proposition à vous soumettre... -- Laquelle, Max?... -- C'est de faire quelque chose pour le docteur... -- Se lancer à sa recherche?... se récria le foreloper. -- Non, reprit Max Huber, mais donner son nom à ce cours d'eau, qui n'en a pas, je présume...» Et voilà pourquoi le rio Johausen figurera désormais sur les cartes modernes de l'Afrique équatoriale. La nuit fut tranquille, et, tandis qu'ils veillaient tour à tour, ni John Cort, ni Max Huber, ni Khamis n'entendirent un seul mot frapper leur oreille. CHAPITRE IX -Au courant du rio Johausen- Il était six heures et demie du matin, lorsque, à la date du 16 mars, le radeau démarra, s'éloigna de la berge et prit le courant du rio Johausen. À peine faisait-il jour. L'aube se leva rapidement. Des nuages couraient à travers les hautes zones de l'espace sous l'influence d'un vent vif. La pluie ne menaçait plus, mais le temps demeurerait couvert pendant toute la journée. Khamis et ses compagnons n'auraient pas à s'en plaindre, puisqu'ils allaient descendre le courant d'une rivière d'ordinaire largement exposée aux rayons perpendiculaires du soleil. Le radeau, de forme oblongue, ne mesurait que sept à huit pieds de large, sur une douzaine en longueur, tout juste suffisant pour quatre personnes et quelques objets qu'il transportait avec elles. Très réduit, d'ailleurs, ce matériel: la caisse métallique de cartouches, les armes, comprenant trois carabines, le coquemar, la marmite, la tasse. Quant aux trois revolvers, d'un calibre inférieur à celui des carabines, on n'aurait pu s'en servir que pour une vingtaine de coups en comptant les cartouches restant dans les poches de John Cort et de Max Huber. Au total il y avait lieu d'espérer que les munitions ne feraient point défaut aux chasseurs jusqu'à leur arrivée sur les rives de l'Oubanghi. À l'avant du radeau, sur une couche de terre soigneusement tassée, était disposé un amas de bois sec, aisément renouvelable, pour le cas où Khamis aurait besoin de feu en dehors des heures de halte. À l'arrière, une forte godille, faite avec l'une des planches, permettrait de diriger l'appareil ou tout au moins de le maintenir dans le sens du courant. Entre les deux rives, distantes d'une cinquantaine de mètres, ce courant se déplaçait avec une vitesse d'environ un kilomètre à l'heure. À cette allure, le radeau emploierait donc de vingt à trente jours à franchir les quatre cents kilomètres qui séparaient le foreloper et ses compagnons de l'Oubanghi. Si c'était à peu près la moyenne obtenue par la marche sous bois, le cheminement s'effectuerait presque sans fatigues. Quant aux obstacles qui pourraient barrer le cours du rio Johausen, on ne savait à quoi s'en tenir. Ce qui fut constaté au début, c'est que la rivière était profonde et sinueuse. Il y aurait lieu d'en surveiller attentivement le cours. Si des chutes ou des rapides l'embarrassaient, le foreloper agirait suivant les circonstances. Jusqu'à la halte de midi, la navigation s'opéra aisément. En manoeuvrant, on évita les remous aux pointes des berges. Le radeau ne toucha pas une seule fois, grâce a l'adresse de Khamis qui rectifiait la direction d'un bras vigoureux. John Cort, posté à l'avant, sa carabine près de lui, observait les berges dans un intérêt purement cynégétique. Il songeait à renouveler les provisions. Que quelque gibier de poil ou de plume arrivât à sa portée, il serait facilement abattu. Ce fut même ce qui survint vers neuf heures et demie. Une balle tua raide un waterbuck, espèce d'antilope qui fréquente le bord des rivières. «Un beau coup! dit Max Huber. -- Coup inutile, déclara John Cort, si nous ne pouvons prendre possession de la bête... -- Ce sera l'affaire de quelques instants», répliqua le foreloper. Et, appuyant sur la godille, il rapprocha le radeau de la rive, près d'une petite grève où gisait le waterbuck. L'animal dépecé, on en garda les morceaux utilisables pour les repas prochains. Entre-temps, Max Huber avait mis à profit ses talents de pêcheur, bien qu'il n'eût à sa disposition que des engins très rudimentaires, deux bouts de ficelle trouvés dans la cage du docteur, et, pour hameçons, des épines d'acacia amorcées avec de petits morceaux de viande. Les poissons se décideraient-ils à mordre, parmi ceux que l'on voyait apparaître à la surface du rio?... Max Huber s'était agenouillé à tribord du radeau, et Llanga, à sa droite, suivait l'opération non sans un vif intérêt. Il faut croire que les brochets du rio Johausen ne sont pas moins voraces que stupides, car l'un d'eux ne tarda guère à avaler l'hameçon. Après l'avoir «pâmé», -- c'est le mot, -- ainsi que les indigènes font de l'hippopotame pris dans ces conditions, Max Huber fut assez adroit pour l'amener au bout de sa ligne. Ce poisson pesait bien de huit à neuf livres, et l'on peut être certain que les passagers n'attendraient pas au lendemain pour s'en régaler. À la halte de midi, le déjeuner se composa d'un filet rôti de waterbuck et du brochet dont il ne resta que les arêtes. Pour le dîner, il fut convenu que l'on ferait la soupe avec un bon quartier de l'antilope. Et, comme cela nécessiterait plusieurs heures de cuisson, le foreloper alluma le foyer à l'avant du radeau, assujettit la marmite sur le feu. Puis la navigation reprit sans interruption jusqu'au soir. La pêche ne donna aucun résultat pendant l'après-midi. Vers six heures, Khamis s'arrêta le long d'une étroite grève rocheuse, ombragée par les basses branches d'un gommier de l'espèce krabah. Il avait heureusement choisi le lieu de halte. En effet, les bivalves, moules et ostracées, abondaient entre les pierres. Aussi les unes cuites, les autres crues, complétèrent agréablement le menu du soir. Avec trois ou quatre morceaux de