point impossibles à rencontrer.
--Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les
approuvez-vous?
--Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à
perdre pour se procurer ce guide et cet officier.
En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du
cardinal dont le visage rayonna.
--Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle
et officier intrépide en une seule et même personne.
Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:
Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.
Latil s'inclina et sortit.
Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit
de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette
ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie
au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même
de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de
Richelieu.
CHAPITRE XII.
LE PAS DE SUZE.
Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour
traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une
attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et
un intrépide officier.
En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un
crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui
conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge
des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par
quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux
bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à
cette portion de sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur
les remparts de Suze adossées à la montagne.
Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus
considérable eût été trop difficile à manoeuvrer dans de pareils
chemins.
Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos,
mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa
diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre.
Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne
Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter.
C'était combler tous les désirs de celui-ci.
A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui
une journée de vivres.
Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte
de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit
que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se
pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la
lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance
avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme.
A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé,
protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix
pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps
était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige.
On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse.
Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet
pour forcer la barricade.
Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie.
Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six
des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de
Saulx.
Plus les mousquetaires à cheval du roi.
Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus
de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents.
Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.
Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de
ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus.
Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de
franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour
l'armée et la personne du roi.
M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut
arrêté.
M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.
--Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au
parlementaire.
--Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci.
--Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en
amis, ou en ennemis?
--En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les
fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et
de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.
--Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à
grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement
accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les
ordres de Son Altesse.
--Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous
disputer le passage?
--J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte
de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention
de Son Altesse.
--Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon
rapport au roi.
--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de
Verrue, vous en êtes parfaitement le maître.
Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des
barricades, et Comminges revenant vers le roi.
--Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges.
Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII
écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:
--Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle
serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier.
En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les
enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient
les soutenir.
Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la
main.
--Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les
masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons
le ballet.
Le roi le regarda le sourcil froncé.
--Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le
rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc
de l'artillerie?
--Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de
songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet
ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.
--M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal.
--Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse
que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre
honneur, ou que je serai mort ou pris.
--Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en
prends à vous.
--Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre
Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de
ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.
--Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine
de M. le maréchal, j'ai bon espoir.
Puis s'adressant à Bassompierre:
--Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre
mieux.
Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à
terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des
tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le
genou.
On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait
passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette
position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la
défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre.
Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se
trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne
et de la grande barricade.
A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille
dans les reins.
Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui
fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte
avec lui.
M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne
de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron.
M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par
la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la
montagne, marcha au milieu des enfants perdus.
On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on
fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en
face.
Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment;
Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon.
Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la
barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied,
il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la
redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.
Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout
le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et
M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or.
Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut
repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de
la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du
roi.
MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq
cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de
Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de
Schomberg.
Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher
sur la demi-lune.
Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur
un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son
appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la
poitrine.
Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui
troisième, venait de sauter dans la route.--Il y descendit le quatrième.
M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut
ses habits criblés de balles.
La redoute de gauche fut emportée.--Valaisans et Piémontais se
réfugièrent dans la demi-lune.
Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite.
On y combattait avec le même acharnement.
Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par
un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers
la demi-lune de Suze.
C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée.
Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise.
Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude.
Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur
réussite mais en leur ordonnant de se ménager.
Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg,
de Créquy, de Montmorency.
«Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle
nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un
maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.
«Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal
recommencera.»
Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les
tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées,
marchèrent sur la demi-lune.
CHAPITRE XIII.
OU IL EST PROUVÉ QU'UN HOMME N'EST JAMAIS SUR D'ÊTRE PENDU, EUT-IL DÉJA
LA CORDE AU COU.
Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier
retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le
fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait
le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les
marches qu'une à une.
On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne
pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la
montagne.
Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cette
-furia francese-, déjà bien connue des Italiens à cette époque.
D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal
regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la
noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau
au bout de l'épée.
Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la
boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.
De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils
voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en
applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté
s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang.
Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la
fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour
voir à son aise le cadavre sanglant.
On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles;
l'escalade commença.
Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop
lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à
demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire.
Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant
chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres
résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs
compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à
l'assaut.
Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à
bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de
pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le
sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la
renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres
qui nettoyaient deux ou trois échelles.
Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés,
puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris.
--Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à
l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la
rescousse!
Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était,
entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et
l'entendre.
Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa
diversion.
Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu,
ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient
arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet;
mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.
Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes
franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il
retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent.
La nuit était obscure, mais la neige si haute et si nouvellement tombée
qu'elle éclairait le chemin.
Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues
cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes
étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux
glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait
pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde.
Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur
servaient en quelque sorte de parapet.
En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le
silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.
Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua
de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le
rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de
cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait
donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis.
Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour
cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et
avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui
donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La
fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point.
Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne
laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper.
La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité
d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.
En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet
au pied.
Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur
ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.
Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de
voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait
formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur.
Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une
feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur
l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et
put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait.
Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les
bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et
garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait
trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le
jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il
serait pendu ou fusillé.
Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les
Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas
fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que
c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que
pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais
encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de
pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur.
Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.
Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était
décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui
l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants:
-Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains-.
Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une
hôtellerie consacrée aux muletiers.
Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché
d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la
corde demandée.
Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au
milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre
faisant le centre d'un nouveau système planétaire.
On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols,
celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y
fit un noeud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq
camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit
au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune
résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le noeud
coulant autour du cou.
Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte
d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet
ordre:
--Enlevez.
Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un
papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la
fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé
d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le noeud
coulant au col du condamné tomber roide mort.
Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la
fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de
Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup
de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour
s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et
des soldats.
En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie
à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche
du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur
lui.
--Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce
geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal,
celui qui tentera de fuir est mort.
Personne ne bougea.
--Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de
sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu,
il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais
mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la
tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous
ont poursuivis, leur procès ne sera pas long.
Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit
Espagnols, le neuvième était mort.
Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient
sans miséricorde, échangèrent un coup d'oeil, et avec l'énergie du
désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui
gardaient la porte de la rue.
Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle,
Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il
l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était
placé sur le seuil.
De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un
instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit
pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des
blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps
sur le parquet... tout était dit.
Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore,
étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats.
--On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le
comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.
Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien
dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils
allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus
récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées.
--Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre
ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir.
Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la
garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne
sera fait aucun mal, seront libres.
--Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil.
--Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le
contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous
conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.
Puis, s'adressant au contrebandier lui-même:
--La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une
fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez
dix minutes.
Latil s'inclina.
--En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là
une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.
Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la
besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était
achevée.
C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient
rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps
de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains.
--C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que,
dans une heure, nous soyons à Suze.
Et la troupe se remit en marche.
CHAPITRE XIV.
LA PLUME BLANCHE.
On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le
même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de
Coëtman.
Le silence le plus sévère était recommandé, et l'on n'entendait d'autre
bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats.
Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle
commençait à se découper dans les premières lueurs du matin.
La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le
chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux
de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près
au-dessus des créneaux.
De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart.
La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les
barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de
Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la
montagne, ce point n'était aucunement gardé.
Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point
du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et
donnèrent l'alarme.
Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit
qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit
de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.
En se retournant il vit Latil à ses côtés.
Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient
accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une
centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se
renforcer.
A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces
vingt hommes il s'élança vers la porte de France.
Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient
une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient
point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du
ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était
fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze,
fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de
ce qui se passait.
Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la
muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du
but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais
il ne pouvait s'y opposer.
C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de
Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire
naturellement son entrée.
Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait
sur ceux qui la défendaient.
La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le
moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison,
Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en
criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville.
Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit
tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de
la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu,
et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança
pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière.
On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée
s'amasser autour du Crêt de Montabon.
Donc les deux armées étaient aux prises.
Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu
près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable
se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui.
En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait.
Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret.
Latil s'approcha du comte.
--Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est
un très-brave soldat nommé le colonel Belon.
--Eh bien, demanda le comte, après?
--Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier.
--Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas
mieux. Mais comment t'y prendras-tu?
--Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le
verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui
le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi
je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel,
je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de
3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais
voilà tout.
--A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel.
--Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!
Le comte de Moret leva son épée, et les tambours battirent et les
trompettes sonnèrent la charge.
Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la
main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la
seconde et même la troisième seraient déchargées.
Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe
savoyarde avait paru s'animer.
Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait
répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté
fait un mouvement agressif.
Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre.
La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu.
--C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu;
ripostons et chargez au drapeau.
Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un
ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui
ne bougèrent point.
--Tirez bas, cria Latil.
Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha
le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger.
Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan
qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs
français.
--A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança
l'épée haute sur le colonel.
Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré
bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du
désordre et s'élança au milieu des Piémontais.
Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé
sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la
gorge.
--Secouru ou non secouru? lui dit-il.
Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes.
--Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort.
--Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil.
--Secouru ou non secouru?
--Secouru ou non secouru.
--Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier
comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous
êtes libre.
Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et
lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs
piémontais.
Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel,
les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval
qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait
attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant
lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves
Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée.
Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de
tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le
fils de Henri IV!»
Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret
avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup
d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en
criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!»
Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de
Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de
Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers.
--Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte,
poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais
il est important que l'on entende notre feu des retranchements.
Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui
avait porté le trouble parmi leurs défenseurs.
Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en
arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils
craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux
écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense
désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des
retranchements.
Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui
fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant
toujours.
Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent
l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de
distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin;
mais, au moment où il allait saisir le cheval du duc par la bride, une
espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche.
Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur
le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée,
avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin.
Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui
échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol.
Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son
adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité
dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix
secondes, tomba frappé de deux blessures en criant:
--Sauvez-vous, mon prince!
A ces mots: -Sauvez vous, mon prince!- Latil sauta par-dessus le blessé
et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits
chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se
trouver hors de sa portée.
Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin
il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se
rendit secouru ou non secouru.
Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc
de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu,
écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et
avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et
Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes
donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de
Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le
roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le
combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français,
comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.
Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré
Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et
s'embrassèrent au milieu de l'ennemi.
Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux
agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le
premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau
savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux
étendards devant lui, crièrent ensemble:
---Vive le roi!-
C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux
devaient tomber.
--Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute
voix le Cardinal.
En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût
entendues, Latil franchissait la porte.
Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et
Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au
cardinal.
Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe
qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne
devaient rien attendre que de leur bon plaisir.
Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.
--Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre
ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée
contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui,
ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux
de France.
Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit,
l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde.
--Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il
venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie
l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par
moi.
--Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous
plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de
votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois
pareilles à Ivry.
Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII
lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.
Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté
le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la
donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.
Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée
à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat
d'argent.
CHAPITRE XV.
CE QUE PENSE L'ANGELY DES COMPLIMENTS DU DUC DE SAVOIE.
Le roi Louis XIII était ivre de joie; c'était la seconde fois en moins
d'une année qu'il méritait le titre de -Victorieux-, et qu'il faisait
son entrée triomphale dans une ville soumise par la force de ses armes.
Ainsi, tout ce que lui avait promis le cardinal s'était accompli, et la
dernière chose aussi exactement que les autres, car il lui avait promis
que, le 7 mars, il coucherait à Suze, et il y couchait.
Mais le cardinal, qui avait le secret de toutes choses et qui voyait
plus loin que le roi, était moins tranquille que lui.
Il savait, ce que Louis XIII savait aussi, mais ce que l'heureuse
réussite de la journée lui avait fait oublier, que le combat avait
épuisé à peu près tout ce que l'armée avait de munitions.
Il savait, chose que le roi ne savait pas, que les vivres manquaient à
l'armée, et que les mauvais temps et la difficulté des chemins ne
permettaient pas aux commissaires d'en faire venir.
