profonde encore en cette partie de la forêt. Faisait-il jour?... ils n'auraient pu l'affirmer. Quoi qu'il en soit, la lumière qui les guidait depuis soixante heures ne reparaissait pas. Donc nécessité d'attendre qu'elle se montrât pour reprendre la marche. Toutefois, une remarque fut faite par John Cort -- remarque dont ses compagnons et lui déduisirent aussitôt certaines conséquences: «Ce qui est à noter, dit-il, c'est que nous n'avons point eu de feu ce matin et personne n'est venu pendant notre sommeil nous apporter notre ordinaire... -- C'est d'autant plus regrettable, ajouta Max Huber, qu'il ne reste plus rien... -- Peut-être, reprit le foreloper, cela indique-t-il que nous sommes arrivés... -- Où?... demanda John Cort. -- Où l'on nous conduisait, mon cher John!» C'était une réponse qui ne répondait pas; mais le moyen d'être plus explicite?... Autre remarque: si la forêt était plus obscure, il ne semblait pas qu'elle fût plus silencieuse. On entendait comme une sorte de bourdonnement aérien, une rumeur désordonnée, qui venait des ramures supérieures. En regardant, Khamis, Max Huber et John Cort distinguaient vaguement comme un large plafond étendu à une centaine de pieds au-dessus du sol. Nul doute, il existait à cette hauteur un prodigieux enchevêtrement de branches, sans aucun interstice par lequel se fût glissée la clarté du jour. Une toiture de chaume n'aurait pas été plus impénétrable à la lumière. Cette disposition expliquait l'obscurité qui régnait sous les arbres. À l'endroit où tous les trois avaient campé cette nuit-là, la nature du sol était très modifiée. Plus de ces ronces entremêlées, de ces sizyphus épineux qui l'obstruaient en dehors de la sente. Une herbe presque rase, et aucun ruminant n'eût pu «y tondre la largeur de sa langue». Que l'on se figure une prairie dont ni les pluies ni les sources n'arroseraient jamais la surface. Les arbres, laissant entre eux des intervalles de vingt à trente pieds, ressemblaient aux bas piliers d'une substruction colossale et leurs ramures devaient couvrir une aire de plusieurs milliers de mètres superficiels. Là, en effet, s'aggloméraient ces sycomores africains dont le tronc se compose d'une quantité de tiges soudées entre elles; des bombax au fût symétrique, aux racines gigantesques et d'une taille supérieure à celle de leurs congénères; des baobabs, reconnaissables à la forme de courge qu'ils prennent à leur base, d'une circonférence de vingt à trente mètres, et que surmonte un énorme faisceau de branches pendantes; des palmiers doum à tronc bifurqué; des palmiers deleb à tronc gibbeux; des fromagers à tronc évidé en une série de cavités assez grandes pour qu'un homme puisse s'y blottir; des acajous donnant des billes d'un mètre cinquante de diamètre et que l'on peut creuser en embarcations de quinze à dix-huit mètres, d'une capacité de trois à quatre tonnes; des dragonniers aux gigantesques dimensions; des bauhinias, simples arbrisseaux sous d'autres latitudes, ici les géants de cette famille de légumineuses. On imagine ce que devait être l'épanouissement des cimes, de ces arbres à quelques centaines de pieds dans les airs. Une heure environ s'écoula. Khamis ne cessait de promener ses regards en tous sens, guettant la lueur conductrice... Et pourquoi eût-il renoncé à suivre le guide inconnu?... Il est vrai, son instinct, joint à de certaines observations, l'incitait à penser qu'il s'était toujours dirigé vers l'est. Or, ce n'était pas de ce côté que se dessinait le cours de l'Oubanghi, ce n'était pas le chemin du retour... Où donc les avait entraînés cette étrange lumière?... Puisqu'elle ne reparaissait pas, que faire?... Quitter cet endroit?... Pour aller où?... Y demeurer?... Et se nourrir en route?... On avait déjà faim et soif... «Cependant, dit John Cort, nous serons bien forcés de partir, et je me demande s'il ne vaudrait pas mieux se mettre tout de suite en marche... -- De quel côté?...» objecta Max Huber. C'était la question, et sur quel indice pouvait-on s'appuyer pour la résoudre?... «Enfin, reprit John Cort impatienté, nos pieds ne sont pas enracinés ici, que je sache!... La circulation est possible entre ces arbres, et l'obscurité n'est pas si profonde qu'on ne puisse se diriger... -- Venez!...» ordonna Khamis. Et tous trois allèrent en reconnaissance sur une étendue d'un demi-kilomètre. Ils foulaient invariablement le même sol débroussaillé, le même tapis nu et sec, tel qu'il eût été sous l'abri d'une toiture impénétrable à la pluie comme aux rayons du soleil. Partout les mêmes arbres, dont on ne voyait que les basses branches. Et toujours aussi cette rumeur confuse qui semblait tomber d'en haut et dont l'origine demeurait inexplicable. Ce dessous de forêt était-il absolument désert?... Non, et, à plusieurs reprises, Khamis crut apercevoir des ombres se glisser entre les arbres. Était-ce une illusion?... Il ne savait trop que penser. Enfin, après une demi-heure infructueusement employée, ses compagnons et lui vinrent s'asseoir près du tronc d'un bauhinia. Leurs yeux commençaient à se faire à cette obscurité, qui s'atténuait d'ailleurs. Grâce au soleil montant, un peu de clarté se propageait sous ce plafond tendu au-dessus du sol. Déjà on pouvait distinguer les objets à une vingtaine de pas. Et voici que ces mots furent prononcés à mi-voix par le foreloper: «Quelque chose remue là-bas... -- Un animal ou un homme?... demanda John Cort en regardant dans cette direction. -- Ce