biscuit et une pincée de sel, le repas n'eût rien laissé à désirer. Comme la nuit menaçait d'être sombre, le foreloper ne voulut point s'abandonner à la dérive. Le rio Johausen chaînait parfois des troncs énormes. Un abordage eût pu être très dommageable pour le radeau. La couchée fut donc organisée au pied du gommier sur un amas d'herbes. Grâce à la garde successive de John Cort, de Max Huber et de Khamis, le campement ne reçut aucune mauvaise visite. Seulement les cris des singes ne discontinuèrent pas depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever. «Et j'ose affirmer que ceux-là ne parlaient pas!» s'écria Max Huber, lorsque, le jour venu, il alla plonger dans l'eau limpide du rio sa figure et ses mains que les malfaisants moustiques n'avaient guère épargnées. Ce matin-là, le départ fut différé d'une grande heure. Il tombait une violente pluie. Mieux valait éviter ces douches diluviennes que le ciel verse si fréquemment sur la région équatoriale de l'Afrique. L'épais feuillage du gommier préserva le campement dans une certaine mesure non moins que le radeau accosté au pied de ses puissantes racines. Au surplus, le temps était orageux. À la surface de la rivière, les gouttes d'eau s'arrondissaient en petites ampoules électriques. Quelques grondements de tonnerre roulaient en amont sans éclairs. La grêle n'était point à craindre, les immenses forêts de l'Afrique ayant le don d'en détourner la chute. Cependant l'état de l'atmosphère était assez alarmant pour que John Cort crût devoir émettre cette observation: «Si cette pluie ne prend pas fin, il sera préférable de demeurer où nous sommes... Nous avons maintenant des munitions... nos cartouchières sont pleines, mais ce sont les vêtements de rechange qui manquent... -- Aussi, répliqua Max Huber en riant, pourquoi ne pas nous habiller à la mode du pays... en peau humaine?... Voilà qui simplifie les choses!... Il suffit de se baigner pour laver son linge et de se frotter dans la brousse pour brosser ses habits!...» La vérité est que, depuis une huitaine de jours, les deux amis avaient dû chaque matin procéder à ce lavage, faute de pouvoir se changer. Cependant, l'averse fut si violente qu'elle ne dura pas plus d'une heure. On mit ce temps à profit pour le premier déjeuner. À ce repas figura un plat nouveau, -- le très bien venu: des oeufs d'outarde pondus fraîchement, dénichés par Llanga et que Khamis fit durcir à l'eau bouillante du coquemar. Cette fois encore, Max Huber se plaignit, non sans raison, que dame nature eût négligé de mettre dans les oeufs le grain de sel dont ils ne sauraient se passer. Vers sept heures et demie, la pluie cessa, bien que le ciel restât orageux. Aussi le radeau regagna-t-il le courant au milieu de la rivière. Les lignes mises à la traîne, plusieurs poissons eurent l'obligeance de mordre à temps pour figurer au menu du repas de midi. Khamis proposa de ne point faire la halte habituelle, afin de rattraper le retard du matin. Sa proposition acceptée, John Cort alluma le feu, et la marmite chanta bientôt sur les charbons ardents. Comme il y avait encore une suffisante réserve de waterbuck, les fusils demeurèrent muets. Et pourtant Max Huber fut tenté plus d'une fois par quelques belles pièces, rôdant par couples sur les rives. Cette partie de la forêt était très giboyeuse. Sans parler des volatiles aquatiques, les ruminants y abondaient. Fréquemment, des têtes de pallahs et de sassabys, qui sont une variété d'antilopes, dressèrent leurs cormes entre les herbes et les roseaux des berges. À plusieurs reprises s'approchèrent des élans de forte taille, des daims rouges, des steimbocks, gazelles de petite taille, des koudous, de l'espèce des cerfs de l'Afrique centrale, des cuaggas, même des girafes, dont la chair est très succulente. Il eût été facile d'abattre quelques-unes de ces bêtes, mais à quoi bon, puisque la nourriture était assurée jusqu'au lendemain?... Et puis, inutile de surcharger et d'encombrer le radeau. C'est ce que John Cort fit justement observer à son ami. «Que voulez-vous, mon cher John? avoua Max Huber. Mon fusil me monte de lui-même à la joue, lorsque je vois de si beaux coups à ma portée.» Toutefois, comme ce n'eût été que tirer pour tirer, et bien que cette considération ne soit pas pour arrêter un vrai chasseur, Max Huber intima l'ordre à sa carabine de se tenir tranquille, de ne point s'épauler d'elle-même. Les alentours ne retentirent donc pas de détonations intempestives, et le radeau descendit paisiblement le cours du rio Johausen. Khamis, John Cort et Max Huber eurent d'ailleurs lieu de se dédommager dans l'après-midi. Les armes à feu durent faire entendre leur voix -- la voix de la défensive, sinon celle de l'offensive. Depuis le matin, une dizaine de kilomètres avaient été franchis. La rivière dessinait alors de capricieuses sinuosités, bien que sa direction générale se maintînt toujours vers le sud-ouest. Ses berges, très accidentées, présentaient une bordure d'arbres énormes, principalement des bombax, dont le parasol plafonnait à la surface du rio. Qu'on en juge! Quoique la largeur du Johausen n'eût pas diminué, qu'elle atteignît parfois de cinquante à soixante mètres, les basses branches de ces bombax se rejoignaient et formaient un berceau de verdure sous lequel murmurait un léger clapotis. Quantité de ces branches enchevêtrées à leur extrémité, se rattachaient au moyen de lianes serpentantes, -- pont végétal sur lequel des clowns agiles, ou tout au moins des quadrumanes, auraient pu se transporter d'une rive à l'autre. Les nuages orageux n'ayant pas encore abandonné les basses zones de l'horizon, le soleil embrasait l'espace et ses rayons tombaient à pic sur la rivière. Donc Khamis et