise dans un cabaret.
--Oui, dit Richelieu, qui marchait comme en plein jour dans le chemin
que Souscarrières, sans s'en douter, venait de lui ouvrir, dans le
cabaret de l'Homme-Armé...
--Monseigneur! s'écria Souscarrières étonné....
--.... Où il était allé, continua Richelieu au risque de s'égarer, mais
voulant tout savoir, où il était allé pour voir, si, par l'intermédiaire
d'un certain Etienne Latil, il ne pourrait pas se débarrasser du comte
de Moret, son rival; par bonheur, au lieu de trouver un sbire, il a
trouvé un honnête spadassin, qui a refusé de tremper sa main dans le
sang royal. Mais, savez-vous bien, mon cher monsieur Michel, qu'il y a
dans votre épée tirée dans l'église, dans votre duel avec Villaudry,
dans votre complicité au meurtre d'Etienne Latil, et dans votre
rencontre avec le marquis de Pisani, de quoi vous faire couper le cou
quatre fois, si vous aviez trente deux quartiers de noblesse au lieu
d'avoir soixante-quatre quartiers de roture?
--Hélas, monseigneur, dit Souscarrières fort ébranlé, je le sais, et je
déclare hautement que je ne dois la vie qu'à votre magnanimité.
--Et à votre intelligence, mon cher monsieur Michel.
--Ah! monseigneur, s'il m'était permis de mettre cette intelligence à la
disposition de Votre Eminence, s'écria Souscarrières, en se jetant aux
pieds du cardinal, je serais le plus heureux des hommes.
--Je ne dis pas non, Dieu m'en garde! car j'ai besoin d'hommes comme
vous.
--Oui, monseigneur, d'hommes dévoués, j'ose le dire.
--Que je pourrai faire pendre le jour où ils ne le seront plus.
Souscarrières tressaillit.
--Oh! ce n'est jamais, dit-il, à moi qu'un pareil malheur arrivera,
d'oublier ce que je dois à Votre Eminence.
--Cela vous regarde, mon cher M. Michel; vous tenez votre fortune entre
vos mains, mais n'oubliez pas que moi je tiens le bout de la corde dans
les miennes.
--Si seulement Son Excellence daignait me dire à quoi il lui
conviendrait que j'appliquasse l'intelligence qu'elle veut bien me
reconnaître.
--Oh! quant à cela, volontiers.
--J'écoute de toutes mes oreilles.
--Eh bien, supposons que je vous accorde le brevet de votre importation
d'Angleterre.
--Le brevet des chaises à porteurs! s'écria Souscarrières, qui voyait
se dessiner sous une forme palpable cette fortune que le cardinal venait
de lui dire être entre ses mains, mais que jusque-là il n'avait entrevue
qu'en rêve...
--De la moitié, dit le cardinal, de la moitié seulement; je réserve
l'autre moitié pour un don que je veux faire.
--Encore une intelligence que Monseigneur veut récompenser, hasarda
Souscarrières.
--Non, un dévouement, c'est plus rare.
--Monseigneur en est bien le maître; en me donnant un brevet pour la
moitié, il me comblera.
--Soit! vous avez donc moitié des chaises à porteurs de Paris, mettons
deux cents, par exemple.
--Mettons deux cents, oui, monseigneur.
--Cela fait quatre cents porteurs de chaises; eh bien, monsieur Michel,
supposons ces quatre cents porteurs intelligents, remarquant où ils
conduisent leurs pratiques, écoutant ce qu'elles disent, et tenant
exactement note de leurs paroles et de leurs allées et venues; supposons
encore à la tête de cette administration un homme intelligent qui me
rende compte à moi, mais à moi seul, de ce qu'il voit, de ce qu'il
entend, de ce qu'on lui rapporte; enfin, supposons toujours que cet
homme n'ait que douze mille livres de rente, il s'en fera facilement
vingt quatre, et qu'au lieu de s'appeler messire Pierre de Bellegarde,
marquis de Montbrun et seigneur de Souscarrières... je lui dirai: Mon
cher ami, prenez autant de noms que vous en voudrez; plus vous en
prendrez de nouveaux, meilleur sera; et quant aux noms que vous vous
êtes appropriés déjà, défendez-les contre ceux qui les réclameront,
s'ils sont réclamés; mais ce n'est pas moi, soyez bien tranquille, qui
vous chercherai le moindrement querelle pour cela.
--Et c'est sérieux ce que dit là monseigneur?
--Très-sérieux! mon cher monsieur Michel; le brevet de la moitié des
chaises à porteurs en circulation dans Paris vous est accordé, et demain
votre associée, qui aura déjà signé pour sa part le cahier des charges,
ira vous le porter, pour que vous le signiez à votre tour: cela vous
convient-il?
--Et le cahier des charges portera-t-il les obligations qui me sont
imposées? demanda en hésitant Souscarrières.
--Aucunement, cher monsieur Michel; vous comprenez que la chose reste
entre nous; il est même de la plus haute importance qu'elle ne soit pas
ébruitée. Peste! si l'on vous savait à moi, tout serait manqué; il n'y
aurait même point de mal à ce que l'on vous crût à Monsieur ou à la
reine; pour cela il vous suffira de dire que je suis un tyran, que je
persécute la reine, que vous ne comprenez pas que le roi Louis XIII vive
sous un joug aussi dur qu'est le mien.
--Mais je ne pourrai jamais dire de pareilles choses! s'écria
Souscarrières.
--Bon! en vous forçant un peu, vous verrez que cela viendra. Ainsi,
c'est convenu, vos chaises vont devenir à la mode: elles feront de
l'opposition; vous allez avoir toute la cour; on n'ira plus nulle part
qu'en chaise, surtout si les vôtres sont à deux places et ont des
rideaux bien épais.
