lui sur les mêmes bases qu'avant la victoire; c'est-à-dire qu'il
accordera passage aux troupes de France, leur fournira des étapes et
contribuera de tout son pouvoir à secourir Cazal, en donnant des vivres
et des munitions de guerre, que le roi paiera aux prix des trois
derniers marchés; que le duc de Savoie laissera passer à l'avenir, par
quelque endroit de son pays que ce puisse être, les troupes et tout le
matériel de guerre qui seraient jugés nécessaires à la défense de
Montferrat, dans le cas où le Montferrat serait attaqué ou que l'on
craigne avec raison qu'il ne le soit; que pour sécurité de l'exécution
de ces deux derniers articles, le duc de Savoie remettra la citadelle de
Suze et le château de Gélasse entre les mains de Sa Majesté, et qu'il y
sera laissé une garnison de Suisses, commandée par un officier nommé par
vous, Sire.
--Mais lui, le Savoyard, demandera naturellement quelque chose en
échange de tout cela.
--Nous irons, si vous le voulez bien, Sire, au-devant de sa demande,
nous offrirons de lui faire céder par le duc de Mantoue, en
dédommagement des droits de la maison de Savoie sur le Montferrat, la
propriété de la ville de Trino avec quinze mille écus d'or de revenus.
--Nous la lui avons déjà offerte, et il a refusé.
--Nous n'étions pas à Suze, Sire, et nous y sommes, et grâce à vous, ce
que je n'oublierai jamais. Sire, ce qu'il ne faut oublier jamais ce
n'est point mon dévouement sans péril pour Votre Majesté, c'est le
courage des braves soldats qui ont combattu sous vos yeux, c'est la
valeur des chefs qui les ont conduits au combat.
--Si j'avais le malheur d'oublier, Votre Eminence me ferait souvenir.
--Ainsi, ma proposition est acceptée?
--Mais qui enverra-t-on?
--Le maréchal de Bassompierre ne semble-t-il pas à Votre Majesté le
meilleur ambassadeur qui se puisse choisir pour une pareille affaire.
--A merveille.
--Eh bien, Sire, il partira demain matin, pour mettre sous les yeux du
duc l'ensemble du traité; quant aux articles secrets...
--Il y aura donc des articles secrets!
--Il n'y a pas de traité qui n'ait ses articles secrets; quant aux
articles secrets, ils seront débattus directement entre moi et le duc,
ou son fils.
--Tout est arrêté ainsi alors!
--Oui, Sire, et avant trois jours, tenez-vous pour certain d'avoir la
visite du prince votre beau-frère ou du duc votre oncle.
--C'est vrai, dit le roi, ceux-là aussi sont de ma famille; mais ils ont
sur mes autres parents un grand mérite, c'est de me faire publiquement
la guerre. Bonsoir, monsieur le cardinal, vous aussi devez être fatigué
et avoir besoin d'une bonne nuit.
Trois jours après, en effet, comme l'avait prédit le cardinal,
Victor-Amédée était à Suze et négociait avec le cardinal de Richelieu,
qui obtint de lui toutes les conditions qu'il avait soumises au roi.
Quant aux articles secrets, ils furent accordés comme les autres.
«Le duc de Savoie s'engageait à faire entrer avant quatre jours mille
charges de blé, de froment et cinq cents de vin à Cazal.
«De son côté, à la condition que ces obligations seraient remplies, il
fut convenu que les troupes du roi de France n'avanceraient point
au-delà de Bunolunga, petite place située entre Suze et Turin, chose,
disait le traité, que Sa Majesté veut bien accorder à la prière de M. le
prince de Piémont, afin de donner le temps aux Espagnols de lever
d'eux-mêmes le siège de Cazal.»
«Enfin, en échange de la ville de Trino, Charles-Emmanuel rendrait au
duc de Mantoue Albe et Montcalvo, dont il s'était emparé.»
Huit jours après la conclusion du traité, don Gonzalès de Cordoue levait
-de lui-même- le siége de Cazal, et l'honneur castillan était sauvé.
Le 31 mars et le 1er avril, le traité fut ratifié par le duc de
Savoie et par le roi Louis XIII.
Il est vrai qu'il devait en être de ce traité comme de ceux du duc de
Lorraine.
Un jour, Guillaume III racontait que, s'entretenant avec Charles IV, duc
de Lorraine, sur la bonne foi que chacun des contractants devait mettre
à exécuter un traité, ce prince lui répondit en riant:
--Est-ce que vous comptez sur un traité, vous?
--Mais oui, répondit naïvement Sa Majesté britannique.
--Eh bien, répliqua le duc Charles, quand il vous plaira, je vous
ouvrirai un grand coffre plein de traités que j'ai faits sans en
exécuter un seul!
Or, Charles-Emmanuel en avait à peu près autant dans son coffre, et ce
n'était qu'un de plus qu'il y ajoutait, avec l'intention bien positive
de ne point l'exécuter comme les autres.
Il n'en manifesta pas moins le plus vif désir d'embrasser son neveu
Louis XIII, si bien qu'il fut résolu entre le duc et le roi qu'une
entrevue aurait lieu.
Ce furent d'abord le prince de Piémont et le cardinal de Savoie qui
vinrent saluer le roi immédiatement après le traité; Victor-Amédée
amenait sa femme, la princesse Christine, soeur du roi. Louis rendit à
-sa bonne soeur- tous les honneurs possibles et lui fit toutes les
amitiés imaginables, enchanté sans doute de prouver qu'il aimait encore
mieux la princesse de Piémont, qui venait de lui faire la guerre
ostensiblement, que la reine d'Angleterre et la reine d'Espagne, qui
pour le moment, se contentaient de conspirer contre lui.
Le duc de Savoie parut le dernier et fut reçu à bras ouverts par son
neveu Louis XIII, qui, dès le même jour, résolut de lui rendre sa visite
et de le surprendre comme cela se fait de particulier à particulier;
mais Charles-Emmanuel, averti à temps, descendit en toute hâte les
escaliers et l'attendit au seuil.
--Mon oncle, dit Louis XIII en l'embrassant j'avais dessein d'aller
jusqu'à votre chambre sans que vous le sussiez!
--Vous avez oublié, mon neveu, répondit le duc, que l'on ne se cache pas
si facilement quand on est roi de France.
Le roi monta les escaliers côte à côte avec le duc, mais pour arriver à
son appartement, il lui fallut passer avec les courtisans et les
officiers par une galerie mal soutenue et tremblante.
--Hâtons-nous, mon oncle dit le roi, je ne sais si nous sommes ici en
sûreté.
--Hélas, Sire, répondit le duc, je vois bien que tout tremble devant
Votre Majesté comme tout plie sous elle.
--Eh bien, fou, dit le roi radieux en se tournant vers l'Angély, que
penses-tu des compliments de mon oncle?
--Ce n'est point à moi qu'il faut demander cela, Sire, dit l'Angély.
--Et à qui donc?
--Aux deux ou trois mille imbéciles qui se sont fait tuer pour qu'il
nous les fît.
