La reine-mère est non-seulement disgraciée, mais exilée à Blois; défense
lui est faite de voir les petites mesdames ses filles, son fils
bien-aimé Gaston d'Orléans; ses ministres sont renvoyés, et l'évêque de
Luçon, qui sera plus tard le grand cardinal, aura seul la permission de
la suivre dans son exil, où il se glissera dans ce coeur qui ne sait pas
rester vide, et remplacera Concini.
Mais, s'il est le roi, Louis XIII n'est pas homme encore. Marié depuis
deux ans avec l'infante d'Espagne, Anne d'Autriche, il n'est son mari
que de nom. M. Durand, contrôleur provincial des guerres, a beau lui
faire des ballets, dans lesquels il représente le démon du feu, et dans
lesquels il chante à la reine les vers les plus tendres, toute sa
galanterie se borne à lui dire:
Beau soleil de qui je veux
Pour jamais souffrir les feux,
Regarde où tu me conduis,
Et connais ce que tu peux
En voyant ce que je suis.
En effet, Louis XIII portait un habit tout couvert de flammes, mais,
comme il ôtait son habit pour se coucher, il dépouillait les flammes
avec l'habit.
Comme le ballet de la -Délivrance de Renaud- n'a rien produit, on essaye
d'un autre ballet qui a pour titre: les -Aventures de Tancrède dans la
forêt enchantée-. Cette fois la chorégraphie de M. de Ponchère réveille
un peu le roi, et sa curiosité va jusqu'à désirer savoir comment les
choses se passent un soir de noces entre vrais époux; c'est M. d'Elbeuf
et Mlle de Vendôme qui donnent au roi une répétition de la pièce qu'il
n'a pas encore jouée: rien n'y fait, le roi reste deux heures dans la
chambre des époux, assis sur leur lit, et rentre tranquillement dans sa
chambre de garçon.
Enfin, ce fut Luynes qui, tourmenté par l'ambassadeur d'Espagne et par
le nonce du pape, se chargea de cette grande affaire, ne cachant pas à
ceux qui l'y poussaient qu'il -courrait risque d'y perdre son crédit-.
Le jour fut fixé au 25 janvier 1619.
Ce jour-là, c'est encore le journal d'Hérouard qui va nous en donner
l'emploi.
Le 25 janvier 1619, le roi, ne sachant point ce qui l'attendait à la fin
de la journée, se leva en excellente santé, avec bon visage, et même
gai, relativement; il déjeuna à neuf heures et quart; ouït la messe à la
chapelle de la Tour; présida le conseil; dîna à midi; fit visite à la
reine; alla aux Tuileries par la galerie; revint vers quatre heures et
demie par le même chemin au Louvre; monta chez M. de Luynes pour répéter
son ballet; soupa à huit heures; fit de nouveau visite à la reine, la
quitta à dix heures, rentra dans ses appartements et se coucha; mais à
peine était-il couché, que Luynes entra dans sa chambre et l'engagea à
se lever. Le roi le regarda avec le même étonnement que s'il lui eût
proposé de faire un voyage en Chine. Mais Luynes insista, lui disant que
l'Europe commençait à s'inquiéter de voir le trône de France sans
héritier, et que ce serait une honte pour lui si sa soeur, madame
Christine, qui venait d'épouser le fils du duc de Piémont, le prince
Amédée de Savoie, avait un enfant avant que la reine eût un dauphin.
Mais comme toutes ces raisons, quoiqu'il les approuvât de la tête, ne
paraissaient pas suffisantes pour décider le roi, de Luynes le prit tout
simplement entre ses bras et le porta où il ne voulait point aller. Que
si vous doutez le moins du monde de ce petit détail qu'aucun historien
ne vous a raconté, et que vous raconte un romancier, lisez la dépêche du
nonce, en date du 30 janvier 1619, et vous y trouverez cette phrase qui
nous paraît concluante: -Luines lo prese a traverso e lo conduce quasi
per forza al letto della Regina-.
Mais si Luynes n'y perdit pas son crédit, et y gagna au contraire le
titre de connétable, il y perdit au moins sa peine, ou n'en fut
récompensé que tardivement. Ce dauphin qui devait concourir pour le prix
de vitesse avec le premier-né de la duchesse de Savoie ne vit le jour,
si ardemment réclamé qu'il fût, que dix-neuf ans après, c'est-à-dire en
1638, et Luynes, qui ne devait pas avoir le bonheur de voir l'arbre
qu'il avait planté porter ses fruits, mourait deux ans après d'une
fièvre pourprée. Cette mort laissait le chemin libre à Marie de Médicis,
qui, rappelée de son exil, revenait à Paris, ramenait, et faisait entrer
au conseil, Richelieu, cardinal depuis un an, et qui bientôt après
devait devenir premier ministre.