serait un enfant, en tout cas, fit observer Khamis, car il est de petite taille... -- Un singe, parbleu!» déclara Max Huber. Immobiles, ils gardaient le silence, afin de ne point effrayer ledit quadrumane. Si l'on parvenait à s'en emparer, eh bien malgré la répugnance manifestée pour la chair simienne par Max Huber et John Cort... Il est vrai, faute de feu, comment griller ou rôtir?... À mesure qu'il s'approchait, cet être ne témoignait aucun étonnement. Il marchait sur ses pattes de derrière, et s'arrêta à quelques pas. Quelle fut la stupéfaction de John Cort et de Max Huber, lorsqu'ils reconnurent cette singulière créature que Llanga avait sauvée, le protégé du jeune indigène!... Et ces mots de s'échanger: «Lui... c'est lui... -- Positivement... -- Mais alors, puisque ce petit est ici, pourquoi Llanga n'y serait-il pas?... -- Êtes-vous sûrs de ne pas vous tromper?... demanda le foreloper. -- Très sûrs, affirma John Cort, et, d'ailleurs, nous allons bien voir!» Il tira de sa poche la médaille enlevée au cou du petit et, la tenant par le cordon, la balança comme un objet que l'on présente aux yeux d'un enfant pour l'attirer. À peine celui-ci eut-il aperçu la médaille, qu'il s'élança d'un bond. Il n'était plus malade, à présent!... Pendant ces trois jours d'absence, il avait recouvré la santé et, en même temps, sa souplesse naturelle. Aussi fonça-t-il sur John Cort avec l'évidente intention de reprendre son bien. Khamis le saisit au passage, et alors ce ne fut plus le mot «ngora» qui s'échappa de la bouche du petit, ce furent ces mots nettement articulés: «Li-Maï!... Ngala... Ngala!...» Ce que signifiaient ces mots d'une langue inconnue même à Khamis, ses compagnons et lui n'eurent pas le temps de se le demander. Brusquement apparurent d'autres types de la même espèce, hauts de taille ceux-là, n'ayant pas moins de cinq pieds et demi des talons à la nuque. Khamis, John Cort, Max Huber n'avaient pu reconnaître s'ils avaient affaire à des hommes ou à des quadrumanes. Résister à ces sylvestres de la grande forêt d'une douzaine eût été inutile. Le foreloper, Max Huber, John Cort, furent appréhendés par les bras, poussés en avant, contraints à s'acheminer entre les arbres, et, entourés de la bande, ils ne s'arrêtèrent qu'après un parcours de cinq à six cents mètres. À cet endroit, l'inclinaison de deux arbres, assez rapprochés l'un de l'autre, avait permis d'y fixer des branches transversales, disposées comme des marches. Si ce n'était pas un escalier, c'était mieux qu'une échelle. Cinq ou six individus de l'escorte y grimpèrent, tandis que les autres obligeaient leurs prisonniers à suivre le même chemin, sans les brutaliser toutefois. À mesure que l'on s'élevait, la lumière se laissait percevoir à travers les frondaisons. Entre les interstices filtraient quelques rayons de ce soleil dont Khamis et ses compagnons avaient été privés depuis qu'ils avaient quitté le cours du rio Johausen. Max Huber aurait été de mauvaise foi s'il se fût refusé à convenir que, décidément, cela rentrait dans la catégorie des choses extraordinaires. Lorsque l'ascension prit fin, à une centaine de pieds environ du sol, quelle fut leur surprise! Ils voyaient se développer devant eux une plate-forme largement éclairée par la lumière du ciel. Au- dessus s'arrondissaient les cimes verdoyantes des arbres. À sa surface étaient rangées dans un certain ordre des cases de pisé jaune et de feuillage, bordant des rues. Cet ensemble formait un village établi à cette hauteur sur une étendue telle qu'on ne pouvait en apercevoir les limites. Là allaient et venaient une foule d'indigènes de type semblable à celui du protégé de Llanga. Leur station, identique à celle de l'homme, indiquait qu'ils avaient l'habitude de marcher debout, ayant ainsi droit à ce qualificatif d'-erectus- donné par le docteur Eugène Dubois aux pithécanthropus trouvés dans les forêts de Java, -- caractère anthropogénique que ce savant regarde comme l'un des plus importants de l'intermédiaire entre l'homme et les singes conformément aux prévisions de Darwin[1]. Si les anthropologistes ont pu dire que les plus élevés des quadrumanes dans l'échelle simienne, ceux qui se rapprochent davantage de la conformation humaine, en diffèrent cependant par cette particularité qu'ils se servent de leurs quatre membres quand ils fuient, il semblait bien que cette remarque n'aurait pu s'appliquer aux habitants du village aérien. Mais Khamis, Max Huber, John Cort, durent remettre à plus tard leurs observations à ce sujet. Que ces êtres dussent se placer ou non entre l'animal et l'homme, leur escorte, tout en conversant dans un idiome incompréhensible, les poussa vers une case au milieu d'une population qui les regardait sans trop s'étonner. La porte fut refermée sur eux et ils se virent bel et bien emprisonnés dans ladite case. «Parfait!... déclara Max Huber. Et, ce qui me surprend le plus, c'est que ces originaux-là n'ont pas l'air de nous prêter attention!... Est-ce qu'ils ont déjà vu des hommes?... -- C'est possible, reprit John Cort, mais reste à savoir s'ils ont l'habitude de nourrir leurs prisonniers... -- Ou s'ils n'ont pas plutôt celle de s'en nourrir!» ajouta Max Huber. Et, en effet, puisque, dans les tribus de l'Afrique, les Monbouttous et autres se livrent encore aux pratiques du cannibalisme, pourquoi ces sylvestres, qui ne leur étaient guère inférieurs, n'auraient-ils pas eu l'habitude de manger leurs semblables -- ou à peu