--N'étudia-t-il point la théologie? demanda le cardinal.
--Il se borna à étudier cette seule question: «Du droit que tout
chrétien a de tuer un roi ennemi du pape.» Lorsqu'il sortit de prison,
M. d'Epernon sachant que c'était un homme religieux et visité de
l'esprit du Seigneur, et qu'il avait été clerc chez son père, qui était
solliciteur de procès, l'envoya à Paris suivre un procès qu'il y avait.
M. d'Epernon lui donna, comme il devait passer par Orléans, des
recommandations pour M. d'Entragues et pour sa fille Henriette, qui lui
donnèrent une lettre, afin qu'à Paris il logeât chez moi.
--Quel effet vous fit-il la première fois que vous le vîtes? demanda le
cardinal.
--Je fus fort effrayée de sa figure: c'était un homme grand et fort,
charpenté vigoureusement, d'un roux foncé et noirâtre. Quand je le vis,
je crus voir Judas; mais quand j'eus ouvert la lettre de Madame
Henriette, quand j'y eus lu qu'il était fort religieux, quand j'eus
reconnu moi-même qu'il était fort doux, je n'en eus plus peur.
--N'est-ce point de chez vous qu'il alla à Naples?
--Oui, pour le duc d'Epernon; il y mangea chez un nommé Hébert,
secrétaire du duc de Guise, et, pour la première fois, il annonça qu'il
tuerait le roi.
--Oui, je sais déjà cela, un nommé Latil m'a dit la même chose que vous.
Avez-vous connu ce Latil?
--Oh! oui. C'était à l'époque où je fus arrêtée, le page de confiance de
M. d'Epernon; lui aussi, doit savoir beaucoup de choses.
--Ce qu'il sait, il me l'a dit; continuez.
--J'ai bien faim, dit la dame de Coëtman.
Le cardinal lui versa un verre de vin et lui permit d'y tremper un peu
de pain. Après avoir bu ce vin et mangé ce pain, elle se sentit toute
réconfortée.
--A son retour de Naples vous le vîtes? demanda le cardinal.
--Qui, Ravaillac? Oui; ce fut alors que par deux fois, le jour de
l'Ascension et de la Fête-Dieu, il me dit tout, c'est-à-dire qu'il était
décidé à tuer le roi.
--Et quel air avait-il en vous faisant cette confidence?
--Il pleurait, disant qu'il avait des doutes, mais qu'il était forcé.
--Par qui?
--Par la reconnaissance qu'il devait à M. d'Epernon, qui faisait
assassiner le roi pour tirer la reine-mère du danger où elle était.
--Et dans quel danger était la reine-mère?
--Le roi voulait faire faire le procès de Concini comme concussionnaire
et le faire condamner à être pendu; celui de la reine-mère comme
adultère, et la renvoyer à Florence.
--Et cette confidence faite, que résolûtes-vous?
--Comme Ravaillac ne savait point à cette époque que la reine-mère en
fût, je pensai à lui tout dire. Le roi, à qui j'avais écrit pour lui
demander une audience, n'ayant point répondu, et de fait à cette époque
il pensait à toute autre chose, étant au plus fort de son amour pour la
princesse de Condé, j'écrivis donc à la reine, et cela par trois fois,
que j'avais un avis important à lui donner pour le salut du roi, et
j'offrais de donner toute preuve. La reine me fit répondre qu'elle
m'écouterait, que j'attendisse trois jours. Les trois jours se
passèrent, le quatrième, elle partit pour Saint-Cloud.
--Par qui vous fit-elle dire cela?
--Par Vauthier, qui, à cette époque, était son apothicaire.
--Quelle idée vous vint alors?
--Que Ravaillac se trompait, et que la reine-mère était du complot.
--Et alors?
--Alors, comme j'étais résolue de sauver le roi à tout prix, j'allai aux
jésuites de la rue Saint-Antoine demander le confesseur du roi.
--Comment vous reçurent-ils?
--Fort mal.
--Y trouvâtes-vous le père Cotton?