Dès lors, c'est Richelieu qui règne, et qui, en se déclarant contre la
politique autrichienne et espagnole, se brouille à la fois avec Anne
d'Autriche et avec Marie de Médicis. A partir de ce moment, les haines
le poursuivent, les complots l'entourent; Marie de Médicis a, comme le
roi, son ministère présidé comme celui du roi par un cardinal, M. de
Bérulle. Seulement, le cardinal de Richelieu est un homme de génie,
tandis que le cardinal de Bérulle est un idiot. Monsieur, que Richelieu
a marié, et auquel, croyant s'en faire un appui, il a donné l'immense
fortune de Mlle de Montpensier, conspire contre lui. Un conseil secret
s'organise, auquel est appelé le médecin Bouvard, qui a succédé comme
médecin du roi au brave docteur Hérouard; par Bouvard, Monsieur, qui
succède à Louis XIII si Louis XIII meurt sans enfants, a le doigt sur le
pouls du malade, car Bouvard, homme de dévotion tout espagnole, vivant
aux églises, est l'âme damnée des reines. On sait donc que ce sombre
roi, que l'ennui consume, que les soucis minent, qui ne se sent aimé de
personne, mais au contraire haï de tous, que les médecins exterminent
par la médecine du temps implacablement purgative, qui n'a plus de sang
et que l'on saigne une fois par mois, peut s'évanouir d'un moment à
l'autre et disparaître avec cette humeur noire que l'on s'obstine à
chasser et qui est sa vie. Si le roi meurt, Richelieu est à la merci de
ses ennemis, et dans les 24 heures qui suivent la mort du roi, il est
pendu. Eh bien, malgré toutes ces espérances, Chalais n'a pas le temps
d'attendre; il propose de tuer le cardinal, Marie de Médicis appuie la
proposition, Mme de Conti achète des poignards, et la douce Anne
d'Autriche n'y fait d'autre objection que ces trois mots: Il est prêtre!
Quant au roi, qui, depuis l'assassinat de Henri IV, hait sa mère, qui,
depuis la conspiration de Chalais, se défie de son frère, qui, depuis
ses amours avec Buckingham, et particulièrement depuis le scandale des
jardins d'Amiens, méprise la reine; quant au roi, qui n'aime ni sa
femme, ni les femmes, et qui, n'ayant aucune des vertus d'un Bourbon,
n'a qu'à moitié les vices des Valois, il est plus froid et plus défiant
que jamais avec toute sa famille. Il sait que cette guerre d'Italie
qu'il projette, ou plutôt que projette le cardinal, est antipathique à
Marie de Médicis, à Gaston d'Orléans, et particulièrement à Anne
d'Autriche, parce qu'en réalité, c'est une guerre contre Ferdinand II et
Philippe III, et que la reine est mi-partie d'Autriche et mi-partie
d'Espagne.
Aussi, lorsque, sous le prétexte d'un violent mal de tête, elle a refusé
d'assister, le soir, au ballet qui se danse en l'honneur de la prise de
La Rochelle, c'est-à-dire en l'honneur de la victoire de son mari sur
son amant, Louis XIII a-t-il été pris de ce soupçon qu'elle ne restait
chez elle que pour y nouer quelque cabale, et, pendant toute la soirée,
a-t-il eu l'oeil, non pas sur les danseurs et sur les danseuses, mais
sur la reine-mère et sur Gaston d'Orléans, échangeant à voix basse avec
le cardinal, qui se tenait à ses côtés, dans sa loge, des observations
qui n'avaient aucun rapport avec la chorégraphie, et, le ballet fini, au
lieu de rentrer chez lui, a-t-il eu l'idée de passer chez la reine sans
la prévenir de sa visite, et cela pour la prendre sur le fait, s'il y
avait un fait quelconque; et voilà pourquoi nous l'avons vu arriver
d'une façon si inattendue, précédé de deux pages, accompagné de ses deux
favoris, suivi de Beringhen, et apparaître dans l'antichambre, juste au
moment où le comte de Moret et sa conductrice inconnue disparaissaient
dans le cabinet.
L'étiquette royale défendait que, quand le roi couchait sous le même
toit que la reine, une velléité conjugale étant prévue, les portes de
l'appartement de la reine de France fussent fermées la nuit; le roi
avait donc, l'une après l'autre, ouvert sans difficulté, au milieu de
l'obscurité et du silence, les trois portes qui séparaient l'antichambre
de la chambre à coucher.
En entrant dans la chambre à coucher, il en avait, d'un regard rapide,
exploré les angles les plus obscurs et les recoins les plus retirés.
