--Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle
veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.
Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre
qu'il avait reçu.
Se retournant alors vers Charpentier:
--Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.
--Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle
à monseigneur ce soir.
--S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est
dans la chambre des gardes?
--Oui, monseigneur.
--Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette
nuit besoin de ses services.
Le secrétaire se retira.
--Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre
de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée
dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de
Lorraine.
--Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus
prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque
bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant
était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de
lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher
qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelle -Céphale-, la
reine -Procris-, Votre Eminence -l'Oracle-, Mme de Combalet -Vénus-.
--C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je
lirai la dépêche moi-même.
Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.
--A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une
gratification de vingt pistoles.
--Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?
--Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la
tenez prête pour le moment où je vous appellerai.
Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.
Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de
grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du
cardinal.
Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en
manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui
correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une
minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles
qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.
Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son
voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle
n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une
ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison,
tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un
peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une
vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un
voeu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et
de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa
guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la
naissance et la séparation.
Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait
ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles
mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de
fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces
plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le
mieux.
A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum
mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la
fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus
belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du
cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un
soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses
deux bras en disant:
--Oh! venez, venez, Marie!
La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait
à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le
portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.
--Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de
respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille
bien aimée!
Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait
à sa fille:
--Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées
comme vous.
--Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous
désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin
de moi?
--J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en
regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir
plus nécessaire que jamais.
--Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les
mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire
les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une
résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve
avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont
encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant,
ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne
vous réussit-il pas!
--Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois
plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et
plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que
personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon
bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre coeur, vous, n'est-ce pas?
--De tout mon coeur, de toute mon âme!
--Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là
de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds,
Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien!
qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné,
à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au coeur de mon
coeur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par
conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je
respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait
scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre
avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous.
Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne,
qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous
tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais
traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un
sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous
renouvelâtes votre voeu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut
solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous
interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas?
S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois
risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils
m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?
--Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le
cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une
nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille
pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il
vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je
ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai
fait un voeu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon voeu n'existe donc
plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez
pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez,
d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison,
c'est tout un pour moi; le coeur ne vit pas où il bat, mais où il aime;
eh bien, mon bon oncle, mon coeur est en vous, car je vous aime et
n'aimerai jamais que vous.
--Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils
vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant
vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon
pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de
vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre
l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à
lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux,
puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de
fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui
m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux?
Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux,
eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un
Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans
une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même
l'existence. Ah! je fais des tragédies.--Hélas! je n'en sais pas de plus
sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte
anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de
génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors
de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de
Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller
conquérir son héritage.--Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je
n'avais eu à combattre que Philippe III, que Charles-Emmanuel, que
Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais
l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas
les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne
rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui.
Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair,
maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma
chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des
vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la
faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces
rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les
débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France,
Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de
Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce
de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa
belle-soeur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon
armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que
je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je
veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes
positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard,
pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à
l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts
fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de
l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et
Venise!---Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne
sauverez pas Mantoue-, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas
cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre
allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les
protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le
pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est
un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil
projet de s'accomplir!
Il se leva.
--Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la
belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner
la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de
l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont
toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne
pas compromettre la gloire de la couronne de France.
--Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.
--Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle
pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis;
j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre
martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.
Il marchait avec agitation.
--Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son
chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.
--Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa
prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait
aujourd'hui? D'où venez-vous?
--J'ai été chez Mme de Rambouillet.
--Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien
chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.
--On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.
--Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois
mois que Rotrou descend du coche.
--Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.
--Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?
--Pierre Corneille.
Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire:
Inconnu.
--Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?
--Avec une comédie en cinq actes.
--Qui a pour titre?
---Mélite.-
--Ce n'est point un nom historique.
--Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à
effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.
--L'impertinent!
Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les
chiens.
--Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle
a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et
charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à
son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et
argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.
--En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous
l'aurez au palais que je fais bâtir.
--Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une
cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.
--Est-ce tout?
--Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.
--Pourquoi cela?
--Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.
--Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc
pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!
--Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le
marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une
blessure.
--Dangereuse?
--Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le
sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes...
Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées
l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du
bras gauche.
--Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?
--Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.
--Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me
semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis
trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?
--Un de ses amis.
--Son nom?
Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit
des duels.
--Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est
ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux
adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.
--Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.
--Un certain Souscarrières.
--Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!
--C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il
n'est coupable en rien.
--Qui?
--M. Souscarrières.
Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.
Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.
--C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée
et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été
témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à
Pisani.
--C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.
Et il frappa sur un timbre.
Charpentier parut.
--Faites venir Cavois, dit le cardinal.
--Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui
faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.
--Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa
fortune.
--Oh! ne raillez pas, mon oncle.
--Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à
partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de
mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas
la laisser tomber.
Cavois entra.
--Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi,
vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue
Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là
ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de
Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.
--Oui, monseigneur.
--Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz
que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir
de causer un instant avec lui.
--Et s'il refusait de venir?
--Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble.
«De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»
--Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en
s'inclinant.
Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un
nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de
diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent
personnage.
Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le
fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou
d'Eminence Grise!
CHAPITRE XII.
L'ÉMINENCE GRISE.
Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal,
qu'en le voyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se
retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans
le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide
autour d'elle.
Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et
n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition;
en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à
baiser au cardinal en lui disant:
--Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.
Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui
lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine
qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance
qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.
A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins
celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et
confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient
ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur
reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des
prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille
encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains,
capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres,
qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de
mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient
pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le
confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les
renseignements.
C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle
enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans
la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les
Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc
du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la
Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du
Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le
gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui
arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay
le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la
famille.
Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont
quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père
Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en
fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses
courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau
jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il
arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des
moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa
dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en
litière ou en carrosse.
Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin
de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon
sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu
des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient
à cette époque les rues de Paris.
Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied.
Le cardinal, de son oeil vigilant, attendit que la première porte se fût
refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis,
s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph:
--Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher
du Tremblay?
Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom
de famille.
--Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour
avoir l'honneur de vous voir!
--Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis
quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et
sur les causes de ce retour.
--Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais
cependant je me crois sur la bonne route.
--Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.
--Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret
logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en
sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la
Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières.
--Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les
deux soeurs de Marion Delorme qui demeurent là.
--Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne
sait pas de laquelle des deux il est l'amant.
--C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.
Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par
écrire sur un carré de papier--«De laquelle de vos deux soeurs le comte
de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?»
Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du
cabinet, en pressant un bouton.
Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si
une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur.
Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à
droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement
inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.
Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la
sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place.
--Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans
paraître s'étonner de rien.
--Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait
qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout
particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande.
--Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout
particulièrement de moi?
--Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur?
--Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de
le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.
--Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais
appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence,
que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait
chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie;
ce qui était peu de chose...
--Je vous trouve injuste pour les bons pères;--Qui fait ce qu'il peut,
fait ce qu'il doit.--Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons
ce qu'a fait la Providence?
--Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même.
--Vous l'avez vu?
--Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.
--Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.
--Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.
--Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.
Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de
s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester
debout.
Il remercia donc le cardinal de la tête et continua:
--Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des
Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous
ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de
l'Homme-Armé.
--A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le
cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'oeil, du
Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-.
--C'était justement là que courait la foule, monseigneur.
--Et vous y courûtes avec la foule.
--Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce
d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil,
lequel a été autrefois à M. d'Epernon.
--A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay,
cet homme pourra nous être utile un jour.
--J'en doute, monseigneur.
--Pourquoi cela?
--Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance
qu'il revienne.
--Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné.
--Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à
lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à
point.
--Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je
présume.
--A blanc.
--Et vous dit-il quelque chose d'important?
--Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever
du secret de la confession.
--C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève.
--Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas
voulu assassiner, lui, le comte de Moret.
--Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à
aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.
--Rivalité d'amour.
--Vous le savez?
--Je le pense.
--Et vous ne connaissez point l'assassin?
--Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est
qu'il avait affaire à un bossu.
--Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de
Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu
lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de
l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous
surveilliez Fontrailles.
--Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien
attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter.
--Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à
votre récit.
--Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au
moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret
lui-même est entré dans la chambre où je le confessais.
--Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte?
--Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret
lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le
blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or,
en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency;
si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront
pas.»
--L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon
médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en
revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point
reconnu?
--Oui, monseigneur, parfaitement sûr.
--Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge?
--Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne
devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de
la rue de l'Homme-Armé.
--Qui?
--Déguisée en paysanne des Pyrénées.
--Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai
pas le temps de chercher.
--Mme de Fargis.
--Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie?
--C'est probable.
--Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous.
--C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de
rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils
de Henri IV.
--Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive
d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma
tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y
prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la
menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous.
--En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé
assez important pour vous être soumis.
--Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme
loge chez le duc de Montmorency.
--Oui, monseigneur.
--Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait
tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et
son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le
titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec
cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins
celui-là est un chevalier, un coeur loyal; je le ferai venir: son épée
de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher.
Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la
compléter.
--Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire?
--Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais
sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera
enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme
que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence
est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène
cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire
seule.
--Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la
maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.
--Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais
bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au
pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des
Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que
le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre
tête.
--S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me
donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les
faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal,
mais pour son serviteur et son domestique.
Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement.
A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça. pour le laisser sortir,
comme il s'était effacé pour le laisser entrer.