--Non, le père Cotton était sorti. Je fus reçue par le père procureur,
qui me répondit que j'étais une visionnaire.--Avertissez au moins le
confesseur de Sa Majesté, lui dis-je.--A quoi bon? répondit-il.--Mais,
si l'on tue le roi! m'écriai-je.--Mêlez-vous de vos affaires.--Prenez
garde! lui dis-je, s'il arrive malheur au roi, je vais droit aux juges,
et je leur dis vos refus.--Alors, allez au père Cotton lui-même.--Où
est-il?--A Fontainebleau. Mais inutile que vous y alliez, j'irai
moi-même.
Le lendemain, ne me fiant pas à la parole du père procureur, je louai
une voiture et j'allais partir pour Fontainebleau lorsque je fus
arrêtée.
--Et comment se nommait le procureur des jésuites?
--Le père Philippe. Mais de la prison, j'écrivis encore deux fois à la
reine, et l'une des lettres, j'en suis certaine, lui est parvenue.
--Et l'autre lettre?
--L'autre fut envoyée par moi à M. de Sully.
--Par qui?
--Par Mlle de Gournay.
--Je connais cela; une vieille demoiselle qui fait des livres.
--Justement. Elle alla trouver M. de Sully à l'Arsenal; mais comme les
noms d'Epernon et de Concini y étaient, et que je disais les divers avis
donnés par moi à la reine, M. de Sully n'osa montrer ma lettre au roi;
seulement il lui dit qu'il était menacé, et que s'il voulait il nous
ferait venir au Louvre, moi et Mlle de Gournay. Mais le roi, par
malheur, avait reçu tant d'avis de ce genre, qu'il en haussa les
épaules, et que M. de Sully rendit la lettre à Mlle de Gournay, comme ne
méritant pas créance.
--Et quelle date pouvait avoir cette lettre?
--Elle devait être du 10 ou du 11 mai.
--Croyez-vous que Mlle de Gournay l'ait conservée?
--C'est possible: je ne l'ai pas revue. Je fus enlevée de la prison où
j'étais, pendant une nuit--alors je comptais encore le temps--c'était
pendant la nuit du 28 octobre 1619; un huissier entra dans ma cellule,
me fit lever, et me lut un arrêt du Parlement qui me condamnait à passer
le reste de ma vie dans une loge sans porte, ayant pour toute fenêtre
une lucarne grillée, et moi, pour toute nourriture, du pain et de l'eau.
Je trouvais bien rude et bien injuste d'être en prison pour avoir essayé
de sauver le roi. Mais cette nouvelle condamnation m'anéantit. En
entendant lire le jugement, je tombai évanouie sur le plancher; je
n'avais que vingt-sept ans. Combien d'années allais-je donc avoir à
souffrir! Pendant mon évanouissement, on me prit et l'on m'emporta dans
une voiture. L'air, qui me frappa le visage à travers une fenêtre
ouverte, me fit revenir à moi. J'étais assise entre deux exempts, dont
chacun me tenait le poignet avec une petite chaîne. J'avais sur moi une
robe de bure noire, dont je porte encore les derniers lambeaux. Je
savais que l'on me conduisait au couvent des filles repenties, mais je
ne savais pas ce que c'étaient que les filles repenties, et j'ignorais
où le couvent était situé. La voiture passa à travers une porte qui
s'ouvrit devant elle, s'engagea sous une voûte, entra dans une cour et
s'arrêta près du tombeau dont vous m'avez tirée. Il y avait une
ouverture par laquelle on me fit passer, et par laquelle un des exempts
passa derrière moi. J'étais à demi morte: je ne fis aucune résistance.
Il m'appuya debout contre la lucarne; une des chaînes avec lesquelles on
me tenait les poignets me fut passée autour du col, et le second exempt
me maintint du dehors, contre la lucarne, tandis que l'autre sortait
librement. Dès qu'il fut sorti, deux hommes que j'avais entrevus dans
les ténèbres se mirent au travail; c'était deux maçons; ils muraient
l'ouverture. Seulement alors je revins à moi. Je poussai un cri terrible
et voulus m'élancer vers eux. J'étais retenue par le col. J'eus un
instant l'idée de m'étrangler, et je tirai de toutes mes forces; les
anneaux de ma chaîne m'entrèrent dans le col, mais comme la chaîne
n'avait pas de noeud coulant, je ne pus que tirer en avant de toute ma
force, j'espérais que cette tension suffirait, mon souffle râlait, mes
yeux voyaient couleur de sang; l'exempt lâcha la chaîne, je me
précipitai vers l'ouverture, mais les maçons avaient déjà eu le temps de
la fermer aux trois quarts. Je passai mes mains à travers l'ouverture,
essayant de démolir cette bâtisse encore fraîche; un des maçons couvrit
mes deux mains de plâtre, et l'autre posa une énorme pierre dessus.