près?... En tout cas, que ces êtres fussent des anthropoïdes d'une espèce supérieure aux orangs de Bornéo, aux chimpanzés de la Guinée, aux gorilles du Gabon, qui se rapprochent le plus de l'humanité, cela n'était pas contestable. En effet, ils savaient faire du feu et l'employer à divers usages domestiques: tel le foyer au premier campement, telle la torche que le guide avait promenée à travers ces sombres solitudes. Et l'idée vint alors que ces flammes mouvantes, signalées sur la lisière, pouvaient avoir été allumées par ces étranges habitants de la grande forêt. À vrai dire, on suppose que certains quadrumanes font emploi du feu. Ainsi Émir Pacha raconte que les bois de Msokgonie, pendant les nuits estivales, sont infestés par des bandes de chimpanzés, qui s'éclairent de torches et vont marauder jusque dans les plantations. Ce qu'il convenait également de noter, c'est que ces êtres, d'espèce inconnue, étaient conformés comme les humains au point de vue de la station et de la marche. Aucun autre quadrumane n'eût été plus digne de porter ce nom d'orang, qui signifie exactement «homme des bois». «Et puis ils parlent... fit remarquer John Cort, après diverses observations qui furent échangées au sujet des habitants de ce village aérien. -- Eh bien, s'ils parlent, s'écria Max Huber, c'est qu'ils ont des mots pour s'exprimer, et ceux qui veulent dire: «Je meurs de faim!... Quand se met-on à table?...» je ne serais pas fâché de les connaître!...» Des trois prisonniers, Khamis était le plus abasourdi. Dans sa cervelle, peu portée aux discussions anthropologistes, il ne pouvait entrer que ces êtres ne fussent pas des animaux, que ces animaux ne fussent pas des singes. C'étaient des singes qui marchaient, qui parlaient, qui faisaient du feu, qui vivaient dans des villages, mais enfin des singes. Et même il trouvait déjà assez extraordinaire que la forêt de l'Oubanghi renfermât de pareilles espèces dont on n'avait encore jamais eu connaissance. Sa dignité d'indigène du continent noir souffrait de ce que ces bêtes-là «fussent si rapprochées de ses propres congénères par leurs facultés naturelles». Il est des prisonniers qui se résignent, d'autres qui ne se résignent pas. John Cort et le foreloper -- et surtout l'impatient Max Huber -- n'appartenaient point à la seconde catégorie. Outre le désagrément d'être claquemuré au fond de cette case, l'impossibilité de rien voir à travers ses parois opaques, l'inquiétude de l'avenir, l'incertitude touchant l'issue de cette aventure, étaient bien pour préoccuper. Et puis la faim les pressait, le dernier repas remontant à une quinzaine d'heures. Il y avait cependant une circonstance sur laquelle pouvait se fonder quelque espoir, vague, sans doute: c'était que le protégé de Llanga habitait ce village -- son village natal probablement -- et au milieu de sa famille, en admettant que ce qu'on appelle la famille existât chez ces forestiers de l'Oubanghi. «Or, ainsi que le dit John Cort, puisque ce petit a été sauvé du tourbillon, il est permis de penser que Llanga l'a été également... Ils ne doivent point s'être quittés, et si Llanga apprend que trois hommes viennent d'être amenés dans ce village, comment ne comprendrait-il pas qu'il s'agit de nous?... En somme, on ne nous a fait aucun mal jusqu'ici, et il est probable qu'on n'en a point fait à Llanga... -- Évidemment, le protégé est sain et sauf, admit Max Huber, mais le protecteur l'est-il?... Rien ne prouve que notre pauvre Llanga n'ait pas péri dans le rio!...» Rien en effet. En ce moment, la porte de la case, qui était gardée par deux vigoureux gaillards, s'ouvrit, et le jeune indigène parut. «Llanga... Llanga!... s'écrièrent à la fois les deux amis. -- Mon ami Max... mon ami John!... répondit Llanga, qui tomba dans leurs bras. -- Depuis quand es-tu ici?... demanda le foreloper. -- Depuis hier matin... -- Et comment es-tu venu?... -- On m'a porté à travers la forêt... -- Ceux qui te portaient ont dû marcher plus vite que nous, Llanga?... -- Très vite!... -- Et qui t'a porté?... -- Un de ceux qui m'avaient sauvé... qui vous avaient sauvés aussi... -- Des hommes?... -- Oui... des hommes... pas des singes... non! pas des singes.» Toujours affirmatif, le jeune indigène. En tout cas, c'étaient des types d'une race particulière, sans doute, affectés du signe «moins» par rapport à l'humanité... Une race intermédiaire de primitifs, peut-être des spécimens de ce genre d'anthropopithèques qui manquent à l'échelle animale... Et alors, Llanga de raconter sommairement son histoire, après avoir, à plusieurs reprises, baisé les mains du Français et de l'Américain, retirés comme lui au moment où les entraînait le rapide et qu'il n'espérait plus revoir. Lorsque le radeau heurta les roches, ils avaient été précipités dans le tourbillon, lui et Li-Maï... «Li-Maï?... s'écria Max Huber. -- Oui... Li-Maï... c'est son nom... Il m'a répété en se désignant: «Li-Maï... Li-Maï...» -- Ainsi il a un nom?... dit John Cort. -- Évidemment, John!... Quand on parle, n'est-il pas tout naturel de se donner un nom?... -- Est-ce que cette tribu, cette peuplade, comme on voudra, demanda John Cort, en a un aussi?... -- Oui... les Wagddis... répondit Llanga. J'ai entendu Li-Maï les appeler Wagddis!» En réalité, ce mot n'appartenait pas à la langue congolaise. Mais, Wagddis ou non, des indigènes se trouvaient sur la rive gauche du rio Johausen, lorsque la catastrophe se produisit. Les uns coururent sur le barrage, ils