assurer Votre Eminence de mon profond respect et de ma parfaite
admiration.
«Antoine de BOURBON, comte de MORET.»
A trois heures du matin, en effet, la petite caravane se remettait en
chemin et sortait de Chaumont dans le même ordre qu'elle y était entrée,
augmentée seulement du guide, Guillaume Coutet.
Tous les cinq étaient à mulet, quoique Coutet les eût prévenus que, pour
franchir certain passage, il leur faudrait descendre de leurs montures.
Les voyageurs marchaient droit sur Gelane, qui se dressait au milieu des
ténèbres comme un autre géant Admanastor; mais cinq cents pas avant d'y
arriver, Guillaume Coutet, qui marchait le premier, prit un sentier à
peine visible qui s'écartait vivement vers la gauche. Au bout d'un quart
d'heure on entendit le bruit d'un torrent.
Ce torrent, l'un des mille affluents qui vont se jeter dans le Pô, était
grossi par les pluies et présentait par sa crue une difficulté qu'on
n'avait pas prévue.
Guillaume s'arrêta sur la rive, regarda au-dessus et au-dessous de lui,
et parut chercher un endroit plus facile; mais, sans lui laisser le
temps de réfléchir, le comte de Moret, avec ce bouillant besoin qu'ont
les coeurs amoureux de se jeter dans le danger lorsque deux beaux yeux
les regardent, poussa son mulet dans la rivière.
Mais Guillaume Coutet s'y était jeté en moins de temps que lui, et,
arrêtant son mulet, il lui dit de ce ton impérieux que les guides qui
ont charge de vous prennent dans les moments où s'offre un danger réel:
--Ceci n'est point votre affaire, mais la mienne; restez.
Le comte obéit.
Isabelle descendit le talus à son tour et alla se placer auprès du jeune
homme. Galaor et la dame de Coëtman demeurèrent sur la berge.
La dame de Coëtman, plus pâle encore à la lueur de la lune qu'à la
clarté du jour, regardait le torrent du même oeil qu'elle avait regardé
le précipice, c'est-à-dire avec l'impassibilité de la femme qui avait
vécu dix ans côte à côte avec la mort.
Le mulet de Guillaume commença à s'avancer en droite ligne pendant un
tiers à peu près de la largeur du torrent; puis, arrivé là, le courant
trop rapide le fit dévier; un instant l'animal, entraîné fut forcé de se
mettre à la nage, et son cavalier ne fut plus maître de lui; mais grâce
à son sang froid et à l'habitude que la contrebande lui avait donnés de
ces sortes d'accidents, il parvint à soutenir la tête de son mulet hors
de l'eau, et celui-ci, nageant et luttant toujours quoique ayant fait
près de vingt-cinq ou trente pas à la dérive, finit par prendre terre
et, ruisselant et soufflant, conduisit son cavalier à l'autre bord.
Isabelle, à cette vue, avait saisi la main du comte de Moret et la
pressait avec une force qui indiquait la mesure de sa terreur non pour
le danger que courait le guide ou qu'elle allait courir elle-même,
forcée qu'elle était de traverser la rivière, mais pour celui qu'eût
couru son amant s'il l'eût traversée le premier, comme c'était son
intention.
Parvenu, comme nous l'avons dit, à la rive opposée, Guillaume la suivit
en la remontant; puis, arrivé à la hauteur du groupe qui stationnait sur
l'autre rive, il lui fit signe d'attendre et continua de remonter le
courant pendant l'espace de cinquante pas environ.
Alors il se remit à l'eau dans le sens inverse afin de sonder un autre
gué, et, plus heureux cette fois que la première, il ne perdit point
pied, quoique son mulet eût de l'eau jusqu'au ventre.
Revenu sur le même bord qu'eux, il appela à lui d'un signe ses
compagnons de voyage, qui s'empressèrent de le rejoindre; quant à lui,
il n'avait pas voulu s'éloigner de l'endroit où il avait trouvé le gué,
de peur de perdre de vue la ligne suivie par lui et de tomber ou plutôt
de faire tomber les autres dans quelques bas-fonds.
Les dispositions étaient prises pour faire passer la rivière aux deux
femmes: d'abord on placerait le mulet d'Isabelle entre celui de
Guillaume et du comte de Moret, de manière qu'elle eût à sa droite et à
sa gauche quelqu'un prêt à lui prêter son secours.
Puis Guillaume repasserait le torrent pour la quatrième fois, et la dame
de Coëtman le franchirait à son tour entre Guillaume et le page.
La dame de Coëtman écouta cet arrangement avec son indifférence
ordinaire, et fit signe de la tête qu'elle approuvait.
Guillaume, Isabelle et le comte de Moret se mirent à l'eau dans l'ordre
convenu et s'avancèrent vers l'autre bord, qu'ils atteignirent sans
accident.