ses compagnons ne pouvaient qu'apprécier cette navigation sous un épais dôme de verdure. Elle leur rappelait le cheminement au milieu du sous-bois, le long des passes ombreuses, sans fatigue cette fois, sans les embarras d'un sol embroussaillé de siziphus et autres herbes épineuses. «Décidément, c'est un parc, cette forêt de l'Oubanghi, déclara John Cort, un parc avec ses massifs arborescents et ses eaux courantes!... On se croirait dans la région du Parc-National des États-Unis, aux sources du Missouri et de la Yellowstone!... -- Un parc où pullulent les singes, fit observer Max Huber. C'est à croire que toute la gent simienne s'y est donné rendez-vous!... Nous sommes en plein royaume de quadrumanes, où chimpanzés, gorilles, gibbons, règnent en toute souveraineté!» Ce qui justifiait cette observation, c'était l'énorme quantité de ces animaux qui occupaient les rives, apparaissaient sur les arbres, couraient et gambadaient dans les profondeurs de la forêt. Jamais Khamis et ses compagnons n'en avaient tant vu, ni de si turbulents, ni de si contorsionnistes. Aussi que de cris, que de sauts, que de culbutes, et quelle série de grimaces un photographe aurait pu saisir avec son objectif! «Après tout, ajouta Max Huber, rien que de très naturel!... Est-ce que nous ne sommes pas au centre de l'Afrique!... Or, entre les indigènes et les quadrumanes congolais, -- en exceptant Khamis, bien entendu, -- j'estime que la différence est mince... -- Elle est tout juste, répliqua John Cort, de ce qui distingue l'homme de l'animal, l'être pourvu d'intelligence de l'être qui n'est soumis qu'aux impersonnalités de l'instinct... -- Celui-ci infiniment plus sûr que celle-là, mon cher John! -- Je n'y contredis pas, Max. Mais ces deux facteurs de la vie sont séparés par un abîme et, tant qu'on ne l'aura pas comblé, l'école transformiste ne sera pas fondée à prétendre que l'homme descend du singe... -- Juste, répondit Max Huber, et il manque toujours un échelon à l'échelle, un type entre l'anthropoïde et l'homme, avec un peu moins d'instinct et un peu plus d'intelligence... Et si ce type fait défaut, c'est sans doute parce qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs, lors même qu'il existerait, la question soulevée par la doctrine darwinienne ne serait pas encore résolue, à mon avis du moins...» En ce moment, il y avait mieux à faire qu'à essayer de résoudre, en vertu de cet axiome que la nature ne procède pas par sauts, la question de savoir si tous les êtres vivants se raccordent entre eux. Ce qui convenait, c'était de prendre des précautions ou des mesures contre les manifestations hostiles d'une engeance redoutable par sa supériorité numérique. Il eût été d'une rare imprudence de la traiter en quantité négligeable. Ces quadrumanes formaient une armée recrutée dans toute la population simienne de l'Oubanghi. À leurs démonstrations, on ne pouvait se tromper, et il faudrait bientôt se défendre à outrance. Le foreloper observait cette bruyante agitation non sans sérieuse inquiétude. Cela se voyait à son rude visage auquel le sang affluait, ses épais sourcils abaissés, son regard d'une vivacité pénétrante, son front où se creusaient de larges plis. «Tenons-nous prêts, dit-il, la carabine chargée, les cartouches à portée de la main, car je ne sais trop comment les choses vont tourner... -- Bah! un coup de fusil aura bientôt fait de disperser ces bandes...», repartit Max Huber. Et il épaula sa carabine. «Ne tirez pas, monsieur Max!... s'écria Khamis. Il ne faut point attaquer... il ne faut pas provoquer!... C'est assez d'avoir à se défendre! -- Mais ils commencent..., répliqua John Cort. -- Ne ripostons que si cela devient nécessaire!...» déclara Khamis. L'agression ne tarda pas à s'accentuer. De la rive partaient des pierres, des morceaux de branches, lancés par ces singes dont les grands types sont doués d'une force colossale. Ils jetaient même des projectiles de nature plus inoffensive, entre autres les fruits arrachés aux arbres. Le foreloper essaya de maintenir le radeau au milieu du rio, presque à égale distance de l'une et de l'autre berge. Les coups seraient moins dangereux, étant moins assurés. Le malheur était de n'avoir aucun moyen de s'abriter contre cette attaque. En outre, le nombre des assaillants s'accroissait, et plusieurs projectiles avaient déjà atteint les passagers, sans trop leur faire de mal, il est vrai. «En voilà assez...», finit par dire Max Huber. Et, visant un gorille qui se démenait entre les roseaux, il l'abattit du coup. Au bruit de la détonation répondirent des clameurs assourdissantes. L'agression ne cessa point, les bandes ne prirent pas la fuite. Et, en somme, à vouloir les exterminer, ces singes, l'un après l'autre, les munitions n'y pourraient suffire. Rien qu'à une balle par quadrumane, la réserve serait vite épuisée. Que feraient, alors, les chasseurs, la cartouchière vide? «Ne tirons plus, ordonna John Cort. Cela ne servirait qu'à surexciter ces maudites bêtes! Nous en serons quittes, espérons- le, pour quelques contusions sans importance... -- Merci!» riposta Max Huber, qu'une pierre venait d'atteindre à la jambe. On continua donc de descendre, suivi par la double escorte sur les rives, très sinueuses en cette partie du rio Johausen. En de certains rétrécissements, elles se rapprochaient à ce point que la largeur du lit se réduisait d'un tiers. La marche du radeau s'accroissait alors avec la vitesse du courant. Enfin, à la nuit close, peut-être les hostilités prendraient-elles fin. Peut-être les assaillants se disperseraient-ils à travers la forêt. Dans tous les cas, s'il le fallait, au lieu de s'arrêter pour la halte du soir, Khamis se risquerait à naviguer toute la nuit. Or, il