Tout y était dans l'ordre le plus parfait.
La reine dormait d'un sommeil dont le calme pouvait attester la
chasteté, et un souffle doux et régulier s'échappait de sa poitrine au
moment où Louis XIII, plus jaloux de son pouvoir de roi que de ses
droits comme mari, ouvrit la porte et s'approcha du lit.
Mais les reines ont le sommeil léger, et quoiqu'un épais tapis de
Flandre eût assourdi les pas de son auguste époux, le souffle doux et
régulier s'arrêta tout à coup, puis une main, merveilleuse de forme et
de blancheur, écarta le rideau: une tête adorable de coquetterie
nocturne se souleva sur l'oreiller, et après que deux grands yeux
étonnés se furent fixés un instant sur le visiteur inattendu, une voix
frémissante de surprise s'écria:
--Comment, c'est vous, Sire?
--Moi-même, madame, répondit froidement le roi, mais en mettant le
chapeau à la main, comme doit le faire tout gentilhomme devant une
femme.
--Et à quel heureux hasard, continua la reine, dois-je la faveur de
votre visite?
--Vous m'avez fait dire que vous étiez indisposée, madame; or, inquiet
de votre santé, j'ai voulu moi-même venir prendre de vos nouvelles et
vous dire que je n'aurai probablement pas, à moins que vous ne preniez
le dérangement de me visiter à votre tour, le plaisir de vous voir, ni
demain ni après-demain.
--Votre Majesté chasse? demanda la reine.
--Non, madame; mais Bouvard a décidé qu'il était bon qu'à la suite de
toutes ces fêtes, qui sont pour moi des fatigues, je fusse purgé et
saigné; il me purge donc demain et me saigne après-demain. Bonne nuit,
madame, et excusez-moi de vous avoir réveillée. A propos, qui donc est
de service auprès de vous cette nuit? Mme de Fargis ou Mme de
Chevreuse?
--Ni l'une ni l'autre, sire; Mlle Isabelle de Lautrec.
--Ah! très-bien, fit le roi, comme si ce nom achevait de le rassurer;
mais où est-elle donc?
--Dans la chambre à côté, où elle dort tout habillée sur un canapé.
Votre Majesté a-t-elle le désir que je l'appelle?
--Non, merci. Au revoir, madame.
--Au revoir, Sire.
Et Anne, avec un soupir exprimant un regret feint ou réel, mais que, vu
la circonstance, nous croyons plutôt feint que réel, laissa retomber le
rideau devant son lit et sa tête sur l'oreiller.
Quant à Louis XIII, il se couvrit, jeta autour de la chambre un dernier
regard dans lequel transperçait un reste de soupçon, et sortit en
murmurant:
--Non, pour cette fois le cardinal s'était trompé.
Puis, arrivé dans l'antichambre où sa suite l'attendait:
--La reine est, en effet, très-souffrante, dit-il. Suivez-moi,
messieurs!
Et, dans le même ordre qu'il était venu, le cortége se remit en marche
pour rentrer chez le roi.
CHAPITRE IX.
CE QUI SE PASSA DANS LA CHAMBRE A COUCHER DE LA REINE ANNE D'AUTRICHE
APRÈS QUE LE ROI LOUIS XIII EN FUT SORTI.
A peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le lointain de la galerie,
et les derniers reflets des torches se furent-ils éteints en tremblant
le long des parois des murailles, que la porte du cabinet où s'étaient
réfugiés le comte de Moret et sa conductrice s'entrouvrit doucement, et
que la tête de la jeune femme se glissa par l'entrebâillement de la
porte.
Alors, voyant que tout était rentré dans le silence et l'obscurité, elle
se hasarda à sortir tout à fait, et jeta un regard dans la galerie à
l'extrémité de laquelle elle vit disparaître les dernières lueurs des
torches des deux pages.
Puis, jugeant que tout danger était évanoui, elle se rapprocha du
cabinet, et, passant devant la porte, légère comme un oiseau:
--Venez, Monseigneur, dit-elle au comte.
Et en même temps, se maintenant toujours à une distance et dans une
position où le jeune homme ne pût profiter d'une clarté plus grande pour
voir son visage, elle ouvrit l'une après l'autre les trois portes
qu'avait ouvertes en rentrant, et qu'avait refermées en sortant, le roi.
Le jeune homme la suivait muet, haletant, éperdu; dans ce cabinet étroit
et sombre, la jeune fille avait dû, malgré elle, se serrer contre lui,
et, quoique le maîtrisant par la main toute-puissante de la chasteté,
elle n'avait pu empêcher le comte de s'enivrer de la vapeur de son
haleine, et de respirer par tous les pores cette vapeur voluptueuse qui
émane du corps d'une jeune femme, et qu'on pourrait appeler le parfum de
la puberté.