Mais en se retournant, la première chose qu'ils aperçurent fut la dame
de Coëtman qui, sans attendre qu'on l'allât chercher, avait poussé son
mulet à la rivière. Galaor n'avait pas voulu demeurer en arrière, et la
suivait.
Tous deux gagnèrent la rive sans accident.
Le comte de Moret, malgré ses longues bottes, avait senti la fraîcheur
de l'eau lui monter jusqu'aux genoux. Il ne douta point qu'Isabelle ne
fût mouillée comme lui, et il craignait pour elle l'impression de cette
eau glacée.
Il demanda à Guillaume où l'on pourrait s'arrêter et trouver du feu; à
une heure de là à peu près, Guillaume connaissait dans la montagne une
chaumière, où d'habitude s'arrêtaient les contrebandiers; là on
trouverait du feu et tout ce dont on pourrait avoir besoin.
Le terrain permettait de faire rapidement une demi-lieue à peu près, on
mit les mulets au trot, et l'on arriva promptement aux premières arêtes
de la montagne.
Force fut de marcher un à un, le sentier se rétrécissant de manière à ne
pouvoir donner passage à deux personnes de front.
Guillaume, comme il avait fait jusque-là en pareil cas, prit la tête de
la colonne, puis vinrent Isabelle et le comte de Moret, puis la dame de
Coëtman et Galaor.
La pluie qui était tombée en détrempant la neige rendait le chemin plus
facile; on put donc marcher au pas allongé et, à l'heure dite par
Guillaume, arriver à la porte de la chaumière indiquée.
Isabelle hésitait à y entrer et demandait à poursuivre son chemin. Cette
porte entr'ouverte laissait voir nombreuse compagnie, et cette compagnie
était de l'espèce la plus mêlée; mais Guillaume la rassura en lui
promettant un coin séparé qui lui permettrait de ne se trouver en
contact avec aucun homme dont le costume et le visage l'inquiétaient.
Au reste, les voyageurs étaient bien armés; chacun d'eux avait, outre
les couteaux de chasse dont nous avons déjà parlé, et avec l'un desquels
nous avons vu Galaor couper un térébinthe et le transformer en traverse
d'échelle, chacun d'eux avait dans les fontes de sa mule une longue
paire de pistolets à roues comme on les faisait à cette époque.
Guillaume, de son côté, portait à sa ceinture une arme qui tenait le
milieu entre le couteau de chasse et le poignard, et en bandoulière une
de ces carabines comme, en effet, on en faisait déjà venir du Tyrol pour
la chasse au chamois.
On fit halte à la porte. Guillaume descendit seul et entra.
CHAPITRE V.
UNE HALTE DANS LA MONTAGNE.
Guillaume sortit au bout d'un instant, mit son doigt sur sa bouche, prit
sa mule par la bride et fit signe aux voyageurs de le suivre.
On contourna la chaumière, on entra dans une espèce de cour, et l'on
conduisit les mules sous un hangar où se trouvaient déjà une douzaine de
ces animaux.
Guillaume fit descendre les deux femmes et les invita à le suivre.
Isabelle se tourna vers le comte. Tout coeur aimant reprend une partie
de la confiance qu'il avait mise en Dieu pour la reporter en celui
qu'elle aime.
--J'ai peur, fit elle.
--Ne craignez rien, dit le comte, je veille sur vous.
--D'ailleurs, fit Guillaume, qui avait entendu, si nous avions quelque
chose à craindre, ce ne serait point ici, j'y ai trop d'amis.
--Et nous? demanda le comte.
--Passez vos pistolets dans vos ceintures, un pareil ornement n'est
point de luxe dans le pays et dans le temps où nous voyageons--et
attendez-moi.
Il détacha de la croupe des mulets la portion du bagage afférente aux
deux femmes et, suivi par elles, s'avança vers la chaumière.
Une femme les attendait, qui les introduisit dans une espèce de fournil,
dans la cheminée duquel pétilla bientôt un feu clair.
--Restez ici, madame, dit Guillaume à Isabelle; vous y êtes aussi en
sûreté que dans l'auberge du -Genévrier d'or-. Je vais m'occuper de ces
messieurs.
Le comte de Moret et Galaor avaient suivi les indications données par
Guillaume: ils avaient mis pied à terre, passé leurs pistolets dans leur
ceinture et détaché les valises, dans lesquelles étaient leurs effets de
voyage.
La sécurité de Guillaume ne s'étendait pas jusqu'aux porte-manteaux, il
ne garantissait que les personnes.
Tous trois s'acheminèrent vers l'entrée de l'auberge et y pénétrèrent
par la porte principale, au seuil de laquelle ils s'étaient arrêtés un
instant.