J'étais prise comme dans un piége. Je criai, je hurlai, j'envisageai
d'un coup d'oeil le nouveau supplice auquel j'allais être condamnée.
Comme personne ne pouvait entrer dans mon cachot, et que je m'y trouvais
attachée au côté opposé à la lucarne, j'allais mourir de faim, les deux
mains scellées dans une muraille. Je demandai grâce. Un des maçons, sans
me répondre, souleva la pierre avec une pince, je fis un effort violent,
j'arrachai de l'interstice mes deux mains à moitié écrasées, et j'allai
tomber au-dessous de la lucarne, épuisée par le double effort que
j'avais fait pour m'étrangler et pour empêcher les maçons de fermer
l'ouverture. Pendant ce temps, leur oeuvre ténébreuse et fatale
s'accomplit. Quand je revins à moi, la porte de mon tombeau était murée,
j'étais ensevelie vivante. Le jugement rendu par le Parlement était mis
à exécution.
Pendant huit jours je fus folle furieuse; les quatre premiers, je me
roulai dans mon tombeau en poussant des cris désespérés; pendant ces
quatre jours je ne mangeai point. Je voulais me laisser mourir de faim;
je croyais que j'en aurais la force. Ce fut la soif qui me vainquit. Le
cinquième jour, ma gorge brûlait; je bus quelques gouttes d'eau: c'était
mon consentement à la vie.
Et puis, je me disais qu'il y avait dans tout cela une erreur sur
laquelle on reviendrait certainement. Qu'il était impossible que sous le
règne du fils de Henri IV, tandis que la veuve de Henri IV était
toute-puissante, je me disais qu'il était impossible que l'on me punît,
moi qui avais voulu sauver Henri IV, plus cruellement que le meurtrier
qui l'avait assassiné, car son supplice à lui avait duré une heure, et
Dieu seul savait combien d'heures, combien de jours, combien d'années
devait durer le mien.
Mais cette espérance, elle aussi, avait fini par s'éteindre.
Quand je fus résolue à vivre, je demandai de la paille pour me coucher,
mais la supérieure me répondit que le jugement portait que j'aurais pour
nourriture du pain et de l'eau, et que si le Parlement eût voulu que
j'eusse de la paille pour lit, il l'eût mis dans son arrêt. On me refusa
donc ce que l'on accorde aux plus vils animaux, une botte de paille.
J'avais espéré, quand vinrent les rudes nuits de l'hiver, que je
mourrais de froid. J'avais entendu dire que le froid était une mort
assez douce. Plusieurs fois, pendant le premier hiver, je m'endormis, ou
plutôt je m'évanouis, succombant à la rigueur du temps. Je me réveillai
glacée, roidie, paralysée, mais je me réveillai.
Je vis renaître le printemps, je vis reparaître les fleurs, je vis
reverdir les arbres, de douces brises pénétrèrent jusqu'à moi, et je
leur exposai mon visage baigné de larmes. L'hiver semblait avoir tari en
moi la source des pleurs, les larmes revinrent avec le printemps,
c'est-à-dire avec la vie.
Il me semblerait impossible de vous dire de quelle douce mélancolie me
pénétra le premier rayon de soleil qui, à travers ma lucarne, vint
illuminer mon sépulcre. Je lui tendis les bras, j'essayai de le saisir
et de le presser sur mon coeur; hélas! il m'échappait aussi fugitif que
les espérances dont il semblait être le symbole.
Pendant les quatre premières années et une partie de la cinquième, je
marquai les jours sur la muraille avec un morceau de verre que les
enfants m'avaient jeté pendant ma folie furieuse; mais quand je vis le
cinquième hiver, le courage me manqua. A quoi bon compter les jours que
je vivais? Ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'oublier jusqu'à
ceux qui me restaient à vivre.