Avant d'ouvrir la dernière porte, elle étendit la main vers le comte,
dont elle entendait les pas pressant les siens, et, d'une voix dont un
certain trouble altérait la sérénité:
--Monseigneur, dit-elle, ayez la bonté de vous arrêter dans ce salon;
lorsqu'elle voudra vous recevoir, Sa Majesté vous appellera.
Et elle rentra chez la reine.
Cette fois, Anne d'Autriche ne dormait ni ne feignait de dormir.
--Est-ce vous, chère Isabelle? demanda-t-elle, en écartant le rideau, du
geste le plus rapide, et en se soulevant sur son lit d'un mouvement plus
pressé qu'elle n'avait fait pour le roi.
--Oui, madame, c'est moi, répondit la jeune fille, en se plaçant de
manière à ce que son visage fût perdu dans l'ombre, et par conséquent à
ce qu'elle pût dérober sa rougeur involontaire à la reine.
--Vous savez que le roi sort d'ici?
--Je l'ai vu, madame.
--Il avait sans doute des soupçons?
--C'est possible, mais à coup sûr il n'en a plus.
--Le comte est là?
--Dans la chambre qui précède celle-ci.
--Allumez une cire et donnez-moi un miroir à main.
Isabelle obéit, donna le miroir à la reine, mais garda la bougie pour
l'éclairer.
Anne d'Autriche était jolie plutôt que belle; elle avait les traits tout
petits, un nez sans caractère, mais la peau transparente et veloutée de
cette blonde dynastie flamande qui donna les Charles-Quint et les
Philippe II. Coquette pour tous les hommes sans distinction, elle ne
voulait pas manquer son effet, même sur son beau-frère.--En conséquence,
elle rajusta quelques boucles de cheveux froissés par l'oreiller,
régularisa les plis du long peignoir de soie dans lequel elle était
enveloppée, se souleva sur son coude pour essayer sa pose, rendit son
miroir à sa dame d'honneur, et lui fit signe avec un sourire de
remercîment, qu'elle pouvait rentrer chez elle.
Isabelle déposa le miroir et le chandelier sur la toilette, salua
respectueusement, et sortit par la porte qu'avait indiquée la reine, en
disant à son époux que sa dame d'honneur devait être, -là-, endormie sur
un canapé.
L'appartement demeura éclairé par la double lumière de la lampe et de la
bougie, placées toutes deux de manière à projeter leurs rayons sur le
côté du lit où Anne d'Autriche avait donné son audience au roi et allait
donner la sienne au comte de Moret.
Cependant, restée seule, la reine, avant de l'appeler, paraissait
attendre quelqu'un ou quelque chose, se tournant à plusieurs reprises
vers le fond de la chambre, faisant de petits mouvements d'impatience,
et murmurant des paroles à voix basse.
Enfin, et à peu d'intervalle l'une de l'autre, les deux portes que
semblait interroger la reine s'ouvrirent. Par l'une entra un jeune homme
de vingt ans, au visage coloré et plein, aux cheveux noirs, à l'oeil
dur, qui en s'adoucissant devenait faux. Il était splendidement vêtu de
satin blanc, avec un manteau cerise brodé d'or. Il portait le
Saint-Esprit au cou, comme on le portait à cette époque. Il tenait à la
main son chapeau de feutre blanc orné de deux plumes de la couleur du
manteau.
Ce jeune homme, c'était Gaston d'Orléans, que l'on désignait
généralement sous le nom de MONSIEUR, et que la chronique scandaleuse du
Louvre disait n'être si particulièrement aimé de sa mère que parce qu'il
était le fils du beau favori Concino Concini. Au reste, quiconque verra
l'un près de l'autre, comme nous les voyions l'autre jour, au musée de
Blois, le portrait du maréchal d'Ancre et celui du second fils de Marie
de Médicis, comprendra que la ressemblance extraordinaire qui existe
entre eux pouvait faire croire à la vérité de cette grave accusation.
Nous avons dit que, depuis l'affaire de Chalais, le roi le tenait en
mépris. En effet, Louis XIII avait une espèce de conscience. Il n'était
pas insensible à ce que l'on appelait alors l'-honneur de la couronne-
et que l'on appelle aujourd'hui l'-honneur de la France-. Son égoïsme et
sa vanité, pétris aux mains de Richelieu, avaient presque changé de
forme, et de ces deux vices le cardinal était parvenu à lui faire une
sorte de vertu; mais Gaston, âme à la fois fourbe et lâche, avait été
immonde dans toute cette affaire de Nantes.