Ce n'était pas sans raison qu'Isabelle avait été effrayée de la société
qui y était réunie. Moins timides qu'elle, les deux jeunes gens
n'hésitèrent pas à s'y mêler; mais le regard qu'ils échangèrent, le
sourire qui effleura leurs lèvres, le geste simultané qu'ils firent en
portant la main à la crosse de leurs pistolets, indiquaient qu'ils
n'avaient point une foi absolue dans la promesse de Guillaume.
Quant à celui-ci, contrebandier et braconnier dès l'enfance, il
paraissait être dans son élément; il s'ouvrit avec les coudes et les
épaules un chemin vers l'immense cheminée où se chauffaient, fumant et
buvant, une douzaine d'individus auxquels il eût été difficile à l'oeil
le plus perspicace d'attribuer une profession quelconque, attendu que
n'en ayant point de spéciale, ils s'apprêtaient à les exercer toutes.
Guillaume s'approcha de la cheminée, dit quelques mots à l'oreille de
deux hommes qui se levèrent aussitôt, et, avec un salut dans lequel ne
perçait aucun mécontentement d'être dérangés, cédèrent leurs places en
emportant leurs siéges, c'est-à-dire les ballots sur lesquels ils
étaient assis.
Les valises prirent la place des ballots, et le comte de Moret et
Galaor, celle des deux hommes.
Ce fut alors seulement que les deux jeunes gens purent jeter un regard
sur cette réunion d'hommes, que, jusque-là, ils n'avaient fait
qu'entrevoir; ce regard donnait parfaitement raison aux craintes de
Mlle de Lautrec.
La majeure partie de ceux qui se trouvaient là appartenaient évidemment
à l'honorable corporation des contrebandiers dont faisait partie
Guillaume Coutet; mais les autres, braconniers à l'affût de toute sorte
de gibier, routiers, condottieri, mercenaires de tous pays, Espagnols,
Italiens, Allemands, formaient un mélange des plus curieux, où pour
exprimer la pensée, toutes les langues jetaient leurs expressions
non-seulement les plus pittoresques, mais les plus énergiques, et dont
le chimiste le plus habile eût eu grand'peine à analyser les multiples
éléments.
Ces éléments, loin de se combiner, au reste, semblaient s'obstiner à
garder leur hétérogénéité; seulement, ceux qui appartenaient à la même
famille se soutenaient et s'appuyaient l'un à l'autre.
L'élément espagnol dominait.
Tout assiégé pouvant se sauver de Cazal, où l'on mourait de faim, tout
déserteur fuyant du Milanais sous prétexte de solde irrégulière, gagnait
la montagne, et là adoptait une de ces industries mystérieuses et
nocturnes dont, dans tous les pays, la montagne est le théâtre.
Réunis, tous ces hommes se mêlaient, formant, si l'on peut dire cela,
ces courants divers d'un fleuve roulant à l'abîme; au-dessus de leurs
têtes flottait la vapeur du tabac, des boissons chaudes et des haleines
avinées; quelques chandelles fumeuses collées aux murailles ou
tremblantes sur les tables, à chaque coup de poing qui les faisait
bondir, ajoutaient leurs émanations fétides à cette atmosphère qu'elles
éclairaient sans parvenir à la rendre limpide et où elles apparaissaient
entourées d'un cercle jaunâtre comme la lune à la veille des jours
pluvieux.
De temps en temps, on entendait des cris plus violents et plus aigus, on
voyait s'agiter dans cette espèce de nuée des silhouettes menaçantes; si
la discussion devenait une rixe entre un Espagnol et un Allemand, entre
un Français et un Italien, Allemands et Espagnols, Français et Italiens
se ralliaient à ceux de leur langue; si les deux partis se trouvaient
d'égale force ou à peu près, la mêlée devenait générale; mais si, au
contraire, les forces de l'un des deux adversaires étaient par trop
inférieures à celles de l'autre, on les laissait terminer la querelle
comme ils l'entendaient, soit par le baiser de paix, soit par un coup de
couteau.
A peine les deux jeunes gens étaient-ils assis et commençaient-ils à se
réchauffer, qu'une de ces querelles qui n'étaient jamais qu'à moitié
endormies, se réveilla dans un angle de l'auberge. Les jurons allemands
et espagnols mêlés, indiquaient les nationalités différentes des deux
adversaires. A l'instant même, on vit se dresser au milieu de la vapeur
une douzaine d'individus prêts à s'élancer vers l'angle où se faisait le
bruit et où s'échangeaient les invectives; mais comme sur ces douze
individus neuf étaient Espagnols et trois Allemands, les trois Allemands
se rassirent presque aussitôt sur leurs bancs en disant: -Ce n'est
rien-, et les neuf Espagnols sur leurs siéges en disant: -Laissez
faire-.
