-- Il faut la traverser, répondit sans hésiter le foreloper. Nous
n'y serons pas exposés à de mauvaises rencontres: des fauves,
peut-être; des indigènes, non. Ni Pahouins, ni Denkas, ni Founds,
ni Boughos ne se sont jamais risqués à l'intérieur, ni aucune
peuplade de l'Oubanghi. Les dangers sont plus grands pour nous en
plaine, surtout de la part des nomades. Dans cette forêt où une
caravane n'aurait pu s'engager avec ses attelages, des hommes à
pied ont la possibilité de trouver passage. Je le répète,
dirigeons-nous vers le sud-ouest, et j'ai bon espoir d'arriver
sans erreur aux rapides de Zongo.»
Ces rapides barrent le cours de l'Oubanghi à l'angle que fait la
rivière en quittant la direction ouest pour la direction sud. À
s'en rapporter aux voyageurs, c'est là que la grande forêt
prolonge son extrême pointe. De là, il n'y a plus qu'à suivre les
plaines sur le parallèle de l'équateur, et, grâce aux caravanes
très nombreuses en cette région, les moyens de ravitaillement et
de transport seraient fréquents.
L'avis de Khamis était donc sage. En outre, l'itinéraire qu'il
proposait devait abréger le cheminement jusqu'à l'Oubanghi. Toute
la question tenait à la nature des obstacles que présenterait
cette forêt profonde. De sentier praticable, il ne fallait pas
espérer qu'il en existât: peut-être quelques passées d'animaux
sauvages, buffles, rhinocéros et autres lourds mammifères. Quant
au sol, il serait embarrassé de broussailles, ce qui eût nécessité
l'emploi de la hache, alors que le foreloper en était réduit à sa
hachette et ses compagnons à leurs couteaux de poche. Néanmoins,
il n'y aurait pas à subir de longs retards pendant la marche.
Après avoir soulevé ces objections, John Cort n'hésita plus.
Relativement à la difficulté de s'orienter sous les arbres dont le
soleil perçait à peine le dôme épais, même à son zénith, inutile
de s'en préoccuper.
En effet, une sorte d'instinct, semblable à celui des animaux, --
instinct inexplicable et qui se rencontre chez quelques races
d'hommes, -- permet aux Chinois entre autres, comme à plusieurs
tribus sauvages du Far-West, de se guider par l'ouïe et par
l'odorat plus encore que par la vue, et de reconnaître la
direction à de certains indices. Or Khamis possédait cette faculté
d'orientation à un degré rare; il en avait maintes fois donné des
preuves décisives. Dans une certaine mesure, le Français et
l'Américain pourraient s'en rapporter à cette aptitude plutôt
physique qu'intellectuelle, peu sujette à l'erreur, et sans avoir
besoin de relever la position du soleil.
Quant aux autres obstacles qu'offrait la traversée de la forêt,
voici ce que répondit le foreloper:
«Monsieur John, je sais que nous ne trouverons pour tout sentier
qu'un sol obstrué de ronces, de bois mort, d'arbres tombés de
vieillesse, enfin d'obstacles peu aisés à franchir. Mais admettez-
vous qu'une si vaste forêt ne soit pas arrosée de quelques cours
d'eau, lesquels ne peuvent être que des affluents de
l'Oubanghi?...
-- Ne fût-ce que celui qui coule à l'est du tertre, fit observer
Max Huber. Il se dirige vers la forêt, et pourquoi ne deviendrait-
il pas rivière?... Dans ce cas, un radeau que nous
construirions... quelques troncs liés ensemble...
-- N'allez pas si vite, cher ami, dit John Cort, et ne vous
laissez pas emporter par votre imagination à la surface de ce
rio... imaginaire...
-- Monsieur Max a raison, déclara Khamis. Vers le couchant, nous
rencontrerons ce cours d'eau qui doit se jeter dans l'Oubanghi...
-- D'accord, répliqua John Cort, mais nous les connaissons, ces
rivières de l'Afrique, pour la plupart innavigables...
-- Vous ne voyez que les difficultés, mon cher John...
-- Mieux vaut les voir avant qu'après, mon cher Max!»
John Cort disait vrai. Les rivières et les fleuves de l'Afrique
n'offrent pas les mêmes avantages que ceux de l'Amérique, de
l'Asie et de l'Europe. On en compte quatre principaux: le Nil, le
Zambèze, le Congo, le Niger, que de nombreux affluents alimentent,
et le réseau liquide de leur bassin est considérable. Malgré cette
disposition naturelle, ils ne facilitent que médiocrement les
expéditions à l'intérieur du continent noir. D'après les récits
des voyageurs que leur passion de découvreurs a conduits à travers
ces immenses territoires, les fleuves africains ne sauraient être
comparés au Mississippi, au Saint-Laurent, à la Volga, à
l'Iraouaddy, au Brahmapoutre, au Gange, à l'Indus. Le volume de
leurs eaux est de beaucoup moins abondant, si leur parcours égale
celui de ces puissantes artères, et, à quelque distance en amont
des embouchures, ils ne peuvent porter des navires de tonnage
moyen. En outre, ce sont des bas-fonds qui les interceptent, des
cataractes ou des chutes qui les coupent d'une rive à l'autre, des
rapides d'une telle violence qu'aucune embarcation ne se risque à
les remonter. Là est une des raisons qui rendent l'Afrique
centrale si réfractaire aux efforts tentés jusqu'ici.
L'objection de John Cort avait donc sa valeur, Khamis ne pouvait
la méconnaître. Mais, en somme, elle n'était pas de nature à faire
rejeter le projet du foreloper, qui, d'autre part, présentait de
réels avantages.
«Si nous rencontrons un cours d'eau, répondit-il, nous le
descendrons tant qu'il ne sera pas interrompu par des obstacles...
S'il est possible de tourner ces obstacles, nous les tournerons...
Dans le cas contraire, nous reprendrons notre marche...
-- Aussi, répliqua John Cort, ne suis-je pas opposé à votre
proposition, Khamis, et je pense que nous avons tout bénéfice à
nous diriger vers l'Oubanghi en suivant un de ses tributaires, si
faire se peut.»