--Monseigneur n'a pas de recommandation particulière à me faire?
--Oh! si fait! je vous recommande particulièrement les dames: Mme la
princesse, d'abord; Mme Marie de Gonzague, Mme de Chevreuse, Mme de
Fargis; puis les hommes: le comte de Moret, M. de Montmorency, M. de
Chevreuse, le comte de Cramail. Je ne vous parle pas du marquis de
Pisani; grâce à vous, il en a pour quelques jours à ne pas m'inquiéter.
--Monseigneur peut être tranquille; et quand commencerai-je mon
exploitation?
--Le plus vite possible; dans huit jours cela peut être en train, à
moins, toutefois, que les fonds ne vous manquent.
--Non, monseigneur; d'ailleurs, pour une pareille affaire, me
manqueraient-ils personnellement, j'en trouverais.
--Dans ce cas-là, il ne faudrait pas même chercher, mais vous adresser
directement à moi.
--A vous, monseigneur?
--Oui, n'ai-je pas un intérêt dans l'affaire? Mais, pardon, voici Cavois
qui, à ce qu'il paraît, a quelque chose à me dire; c'est lui qui ira
vous faire signer demain le petit papier en question, et, comme il en
connaîtra toutes les conditions, même celles qui restent entre nous,
c'est lui qui irait vous les rappeler en cas d'oubli; mais je crois être
sûr que vous ne les oublierez pas. Entre Cavois, entre, tu vois
monsieur, n'est-ce pas?
--Oui, monseigneur, répondit Cavois, qui avait obéi à l'ordre du
cardinal.
--Eh bien, il est de mes amis; seulement il est de ceux qui viennent me
voir de dix heures du soir à deux heures du matin; pour moi, mais pour
moi seul, il s'appelle M. Michel; mais pour tout le monde c'est messire
Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrières.--Au
revoir, monsieur Michel.
Souscarrières salua jusqu'à terre et sortit, ne pouvant croire à sa
bonne fortune et se demandant si le cardinal lui avait parlé
sérieusement ou n'avait voulu que se moquer de lui.
Mais, comme on savait le cardinal fort occupé, il finit par comprendre
que le cardinal n'avait pas le temps de se moquer de lui, et, selon
toute probabilité, il avait parlé sérieusement.
Quant au cardinal, comme il avait la conviction qu'il venait de recruter
ses forces d'un puissant allié, sa bonne humeur lui était revenue, et ce
fut de sa voix la plus aimable qu'il cria:
--Madame Cavois! eh! madame Cavois, venez donc.
CHAPITRE XIV.
OU LE CARDINAL COMMENCE A VOIR CLAIR SUR SON ÉCHIQUIER.
A peine cet appel était-il fait, que le cardinal vit entrer une petite
femme de 25 à 26 ans, leste, pimpante, le nez en l'air, et qui ne
paraissait nullement intimidée de se trouver en sa présence.
--Vous m'avez appelée, monseigneur, dit-elle, prenant la parole et avec
un accent languedocien des plus prononcés, me voilà.
--Bon! et Cavois qui disait que peut-être vous ne voudriez pas venir.
--Moi, ne pas venir quand vous me faisiez l'honneur de m'appeler! Je
n'avais garde! Votre Eminence ne m'eût point appelée, que je fusse venue
toute seule.
--Mme Cavois! Mme Cavois! fit le capitaine des gardes, essayant de
grossir sa voix.
--Mme Cavois tant que tu voudras, monseigneur m'a fait venir pour une
chose ou pour une autre. Est-ce pour me parler? qu'il me parle. Est-ce
pour que je lui parle? je lui parlerai.
--Pour l'un ou pour l'autre, Mme Cavois, dit le cardinal, faisant signe
à son capitaine des gardes de ne pas intervenir dans la conversation.
--Ah! vous n'avez pas besoin de lui imposer silence, monseigneur, il
suffira que je lui dise de se taire et il se taira. Est-ce que par
hasard il voudrait faire croire qu'il est le maître?
--Monseigneur, excusez-la, dit Cavois, elle n'est point de la cour,
et...
--Que monseigneur m'excuse! Ah! tu me la bâilles bonne, Cavois, c'est
monseigneur qui a besoin d'être excusé.
--Comment! dit le cardinal en riant, c'est moi qui ai besoin d'être
excusé?
--Certainement! Est-ce que c'est d'un chrétien de tenir des gens qui
s'aiment, éternellement séparés l'un de l'autre, comme vous le faites?
--Ah ça, mais vous l'adorez donc votre mari?
--Comment ne l'adorerais-je pas, vous savez comment je l'ai connu,
monseigneur?
--Non, mais dites-moi cela, madame Cavois, cela m'intéresse énormément.
--Mireille! Mireille! fit Cavois, essayant de rappeler sa femme à
l'ordre.
--Cavois! Cavois! fit le cardinal, imitant l'accent de son capitaine des
gardes.
--Eh bien, vous savez, moi, je suis la fille d'un gentilhomme de qualité
du Languedoc, tandis que Cavois est fils d'un gentillâtre de Picardie.
Cavois fit un mouvement.
--Cela ne veut pas dire que je te méprise, Louis; mon père s'appelait de
Serignan. Il a été maréchal de camp en Catalogne, ni plus ni moins.
J'étais veuve d'un nommé Lacroix, toute jeune, sans enfants, et jolie;
je puis m'en vanter.
--Vous l'êtes toujours, madame Cavois, dit le cardinal.
--Ah bien oui, jolie! J'avais seize ans, j'en ai vingt-six aujourd'hui,
et huit enfants, monseigneur.
--Comment, huit enfants! Tu as fait huit enfants à ta femme, malheureux,
et tu viens te plaindre que je t'empêche de coucher avec elle!