Cette liberté d'agir fit bientôt des deux disputeurs deux combattants.
On vit les mouvements suivre la violence des paroles et augmenter de
violence avec elles; puis, dans le cercle jaunâtre formé autour de la
chandelle, briller les lames des couteaux; les imprécations indiquant
des blessures plus ou moins graves, selon que l'imprécation était plus
ou moins forte, se succédèrent de plus en plus rapprochées; enfin un cri
de douleur se fit entendre, un homme enjamba rapidement tabourets et
chaises, s'élança par la porte et disparut.
Un râle d'agonie se fit entendre sous la table.
Au moment où il avait vu briller les couteaux, le comte de Moret avait
fait un mouvement naturel à tout coeur non endurci pour secourir les
combattants; mais une main de fer l'avait saisi par le bras et l'avait
cloué sur sa valise.
C'était Guillaume qui lui rendait ce service aussi prudent que peu
philanthropique.
--Par le Christ! lui dit-il, ne bougez pas!
--Mais, vous voyez bien, s'écria le comte, qu'ils vont s'égorger!
--Que vous importe, répondit tranquillement Guillaume, cela les regarde,
laissez-les faire!
Et comme on l'a vu, on les avait laissé faire, en effet.
Le résultat était que l'un, le coup frappé, s'était échappé par la
porte, et que l'autre, le coup reçu, s'était d'abord appuyé au mur, puis
avait glissé, puis était tombé entre la muraille et le banc, où il
râlait en attendant qu'il mourût.
Une fois la lutte terminée, une fois le meurtrier parti, il ne restait
plus qu'un mourant auquel il n'y avait point d'inconvénient à porter
secours; aussi, comme c'était l'Allemand qui avait succombé, laissa-t-on
ses deux ou trois compatriotes tirer son corps de dessous la table et le
poser dessus.
Le coup était frappé de bas en haut, avec un de ces couteaux catalans à
la lame aiguë comme une aiguille, mais qui va s'élargissant. Il avait
passé entre la septième et la huitième côte et était allé chercher le
coeur; c'est ce qu'il fut facile de voir à la position de la plaie et à
la rapidité de la mort, car, à peine le blessé fut-il couché sur la
table, qu'il fut pris d'une dernière crispation et qu'il expira.
A défaut de parents et d'amis, il était juste que ce fussent les
compatriotes qui héritassent, et personne ne s'opposa à cette décision
qui parut avoir été prise à l'amiable entre les trois enfants de la
Germanie. On fouilla le mort, on se partagea son argent, ses armes, ses
habits, comme si l'on eût fait la chose du monde la plus simple; puis,
le partage fait, on prit--les trois Allemands toujours--le cadavre
auquel on avait laissé sa chemise et ses chausses, on le traîna jusqu'à
un endroit où le chemin longeait un précipice de mille pieds de
profondeur, et on le laissa glisser sur la pente qui aboutissait au
précipice, comme on laisse glisser le long de la planche qui conduit à
l'abîme de l'Océan le corps d'un marin mort à bord d'un vaisseau voguant
dans les hautes mers.
Seulement, quelques secondes après, on entendit le bruit mat d'un corps
humain s'écrasant sur les rochers.
De père, de mère, de parents, de famille, d'amis, il n'en fut pas
question, et nul n'y songea. Comment s'appelait-il et d'où venait-il,
qui était-il? on ne s'en occupa point davantage; c'était un atome de
moins dans l'infini, et l'oeil de Dieu seul est assez perçant pour voir
et compter les atomes humains.
Lui mort, il ne manqua pas plus à la création que l'hirondelle qui, à
l'approche de l'hiver, part pour un autre monde, ne laissant point de
trace de son sillage dans l'air, ou que la fourmi qu'en passant le
voyageur, sans la voir, écrase sous son pied.
Seulement, le comte de Moret fut épouvanté en songeant qu'Isabelle eût
pu assister à ce terrible spectacle et qu'elle n'était séparée que par
une cloison du lieu où il s'était accompli. Il se leva machinalement et
alla droit à la porte du retrait où elle était cachée; l'hôtesse était
assise sur le seuil.
--Ne soyez pas inquiet, lui dit-elle, mon beau jeune homme, je veille.
En ce moment même, comme si Isabelle eût senti à travers les cloisons
son amant venir à elle, la porte s'ouvrit, et avec son doux sourire
d'ange qui fait son paradis partout où il est:
--Soyez le bienvenu, mon ami, dit-elle, nous sommes prêtes et
n'attendons que vous.
--Alors, refermez votre porte, chère Isabelle, je viens de prévenir
Guillaume et Galaor, n'ouvrez qu'à ma voix.
La porte se referma.
En se retournant, le comte se trouva face à face avec Guillaume.