se lancèrent dans le torrent au secours de Khamis, John Cort et Max Huber, les autres au secours de Li-Maï et de Llanga. Celui-ci, ayant perdu connaissance, ne se souvenait plus de ce qui s'était passé ensuite et croyait que ses amis s'étaient noyés dans le rapide. Lorsque Llanga revint à lui, il était dans les bras d'un robuste Wagddi, le père même de Li-Maï, qui, lui, était dans les bras de la «ngora», sa mère! Ce qu'on pouvait admettre, c'est que, quelques jours avant qu'il eût été rencontré par Llanga, le petit s'était égaré dans la forêt et que ses parents s'étaient mis à sa recherche. On sait comment Llanga l'avait sauvé, comment, sans lui, il eût péri dans les eaux de la rivière. Bien traité, bien soigné, Llanga fut donc emporté jusqu'au village wagddien. Li-Maï ne tarda pas à reprendre ses forces, n'étant malade que d'inanition et de fatigue. Après avoir été le protégé de Llanga, il devint son protecteur. Le père et la mère de Li-Maï s'étaient montrés reconnaissants envers le jeune indigène. La reconnaissance ne se rencontre-t-elle pas chez les animaux pour les services qui leur sont rendus, et dès lors pourquoi n'existerait-elle pas chez des êtres qui leur sont supérieurs?... Bref, ce matin même, Llanga avait été amené par Li-Maï devant cette case. Pour quelle raison?... il l'ignorait alors. Mais des voix se faisaient entendre, et, prêtant l'oreille, il avait reconnu celles de John Cort et de Max Huber. Voilà ce qui s'était passé depuis la séparation au barrage du rio Johausen. «Bien, Llanga, bien!... dit Max Huber, mais nous mourons de faim, et, avant de continuer tes explications, si tu peux, grâce à tes protections sérieuses...» Llanga sortit et ne tarda pas à rentrer avec quelques provisions, un fort morceau de buffle grillé, salé à point, une demi-douzaine de fruits de l'acacia adansonia, dits pain de singe ou pain d'homme, des bananes fraîches et, dans une calebasse, une eau limpide, additionnée du suc laiteux de lutex, que distille une liane à caoutchouc de l'espèce «landolphia africa». On le comprend, la conversation fut suspendue. John Cort, Max Huber, Khamis avaient un trop formidable besoin de nourriture pour se montrer difficiles sur la qualité. Du morceau de buffle, du pain et des bananes, ils ne laissèrent que les os et les épluchures. John Cort, alors, questionna le jeune indigène, s'informant si ces Wagddis étaient nombreux. «Beaucoup... beaucoup...! J'en ai vu beaucoup... dans les rues, dans les cases... répondit Llanga. -- Autant que dans les villages du Bournou ou du Baghirmi?... -- Oui... -- Et ils ne descendent jamais?... -- Si... si... pour chasser... pour récolter des racines, des fruits... pour puiser de l'eau... -- Et ils parlent?... -- Oui... mais je ne comprends pas... Et pourtant... des mots parfois... des mots... que je connais... comme en dit Li-Maï. -- Et le père... la mère de ce petit?... -- Oh! très bons pour moi... et ce que je vous ai apporté là vient d'eux... -- Il me tarde de leur en exprimer tous mes remerciements... déclara Max Huber. -- Et ce village dans les arbres, comment l'appelle-t-on?... -- Ngala. -- Et, dans ce village, y a-t-il un chef?... demanda John Cort. -- Oui... -- Tu l'as vu?... -- Non, mais j'ai entendu qu'on l'appelait Msélo-Tala-Tala. -- Des mots indigènes!... s'écria Khamis. -- Et que signifient ces mots?... -- Le père Miroir», répondit le foreloper. En effet, c'est ainsi que les Congolais désignent un homme qui porte des lunettes. CHAPITRE XIV -Les Wagddis- Sa Majesté Msélo-Tala-Tala, roi de cette peuplade des Wagddis, gouvernant ce village aérien, voilà, n'était-il pas vrai, ce qui devait suffire à réaliser les -desiderata -de Max Huber. Dans la furia française de son imagination, n'avait-il pas entrevu, sous les profondeurs de cette mystérieuse forêt de l'Oubanghi, des générations nouvelles, des cités inconnues, tout un monde extraordinaire dont personne ne soupçonnait l'existence?... Eh bien, il était servi à souhait. Il fut le premier à s'applaudir d'avoir vu si juste et ne s'arrêta que devant cette non moins juste observation de John Cort: «C'est entendu, mon cher ami, vous êtes, comme tout poète, doublé d'un devin, et vous avez deviné... -- Juste, mon cher John, mais quelle que soit cette tribu demi- humaine des Wagddis, mon intention n'est pas de finir mon existence dans leur capitale... -- Eh! mon cher Max, il faut y séjourner assez pour étudier cette race au point de vue ethnologique et anthropologique, afin de publier là-dessus un fort in-quarto qui révolutionnera les instituts des deux continents... -- Soit, répliqua Max Huber, nous observerons, nous comparerons, nous piocherons toutes les thèses relatives à la question de l'anthropomorphie, à deux conditions toutefois... -- La première?... -- Qu'on nous laissera, j'y compte bien, la liberté d'aller et de venir dans ce village... -- Et la seconde? -- Qu'après avoir circulé librement, nous pourrons partir quand cela nous conviendra... -- Et à qui nous adresser?... demanda Khamis. -- À Sa Majesté le père Miroir, répondit Max Huber. Mais, au fait, pourquoi ses sujets l'appellent-ils ainsi?... -- Et en langue congolaise?... répliqua John Cort. -- Est-ce donc que Sa Majesté est myope ou presbyte... et porte des lunettes? reprit Max Huber. -- Et, d'abord, ces lunettes, d'où viendraient-elles?... ajouta John Cort. -- N'importe, continua Max Huber, lorsque nous serons en état de causer avec ce souverain, soit qu'il ait appris