Il savait que Cazal était fort pressé par les Espagnols, et que si le
duc de Savoie persistait dans son système d'hostilités, et, chose facile
avec notre manque de munitions, nous retenait seulement huit ou dix
jours sur le chemin de Cazal, réduit à la dernière extrémité malgré
l'héroïsme de Gurron, qui y commandait, et malgré le dévouement des
habitants, qui s'étaient joints à la garnison pour défendre la ville,
celle-ci serait peut-être forcée d'ouvrir ses portes aux Espagnols. Les
dernières nouvelles de Cazal annonçaient, en effet, qu'après y avoir
mangé les chevaux, les chiens et les chats, on était arrivé à faire la
chasse à ces animaux immondes que l'on ne mange que pendant le fléau des
grandes famines.
Aussi, pendant la soirée où Louis XIII avait convié tous ses maréchaux,
ses généraux et ses officiers supérieurs, s'approcha-t-il du roi et lui
demanda-t-il si, la soirée finie, la fatigue que devait éprouver Sa
Majesté ne l'empêcherait pas de l'entretenir quelques instants.
Le roi, qui paraissait presque aussi gai que le jour où il fit tuer le
maréchal d'Ancre, répondit:
--Comme chaque fois que Votre Eminence m'entretient, c'est du bien de
l'Etat et de la gloire de ma couronne, je suis et je serai toujours prêt
à lui accorder l'audience qu'elle me demandera.
Et en effet, lorsque la soirée fut finie, le roi, bien abreuvé de
louanges, vint au cardinal:
--Et maintenant, mon Eminence, à nous deux, dit il en s'asseyant et en
montrant un siége au cardinal.
Le cardinal s'assit sur l'ordre du roi et après le roi.
--Parlez, je vous écoute, dit Louis XIII.
--Sire, dit le cardinal, je crois que Votre Majesté a eu aujourd'hui
toute satisfaction comme réparation à l'injure qui lui avait été faite,
et que le désir d'une gloire inutile ne la poussera pas à continuer une
guerre que peut immédiatement terminer une paix glorieuse.
--Mon cher cardinal, dit le roi, en vérité je ne vous reconnais plus;
vous avez voulu la guerre, la guerre malgré tout le monde, et voilà qu'à
peine nous sommes en campagne vous proposez la paix.
--Que vous importe, Sire, que la paix vienne tôt ou tard, si elle arrive
avec tous les avantages que nous espérions?
--Mais que dira l'Europe de nous avoir vu faire tant de bruit et de
menaces pour nous arrêter après un seul combat?
--L'Europe dira, Sire, et ce sera la vérité, que ce combat a été si
glorieux et si décisif qu'il a suffi pour décider du succès de toute la
campagne.
--Mais encore, pour accorder la paix, il faudrait qu'on nous la
demandât.
--Il est beau au vainqueur de la proposer.
--Comment, monsieur le cardinal, vous n'attendez pas même qu'on nous la
demande?
--Sire, vous avez un si bon prétexte de faire les premières avances.
--Lequel?
--Dites que c'est en considération de la princesse Christine, votre
soeur.
--Tiens, c'est vrai, dit le roi, j'oublie toujours que j'ai une famille;
il est vrai, ajouta-t-il avec amertume, que ma famille prend soin de
m'en faire souvenir. Vous pensez donc?...
--Je pense, Sire, que la guerre est une cruelle nécessité, et
qu'appartenant à une Eglise qui abhorre le sang, il est de mon devoir
d'en laisser répandre le moins possible. Or, tout vous est permis, Sire,
après une journée si glorieuse, et le Dieu des armées est aussi le Dieu
de la miséricorde et de la clémence.
--Comment présenterez-vous la chose à Sa M. le roi des Marmottes, dit le
roi en employant le titre dont s'était servi Henri IV après la conquête
de la Bresse, du Bugey, du Valromey et du comté de Gex.
--C'est bien facile, Sire; j'écrirai au nom de Votre Majesté au duc de
Savoie que vous lui laissez encore le choix de la paix ou de la guerre;
que s'il préfère la guerre, nous continuerons de le battre comme nous
avons fait aujourd'hui, et comme votre auguste père a fait dans le
passé; que si, au contraire, il choisit la paix, nous traiterons avec
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