--Comment! tu t'en es plaint, mon petit Cavois! s'écria Mireille. O
amour que tu es, laisse-moi t'embrasser.
Et, sans s'inquiéter de la présence du cardinal, elle sauta au cou de
son mari et l'embrassa.
--Madame Cavois! madame Cavois! s'écria le capitaine des gardes tout
tremblant, tandis que le cardinal, complétement ramené à la bonne
humeur, se pâmait de rire.
--Je reprends, monseigneur, dit Mme Cavois, lorsqu'elle eut embrassé son
mari tout à son aise. Il était dans ce temps-là à M. de Montmorency, il
n'y avait donc rien d'étonnant que, quoique Picard, il vînt en
Languedoc. Là il me voit et tombe amoureux de moi; mais comme il n'était
pas très riche et que j'avais un peu de bien, voilà mon imbécile qui
n'ose pas se déclarer. Sur ces entrefaites, il ramassa une mauvaise
querelle, et, comme il devait se battre le lendemain, il s'en va chez un
notaire, fait un testament en ma faveur et me donne, quoi? Tout ce qu'il
a, ni plus ni moins, à moi, qui ne savais pas même qu'il m'aimât.
Tout-à-coup, je vois arriver chez moi la femme du notaire, qui était
mon amie; elle me dit: «Vous ne savez pas, si M. de Cavois meurt, vous
héritez!»
--Cavois! je ne le connais pas.--Oh! reprit la femme du notaire, un beau
garçon!--Il était beau garçon dans ce temps-là, monseigneur; depuis il
est un peu déformé, mais n'importe, je ne l'en aime pas moins, n'est-ce
pas, Cavois?
--Monseigneur, dit Cavois, d'un ton suppliant, vous l'excusez, n'est-ce
pas?
--Dites donc, madame Cavois, fit Richelieu, si nous mettions ce pleurard
à la porte?
--Oh! non, monseigneur, je ne le vois pas assez pour cela. Voilà donc
qu'elle me conte qu'il m'aime comme un fou, qu'il se bat en duel le
lendemain et que, s'il est tué, il me laisse tout son avoir. Ça me
touche, vous comprenez. Je raconte ça à mon père, à mes frères, à tous
mes amis, je les fais monter à cheval dès le matin et battre la campagne
pour empêcher Cavois et son adversaire de se rencontrer. Bon! ils
arrivent trop tard. Monsieur que vous voyez là a la main leste, il avait
déjà donné deux coups d'épée à son adversaire; lui, rien. On me le
ramène sain et sauf; je lui saute au cou. Si vous m'aimez, lui dis-je,
il faut m'épouser. C'est mauvais de rester sur son appétit, et il
m'épousa.
--Et il ne resta point sur son appétit, à ce qu'il paraît, dit le
cardinal.
--Non parce que, voyez-vous, monseigneur, il n'y a pas d'homme plus
heureux que ce coquin-là. C'est moi qui ai tout le soin des affaires, il
n'a lui que son service près de Votre Eminence, une charge de paresseux;
quand il revient au logis, par malheur c'est rare, je le caresse: mon
petit Cavois par-ci, mon petit mari par-là! je me fais la plus jolie que
je puis pour lui plaire; il n'entend parler de rien de fâcheux, pas de
criailleries, pas de plaintes enfin; c'est comme si le sacrement n'y
avait point passé.
--Ce que je vois dans tout cela, c'est que vous aimez mieux maître
Cavois que le reste du monde.
--Oh! oui, monseigneur.
--Mieux que le roi?
--Je souhaite toutes sortes de prospérités au roi; mais si le roi
mourrait que je n'en mourrais pas; tandis que si mon pauvre Cavois
mourrait, tout ce que je pourrais désirer de mieux, c'est qu'il
m'emmenât avec lui.
--Mieux que la reine?
--Je respecte Sa Majesté; seulement je trouve que, pour une reine de
France, elle ne fait pas assez d'enfants; s'il lui arrivait un malheur,
elle nous laisserait dans l'embarras; de cela je lui en veux.
--Mieux que moi?
--Je crois bien, mieux que vous, monseigneur; vous ne me faites que de
la peine, tantôt en étant malade, tantôt en m'éloignant de lui, tantôt
en l'emmenant à la guerre, comme vous venez de faire pendant près d'un
an à La Rochelle, tandis que lui ne me fait que du plaisir.
--Mais enfin, dit Richelieu, si le roi mourait, si la reine mourait, si
je mourais, si tout le monde mourait, que feriez-vous tous deux, tous
seuls.
Mme de Cavois se mit à rire en regardant son mari:
--Eh bien, dit-elle, nous ferions...
--Oui, que feriez-vous?
--Nous ferions ce qu'Adam et Eve faisaient, monseigneur, quand ils
étaient seuls aussi.
Le cardinal se mit à rire avec eux.
--Donc, dit-il, il y a huit enfants dans la maison?
--Excusez, monseigneur, il n'y en a plus que six; il a plu au Seigneur
de nous en prendre deux.
--Oh! il vous les rendra, j'en suis sûr.
--Je l'espère bien, n'est-ce pas, Cavois?
--Eh bien, il faut pourvoir à l'existence de ces pauvres petits.
--Grâce à Dieu, monseigneur, ils ne pâtissent pas.
--Oui, mais si je venais à mourir, ils pâtiraient.
--Le ciel nous garde d'un pareil malheur, s'écrièrent les deux époux.
--J'espère qu'il vous en gardera, et moi aussi; en attendant, il faut
tout prévoir; madame Cavois, je vous donne, à vous, par moitié, avec M.
Michel, dit Pierre de Bellegarde, dit marquis de Montbrun, dit le
seigneur de Souscarrières, le brevet des chaises à porteurs dans Paris.
--Oh! monseigneur.