notre langue, soit que nous ayons appris la sienne, nous lui offrirons de signer un traité d'alliance offensive et défensive avec l'Amérique et la France et il ne pourra faire moins que de nous nommer grands-croix de l'ordre wagddien...» Max Huber ne se prononçait-il pas trop affirmativement, en comptant qu'ils auraient toute liberté dans ce village, puis qu'ils le quitteraient à leur convenance? Or, si John Cort, Khamis et lui ne reparaissaient pas à la factorerie, qui s'aviserait de venir les chercher dans ce village de Ngala au plus profond de la grande forêt?... En ne voyant plus revenir personne de la caravane, qui douterait qu'elle n'eût péri tout entière dans les régions du haut Oubanghi?... Quant à la question de savoir si Khamis et ses compagnons resteraient ou non prisonniers dans cette case, elle fut presque aussitôt tranchée. La porte tourna sur ses attaches de liane et Li-Maï parut. Tout d'abord, le petit alla droit à Llanga et lui prodigua mille caresses que celui-ci rendit de bon coeur. John Cort avait donc l'occasion d'examiner plus attentivement cette singulière créature. Mais, comme la porte était ouverte, Max Huber proposa de sortir et de se mêler à la population aérienne. Les voici donc dehors, guidés par le petit sauvage -- ne peut-on le qualifier ainsi? -- qui donnait la main à son ami Llanga. Ils se trouvèrent alors au centre d'une sorte de carrefour où passaient et repassaient des Wagddiens «allant à leurs affaires». Ce carrefour était planté d'arbres ou plutôt ombragé de têtes d'arbres dont les robustes troncs supportaient cette construction aérienne. Elle reposait à une centaine de pieds au-dessus du sol sur les maîtresses branches de ces puissants bauhinias, bombax, baobabs. Faite de pièces transversales solidement reliées par des chevilles et des lianes, une couche de terre battue s'étendait à sa surface, et, comme les points d'appui étaient aussi solides que nombreux, le sol factice ne tremblait pas sous le pied. Et, même alors que les violentes rafales soufflaient à travers ces hautes cimes, c'est à peine si le bâti de cette superstructure en ressentait un léger frémissement. Par les interstices du feuillage pénétraient les rayons solaires. Le temps était beau, ce jour-là. De larges plaques de ciel bleu se montraient au-dessus des dernières branches. Une brise, chargée de pénétrantes senteurs, rafraîchissait l'atmosphère. Tandis que déambulait le groupe des étrangers, les Wagddis, hommes, femmes, enfants, les regardaient sans manifester aucune surprise. Ils échangeaient entre eux divers propos, d'une voix rauque, phrases brèves prononcées précipitamment et mots inintelligibles. Toutefois, le foreloper crut entendre quelques expressions de la langue congolaise, et il ne fallait pas s'en étonner, puisque Li-Maï s'était plusieurs fois servi du mot «ngora». Cela pourtant semblait inexplicable. Mais, ce qui l'était bien davantage, c'est que John Cort fut frappé par la répétition de deux ou trois mots allemands, -- entre autres celui de «vater[2]«, et il fit connaître cette particularité à ses compagnons. «Que voulez-vous, mon cher John?... répondit Max Huber. Je m'attends à tout, même à ce que ces êtres-là me tapent sur le ventre, en disant: «Comment va... mon vieux?» De temps en temps, Li-Maï, abandonnant la main de Llanga, allait à l'un ou à l'autre, en enfant vif et joyeux. Il paraissait fier de promener des étrangers à travers les rues du village. Il ne le faisait pas au hasard, -- cela se voyait, -- il les menait quelque part, et il n'y avait qu'à le suivre, ce guide de cinq ans. Ces primitifs -- ainsi les désignait John Cort -- n'étaient pas complètement nus. Sans parler du pelage roussâtre qui leur couvrait en partie le corps, hommes et femmes se drapaient d'une sorte de pagne d'un tissu végétal, à peu près semblable, quoique plus grossièrement fabriqué, à ceux d'agoulie en fils d'acacia, qui s'ourdissent communément à Porto-Novo dans le Dahomey. Ce que John Cort remarqua spécialement, c'est que ces têtes wagddiennes, arrondies, réduites aux dimensions du type microcéphalique très rapprochées de l'angle facial humain, présentaient peu de prognathisme. En outre, les arcades sourcilières n'offraient aucune de ces saillies qui sont communes à toute la race simienne. Quant à la chevelure, c'était la toison lisse des indigènes de l'Afrique équatoriale, avec la barbe peu fournie. «Et pas de pied préhensif..., déclara John Cort. -- Et pas d'appendice caudal, ajouta Max Huber, pas le moindre bout de queue! -- En effet, répondit John Cort, et c'est déjà un signe de supériorité. Les singes anthropomorphes n'ont ni queue, ni bourses à joues, ni callosités. Ils se déplacent horizontalement ou verticalement à leur gré. Mais une observation a été faite, c'est que les quadrumanes qui marchent debout ne se servent point de la plante du pied et s'appuient sur le dos des doigts repliés. Or, il n'en est pas ainsi des Wagddis, et leur marche est absolument celle de l'homme, il faut bien le reconnaître.» Très juste, cette remarque, et, nul doute, il s'agissait d'une race nouvelle. D'ailleurs, en ce qui concerne le pied, certains anthropologistes admettent qu'il n'y a aucune différence entre celui du singe et celui de l'homme, et ce dernier aurait même le pouce opposable si le sous-pied n'était déformé par l'usage de la chaussure. Il existe en outre des similitudes physiques entre les deux races. Les quadrumanes qui possèdent la station