L'Éminence grise une fois sortie:
--Monseigneur, dit Cavois, il est là.
--Souscarrières?
--Oui, monseigneur.
--Il était donc chez lui.
--Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de
la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet.
--Faites-le entrer.
Cavois resta immobile et les yeux baissés.
--Eh bien?
--Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.
--Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous
être agréable.
--C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera
permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours,
ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison.
--Et vous êtes fatigué de veiller.
--Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir.
--Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.
--Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.
--Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit
avec votre femme.
--Ah! merci, monseigneur.
--Je vous autorise à l'aller chercher.
--A aller chercher Mme Cavois?
--Oui, et à l'amener ici.
--Ici, monseigneur, y pensez-vous?
--J'ai à lui parler.
--A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement.
--J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je
lui fais passer.
--Un cadeau!
--Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec
lui, allez chercher votre femme.
--Mais elle sera couchée, monseigneur.
--Vous la ferez lever.
--Elle ne voudra pas venir.
--Prenez deux gardes avec vous.
Cavois se mit à rire.
--Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je
vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.
--Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles
disent ce qu'elles pensent.
--Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit?
--Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois.
--Monseigneur va être obéi.
Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.
A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse.
Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande.
La voici:
«Le comte de Moret est l'amant de Mme de la Montagne, et le seigneur de
Souscarrières de Mme de Maugiron. Amant malheureux, le marquis de
Pisani.»
--C'est étonnant, murmura le cardinal en refermant le placard, comme les
choses s'enchaînent ce soir; je commence à croire, comme cet imbécile de
du Tremblay, qu'il y a une providence.
En ce moment, le valet de chambre, Charpentier, ouvrait la porte et
annonçait:
--Messire Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, seigneur de
Souscarrières!
CHAPITRE XIII.
OU Mme CAVOIS DEVIENT L'ASSOCIÉE DE M. MICHEL.
Celui qui se faisait annoncer avec ce pompeux étalage de titres, n'était
autre, nos lecteurs le savent, que le duelliste Souscarrières, dont nous
avons raconté les prouesses au commencement de ce volume.
Souscarrières entra d'un air dégagé et salua Son Eminence avec une
désinvolture que, dans sa position, on pourrait qualifier d'effronterie.
Le cardinal eut l'air de chercher des yeux, comme si Souscarrières avait
amené une suite avec lui.
--Pardon, monseigneur, dit Souscarrières en allongeant galamment le pied
et en arrondissant le bras droit, avec lequel il tenait son chapeau,
mais Votre Eminence paraît chercher quelque chose?
--Je cherche les personnes que l'on a annoncées avec vous, M. Michel.
--Michel, répéta Souscarrières faisant l'étonné, qui donc se nomme
ainsi, monseigneur?
--Mais vous, mon cher monsieur, ce me semble.
--Oh! monseigneur commet une grave erreur, dans laquelle je ne voudrais
pas le laisser; je suis le fils reconnu de messire Roger de
Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de France; mon illustre père
vit encore, et l'on peut s'informer à lui. Je suis seigneur de
Souscarrières, d'un bien que j'ai acquis; j'ai été fait marquis par Mme
la duchesse Nicole de Lorraine, à propos de mon mariage avec noble
demoiselle Anne de Rogers.
--Mon cher monsieur Michel, reprit Richelieu, permettez-moi de vous
raconter votre histoire, je la sais mieux que vous, elle vous instruira.
--Je sais, dit Souscarrières, que les grands hommes comme vous ont,
après les journées de fatigue, besoin d'une heure d'amusement; heureux
ceux qui peuvent, même à leurs dépens, donner cette heure de distraction
à un si grand génie.
Et Souscarrières, enchanté du compliment qu'il venait de trouver,
s'inclina devant le cardinal.
--Vous vous trompez du tout au tout, monsieur Michel, continua le
cardinal, s'entêtant à lui donner ce nom: je ne suis pas fatigué, je
n'ai pas besoin d'une heure d'amusement, et je ne veux pas prendre cette
heure à vos dépens; seulement, comme j'ai une proposition à vous faire,
je veux bien vous prouver que je ne suis pas, comme tout le monde, dupe
de vos noms et de votre titre, et que c'est à cause de votre mérite
personnel que je vous la fais.
Et le cardinal accompagna cette dernière phrase d'un de ces fins
sourires qui, dans ses moments de bonne humeur, lui étaient
particuliers.
--Je n'ai qu'à laisser parler Votre Eminence, dit Souscarrières, un peu
déferré du tour que prenait la conversation.
--Je commence donc, n'est-ce pas, monsieur Michel?
Souscarrières s'inclina en homme qui ne peut opposer aucune résistance.
--Vous connaissez la rue des Bourdonnais, n'est-ce pas, monsieur Michel?
demanda le cardinal.
