seul fruit à lui offrir, rien que de la chair d'antilope dont il ne s'accommoderait pas. D'ailleurs une fièvre assez forte ne lui eût pas permis de manger et il demeurait dans une sorte d'assoupissement. «Et comment va ton singe?... demanda Max Huber à Llanga, lorsque celui-ci se montra, une heure après le départ. -- Il dort toujours, mon ami Max. -- Et tu tiens à le garder?... -- Oui... si vous le permettez... -- Je n'y vois aucun inconvénient, Llanga... Mais prends garde qu'il ne te griffe... -- Oh, mon ami Max! -- Il faut se défier!... C'est mauvais comme des chats, ces bêtes- là!... -- Pas celui-ci!... Il est si jeune!... Il a une petite figure si douce!... -- À propos, puisque tu veux en faire ton camarade, occupe-toi de lui donner un nom... -- Un nom?... Et lequel?... -- Jocko, parbleu!... Tous les singes s'appellent Jocko!» Il est probable que ce nom ne convenait pas à Llanga. Il ne répondit rien et retourna auprès de son protégé. Pendant cette matinée, la navigation fut favorisée et on n'eut point trop à souffrir de la chaleur. La couche de nuages était assez épaisse pour que le soleil ne pût la traverser. Il y avait lieu de s'en féliciter, puisque le rio Johausen coulait parfois à travers de larges clairières. Impossible de trouver abri le long des berges, où les arbres étaient rares. Le sol redevenait marécageux. Il eût fallu s'écarter d'un demi-kilomètre à droite ou à gauche pour atteindre les plus proches massifs. Ce que l'on devait craindre, c'est que la pluie ne reprît avec sa violence habituelle, mais le ciel s'en tint à des menaces. Toutefois, si les oiseaux aquatiques volaient par bandes au-dessus du marécage, les ruminants ne s'y montraient guère, d'où vif déplaisir de Max Huber. Aux canards et aux outardes des jours précédents, il eût voulu substituer des antilopes sassabys, inyalas, waterbucks ou autres. C'est pourquoi, posté à l'avant du radeau, sa carabine prête, comme un chasseur à l'affût, fouillait- il du regard la rive dont le foreloper se rapprochait suivant le caprice du courant. On dut se contenter des cuisses et ailes des volatiles pour le déjeuner de midi. En somme, rien d'étonnant à ce que ces survivants de la caravane du Portugais Urdax se sentissent fatigués de leur alimentation quotidienne. Toujours de la viande rôtie, bouillie ou grillée, toujours de l'eau claire, pas de fruits, pas de pain, pas de sel. Du poisson, et si insuffisamment accommodé! Il leur tardait d'arriver aux premiers établissements de l'Oubanghi, où toutes ces privations seraient vite oubliées, grâce à la généreuse hospitalité des missionnaires. Ce jour-là, Khamis chercha vainement un emplacement favorable pour la halte. Les rives, hérissées de gigantesques roseaux, semblaient inabordables. Sur leur base, à demi détrempée, comment effectuer un débarquement? Le parcours y gagnait, d'ailleurs, puisque le radeau n'interrompit point sa marche. On navigua ainsi jusqu'à cinq heures. Entre temps, John Cort et Max Huber causaient des incidents du voyage. Ils s'en remémoraient les divers épisodes depuis le départ de Libreville, les chasses intéressantes et fructueuses dans les régions du haut Oubanghi, les grands abattages d'éléphants, les dangers de ces expéditions, dont ils s'étaient si bien tirés pendant deux mois, puis le retour opéré sans encombre jusqu'au tertre des tamarins, les feux mouvants, l'apparition du formidable troupeau de pachydermes, la caravane attaquée, les porteurs en fuite, le chef Urdax écrasé après la chute de l'arbre, la poursuite des éléphants arrêtée sur la lisière de la grande forêt... «Triste dénouement à une campagne si heureuse jusque-là!... conclut John Cort. Et qui sait s'il ne sera pas suivi d'un second non moins désastreux?... -- C'est possible, mais, à mon avis, ce n'est pas probable, mon cher John... -- En effet, j'exagère peut-être... -- Certes, et cette forêt n'a pas plus de mystère que vos grands bois du Far West!... Nous n'avons pas même une attaque de Peaux- Rouges à redouter!... Ici, ni nomades, ni sédentaires, ni Chiloux, ni Denkas, ni Monbouttous, ces féroces tribus qui infestent les régions du nord-est en criant: «Viande! viande!» comme de parfaits anthropophages qu'ils n'ont jamais cessé d'être!... Non, et ce cours d'eau auquel nous avons donné le nom du docteur Johausen, dont j'aurais tant désiré de retrouver la trace, ce rio, tranquille et sûr, nous conduira sans fatigues à son confluent avec l'Oubanghi... -- L'Oubanghi, mon cher Max, que nous eussions également atteint en contournant la forêt, en suivant l'itinéraire de ce pauvre Urdax, et cela dans un confortable chariot où rien ne nous eût manqué jusqu'au terme du voyage! -- Vous avez raison, John, et cela eût mieux valu!... Décidément, cette forêt est des plus banales et ne mérite pas d'être visitée!... Ce n'est qu'un bois, un grand bois, rien de plus!... Et, pourtant, elle avait piqué ma curiosité au début... Vous vous rappelez ces flammes qui éclairaient sa lisière, ces torches qui brillaient à travers les branches de ses premiers arbres!... Puis, personne!... Où diable ont pu passer ces négros?... Je me prends parfois à les chercher dans la ramure des baobabs, des bombax, des tamarins et autres