Il avait voulu entrer au conseil. Richelieu y eût consenti pour avoir la
paix, mais il voulut y faire entrer avec lui son gouverneur Ornano.
Richelieu refusa. Le jeune prince alors crie, jure, tempête, dit
qu'Ornano entrera au conseil de bonne volonté ou de force. Richelieu, ne
pouvant faire arrêter Gaston, fait arrêter Ornano. Gaston force la porte
du conseil, et, d'une voix altière, demande qui a eu l'audace de faire
arrêter son gouverneur. «Moi,» répond avec le plus grand calme
Richelieu.
Tout en serait resté là et Gaston eût bu sa honte, si Mme de Chevreuse,
poussée par l'Espagne, n'eût poussé Chalais.--Chalais vint s'offrir à
MONSIEUR pour le débarrasser du cardinal, et voici ce que Gaston trouve
ou plutôt ce qu'on lui souffle: il ira avec toute sa maison dîner chez
Richelieu, à son château de Fleury, et là à sa table, trahissant
l'hospitalité, des gens d'épée assassineront commodément un homme sans
défense--un prêtre.
Au reste, depuis soixante ans, l'Espagne, dont on voit la main jaune et
hideuse dans tout cela, n'en a pas fait d'autres, à l'endroit des
grandes personnalités qui la gênent: elle les supprime. En politique,
supprimer n'est pas tuer. Ainsi elle a supprimé Coligny, Guillaume de
Nassau, Henri III, Henri IV; ainsi elle comptait faire de Richelieu. Le
procédé est monotone, mais peu importe: du moment où il réussit, il est
bon.
Cette fois, cependant, il échoua.
Ce fut à cette occasion que Richelieu, comme Hercule chez Augias,
commença le nettoyage de la cour, par le balayage des princes. Les deux
bâtards de Henri IV, les Vendôme, furent arrêtés; le comte de Soissons
prit la fuite; Mme de Chevreuse fut exilée, le duc de Longueville en
disgrâce. Quant à Monsieur, il signa une confession dans laquelle il
dénonçait et abandonnait ses amis. Il fut marié, enrichi et déshonoré.
Chalais seul sortit sans honte de cette conspiration parce qu'il en
sortit sans tête.
Et déjà si avant dans l'ignoble, MONSIEUR n'avait pas vingt ans.
Par l'autre porte entra, presque aussitôt que Monsieur, une femme de
cinquante-cinq à cinquante-six ans, vêtue royalement, portant une petite
couronne d'or sur le haut de la tête, et un long manteau de pourpre et
d'hermine, descendant de ses épaules sur une robe de satin blanc brochée
d'or; elle a pu être fraîche autrefois, mais jamais ni belle ni
distinguée; un excessif embonpoint lui donne ce vulgaire aspect qui lui
a valu de la bouche de Henri IV le surnom de la -Grosse banquière-;
c'est un esprit tracassier qui ne se plaît que dans l'intrigue.
Inférieure en génie à Catherine de Médicis, elle lui a été supérieure
en débauche. Si l'on en croit ce que l'on dit, un seul des enfants de
Henri IV lui appartient, Mme Henriette. D'ailleurs, de tous, elle
n'aime, nous l'avons dit, que Gaston. Elle a pris d'avance son parti de
la mort de son fils aîné, qu'elle regarde comme inévitable, et dont elle
est déjà consolée. Son idée fixe est de voir Gaston sur le trône, comme
l'idée fixe de Catherine de Médicis, a été d'y voir Henri III.
Mais une accusation plus grave que toutes celles-là pèse sur elle, et fait
que Louis XIII la déteste autant qu'elle le hait: elle a dit-on, sinon
mis, du moins laissé aux mains de Ravaillac le couteau qu'elle en eût
pu faire tomber. Un procès-verbal faisait foi que Ravaillac l'avait
nommée elle et d'Epernon sur la roue. Le feu fut mis au Palais-de-Justice
pour faire disparaître jusqu'à la trace de ces deux noms.
Depuis la veille, la mère et le fils ont été convoqués par Anne
d'Autriche, prévenue que le comte de Moret, arrivé depuis huit jours à
Paris, a des lettres à leur communiquer de la part du duc de Savoie. Ils
sont entrés, comme nous l'avons vu, chez la reine, par deux portes
différentes, chacun venant de son appartement. S'ils y sont surpris, ils
auront pour excuse l'indisposition de Sa Majesté, qu'ils ont apprise au
ballet, indisposition qui leur a donné tant d'inquiétude qu'ils n'ont
pas même pris le temps de changer de costume. Quant au comte de Moret,
toujours en cas de surprise, on le cachera quelque part: un jeune homme
de vingt-deux ans est toujours facile à cacher; Anne d'Autriche a
d'ailleurs sur ces sortes d'escamotages des traditions et même des
antécédents.