--Ces dames sont prêtes, lui dit-il; partons le plus tôt que nous
pourrons, cette atmosphère me soulève le coeur.
--C'est bien, mais ne rentrez point, il ne faut pas que l'on nous voie
sortir tous ensemble, je vais vous envoyer le jeune homme; dans dix
minutes, je sortirai avec les deux valises.
--Soupçonnez-vous quelque danger?
--Il y a là des gens de toute espèce; et vous avez vu le cas qu'ils font
de la vie d'un homme.
--Comment nous avez-vous fait entrer ici, sachant quelles espèces de
bandits nous y trouverions?
--Il y a deux mois que je ne suis passé par ce chemin; il y a deux mois,
il n'était pas question de l'expédition en Italie, c'est l'approche et
le voisinage de la guerre qui nous amènent tous ces bandits; je ne
pouvais ni les deviner ni les prévoir, sans quoi nous eussions passé
outre.
--Eh bien, allez prévenir Galaor, nous allons tenir les mules prêtes,
nous n'aurons qu'à monter dessus et à nous éloigner.
--J'y vais.
Cinq minutes après, les quatre voyageurs et leur guide quittaient le
plus secrètement et surtout le moins bruyamment possible l'auberge des
contrebandiers et reprenaient leur voyage un instant interrompu.
CHAPITRE VI.
LES AMES ET LES ÉTOILES.
En sortant de la cour, Guillaume fit remarquer au comte une longue
traînée de sang qui rougissait la neige et qui disparaissait à l'endroit
où le cadavre avait été précipité.
Le fait n'avait point besoin de commentaires; ils échangèrent un regard
et posèrent instinctivement la main sur la crosse de leurs pistolets.
De même qu'Isabelle n'avait rien entendu, elle ne vit rien. Le comte lui
avait dit d'être tranquille, elle l'était.
La lune jetait sa froide lumière sur tout ce paysage couvert de neige,
et de temps en temps disparaissait sous des nuages sombres qui roulaient
au ciel comme d'immenses vagues de vapeur.
Le chemin était assez beau pour qu'Isabelle laissât à son mulet le soin
de la conduite et perdît son regard dans l'infini céleste.
On sait que l'hiver, par les temps froids, dans les montagnes surtout,
qui, par leur position, dominent les brouillards de la terre, les
étoiles brillent d'un feu plus pur et plus étincelant.
D'une nature rêveuse et mélancolique, Isabelle se perdait dans sa
contemplation.
Inquiet de son silence, les amants s'inquiètent de tout, le comte de
Moret sauta de sa mule et vint d'une main s'appuyer à la croupe du mulet
d'Isabelle en lui tendant l'autre main.
--A quoi pensez vous, ma chère bien-aimée? lui demanda-t-il.
--A quoi voulez-vous que je pense, mon ami, quand je regarde ce
firmament étoilé, si non à la puissance infinie de Dieu et au peu de
place que nous tenons dans cet univers que notre orgueil croit fait pour
nous.
--Que serait-ce donc, ma chère rêveuse, si vous connaissiez la grosseur
réelle de tous ces mondes qui roulent autour de nous, comparés à
l'infinité de notre globe!
--Vous la connaissez, vous?
Le comte sourit.
--J'ai étudié, lui dit-il, l'astronomie sous un grand maître italien,
professeur à Padoue, qui, m'ayant pris en particulière amitié, m'a
révélé ses secrets qu'il n'ose mettre au jour encore, les croyant
dangereux à sa propre sûreté.
--La science comporte-t-elle de tels secrets? mon ami.
--Oui, si ces secrets sont en opposition avec les textes sacrés!
--Il faut croire, avant tout, comte! Et, dans les coeurs religieux, la
foi prime la science.
--N'oubliez pas, chère Isabelle, que vous parlez à un fils de Henri IV;
que je suis né d'un père mal converti, et que sa recommandation, non pas
en mourant--hélas! sa mort a été si rapide qu'il n'a pas eu le temps de
penser à moi--mais lorsqu'il vivait, était celle-ci: Laissez-le étudier,
laissez-le apprendre, et, lorsqu'il saura, laissez la croyance à son
libre examen.
--N'êtes-vous point catholique? demanda Isabelle avec une certaine
inquiétude.
--Oh! si fait, rassurez-vous, dit le comte; seulement, mon professeur,
vieux calviniste, m'a appris à soumettre toute croyance au creuset de ma
raison, et à repousser toute théorie religieuse qui commence par
annihiler une partie de l'intelligence au profit de la foi. Je crois
donc, mais aux choses dont je me rends compte, répugnant à me laisser
imposer toute croyance ténébreuse que ne saurait m'expliquer celui qui
me la prêche, ce qui ne m'empêche pas de m'abîmer en Dieu, dans la
paternité immense duquel j'irai chercher un refuge s'il m'arrivait
jamais un grand malheur.