géants de la famille forestière!... Non... pas un être humain... -- Max... dit en ce moment John Cort. -- John?... répondit Max Huber. -- Voulez-vous regarder dans cette direction... en aval, sur la rive gauche?... -- Quoi?... Un indigène?... -- Oui... mais un indigène à quatre pattes!... Là-bas, au-dessus des roseaux, une magnifique paire de cornes recourbées en carène...» L'attention du foreloper venait d'être attirée de ce côté. «Un buffle..., dit-il. -- Un buffle! répéta Max Huber en saisissant sa carabine. Voilà un fameux plat de résistance, et si je le tiens à bonne portée!...» Khamis donna un vigoureux coup de godille. Le radeau s'approcha obliquement de la berge. Quelques instants après il ne s'en trouvait pas éloigné d'une trentaine de mètres. «Que de beefsteaks en perspective!... murmura Max Huber, la carabine appuyée sur son genou gauche. -- À vous le premier coup, Max, lui dit John Cort, et à moi le second... s'il est nécessaire...» Le buffle ne semblait pas disposé à quitter la place. Arrêté sous le vent, il reniflait l'air à pleines narines, sans avoir le pressentiment du danger qu'il courait. Comme on ne pouvait pas le viser au coeur, il fallait le viser à la tête, et c'est ce que fit Max Huber, dès qu'il fut assuré de le tenir dans sa ligne de mire. La détonation retentit, la queue de l'animal tournoya en arrière des roseaux, un douloureux mugissement traversa l'espace, et non pas le meuglement habituel aux buffles, preuve qu'il avait reçu le coup mortel. «Ça y est!» s'écria Max Huber en lançant, avec l'accent du triomphe, cette locution éminemment française. En effet, John Cort n'eut point à doubler, ce qui économisa une seconde cartouche. La bête, tombée entre les roseaux, glissa au pied de la berge, lançant un jet de sang qui rougit le long de la rive l'eau si limpide du rio Johausen. Afin de ne pas perdre cette superbe pièce, le radeau se dirigea vers l'endroit où le ruminant s'était abattu, et le foreloper prit ses dispositions pour le dépecer sur place afin d'en retirer les morceaux comestibles. Les deux amis ne purent qu'admirer cet échantillon des boeufs sauvages d'Afrique, d'une taille gigantesque. Lorsque ces animaux franchissent les plaines par troupes de deux à trois cents, on se figure quelle galopade furieuse au milieu des nuages de poussière soulevés sur leur passage! C'était un onja, nom par lequel le désignent les indigènes, un taureau solitaire, plus grand que ses congénères de l'Europe, le front plus étroit, le mufle plus allongé, les cornes plus comprimées. Si la peau de l'onja sert à fabriquer des buffleteries d'une solidité supérieure, si ses cornes fournissent la matière des tabatières et des peignes, si ses poils rudes et noirs sont employés à rembourrer les chaises et les selles, c'est avec ses filets, ses côtelettes, ses entrecôtes qu'on obtient une nourriture aussi savoureuse que fortifiante, qu'il s'agisse des buffles de l'Asie, de l'Afrique, ou du buffle de l'Amérique. En somme, Max Huber avait eu là un coup heureux. À moins qu'un onja ne tombe sous la première balle, il est terrible quand il fonce sur le chasseur. Sa hachette et son couteau aidant, Khamis procéda à l'opération du dépeçage, à laquelle ses compagnons durent l'aider de leur mieux. Il ne fallait pas charger le radeau d'un poids inutile, et vingt kilogrammes de cette chair appétissante devaient suffire à l'alimentation pendant plusieurs jours. Or, tandis que s'accomplissait ce haut fait, Llanga, si curieux d'ordinaire des choses qui intéressaient son ami Max et son ami John, était resté sous le taud, et voici pour quel motif. Au bruit de la détonation produite par la carabine, le petit être s'était tiré de son assoupissement. Ses bras avaient fait un léger mouvement. Si ses paupières ne s'étaient pas relevées, du moins, de sa bouche entr'ouverte, de ses lèvres décolorées s'était de nouveau échappé l'unique mot que Llanga eût surpris jusqu'alors: «Ngora... ngora!» Cette fois, Llanga ne se trompait pas. Le mot arrivait bien à son oreille, avec une articulation singulière et une sorte de grasseyement provoqué par l'-r- de «ngora». Ému par l'accent douloureux de cette pauvre créature, Llanga prit sa main brûlante d'une fièvre qui durait depuis la veille. Il remplit la tasse d'eau fraîche, il essaya de lui en verser quelques gouttes dans la bouche sans y parvenir. Les mâchoires, aux dents d'une blancheur éclatante, ne se desserrèrent pas. Llanga, mouillant alors un peu d'herbe sèche, bassina délicatement les lèvres du petit et cela parut lui faire du bien. Sa main pressa faiblement celle qui la tenait, et le mot «ngora» fut encore prononcé. Et, qu'on ne l'oublie pas, ce mot, d'origine congolaise, les indigènes l'emploient pour désigner la mère... Est-ce donc que ce petit être appelait la sienne?... La sympathie de Llanga se doublait d'une pitié bien naturelle, à la pensée que ce mot allait peut-être se perdre dans un dernier soupir!... Un singe?... avait dit Max Huber. Non! ce n'était pas un singe!... Voilà ce que Llanga, dans son insuffisance intellectuelle, n'aurait pu s'expliquer. Il demeura ainsi pendant une heure, tantôt caressant la main de son protégé, tantôt lui imbibant les lèvres, et