n'était que quatre heures, et, jusqu'à sept, la situation resterait très inquiétante. En effet, ce qui l'aggravait, c'est que le radeau n'était pas à l'abri d'un envahissement. Si les singes, pas plus que les chats, n'aiment l'eau, s'il n'y avait pas à craindre qu'ils se missent à la nage, la disposition des ramures au-dessus de la rivière leur permettait, en divers endroits, de s'aventurer par ces ponts de branches et de lianes, puis de se laisser choir sur la tête de Khamis et de ses compagnons. Cela ne serait qu'un jeu pour ces bêtes aussi agiles que malfaisantes. Ce fut même la manoeuvre que cinq ou six grands gorilles tentèrent vers cinq heures, à un coude de la rivière où se joignait le branchage des bombax. Ces animaux, postés à cinquante pas en aval, attendaient le radeau au passage. John Cort les signala, et il n'y avait pas à se méprendre sur leurs intentions. «Ils vont nous tomber dessus, s'écria Max Huber, et si nous ne les forçons pas à décamper... -- Feu!» commanda le foreloper. Trois détonations retentirent. Trois singes, mortellement touchés, après avoir essayé de se raccrocher aux branches, s'abattirent dans le rio. Au milieu de clameurs plus violentes, une vingtaine de quadrumanes s'engagèrent entre les lianes, prêts à se précipiter. On dut prestement recharger les armes et tirer sans perdre un instant. Une fusillade assez nourrie s'ensuivit. Dix ou douze gorilles et chimpanzés furent blessés avant que le radeau se trouvât sous le pont végétal et, découragés, leurs congénères s'enfuirent sur les rives. Une réflexion qui vint à l'esprit, c'est que, si le professeur Garner se fût installé dans ces profondeurs de la grande forêt, son sort aurait été celui du docteur Johausen. En admettant que ce dernier eût été accueilli par la population forestière de la même façon que Khamis, John Cort et Max Huber, en fallait-il davantage pour expliquer sa disparition? Toutefois, en cas d'agression, on eût dû en retrouver les témoignages non équivoques. Grâce aux instincts destructeurs des singes, la cage ne serait pas restée intacte, et il n'y en aurait eu que les débris à la place qu'elle occupait. Après tout, à cette heure, le plus urgent n'était pas de s'inquiéter du docteur allemand, mais de ce qu'il adviendrait du radeau. Précisément, la largeur du rio diminuait peu à peu. À cent pas sur la droite, en avant d'une pointe, l'eau tourbillonnante indiquait un fort remous. Si le radeau y tombait, ne subissant plus l'action du courant détourné par la pointe, il serait drossé contre la berge. Khamis pouvait bien avec sa godille le maintenir au fil de l'eau, mais l'obliger à s'écarter du remous, ce serait difficile. Les singes de la rive droite viendraient l'assaillir en grand nombre. Aussi les mettre en fuite à coups de fusil s'imposait-il. Les carabines se mirent donc de la partie au moment où le radeau commençait à tourner sur lui-même. Un instant après, la bande avait disparu. Ce n'étaient pas les balles, ce n'étaient pas les détonations qui l'avaient dispersée. Depuis une heure, un orage montait vers le zénith. Les nuages blafards couvraient maintenant le ciel. À ce moment, les éclairs embrasèrent l'espace, et le météore se déchaîna avec cette prodigieuse rapidité, particulière aux basses latitudes. À ces formidables éclats de la foudre, les quadrumanes ressentirent ce trouble instinctif que produit sur tous les animaux l'influence électrique. Ils prirent peur, ils allèrent chercher sous de plus épais massifs un abri contre ces coruscations aveuglantes, ce formidable déchirement des nues. En quelques minutes, les deux berges furent désertes, et, de cette bande, il ne resta qu'une vingtaine de corps, sans vie, étendus entre les roseaux des berges. CHAPITRE X -Ngora!- Le lendemain, le ciel rasséréné -- on pourrait dire épousseté par le puissant plumeau des orages -- arrondissait sa voûte d'un bleu cru au-dessus de la cime des arbres. Au lever du soleil, les fines gouttelettes des feuilles et des herbes se volatilisèrent. Le sol, très rapidement asséché, se prêtait au cheminement en forêt. Mais il n'était pas question de reprendre à pied la route du sud-ouest. Si le rio Johausen ne s'écartait pas de cette direction, Khamis ne doutait plus d'atteindre en une vingtaine de jours le bassin de l'Oubanghi. Le violent trouble atmosphérique, ses milliers d'éclairs, ses roulements prolongés, ses chutes de foudre, n'avaient cessé qu'à trois heures du matin. Après avoir accosté la berge à travers le remous, le radeau avait trouvé un abri. En cet endroit se dressait un énorme baobab dont le tronc, évidé à l'intérieur, ne tenait plus que par son écorce. Khamis et ses compagnons, en se serrant, y auraient place. On y transporta le modeste matériel, ustensiles, armes, munitions, qui n'eut point à souffrir des rafales et dont le rembarquement s'effectua à l'heure du départ. «Ma foi, il est venu à propos, cet orage!» observa John Cort, qui s'entretenait avec Max, tandis que le foreloper disposait les restes du gibier pour ce premier repas. Tout en causant, les deux jeunes gens s'occupaient à nettoyer leurs carabines, travail indispensable après la fusillade très vive de la veille. Entre temps, Llanga furetait au milieu des roseaux et des herbes, à la recherche des nids et des oeufs. «Oui, mon cher John, l'orage est venu à propos, dit Max Huber, et fasse le ciel que ces abominables bêtes ne s'avisent pas de reparaître maintenant qu'il est dissipé!... Dans tous les cas, tenons-nous sur nos gardes.» Khamis n'était pas sans avoir eu cette crainte qu'au lever du jour les quadrumanes ne revinssent sur les deux rives. Et tout d'abord il fut rassuré: on n'entendait aucun bruit suspect à mesure que l'aube pénétrait le