Au point où la discussion était arrivée, il n'y avait plus que
deux mots à répondre:
«En route!...» s'écria Max Huber.
Et ses compagnons les répétèrent après lui.
Au fond, ce projet convenait à Max Huber: s'aventurer à
l'intérieur de cette immense forêt, impénétrée jusqu'alors, sinon
impénétrable... Peut-être y rencontrerait-il enfin cet
extraordinaire que, depuis trois mois, il n'avait pas trouvé dans
les régions du haut Oubanghi!
CHAPITRE V
-Première journée de marche-
Il était un peu plus de huit heures lorsque John Cort, Max Huber,
Khamis et l'enfant prirent direction vers le sud-ouest.
À quelle distance apparaîtrait le cours d'eau qu'ils comptaient
suivre jusqu'à son confluent avec l'Oubanghi?... Aucun d'eux ne
l'eût pu dire. Et si c'était celui qui paraissait couler vers la
forêt, après avoir contourné le tertre des tamarins, n'obliquait-
il pas à l'est sans la traverser?... Et, enfin, si les obstacles,
roches ou rapides, encombraient son lit au point de le rendre
innavigable?... D'autre part, si cette immense agglomération
d'arbres était dépourvue de sentiers ou du moins de passées
ouvertes par les animaux entre les halliers, comment des piétons
pourraient-ils s'y frayer une route sans employer le fer ou le
feu?... Khamis et ses compagnons trouveraient-ils, dans les
parties fréquentées par les gros quadrupèdes, le sol dégagé, les
broussailles piétinées, les lianes rompues, le cheminement
libre?...
Llanga, comme un agile furet, courait en avant, bien que John Cort
lui recommandât de ne pas s'éloigner. Mais, lorsqu'on le perdait
de vue, sa voix perçante ne cessait de se faire entendre.
«Par ici... par ici!» criait-il.
Et tous trois marchaient vers lui, en suivant les percées dans
lesquelles il venait de s'engager.
Lorsqu'il fallut s'orienter à travers ce labyrinthe, l'instinct du
foreloper intervint utilement. D'ailleurs, par l'interstice des
frondaisons, il était possible de relever la position du soleil.
En ce mois de mars, à l'heure de sa culmination, il montait
presque au zénith, qui, pour cette latitude, occupe la ligne de
l'équateur céleste.
Cependant le feuillage s'épaississait à ce point que c'est à peine
si un demi-jour régnait sous ces milliers d'arbres. Par les temps
couverts, ce devait être presque de l'obscurité, et, la nuit,
toute circulation deviendrait impossible. Il est vrai, l'intention
de Khamis était de faire halte entre le soir et le matin, de
choisir un abri au pied de quelque tronc en cas de pluie, de
n'allumer de feu que juste pour cuire le gibier abattu dans
l'avant ou l'après-midi. Quoique la forêt ne dût pas être
fréquentée par les nomades, -- et on n'avait pas relevé trace de
ceux qui avaient campé sur la lisière, -- mieux valait ne point
signaler sa présence par l'éclat d'un foyer. Au surplus, quelques
braises ardentes, disposées sous la cendre, devaient suffire à la
cuisine, et il n'y avait rien à craindre du froid à cette époque
de la saison africaine.
En effet, la caravane avait déjà eu à souffrir des chaleurs en
parcourant les plaines de la région intertropicale. La température
y atteignait un degré excessif. Sous l'abri de ces arbres, Khamis,
Max Huber, John Cort seraient moins éprouvés, les conditions étant
plus favorables au long et pénible parcours que leur imposaient
les circonstances. Il va de soi que pendant ces nuits, imprégnées
des feux du jour, à la condition que le temps fût sec, il n'y
avait aucun inconvénient à coucher en plein air.
La pluie, c'était là ce qui était le plus à craindre dans une
contrée où les saisons sont toutes pluvieuses. Sur la zone
équinoxiale soufflent les vents alizés qui s'y neutralisent. De ce
phénomène climatérique il résulte que, l'atmosphère étant
généralement calme, les nuages épanchent leurs vapeurs condensées
en d'interminables averses. Toutefois, depuis une semaine, le ciel
s'était rasséréné au retour de la lune, et, puisque le satellite
terrestre paraît avoir une influence météorologique, peut-être
pouvait-on compter sur une quinzaine de jours que ne troublerait
pas la lutte des éléments.
En cette partie de la forêt qui s'abaissait en pente peu sensible
vers les rives de l'Oubanghi, le terrain n'était pas marécageux,
ce qu'il serait sans doute plus au sud. Le sol, très ferme, était
tapissé d'une herbe haute et drue qui rendait le cheminement lent
et difficile, lorsque le pied des animaux ne l'avait pas foulée.
«Eh! fit observer Max Huber, il est regrettable que nos éléphants
n'aient pas pu foncer jusqu'ici!... Ils auraient brisé les lianes,
déchiré les broussailles, aplani le sentier, écrasé les ronces...
-- Et nous avec... répliqua John Cort.
-- Assurément, affirma le foreloper. Contentons-nous de ce qu'ont
fait les rhinocéros et les buffles... Où ils ont passé, il y aura
pour nous passage.»
Khamis, d'ailleurs, connaissait ces forêts de l'Afrique centrale
pour avoir souvent parcouru celles du Congo et du Cameroun. On
comprendra, dès lors, qu'il ne fût point embarrassé de répondre
relativement aux essences forestières si diverses, qui
foisonnaient dans celle-ci. John Cort s'intéressait à l'étude de
ces magnifiques échantillons du règne végétal, à ces phanérogames
dont on a catalogué tant d'espèces entre le Congo et le Nil.
«Et puis, disait-il, il en est d'utilisables, susceptibles de
varier le monotone menu des grillades.»