--Sur ce, Cavois, continua Richelieu, emmenez votre femme et qu'elle
soit contente de vous; ou sinon je vous mets aux arrêts pendant huit
jours dans sa chambre à coucher.
--Oh! monseigneur, s'écrièrent les deux époux en se jetant à ses pieds
et en lui baisant les mains.
Le cardinal étendit les deux mains sur eux.
--Que diable marmottez-vous là, monseigneur, demanda Mme Cavois, qui ne
savait pas le latin.
--Les plus belles phrases de l'Evangile, mais que, par malheur, il est
défendu aux cardinaux de mettre en pratique; allez.
Et, poussés par lui, tous deux sortirent de ce cabinet où, en deux
heures, venaient de se passer tant de choses.
Resté seul, la figure du cardinal reprit sa gravité ordinaire.
--Voyons, dit-il, résumons-nous, et récapitulons les événements de la
soirée; et tirant un carnet de sa poche, il écrivit dessus au crayon:
«Le comte de Moret, arrivé depuis huit jours de Savoie, amoureux de
Mme de la Montagne,--rendez-vous avec la Fargis à l'hôtel de
l'Homme-Armé--lui, déguisé en Basque--elle en Catalane--chargé
selon toute probabilité de lettres pour les deux reines par
Charles-Emmanuel--assassinat d'Etienne Latil, pour refus de tuer le
comte de Moret--Pisani, repoussé par Mme de Maugiron--blessé par
Souscarrières--sauvé par sa bosse.
--Souscarrières breveté des chaises à porteurs, chef de ma police
laïque, pour faire pendant à du Tremblay, chef de ma police religieuse.
--La reine absente du ballet pour cause de migraine.»
--Qu'y a-t-il encore? voyons!
Et il chercha dans sa mémoire.
--Ah! dit-il tout à coup, et cette lettre soustraite dans le
portefeuille du médecin du roi, Senelle, et vendue à du Tremblay par son
valet de chambre. Voyons un peu ce qu'elle dit, maintenant que Rossignol
en a retrouvé le chiffre, et il appela:
--Rossignol! Rossignol!
Le même petit bonhomme à lunettes reparut.
--La lettre et le chiffre, dit le cardinal.
--Les voici, monseigneur.
Le cardinal les prit.
--C'est bien, dit-il, à demain, et si je suis content de votre
traduction, c'est un bon de quarante pistoles, au lieu d'un bon de
vingt, que vous aurez à faire.
--J'espère que Votre Eminence en sera contente.
Rossignol sorti, le cardinal ouvrit la lettre et la lut:
Voici textuellement ce qu'elle disait:
«Si -Jupiter- est chassé de l'-Olympe-, il peut se réfugier en -Crète-,
-Minos- lui offrira l'hospitalité avec grand plaisir. Mais la santé de
-Céphale- ne peut durer; pourquoi, en cas de mort, ne ferait-on pas
épouser -Procris- à -Jupiter-? Le bruit court que l'-Oracle- veut se
débarrasser de -Procris- pour faire épouser -Vénus- à -Céphale-. En
attendant, que -Jupiter- continue de faire la cour à -Hébé-, et à
feindre à propos de cette passion la plus grande mésintelligence avec
-Junon-. Il est important que tout fin qu'il est, ou plutôt qu'il se
croit, l'-Oracle- se trompe en croyant -Jupiter- amoureux d'-Hébé-.
«MINOS.»
--Maintenant, dit le cardinal après avoir lu, voyons le chiffre:
Le chiffre, comme nous l'avons dit, était joint à la lettre; il était
tel que nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs.
CÉPHALE, LE ROI.
PROCRIS, LA REINE.
JUPITER, MONSIEUR.
JUNON, MARIE DE MÉDICIS.
L'OLYMPE, LE LOUVRE.
L'ORACLE, LE CARDINAL.
VÉNUS, Mme DE COMBALET.
HÉBÉ, MARIE DE GONZAGUE.
MINOS, CHARLES IV, DUC DE LORRAINE.
LA CRÈTE, LA LORRAINE.
«Si -Monsieur- est chassé du -Louvre-, il peut se réfugier en
-Lorraine-; le -duc Charles IV- lui offrira l'hospitalité avec le plus
grand plaisir, mais la santé du -Roi- ne peut durer; pourquoi, en cas
de mort, ne ferait-on pas épouser la -Reine- à -Monsieur-? Le bruit
court que le -Cardinal- veut marier -Mme de Combalet- au -Roi-. En
attendant, que -Monsieur- continue de faire la cour à -Marie de
Gonzague- et à feindre à propos de cette passion la plus grande
mésintelligence avec -Marie de Médicis-; il est important que tout fin
qu'il est, ou plutôt qu'il se croit, le -Cardinal- se trompe en croyant
-Monsieur- amoureux de -Marie de Gonzague-.
«CHARLES IV.»
Richelieu relut la dépêche une seconde fois, puis avec le sourire du
joueur triomphant:
--Allons, dit-il, je commence à voir clair sur mon échiquier.
FIN DU PREMIER VOLUME.
DEUXIÈME VOLUME.
CHAPITRE Ier.
ÉTAT DE L'EUROPE EN 1628.
Arrivés au point où nous en sommes, nous croyons qu'il n'y aurait point
de mal à ce que le lecteur, comme le cardinal de Richelieu, vît un peu
clair sur son échiquier.
Le -fiat lux- nous sera plus facile à faire, à nous, après deux cent
trente-sept ans, qu'au cardinal, qui, entouré de mille trames diverses,
rebondissant de conspirations en conspirations, ne se dégageant d'un
complot que pour retomber dans un autre, trouvait toujours un voile
étendu entre lui et les horizons qu'il avait besoin de découvrir, et
qui, des feux follets flottant sur les intérêts de chacun, était forcé
de faire jaillir une clarté générale.