sous-bois. «J'ai parcouru la rive sur une centaine de pas, et je n'ai aperçu aucun singe, assura John Cort... -- C'est de bon augure, répondit Max Huber, et j'espère utiliser désormais nos cartouches autrement qu'à nous défendre contre des macaques!... J'ai cru que toute notre réserve allait y passer... -- Et comment aurions-nous pu la renouveler? reprit John Cort... Il ne faut pas compter sur une seconde cage pour se ravitailler de balles, de poudres et de plomb... -- Eh! s'écria Max Huber, quand je songe que le docteur voulait établir des relations sociales avec de pareils êtres!... Le joli monde!... Quant à découvrir quels termes ils emploient pour s'inviter à dîner et comment ils se disent bonjour ou bonsoir, il faut vraiment être un professeur Garner, comme il y en a quelques- uns en Amérique... ou un docteur Johausen, comme il y en a quelques-uns en Allemagne, et peut-être même en France... -- En France, Max?... -- Oh! si l'on cherchait parmi les savants de l'Institut ou de la Sorbonne, on trouverait bien quelque idio... -- Idiot!... répéta John Cort en protestant. -- Idiomographe, acheva Max Huber, qui serait capable de venir dans les forêts congolaises recommencer les tentatives du professeur Garner et du docteur Johausen! -- En tout cas, mon cher Max, si l'on est rassuré sur le compte du premier, qui paraît avoir rompu tout rapport avec la société des macaques, il n'en est pas ainsi du second, et je crains bien que... -- Que les babouins ou autres ne lui aient rompu les os!... poursuivit Max Huber. À la façon dont ils nous ont accueillis hier, on peut juger si ce sont des êtres civilisés et s'il est possible qu'ils le deviennent jamais! -- Voyez-vous, Max, j'imagine que les bêtes sont destinées à rester bêtes... -- Et les hommes aussi!... répliqua Max Huber en riant. N'empêche que j'ai un gros regret de revenir à Libreville sans rapporter des nouvelles du docteur... -- D'accord, mais l'important pour nous serait d'avoir pu traverser cette interminable forêt... -- Ça se fera... -- Soit, mais je voudrais que ce fût fait!» Du reste, le parcours ne présentait plus que des chances assez heureuses, puisque le radeau n'avait qu'à s'abandonner au courant. Encore convenait-il que le lit du rio Johausen ne fût pas embarrassé de rapides, coupé de barrages, interrompu par des chutes. C'est ce que redoutait surtout le foreloper. En ce moment, il appela ses compagnons pour le déjeuner. Llanga revint presque aussitôt, rapportant quelques oeufs de canard, qui furent réservés pour le repas de midi. Grâce au morceau d'antilope, il n'y aurait pas lieu de renouveler la provision de gibier avant la halte de la méridienne. «Eh! j'y songe, suggéra John Cort, pour ne pas avoir inutilement dépensé nos munitions, pourquoi ne pas se nourrir de la chair des singes?... -- Ah! pouah! fit Max Huber. -- Voyez ce dégoûté!... -- Quoi, mon cher John, des côtelettes de gorille, des filets de gibbons, des gigots de chimpanzés... toute une fricassée de mandrilles... -- Ce n'est pas mauvais, affirma Khamis. Les indigènes ne font point fi d'une grillade de ce genre. -- Et j'en mangerais au besoin..., dit John Cort. -- Anthropophage! s'écria Max Huber. Manger presque son semblable... -- Merci, Max!...» En fin de compte, on abandonna aux oiseaux de proie les quadrumanes tués pendant la bataille. La forêt de l'Oubanghi possédait assez de ruminants et de volailles pour que l'on ne fît pas aux représentants de l'espèce simienne l'honneur de les introduire dans un estomac humain. Khamis éprouva de sérieuses difficultés à tirer le radeau du remous et à doubler la pointe. Tous donnèrent la main à cette manoeuvre, qui demanda près d'une heure. On avait dû couper de jeunes baliveaux, puis les ébrancher afin d'en faire des espars au moyen desquels on s'écarta de la berge. Le remous y maintenant le radeau, si la bande fût revenue à cette heure, il n'aurait pas été possible d'éviter son attaque en se rejetant dans le courant. Sans doute, ni le foreloper ni ses compagnons ne fussent sortis sains et saufs de cette lutte trop inégale. Bref, après mille efforts, le radeau dépassa l'extrémité de la pointe et commença à redescendre le cours du rio Johausen. La journée promettait d'être belle. Aucun symptôme d'orage à l'horizon, aucune menace de pluie. En revanche, une averse de rayons solaires tombait d'aplomb, et la chaleur aurait été torride sans une vive brise du nord, dont le radeau se fût fort aidé, s'il eût possédé une voile. La rivière s'élargissait graduellement à mesure qu'elle se dirigeait vers le sud-ouest. Plus de berceau s'étendant sur son lit, plus de branches s'enchevêtrant d'une rive à l'autre. En ces conditions, la réapparition des quadrumanes sur les deux berges n'aurait pas présenté les mêmes dangers que la veille. D'ailleurs, ils ne se montrèrent pas. Les bords du rio, cependant, n'étaient pas déserts. Nombre d'oiseaux aquatiques les animaient de leurs cris et de leurs vols, canards, outardes, pélicans, martins-pêcheurs et multiples échantillons d'échassiers. John Cort abattit plusieurs couples de ces volatiles, qui servirent au repas de midi, avec les oeufs dénichés par le jeune indigène. Au surplus, afin de regagner le temps perdu, on ne fit pas halte à l'heure habituelle et la première partie de la journée s'écoula sans le moindre incident. Dans l'après-midi, il se produisit une alerte, non sans sérieux motifs: Il était quatre heures environ lorsque Khamis, qui tenait la godille à l'arrière, pria John Cort de le remplacer, et vint se poster debout à l'avant. Max Huber se releva, s'assura que rien ne menaçait ni sur la rive droite ni sur la rive gauche et dit au foreloper: «Que regardez-vous donc? -- Cela.» Et, de la main, Khamis indiquait