il ne le quitta qu'au moment où le sommeil l'eut assoupi de nouveau. Alors, Llanga, se décidant à tout dire, vint rejoindre ses amis, tandis que le radeau, repoussé de la berge, retombait dans le courant. «Eh bien, redemanda Max Huber en souriant, comment va ton singe?...» Llanga le regarda, comme s'il eût hésité à répondre. Puis, posant sa main sur le bras de Max Huber: «Ce n'est pas un singe..., dit-il. -- Pas un singe?... répéta John Cort. -- Allons, il est entêté notre Llanga!... reprit Max Huber. Voyons! tu t'es mis dans la tête que c'était un enfant comme toi?... -- Un enfant... pas comme moi... mais un enfant... -- Écoute, Llanga, reprit John Cort, et plus sérieusement que son compagnon, tu prétends que c'est un enfant?... -- Oui... il a parlé... cette nuit. -- Il a parlé?... -- Et il vient de parler tout à l'heure... -- Et qu'a-t-il dit, ce petit prodige?... demanda Max Huber. -- Il a dit «ngora»... -- Quoi!... ce mot que j'avais entendu?... s'écria John Cort qui ne cacha pas sa surprise. -- Oui... «ngora», affirma le jeune indigène. Il n'y avait que deux hypothèses: ou Llanga avait été dupe d'une illusion, ou il avait perdu la tête. «Vérifions cela, dit John Cort, et, pourvu que cela soit vrai, ce sera tout au moins de l'extraordinaire, mon cher Max!» Tous deux pénétrèrent sous le taud et examinèrent le petit dormeur. Certes, à première vue, on aurait pu affirmer qu'il devait être de race simienne. Ce qui frappa tout d'abord John Cort, c'est qu'il se trouvait en présence non d'un quadrumane, mais d'un bimane. Or, depuis les dernières classifications généralement admises de Blumenbach, on sait que seul l'homme appartient à cet ordre dans le règne animal. Cette singulière créature ne possédait que deux mains, alors que tous les singes, sans exception, en ont quatre, et ses pieds paraissaient conformés pour la marche, n'étant point préhensifs, comme ceux des types de la race simienne. John Cort, en premier lieu, le fit remarquer à Max Huber. «Curieux... très curieux!» répliqua celui-ci. Quant à la taille de ce petit être, elle ne dépassait pas soixante-quinze centimètres. Il semblait, d'ailleurs, dans son enfance et ne pas avoir plus de cinq à six ans. Sa peau, dépourvue de poils, présentait un léger duvet roux. Sur son front, son menton, ses joues, aucune apparence de système pileux, qui ne foisonnait que sur sa poitrine, les cuisses et les jambes. Ses oreilles se terminaient par une chair arrondie et molle, différentes de celles des quadrumanes, lesquelles sont dépourvues de lobules. Ses bras ne s'allongeaient pas démesurément. La nature ne l'avait point gratifié du cinquième membre, commun à la plupart des singes, cette queue qui leur sert au tact et à la préhension. Il avait la tête de forme ronde, l'angle facial d'environ quatre-vingts degrés, le nez épaté, le front peu fuyant. Si ce n'étaient pas des cheveux qui garnissaient son crâne, c'était du moins une sorte de toison analogue à celle des indigènes de l'Afrique centrale. Évidemment, ce type se réclamait plus de l'homme que du singe par sa conformation générale, et très probablement aussi par son organisation interne. À quel degré d'étonnement arrivèrent Max Huber et John Cort, on l'imaginera, en présence d'un être absolument nouveau qu'aucun anthropologiste n'avait jamais observé, et qui, en somme, paraissait tenir le milieu entre l'humanité et l'animalité! Et puis, Llanga avait affirmé qu'il parlait, -- à moins que le jeune indigène n'eût pris pour un mot articulé ce qui n'était qu'un cri ne répondant point à une idée quelconque, un cri dû à l'instinct, non à l'intelligence. Les deux amis restaient silencieux, espérant que la bouche du petit s'entr'ouvrirait, tandis que Llanga continuait de lui bassiner le front et les tempes. Sa respiration, cependant, était moins haletante, sa peau moins chaude, et l'accès de fièvre touchait à son terme. Enfin ses lèvres se détendirent légèrement. «Ngora... ngora!...» répéta-t-il. «Par exemple, s'écria Max Huber, voilà bien qui passe toute raison!» Et ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à ce qu'ils venaient d'entendre. Quoi! cet être quel qu'il fût, qui n'occupait certainement pas le degré supérieur de l'échelle animale, possédait le don de la parole!... S'il n'avait prononcé jusqu'alors que ce seul mot de la langue congolaise, n'était-il pas à supposer qu'il en employait d'autres, qu'il avait des idées, qu'il savait les traduire par des phrases?... Ce qu'il y avait à regretter, c'était que ses yeux ne s'ouvrissent pas, qu'on ne pût y chercher ce regard où la pensée se reflète et qui répond à tant de choses. Mais ses paupières restaient fermées, et rien n'indiquait qu'elles fussent prêtes à se relever... Cependant, John Cort, penché sur lui, épiait les mots ou les cris qui auraient pu lui échapper. Il soutenait sa tête sans qu'il se réveillât, et quelle fut sa surprise, quand il vit un cordon enroulé autour de ce petit cou. Il fit glisser ce cordon, fait d'une tresse de soie, afin de saisir le noeud d'attache, et presque aussitôt il disait: «Une médaille!... -- Une médaille?...» répéta Max Huber. John Cort dénoua le cordon. Oui! une médaille en nickel, grande comme un sou, avec