L'Angély, dans sa réponse au roi, avait admirablement résumé la
situation.
CHAPITRE XVI.
UN CHAPITRE D'HISTOIRE
Après chaque guerre, si longue qu'elle soit, même après la guerre de
trente ans, la paix se signe, et une fois la paix signée, les rois qui
se sont fait la guerre s'embrassent, sans qu'il soit le moins du monde
question des milliers d'hommes qui, sacrifiés à ces querelles
momentanées, pourrissent sur les champs de bataille, des milliers de
veuves qui pleurent, des milliers de mères qui se tordent les mains, des
milliers d'enfants qui s'habillent de deuil.
Il est vrai que, grâce à la bonne foi de Charles-Emmanuel, on pouvait
être sûr que cette nouvelle paix serait rompue à la première occasion
que trouverait le duc de Savoie de la rompre avantageusement.
Un mois ou deux se passèrent en fêtes pendant lesquelles le duc de
Savoie envoya ses émissaires à Vienne et à Madrid.
A Vienne, son envoyé était chargé de dire que la violence que le roi
venait de lui faire à Suze était moins honteuse et plus avantageuse et
moins préjudiciable à lui qu'à Ferdinand, attendu que lui, duc de
Savoie, n'avait disputé le passage au roi de France que pour soutenir
les droits de l'empire en Italie.
Que le secours porté par la France aux habitants de Cazal était un
attentat manifeste contre l'autorité de l'empereur; puisque la place
n'était assiégée par les Espagnols que dans le but d'obliger le duc de
Nevers, établi malgré l'empereur dans un fief de l'empire, à rendre
l'obéissance légitimement due à Sa Majesté impériale.
A Madrid, son envoyé était chargé de faire comprendre au roi Philippe IV
et au comte-duc, son premier ministre, que l'affront fait aux armées
espagnoles devant Cazal rendait l'autorité de Sa Majesté Catholique
méprisable en Italie, s'il demeurait impuni; que le roi de France,
poussé par Richelieu, méditait de chasser les Espagnols de Milan, et que
le cabinet de Madrid devait s'attendre à ce qu'une fois chassé de Milan,
les Espagnols ne resteraient pas longtemps à Naples.
De leur côté, Philippe IV et Ferdinand échangeaient des émissaires.
Voici ce qui se décidait entre eux.
L'empereur allait demander aux cantons suisses un passage pour ses
troupes. Si les Grisons refusaient le passage, on les surprendrait et
l'on marcherait immédiatement sur Mantoue.
Le roi d'Espagne rappelait don Gonzales de Cordoue et mettait à sa
place, à la tête des troupes espagnoles en Italie, le fameux Amboise
Spinola, avec ordre d'assiéger et de reprendre Cazal, pendant que les
troupes de l'empire assiégeraient et reprendraient Mantoue.
L'effet moral de cette campagne, terminée en quelques jours, avait été
immense; l'affaire surprit l'Europe et fit grand honneur au roi Louis
XIII, le seul des souverains, avec Gustave-Adolphe, qui sortît de son
palais l'épée au côté et de son royaume l'épée à la main. Ferdinand II
et Philippe IV faisaient la guerre partout et toujours, et cruellement,
mais ils la faisaient agenouillés devant leur prie-Dieu.
Si le roi et son armée eussent pu rester en Piémont, tout était sauvé;
mais le cardinal s'était engagé à réduire les protestants avant l'été,
et les protestants avaient profité de l'absence du roi et du cardinal
pour se réunir sous le commandement du duc de Rohan au nombre de quinze
mille dans le Languedoc.
Le roi fit ses adieux à -son bon oncle- le duc de Savoie, ignorant
encore toutes les intrigues que celui-ci avait nouées, même pendant sa
présence en Piémont. Le 22 avril, il rentrait en France par Briançon,
Gap, Châtillon, et marchait sur Privas.
Il évitait Lyon dont les deux reines avaient fui bien vite à cause de la
peste.
Quant à Monsieur, nous croyons l'avoir dit déjà, il avait, dans son
mécontentement, quitté non-seulement Paris, mais la France, acceptant
l'hospitalité que lui avait offerte dans la ville de Nancy le duc
Charles IV de Lorraine. En quittant la France, il avait abandonné ses
prétentions sur la princesse Marguerite, soeur du duc.
Traqué par quarante mille hommes conduits par trois maréchaux de France
et par Montmorency que Richelieu faisait aller où il voulait en lui
montrant l'épée de connétable, Rohan finit par faire, lui chef
protestant, la même faute qu'avaient commise, le siècle précédent, les
chefs catholiques.
Il fit avec l'Espagne, son ennemie mortelle à lui et l'ennemie mortelle
de la France, un traité d'argent que l'Espagne ne tint pas. Enfin
Privas, sa dernière place forte, fut prise, on pendit un tiers des
habitants, on dépouilla non-seulement les pendus, mais tous les autres
rebelles de leurs biens; et enfin, le 24 juin 1629, on signa en vue
d'une nouvelle campagne d'Italie, dont les affaires commençaient à se
brouiller, une paix dont la principale condition fut de démanteler
toutes les villes protestantes.
On avait su devant Privas quelque chose du dessein qu'avait Ferdinand de
faire passer des troupes en Italie; on disait que Waldstein, lui-même,
comptait franchir les Alpes grisonnes avec cinquante mille hommes. Enfin
on eut connaissance qu'une déclaration avait été lancée par Ferdinand,
en date du 5 juin, dans laquelle il déclarait que ses troupes
marchaient en Italie, non pour y porter la guerre, mais afin d'y
conserver la paix en maintenant l'autorité légitime de l'empereur, et en
défendant les fiefs de l'empire dont les étrangers prétendaient disposer
au préjudice de ses droits.
Par la même déclaration, l'empereur faisait instance amicale au
sérénissime roi d'Espagne, comme à celui qui possédait le fief principal
de l'empire en Italie, de pourvoir les troupes impériales de vivres et
de munitions nécessaires.
Tout était donc à recommencer en Italie; par malheur, Louis n'était prêt
ou plutôt ne serait prêt pour une guerre étrangère que dans cinq ou six
mois.
Faute d'argent, après Privas, Richelieu avait été forcé de licencier
trente régiments.
On envoya M. de Sabern à la cour de Vienne pour demander à l'empereur
son ultimatum.
De son côté, M. de Créquy fut envoyé à Turin pour inviter Monsieur de
Savoie à s'expliquer franchement et à dire, en cas de guerre, quel
drapeau il arborerait.
L'empereur répondit:
«Le roi de France est venu en Italie avec une puissante armée sans
aucune déclaration à l'Espagne ni à l'empire, et s'y est rendu maître
par les armes ou par composition, de quelques localités soumises à la
juridiction de l'empereur; que le roi de France retire ses troupes de
l'Italie, et l'empereur souffrira que l'affaire soit jugée par le
droit commun.»