en aval une assez violente agitation des eaux. «Encore un remous, dit Max Huber, ou plutôt une sorte de maëlstrom de rivière!... Attention, Khamis, à ne point tomber là dedans... -- Ce n'est pas un remous, affirma le foreloper. -- Et qu'est-ce donc?...» À cette demande répondit presque aussitôt une sorte de jet liquide qui monta d'une dizaine de pieds au-dessus de la surface du rio. Et Max Huber, très surpris, de s'écrier: «Est-ce que, par hasard, il y aurait des baleines dans les fleuves de l'Afrique centrale?... -- Non... des hippopotames», répliqua le foreloper. Un souffle bruyant se fit entendre à l'instant où émergeait une tête énorme avec des mâchoires armées de fortes défenses, et, pour employer des comparaisons singulières, mais justes, «un intérieur de bouche semblable à une masse de viande de boucherie, et des yeux comparables à la lucarne d'une chaumière hollandaise!» Ainsi se sont exprimés dans leurs récits quelques voyageurs particulièrement imaginatifs. De ces hippopotames, on en rencontre depuis le cap de Bonne- Espérance jusqu'au vingt-troisième degré de latitude nord. Ils fréquentent la plupart des rivières de ces vastes régions, les marais et les lacs. Toutefois, suivant une remarque qui a été faite, si le rio Johausen eût été tributaire de la Méditerranée, - - ce qui ne se pouvait, -- il n'y aurait pas eu à se préoccuper des attaques de ces amphibies, car ils ne s'y montrent jamais, sauf dans le haut Nil. L'hippopotame est un animal redoutable, bien que doux de caractère. Pour une raison ou pour une autre, lorsqu'il est surexcité, sous l'empire de la douleur, à l'instant où il vient d'être harponné, il s'exaspère, il se précipite avec fureur contre les chasseurs, il les poursuit le long des berges, il fonce sur les canots, qu'il est de taille à chavirer, et de force à crever, avec ses mâchoires assez puissantes pour couper un bras ou une jambe. Certes, aucun passager du radeau -- pas même Max Huber, si enragé qu'il fût de prouesses cynégétiques -- ne devait avoir la pensée de s'attaquer à un tel amphibie. Mais l'amphibie voudrait peut- être les assaillir, et s'il atteignait le radeau, s'il le heurtait, s'il l'accablait de son poids qui va parfois à deux mille kilogrammes, s'il l'encornait de ses terribles défenses, que deviendraient Khamis et ses compagnons... Le courant était rapide alors, et peut-être valait-il mieux se contenter de le suivre, au lieu de se rapprocher de l'une des rives: l'hippopotame s'y fût dirigé après lui. À terre, il est vrai, ses coups auraient été plus facilement évités, puisqu'il est impropre à se mouvoir rapidement avec ses jambes courtes et basses, son ventre énorme qui traîne sur le sol. Il tient plus du cochon que du sanglier. Mais, à la surface du rio, le radeau serait à sa merci. Il le mettrait en pièces, et, à supposer que les passagers eussent, en nageant, gagné les berges, quelle fâcheuse éventualité que celle d'être obligés à construire un second appareil flottant! «Tâchons de passer sans être vus, conseilla Khamis. Étendons-nous, ne faisons aucun bruit, et soyons prêts à nous jeter à l'eau si c'est nécessaire... -- Je me charge de toi, Llanga», dit Max Huber. On suivit le conseil du foreloper, et chacun se coucha sur le radeau que le courant entraînait avec une certaine rapidité. Dans cette position, peut-être y avait-il chance de ne point être aperçus par l'hippopotame. Et ce fut un grand souffle, une sorte de grognement de porc, que tous quatre entendirent quelques instants après, quand les secousses indiquèrent qu'ils franchissaient les eaux troublées par l'énorme animal. Il y eut quelques secondes de vive anxiété. Le radeau allait-il être soulevé par la tête du monstre ou immergé sous sa lourde masse?... Khamis, John Cort et Max Huber ne furent rassurés qu'au moment où l'agitation des eaux eut cessé, en même temps que diminuait l'intensité du souffle dont ils avaient senti les chaudes émanations au passage. Ils se relevèrent alors et ne virent plus l'amphibie qui s'était replongé dans les basses couches du rio. Certes, des chasseurs habitués à lutter contre l'éléphant, qui venaient de faire campagne avec la caravane d'Urdax, n'auraient pas dû s'effrayer de la rencontre d'un hippopotame. Plusieurs fois ils avaient attaqué ces animaux au milieu des marais du haut Oubanghi, mais dans des conditions plus favorables. À bord de ce fragile assemblage de planches dont la perte eût été si regrettable, on admettra leurs appréhensions, et ce fut heureux qu'ils eussent évité les attaques de la formidable bête. Le soir, Khamis s'arrêta à l'embouchure d'un ruisseau de la rive gauche. On n'eût pu mieux choisir pour la nuit, au pied d'un bouquet de bananiers, dont les larges feuilles formaient abri. À cette place, la grève était couverte de mollusques comestibles, qui furent recueillis et mangés crus ou cuits, suivant l'espèce. Quant aux bananes, leur goût sauvage laissait à désirer. Heureusement, l'eau du ruisselet, mélangée du suc de ces fruits, fournit une boisson assez rafraîchissante. «Tout cela serait parfait, dit Max Huber, si nous étions certains de dormir tranquillement... Par malheur, il y a ces maudits insectes qui se garderont bien de nous épargner... Faute de moustiquaire, nous nous réveillerons pointillés de piqûres!» Et, en vérité, c'est ce qui serait arrivé si Llanga n'avait trouvé le moyen de chasser ces myriades de moustiques réunis en nuées bourdonnantes. Il s'était éloigné en remontant le long du ruisseau, lorsque sa voix se fit entendre à courte distance. Khamis le rejoignit aussitôt et Llanga lui montra sur la grève des tas de bouses sèches, laissées par les ruminants, antilopes, cerfs, buffles et autres, qui venaient d'habitude se