Sans parler des gigantesques tamarins réunis en grand nombre, les
mimosas d'une hauteur extraordinaire et les baobabs dressaient
leurs cimes à une altitude de cent cinquante pieds. À vingt et
trente mètres s'élevaient certains spécimens de la famille des
euphorbiacées, à branches épineuses, à feuilles larges de six à
sept pouces, doublées d'une écorce à substance laiteuse, et dont
la noix, lorsque le fruit est mûr, fait explosion en projetant la
semence de ses seize compartiments. Et, s'il n'eût possédé
l'instinct de l'orientation, Khamis n'aurait-il pu s'en rapporter
aux indications du -sylphinum lacinatum-, puisque les feuilles
radicales de cet arbuste se tordent de manière à présenter leurs
faces l'une à l'est, l'autre à l'ouest.
En vérité, un Brésilien perdu sous ces profonds massifs se serait
cru au milieu des forêts vierges du bassin de l'Amazone. Tandis
que Max Huber pestait contre les buissons nains qui hérissaient le
sol, John Cort ne se lassait pas d'admirer ces tapis verdoyants de
haute lisse, où se multipliaient le phrynium et les aniômes, les
fougères de vingt sortes qu'il fallait écarter. Et quelle variété
d'arbres, les uns de bois dur, les autres de bois mou! Ceux-ci,
ainsi que le fait remarquer Stanley, -- -Voyage dans les ténèbres
de l'Afrique-, -- remplacent le pin et le sapin des zones
hyperboréennes. Rien qu'avec leurs larges feuilles, les indigènes
se construisent des cabanes pour une halte de quelques jours. En
outre, la forêt possédait encore en grand nombre des teks, des
acajous, des coeurs-verts, des arbres de fer, des campêches de
nature imputrescible, des copals de venue superbe, des manguiers
arborescents, des sycomores qui pouvaient rivaliser avec les plus
beaux de l'Afrique orientale, des orangers à l'état sauvage, des
figuiers dont le tronc était blanc comme s'il eût été chaulé, des
«mpafous» colossaux et autres arbres de toutes espèces.
En réalité, ces multiples produits du règne végétal ne sont pas
assez pressés pour nuire au développement de leur ramure sous
l'influence d'un climat à la fois chaud et humide. Il y aurait eu
passage même pour les chariots d'une caravane, si des câbles,
mesurant jusqu'à un pied d'épaisseur, n'eussent été tendus entre
leurs bases. C'étaient d'interminables lianes qui s'enroulaient
autour des fûts comme des fouillis de serpents. De toutes parts
s'enchevêtraient un enguirlandement de branchages dont on ne
saurait se faire une idée, des tortis capricieux, des festons
ininterrompus allant des massifs aux halliers. Pas un rameau qui
ne fût rattaché au rameau voisin! Pas un tronc qui ne fût relié
par ces longues chaînes végétales, dont quelques-unes pendaient
jusqu'à terre comme des stalactites de verdure! Pas une rugueuse
écorce qui ne fût tapissée de mousses épaisses et veloutées sur
lesquelles couraient des milliers d'insectes aux ailes pointillées
d'or!
Et des moindres amalgames de ces frondaisons s'échappait un
concert de gazouillements, de hululements, ici des cris, là des
chants, qui s'éparpillaient du matin au soir.
Les chants, c'étaient des myriades de becs qui les lançaient en
roulades, rossignolades, trilles plus variés et plus aigus que
ceux d'un sifflet de quartier-maître à bord d'un navire de guerre.
Et comment n'être point assourdi par ce monde ailé des perroquets,
des huppes, des hiboux, des écureuils volants, des merles, des
perruches, des tette-chèvres, sans compter les oiseaux-mouches,
agglomérés comme un essaim d'abeilles entre les hautes
branches?...
Les cris, c'étaient ceux d'une colonie simienne, un charivarique
accord de babouins à poil grisâtre, de colobes encamaillés, de
grenuches à fourrure noire, de chimpanzés, de mandrilles, de
gorilles, les plus vigoureux et les plus redoutables singes de la
faune africaine. Jusqu'alors, ces quadrumanes, bien qu'ils fussent
en bandes, ne s'étaient livrés à aucune manifestation hostile
contre Khamis et ses compagnons, les premiers hommes, sans doute,
qu'ils apercevaient au fond de cette forêt de l'Afrique centrale.
Il y avait lieu de croire, en effet, que jamais êtres humains ne
s'étaient aventurés sous ces massifs. De là, chez la gent
simienne, plus de curiosité que de colère. En d'autres parties du
Congo et du Cameroun, il n'en eût pas été de même. Depuis
longtemps, l'homme y a fait son apparition. Les chasseurs
d'ivoire, auxquels des centaines de bandits, indigènes ou non,
prêtent leur concours, n'en sont plus à étonner des singes, depuis
longtemps témoins des ravages que ces aventuriers exercent, et qui
coûtent tant de vies humaines.
Après une première halte au milieu de la journée, une seconde fut
faite à six heures du soir. Le cheminement avait présenté parfois
de réelles difficultés en présence d'inextricables réseaux de
lianes. Les couper ou les rompre exigeait un pénible travail.
Toutefois, sur une grande étendue du parcours s'ouvraient des
sentiers fréquentés plus particulièrement par les buffles, dont
quelques-uns furent entrevus derrière les buissons, -- entre
autres des onjas de forte taille.
Ces ruminants ne laissent point d'être redoutables, grâce à leur
force prodigieuse, et les chasseurs doivent éviter, quand ils les
attaquent, d'être chargés par eux. Les tirer entre les deux yeux,
pas trop bas, afin que la blessure soit foudroyante, c'est le plus
sûr moyen de les abattre.
John Cort et Max Huber n'avaient jamais eu l'occasion d'exercer
leur adresse contre ces onjas, qui s'étaient tenus hors de portée.
D'ailleurs, la chair d'antilope ne manquant pas encore, il
importait de ménager les munitions. Aucun coup de fusil ne devait
retentir pendant cette traversée, à moins qu'il ne s'agît de la
défense personnelle ou de la nécessité de pourvoir à la nourriture
quotidienne.
Ce fut au bord d'une petite clairière que, le soir venu, Khamis
donna le signal d'arrêt, au pied d'un arbre qui dépassait la
futaie environnante. À six mètres du sol s'étendait son feuillage
d'un vert tirant sur le gris, entremêlé de fleurs d'un duvet
blanchâtre tombant en neige autour d'un tronc à l'écorce argentée.