un nom gravé d'un côté, un profil gravé de l'autre. Le nom, c'était celui de Johausen; le profil, c'était celui du docteur. «Lui!... s'écria Max Huber, et ce gamin, décoré de l'ordre du professeur allemand, dont nous avons retrouvé la cage vide!» Que ces médailles eussent été répandues dans la région du Cameroun, rien d'étonnant à cela, puisque le docteur Johausen en avait maintes fois distribué aux Congolaises et aux Congolais. Mais qu'un insigne de ce genre fût attaché précisément au cou de cet étrange habitant de la forêt de l'Oubanghi... «C'est fantastique, déclara Max Huber, et, à moins que ces mi- singes mi-hommes n'aient volé cette médaille dans la caisse du docteur... -- Khamis?...» appela John Cort. S'il appelait le foreloper, c'était pour le mettre au courant de ces choses extraordinaires, et lui demander ce qu'il pensait de cette découverte. Mais, au même moment, se fit entendre la voix du foreloper, qui criait: «Monsieur Max... monsieur John!...» Les deux jeunes gens sortirent du taud et s'approchèrent de Khamis. «Écoutez», dit celui-ci. À cinq cents mètres en aval, la rivière obliquait brusquement vers la droite par un coude où les arbres réapparaissaient en épais massifs. L'oreille, tendue dans cette direction, percevait un mugissement sourd et continu, qui ne ressemblait en rien à des beuglements de ruminants ou des hurlements de fauves. C'était une sorte de brouhaha qui s'accroissait à mesure que le radeau gagnait de ce côté... «Un bruit suspect... dit John Cort. -- Et dont je ne reconnais pas la nature, ajouta Max Huber. -- Peut-être existe-t-il là-bas une chute ou un rapide?... reprit le foreloper. Le vent souffle du sud, et je sens que l'air est tout mouillé!» Khamis ne se trompait pas. À la surface du rio passait comme une vapeur liquide qui ne pouvait provenir que d'une violente agitation des eaux. Si la rivière était barrée par un obstacle, si la navigation allait être interrompue, cela constituait une éventualité assez grave pour que Max Huber et John Cort ne songeassent plus à Llanga ni à son protégé. Le radeau dérivait avec une certaine rapidité, et, au delà du tournant, on serait fixé sur les causes de ce lointain tumulte. Le coude franchi, les craintes du foreloper ne furent que trop justifiées. À cent toises environ, un entassement de roches noirâtres formait barrage d'une rive à l'autre, sauf à son milieu, où les eaux se précipitaient en le couronnant d'écume. De chaque côté, elles venaient se heurter contre une digue naturelle et, à certains endroits, bondissaient par-dessus. C'était, à la fois, le rapide au centre, la chute latéralement. Si le radeau ne ralliait pas l'une des berges, si on ne parvenait pas à l'y fixer solidement, il serait entraîné et se briserait contre le barrage, à moins qu'il ne chavirât dans le rapide. Tous avaient gardé leur sang-froid. D'ailleurs, pas un instant à perdre, car la vitesse du courant s'accentuait. «À la berge... à la berge!» cria Khamis. Il était alors six heures et demie, et, par ce temps brumeux, le crépuscule ne laissait déjà plus qu'une douteuse clarté, qui ne permettait guère de distinguer les objets. Cette difficulté, ajoutée à tant d'autres, compliquait la manoeuvre. Ce fut en vain que Khamis essaya de diriger le radeau vers la berge. Ses forces n'y suffisaient pas. Max Huber se joignit à lui afin de résister au courant qui portait en droite ligne vers le centre du barrage. À deux, ils obtinrent un certain résultat, et auraient réussi à sortir de cette dérive, si la godille ne se fût rompue. «Soyons prêts à nous jeter sur les roches, avant d'être engagés dans le rapide... commanda Khamis. -- Pas autre chose à faire!» répondit John Cort. À tout ce bruit, Llanga venait de quitter le taud. Il regarda, il comprit le danger... Au lieu de songer à lui, il songea à l'autre, au petit. Il vint le prendre dans ses bras, et s'agenouilla à l'arrière. Une minute après, le radeau était repris par le rapide. Toutefois, peut-être ne heurterait-il pas le barrage et descendrait-il sans chavirer?... La mauvaise chance l'emporta, et ce fut contre un des rochers de gauche que le fragile appareil butta avec une violence extrême. En vain Khamis et ses compagnons essayèrent-ils de s'accrocher au barrage, sur lequel ils parvinrent à lancer la caisse de cartouches, les armes, les ustensiles... Tous furent précipités dans le tourbillon à l'instant où s'écrasait le radeau, dont les débris disparurent en aval au milieu des eaux mugissantes. CHAPITRE XII -Sous bois- Le lendemain, trois hommes étaient étendus près d'un foyer dont les derniers charbons achevaient de se consumer. Vaincus par la fatigue, incapables de résister au sommeil, après avoir repris leurs vêtements séchés devant ce feu, ils s'étaient endormis. Quelle heure était-il et même faisait-il jour ou faisait-il nuit?... Aucun d'eux ne l'eût pu dire. Cependant, à supputer le temps écoulé depuis la veille, il semblait bien que le soleil dût être au-dessus de l'horizon. Mais dans quelle direction se plaçait l'est?... Cette demande, si elle eût été faite, fût restée sans réponse. Ces trois hommes étaient-ils donc au fond d'une caverne, en un lieu impénétrable à la lumière diurne?... Non, autour