Si ce livre était simplement un de ces livres que l'on expose entre un
-keepsake- ou un -album-, sur une table de salon, pour que les visiteurs
en admirent les gravures, ou qui, après avoir amusé le boudoir, sont
destinés à faire rire ou pleurer les antichambres, nous passerions
par-dessus certains détails, que les esprits frivoles ou pressés peuvent
traiter d'ennuyeux; mais comme nous avons la prétention que nos livres
deviennent, sinon de notre vivant, du moins après notre mort, des livres
de bibliothèque, nous demanderons à nos lecteurs la permission de leur
faire passer sous les yeux, au commencement de ce chapitre, une revue de
la situation de l'Europe, revue nécessaire au frontispice de notre
second volume, et qui, rétrospectivement, ne sera point inutile à
l'intelligence du premier.
Depuis les dernières années du règne de Henri IV et depuis les premières
années du ministère de Richelieu, la France, non-seulement avait pris
rang au nombre des grandes nations, mais encore était devenue le point
sur lequel se fixaient tous les regards, et déjà à la tête des autres
royaumes européens par son intelligence, elle était à la veille de
prendre la même place comme puissance matérielle.
Disons en quelques lignes quel était l'état du reste de l'Europe.
Commençons par le grand centre religieux, rayonnant à la fois sur
l'Autriche, sur l'Espagne et sur la France; commençons par Rome.
Celui qui règne temporellement sur Rome et spirituellement sur le reste
du monde catholique, est un petit vieillard morose, âgé de soixante ans,
Florentin et avare comme un Florentin, Italien avant tout, prince avant
tout, oncle surtout, avant tout. Il pense à acquérir des morceaux de
terre pour le Saint Siége et des richesses pour ses neveux, dont trois
sont cardinaux: François et les deux Antoine, et le quatrième, Thaddée,
général des troupes papales. Pour satisfaire aux exigences de ce
népotisme, Rome est au pillage:--«-Ce que ne firent point les
Barbares-,» dit Marforio, ce Caton, le censeur des papes,--«-les
Barberini l'ont fait-.» Et, en effet, Matteo Barberini, exalté au
pontificat, sous le nom d'Urbain VIII, a réuni au patrimoine de saint
Pierre le duché dont il porte le nom. Sous lui, le -Gésu- et la
-Propagande-, fondés par le beau neveu de Grégoire XV, Mgr Ludoviso,
florissent, organisent, au nom et sous le drapeau d'Ignace de Loyola: le
-Gésu-, la police du globe, et la -Propagande-, sa conquête. De là
sortiront ces armées de prêcheurs, tendres pour les Chinois, féroces
pour l'Europe. A l'heure qu'il est, sans vouloir personnellement se
mettre en avant, il essaye de contenir les Espagnols dans leur duché de
Milan, et d'empêcher les Autrichiens de franchir les Alpes. Il pousse la
France à secourir Mantoue et à faire lever le siége de Cazal; mais il
refuse de l'aider d'un seul homme ou d'un seul baïoque; dans ses moments
perdus, il corrige les hymnes de l'Eglise et compose des poésies
anacréontiques.
Dès 1624, Richelieu l'a mesuré, et, par dessus sa tête, il a vu le néant
de Rome et apprécié cette politique tremblotante qui avait déjà perdu de
son prestige religieux et qui empruntait le peu de force matérielle qui
lui restait encore, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne.
Depuis la mort de Philippe, l'Espagne cache sa décadence sous de grands
mots et de grands airs. Elle a pour roi Philippe IV, frère d'Anne
d'Autriche, espèce de monarque fainéant, qui règne sous son premier
ministre, le comte duc d'Olivarès, comme Louis XIII règne sous le
cardinal duc de Richelieu. Seulement, le ministre français est un homme
de génie, et le ministre espagnol un casse-cou politique. De ses Indes
occidentales, qui ont fait rouler un fleuve d'or à travers les règnes de
Charles Quint et de Philippe II, Philippe IV tire à peine cinq cent
mille écus. Hein, l'amiral des Provinces-Unies, vient de couler dans le
golfe du Mexique des galions chargés de lingots d'or estimés à plus de
douze millions.
L'Espagne est si haletante, que le petit duc savoyard, le bossu
Charles-Emmanuel, qu'on appelle par dérision le prince des marmottes, a
par deux fois tenu dans sa main les destinées de ce fastueux empire, sur
lequel Charles-Quint se vantait de ne pas voir se coucher le soleil.
Aujourd'hui elle n'est plus rien, pas même la caissière de Ferdinand II,
auquel elle déclare qu'elle ne peut plus donner d'argent! Les bûchers de
Philippe II, le roi des flammes, ont tari la sève humaine qui
surabondait dans les siècles précédents, et Philippe III, en chassant
les Maures, a extirpé la greffe étrangère par laquelle elle pouvait
revivre. Une fois, elle a été obligée de s'entendre avec des voleurs
pour brûler Venise. Son grand général, c'est Spinola, un condottiere
italien; son ambassadeur est un peintre flamand, Rubens.
L'Allemagne, depuis l'ouverture de la guerre de Trente ans, c'est-à-dire
depuis 1618, est un marché d'hommes. Trois ou quatre comptoirs sont
ouverts à l'est, au nord, à l'occident et au centre, où l'on vend de la
chair humaine. Tout désespéré qui ne veut pas se tuer, ou se faire
moine, ce qui est le suicide du moyen âge, de quelque pays qu'il soit,
n'a qu'à traverser le Rhin, la Vistule ou le Danube, et il trouvera à se
vendre.