Le duc de Savoie répondit:
«Le mouvement des Impériaux à travers les Grisons n'a point rapport à
ce qui s'est fait dans le traité de Suze; mais le roi d'Espagne
souhaite que les Français sortent d'Italie et que Suze soit
promptement rendue. Si le roi Louis veut donner cette satisfaction à
son beau-frère Philippe IV, le duc de Savoie obtiendra de l'empereur
Ferdinand qu'il retire ses troupes du pays des Grisons.»
M. de Créquy transmit cette réponse au roi, qui la rendit au cardinal,
en le chargeant de répondre.
Le cardinal répondit:
«Dites au duc de Savoie qu'il n'est point question de ce que désirent
l'empereur et le roi d'Espagne, mais de savoir purement et simplement
si Son Altesse voulait tenir sa parole donnée de joindre ses troupes à
celles du roi pour maintenir le traité de Suze.»
Le roi revint à Paris, furieux contre son frère Monsieur, dont il
voulait confisquer les propriétés; mais la reine-mère fit si bien
qu'elle raccommoda les deux frères et que Monsieur, qui, comme toujours,
avait fait au roi son humble soumission, fit ses conditions pour
rentrer, et, au lieu de perdre à son escapade, il y gagna le duché de
Valois, une augmentation de cent mille livres de pension par an, le
gouvernement d'Orléans, de Blois, de Vendôme, de Chartres, le château
d'Amboise, le commandement de l'armée de Champagne et la commission, en
cas d'absence du roi, de lieutenant-général à Paris et dans les
provinces voisines.
Puis cette curieuse réserve était faite:
«En se raccommodant avec le roi, Monsieur ne s'engage point à oublier
les injures du cardinal de Richelieu, -injures dont il le punira tôt ou
tard-.»
Le cardinal eut connaissance de ce pacte quand il était trop tard pour
l'empêcher; il alla trouver le roi et lui mit le traité sous les yeux.
Louis baissa la tête; il comprenait tout ce qu'il y avait de profonde
ingratitude dans la faiblesse qu'il avait eue de céder aux exigences de
son frère.
--Si Votre Majesté fait cela pour ses ennemis, dit le cardinal, que
fera-t-elle donc pour l'homme qui lui a prouvé qu'il était son meilleur
ami.
--Tout ce que me demandera cet homme, si cet homme est vous.
Et, en effet, séance tenante, le roi le nomma vicaire-général en Italie
et généralissime de toutes ses armées.
En apprenant ces concessions faites à son ennemi, Marie de Médicis
accourut, et ayant pris connaissance de la commission donnée au
cardinal:
--Et à nous, monsieur, demanda-t-elle à son fils avec un sourire
railleur, quels droits nous réservez-vous donc?
--Celui de guérir les écrouelles, répondit l'Angély, qui était présent à
la discussion.
Avec des efforts inouïs, avec une vigueur admirable, le cardinal
improvisa une nouvelle campagne.
Seulement un ennemi barrait le chemin du Piémont «et opposait à l'armée
un abîme dans lequel la moitié se fût engloutie.»
Cet obstacle, c'était la peste.
La peste qui avait forcé les deux reines de revenir à Paris et qui avait
forcé le roi de passer par Briançon.
Elle était passée de Milan--c'est la même que Manzoni peint dans les
-Promessi sposi---elle était passée de Milan à Lyon, où elle faisait des
ravages terribles. Quelques soldats, disait-on, l'avaient rapportée
d'au-delà des Alpes; elle éclata aux portes de Lyon, dans le village de
Vaux. On établit un cordon sanitaire autour du village; mais, la peste,
comme tous les fléaux, a des alliés dans les mauvaises passions
humaines. La peste s'adressa à la cupidité. Quelques hardes de
pestiférés, introduites en fraude et vendues auprès de l'église de
Saint-Nizier, importèrent la contagion au coeur de Lyon.
On était aux derniers jours du mois de septembre.
On eût dit en voyant les ouvriers tomber comme frappés de la foudre dans
les quartiers populeux de Saint-Nizier, de Saint Jean et de Saint
Georges, une raillerie de la nature. Le temps était magnifique; jamais
soleil plus beau n'avait illuminé un ciel plus serein; jamais l'air
n'avait été si doux et si pur, jamais végétation plus luxuriante n'avait
paré les admirables paysages du Lyonnais; point de variations subites
dans la température, point de chaleurs extrêmes, point d'orages, aucune
de ces intempéries atmosphériques auxquelles on attribue tant
d'influence sur l'apparition des maladies contagieuses. Radieuse et
souriante, la nature regardait la corruption et la mort frapper à la
porte des maisons.
C'était, au reste, à ne rien comprendre au fléau, tant il était
bizarrement capricieux. Il épargnait un côté de la rue, ravageait
l'autre. Une île de maisons restait intacte, et les maisons qui
entouraient cette île étaient toutes visitées et tendues de noir par la
sinistre hôtesse. Elle passait au-dessus des quartiers infects et
encombrés de la vieille ville et allait attaquer les places de
Bellecourt et des Terreaux, les quais, les quartiers les plus beaux, les
plus accessibles à l'air et à la lumière; toute la partie inférieure de
la grande cité fut dévastée. Elle s'arrêta, on ne sait pourquoi, vers la
rue Neyret, au niveau d'une petite maison sur la façade de laquelle on
vit longtemps une petite statue avec cette inscription latine:
-Ejus præsidio, non ultra pestis.- 1628.
Il n'y eut pas un seul pestiféré à la Croix-Rousse.
Puis, comme si ce n'était point assez de la peste, en frappant du pied
la terre elle en fit sortir le meurtre. Comme à Marseille en 1720, comme
à Paris en 1832, le peuple, toujours défiant et crédule, cria à
l'empoisonnement. Ce n'étaient point, comme à Paris, des malfaiteurs qui
souillaient l'eau des fontaines; ce n'étaient point comme à Marseille, des
forçats qui corrompaient l'eau du port. Non, à Lyon, c'étaient -des
engraisseurs- qui frottaient d'un onguent mortel les marteaux des
portes. C'étaient les chirurgiens, disait-on, qui fabriquaient cette
pommade pestilentielle. Un jésuite, le P. Guillot, a vu les engraisseurs
et leur graisse. «C'est, dit-il, vers le milieu de septembre que l'on
commença de graisser les portes; le sacristain de l'église des jésuites
trouva derrière un banc une masse de cette graisse; il la fit brûler,
mais la fumée était tellement fétide qu'on se hâta d'enterrer ce qui
restait du poison.
Le beau livre de M. de Montfalcon, où nous puisons ce détail, ne dit
point si le P. Grillot se trouva à point pour donner l'absolution à ceux
que ces quelques lignes firent assassiner; mais le lendemain, un
malheureux qui portait une chandelle allumée dont le suif coulait sur
ses vêtements, fut lapidé par la population; un médecin, qui voulait
faire prendre une potion calmante à l'un de ses malades de la
Guillotière, soupçonné de lui donner du poison, dut boire la potion pour
éviter la mort: tout passant inconnu qui approchait par mégarde sa main
d'un marteau de porte ou d'une sonnette était poursuivi par ce cri: Au
Rhône l'empoisonneur!