--Il faudrait être du Cathay, monseigneur, pour ne la point connaître.
--Eh bien, vous avez connu aussi dans votre jeunesse un brave pâtissier
qui tenait l'auberge des Carneaux et qui traitait par tête; ce digne
homme, qui faisait d'excellente cuisine, et chez lequel j'ai mangé
maintes fois, quand j'étais évêque de Luçon, s'appelait Michel et avait
l'honneur d'être M. votre père.
--Je croyais avoir déjà dit à Votre Eminence que j'étais le fils reconnu
de M. le duc de Bellegarde, insista, mais avec moins de confiance, le
seigneur de Souscarrières.
--Rien n'est plus vrai, répliqua le cardinal, je vais même vous dire
comment cette reconnaissance s'est faite. Ce digne pâtissier avait une
femme fort jolie, à qui tous les seigneurs fréquentant l'auberge des
Carneaux faisaient leur cour. Un beau jour, elle se trouva grosse et
accoucha d'un fils; ce fils c'était vous, mon cher monsieur Michel; car,
comme vous êtes né pendant le mariage et du vivant de M. votre père, ou,
si vous voulez, du mari de votre mère, vous ne pouvez porter un autre
nom que celui de M. votre père et de Mme votre mère; il n'y a que les
rois, ne l'oubliez pas, mon cher monsieur Michel, qui aient le droit de
légitimer les enfants adultérins.
--Diable! diable! murmura Souscarrières.
--Arrivons à notre reconnaissance; après avoir été un joli enfant, vous
devîntes un beau jeune homme, adroit à tous les exercices du corps,
jouant à la paume comme Fontenay, et faisant filer une carte comme
personne. Arrivé à ce degré de perfection, vous résolûtes de faire servir
ces divers talents à votre fortune, et, pour commencer la susdite
fortune, vous passâtes en Angleterre, et vous y fûtes si heureux à toute
sorte de jeux, que vous en revîntes avec 500,000 francs; est-ce bien
cela?
--A quelques centaines de pistoles près, oui, monseigneur?
--Ce fut alors que vous eûtes, un beau matin, la visite d'un nommé
Lalande, qui a été le maître de paume de S. M. notre sire le roi; or
voilà ce qu'il vous dit, ou à peu près; ce sera le sens de son discours,
si ce n'est pas précisément la lettre:--«Pardieu, monsieur de
Souscarrières,» ah! pardon, j'oubliais (je ne sais pourquoi vous avez
toujours eu de l'antipathie pour le nom de Michel, qui est pourtant un
nom des plus agréables, de sorte que, du premier argent que vous avez
eu, vous avez acheté, pour un millier de pistoles, une espèce de masure
tombant en ruine et appelée dans le pays, c'est-à-dire du côté de
Grosbois, Souscarrières, ce qui fit que vous ne vous appelâtes plus
Michel, mais Souscarrières). Pardon d'avoir ouvert cette parenthèse,
mais je la crois nécessaire à l'intelligence du récit.
Souscarrières s'inclina.
--Le petit Lalande vous dit donc: «Pardieu, monsieur Souscarrières, vous
êtes bien fait, vous avez de l'esprit, vous avez du coeur, vous êtes
adroit au jeu, heureux en amour; il ne nous manque que la naissance,--je
sais bien qu'on n'est pas le maître de choisir son père et sa mère;
sans quoi, chacun voudrait avoir pour auteur de ses jours un pair de
France, et pour mère une duchesse à tabouret. Mais quand on est riche,
il y a toujours moyen de corriger ces petites irrégularités du hasard.»
Je n'étais point là, mon cher monsieur Michel, mais je devine les yeux
que vous fîtes à cette ouverture. Lalande continua: «Il n'y a qu'à
choisir, vous comprenez, entre tous les grande seigneurs qui firent
l'amour à madame votre mère, un qui soit médiocrement scrupuleux, M. de
Bellegarde, par exemple; voici le temps du grand jubilé qui approche:
votre mère, qui sera enchantée de faire de vous un gentilhomme, ira
trouver M. le Grand et lui dira que vous êtes à lui et non au pâtissier,
que sa conscience ne peut pas souffrir que vous ayez le bien d'un homme
qui n'est pas votre père; comme il n'a pas grande mémoire, il ne se
souviendra même pas s'il a été son amant ou non, et comme il y aura
30,000 fr. au bout de sa reconnaissance, il vous reconnaîtra.» N'est-ce
point ainsi que la chose s'est passée.
--A peu près, Monseigneur, je dois le dire; seulement Votre Eminence a
oublié une chose.
--Laquelle? Si ma mémoire m'a fait défaut, quoiqu'elle soit meilleure
que celle de M. de Bellegarde, je suis prêt à reconnaître mon erreur.
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