Le marché de l'est est tenu par le vieux Betlem Gabor, qui va mourir
après avoir pris part à quarante deux batailles rangées, s'être fait
appeler roi et avoir inventé tous ces déguisements militaires: bonnets à
poil des hulans, manches flottantes des hussards, à l'aide desquels on
essaye de se faire peur les uns aux autres; son armée est l'école d'où
est sortie la cavalerie légère. Que promet-il à ses enrôlés? Pas de
solde, pas de vivres, c'est à eux de manger et de s'enrichir comme ils
l'entendront. Il leur donne la guerre sans loi: l'infini du hasard.
Au nord, le marché est tenu par Gustave-Adolphe, le bon, le joyeux
Gustave, qui, tout au contraire de Betlem Gabor, fait pendre les
pillards, l'illustre capitaine, élève du Français Lagardie, et qui
vient, par ses victoires sur la Pologne, de se faire livrer les places
fortes de la Livonie et de la Prusse polonaise. Il est occupé, pour le
moment, à faire alliance avec les protestants d'Allemagne contre
l'empereur Ferdinand II, l'ennemi mortel des protestants, qui a rendu
contre eux l'édit de restitution, qui pourra servir de modèle à l'édit
de Nantes, que rendra Louis XIV cinquante ans après.
C'est le maître de son époque. Nous parlons de Gustave-Adolphe, dans
l'art militaire; c'est le créateur de la guerre moderne; il n'a, ni le
génie morose de Coligny, ni la gravité de Guillaume le Taciturne, ni la
farouche âpreté de Maurice de Nassau; sa sérénité est inaltérable, et le
sourire joue sur ses lèvres, au centre de la bataille. Haut de six
pieds, gros à l'avenant, il lui fallait des chevaux énormes. Son obésité
le gênait parfois, mais le servait aussi: une balle qui eût tué Spinola,
le maigre Génois, se logea dans sa graisse, qui se referma sur elle, et
il n'en entendit plus parler.
Le marché d'occident est tenu par la Hollande, toute désorientée et
divisée contre elle-même; elle avait deux têtes: Barnewelt et Maurice,
elle vient de les couper. Barnewelt, esprit doux, ami de la liberté,
mais surtout de la paix, chef du parti des provinces, partisan de la
décentralisation, et par conséquent de la faiblesse, ambassadeur près
d'Elisabeth, près de Henri IV et de Jacques Ier, qui fait rendre aux
Provinces-Unies par ce dernier: la Brille, Flessingue et Ramekens, et
qui meurt sur l'échafaud, hérétique et traître.
Maurice, qui a sauvé dix fois la Hollande, mais qui a tué Barnewelt, et
qui, à ce meurtre, a perdu sa popularité,--Maurice, qui se croit aimé et
qui est haï. Un matin, il traverse le marché de Gorcum et salue le
peuple en souriant. Il croit que, salué par lui, le peuple va jeter
joyeusement ses chapeaux en l'air et crier: Vive Nassau! Le peuple reste
muet et garde son chapeau sur la tête. A partir de ce moment, son
impopularité le tue, le veilleur infatigable, le capitaine insensible au
danger, le dormeur au sommeil profond, l'homme gras maigrit, ne dort
plus et meurt. C'est son frère cadet qui lui succède, Frédéric-Henri, et
qui, comme faisant partie de l'héritage, reprend le marché d'hommes:
petit comptoir, bien vêtus, bien nourris, régulièrement payés, faisant
une guerre toute stratégique sur des chaussées de marais, et restant,
pour bloquer scientifiquement une bicoque, deux ans dans l'eau jusqu'aux
genoux. Les braves gens se ménagent, mais le gouvernement économe de la
Hollande les ménage encore plus qu'ils ne se ménagent eux-mêmes; à ceux
qui s'exposent aux canons et aux mousquetades les chefs crient: Eh!
là-bas, ne vous faites pas tuer, chacun de vous représente un capital de
3,000 francs.
Mais le grand marché n'est ni au nord, ni à l'est, ni à l'occident: il
est au centre même de l'Allemagne; il est tenu par un homme de race
douteuse, par un chef de pillards et de bandits, dont Schiller a fait un
héros. Est-il Slave, est-il Allemand? Sa tête ronde et ses yeux bleus
disent: Je suis Slave. Ses cheveux d'un blond roux disent: Je suis
Allemand. Son teint olivâtre dit: Je suis Bohême.
En effet, ce soldat maigre, ce capitaine à la mine sinistre, qui signe
Waldstein, est né à Prague; il est né au milieu des ruines, des
incendies et des massacres; aussi n'a-t-il ni foi, ni loi. Cependant, il
a une croyance, ou plutôt trois. Il croit aux étoiles, il croit au
hasard, il croit à l'argent. Il a établi le règne du soldat sur
l'Europe, comme le péché a établi le règne de la mort sur le monde.
Enrichi par la guerre, protégé par Ferdinand II, qui le fera assassiner,
drapé dans un manteau de prince, il n'a ni la sérénité de Gustave, ni la
mobilité physiognomique de Spinola; aux cris, aux plaintes, aux pleurs
des femmes, aux accusations, aux menaces, aux imprécations des hommes,
il n'est ni ému ni colère. C'est un spectre aveugle et sourd, pis que
cela, c'est un joueur qui a deviné que la reine du monde, c'est la
loterie. Il laisse le soldat tout jouer: la vie des hommes, l'honneur
des femmes, le sang des peuples. Quiconque a un fouet à la main est
prince, quiconque a une épée au côté est roi. Richelieu a longtemps
étudié ce démon; il cite, dans un éloge qu'il fait de lui, cette série
de crimes qu'il ne commit pas, mais laissa commettre, et, pour
caractériser sa diabolique indifférence, il dit cette phrase
caractéristique:--«Et avec cela pas méchant!»