Pendant ce temps, le comte de Moret a attendu dans la chambre à côté, et
il a tout bas et du fond de l'âme remercié le ciel de ce regard.
Qu'eût-il dit, qu'eût-il fait, entrant chez la reine, ému, troublé,
palpitant comme il l'était en quittant sa conductrice inconnue? Ces dix
minutes d'attente n'ont pas été de trop pour calmer les battements de
son coeur et rendre un peu d'assurance à sa voix. De l'agitation, il a
passé à la rêverie, rêverie douce et suave dont, jusqu'à cette heure, il
n'avait eu aucune idée.
Tout-à-coup, la voix d'Anne d'Autriche le fit tressaillir et l'alla
chercher au fond de sa rêverie.
--Comte, demanda-t-elle, êtes-vous là?
--Oui, Madame, répondit le comte, et attendant les ordres de Votre
Majesté.
--Entrez donc, alors, car nous sommes désireux de vous recevoir.
CHAPITRE X.
LES LETTRES QU'ON LIT DEVANT TÉMOINS ET LES LETTRES QU'ON LIT TOUT
SEUL.
Le comte de Moret secoua sa jeune et gracieuse tête, comme pour en faire
tomber l'incessante préoccupation à laquelle il était en proie, et
poussant la porte devant lui, il se trouva sur le seuil de la chambre à
coucher d'Anne d'Autriche.
Son premier regard, nous devons l'avouer, malgré le haut rang des
personnes qui se trouvaient dans cette chambre, fut pour y chercher le
guide charmant qui l'y avait conduit et qui, après l'y avoir conduit,
l'avait quitté, sans qu'il pût même voir son visage. Mais son regard eut
beau plonger dans les lointains les plus obscurs de l'appartement, force
lui fut de revenir au premier plan et de fixer ses yeux et son esprit
sur le groupe placé dans la lumière.
Ce groupe, nous l'avons dit, se composait de trois personnes et ces
trois personnes étaient: la reine mère, la reine régnante et le duc
d'Orléans.
La reine-mère était debout au chevet d'Anne d'Autriche; Anne d'Autriche
était couchée; Gaston était assis au pied du lit de sa belle-soeur.
Le comte salua profondément, puis s'avançant vers le lit, il mit un
genou en terre devant Anne d'Autriche, qui lui donna sa main à baiser,
puis se baissant jusqu'au parquet, le jeune prince toucha de ses lèvres
le bas de la robe de Marie de Médicis; puis enfin, toujours un genou en
terre, il se tourna vers Gaston pour lui baiser la main, mais celui-ci
le releva en lui disant:
--Dans mes bras, mon frère.
Le comte de Moret, coeur franc et loyal, véritable fils de Henri IV, ne
pouvait croire à tout ce que l'on disait de Gaston. Il était en
Angleterre lors du complot de Chalais, et c'était là qu'il avait connu
madame de Chevreuse, qui s'était bien gardée de lui dire la vérité sur
ce complot. Il était en Italie lors des lâchetés de La Rochelle, où
Gaston avait fait semblant d'être malade pour ne point aller au feu; de
plus, ne s'étant jamais occupé que de ses plaisirs, il n'avait pris
aucune part aux intrigues d'une cour dont la jalousie de Marie de
Médicis, contre les enfants de son mari, l'avait toujours éloigné.
Il rendit donc joyeusement et de bon coeur à son frère Gaston
l'embrassement dont il l'honorait.
Puis, saluant la reine:
--Votre Majesté daignera-t-elle croire, lui demanda-t-il, à tout le
bonheur que j'éprouve d'être admis en sa royale présence, et à la
reconnaissance que j'ai vouée à M. le duc de Savoie, de m'avoir donné
cette précieuse occasion d'être reçue par elle?
La reine sourit.
--N'est-ce point à nous plutôt, répondit-elle de vous être
reconnaissantes, de vouloir bien venir en aide à deux pauvres princesses
disgraciées, privées, l'une de l'amour de son mari, l'autre de la
tendresse de son fils, et à un frère repoussé des bras de son frère; car
vous venez, avez-vous dit, avec des lettres qui doivent nous donner
quelque consolation.
Le comte de Moret tira trois plis cachetés de sa poitrine.
--Ceci, madame, dit-il en tendant la missive à la reine, ceci est une
lettre adressée à vous par don Gonzalez de Cordoue, gouverneur de Milan,
et représentant en Italie Sa Majesté Philippe IV, votre auguste frère.
Il vous supplie d'employer toute l'influence que vous pouvez avoir à
maintenir M. de Fargis comme ambassadeur à Madrid.