d'eux se pressaient des arbres en si grand nombre qu'ils arrêtaient le regard à la distance de quelques mètres. Même pendant la flambée, entre les énormes troncs et les lianes qui se tendaient de l'un à l'autre, il eût été impossible de reconnaître un sentier praticable à des piétons. La ramure inférieure plafonnait à une cinquantaine de pieds seulement. Au-dessus, si dense était le feuillage, jusqu'à l'extrême cime, que ni la clarté des étoiles ni les rayons du soleil ne passaient au travers. Une prison n'aurait pas été plus obscure, ses murs n'eussent pas été plus infranchissables, et ce n'était pourtant qu'un des sous-bois de la grande forêt. Dans ces trois hommes, on eût reconnu John Cort, Max Huber et Khamis. Par quel enchaînement de circonstances se trouvaient-ils en cet endroit?... Ils l'ignoraient. Après la dislocation du radeau contre le barrage, n'ayant pu se retenir aux roches, ils avaient été précipités dans les eaux du rapide, et ne savaient rien de ce qui avait suivi cette catastrophe. À qui le foreloper et ses compagnons devaient-ils leur salut?... Qui les avait transportés jusqu'à cet épais massif avant qu'ils eussent repris connaissance?... Par malheur, tous n'avaient pas échappé à ce désastre. L'un d'eux manquait, l'enfant adoptif de John Cort et de Max Huber, le pauvre Llanga, et aussi le petit être qu'il avait sauvé une première fois... Et qui sait si ce n'était pas en voulant le sauver une seconde qu'il avait péri avec lui?... Maintenant, Khamis, John Cort, Max Huber, ne possédaient ni munitions ni armes, aucun ustensile, sauf leurs couteaux de poche et la hachette, que le foreloper portait à sa ceinture. Plus de radeau, et d'ailleurs de quel côté se fussent-ils dirigés pour rencontrer le cours du rio Johausen?... Et la question de nourriture, comment la résoudre? Les produits de la chasse allaient faire défaut?... Khamis, John Cort et Max Huber en seraient-ils réduits aux racines, aux fruits sauvages, insuffisantes ressources et très problématiques?... N'était-ce pas la perspective de mourir de faim à bref délai?... Délai de deux ou trois jours, toutefois, car l'alimentation serait du moins assurée pour ce laps de temps. Ce qui restait du buffle avait été déposé en cet endroit. Après s'en être partagé les quelques tranches déjà cuites, ils s'étaient endormis autour de ce feu prêt à s'éteindre. John Cort se réveilla le premier au milieu d'une obscurité que la nuit n'aurait pas rendue plus profonde. Ses yeux s'accoutumant à ces ténèbres, il aperçut vaguement Max Huber et Khamis couchés au pied des arbres. Avant de les tirer de leur sommeil, il alla ranimer le foyer en rapprochant les bouts de tisons qui brûlaient sous la cendre. Puis il ramassa une brassée de bois mort, d'herbes sèches, et bientôt une flamme pétillante jeta ses lueurs sur le campement. «À présent, dit John Cort, avisons à sortir de là, mais comment?...» Le pétillement du foyer ne tarda pas à réveiller Max Huber et Khamis. Ils se relevèrent presque au même instant. Le sentiment de la situation leur revint, et ils firent ce qu'il y avait à faire: ils tinrent conseil. «Où sommes-nous?... demanda Max Huber. -- Où l'on nous a transportés, répondit John Cort, et j'entends par là que nous ne savons rien de ce qui s'est passé depuis... -- Depuis une nuit et un jour peut-être..., ajouta Max Huber. Est- ce hier que notre radeau s'est brisé contre le barrage?... Khamis, avez-vous quelque idée à ce sujet?...» Pour toute réponse, le foreloper se contenta de secouer la tête. Impossible de déterminer le compte du temps écoulé, ni de dire dans quelles conditions s'était effectué le sauvetage. «Et Llanga?... demanda John Cort. Il a certainement péri puisqu'il n'est pas avec nous!... Ceux qui nous ont sauvés n'ont pu le retirer du rapide... -- Pauvre enfant! soupira Max Huber, il avait pour nous une si vive affection!... Nous l'aimions... nous lui aurions fait une existence si heureuse!... L'avoir arraché aux mains de ces Denkas, et maintenant... Pauvre enfant!» Les deux amis n'eussent pas hésité à risquer leur vie pour Llanga... Mais, eux aussi, ils avaient été bien près de périr dans le tourbillon, et ils ignoraient à qui était dû leur salut... Inutile d'ajouter qu'ils ne songeaient plus à la singulière créature recueillie par le jeune indigène, et qui s'était noyée avec lui, sans doute. Bien d'autres questions les préoccupaient à cette heure, -- questions autrement graves que ce problème d'anthropologie relatif à un type moitié homme et moitié singe. John Cort reprit: «Lorsque je fais appel à ma mémoire, je ne me rappelle plus rien des faits qui ont suivi la collision contre le barrage... Un peu avant, il m'a semblé voir Khamis debout, lançant les armes et les ustensiles sur les roches... -- Oui, dit Khamis, et assez heureusement pour que ces objets ne soient pas tombés dans le rio... Ensuite... -- Ensuite, déclara Max Huber, au moment où nous avons été engloutis, j'ai cru... oui... j'ai cru apercevoir des hommes... -- Des hommes... en effet..., répondit vivement John Cort, des indigènes qui en gesticulant, en criant, se précipitèrent vers le barrage... -- Vous avez vu des indigènes?... demanda le foreloper, très