Lorsque la peste de Marseille éclata, Chirac, Médecin du régent,
consulté par les échevins de la ville, répondit: Tâchez d'être gais!
C'était difficile d'être gai, à Lyon surtout, où la première chose que
firent les prêtres et les moines fut d'annoncer, pour qu'on ne conservât
pas même l'espoir, que le fléau était tout simplement le messager de la
colère divine. A partir de ce moment, pour les esprits faibles, la peste
ne fut plus une simple épidémie dont on pouvait guérir, mais l'ange
exterminateur, au glaive flamboyant duquel personne ne devait échapper.
Et tout le monde le sait d'ailleurs, nos médecins au retour d'Egypte ont
constaté le fait, la peste a ses préférences, elle choisit les faibles,
affectionne les effrayés. Avoir peur de la peste, c'est déjà en être
malade. Et comment n'eût-on pas eu peur, quand on voyait deux frères
minimes se chargeant de l'expiation générale, porter à Notre-Dame de
Lorette une lampe d'argent sur laquelle étaient gravés les noms des
échevins. Comment n'eût-on pas eu peur quand on entendait de tous côtés
les prédications des moines annonçant la fin du monde, quand des autels
improvisés s'élevaient dans les rues, au milieu des places, aux coins
des carrefours, et que, du haut de ces autels, que l'on faisait le plus
élevé possible, on voyait et l'on entendait les prêtres bénissant la
ville mourante. Quand un moine ou un prêtre passait dans la rue, les
gens du peuple s'agenouillaient sur son passage et demandaient
l'absolution. Beaucoup tombaient avant de l'avoir reçue; des pénitents
sillonnaient la ville couvert d'un sac souillé de cendre, une corde
autour des reins et une torche allumée à la main, et alors, sans savoir
s'ils étaient consacrés ou non, sans s'inquiéter s'ils auraient le droit
d'absoudre, des mourants debout appuyés à la muraille ou couchés, se
soulevant sur leurs coudes, leur criaient leurs confessions, préférant
le salut de leur âme à la conservation de leur honneur.
Ce fut alors qu'on put voir combien facilement se brisent les liens de
la nature aux mains de la terreur tordant ses bras. Plus d'amitié, plus
d'amour. Les plus proches parents s'évitaient, la femme abandonnait son
mari, le père et la mère leurs enfants, les plus chastes n'avaient plus
souci de la pudeur et se livraient à qui voulait les prendre. Une femme
racontait en riant d'un rire insensé qu'elle avait cousu dans leur
linceul ses quatre enfants, son père, sa mère et son mari. Une autre,
six fois veuve en six mois, changea six fois d'époux. La plupart des
habitants restaient enfermés dans leurs maisons, et l'oreille tendue,
l'oeil hagard, regardaient ceux qui passaient à travers les vitres de
leurs fenêtres, derrière lesquelles ils apparaissaient pâles comme des
spectres, ou à travers les fentes des volets et des portes des magasins.
Les passants étaient rares; ceux qui étaient contraints de sortir
couraient à grands pas, échangeant, sans s'arrêter, une parole avec ceux
qu'ils rencontraient; ceux qui, des environs de Lyon, étaient forcés de
venir à la ville, y venaient à cheval et passaient au galop, enveloppés
d'un manteau qui ne laissait voir que leurs yeux. Les plus lugubres et
les plus effrayants de tous étaient les médecins dans le costume étrange
qu'ils avaient inventé; serrés dans une toile cirée, montés sur des
patins, couvrant leur bouche et leurs narines d'un mouchoir saturé de
vinaigre, ils eussent fait rire en temps ordinaire; en temps mortel, ils
épouvantaient. Au bout de huit jours, au reste, la ville était encore
plus dépeuplée par la fuite que par la mort. Plus de riches, par
conséquent plus d'argent; plus de juges, par conséquent plus de
tribunaux. Les femmes accouchaient seules, les sages-femmes avaient fui,
et la peste occupait tous les médecins; plus de bruit dans les ateliers
vides, plus de chansons d'ouvriers au travail, plus de cris dans les
rues, partout l'immobilité, partout le silence de la mort, interrompu et
rendu plus lugubre par le bruit de la sonnette attachée aux tombereaux
en longues files charriant les cadavres, et le tintement de la grosse
cloche de Saint-Jean, qui sonnait tous les jours à midi. Ces deux bruits
funèbres exerçaient une funeste influence surtout sur l'organisme
nerveux des femmes; on en voyait l'air taciturne, le corps brisé, un
chapelet à la main, faire retentir l'air de hurlements. Il y en eut qui,
au bruit de cette sonnette attachée aux tombereaux, tombèrent mortes et
comme foudroyées. D'autres, au tintement du beffroi, furent saisies
d'une telle frayeur qu'elles tombèrent malades en rentrant chez elles et
moururent. Une femme frénétique se jeta dans un puits, une jeune fille,
chassée de sa maison, se précipita dans le Rhône.
Il y avait trois grandes mesures à prendre, et on les prit: séquestrer
chez eux les malades riches, transporter aux hôpitaux les malades
pauvres, enlever les cadavres.
Il y en eut une quatrième, que l'on fut forcé d'adopter avant d'avoir
même le temps de mettre les trois autres à exécution, c'était de faire
justice des misérables qui, sous prétexte de soigner les mourants ou
d'enlever les cadavres, s'introduisaient dans les maisons, dévalisaient
les secrétaires, brisaient les serrures des coffres, arrachaient aux
moribonds leurs bagages et leurs bijoux.
On dressa sur tous les points de la ville des potences; les voleurs pris
en flagrant délit y étaient conduits et pendus à l'instant même.
Pour séquestrer les malades, on murait les portes, et l'on passait la
nourriture et les médicaments par la fenêtre.
Les hôpitaux furent insuffisants; on en improvisa un à la quarantaine,
sur la rive droite de la Saône. Il ne pouvait malheureusement contenir
que deux cents lits; quatre mille malades y furent entassés; il y avait
des pestiférés partout, non-seulement dans les salles, mais dans les
corridors, dans les caves, dans les greniers. On écartait deux morts
pour faire une place où coucher un mourant. Les médecins et les gens de
service étaient obligés de choisir la place où ils mettaient le pied. Au
milieu des cadavres raidis, immobiles, entrant presque immédiatement en
putréfaction, on voyait s'agiter les moribonds dévorés par une soif
ardente, demandant à grands cris de l'eau; d'autres, dans une dernière
secousse de l'agonie, se levaient de leurs matelas, de leur paille ou
des dalles nues sur lesquelles ils étaient couchés, le visage terreux,
les orbites caves, l'oeil terne et sanglant, battaient, en râlant l'air
de leurs bras, poussaient un gémissement profond et tombaient morts.
D'autres plus exaspérés encore, s'élançaient comme pour fuir une vision
et trébuchaient sur leurs voisins, traînant après eux le drap qui devait
leur servir de linceul.
Et cependant cet effroyable hospice était envié par les misérables qui
mouraient au coin des rues et au bord des fossés.