Au bout d'un an, couchant sur la terre nue, n'ayant pour m'appuyer
qu'une muraille humide, mes vêtements commencèrent à s'user; au bout de
deux ans ils se déchirèrent comme du papier détrempé, puis ils tombèrent
en lambeaux. J'attendis jusqu'au dernier moment pour en demander
d'autres; mais la supérieure me répondit que le jugement portait qu'on
me donnerait du pain et de l'eau pour ma nourriture, mais ne portait pas
qu'on me donnerait des habits; que j'avais droit au pain et à l'eau,
mais pas à autre chose.
Je me dénudai peu à peu; l'hiver vint; ces nuits terribles que la
première année j'avais eu tant de peine à supporter, vêtue d'une chaude
robe de laine, je les subis nue ou à peu près. Je ramassais les lambeaux
qui tombaient de mes vêtements, je les recollais, pour ainsi dire, sur
ma peau. Mais peu à peu, ils tombèrent les uns après les autres comme
les écorces d'un arbre, et je me trouvai nue. De temps en temps, des
prêtres venaient me regarder par ma lucarne; les premiers que je vis,
je les priai, je les appelai les hommes du Seigneur, les anges de
l'humanité. Ils se mirent à rire. Depuis que j'étais nue, il en venait
plus qu'auparavant, mais je ne leur parlais plus, et, autant que je le
pouvais, je me voilais avec mes cheveux et avec mes mains.
Au reste, je ne vivais plus que d'une vie machinale, à peu près comme
vivent les animaux. Je ne pensais plus ou presque plus. Je buvais, je
mangeais, je dormais le plus possible. Pendant que je dormais, du moins,
je ne me sentais pas vivre.
Il y a trois jours on ne m'apporta point ma nourriture à l'heure
habituelle. Je crus que c'était un oubli involontaire. J'attendis, le
soir vint, j'eus faim, j'appelai; on ne me répondit pas. La nuit,
quoique souffrant déjà beaucoup, je ne pus dormir. Le lendemain matin,
dès le jour, j'étais aux barreaux de ma fenêtre, pour voir venir ma
nourriture, elle ne vint pas plus que la veille. Des religieuses
passèrent, j'appelai, mais elles ne se retournèrent même pas, elles
disaient leur rosaire. La nuit vint. Je compris une chose, c'est qu'on
était résolu de me laisser mourir de faim. Quelle triste et faible
nature que la nôtre! C'eût été un immense bonheur pour moi que la mort,
j'en eus peur!
Cette seconde nuit-là, je ne pus dormir qu'une heure ou deux, et pendant
ces courts assoupissements, je fis des rêves terribles. J'éprouvais
d'atroces douleurs d'estomac et d'entrailles, qui me réveillaient au
bout de peu d'instants, quand la faiblesse, plus que le sommeil, m'avait
fait fermer les yeux. Le jour vint, mais je ne me levais point pour
aller au-devant de ma nourriture; j'étais bien sûre qu'elle ne viendrait
pas. La journée s'écoula dans d'immenses douleurs. Je criai non plus
pour demander du pain, mais parce que la souffrance me faisait crier.
Inutile de dire que l'on ne vint point à mes cris.
Plusieurs fois, j'essayai de prier, mais inutilement. Je ne pouvais plus
trouver le mot Dieu, qui, à cette heure, me vient si facilement à la
bouche.
Le jour s'assombrit, l'ombre commença de se faire dans mon sépulcre,
puis dans la cour, puis la nuit tomba. J'éprouvais de telles angoisses,
que je crus que c'était la dernière. Je ne criais plus, je n'en avais
point la force, je râlais.
Au milieu de mon agonie, je comptai les heures de la nuit, sans qu'une
seule m'échappât. Le battant de l'horloge semblait frapper contre les
parois de mon crâne, et en faire jaillir des millions d'étincelles.