surpris. -- Une douzaine environ, affirma Max Huber, et ce sont eux, suivant toute probabilité, qui nous ont retirés du rio... -- Puis, ajouta John Cort, sans que nous eussions repris connaissance, ils nous ont transportés en cet endroit... avec ce reste de provisions... Enfin, après avoir allumé ce feu, ils se sont hâtés de disparaître... -- Et ont même si bien disparu, ajouta Max Huber, que nous n'en retrouvons pas trace!... C'est montrer qu'ils tenaient peu à notre gratitude... -- Patience, mon cher Max, répliqua John Cort, il est possible qu'ils soient autour de ce campement... Comment admettre qu'ils nous y eussent conduits pour nous abandonner ensuite?... -- Et en quel lieu!... s'écria Max Huber. Qu'il y ait dans cette forêt de l'Oubanghi des fourrés si épais, cela passe l'imagination!... Nous sommes en pleine obscurité... -- D'accord... mais fait-il jour?...» observa John Cort. Cette question ne tarda pas à se résoudre affirmativement. Si opaque que fût le feuillage, on percevait au-dessus de la cime des arbres, hauts de cent à cent cinquante pieds, les vagues lueurs de l'espace. Il ne paraissait pas douteux que le soleil, en ce moment, éclairât l'horizon. Les montres de John Cort et de Max Huber, trempées des eaux du rio, ne pouvaient plus indiquer l'heure. Il faudrait donc s'en rapporter à la position du disque solaire, et encore ne serait-ce possible que si ses rayons pénétraient à travers les ramures. Tandis que les deux amis échangeaient ces diverses questions auxquelles ils ne savaient comment répondre, Khamis les écoutait sans prononcer une parole. Il s'était relevé, il parcourait l'étroite place que ces énormes arbres laissaient libre, entourée d'une barrière de lianes et de sizyphus épineux. En même temps, il cherchait à découvrir un coin de ciel dans l'intervalle des branches; il tentait de retrouver en lui ce sens de l'orientation qui n'aurait jamais occasion pareille de s'exercer utilement. S'il avait déjà traversé les bois du Congo ou du Cameroun, il ne s'était pas engagé à travers des régions si impénétrables. Cette partie de la grande forêt ne pouvait être comparée à celle que ses compagnons et lui avaient franchie depuis la lisière jusqu'au rio Johausen. À partir de ce point, ils étaient généralement dirigés vers le sud-ouest. Mais de quel côté était maintenant le sud- ouest, et l'instinct de Khamis le fixerait-il à cet égard?... Au moment où John Cort, devinant son hésitation, allait l'interroger, ce fut lui qui demanda: «Monsieur Max, vous êtes certain d'avoir aperçu des indigènes près du barrage?... -- Très certain, Khamis, au moment où le radeau se fracassait contre les roches. -- Et sur quelle rive?... -- Sur la rive gauche. -- Vous dites bien la rive gauche?... -- Oui... la rive gauche. -- Nous serions donc à l'est du rio?... -- Sans doute, et, par conséquent, ajouta John Cort, dans la partie la plus profonde de la forêt... Mais à quelle distance du rio Johausen?... -- Cette distance ne peut être considérable, déclara Max Huber. L'estimer à quelques kilomètres, ce serait exagérer. Il est inadmissible que nos sauveteurs, quels qu'ils soient, nous aient transportés loin... -- Je suis de cet avis, affirma Khamis, le rio ne peut pas être éloigné... aussi avons-nous intérêt à le rejoindre, puis à reprendre notre navigation au-dessous du barrage, dès que nous aurons construit un radeau... -- Et comment vivre jusque-là, puis pendant la descente vers l'Oubanghi?... objecta Max Huber. Nous n'avons plus les ressources de la chasse... -- En outre, fit remarquer John Cort, de quel côté chercher le rio Johausen?... Que nous ayons débarqué sur la rive gauche, je l'accorde... Mais, avec l'impossibilité de s'orienter, peut-on affirmer que le rio soit dans une direction plutôt que dans une autre?... -- Et d'abord, demanda Max Huber, par où, s'il vous plaît, sortir de ce fourré?... -- Par là», répondit le foreloper. Et il montrait une déchirure du rideau de lianes à travers laquelle ses compagnons et lui avaient dû être introduits en cet endroit. Au-delà se dessinait une sente obscure et sinueuse qui semblait praticable. Où cette sente conduisait-elle?... Était-ce au rio?... Rien de moins certain... Ne se croisait-elle pas avec d'autres?... Ne risquait-on pas de s'égarer dans ce labyrinthe?... D'ailleurs, avant quarante-huit heures, ce qui restait du buffle serait dévoré... Et après?... Quant à étancher sa soif, les pluies étaient assez fréquentes pour écarter toute crainte à cet égard. «Dans tous les cas, observa John Cort, ce n'est pas en prenant racine ici que l'on se tirera d'embarras, et il faut au plus tôt quitter la place... -- Mangeons d'abord», dit Max Huber. Environ un kilogramme de viande fut partagé en trois parts, et chacun dut se contenter de ce mince repas!... «Et dire, reprit Max Huber, que nous ne savons même pas si c'est un déjeuner ou un dîner... -- Qu'importe! répliqua John Cort, l'estomac n'a que faire de ces distinctions... -- Soit, mais il a besoin de boire, l'estomac, et quelques gouttes du rio Johausen, je les accueillerais comme le meilleur cru des vins de France!...» Tandis qu'ils mangeaient, ils étaient redevenus silencieux. De cette obscurité se dégageait une