On ramassa tout ce qu'il y avait de misérables et de gens sans aveu pour
en faire des ensevelisseurs. On leur donnait trois livres par jour, et
l'on détournait les yeux quand ils fouillaient dans les poches des
cadavres. Ils avaient des crocs de fer avec lesquels ils tiraient les
cadavres qu'ils entassaient dans des tombereaux. Du premier et des étages
au-dessus, ils les jetaient par les fenêtres. Tout cela était enseveli
dans de grandes fosses; mais elles furent bientôt pleines, se mirent à
fermenter, et, comme des volcans vomissant le feu, elles vomirent de la
pourriture humaine.
Un vieillard, nommé le père Raynard, avait vu mourir sa famille entière
et restait seul. Il se sentit atteint de la contagion et s'épouvanta des
fosses communes, car il ne pouvait plus compter sur personne pour le
soigner, l'aider à mourir, et l'ensevelir chrétiennement. Il prit une
bêche et un hoyau, résolu d'employer ses dernières forces à creuser sa
tombe. Le travail terminé il planta à la tête de la fosse sa bêche, y
attacha son hoyau en croix et se coucha sur le bord, comptant sur une
dernière convulsion pour le faire rouler dans l'excavation qu'il avait
creusée, et sur la pitié d'un passant pour le couvrir de terre.
Ce qu'il y avait de terrible au milieu de cette agonie de tout un
peuple, c'était l'hilarité, la joie, l'allégresse de ces hommes chargés
de réunir les morts, et qu'on avait baptisés du nom expressif de
-corbeaux-. C'étaient les bons amis de la mort, c'étaient les cousins de
la peste. Ils la fêtaient, l'invitaient à frapper dans les maisons
épargnées et à se faire longtemps l'hôtesse de la ville. Ils avaient des
plaisirs terribles dans le genre de ceux que vante le marquis de Sade et
que se donna le bourreau de Marie Stuart; et on les voyait, quand la
mourante était jolie, quand l'agonisante était belle, célébrer l'hymen
infâme de la vie et de la mort.
Introduite à Lyon, comme nous l'avons dit, au mois de septembre, pendant
trente-cinq jours elle augmenta de violence, puis elle resta deux mois
stationnaire. Vers la fin de décembre, lorsqu'un froid rigoureux eut
chassé le vent du midi, elle perdit de sa violence. On la crut partie,
et l'on célébra son départ par des cris et des feux de joie.
La peste se piqua et profita d'un changement de température pour
revenir; une grande pluie tomba qui ramena la peste et éteignit les
feux.
Elle sévit de nouveau, et dans toute sa force, pendant le mois de
janvier et de février, puis elle diminua au printemps, se montra de
nouveau au mois d'août et disparut en décembre.
Elle avait duré un peu plus d'un an et tué six mille personnes.
L'archevêque, Charles de Miron, était mort des premiers le 6 août 1628,
et il avait eu pour successeur l'archevêque d'Aix, Alphonse de
Richelieu, frère du cardinal.
Ce fut à son frère que le cardinal s'adressa naturellement pour savoir
s'il était possible de tenter une seconde campagne contre le Piémont et
faire impunément traverser à trente mille hommes Lyon et le Lyonnais.
L'archevêque répondit que l'état sanitaire était excellent, et que les
maisons vides ne manqueraient pas pour loger la cour si, comme la
première fois, la cour voulait suivre l'armée.
Le jour même où il reçut cette réponse, le cardinal expédia M. de Pontis
à Mantoue pour prévenir le duc du secours qu'on allait lui porter.
M. de Pontis devait se mettre à la disposition du duc Charles de Nevers
pour exécuter les travaux de défense de la place.
Un an à peu près s'était donc écoulé depuis que Richelieu, confiant dans
le traité de Suze ou feignant de s'y confier, forcé qu'il était d'aller
combattre les huguenots du Languedoc, avait quitté le Piémont. Pendant
cette année, comme il l'avait promis au roi Louis XIII, il avait anéanti
les espérances des protestants, déjà cruellement frappés à La Rochelle;
il avait organisé une armée, fait rentrer de l'argent dans les caisses
de l'Etat, signé son fameux traité avec Gustave-Adolphe, battant les
protestants en France avec les catholiques, s'apprêtant à battre les
catholiques en Allemagne avec les protestants; il avait envoyé à la
diète de Soleure le maréchal de Bassompierre, colonel-général des
Suisses, pour se plaindre du passage des Allemands par les Grisons, s'y
opposer s'il était possible et ramener cinq ou six mille Suisses
auxiliaires.
Enfin, ne pouvant secourir efficacement Mantoue, il lui avait envoyé de
France son meilleur ingénieur, M. de Pontis, et de Venise le maréchal
d'Estrées. Puis, la peste de Lyon finie, il s'était remis en marche avec
son armée, et, comme nous l'avons dit, un an après avoir forcé le pas de
Suze et imposé la paix à Charles-Emmanuel, il se retrouvait exactement
dans la même condition, seulement le pas de Suze forcé, la citadelle de
Gélasse aux mains des Français, le Piémont lui était ouvert, et il
pouvait plus facilement porter secours au marquis de Thoyras assiégé
dans Cazal par Spinola, qui avait succédé, dans le commandement des
troupes espagnoles, à don Gonzalès de Cordoue.
Cette fois le cardinal, à peu près sûr du roi, grâce aux preuves de
trahison qu'il avait avec tant de peines réunies contre Marie de
Médicis, contre Anne d'Autriche et contre Monsieur, n'avait pas jugé à
propos d'emmener le roi avec lui; d'ailleurs son amour-propre était
flatté, d'abord, de commencer la campagne, car il ne doutait point qu'il
y eût une nouvelle campagne à entreprendre; ensuite, de frapper en
l'absence du roi quelque coup délicat dont la gloire revint à lui seul.
Tout homme de génie a sa faiblesse: Richelieu en avait deux au lieu
d'une: il voulait être non-seulement un grand ministre, ce que personne
ne lui contestait, mais grand général, ce que lui contestaient Créquy,
Bassompierre, Montmorency, Schomberg, le duc de Guise, tous les hommes
d'épée enfin, et grand poète, ce que lui contesta à plus juste titre la
postérité.
Le cardinal était donc à Suze vers le commencement de mars 1630
négociant à grands coups d'ambassadeurs et d'envoyés extraordinaires
avec cet insaisissable protée nommé Charles-Emmanuel, serpent couronné
qui, depuis cinquante années, glissait avec une égale adresse aux mains
des rois de France, des rois d'Espagne et des empereurs.
Le cardinal avait déjà passé plus d'un mois en négociations qui
n'avaient abouti à rien. Prenant patience, de peur que le duc de Savoie
ne l'empêchât de jeter des vivres et des provisions dans Cazal, qui
commençait à en manquer. Le duc de Savoie n'était point assez fort pour
résister à la France sans l'appui de l'Espagne ou de l'Autriche. Mais
l'appui de l'Espagne, il l'avait dans le Milanais; et l'appui de
l'Autriche, il allait l'avoir par les troupes de Waldstein, que l'on
faisait filer par les Grisons. Mais il pouvait disputer les chemins du
Montferrat avec plus de bonheur peut-être qu'il n'avait disputé le pas
de Suze.