Enfin, minuit venait de sonner, quand le bruit de la porte que l'on
ouvrait et que l'on fermait, bruit insolite à une pareille heure, arriva
jusqu'à moi. Je me traînai jusqu'à ma lucarne, aux barreaux de laquelle
je me cramponnai avec les deux mains et avec les dents pour ne pas
tomber, et je vis de la lumière sous la voûte d'abord, dans le parloir
ensuite; puis cette lumière descendit dans la cour et se dirigea de mon
côté. Un instant j'espérai; mais en voyant que l'homme qui accompagnait
la supérieure était un moine, tout fut fini: mes mains lâchèrent les
barreaux, puis mes dents avec plus de peine, elles semblaient s'être
soudées au fer, et j'allai m'asseoir où vous m'avez vue.
Il était temps, vingt-quatre heures de plus, vous ne trouviez que mon
cadavre.
Comme si elle eût attendu la fin de ce récit pour entrer et peut-être en
effet l'attendait-elle, la supérieure, aux dernières paroles que
prononça la dame de Coëtman, parut sur le seuil de la chambre.
--Les ordres de monseigneur? demanda-t-elle.
--D'abord et avant tout, une question, et à cette question, je vous l'ai
dit, il s'agit de répondre fidèlement.
--J'attends, monseigneur, dit la supérieure en s'inclinant.
--Qui est venu vous dire que l'on s'étonnait que cette pauvre créature,
nue, au pain et à l'eau, et déjà plus qu'à moitié descendue au sépulcre,
vécût si longtemps?
--C'est monseigneur qui m'ordonne de parler? dit la supérieure.
--C'est moi qui, en vertu de ma double autorité spirituelle et
temporelle, vous dis: Je veux savoir quel est le véritable bourreau de
cette femme, les autres n'étaient que des tortureurs.
--C'est messire Vauthier, astrologue et médecin de la reine-mère.
--Celui à qui j'ai adressé mes lettres, dit la dame de Coëtman, mais qui
à cette époque n'était que son apothicaire.
--Eh bien, dit le cardinal, il faut que le désir de ceux qui voulaient
la mort de cette femme soit accompli.--Il étendit la main vers la dame
de Coëtman.--Pour tout le monde, excepté pour vous et pour moi, cette
femme est morte. Voilà pourquoi cette nuit vous avez fait ouvrir la
prison; c'était pour en tirer son cadavre. Et maintenant faites
enterrer, à sa place et sous son nom, une pierre, un soliveau, une
véritable morte que vous irez prendre dans le premier hôpital venu, peu
m'importe, cela vous regarde et non pas moi.
--Il sera fait comme vous l'ordonnez, monseigneur.
--Trois de vos religieuses sont dans le secret: la tourière qui nous a
ouvert la porte, les deux soeurs qui ont apporté le souper. Vous leur
expliquerez ce qui arrive à ceux qui parlent quand ils devraient se
taire. D'ailleurs--il montra de son doigt sec et impératif la dame de
Coëtman--d'ailleurs elles auront l'exemple de madame sous les yeux.
--Est-ce tout, monseigneur?
--C'est tout. Seulement, en descendant, vous aurez la bonté de dire au
plus grand de mes deux porteurs qu'il me faut d'ici à un quart d'heure
une seconde chaise, pareille à la première, seulement fermant à clé,
avec des rideaux aux portières.
--Je lui transmettrai les ordres de Monseigneur.
--Et maintenant, dit le cardinal, laissant reprendre à son caractère le
côté jovial qui en était une des faces les plus accentuées, face que
nous avons déjà vue apparaître pendant la nuit où il avait donné à
Souscarrières et à Mme Cavois ce brevet des chaises, dont il venait par
lui-même de constater la commodité, et que nous verrons plus d'une fois
encore se faire jour dans le reste de notre récit;--maintenant, dit le
cardinal à la dame de Coëtman, je crois que vous êtes assez bien pour
manger une aile de cette volaille et pour boire un demi-verre de ce vin
à la santé de notre bonne supérieure.
Trois jours après, notre chroniqueur l'Etoile écrivait d'après les
renseignements envoyés par la supérieure des Filles repenties la note
suivante de son journal:
«Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre
qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et
d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis
l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au
pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de
Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec
Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.
«Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»
CHAPITRE X.
MAXIMILIEN DE BÉTHUNE, DUC DE SULLY BARON DE ROSNY.
Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le
cardinal avait écouté avec l'attention la plus profonde ce long et
douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime
ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et
de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle
n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable.
Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le
cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais
encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai,
dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie,
et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties.
Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt
à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette
feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières
révélations de Ravaillac.
Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et
c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le
cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier
coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme
infranchissable.
Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée
entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par
malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce
n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le
cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère,
parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu
apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait.
Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille.
Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de
la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette
feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire.
Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle
en était sortie.
Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15
à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux,
s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de
dix ou douze ans plus âgé que lui.
Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était
entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec
toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un
carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au
souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants:
«Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander
cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue,
dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux
encore, qu'elle n'a jamais existé.»
Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé,
avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille
et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils
avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur
avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal,
après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire.
Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux
visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété,
étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient
emportée avec eux.
C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé
avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches.
Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice
qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis,
lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver.
Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant
fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne
s'arrêterait point en si beau chemin.
En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre
que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à
Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût
gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay.
Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou
plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son
château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé
entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait
que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours
levé et dans son cabinet à cinq heures du matin.
Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre
heures.
A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la
place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenir ses
deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et
Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire
savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui
avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était
ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on
commençait d'appeler: le règne du grand roi.
Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre
méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour
évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus
curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième
siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par
les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face,
c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour
et de l'étudier sous ses différents aspects.
Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en
sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à
l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme
son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune
de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il
descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage,
lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler: -Mon cousin-. Il
avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de
Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur
d'Autriche et du roi d'Espagne.
Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de
Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de
Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un
assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de
lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude
franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri
IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV--et c'était
un des grands défauts de ce grand roi--oublieux jusqu'à l'ingratitude et
faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se
souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy,
pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui
aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la
couronne.
Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des
finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme
le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui
donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et
qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers;
aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait
parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la
porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait
sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant
aller du leur où bon leur semblerait.
Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le
moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut
d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant
dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout
faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans
Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union.
Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une
simple fantaisie d'amoureux.
Il voulait donner à la France une -reine française-, chose qu'elle
n'avait jamais eue.
Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde
connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle
que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence
sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il
donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues
avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce
terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait
chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher,
donnait le plus souvent ses ordres au conseil.
Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage.
Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si
une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle,
entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le
royaume.
Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le
seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le
vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache
blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait
point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère.
Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que
Richelieu, par exemple, eût compris, et ce que ne comprit point Sully.
Sully qui, par son oeil bleu et dur, et par son teint de rose, à
soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine
écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il
portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de
Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.
C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une
main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il
tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre,
les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie.
Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de
grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une
occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit.
Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce
passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France.
Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres
princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire
d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de
France:--«Il n'y a pas d'-enfants de France-,» dit Sully en renvoyant la
quittance.
Le roi n'osa insister.
C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri
IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully
s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle
qu'il le croyait lui-même.
Il lui opposa--à elle qui commençait à vieillir--une rivale toujours
jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine.
Gabrielle était, hélas! une caisse vide.
Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane.
Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de
sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et
dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée
sous le nom de florissante santé.
Gabrielle le vit.
--Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.
Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.
Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna
la femme.
Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque,
nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait:
Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à
faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était
parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour
nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme.
Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur
de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de
choeur: cet excellent roi aimait la musique!
Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde
avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout
le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui
personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV,
comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de
plus avec ce célèbre banquier romain.
Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand.
Sully et Zamet se comprirent.
Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'oeil
juste et la main sûre, c'était partie gagnée.
Sully avait fait le -valet- près de Gabrielle, il le dit lui-même dans
ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appela
-valet-. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le
lui dît.
Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle:
--J'aime mieux un -valet- comme lui que dix -maîtresses- comme vous.
L'heure était venue.
Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus
les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-soeur
Bianca.
Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son
confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle
eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait
lui porter malheur.
Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire?
Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une
pareille imprudence.
La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit
comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand
plaisir la duchesse à ses -levers- et à ses -couchers-. La duchesse,
furieuse, cria à l'impertinence.
---Les choses ne sont point comme on le croit-, lui dit Sully pour
l'apaiser, -et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se
rompt pas-.