vague impression d'inquiétude et de malaise. L'atmosphère, imprégnée des senteurs humides du sol, s'alourdissait sous ce dôme de feuillage. En ce milieu qui semblait même impropre au vol des oiseaux, pas un cri, pas un chant, pas un battement d'aile. Parfois le bruit sec d'une branche morte dont la chute s'amortissait au contact du tapis de mousses spongieuses étendu d'un tronc à l'autre. Par instants, aussi, un sifflement aigu, puis le froufrou entre les feuilles sèches d'un de ces serpenteaux des brousses, longs de cinquante à soixante centimètres, heureusement inoffensifs. Quant aux insectes, ils bourdonnaient comme d'habitude et n'avaient point épargné leurs piqûres. Le repas achevé, tous trois se levèrent. Après avoir ramassé le morceau de buffle, Khamis se dirigea vers le passage que laissaient entre elles les lianes. En cet instant, à plusieurs reprises et d'une voix forte, Max Huber jeta cet appel: «Llanga!... Llanga!... Llanga!...» Ce fut en vain, et aucun écho ne renvoya le nom du jeune indigène. «Partons», dit le foreloper. Et il prit les devants. À peine avait-il mis le pied sur la sente qu'il s'écria: «Une lumière!...» Max Huber et John Cort s'avancèrent vivement. «Les indigènes?... dit l'un. -- Attendons!» répondit l'autre. La lumière -- très probablement une torche enflammée -- apparaissait en direction de la sente à quelques centaines de pas. Elle n'éclairait la profondeur du bois que dans un faible rayon, piquant de vives lueurs le dessous des hautes ramures. Où se dirigeait celui qui portait cette torche?... Était-il seul?... Y avait-il lieu de craindre une attaque, ou était-ce un secours qui arrivait?... Khamis et les deux amis hésitaient à s'engager plus avant dans la forêt. Deux ou trois minutes s'écoulèrent. La torche ne s'était pas déplacée. Quant à supposer que cette lueur fût celle d'un feu follet, non assurément, étant donnée sa fixité. «Que faire?... demanda John Cort. -- Marcher vers cette lumière, puisqu'elle ne vient pas à nous, répondit Max Huber. -- Allons», dit Khamis. Le foreloper remonta la sente de quelques pas. Aussitôt la torche de s'éloigner. Le porteur s'était-il donc aperçu que ces trois étrangers venaient de se mettre en mouvement?... Voulait-on éclairer leur marche sous ces obscurs massifs de la forêt, les ramener vers le rio Johausen ou tout autre cours d'eau tributaire de l'Oubanghi?... Ce n'était pas le cas de temporiser. Il fallait d'abord suivre cette lumière, puis tenter de reprendre la route vers le sud- ouest. Et les voici suivant l'étroit sentier, sur un sol dont les herbes étaient refoulées depuis longtemps, les lianes rompues, les broussailles écartées par le passage des hommes ou des animaux. Sans parler des arbres que Khamis et ses compagnons avaient déjà rencontrés, il en était d'autres d'espèce plus rare, tel le gura crepitans à fruits explosibles, qui ne s'était encore trouvé qu'en Amérique dans la famille des euphorbiacées, dont l'écorce tendre renferme une substance laiteuse, et dont la noix éclate à grand bruit en lançant au loin sa semence; tel le tsofar, l'arbre siffleur, entre les branches duquel le vent sifflait comme à travers une fente, et qui n'avait été signalé que dans les forêts nubiennes. John Cort, Max Huber et Khamis marchèrent ainsi pendant trois heures environ, et, lorsqu'ils firent halte après cette première étape, la lumière s'arrêta au même instant... «Décidément, c'est un guide, déclara Max Huber, un guide d'une parfaite complaisance!... Si nous savions seulement où il nous mène... -- Qu'il nous sorte de ce labyrinthe, répondit John Cort, et je ne lui en demande pas davantage!... Eh bien, Max, tout cela, est-ce assez extraordinaire?... -- Assez... en effet!... -- Pourvu que cela ne le devienne pas trop, cher ami!» ajouta John Cort. Pendant l'après-midi, le sinueux sentier ne cessa de courir sous les frondaisons de plus en plus opaques. Khamis se tenait en tête, ses compagnons derrière lui, en file indienne, car il n'y avait passage que pour une seule personne. S'ils pressaient parfois le pas, afin de se rapprocher de leur guide, celui-ci, pressant également le sien, maintenait invariablement sa distance. Vers six heures du soir, d'après l'estime, quatre à cinq lieues avaient dû être franchies depuis le départ. Cependant, l'intention de Khamis, en dépit de la fatigue, était de suivre la lumière, tant qu'elle se montrerait, et il allait se remettre en marche, lorsqu'elle s'éteignit soudain. «Faisons halte, dit John Cort. C'est évidemment une indication qui nous est donnée... -- Ou plutôt un ordre, observa Max Huber. -- Obéissons donc, répliqua le foreloper, et passons la nuit en cet endroit. -- Mais demain, ajouta John Cort, la lumière va-t-elle reparaître?...» C'était la question. Tous trois s'étendirent au pied d'un arbre. On se partagea un morceau de buffle, et, heureusement, il fut possible de se désaltérer à un petit filet liquide qui serpentait sous les herbes. Bien que les pluies fussent fréquentes dans cette région forestière, il n'était pas tombé une seule goutte d'eau depuis quarante-huit heures. «Qui sait même, remarqua John Cort, si notre guide n'a pas précisément choisi cet endroit parce que nous y