désaltérer à cette place. Or, de mêler ces bouses à un foyer flambant -- ce qui produit une épaisse fumée d'une âcreté particulière -- c'est le meilleur moyen et peut-être le seul d'éloigner les moustiques. Les indigènes l'emploient toutes les fois qu'ils le peuvent et s'en trouvent bien. L'instant d'après, un gros tas s'élevait au pied des bananiers. Le feu fut ravivé avec du bois mort. Le foreloper y jeta plusieurs bouses. Un nuage de fumée se dégagea et l'air fut aussitôt nettoyé de ces insupportables insectes. Le foyer dut être entretenu pendant toute la nuit par John Cort, Max Huber et Khamis, qui veillèrent tour à tour. Aussi, le matin venu, bien remis grâce à un bon sommeil, ils reprirent dès le petit jour la descente du rio Johausen. Rien n'est variable comme le temps sous ce climat de l'Afrique du centre. Au ciel clair de la veille succédait un ciel grisâtre qui promettait une journée pluvieuse. Il est vrai, comme les nuages se tenaient dans les basses zones, il ne tomba qu'une pluie fine, simple poussière liquide, néanmoins fort désagréable à recevoir. Par bonheur, Khamis avait eu une excellente idée. Ces feuilles de bananier, de l'espèce «enseté», sont peut-être les plus grandes de tout le règne végétal. Les noirs s'en servent pour la toiture de leurs paillotes. Rien qu'avec une douzaine, on pouvait établir une sorte de taud au centre du radeau, en liant leurs queues au moyen de lianes. C'est ce que le foreloper avait fait avant de partir. Les passagers se trouvaient donc à couvert contre cette pluie ténue, qui glissait sur les feuilles d'enseté. Pendant la première partie de la journée se montrèrent quelques singes le long de la rive droite, une vingtaine de grande taille, qui semblaient enclins à reprendre les hostilités de l'avant- veille. Le plus sage était d'éviter tout contact avec eux, et on y parvint en maintenant le radeau le long de la rive gauche, moins fréquentée par les bandes de quadrumanes. John Cort fit judicieusement observer que les relations devaient être rares entre les tribus simiennes des deux rives, puisque la communication ne s'établissait que par les ponts de branchages et de lianes, malaisément praticables même à des singes. On «brûla» la halte de la méridienne, et, dans l'après-midi, le radeau ne s'arrêta qu'une seule fois, afin d'embarquer une antilope sassaby que John Cort avait abattue derrière un fouillis de roseaux, près d'un coude de la rivière. À ce coude, le rio Johausen, obliquant vers le sud-est, modifiait presque à angle droit sa direction habituelle. Cela ne laissa pas d'inquiéter Khamis de se voir ainsi rejeté à l'intérieur de la forêt, alors que le terme du voyage se trouvait à l'opposé, du côté de l'Atlantique. Évidemment, on ne pouvait mettre en doute que le rio Johausen fût un tributaire de l'Oubanghi, mais d'aller chercher ce confluent à quelques centaines de kilomètres, au centre du Congo indépendant, quel immense détour! Heureusement, après une heure de navigation, le foreloper, grâce à son instinct d'orientation, -- car le soleil ne se montrait pas, -- reconnut que le cours d'eau reprenait sa direction première. Il était donc permis d'espérer qu'il entraînerait le radeau jusqu'à la limite du Congo français, d'où il serait aisé de gagner Libreville. À six heures et demie, d'un vigoureux coup de godille, Khamis accosta la rive gauche, au fond d'une étroite crique, ombragée sous les larges frondaisons d'un cailcédrat d'une espèce identique à l'acajou des forêts sénégaliennes. Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'était pas dégagé de ces brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'épaisseur. Il n'en faudrait pas inférer que la nuit serait froide. Un thermomètre eût marqué de vingt-cinq à vingt-six degrés centigrades. Le feu pétilla bientôt entre les pierres de la crique, et ce fut uniquement pour les exigences culinaires, le rôtissage d'un quartier de sassaby. Cette fois, Llanga eût vainement cherché des mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour édulcorer l'eau du rio Johausen, lequel, malgré une certaine ressemblance de nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune façon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait se débarrasser des moustiques par le même procédé que la veille. À sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague clarté se reflétait dans les eaux de la rivière. À sa surface flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres, arrachés des berges. Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis préparaient la couchée, entassant des brassées d'herbes sèches au pied de l'arbre, Llanga allait et venait sur le bord, s'amusant à suivre cette dérive d'épaves flottantes. En ce moment apparut en amont, à une trentaine de toises, le tronc d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait été brisé à cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, où la cassure était fraîche. Autour de ces branches, dont les plus basses traînaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui avait survécu a la chute de l'arbre. Très probablement, cet arbre avait été frappé d'un coup de foudre du dernier orage. De la place où s'implantaient ses racines, il était tombé sur la berge, puis, glissant peu à peu, dégagé des roseaux, saisi par le courant, il dérivait avec les nombreux débris à la surface du rio. De telles réflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les eût faites ou fût capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait pas plus remarqué que les autres épaves animées du même mouvement, si son attention, n'eût été attirée d'une façon toute spéciale. En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir une créature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au secours. Au milieu de la demi-obscurité, il ne put distinguer l'être en question. Était-il d'origine animale?... Très indécis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se produisit un nouvel incident. Le tronc n'était plus qu'a une quarantaine de mètres, en obliquant vers la crique, où était accosté le radeau. À cet instant, un cri retentit, -- un cri singulier, ou plutôt une sorte d'appel désespéré, comme si quelque être humain eût demande aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la crique, cet être se précipita dans le courant avec l'évidente intention de gagner la berge. Llanga crut reconnaître un enfant, d'une taille inférieure à la sienne. Cet enfant avait dû se trouver sur l'arbre au moment de sa chute. Savait-il nager?... Très mal dans tous les cas et pas assez pour atteindre la berge. Visiblement ses forces le trahissaient. Il se débattait, disparaissait, reparaissait, et, par intervalles, une sorte de gloussement s'échappait de ses lèvres. Obéissant à un sentiment d'humanité, sans prendre le temps de prévenir, Llanga se jeta dans le rio, et gagna la place où l'enfant venait de s'enfoncer une dernière fois. Aussitôt, John Cort et Max Huber, qui avaient entendu le premier cri, accoururent sur le bord de la crique. Voyant Llanga soutenir un corps à la surface de la rivière, ils lui tendirent la main pour l'aider à remonter sur la berge. «Eh?... Llanga, s'écria Max Huber, qu'es-tu allé repêcher là?... -- Un enfant... mon ami Max... un enfant... Il se noyait... -- Un enfant?... répéta John Cort. -- Oui, mon ami John.» Et Llanga s'agenouilla près du petit être qu'il venait de sauver assurément. Max Huber se pencha, afin de l'observer de plus près. «Eh!... ce n'est pas un enfant!... déclara-t-il en se relevant. -- Qu'est-ce donc?... demanda John Cort. -- Un petit singe... un rejeton de ces abominables grimaciers qui nous ont assaillis!... Et c'est pour le tirer de la noyade que tu as risqué de te noyer, Llanga?... -- Un enfant... si... un enfant!... répétait Llanga. -- Non, te dis-je, et je t'engage à l'envoyer rejoindre sa famille au fond des bois.» Était-ce donc qu'il ne crût pas à ce qu'affirmait son ami Max, mais Llanga s'obstinait à voir un enfant dans ce petit être qui lui devait la vie, et qui n'avait pas encore repris connaissance. Aussi, n'entendant pas s'en séparer, il le souleva entre ses bras. Au total, le mieux était de le laisser faire à sa guise. Après l'avoir rapporté au campement, Llanga s'assura que l'enfant respirait encore, il le frictionna, il le réchauffa, puis il le coucha sur l'herbe sèche, attendant que ses yeux se rouvrissent. La veillée ayant été organisée comme d'habitude, les deux amis ne tardèrent pas à s'endormir, tandis que Khamis resterait de garde jusqu'à minuit. Llanga ne put se livrer au sommeil. Il épiait les plus légers mouvements de son protégé; étendu près de lui, il lui tenait les mains, il écoutait sa respiration... Et quelle fut sa surprise, lorsque, vers onze heures, il entendit ce mot prononcé d'une voix faible: «Ngora... ngora!» comme si cet enfant eût appelé sa mère! CHAPITRE XI -La journée du 19 Mars- À cette halte, on pouvait estimer à deux cents kilomètres le parcours effectué moitié à pied, moitié avec le radeau. En restait-il encore autant pour atteindre l'Oubanghi?... Non, dans l'opinion du foreloper, et cette seconde partie du voyage se ferait rapidement, à la condition que nul obstacle n'arrêtât la navigation. On s'embarqua dès le point du jour avec le petit passager supplémentaire, dont Llanga n'avait pas voulu se séparer. Après l'avoir transporté sous le taud de feuillage, il voulut demeurer près de lui, espérant que ses yeux allaient se rouvrir. Que ce fût un membre de la famille des quadrumanes du continent africain, chimpanzés, orangs, gorilles, mandrilles, babouins et autres, cela ne faisait pas doute dans l'esprit de Max Huber et de John Cort. Ils n'avaient même guère songé à le regarder de plus près, à lui accorder une attention particulière. Cela ne les intéressait pas autrement. Llanga l'avait sauvé, il désirait le garder, comme on garde un pauvre chien recueilli par pitié, soit! Qu'il s'en fît un compagnon, rien de mieux, et cela témoignait de son bon coeur. Après tout, puisque les deux amis avaient adopté le jeune indigène, il était bien permis à celui-ci d'adopter un petit singe. Vraisemblablement, dès qu'il trouverait l'occasion de filer sous bois, ce dernier abandonnerait son sauveur avec cette ingratitude dont les hommes n'ont point le monopole. Il est vrai, si Llanga était venu dire à John Cort, à Max Huber, même à Khamis: «Il parle, ce singe!... Il a répété trois ou quatre fois le mot «ngora», peut-être leur attention eût-elle été éveillée, leur curiosité aussi!... Peut-être l'eussent-ils examiné avec plus de soin, ce petit animal!... Peut-être auraient-ils découvert en lui quelque échantillon d'une race inconnue jusqu'alors, celle des quadrumanes parlants?... Mais Llanga se tut, craignant de s'être trompé, d'avoir mal entendu. Il se promit d'observer son protégé, et, si le mot «ngora» ou tout autre s'échappait de ses lèvres, il préviendrait aussitôt son ami John et son ami Max. C'est donc une des raisons pour lesquelles il demeura sous le taud, essayant de donner un peu de nourriture à son protégé, qui semblait affaibli par un long jeûne. Sans doute, le nourrir serait malaisé, les singes étant frugivores. Or, Llanga n'avait pas un . . . 1 2 - - , ? . . . 3 4 - - ' . . . 5 6 - - ? . . . . 7 8 - - , , ' , 9 ' , . . . » 10 11 12 ' . 13 14 , , ' , 15 , , ' 16 . 17 18 19 - - 20 21 , , 22 , , ' 23 . 24 25 - . 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