Pour en finir avec l'Allemagne, la guerre de Trente ans va son train; sa
première période, la période palatine, a fini en 1623. L'électeur
palatin, Frédéric V, battu par l'Empereur, a perdu dans sa défaite la
couronne de Bohême; la période danoise est en train de s'accomplir,
Christian IV, roi de Danemark, est aux prises avec Wallenstein et Tilly,
et, dans un an, elle en sera à la période suédoise.
Passons donc à l'Angleterre.
Quoique plus riche que l'Espagne, l'Angleterre n'est pas moins malade
qu'elle. Le roi est en même temps en querelle avec son pays et avec sa
femme; il est brouillé à moitié avec son parlement, qu'il va dissoudre,
et tout-à-fait avec sa femme, qu'il veut nous renvoyer.
Charles Ier avait épousé Henriette de France, le seul enfant des enfants
légitimes de Henri IV qui fût sûrement de lui. Madame Henriette était
une petite brune, vive, spirituelle, plutôt agréable que séduisante,
plutôt jolie que belle, brouillonne et têtue, sensuelle et galante; elle
avait eu une jeunesse accidentée.
Bérulle, en la conduisant en Angleterre, lui proposait, à dix-sept ans,
la repentante Madeleine pour modèle. Sortant de France, elle trouva
l'Angleterre triste et sauvage; habituée à notre peuple bruyant et
joyeux, elle trouva les Anglais tristes et graves; son mari lui plut
médiocrement, elle prit comme une pénitence ce mariage avec un roi
grondeur et violent, figure raide, altière et froide. Danois par sa
mère, Charles Ier avait dans les veines un peu des glaces du pôle, avec
cela honnête homme; elle essaya de son pouvoir par de petites querelles,
vit que le roi revenait toujours le premier, et ne craignant plus rien,
elle en essaya de grandes.
Son mariage avait été une véritable invasion catholique. Bérulle, qui la
conduisit à son époux, et qui lui donnait ce bon conseil de modeler son
repentir sur celui de la Madeleine, ignorait toute la haine que
l'Angleterre gardait au papisme; plein des espérances que lui avait
données un évêque français, que le faible Jacques avait laissé officier
à Londres et confirmer en un jour dix-huit mille catholiques, il crut
que l'on pouvait tout exiger, et exigea que les enfants, même
catholiques, succédassent, qu'ils restassent aux mains de leur mère
jusqu'à l'âge de treize ans, que la jeune reine eût un évêque, que cet
évêque et son clergé parussent dans les rues de Londres avec leurs
costumes; il résulta de toutes ces exigences accordées que la reine
méconnut le terrain sur lequel elle marchait, qu'au lieu d'une épouse
aimante, gracieuse et soumise, Charles Ier trouva en elle une triste et
sèche catholique, convertissant le lit nuptial en chaire théologique et
soumettant les désirs du roi aux jeûnes non-seulement de l'Eglise, mais
de la controverse.
Ce ne fut pas tout: par une belle matinée de mai, la jeune reine
traversa Londres dans toute sa longueur, et s'en alla avec son évêque,
ses aumôniers, ses femmes, s'agenouiller au gibet de Tyburn, où avait
été, vingt ans auparavant, lors de la conspiration des poudres, pendu le
père Garnet et ses jésuites et, aux yeux de Londres indignée, fit sa
prière pour le repos de l'âme de ces illustres assassins, qui, à l'aide
de trente-six tonneaux de poudre, voulaient d'un seul coup faire sauter
le roi, les ministres et le Parlement.
Le roi ne pouvait croire à cet outrage fait à la morale publique et à la
religion de l'Etat: il entra dans une de ces violentes colères qui font
tout oublier, ou plutôt qui font souvenir de tout. «Qu'on les chasse
comme des bêtes sauvages--écrivit-il--ces prêtres et ces femmes qui vont
prier au gibet des meurtriers!» La reine cria, la reine pleura, ses
évêques et ses aumôniers excommunièrent et maudirent, les femmes se
lamentèrent, comme les filles de Sion emmenées en esclavage, quand
elles mouraient, au fond du coeur, de l'envie de rentrer en France.
Le reine courut à la fenêtre pour leur faire des signes d'adieux.
Charles Ier, qui entrait en ce moment dans sa chambre, la pria de ne pas
donner ce scandale si en dehors des moeurs anglaises, la reine cria plus
fort, Charles la prit à bras-le-corps pour l'éloigner de la fenêtre, la
reine se cramponna aux barreaux, Charles l'en arracha par violence, la
reine s'évanouit, étendant vers le ciel ses mains ensanglantées, pour
appeler la vengeance de Dieu sur son mari. Dieu répondit, le jour où,
par une autre fenêtre, celle de White-Hall, Charles marcha à l'échafaud.
De cette querelle entre mari et femme, notre brouille avec l'Angleterre.
Charles Ier fut mis au ban des reines de la chrétienté, comme un
Barbe-Bleue britannique, et Urbain VIII, sur cette vague donnée d'une
écorchure douteuse, dit à l'ambassadeur espagnol:--Votre maître est tenu
de tirer l'épée pour une princesse affligée, ou il n'est ni catholique,
ni chevalier!--La jeune reine d'Espagne, de son côté, soeur d'Henriette,
écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, appelant sa galanterie au
secours d'une reine opprimée; l'infante de Bruxelles et la reine mère
s'adressèrent au roi; Bérulle brocha sur le tout; on n'eut pas de peine
à faire croire à Louis XIII, faible comme tous les petits esprits, que
l'expulsion de ces Français était un outrage à sa couronne! Richelieu
seul tint bon, de là le secours donné par l'Angleterre aux protestants
de La Rochelle, l'assassinat de Buckingham, le deuil de coeur d'Anne
d'Autriche, et cette ligue universelle des reines et des princesses
contre Richelieu.