--Je respire, dit Isabelle en souriant, je craignais d'avoir affaire à
un païen.
--Vous avez affaire à pis que cela, Isabelle. Un païen consent à se
convertir; un penseur veut s'éclairer, et, en s'éclairant, c'est-à-dire
au fur et à mesure qu'il s'avance vers la vérité éternelle, il s'éloigne
du dogme. Si j'eusse vécu en Espagne du temps de Philippe II, chère
Isabelle, il est probable qu'à l'heure, qu'il est, je serais brûlé comme
hérétique.
--Oh! mon Dieu! Mais à propos de ces étoiles que je regardais, que vous
disait donc ce savant italien?
--Une chose que vous allez nier, quoiqu'elle me paraisse être la vérité
absolue.
--Je ne nierai rien de ce que vous m'affirmerez, mon ami.
--Avez-vous habité sur le rivage de la mer?
--J'ai été deux fois à Marseille.
--Quelle était, pour vous, l'heure la plus charmante de la journée?
--Celle où le soleil se couchait.
--N'eussiez-vous point juré alors que c'était lui qui traçait sa route
dans le ciel et qui à la fin de la journée se précipitait dans la mer.
--Et je le jurerais encore.
--Eh bien, vous vous trompiez, Isabelle; le soleil est fixe, et c'est la
terre qui marche.
--Impossible!
--Je vous avais bien dit que vous nieriez.
--Mais si la terre marchait, je la sentirais marcher.
--Non, car avec elle marche l'atmosphère qui nous enveloppe.
--Mais si elle ne faisait que marcher, nous verrions toujours le soleil.
--Vous avez raison, Isabelle, et votre justesse d'esprit nous éclaire
presque à l'égal de la science; non-seulement notre terre marche, mais
elle tourne; dans ce moment, par exemple, le soleil éclaire la face
opposée à celle où nous sommes.
--Mais si cela était vrai, nous aurions les pieds en l'air et la tête en
bas.
--Ainsi sommes-nous relativement; mais cette atmosphère dont je vous ai
parlé, nous enveloppe et nous soutient.
--Je ne vous comprends point, Antoine, et comme je ne veux pas douter,
parlons d'autre chose.
--De quoi parlerons-nous?
--De la chose à laquelle je pensais quand vous êtes venu vous jeter dans
ma pensée.
--Et à quoi pensiez-vous?
--Je me demandais si tous ces mondes semés au-dessus de nos têtes
n'avaient point été créés pour être habités par nos âmes après notre
mort.
--Je ne vous eusse pas crue si ambitieuse, chère Isabelle.
--Ambitieuse, et pourquoi?
--Deux ou trois de ces mondes seulement sont plus petits que le nôtre:
Vénus, Mercure, la lune, trois en tout; d'autres sont quatre-vingt fois,
sept cents fois, quatorze cents fois plus gros que la terre.
--Le soleil, je comprends cela encore, c'est l'astre privilégié parmi
les astres; nous lui devons tout jusqu'au principe de notre existence;
sa chaleur, sa puissance, sa gloire nous environnent et nous pénètrent.
C'est lui qui fait battre non-seulement nos coeurs, mais le coeur de la
terre.
--Vous venez, chère Isabelle, de dire mieux avec votre imagination et
votre poésie que ne dirait mon savant maître italien avec toute sa
science.
--Mais, insista Isabelle, comment ces points lumineux que nous voyons
dans le ciel sont-ils plus gros que la terre?
--Je ne vous parle pas de ceux qui échappent à notre vue par l'énorme
distance où ils sont de nous, comme Uranus et Saturne; mais voyez cette
étoile d'un jaune d'or!
--Je la vois.
--C'est Jupiter; il est mille quatre cent quatorze fois plus gros que la
terre, aussi a-t-il quatre lunes qui lui donnent une lumière permanente
et un printemps éternel.
--Mais comment nous semble-t-il si petit, lorsque le soleil nous semble
si gros?
--C'est qu'en effet le soleil est cinq fois plus gros que lui, que nous
ne sommes qu'à trente huit millions de lieues du soleil, et qu'il en est
lui, à deux cents millions de lieues, c'est-à-dire à cent soixante-deux
millions de lieues de nous.
--Mais qui vous a dit tout cela, Antoine?
--Mon savant italien.
--Et vous l'appelez?
--Galilée.
--Et vous croyez à ce qu'il vous a dit?
--J'y crois fermement.
--Alors, mon cher comte, vous m'effrayez avec vos distances, et je ne
crois pas que ma pauvre âme se hasarde jamais à un pareil voyage.
--Si nous avons une âme, Isabelle.
--En douteriez-vous?
--Cela ne m'est pas absolument démontré.