trouverions à nous désaltérer?... -- Délicate attention», avoua Max Huber, en puisant un peu de cette eau fraîche au moyen d'une feuille roulée en cornet. Quelque inquiétante que fût la situation, la lassitude l'emporta, le sommeil ne se fit pas attendre. Mais John Cort et Max Huber ne s'endormirent pas sans avoir parlé de Llanga... Le pauvre enfant! S'était-il noyé dans le rapide?... S'il avait été sauvé, pourquoi ne l'avait-on pas revu?... Pourquoi n'avait-il pas rejoint ses deux amis, John et Max?... Lorsque les dormeurs se réveillèrent, une faible lueur, perçant les branchages, indiqua qu'il faisait jour. Khamis crut pouvoir conclure qu'ils avaient suivi la direction de l'est. Par malheur, c'était aller du mauvais côté... En tout cas, il n'y avait qu'à reprendre la route. «Et la lumière?... dit John Cort. -- La voici qui reparaît, répondit Khamis. -- Ma foi, s'écria Max Huber, c'est l'étoile des rois Mages... Toutefois elle ne nous conduit pas vers l'occident, et quand arriverons-nous à Bethléem?...» Aucune aventure ne marqua cette journée du 22 mars. La torche lumineuse ne cessa de guider la petite troupe toujours en direction de l'est. De chaque côté de la sente, la futaie paraissait impénétrable, des troncs serrés les uns contre les autres, un inextricable entrelacement de broussailles. Il semblait que le foreloper et ses compagnons fussent engagés à travers un interminable boyau de verdure. Sur plusieurs points cependant, quelques sentiers, non moins étroits, coupaient celui que choisissait le guide, et, sans lui, Khamis n'aurait su lequel prendre. Pas un seul ruminant ne fut aperçu, et comment des animaux de grande taille se seraient-ils aventurés jusque-là? Plus de ces passées dont le foreloper avait profité avant d'atteindre les rives du rio Johausen. Aussi, lors même que les deux chasseurs auraient eu leurs fusils, combien inutiles, puisqu'il ne se présentait pas une seule pièce de gibier! C'était donc avec une appréhension très justifiée que John Cort, Max Huber et le foreloper voyaient leur nourriture presque entièrement épuisée. Encore un repas, et il ne resterait plus rien. Et si, le lendemain, ils n'étaient pas arrivés à destination, c'est-à-dire au terme de cet extraordinaire cheminement à la suite de cette mystérieuse lumière, que deviendraient-ils?... Comme la veille, la torche s'éteignit vers le soir, et, comme la précédente, cette nuit se passa sans trouble. Lorsque John Cort se releva le premier, il réveilla ses compagnons en s'écriant: «On est venu ici pendant que nous dormions!» En effet, un feu était allumé, quelques charbons ardents formaient braise, et un morceau d'antilope pendait à la basse branche d'un acacia au-dessus d'un petit ruisseau. Cette fois, Max Huber ne fit pas même entendre une exclamation de surprise. Ni ses compagnons ni lui ne voulaient discuter les étrangetés de cette situation, ce guide inconnu qui les conduisait vers un but non moins inconnu, ce génie de la grande forêt dont ils suivaient les traces depuis l'avant-veille... La faim se faisant vivement sentir, Khamis fit griller le morceau d'antilope, qui suffirait pour les deux repas de midi et du soir. À ce moment, la torche redonna le signal du départ. Marche reprise et dans les mêmes conditions. Toutefois, l'après- midi, on put constater que l'épaisseur de la futaie diminuait peu à peu. Le jour y pénétrait davantage, tout au moins à travers la cime des arbres. Pourtant, il fut encore impossible de distinguer l'être quelconque qui cheminait en avant. Ainsi que la veille, de cinq à six lieues, toujours à l'estime, furent franchies pendant cette journée. Depuis le rio Johausen, le parcours pouvait être d'une soixantaine de kilomètres. Ce soir-là, à l'instant où s'éteignit la torche, Khamis, John Cort et Max Huber s'arrêtèrent. Il faisait nuit, sans doute, car une obscurité profonde enveloppait ce massif. Très fatigués de ces longues étapes, après avoir achevé le morceau d'antilope, après s'être désaltérés d'eau fraîche, tous trois s'étendirent au pied d'un arbre et s'endormirent... Et -- en rêve assurément -- est-ce que Max Huber ne crut pas entendre le son d'un instrument qui jouait au-dessus de sa tête la valse si connue du -Freyschutz- de Weber!... CHAPITRE XIII -Le village aérien- Le lendemain, à leur réveil, le foreloper et ses compagnons observaient, non sans grande surprise, que l'obscurité était plus , ' 1 ' . ' 2 3 ' . 4 5 « ? . . . , 6 - , . 7 8 - - , . 9 10 - - ? . . . 11 12 - - . . . . . . 13 14 - - ' , . . . 15 ' . . . 16 17 - - , ! 18 19 - - ! . . . ' , - 20 ! . . . 21 22 - - - ! . . . ! . . . 23 ! . . . 24 25 - - , , - 26 . . . 27 28 - - ? . . . ? . . . 29 30 - - , ! . . . ' ! » 31 32 . 33 . 34 35 , ' 36 . 37 . 38 ' , 39 . 40 , . 41 . ' ' - 42 . ' 43 , ' 44 , ' . 45 46 , - 47 , ' , ' 48 . 49 , , 50 , . ' , ' 51 , , ' , - 52 53 . 54 55 56 . , ' 57 58 . 59 , , ' , 60 , , . , 61 ! ' 62 ' , , 63 . 64 65 - , 66 . , , 67 . , , 68 ? , ' , 69 ' . 70 71 ' . , 72 . ' 73 , 74 , 75 ' , , 76 ' , 77 ' , 78 , ' , 79 , , 80 ' , 81 . . . 82 83 « - ! . . . 84 . ' ' 85 ? . . . 86 87 - - ' , , , ' , 88 . . . 89 90 - - , ' - . . . 91 92 - - , ' 93 ! . . . 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