humaine sont les moins pétulants, les moins grimaçants, en un mot, les plus graves, les plus sérieux de l'espèce. Or, précisément, ce caractère de gravité se manifestait dans l'attitude comme dans les actes de ces habitants de Ngala. De plus, lorsque John Cort les examinerait attentivement, il pourrait constater que leur système dentaire était identique à celui de l'homme. Ces ressemblances ont donc pu jusqu'à un certain point engendrer la doctrine de la variabilité des espèces, l'évolution ascensionnelle préconisée par Darwin. On les a même regardées comme décisives, par comparaison entre les échantillons les plus élevés de l'échelle simienne et les primitifs de l'humanité. Linné a soutenu cette opinion qu'il y avait eu des hommes troglodytes, expression qui, en tous cas, n'aurait pu s'appliquer aux Wagddis, lesquels vivent dans les arbres. Vogt a même été jusqu'à prétendre que l'homme est sorti de trois grands singes: l'orang, type brachycéphale au long pelage brun, serait d'après lui l'ancêtre des négritos; le chimpanzé, type dolichocéphale, aux mâchoires moins massives, serait l'ancêtre des nègres; enfin, du gorille, spécialisé par le développement du thorax, la forme du pied, la démarche qui lui est propre, le caractère ostéologique du tronc et des extrémités, descendrait l'homme blanc. Mais, à ces similitudes, on peut opposer des dissemblances d'une importance capitale dans l'ordre intellectuel et moral, -- dissemblances qui doivent faire justice des doctrines darwiniennes. Il convient donc, en prenant les caractères distinctifs de ces trois quadrumanes, sans admettre toutefois que leur cerveau possède les douze millions de cellules et les quatre millions de fibres du cerveau humain, de croire qu'ils appartiennent à une race supérieure dans l'animalité. Mais on n'en pourra jamais conclure que l'homme soit un singe perfectionné ou le singe un homme en dégénérescence. Quant au microcéphale, dont on veut faire un intermédiaire entre l'homme et le singe, espèce vainement prédite par les anthropologistes et vainement cherchée, cet anneau qui manque pour rattacher le règne animal au règne «hommal[3]«, y avait-il lieu d'admettre qu'il fût représenté par ces Wagddis?... Les singuliers hasards de leur voyage avaient-ils réservé à ce Français et à cet Américain de le découvrir?... Et, même si cette race inconnue se rapprochait physiquement de la race humaine, encore faudrait-il que les Wagddis eussent ces caractères de moralité, de religiosité spéciaux à l'homme, sans parler de la faculté de concevoir des abstractions et des généralisations, de l'aptitude pour les arts, les sciences et les lettres. Alors seulement, il serait possible de se prononcer d'une façon péremptoire entre les thèses des monogénistes et des polygénistes. Une chose certaine, en somme, c'est que les Wagddis parlaient. Non bornés aux seuls instincts, ils avaient des idées, -- ce que suppose l'emploi de la parole, -- et des mots dont la réunion formait le langage. Mieux que des cris éclairés par le regard et le geste, ils employaient une parole articulée, ayant pour base une série de sons et de figures conventionnels qui devaient avoir été légués par atavisme. Et c'est ce dont fut le plus frappé John Cort. Cette faculté, qui implique la participation de la mémoire, indiquait une influence congénitale de race. Cependant, tout en observant les moeurs et les habitudes de cette tribu sylvestre, John Cort, Max Huber et Khamis s'avançaient à travers les rues du village. Était-il grand, ce village?... En réalité, sa circonférence ne devait pas être inférieure à cinq kilomètres. «Et, comme le dit Max Huber, si ce n'est qu'un nid, c'est du moins un vaste nid!» Construite de la main des Wagddis, cette installation dénotait un art supérieur à celui des oiseaux, des abeilles, des castors et des fourmis. S'ils vivaient dans les arbres, ces primitifs, qui pensaient et exprimaient leurs pensées, c'est que l'atavisme les y avait poussés. «Dans tous les cas, fit remarquer John Cort, la nature, oui ne se trompe jamais, a eu ses raisons pour porter ces Wagddis à adopter l'existence aérienne. Au lieu de ramper sur un sol malsain que le soleil ne pénètre jamais de ses rayons, ils vivent dans le milieu salutaire des cimes de cette forêt.» La plupart des cases, fraîches et verdoyantes, disposées en forme de ruches, étaient largement ouvertes. Les femmes s'y adonnaient avec activité aux soins très rudimentaires de leur ménage. Les enfants se montraient nombreux, les tout jeunes allaités par leurs mères. Quant aux hommes, les uns faisaient entre les branches la récolte des fruits, les autres descendaient par l'escalier pour vaquer à leurs occupations habituelles. Ceux-ci remontaient avec quelques pièces de gibier, ceux-là rapportaient les jarres qu'ils avaient remplies au lit du rio. «Il est fâcheux, dit Max Huber, que nous ne sachions pas la langue de ces naturels!... Jamais nous ne pourrons converser ni prendre une connaissance exacte de leur littérature... Du reste, je n'ai pas encore aperçu la bibliothèque municipale... ni le lycée de garçons ou de filles!» Cependant, puisque la langue wagddienne, après ce qu'on avait entendu de Li-Maï, se mélangeait de mots indigènes, Khamis essaya de quelques-uns des plus usuels en s'adressant à l'enfant. Mais, si intelligent que parût Li-Maï, il sembla ne point comprendre. Et pourtant, devant John Cort et Max Huber, il avait prononcé le mot «ngora», alors qu'il était