--Ne discutons pas là-dessus; j'ai le bonheur, n'étant point si savante
que vous, de croire à mon âme, moi.
--Si vous croyez à votre âme, j'essayerai de croire à la mienne.
--Mais enfin, supposons que vous en ayez une et que vous fussiez libre,
après votre mort, de lui choisir un séjour soit temporaire soit éternel;
vers quel monde la dirigeriez-vous?
--Et vous, ma chère Isabelle, voyons?
--Moi! j'avoue que j'ai une prédilection pour la lune, c'est l'astre des
amants malheureux.
--Vous auriez raison comme distance, ma chère Isabelle, car c'est la
planète la plus rapprochée de nous, puisqu'elle n'est éloignée de la
terre que de 96,000 lieues environ; mais c'est évidemment celle où votre
âme serait le plus mal.
--Pourquoi cela?
--Mais parce qu'elle est inhabitable même pour une âme!
--Oh! quel malheur! vous en êtes sûr?
--Vous allez en juger; les meilleurs télescopes qui existent au monde
sont ceux de Padoue. Eh bien, braqués sur votre planète favorite, ma
chère Isabelle, ils dénoncent partout la stérilité et la solitude, du
moins sur son hémisphère visible; pas d'atmosphère, par conséquent, pas
de rivière, pas de lacs, pas d'océan, pas de végétation. Il est vrai
que, du côté qui nous restera toujours invisible, il se peut qu'elle ait
tout ce qui lui manque de l'autre. Cependant le doute existant, je ne
vous conseillerais pas d'y envoyer votre âme, ce qui ne veut pas dire
que la mienne ne l'y suivrait pas.
--Mais vous qui connaissez tous ces mondes comme si vous les aviez
habités, mon cher comte, dans lequel de tous ces astres, de tous ces
satellites, de toutes ces planètes, car je ne sais quel nom donner à
toutes ces constellations, dans lequel attireriez-vous mon âme, si elle
mettait, chose dont j'ai bien peur, la même obstination à suivre votre
âme que la vôtre à suivre la mienne.
--Oh! dit le comte, je n'hésiterais pas un seul instant... dans Vénus.
--Pour un homme qui affirme n'être point païen, voici une demeure bien
compromettante; et où est cette Vénus, objet de votre prédilection.
--Voyez-vous, chère Isabelle, ce bleuet de flamme qui fleurit au ciel,
c'est Vénus; c'est l'avant-courrière du soir, l'avant-courrière de
l'aurore; la planète la plus radieuse de tout notre système; elle est
éloignée du soleil de 28 millions de lieues à peu près, et elle en
reçoit deux fois plus de chaleur et de lumière que de la terre; elle a
une atmosphère qui ressemble à la nôtre, et, quoique atteignant à peine
la moitié de notre grosseur, elle a des montagnes de 120 mille pieds
d'élévation. Or, comme Vénus, ainsi que Mercure, est constamment ou
presque constamment couverte de nuages, elle doit être sillonnée par les
ruisseaux et les fleuves qui manquent à la lune, et qui doivent faire
pour les âmes qui se promènent sur leurs rives un murmure et une
fraîcheur adorables.
--Va donc pour Vénus, dit Isabelle.
Ce pacte venait d'être conclu lorsque le bruit d'un pas précipité et se
rapprochant rapidement se fit entendre des voyageurs, qui s'arrêtèrent
instinctivement et tournèrent la tête du côté d'où venait le bruit.
Un homme accourait à toutes jambes et, n'osant appeler, faisait avec son
chapeau des signes que permettait d'apercevoir la splendide clarté de la
lune glissant pour le moment entre deux masses de nuages comme une
barque sur une mer d'azur.
Il était évident que cet homme avait quelque communication importante à
faire à la petite caravane.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à cent pas environ, il se hasarda à lancer
devant lui le nom de Guillaume.
Guillaume descendit de son mulet et courut au devant de l'homme qu'il
avait reconnu pour un des deux contrebandiers invités par lui à céder
leur place devant le feu au comte de Moret et à Galaor.
Les deux hommes se joignirent à cinquante pas environ des voyageurs,
échangèrent rapidement quelques paroles et revinrent à grands pas vers
eux.
--Alerte, alerte, ami Jaquelino, dit Guillaume, affectant exprès
vis-à-vis du comte un air de familiarité qui devait donner au
contrebandier son ami le change sur la position sociale des
voyageurs--position sociale qu'il avait parfaitement devinée--nous
sommes poursuivis, et il s'agit de trouver un endroit où nous cacher,
pour laisser passer ceux qui nous poursuivent.
CHAPITRE VII.
LE PONT DE GIACON.
Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers,
après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis
de la salle commune.
La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on
avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir
tué l'Allemand.
Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.