C'était un de ces cotonniers d'Afrique, dont les racines sont
disposées en arcs-boutants, et sous lesquelles on peut s'abriter.
«Le lit est tout fait!... s'écria Max Huber. Pas de sommier
élastique, sans doute, mais un matelas de coton, et nous en aurons
l'étrenne!»
Le feu allumé avec le briquet et l'amadou dont Khamis était
amplement approvisionné, ce repas fut semblable au premier du
matin et au deuxième de la méridienne. Par malheur, -- mais
comment ne point s'y résigner? -- manque absolu de ce biscuit qui
avait remplacé le pain pendant la campagne. On se contenta donc
des grillades, lesquelles satisfirent l'appétit dans une large
mesure.
Le souper fini, avant d'aller s'étendre entre les racines du
cotonnier, John Cort dit au foreloper:
«Si je ne me trompe, nous avons toujours marché dans le sens du
sud-ouest...
-- Toujours, répondit Khamis. Chaque fois que j'ai pu apercevoir
le soleil, j'ai relevé la route...
-- À combien de lieues estimez-vous nos étapes pendant cette
journée?...
-- Quatre à cinq, monsieur John, et, si nous continuons de la
sorte, en moins d'un mois nous aurons atteint les bords de
l'Oubanghi.
-- Bon, reprit John Cort, n'est-il pas prudent de compter avec les
mauvaises chances?...
-- Et aussi avec les bonnes, repartit Max Huber. Qui sait si nous
ne découvrirons pas quelque cours d'eau, qui nous permettra de
descendre sans fatigue...
-- Jusqu'ici il ne semble pas, mon cher Max...
-- C'est que nous ne sommes pas assez avancés en direction de
l'ouest, affirma Khamis, et je serais très surpris si demain... ou
après-demain...
-- Faisons comme si nous ne devions pas rencontrer une rivière,
répliqua John Cort. Somme toute, un voyage d'une trentaine de
jours, si les difficultés ne sont pas plus insurmontables que
pendant cette première journée, ce n'est pas pour effrayer des
chasseurs africanisés comme nous le sommes!
-- Et encore, ajouta Max Huber, je crains bien que cette
mystérieuse forêt ne soit totalement dépourvue de mystère!
-- Tant mieux, Max!
-- Tant pis, John! -- Et, maintenant, Llanga, allons dormir...
-- Oui, mon ami Max», répondit l'enfant, dont les yeux se
fermaient de sommeil, après les fatigues d'une longue route
pendant laquelle il n'était jamais resté en arrière.
Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et
l'accoter dans le meilleur coin.
Le foreloper s'était offert à veiller toute la nuit. Ses
compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de
trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairière
ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'être sur
ses gardes jusqu'au lever du jour.
Ce fut Max Huber qui prit la première faction, tandis que John
Cort et Khamis s'étendaient sur le blanc duvet tombé de l'arbre.
Max Huber, sa carabine chargée à portée de la main, appuyé contre
une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit.
Dans les profondeurs de la forêt, tous les bruits du jour avaient
cessé. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine régulière,
la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, très
élevée vers le zénith, glissaient par les interstices du feuillage
et zébraient le sol de zigzags argentés. Au-delà de la clairière,
les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations
lunaires.
Très sensible à cette poésie de la nature, Max Huber la goûtait,
l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rêver parfois, et cependant
ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il fût le seul être
vivant au sein de ce monde végétal?...
Monde végétal, c'était bien ce que son imagination faisait de
cette grande forêt de l'Oubanghi!
«Et, pensait-il, si l'on veut pénétrer les derniers secrets du
globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrémités de son axe, pour
découvrir ses derniers mystères?... Pourquoi, au prix
d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des
obstacles peut-être infranchissables, pourquoi tenter la conquête
des deux pôles?... Qu'en résulterait-il?... La solution de
quelques problèmes de météorologie, d'électricité, de magnétisme
terrestre!... Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux
nécrologies des contrées australes et boréales?... Est-ce qu'il ne
serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers
arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces
forêts et de vaincre leur farouche impénétrabilité?... Comment! il
en existe de telles en Amérique, en Asie, en Afrique, et aucun
pionnier n'a eu jusqu'ici la pensée d'en faire son champ de
découvertes, ni le courage de se lancer à travers cet inconnu?
Personne n'a encore arraché à ces arbres le mot de leur énigme
comme les anciens aux vieux chênes de Dodone?... Et n'avaient-ils
pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes,
de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?...
D'ailleurs, pour se restreindre aux données de la science moderne,
ne peut-on admettre, en ces immensités forestières, l'existence
d'êtres inconnus, appropriés aux conditions de cet habitat? À
l'époque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas
des peuplades à demi sauvages, des Celtes, des Germains, des
Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de
villages, ayant leurs coutumes particulières, leurs moeurs
personnelles, leur originalité native, à l'intérieur de ces forêts
dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts
à forcer les limites?...»
Ainsi songeait Max Huber.
Or, précisément, en ces régions de l'Afrique équatoriale, est-ce
que la légende n'avait pas signalé des êtres à un degré inférieur
de l'humanité, des êtres quasi fabuleux?... Est-ce que cette forêt
de l'Oubanghi n'avoisinait pas, à l'est, les territoires reconnus
par Schweinfurth et Junker, le pays des Niam-Niam, ces hommes à
queue, qui, il est vrai, ne possédaient aucun appendice caudal?...
Est-ce que Henry Stanley, dans les contrées au nord de l'Itouri,
n'avait pas rencontré des pygmées hauts de moins d'un mètre,
parfaitement constitués, à peau luisante et fine, aux grands yeux
de gazelle, et dont le missionnaire anglais Albert Lhyd a constaté
l'existence entre l'Ouganda et la Cabinda, plus de dix mille,
abrités sous la ramure ou perchés sur les grands arbres, ces
Bambustis, ayant un chef auquel ils obéissaient?... Est-ce que
dans les bois de Ndouqourbocha, après avoir quitté Ipoto, il
n'avait pas traversé cinq villages, abandonnés de la veille par
leur population lilliputienne? Est-ce qu'il ne s'était pas trouvé
en présence de ces Ouambouttis, Batinas, Akkas, Bazoungous, dont
la stature ne dépassait pas cent trente centimètres, réduite même,
pour certains d'entre eux, à quatre-vingt-douze, et d'un poids
inférieur à quarante kilogrammes? Et, cependant, ces tribus n'en
étaient pas moins intelligentes, industrieuses, guerrières,
redoutables, avec leurs petites armes, aux animaux comme aux
hommes, et très craintes des peuplades agricoles des régions du
haut Nil?...