Evidemment il savait tout.
Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?
Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour
laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda
bien qu'on le tînt au courant.
Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était
un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu
de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson.
De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un
ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré
des cuisines de sa soeur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité
pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il
avait fait fortune.--«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne,
que tu as plus gagné à porter les -poulets- de mon frère qu'à larder les
miens.»
Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la
susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets.
C'est à lui que Sully avait dit:
--Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque
accident à Mme la duchesse de Beaufort.
Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.
Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une
maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette
vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est
hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour
le supplier de rester à Fontainebleau, -d'autant plus qu'elle était
morte-.»
Et il ajoutait:
«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes
bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.»
Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison
que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi
qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir.
Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa
jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait
envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully
embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit:
--Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la
duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et
longue.
C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la
chose dans ses mémoires.
Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de
Médicis.
Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à
rompre encore.
Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.
Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours
amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux
d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle
demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père
demandait cinq cent mille francs.
Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter
cinq cent mille francs au père.
Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en
monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de
Henri IV.
Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans les
-charles- et dans les -florins-, et même dans les florentins; une partie
de cette somme venait de la Toscane.
--Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?
--Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M.
d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.
--Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent
mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour
moitié, mon bon Sully.
Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent;
mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra
point l'amour.
Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver,
refit la promesse de mariage déchirée par Sully.
Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne
perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne
voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait
faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV
savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre,
et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.
--Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux
de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que Sully en a
dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait
tout de son long.
Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour
la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à
cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux
enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus
rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à
l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait,
s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:
--O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de
Sully!
Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne
Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient
plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux
maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement
ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre
dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de
Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table
et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la
porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main,
alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal
d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.
Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais
il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de
son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un
-Rosny-, faisons-en un -Biron-!»
A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et
les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne
pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez
jamais, si Rosny ne vous aide.»
Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.
C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a
vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec
l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la
danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV--à partir de cette
mort, il ne dansa plus--tous les soirs, un valet de chambre du roi,
nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les
premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul,
coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la
tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à
moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher
quelques femmes de «-réputation mauvaise-,» dit Tallemant des Réaux, qui
est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire
-douteuse-. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu,
devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de
Chevigny.
S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère,
il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les
désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la
rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant
pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.
Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui
n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit
faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut
terminé:
--Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous;
faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en
rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les
marches.
Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour
cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise: -Quo jussa Jovis-.
Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à
cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans
les nuages avec: -Aquila in nubilus-.
--Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur
matinal.
--Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette
annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!
CHAPITRE XI.
LES DEUX AIGLES.
Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut
celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était
l'importun qui venait le déranger avant le jour.
Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés,
et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet.
Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait
dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausses et
le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée,
les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans
celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se
déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en
fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît
son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses
ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure
accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le
temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de
son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait
pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du
Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement
et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé.
Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en
présence était singulièrement représenté par sa devise. -Aquila in
nubibus-, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié
voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le
ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis
qu'au contraire l'aigle lançant la foudre: -Quo jussa Jovis-, où
l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras
droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et
n'étant rien que par Henri IV.
Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont
inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque
et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi
n'est-ce pas pour ceux qui -savent ces détails aussi bien que moi- que
je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux
qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le
titre ambitieux de -roman historique-, veulent apprendre quelque chose
en le lisant, afin que ce titre soit justifié.
Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans,
et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV
avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation.
Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard,
orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce
détail.
--Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous
étonne?
--J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y
attendais pas.
--Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé
ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont
solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous
lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi
donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher
un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si
glorieusement servi le père?
--Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès
lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort
n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même
l'honneur de l'abattre.
--Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois
vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la
comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos
rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle
les souvenirs.
--On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit
dédaigneusement Sully?
--Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai
appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais
pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.
--Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.
--Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on
y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques,
Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et
de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens
de cette grande politique.
--Ce qui me brouilla avec la reine mère.
--On y établissait l'influence française en Italie, continua le
cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant
il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie,
la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés
contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des
catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce
projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends
eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions
eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux
héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur
Mathias...
--Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent -les
parricides-.
Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car,
sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et
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