--Mon influence! répéta la reine; on pourrait avoir une influence sur un
roi qui serait un homme, mais sur un fantôme qui est roi, qui donc peut
avoir une influence, si ce n'est un nécroman, comme le cardinal-duc.
Le comte salua, puis se tournant vers la reine-mère et lui remettant la
seconde lettre:
--Quant à ceci, madame, tout ce que j'en sais, c'est que c'est une note
très-importante et très-secrète de la main propre du duc de Savoie; elle
ne doit être remise qu'à Votre Majesté en personne, et j'ignore en tout
point ce qu'elle renferme.
La reine-mère prit vivement la lettre, la décacheta, et, comme, à la
distance où elle était de la lumière, elle ne pouvait la lire, elle
s'approcha de la toilette sur laquelle étaient posées les bougies et la
lampe.
--Et cela enfin, continua le comte de Moret, en présentant à Gaston le
troisième pli, est un billet adressé à Votre Altesse par Mme Christine,
votre auguste soeur, plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est
auguste.
Chacun se mit à lire la lettre qui lui était adressée, et le comte
profita de ce moment où chacun était occupé de sa lecture pour fouiller
du regard, une fois encore, tous les recoins de la chambre.
La chambre ne renfermait que les deux princesses, Gaston et lui.
Marie de Médicis revint près du lit de sa belle-fille, et s'adressant au
comte:
--Monsieur, lui dit-elle, quand on a affaire à un homme de votre rang,
et que cet homme s'est mis à la disposition de deux femmes opprimées et
d'un prince en disgrâce, le mieux est de n'avoir point de secrets pour
lui après qu'il a toutefois donné sa parole d'honneur que, devenant
allié, ou restant neutre, il gardera religieusement les secrets qui lui
sont confiés.
--Votre Majesté, dit le comte de Moret en s'inclinant et en appuyant le
plat de la main sur sa poitrine, a ma parole d'honneur de rester muet,
neutre ou allié; seulement, ne mettant pas de réserve à mon silence, je
suis forcé d'en mettre à mon dévouement.
Les deux reines échangèrent un regard.
--Et quelles réserves faites-vous?
Pendant que Marie de Médicis adressait au jeune prince cette question
avec la voix, Anne d'Autriche et Gaston la lui adressaient avec les
yeux.
--J'en fais deux, madame, répondit le comte d'une voix douce mais ferme,
et pour les faire, je suis obligé de vous rappeler à mon grand regret
que je suis fils du roi Henri IV. Je ne puis tirer l'épée ni contre les
protestants, ni contre le roi mon frère, de même que je ne puis refuser
de la tirer contre tout ennemi du dehors, à qui le roi de France fera la
guerre, si le roi de France m'appelle à cet honneur.
--Ni les protestants ni le roi ne sont nos ennemis, -Prince-, dit la
reine-mère, en appuyant avec affectation sur le mot -prince-; notre
ennemi, notre seul ennemi, notre ennemi mortel, acharné, celui qui a
juré notre perte, c'est le cardinal!
--Je n'aime point le cardinal, Madame, mais j'aurai l'honneur de vous
faire observer qu'il est assez difficile à un gentilhomme de faire la
guerre à un prêtre. Mais, d'un autre côté, si grandes que soient les
adversités qu'il plaira à Dieu de lui envoyer, je les regarderais comme
une punition trop légère encore de sa conduite envers vous. Cela
suffit-il à Votre Majesté pour avoir toute confiance en moi.
--Vous savez déjà, n'est-ce pas monsieur, ce que Gonzalez de Cordoue dit
à ma belle-fille. Gaston va vous dire ce que lui écrit sa soeur
Christine. Parlez Gaston.
Le duc d'Orléans tendit la lettre même au comte de Moret, en l'invitant
du geste à la lire.
Le comte la prit et la lut.
La princesse Christine écrivait à son frère de faire valoir près du roi
cette raison qui lui paraissait déterminante, que mieux valait laisser
Charles-Emmanuel, son beau-père, s'emparer de Mantoue et du Montferrat,
que de les donner au duc de Nevers qui n'était qu'un étranger pour le
roi Louis XIII, tandis que le prince de Savoie, son mari, auquel
reviendrait un jour l'héritage de son père, était beau-frère du roi de
France.
Le comte de Moret rendit avec un salut respectueux la lettre à Gaston.
--Qu'en pensez-vous, mon frère? demanda celui-ci.
--Je suis un pauvre politique, répondit le comte de Moret en souriant,
mais je crois que cela vaut effectivement mieux, au point de vue de la
famille surtout.