--Hé! les Espagnols, dit-il.
Et il se rejeta en arrière.
Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur
compatriote.
Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il
sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.
Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la
lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont
l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire
partie de la caravane conduite par Guillaume.
C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.
Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup
d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et
l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se
faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.
L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens
de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant
prendre ses armes.
Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la
route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait
encore avant eux.
Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps
à perdre, et ils ne devaient pas être loin.
Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays
tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et
cinq mulets. Ces quatre mots, -le pont de Giacon-, sortirent à la fois
de la bouche des deux contrebandiers.
Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent
descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô.
Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait
vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la
dominant.
Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou
l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on
prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.
Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été
prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se
cacheraient.
La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou
l'autre des deux chemins.
Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le
pont de Giacon.
Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de
la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.
Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un océan de nuages
noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui
avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si
savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir
la lune.--Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient
rentrer dans l'obscurité.
Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura
d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre
et écouta.
Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre
l'autre, la caravane s'était arrêtée.
Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.
On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par
bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons
pas de temps.
On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel,
la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de
crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même
temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la
montagne.
Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en
appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc,
conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.
Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de
terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours
chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.
Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.
Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.
--Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous
occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la
mule.
Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia
avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon
s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.
Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés
comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du
pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit
ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible
qu'ils fussent découverts.
Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération
pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui
descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.
La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient
l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à
l'appui de son opinion.
Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme.
L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.
Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses
lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.
Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation
des routiers.
--Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être
renseignés.
Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.
--Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent
de la locution espagnole -hombre-, as-tu rencontré des voyageurs sur ta
route?
--Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par
Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était
interrogé, changeant sa réponse en demande.
--Justement.
--Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire
à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de
Giacon.
Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord.
Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.
Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des
ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet,
à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les
rejoindre promptement.
Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux
voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.
En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs
n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits,
descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents
pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à
retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée,
demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui
lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui
promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne
récompense pour l'avis si à propos donné par lui.
On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le
chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de
Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient
une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite
caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait
oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin,
auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.
Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant
défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant,
c'est-à-dire au Pas de Suze.
Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le
sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et
aboutissant à Malavet, où l'on coucha.
Le lendemain, on tint conseil.
On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le
lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les
mains des Espagnols.
Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une
lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine
Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux
reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui
fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai
fils du Béarnais.
Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les
choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de
Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son
avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.
Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo,
Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à
Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux
jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil
voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand
besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.
A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite
caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement
récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus
Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque
grand seigneur voyageant incognito.
Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et
non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs
jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir.
Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit
l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait
pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent
de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.
Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que
nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour
mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de
fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez.
CHAPITRE VIII.
LE SERMENT.
Aucune lettre, aucun courrier, aucun message quelconque n'avait annoncé
au baron de Lautrec l'arrivée de sa fille. Il en résulta que, quoi qu'il
passât pour un père médiocrement tendre, les premiers moments du retour
furent donnés tout entiers à l'effusion de la double tendresse
paternelle et filiale.
Ce ne fut qu'au bout d'un instant qu'il put s'occuper des compagnons de
voyage de sa fille et lire la lettre que lui adressait le cardinal de
Richelieu.
Par cette lettre il apprenait le nom illustre du jeune homme auquel le
soin de sa fille avait été confié et l'intérêt que le cardinal portait à
Isabelle.
C'était une raison pour lui de prévenir immédiatement le nouveau duc de
Mantoue, Charles de Gonzague, de l'arrivée de sa fille et de l'hôte
illustre qui, en même temps qu'elle, avait franchi le seuil de sa
maison. On expédia en conséquence un serviteur au château de Té,
qu'occupait le duc, pour lui annoncer cette nouvelle, qui ne pouvait
manquer d'avoir un grand intérêt pour lui, puisque par le comte de
Moret, c'est-à-dire par le frère naturel de Louis XIII, il allait avoir
les plus exacts renseignements sur les intentions du cardinal et du roi.
Aussi, à la demande d'audience qu'il lui avait faite, le duc de Mantoue
répondit-il en montant à cheval et en venant lui-même chez celui qu'il
tenait à juste raison pour un de ses plus fidèles serviteurs.
Il y trouva le comte de Moret, qu'il traita en fils de Henri IV,
refusant de se couvrir et de s'asseoir devant lui.
Au reste, le duc avait appris directement, par l'ambassadeur, des
nouvelles de Paris, le 4 janvier 1629, c'est-à-dire quelques jours après
le départ du comte de Moret et d'Isabelle. Le cardinal, fort de la
promesse que lui avait faite le roi de le soutenir, l'avait
littéralement enlevé sans souffrir que personne l'accompagnât; pas un
courtisan pour lui travailler l'esprit, pas un conseiller pour le faire
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