Impatient de tous ces délais, il fit venir le duc de Montmorency, et
s'adressant franchement à lui:
--Monsieur le duc, lui dit-il, vous savez ce qui est convenu entre nous:
la campagne d'Italie finie, l'épée de connétable vous est acquise. Mais
la campagne d'Italie, vous le voyez vous-même, ne sera finie que quand
une paix solide sera faite, qui assurera Mantoue au duc de Nevers. Or,
la guerre de l'an dernier n'a été qu'une escarmouche en comparaison de
ce que va être celle-ci, surtout si nous ne mettons pas le duc Charles
dans ses intérêts. Eh bien, nous n'en finirons pas, tant que nous
traiterons par intermédiaires ou par correspondants; partez pour Turin,
la situation n'est point encore tellement gâtée entre nous et le duc de
Savoie, que vous ne puissiez y faire un voyage de plaisir. Les dames de
la cour du duc de Savoie sont belles; vous êtes galant, monsieur le duc,
et en vous imposant un voyage de plaisir, je ne crois pas avoir agi en
tyran à votre endroit; de plus, laissez moi aborder avec la franchise
qui convient à deux hommes comme nous, le côté délicat de la question;
de plus vous êtes parent, par votre femme, de la reine Marie. Vous avez
été, comme beaucoup, le serviteur de la reine Anne, mais dans une mesure
qui, sans donner défiance au roi, doit donner confiance à ses ennemis;
usez de cette excellente position que vous font tout à la fois votre
rang et le hasard, et arrangez, au milieu des fêtes et des plaisirs, une
conférence directe avec le duc de Savoie ou tout au moins entre son fils
et moi.
Pendant ce temps, moi qui ne serait point distrait par la beauté des
dames et le son des instruments, j'interrogerai tous les points de
l'horizon, et, à votre retour, mon cher duc, selon votre réponse, nous
prendrons un parti; seulement, à votre retour, tâchez de rapporter ou la
paix ou la guerre dans le pli de votre manteau.
C'était là une de ces missions comme les aimait le fastueux, l'élégant
et beau duc de Montmorency. Il avait en effet épousé la fille du duc de
Braciano, c'est-à-dire de ce Vittorio Orsini qui avait été l'amant de
Marie de Médicis avant son mariage et peut-être même après, de sorte que
si les bruits qui couraient sur la naissance de Louis XIII étaient
réels, Montmorency se trouvait le beau-frère du roi. Il avait été en
effet le serviteur de la reine Anne, mais Buckingham était venu se jeter
au travers de ses amours naissantes; et l'on sait que l'heureux
ambassadeur de Charles Ier avait, en laissant toutes ses perles sur
les parquets du Louvre, retrouvé dans les jardins d'Amiens la plus
précieuse de toutes les perles. Un coeur amoureux, un homme comme le duc
de Montmorency ne devait, en conséquence, inspirer aucune défiance à la
cour du duc de Savoie, si ce n'était aux maris des belles Piémontaises.
Le duc accepta donc l'ambassade moitié politique, moitié galante dont il
était chargé, et partit pour Turin, laissant le cardinal étudier, comme
il l'avait dit, les différents points de l'horizon, obscurcis, il faut
l'avouer, par un imminent orage.
En Allemagne, c'est-à-dire au nord, Waldstein grossissait à vue d'oeil:
arrivé à ce point de puissance, il ne pouvait plus s'arrêter. Nommé duc
de Friedland par l'empereur, riche des domaines immenses que Ferdinand
lui avait concédés en Bohême, domaines confisqués sur ceux que l'on
appelait les rebelles, il avait levé à ses frais une armée de 50,000
hommes, refoulé les Danois, battu Mansfeld au pont de Dessau, défait ses
alliés et Betlem Gabor, regagné le Brandebourg, conquis le Holstein, le
Slesvig, la Poméranie, le Mecklembourg, et ajouté, en mémoire de cette
conquête, le titre de duc de Mecklembourg à celui de duc de Friedland.
Mais là s'était, momentanément du moins, arrêté sa période croissante;
Ferdinand cédait aux plaintes qui s'élevaient de tous côtés contre ce
chef de bandits, cherchait un moyen de l'éloigner le plus possible de
l'Autriche, du Danemark, de la Hongrie, de tous les points de
l'Allemagne. Des recrues lui arrivaient en foule, il avait envoyé un
corps en Italie, il venait d'en envoyer un autre en Pologne; une masse
énorme, quarante mille hommes, restait sur la Baltique, mangeant un pays
déjà mangé. Il lui fallait se faire conquérant ou périr; il lui fallait
surtout retomber sur les riches villes impériales, sur Worms, Francfort,
la Souabe, les environs de Strasbourg, et c'est ce qu'il avait fait. Son
avant-garde avait occupé un fort dans l'évêché de Metz, et Richelieu
n'ignorait pas que Monsieur, tandis qu'il était en Lorraine, s'était mis
en rapport avec Waldstein, et qu'il avait été sérieusement question
d'appeler en France les barbares, ostensiblement contre Richelieu, en
réalité contre Louis XIII. Un général italien, avec deux chefs de bande,
Galas et Aldungen, commandaient les troupes détachées vers l'Italie pour
assiéger Mantoue et porter secours à Charles-Emmanuel.
A l'est, c'était Venise et Rome qui fixaient les regards du cardinal;
Venise avait promis de faire une diversion en attaquant le Milanais,
mais Venise n'en était plus au temps de ces coups de main hardis qui lui
donnèrent Constantinople, Chypre et la Morée. Mais, d'un autre côté, les
Vénitiens firent ce qu'ils avaient promis: ils pourvurent Mantoue de
blé, y jetèrent des renforts et des munitions, fournirent de l'argent au
duc et coupèrent les vivres aux assiégeants.
Privés de blé, de rafraîchissements, de fourrages, ne pouvant attaquer
Mantoue qu'à l'aide du canon, atteints par les maladies qui se font les
auxiliaires de la disette, les Allemands allaient lever le siége,
lorsqu'ils retrouvèrent un secours là où ils s'attendaient le moins à le
trouver. Le pape leur permit de s'approvisionner dans l'Etat
ecclésiastique, à condition que l'un de ses neveux (celui-là n'était pas
placé à ce qu'il paraît) se ferait marchand de pain, de vin et de
paille. Ainsi, comme toujours, c'était le pape, et un pape italien, qui,
comme toujours, trahissait l'Italie. Mais aussi c'était un Barberino, et
ses neveux étaient ces fameux Barberini qui enlevèrent jusqu'aux plaques
de bronze du Panthéon d'Agrippa.