Aussi, emporté par son imagination, son appétit des choses
extraordinaires, Max Huber s'obstinait-il à croire que la forêt de
l'Oubanghi devait renfermer des types étranges, dont les
ethnographes ne soupçonnaient pas l'existence... Pourquoi pas des
humains qui n'auraient qu'un oeil comme les Cyclopes de la Fable,
ou dont le nez, allongé en forme de trompe, permettrait de les
classer, sinon dans l'ordre des pachydermes, du moins dans la
famille des proboscidiens?...
Max Huber, sous l'influence de ces rêveries scientifico-
fantaisistes, oubliait tant soit peu son rôle de sentinelle.
L'ennemi se fût approché sans avoir été signalé à temps pour que
Khamis et John Cort pussent se mettre sur la défensive...
Une main se posa sur son épaule.
«Eh!... quoi? fit-il en sursautant.
-- C'est moi, lui dit son compagnon, et ne me prenez pas pour un
sauvage de l'Oubanghi! -- Rien de suspect?...
-- Rien...
-- Il est l'heure à laquelle il est convenu que vous iriez
reposer, mon cher Max...
-- Soit, mais je serai bien étonné si les rêves que je vais faire
en dormant valent ceux que j'ai faits sans dormir!»
La première partie de cette nuit n'avait point été troublée, et le
reste ne le fut pas davantage, lorsque John Cort eut remplacé Max
Huber, et lorsque Khamis eut relevé John Cort de sa faction.
CHAPITRE VI
-Après une longue étape-
Le lendemain, à la date du 11 mars, parfaitement remis des
fatigues de la veille, John Cort, Max Huber, Khamis, Llanga se
disposèrent à braver celles de cette seconde journée de marche.
Quittant l'abri du cotonnier, ils firent le tour de la clairière,
salués par des myriades d'oiseaux qui remplissaient l'espace de
trilles assourdissants et de points d'orgue à rendre jaloux les
Patti et autres virtuoses de la musique italienne.
Avant de se mettre en route, la sagesse commandait de faire un
premier repas. Il se composa uniquement de la viande froide
d'antilope, de l'eau d'un ruisseau qui serpentait sur la gauche,
et auquel fut remplie la gourde du foreloper.
Le début de l'étape se fit à droite, sous les ramures que
perçaient déjà les premiers rayons du soleil, dont la position fut
relevée avec soin.
Évidemment ce quartier de la forêt devait être fréquenté par de
puissants quadrupèdes. Les passées s'y multipliaient dans tous les
sens. Et de fait, au cours de la matinée, on aperçut un certain
nombre de buffles, et même deux rhinocéros qui se tenaient à
distance. Comme ils n'étaient point d'humeur batailleuse, sans
doute, il n'y eut pas lieu de dépenser les cartouches à repousser
une attaque.
La petite troupe ne s'arrêta que vers midi, ayant franchi une
bonne douzaine de kilomètres.
En cet endroit, John Cort put abattre un couple d'outardes de
l'espèce des korans qui vivent dans les bois, volatiles au plumage
d'un noir de jais sous le ventre. Leur chair, très estimée des
indigènes, inspira cette fois la même estime à un Américain et à
un Français au repas de midi.
«Je demande, avait toutefois dit Max Huber, que l'on substitue le
rôti aux grillades...
-- Rien de plus facile», s'était hâté de répondre le foreloper.
Et une des outardes, plumée, vidée, embrochée d'une baguette,
rôtie à point devant une flamme vive, pétillante, fut dévorée à
belles dents.
Khamis et ses compagnons se remirent en route dans des conditions
plus pénibles que la veille.
À descendre au sud-ouest, les passées se présentaient moins
fréquemment. Il fallait se frayer un chemin entre les
broussailles, aussi drues que les lianes dont les cordons durent
être tranchés au couteau. La pluie vint à tomber pendant plusieurs
heures, -- une pluie assez abondante. Mais telle était l'épaisseur
des frondaisons que c'est à peine si le sol en recevait quelques
gouttes. Toutefois, au milieu d'une clairière, Khamis put remplir
la gourde presque vidée déjà, et il y eut lieu de s'en féliciter.
En vain le foreloper avait-il cherché quelque filet liquide sous
les herbes. De là, probablement, la rareté des animaux et des
sentiers praticables.
«Cela n'annonce guère la proximité d'un cours d'eau», déclara John
Cort, lorsque l'on s'installa pour la halte du soir.
D'où cette conséquence s'imposait: c'est que le rio qui coulait
non loin du tertre aux tamarins ne faisait que contourner la
forêt.
Néanmoins, la direction prise jusqu'alors ne devrait pas être
modifiée, et avec d'autant plus de raison qu'elle aboutirait au
bassin de l'Oubanghi.
«D'ailleurs, observa Khamis, à défaut du cours d'eau que nous
avons aperçu avant-hier au campement, ne peut-il s'en rencontrer
un autre dans cette direction?»
La nuit du 11 au 12 mars ne s'écoula pas entre les racines d'un
cotonnier. Ce fut au pied d'un arbre non moins gigantesque, un
bombax, dont le tronc symétrique s'élevait tout d'un jet à la
hauteur d'une centaine de pieds au-dessus de l'épais tapis du sol.