Maintenant, revenons en Italie, en Italie où nous allons trouver
l'explication de toutes ces lettres que nous avons vu le comte de Moret
remettre à la reine, à la reine mère et à Gaston d'Orléans, dans la
situation politique du Montferrat et du Piémont, et dans l'exposition
des intérêts rivaux du duc de Mantoue et du duc de Savoie.
Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, d'autant plus ambitieux que sa
souveraineté était plus exiguë, l'avait augmentée violemment du
marquisat de Saluces, lorsque, allant en France pour discuter la
légitimité de sa conquête, ne pouvant rien obtenir de Henri IV, à cet
endroit, il entra dans la conspiration de Biron, conspiration
non-seulement de haute trahison contre le roi, mais de lèse-patrie
contre la France, qu'il s'agissait de morceler.
Toutes les provinces du Midi devaient appartenir à Philippe III.
Biron recevait la Bourgogne et la Franche-Comté avec une infante
d'Espagne en mariage.
Le duc de Savoie avait le Lyonnais, la Provence et le Dauphiné.
La conspiration fut découverte: la tête de Biron tomba.
Henri IV eût laissé le duc de Savoie tranquille dans ses Etats, si
celui-ci n'eût point été poussé à la guerre par l'Autriche. Il
s'agissait, par le besoin d'argent, de forcer Henri à épouser Marie de
Médicis. Henri se décida, toucha la dot, battit à plate couture le duc
de Savoie, le força de traiter avec lui, et lui laissant le marquisat de
Saluces, lui prit la Bresse entière, le Bugey, le Valromey, le pays de
Gex, les deux rives du Rhône, depuis Genève jusqu'à Saint-Genix, et
enfin le château Dauphin, situé au sommet de la vallée de Vraita.
A part Château-Dauphin, Charles-Emmanuel n'avait rien perdu en Piémont;
au lieu d'être à cheval sur les Alpes, il n'en gardait plus que le
versant oriental, mais il restait le maître des passages qui
conduisaient de la France en Italie.
Ce fut à cette occasion que notre spirituel Béarnais baptisa
Charles-Emmanuel du nom de prince des Marmottes, qui lui resta.
Il fallut bien qu'à partir de ce moment le prince des Marmottes se
regardât comme un prince italien.
Il ne s'agissait plus pour lui que de s'agrandir en Italie.
Il y fit plusieurs tentatives infructueuses, quand une occasion se
présenta, qu'il crut non-seulement opportune mais immanquable.
François de Gonzague, duc de Mantoue et du Montferrat, mourut ne
laissant de son mariage avec Marguerite de Savoie, fille de
Charles-Emmanuel, qu'une fille unique. Son grand-père réclama la tutelle
de l'enfant pour la douairière de Montferrat. Il comptait marier un jour
avec elle son fils aîné Victor-Amédée, et réunir ainsi le Mantouan et le
Montferrat au Piémont. Mais le cardinal Ferdinand de Gonzague, frère du
duc mort, accourut de Rome, s'empara de la régence et fit enfermer sa
nièce au château de Goïto, de peur qu'elle ne tombât au pouvoir de son
oncle maternel.
Le cardinal Ferdinand mourut à son tour, et il y eut un moment d'espoir
pour Charles-Emmanuel; mais le troisième frère, Vincent de Gonzague,
vint réclamer la succession et s'en empara sans conteste.
Charles-Emmanuel prit patience; accablé d'infirmités, le nouveau duc ne
pouvait durer longtemps. Il tomba malade en effet, et Charles-Emmanuel
se crut sûr cette fois de tenir le Montferrat et le Mantouan.
Mais il ne voyait pas l'orage qui se formait contre lui de ce côté-ci
des monts.
Il y avait en France un certain Louis de Gonzague, duc de Nevers, chef
d'une branche cadette; il avait eu pour fils Charles de Nevers, qui se
trouvait oncle des trois derniers souverains du Montferrat; son fils, le
duc de Rethellois, se trouvait donc cousin de Marie de Gonzague,
héritière de Mantoue et du Montferrat.
Or, l'intérêt du cardinal de Richelieu--et l'intérêt du cardinal de
Richelieu était toujours celui de la France--l'intérêt du cardinal de
Richelieu voulait qu'il y eût un partisan zélé des fleurs de lis au
milieu des puissances lombardes, toujours prêtes à se déclarer pour
l'Autriche ou l'Espagne; le marquis de Saint-Chamont, notre ambassadeur
près Vincent de Gonzague reçut ses instructions, et Vincent de Gonzague
déclarait, en mourant, le duc de Nevers son héritier universel.
Le duc de Rethellois vint prendre possession, au nom de son père, avec
le titre de vicaire général, et la princesse Marie fut envoyée en
France, où on la mit sous la sauvegarde de Catherine de Gonzague,
duchesse douairière de Longueville, femme de Henri Ier d'Orléans, et qui
se trouvait être la tante de Marie, étant fille de ce même Charles de
Gonzague qui venait d'être appelé au duché de Mantoue.
Un des concurrents de Charles de Nevers était César de Gonzague, duc de
Guastalla, dont le grand-père avait été accusé d'avoir empoisonné le
Dauphin, frère aîné de Henri II, et d'avoir assassiné cet infâme
Pierre-Louis Farnèse, duc de Parme, fils du pape Paul III.
L'autre, nous le connaissons, c'était le duc de Savoie.
Cette politique de la France le rapprocha à l'instant de l'Espagne et de
l'Autriche. Les Autrichiens occupèrent le Mantouan, et don Gonzalès de
Cordoue se chargea de reprendre aux Français qui les occupaient: Cazal,
Nice, de la Paille, Monte-Calvo et le pont de Sture.
Les Espagnols prirent tout, excepté Cazal, et le duc de Savoie se trouva
en deux mois maître de tout le pays compris entre le Pô, le Tanaro et le
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