Plus rapproché du cardinal, mais dans la même direction, c'était
Spinola; le condottiere génois au service de l'Espagne, qui entrait dans
le Montferrat en même temps que les Impériaux entraient dans le duché de
Mantoue, et qui, sans faire précisément le siége de Cazal, se contentait
de bloquer la ville. Il y avait six mille hommes de pied et trois mille
chevaux. Il devait avec ces neuf mille hommes s'opposer aux Français,
s'ils tentaient d'aller secourir Mantoue. Jusqu'au moment où Mantoue
serait prise, les vingt-cinq ou les trente mille Impériaux qui
l'assiégeaient, viendraient à son aide pour s'emparer de Cazal et
chasser les Français d'Italie.
A l'Ouest, l'horizon était plus sombre encore, Colatto et Spinola
étaient des ennemis visibles, faisant la guerre au grand jour, en
bataille rangée, à visage découvert; mais du côté de la France, il n'en
était pas ainsi: les ennemis du cardinal étaient de sombres mineurs qui
creusaient souterrainement pour ébranler sa fortune et ne reparaissaient
au jour qu'un masque sur le visage. Louis, qui sentait sa vie et sa
renommée liés à celles de son ministre, se lassant de cette lutte
incessante, était plus mélancolique qu'il ne l'avait jamais été; dégoûté
de tout, même de la chasse, il vivait, lui, dans une inquiétude
continuelle; tous ceux qui l'entouraient, mère, femme, frère, vivaient,
eux, dans une espérance unique, la chute du cardinal, et chacune de
leurs paroles, chacune de leurs actions était un ébranlement porté à
cette conviction qui s'obstinait sourdement dans la cour de Louis, qu'il
n'y avait pas de royauté, pas de grandeur pas d'influence sans le
cardinal.
Il commençait, au reste, à s'apercevoir que le premier ministre n'était
qu'une espèce d'ouvrage avancé qu'il fallait prendre, soit par ruse,
soit d'assaut, pour arriver à le battre en brèche lui-même. Louis était
donc disposé à défendre de tout son pouvoir le cardinal, convaincu que
c'était se défendre lui même.
Depuis la fuite du duc d'Orléans à Nancy, fuite prévue par la lettre en
chiffres traduite par Rossignol, depuis surtout les négociations impies
échangées entre le prince de Waldstein, le roi comprenait qu'il
arriverait un moment où Gaston, soutenu à l'extérieur par l'Autriche,
l'Espagne et la Savoie, à l'intérieur par la reine Marie de Médicis, la
reine Anne et les mécontents de tous les parties, lèverait l'étendard de
la révolte.
En effet, les mécontents étaient nombreux.
Le duc de Guise était mécontent de n'avoir pas obtenu dans l'armée le
commandement qu'il attendait, et ne cessait avec Mme de Conti et la
duchesse d'Elbeuf, de cabaler contre Richelieu.
Les juges du Châtelet de Paris, soulevés par certaines taxes exigées
cette année des officiers de judicature, étaient mécontents et, dans
leur mécontentement, cessaient de rendre la justice.
Enfin le Parlement lui-même était si mécontent, qu'il offrait
secrètement au duc d'Orléans de se déclarer en sa faveur, s'il voulait
décréter l'abolition de quelques impôts qui lui seraient désignés.
Nous nous sommes étendus avec trop de détails sur la manière dont la
police du cardinal était faite pour que nous ayons besoin de dire qu'il
était au courant de toutes ces menées et suivait de l'oeil tous ces
mécontentements.
Mais il vivait dans cette rassurante conviction que le roi tiendrait la
promesse qu'il lui avait faite de venir le rejoindre, et cette
conviction était en lui pour deux raisons: la première, c'est qu'il
était certain que cette incurable mélancolie, cet ennui de toute chose
pousserait le roi du côté de l'armée, ne fût-ce que pour entendre se
renouveler le bruit glorieux qui s'était fait une année auparavant
autour de son nom; la seconde, c'est que, comme au départ du roi, Gaston
devait être nommé lieutenant-général à Paris et commandant de l'armée de
Champagne, Gaston, pour toucher les émoluments des deux grades,
pousserait, avec l'aide de sa mère et de la reine, Louis XIII hors de
Paris et même hors de France.
Il y avait bien la possibilité que Gaston profitât de l'absence du roi
pour nouer quelque conspiration contre le cardinal et même contre le
roi; mais, une fois Louis XIII près de lui, Richelieu ne craignait rien,
et il connaissait assez Gaston pour être sûr qu'à la vue d'une armée
commandée par le cardinal et par le roi en personne, non-seulement il
abandonnerait alliés et complices, mais encore les livrerait quels
qu'ils fussent, comme il avait fait jusqu'alors, contre son pardon et
une augmentation de revenus.
Cette revue de l'Europe faite, le cardinal comprit que tous les dangers
réels étaient dans le lointain et, plus tranquille, se tourna du côté
de Turin et essaya de voir, malgré la distance, si Montmorency y suivait
exactement ses instructions.
CHAPITRE XVII.
DEUX ANCIENS AMANTS.
Le duc de Montmorency, sans lui faire part du vrai but de son voyage,
avait offert à son ami le comte de Moret de l'accompagner à Turin, et
celui ci avait accepté avec empressement, comme un moyen de distraction.
L'importance des événements que nous racontons et qui sont de grands
faits historiques nous empêche parfois de suivre jusqu'au fond des
coeurs de nos personnages le retentissement joyeux ou triste qu'apporte
l'accomplissement de ces événements. C'est ainsi que nous avons raconté
l'investissement de la ville de Mantoue par les Impériaux, sans avoir le
temps de nous préoccuper du trouble que cet investissement jetait dans
le coeur du fils de Henri IV.
Et, en effet, Isabelle près de son père allait subir toutes les
conséquences funestes: misère, famine, dangers, qui s'attachent aux
différentes périodes d'un siége fait par des bandits, tels que ceux qui
formaient les hordes impériales.
Surtout, lorsqu'il avait su que M. de Pontis y avait été envoyé par M.
de Richelieu comme ingénieur, il avait demandé à y aller, lui, comme
volontaire, ne fût-ce que pour combattre, non point près d'Isabelle,
mais près de M. de Lautrec, l'influence de l'homme qu'il savait être son
rival.
Mais le cardinal n'avait point autour de lui assez d'esprits fermes et
de coeurs loyaux dont il fût sûr pour se priver d'un homme qui, par son
rang d'abord, devait rester là où étaient le roi et le cardinal; mais
qui, par son courage et son adresse, lui ayant déjà rendu de grands
services, pouvait dans les circonstances difficiles où l'on allait se
trouver lui en rendre encore; pour rassurer d'ailleurs son jeune
protégé, il lui assura, ce qui était vrai, qu'il avait écrit à M. de
Lautrec pour l'inviter à rester dans la mesure de la promesse qu'il
avait faite aux deux jeunes gens; et lui défendre, tant que le comte
vivrait, de forcer l'inclination de sa fille.