La surveillance établie comme d'habitude, le sommeil n'allait être
troublé que par quelques lointains beuglements de buffles et de
rhinocéros. Il n'était pas à craindre que le rugissement du lion
se mêlât à ce concert nocturne. Ces redoutables fauves n'habitent
guère les forêts de l'Afrique centrale. Ils sont les hôtes des
régions plus élevées en latitude, soit au delà du Congo vers le
sud, soit sur la limite du Soudan vers le nord, dans le voisinage
du Sahara. Les épais fourrés ne conviennent pas au caractère
capricieux, à l'allure indépendante du roi des animaux, -- roi
d'autorité et non roi constitutionnel. Il lui faut de plus grands
espaces, des plaines inondées de soleil où il puisse bondir en
toute liberté.
Si les rugissements ne se firent pas entendre, il en fut de même
des grognements de l'hippopotame, -- ce qui était regrettable,
convient-il de noter, car la présence de ces mammifères amphibies
eût indiqué la proximité d'un cours d'eau.
Le lendemain, départ dès l'aube par temps sombre, et coup de
carabine de Max Huber, qui abattit une antilope de la taille d'un
âne, ou plus exactement d'un zèbre, type placé entre l'âne et le
cheval. C'était un oryx, à robe de couleur vineuse, présentant
quelques zébrures régulièrement dessinées. L'oryx est rayé d'une
bande noire depuis la nuque jusqu'à l'arrière-train, orné de
taches noires aux jambes, dont le poil est blanchâtre, agrémenté
d'une queue noire qui balaye largement le sol, échantillonné d'un
bouquet de fourrure noire à sa gorge. Bel animal, aux cornes
longues d'un mètre, garnies d'une trentaine d'anneaux à leur base,
s'incurvant avec élégance, et présentant une symétrie de forme
dont la nature donne peu d'exemples.
Chez l'oryx, la corne est une arme défensive qui, dans les
contrées du nord et du midi de l'Afrique, lui permet de résister
même à l'attaque du lion. Mais, ce jour-là, l'animal visé par le
chasseur ne put échapper à la balle qui lui fut joliment envoyée,
et, le coeur traversé, tomba du premier coup.
C'était l'alimentation assurée pour plusieurs jours. Khamis
s'occupa de dépecer l'oryx, travail qui prit une heure. Puis, se
partageant cette charge, dont Llanga réclama sa part, ils
commencèrent une nouvelle étape.
«Eh! ma foi! dit John Cort, on se procure par ici de la viande à
bon marché, puisqu'elle ne coûte qu'une cartouche...
-- À la condition d'être adroit..., répliqua le foreloper.
-- Et heureux surtout», ajouta Max Huber, plus modeste que ne le
sont d'habitude ses confrères en haute vénerie.
Mais jusqu'alors, si Khamis et ses compagnons avaient pu épargner
leur poudre et économiser leur plomb, s'ils ne les avaient
employés qu'à tuer le gibier, la journée ne devait pas finir sans
que les carabines eussent à servir pour la défensive.
Pendant un bon kilomètre, le foreloper crut même qu'il aurait à
repousser l'attaque d'une troupe de singes. Cette troupe se
démenait à droite et à gauche d'une longue passée, les uns sautant
entre les branches d'arbre en arbre, les autres gambadant et
franchissant les fourrés par des bonds prodigieux à faire envie
aux plus agiles gymnastes.
Là se montraient plusieurs espèces de quadrumanes de haute
stature, des cynocéphales de trois couleurs, jaunes comme des
Arabes, rouges comme des Indiens du Far-West, noirs comme des
indigènes de la Cafrerie, et qui sont redoutables à certains
fauves. Là grimaçaient divers types de ces colobes, les véritables
dandys, les petits-maîtres les plus élégants de la race simienne,
sans cesse occupés à brosser, à lisser de la main cette pèlerine
blanche qui leur a valu le nom de colobes à camail.
Cependant cette escorte, qui s'était rassemblée après le repas de
midi, disparut vers deux heures, alors que Max Huber, John Cort,
Khamis et Llanga arpentaient un assez large sentier qui se
poursuivait à perte de vue.
S'ils avaient lieu de se féliciter des avantages de cette route
aisément praticable, ils eurent à regretter la rencontre des
animaux qui la fréquentaient.
C'étaient deux rhinocéros, dont le ronflement prolongé retentit un
peu avant quatre heures à courte distance. Khamis ne s'y trompa
point et ordonna à ses compagnons de s'arrêter:
«Mauvaises bêtes, ces rhinocéros!... dit-il en ramenant la
carabine qu'il portait en bandoulière.
-- Très mauvaise, répliqua Max Huber, et, pourtant, ce ne sont que
des herbivores...
-- Qui ont la vie dure! ajouta Khamis.
-- Que devons-nous faire?... demanda John Cort.
-- Essayer de passer sans être vus, conseilla Khamis, ou tout au
moins nous cacher sur le passage de ces malfaisantes bêtes...
Peut-être ne nous apercevront-elles pas?... Néanmoins, soyons
prêts à tirer, si nous sommes découverts, car elles fonceront sur
nous!»
Les carabines furent visitées, les cartouches disposées de manière
à être renouvelées rapidement. Puis, s'élançant hors du sentier,
tous quatre disparurent derrière les épaisses broussailles qui le
bordaient a droite.
Cinq minutes après, les mugissements s'étant accrus, apparurent
les monstrueux pachydermes, de l'espèce ketloa, presque dépourvus
de poils. Ils filaient grand trot, la tête haute, la queue
enroulée sur leur croupe.
C'étaient des animaux longs de près de quatre mètres, oreilles
droites, jambes courtes et torses, museau tronqué armé d'une seule
corne, capable de formidables coups. Et telle est la dureté de
leurs mâchoires qu'ils broyent impunément des cactus aux rudes
piquants comme les ânes mangent des chardons.
Le couple fit brusquement halte. Khamis et les autres ne doutaient
pas qu'ils ne fussent dépistés.
L'un des rhinocéros -- un monstre à peau rugueuse et sèche --
s'approcha des broussailles.
Max Huber le mit en joue.
«Ne tirez pas à la culotte... à la tête...», lui cria le
foreloper.
Une détonation, puis deux, puis trois, retentirent. Les balles
pénétraient à peine ces épaisses carapaces et ce furent autant de
coups en pure perte.
Les détonations ne les intimidèrent ni ne les arrêtèrent et ils se
disposèrent à franchir le fourré.