couché sur le radeau. Et, depuis, Llanga affirmait avoir appris de son père que le village s'appelait Ngala et le chef Msélo-Tala-Tala. Enfin, après une heure de promenade, le foreloper et ses compagnons atteignirent l'extrémité du village. Là s'élevait une case plus importante. Établie entre les branches d'un énorme bombax, la façade treillissée de roseaux, sa toiture se perdait dans le feuillage. Cette case, était-ce le palais du roi, le sanctuaire des sorciers, le temple des génies, tels qu'en possèdent la plupart des tribus sauvages, en Afrique, en Australie, dans les îles du Pacifique?... L'occasion se présentait de tirer de Li-Maï quelques renseignements plus précis. Aussi, John Cort, le prenant par les épaules et le tournant vers la case, lui dit: «Msélo-Tala-Tala?...» Un signe de tête fut toute la réponse qu'il obtint. Donc, là demeurait le chef du village de Ngala, Sa Majesté Wagddienne. Et, sans autre cérémonie, Max Huber se dirigea délibérément vers la susdite case. Changement d'attitude de l'enfant, qui le retint en manifestant un véritable effroi. Nouvelle insistance de Max Huber, qui répéta à plusieurs reprises: «Msélo-Tala-Tala?...» Mais, au moment où Max Huber allait atteindre la case, le petit courut à lui, l'empêcha d'aller plus avant. Il était donc défendu d'approcher de l'habitation royale?... En effet, deux sentinelles Wagddis venaient de se lever et, brandissant leurs armes, une sorte de hache en bois de fer et une sagaie, défendirent l'entrée. «Allons, s'écria Max Huber, ici comme ailleurs, dans la grande forêt de l'Oubanghi comme dans les capitales du monde civilisé, des gardes du corps, des cent-gardes, des prétoriens en faction devant le palais, et quel palais... celui d'une Majesté homo- simienne. -- Pourquoi s'en étonner, mon cher Max?... -- Eh bien, déclara celui-ci, puisque nous ne pouvons voir ce monarque, nous lui demanderons une audience par lettre... -- Bon, répliqua John Cort; s'ils parlent, ces primitifs, ils n'en sont pas arrivés à savoir lire et écrire, j'imagine!... Encore plus sauvages que les indigènes du Soudan et du Congo, les Founds, les Chiloux, les Denkas, les Monbouttous, ils ne semblent pas avoir atteint ce degré de civilisation qui implique la préoccupation d'envoyer leurs enfants à l'école... -- Je m'en doute un peu, John. Au surplus, comment correspondre par lettre avec des gens dont on ignore la langue?... -- Laissons-nous conduire par ce petit, dit Khamis. -- Est-ce que tu ne reconnais pas la case de son père et de sa mère?... demanda John Cort au jeune indigène. -- Non, mon ami John, répondit Llanga, mais... sûrement... Li-Maï nous y mène... Il faut le suivre.» Et alors, s'approchant de l'enfant et tendant la main vers la gauche: «Ngora... ngora?...» répéta-t-il. À n'en pas douter, l'enfant comprit, car sa tête s'abaissa et se releva vivement. «Ce qui indique, fit observer John Cort, que le signe de dénégation et d'affirmation est instinctif et le même chez tous les humains... une preuve de plus que ces primitifs touchent de très près à l'humanité...» Quelques minutes après, les visiteurs arrivaient dans un quartier du village plus ombragé où les cimes enchevêtraient étroitement leur feuillage. Li-Maï s'arrêta devant une paillote proprette, dont le toit était fait des larges feuilles de l'enseté, ce bananier si répandu dans la grande forêt, ces mêmes feuilles que le foreloper avait employées pour le taud du radeau. Une sorte de pisé formait les parois de cette paillote à laquelle on accédait par une porte ouverte en ce moment. De la main, l'enfant la montra à Llanga qui la reconnut. «C'est là», dit-il. À l'intérieur, une seule chambre. Au fond, une literie d'herbes sèches, qu'il était facile de renouveler. Dans un coin, quelques pierres servant d'âtre où brûlaient des tisons. Pour uniques ustensiles, deux ou trois calebasses, une jatte de terre pleine d'eau et deux pots de même substance. Ces sylvestres n'en étaient pas encore aux fourchettes et mangeaient avec leurs doigts. Çà et là, sur une planchette fixée aux parois, des fruits, des racines, un morceau de viande cuite, une demi-douzaine d'oiseaux plumés pour le prochain repas et, pendues à de fortes épines, des bandes d'étoffe d'écorce et d'agoulie. Un Wagddi et une Wagddienne se levèrent au moment où Khamis et ses compagnons pénétrèrent dans la paillote. «Ngora!... ngora!... Lo-Maï... La-Maï!» dit l'enfant. Et le premier d'ajouter, comme s'il eût pensé qu'il serait mieux compris: «Vater... vater!...» Ce mot de «père», il le prononçait en allemand, fort mal. D'ailleurs, quoi de plus extraordinaire qu'un mot de cette langue dans la bouche de ces Wagddis?... À peine entré, Llanga était allé près de la mère et celle-ci lui ouvrait ses bras, le pressait contre elle, le caressait de la main, témoignant toute sa reconnaissance pour le sauveur de son enfant. Voici ce qu'observa plus particulièrement John Cort: Le père était de haute taille, bien proportionné, d'apparence vigoureuse, les bras un peu plus longs que n'eussent été des bras humains, les mains larges et fortes, les jambes légèrement arquées, la plante des pieds entièrement appliquée sur le sol. Il avait le teint presque clair de ces tribus d'indigènes qui sont plus carnivores qu'herbivores, une barbe floconneuse et courte, une chevelure noire et crépue, une sorte de toison qui lui recouvrait tout le corps. Sa tête était de moyenne grosseur, ses mâchoires peu proéminentes; ses yeux, à la