Nous ne voulons pas faire notre héros meilleur qu'il n'était, et nous
avons, sous le rapport, non pas de son infidélité, mais de son
inconstance, fait la part qui revenait au sang de Henri IV. Nous aurions
donc tort de dire que, tout en gardant religieusement à Isabelle son
serment de n'avoir pas d'autre femme qu'elle, il avait, au fur et à
mesure qu'il s'était rapproché de Paris avec le cardinal et son frère,
vu reparaître, à travers un nuage qui allait toujours s'éclaircissant,
certaine tête brune lui avait donné, à l'hôtel de la -Barbe Peinte-,
deux si braves baisers, que lorsqu'il y pensait, les lèvres lui
brûlaient encore. Ce n'était pas tout: on se rappelle aussi qu'un soir,
en sortant de chez la princesse Marie de Gonzague, cette provocante
personne, qui s'était improvisée sa cousine, avait échangé avec lui
certaines promesses de rendez-vous que les circonstances avaient empêché
d'avoir lieu, mais qu'il avait l'intention bien positive de rappeler à
la personne qui l'avait faite, avec sommation de la tenir. Or, cette
fois encore, le hasard avait remis à d'autres temps l'exécution de ce
charmant projet. A l'arrivée du comte de Moret à Paris, Mme de Fargis,
nous présumons que nos lecteurs ont deviné que c'est d'elle qu'il était
question à l'arrivée du comte à Paris, Mme de Fargis l'avait quitté,
expédiée par la reine Anne en mission secrète près de son mari, et
peut-être même près d'un plus haut personnage, et comme au moment du
départ du comte la belle ambassadrice n'était pas de retour dans la
capitale, Jaquelino, à son grand regret, n'avait pas pu renouveler
connaissance avec sa belle cousine Marina.
Mais à la cour élégante du duc de Savoie, où il était resté un mois
quand nous l'avons vu revenir d'Italie, chargé d'un triple message pour
les deux reines et pour Monsieur, il avait laissé quelques galants
souvenirs qu'il se promettait bien de réchauffer au cas où l'occasion ne
se présenterait point de cultiver et de cueillir de nouvelles amours.
Et, en effet, il y avait peu de cours aussi galantes et aussi adonnées
aux plaisirs que celle du duc de Savoie. Extrêmement dissolu,
Charles-Emmanuel, à force d'élégance, savait donner à la débauche ce
laisser-passer charmant qui la fait pardonner. Si après ce que nous
avons dit de lui, nous en étions encore à essayer de peindre son
caractère, nous ajouterions qu'il était courageux, entêté, ambitieux et
prodigue. Mais tout cela avait chez lui un tel air de grandeur et se
masquait sous une si ardente hypocrisie, que sa profusion passait pour
de la libéralité, son ambition pour un désir de gloire, son entêtement
pour de la constance. Infidèle à ses alliances, avide du bien d'autrui,
prodigue du sien, toujours pauvre et ne manquant jamais de rien, il eut
successivement des démêlés avec l'Autriche, l'Espagne et la France,
toujours l'allié de celui qui offrait davantage, et faisant la guerre à
la puissance qui lui avait offert le moins avec l'argent de celle qui
lui avait donné le plus. Tourmenté de la passion de s'agrandir, il
faisait la guerre à ses voisins dès que l'occasion s'en présentait:
forcé presque toujours de faire la paix, il avait besoin d'insérer dans
ses traités quelques clauses équivoques qui lui servaient à les rompre.
Temporisateur artificieux, c'était le Fabius de la diplomatie: il avait
épousé Catherine, fille du roi Philippe, et avait fait épouser à son
fils, Christine, fille du roi Henri IV; mais ces deux alliances furent
insuffisantes à le protéger à cause de son éternelle versatilité. Cette
fois il avait rencontré son plus redoutable adversaire, Richelieu, et il
devait se briser contre lui.
Le duc de Savoie reçut admirablement ses deux visiteurs: Montmorency,
précédé par son immense réputation de courage, d'élégance et de
libéralité; le comte de Moret, suivi des souvenirs de galanterie qu'il
avait laissés dix-huit mois auparavant: Mme Christine surtout fit un
grand accueil au jeune prince qui, reconnu par Henri IV, jouissait près
d'elle des priviléges d'un frère.
Connaissant les tendances galantes de Montmorency, Charles-Emmanuel,
dans l'espérance de le détacher des intérêts de la France pour le mettre
dans les siens, réunit à sa cour toutes les jolies femmes de Turin et
des environs. Mais, au milieu de toutes ces jolies femmes, Antoine de
Bourbon chercha vainement celle pour laquelle il était venu, la comtesse
Urbain d'Espalomba.
C'était toute une histoire que celle de cette jolie comtesse, et comme
cette histoire s'était passée avant que s'ouvrit la première page de
notre livre, et qu'elle n'intéressait son action que comme détails de la
vie de notre prince, nous n'avons pas jugé à propos d'en entretenir nos
lecteurs.
Tout à coup Charles-Emmanuel avait vu paraître à la cour de Turin une
étoile inconnue et brillante, devenue le satellite d'un astre pâle comme
tout astre qui n'a pas sa lumière en lui-même. Quoique appartenant à la
première noblesse du royaume, le comte Urbain d'Espalomba venait
d'épouser Mathilde de Cisterna; une des plus belles fleurs de la vallée
d'Aoste, comme dirait Shakspeare.
Nous l'avons dit, Charles-Emmanuel, quoique âgé de soixante sept ans,
avait conservé les habitudes de galanterie qui, durant son long règne,
lui avaient fait considérer sa cour comme un harem dans lequel il
n'avait qu'à jeter son mouchoir ducal. Ebloui de la beauté de la
duchesse d'Espalomba, il lui fit comprendre qu'elle n'avait qu'un mot à
dire pour être la véritable duchesse de Savoie; mais ce mot la belle
comtesse ne le dit point. Ses yeux et son coeur étaient tournés non
point vers le phare vulgaire de l'ambition, mais vers le soleil ardent
de l'amour.
Elle avait vu le comte de Moret, ses dix-huit ans avaient été attirés
par les vingt-deux ans du jeune prince, avril et mai avaient volé l'un à
l'autre, et les deux printemps s'étaient confondus dans un seul baiser.
Le comte d'Espalomba n'avait de soupçons que contre le duc; l'oeil
constamment fixé sur Charles-Emmanuel, il ne vit rien, ne se douta de
rien, et, à l'ombre de cette jalousie du vieil époux, les deux amants
furent heureux.
Mais le regard du souverain fut plus perçant que celui du mari. Il
devina, non point ce qui était, mais craignit ce qui pouvait être, et
comme le comte Urbain, peu riche et avare, était venu à la cour pour
solliciter les faveurs du duc, il nomma le comte gouverneur de la
citadelle de Pignerol, avec ordre de s'y rendre à l'instant même.
Là il tenait la comtesse, comme un riche bijou dans un écrin de pierres
dont il avait la clef, et où il était toujours sûr de la retrouver.
Les deux amants avaient beaucoup pleuré en se quittant et s'étaient
promis fidélité à toute épreuve; nous avons vu comment le comte de Moret
avait tenu son serment.
Force avait été à la belle Mathilde de tenir le sien; les occasions
d'aimer, surtout quand on avait aimé un jeune et beau fils du roi,
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