Il était évident que cet amas de ronces et de broussailles ne
pourrait opposer un obstacle à de si puissantes bêtes. En un
instant, tout serait ravagé, saccagé, écrasé. Après avoir échappé
aux éléphants de la plaine, Khamis et ses compagnons
échapperaient-ils aux rhinocéros de la grande forêt?... Que les
pachydermes aient le nez en trompe ou le nez en corne, ils
s'égalent en vigueur... Et, ici, il n'y aurait pas cette lisière
d'arbres qui avait arrêté les éléphants lancés à fond de train. Si
le foreloper, John Cort, Max Huber, Llanga, tentaient de s'enfuir,
ils seraient poursuivis, ils seraient atteints. Les réseaux de
lianes retarderaient leur course, alors que les rhinocéros
passeraient comme une avalanche.
Cependant, parmi les arbres de ce fourré, un baobab énorme pouvait
offrir un refuge si l'on parvenait à se hisser jusqu'à ses
premières branches. Ce serait renouveler la manoeuvre exécutée au
tertre des tamarins, dont l'issue avait été funeste, d'ailleurs.
Et y avait-il lieu de croire qu'elle aurait plus de succès?...
Peut-être, car le baobab était de taille et de grosseur à résister
aux efforts des rhinocéros.
Il est vrai, sa fourche ne s'ouvrait qu'à une cinquantaine de
pieds au-dessus du sol, et le tronc, renflé en forme de courge, ne
présentait aucune saillie à laquelle la main pût s'accrocher ni le
pied trouver un point d'appui.
Le foreloper avait compris qu'il n'y avait pas à essayer
d'atteindre cette fourche. Aussi Max Huber et John Cort
attendaient-ils qu'il prît un parti.
En ce moment, le fouillis des broussailles en bordure du sentier
remua, et une grosse tête apparut.
Un quatrième coup de carabine éclata.
John Cort ne fut pas plus heureux que Max Huber. La balle,
pénétrant au défaut de l'épaule, ne provoqua qu'un hurlement plus
terrible de l'animal, dont l'irritation s'accrut avec la douleur.
Il ne recula pas, au contraire, et d'un élan prodigieux se
précipita contre le fourré, tandis que l'autre rhinocéros, à peine
effleuré d'une balle de Khamis, se préparait à le suivre.
Ni Max Huber, ni John Cort, ni le foreloper n'eurent le temps de
recharger leurs armes. Fuir en directions diverses, s'échapper
sous le massif; il était trop tard. L'instinct de la conservation
les poussa tous trois, avec Llanga, à se réfugier derrière le
tronc du baobab, qui ne mesurait pas moins de six mètres
périphériques à la base.
Mais lorsque le premier animal contournerait l'arbre, lorsque le
second se joindrait à lui, comment éviter leur double attaque?...
«Diable!... fit Max Huber.
-- Dieu plutôt!» s'écria John Cort.
Et assurément il fallait renoncer à tout espoir de salut, si la
Providence ne s'en mêlait pas.
Sous un choc d'une effroyable violence, le baobab trembla jusque
dans ses racines à faire croire qu'il allait être arraché du sol.
Le rhinocéros, emporté dans son élan formidable, venait d'être
arrêté soudain. À un endroit où s'entr'ouvrait l'écorce du baobab,
sa corne, entrée comme le coin d'un bûcheron, s'y était enfoncée
d'un pied. En vain fit-il les plus violents efforts pour la
retirer. Même en s'arc-boutant sur ses courtes pattes, il ne put y
réussir.
L'autre, qui saccageait le fourré furieusement, s'arrêta, et ce
qu'était leur fureur à tous deux, on ne saurait se l'imaginer!
Khamis, se glissant alors autour de l'arbre, après avoir rampé au
ras des racines, essaya de voir ce qui se passait:
«En fuite... en fuite!» cria-t-il presque aussitôt.
On le comprit plus qu'on ne l'entendit.
Sans demander d'explication, Max Huber et John Cort, entraînant
Llanga, détalèrent entre les hautes herbes. À leur extrême
surprise, ils n'étaient pas poursuivis par les rhinocéros, et ce
ne fut qu'après cinq minutes d'une course essoufflante que, sur un
signe du foreloper, ils firent halte.
«Qu'est-il donc arrivé?... questionna John Cort, dès qu'il eut
repris haleine.
-- Le rhinocéros n'a pu retirer sa corne du tronc de l'arbre...,
dit Khamis.
-- Tudieu! s'écria Max Huber, c'est le Milon de Crotone des
rhinocéros...
-- Et il finira comme ce héros des jeux olympiques!» ajouta John
Cort.
Khamis, se souciant peu de savoir ce qu'était ce célèbre athlète
de l'antiquité, se contenta de murmurer:
«Enfin... sains et saufs... mais au prix de quatre ou cinq
cartouches brûlées en pure perte!
-- C'est d'autant plus regrettable que cette bête-là, ... ça se
mange, si je suis bien informé, dit Max Huber.
-- En effet, affirma Khamis, quoique sa chair ait un fort goût de
musc... Nous laisserons l'animal où il est...
-- Se décorner tout à son aise!» acheva Max Huber.
Il n'eût pas été prudent de retourner au baobab. Les mugissements
des deux rhinocéros retentissaient toujours sous la futaie. Après
un détour qui les ramena au sentier, tous quatre reprirent leur
marche. Vers six heures, la halte fut organisée au pied d'une
énorme roche.
Le jour qui suivit n'amena aucun incident. Les difficultés de
route ne s'accrurent pas, et une trentaine de kilomètres furent
franchis dans la direction du sud-ouest. Quant au cours d'eau si
impatiemment réclamé par Max Huber, si affirmativement annoncé par
Khamis, il ne se montrait pas.
Ce soir-là, aussitôt achevé un repas dont une antilope, dite
-antilope des brousses-, fournit le menu peu varié, on s'abandonna
au repos. Par malheur, cette dizaine d'heures de sommeil fut
troublée par le vol de milliers de chauves-souris de petite et de
grande taille, dont le campement ne fut débarrassé qu'au lever du
jour.