--Et maintenant à mon tour, dit Marie de Médicis, en donnant au comte de
Moret la lettre du duc de Savoie, il est juste, monsieur, que vous
connaissiez la note dont vous étiez porteur.
Le comte prit le papier et lut la note suivante:
«Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si,
malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis
soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»
C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.
Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du
plus profond respect.
--Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier
notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à
lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune
suivra la nôtre.
--Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions,
mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus
le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes
besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier
celle de ma naissance.
--Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main
à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous,
de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par
tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait
plus sortir du Louvre.
Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il
espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée
l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret,
renoncer à cet espoir.
Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.
Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un
escalier secret:
--Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes
remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.
Le comte s'inclina.
--Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de
convention à échanger?
--Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le
duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.
Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre
soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau
du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement
dans la cour.
Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en
avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au
bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la
rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le
page et le cheval du duc de Montmorency.
--Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a
pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le
crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi
le seul moyen de la revoir!
Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de
Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de
l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement,
s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour
s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et,
tirant la lettre de sa soeur Christine de sa poche, l'exposait d'une
main tremblante, à la chaleur des bougies.
Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit,
sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites
de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche
primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à
une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.
Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:
«--Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague,
mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort
de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la
couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de
Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elle trouvera bien
moyen d'être -régente-, craignant de ne pas être -reine-.»
--Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite soeur, j'y
veillerai!
Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à
secret.
De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris
congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était
fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses
femmes.
Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli
d'étoffe.
Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et
vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches
noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte
perdue dans la tapisserie.
Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine.
C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio
Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal
de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner
son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit,
astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait
disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup,
qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup
disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que
son rival.
Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait
la chambre à coucher.
--Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez
composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures
invisibles.
--Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une
recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je
l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la
lettre qu'elle attendait?
--La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre
lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est
évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la
lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.
Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.
--En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.
L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq
ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de
Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les
lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans
l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation
chimique demandée à Vauthier.
Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation
invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette
recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et
était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois
quarts de la page.
Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il
en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.
A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt
apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres,
puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on
put lire distinctement le conseil suivant:
«Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé
pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne
d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous
prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le
répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute
l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne
supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule
crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.
--Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine
mère.
--Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les
avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.
--Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne
pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous
consulté les astres, Vauthier?
--Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de
l'observatoire de Catherine de Médicis.
--Eh bien, que disent-ils?
--Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.
--Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue
une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encore belle,
que celui-ci baisa respectueusement.
Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se
referma sur eux.
Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté
successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa
belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se
leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin
bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le
tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au
lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour
son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la
poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page,
restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que
par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la
lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de
Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une
bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres
apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact
de la poussière de charbon.
Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.
Elle disait:
«Ma soeur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui,
en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et
son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux
encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez
enceinte.
«Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles
peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire
sans elles.
«Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin,
pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.
«PHILIPPE.»
La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde
fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la
prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la
soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle
main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la
lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur
laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais
à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute
entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle
enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de
secrétaire.
Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses
épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin,
en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement
et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle
murmura:
--O Buckingham! Buckingham!
Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment,
le silence de la chambre royale.
CHAPITRE XI.
LE SPHINX ROUGE.
Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste
Philippe de Champagne, représentant -au vrai-, comme on disait alors, la
fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.
Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses
maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur
que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et
les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le
sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique,
dont la devise était un aigle dans les nuages, -Aquila in nubibus-,
c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.
Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après
deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une
idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains,
méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé
qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit
d'attendre de la postérité.
Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et
de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature
en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la
calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à
l'oeil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles?
Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes
seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez
si c'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point
quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce
pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de
son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en
vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?
Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est
qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de coeur,
pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la
monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi
mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces
princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire
la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas
autre chose.
Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à
une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les
grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme
Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de
rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces
faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent
sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au
milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la
besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire
que tout est abattu.
C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre
1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des
grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France,
voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en
Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux
de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme
sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable
que notre grand historien Michelet appelle le -Sphinx rouge-.
Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit
que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent
menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans
cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de
travail et d'embarras que le reste du monde.
Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il
est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de
jeter les cartes sous la table.»
C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle
tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était
fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où
Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce
qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage
pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait
chanceler sous les défaillances royales.
Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux
comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent,
l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues
de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans
cesse dans une agitation terrible.
C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout
en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.
Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la
nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain,
brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la
mort.
Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi
pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait,
le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi
mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï
d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il
tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de
toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en
place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins
que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.
Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette
bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même
jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.
C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons
vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle
portait depuis la mort de son mari.
Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de
la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.
Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.
A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.
A l'autre, Charpentier, son secrétaire.
A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.
--Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.
--Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de
chambre.
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