pupille ardente, brillaient d'un vif éclat. Assez gracieuse, la mère, avec sa physionomie avenante et douce, son regard qui dénotait une grande affectuosité, ses dents bien rangées et d'une remarquable blancheur, et -- chez quels individus du sexe faible la coquetterie ne se manifeste-t-elle pas? -- des fleurs dans sa chevelure, et aussi -- détail en somme inexplicable -- des grains de verre et des perles d'ivoire. Cette jeune Wagddienne rappelait le type des Cafres du Sud, avec ses bras ronds et modelés, ses poignets délicats, ses extrémités fines, des mains potelées, des pieds à faire envie à plus d'une Européenne. Sur son pelage laineux était jetée une étoffe d'écorce qui la serrait à la ceinture. À son cou pendait la médaille du docteur Johausen, semblable à celle que portait l'enfant. Converser avec Lo-Maï et La-Maï n'était pas possible, au vif déplaisir de John Cort. Mais il fut visible que ces deux primitifs cherchèrent à remplir tous les devoirs de l'hospitalité wagddienne. Le père offrit quelques fruits qu'il prit sur une tablette, des matofés de pénétrante saveur et qui proviennent d'une liane. Les hôtes acceptèrent les matofés et en mangèrent quelques-uns, à l'extrême satisfaction de la famille. Et alors il y eut lieu de reconnaître la justesse de ces remarques faites depuis longtemps déjà: c'est que la langue wagddienne, à l'exemple des langues polynésiennes, offrait des parallélismes frappants avec le babil enfantin, -- ce qui a autorisé les philologues à prétendre qu'il y eut pour tout le genre humain une longue période de voyelles antérieurement à la formation des consonnes. Ces voyelles, en se combinant à l'infini, expriment des sens très variés, tels -ori oriori, oro oroora, orurna-, etc... Les consonnes sont le -k-, le -t, -le -p-, les nasales sont -ng- et -m-. Rien qu'avec les voyelles -ha-, -ra-, on forme une séné de vocables, lesquels, sans consonances réelles, rendent toutes les nuances d'expression et jouent le rôle des noms, prénoms, verbes, etc. Dans la conversation de ces Wagddis, les demandes et les réponses étaient brèves, deux ou trois mots, qui commençaient presque tous par les lettres -ng-, -mgou-, ms, comme chez les Congolais. La mère paraissait moins loquace que le père et probablement sa langue n'avait pas, ainsi que les langues féminines des deux continents, la faculté de faire douze mille tours à la minute. À noter aussi -- ce dont John Cort fut le plus surpris -- que ces primitifs employaient certains termes congolais et allemands, presque défigurés d'ailleurs par la prononciation. Au total, il est vraisemblable que ces êtres n'avaient d'idées que ce qu'il leur en fallait pour les besoins de l'existence et, de mots, que ce qu'il en fallait pour exprimer ces idées. Mais, à défaut de la religiosité, qui se rencontre chez les sauvages les plus arriérés et qu'ils ne possédaient pas, sans doute, on pouvait tenir pour sûr qu'ils étaient doués de qualités affectives. Non seulement ils avaient pour leurs enfants ces sentiments dont les animaux ne sont pas dépourvus tant que leurs soins sont nécessaires à la conservation de l'espèce, mais ces sentiments se continuaient au-delà, ainsi que le père et la mère le montraient pour Li-Maï. Puis la réciprocité existait. Échange entre eux de caresses paternelles et filiales... La famille existait. Après un quart d'heure passé à l'intérieur de cette paillote, Khamis, John Cort et Max Huber en sortirent sous la conduite de Lo-Maï et de son enfant. Ils regagnèrent la case où ils avaient été enfermés et qu'ils allaient occuper pendant... Toujours cette question, et peut-être ne s'en rapporterait-on pas à eux seuls pour la résoudre. Là, on prit congé les uns des autres. Lo-Maï embrassa une dernière fois le jeune indigène et tendit, non point sa patte comme l'eût pu faire un chien, ou sa main comme l'eût pu faire un quadrumane, mais ses deux mains que John Cort et Max Huber serrèrent avec plus de cordialité que Khamis. «Mon cher Max, dit alors John Cort, un de vos grands écrivains a prétendu que dans tout homme il y avait moi et l'autre... Eh bien, il est probable que l'un des deux manque à ces primitifs... -- Et lequel, John?... -- L'autre, assurément... En tout cas, pour les étudier à fond, il faudrait vivre des années parmi eux!... Or, dans quelques jours, j'espère bien que nous pourrons repartir... -- Cela, répondit Max Huber, dépendra de Sa Majesté, et qui sait si le roi Msélo-Tala-Tala ne veut pas faire de nous des chambellans de la cour wagddienne?» CHAPITRE XV -Trois semaines d'études- Et, maintenant, combien de temps John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga resteraient-ils dans ce village?... Un incident viendrait- il modifier une situation qui ne laissait pas d'être inquiétante?... Ils se sentaient très surveillés, ils n'auraient pu s'enfuir. Et, d'ailleurs, à supposer qu'ils parvinssent à s'évader, au milieu de cette impénétrable région de la grande forêt, comment en rejoindre la lisière, comment retrouver le cours du rio Johausen?... Après avoir tant désiré l'extraordinaire, Max Huber estimait que . - ? . . . 1 ' ' . ' , 2 . 3 ' ' . 4 5 , - - 6 : 7 8 « , - , ' ' 9 ' 10 . . . 11 12 - - ' ' , , ' 13 . . . 14 15 - - - , , - - 16 . . . 17 18 - - ? . . . . 19 20 - - ' , ! » 21 22 ' ; ' 23 ? . . . 24 25 : , 26 ' . 27 , , 28 . , , 29 30 - . 31 32 , 33 , 34 . ' 35 . 36 ' . 37 38 ' - , 39 . , 40 ' . 41 , ' « 42 » . 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