«Trop de ces harpies, beaucoup trop!... s'écria Max Huber,
lorsqu'il se remit sur pied, tout bâillant encore après une si
mauvaise nuit.
-- Il ne faut pas se plaindre... dit le foreloper.
-- Et pourquoi?...
-- Parce que mieux vaut avoir affaire aux chauves-souris qu'aux
moustiques, et ceux-ci nous ont épargnés jusqu'ici.
-- Ce qui serait le mieux, Khamis, ce serait d'éviter les uns
comme les autres...
-- Les moustiques... nous ne les éviterons pas, monsieur Max...
-- Et quand devons-nous être dévorés par ces abominables
insectes?...
-- Aux approches d'un rio...
-- Un rio!... s'écria Max Huber. Mais, après avoir cru au rio,
Khamis, il ne m'est plus possible d'y croire!
-- Vous avez tort, monsieur Max, et peut-être n'est-il guère
éloigné!...»
Le foreloper, en effet, avait déjà remarqué quelques modifications
dans la nature du sol, et, dès trois heures de l'après-midi, son
observation tendit à se confirmer. Ce quartier de la forêt
devenait sensiblement marécageux.
Çà et là se creusaient des flaques hérissées d'herbes aquatiques.
On put même abattre des gaugas, sortes de canards sauvages dont la
présence indiquait la proximité d'un cours d'eau. Également, à
mesure que le soleil déclinait à l'horizon, le coassement des
grenouilles se faisait entendre.
«Ou je me trompe fort... ou le pays des moustiques n'est pas
loin...», dit le foreloper.
Pendant le reste de l'étape, la marche s'effectua sur un terrain
difficile, embarrassé de ces phanérogames innombrables dont un
climat humide et chaud favorise le développement. Les arbres, plus
espacés, étaient moins tendus de lianes.
Max Huber et John Cort ne pouvaient méconnaître les changements
que présentait cette partie de la forêt en s'étendant vers le sud-
ouest.
Mais, en dépit des pronostics de Khamis, le regard, en cette
direction, ne saisissait encore aucun miroitement d'eau courante.
Toutefois, en même temps que s'accusait la pente du sol, les
fondrières devenaient plus nombreuses. Il fallait une extrême
attention pour ne point s'y enliser. Et puis, à s'en retirer, on
ne le ferait pas sans piqûres.
Des milliers de sangsues fourmillaient dans les trous et, à leur
surface, couraient des myriapodes gigantesques, répugnants
articulés de couleur noirâtre, aux pattes rouges, bien faits pour
provoquer un insurmontable dégoût.
En revanche, quel régal pour les yeux, ces innombrables papillons
aux teintes chatoyantes, ces gracieuses libellules dont tant
d'écureuils, de civettes, de bengalis, de veuves, de genettes, de
martins-pêcheurs, qui se montraient sur le bord des flaques,
devaient faire une consommation prodigieuse!
Le foreloper remarqua en outre que non seulement les guêpes, mais
encore les mouches tsé-tsé abondaient sur les buissons.
Heureusement, s'il faut se préserver de l'aiguillon des premières,
il n'y a pas à se préoccuper de la morsure des secondes. Leur
venin n'est mortel qu'aux chevaux, aux chameaux, aux chiens, non à
l'homme, pas plus qu'aux bêtes sauvages.
La petite troupe descendit ainsi vers le sud-ouest jusqu'à six
heures et demie du soir, étape à la fois longue et fatigante. Déjà
Khamis s'occupait de choisir un bon emplacement de halte pour la
nuit, lorsque Max Huber et John Cort furent distraits par les cris
de Llanga.
Selon son habitude, le jeune garçon s'était porté en avant,
furetant de côté et d'autre, quand on l'entendit appeler à toute
voix. Était-il aux prises avec quelque fauve?...
John Cort et Max Huber coururent dans sa direction, prêts à faire
feu... Ils furent bientôt rassurés.
Monté sur un énorme tronc abattu, tendant sa main vers une large
clairière, Llanga répétait de sa voix aiguë:
«Le rio... le rio!»
Khamis venait de les rejoindre, et John Cort de lui dire
simplement:
«Le cours d'eau demandé.»
À un demi-kilomètre, sur un large espace déboisé, serpentait une
limpide rivière où se reflétaient les derniers rayons du soleil.
«C'est là qu'il faut camper, à mon avis..., proposa John Cort.
-- Oui... là..., approuva le foreloper, et soyez sûrs que ce rio
nous conduira jusqu'à l'Oubanghi.»
En effet, il ne serait pas difficile d'établir un radeau et de
s'abandonner au courant de cette rivière.
Il y eut, avant d'atteindre sa rive, à franchir un terrain très
marécageux.
Le crépuscule n'ayant qu'une très courte durée en ces contrées
équatoriales, l'obscurité était déjà profonde lorsque le foreloper
et ses compagnons s'arrêtèrent sur une berge assez élevée.
En cet endroit, les arbres étaient rares et présentaient des
masses plus épaisses en amont et en aval.
Quant à la largeur de la rivière, John Cort crut pouvoir l'évaluer
à une quarantaine de mètres. Ce n'était donc pas un simple
ruisseau, mais un affluent d'une certaine importance dont le
courant ne semblait pas très rapide.
Attendre au lendemain pour se rendre compte de la situation, c'est
ce que la raison indiquait. Le plus pressé étant de trouver un
abri sec afin d'y passer la nuit, Khamis découvrit à propos une
anfractuosité rocheuse, sorte de grotte évidée dans le calcaire de
la berge, qui suffirait à les contenir tous quatre.
On décida d'abord de souper des restes du gibier grillé. De cette
façon, il ne serait pas nécessaire d'allumer un feu dont l'éclat
aurait pu provoquer l'approche des animaux. Crocodiles et
hippopotames abondent dans les cours d'eau de l'Afrique. S'ils
fréquentaient cette rivière, -- ce qui était probable, -- autant
ne pas avoir à se défendre contre une attaque nocturne.
Il est vrai, un foyer entretenu à l'ouverture de la grotte,
donnant force fumée, aurait dissipé la nuée des moustiques qui
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